Thélyson Orélien C’était ça ou mourir

Épilogue

Je m’appelle Jonas Dorléon. C’est écrit sur ma carte. Ce n’est pas une carte de citoyenneté ni une carte de résidence permanente. C’est une carte temporaire, grise, glaciale, qu’on m’a remise en disant :  » Bienvenue. On vous rappellera.  » Depuis, je surveille mon courrier comme une mère surveille son enfant malade. Je ne suis pas encore chez moi, mais je ne suis plus en fuite. Je suis ici. Et c’est ça, le vrai miracle. Pas la traversée. Pas la jungle. Pas le chemin Roxham, ni CBP One qui t’ouvre la porte une fois tous les 300 000 clics. Non, le miracle, c’est que je suis resté. Malgré le froid. Malgré les papiers qui tardent. Malgré les silences. Je suis resté. J’attends toujours mon statut, celui qui me laissera enfin respirer. Je marche dans les rues, mon avenir en traitement. J’ai une assurance santé provisoire : je peux consulter un médecin. J’ai aussi le café du coin, où on me reconnaît quand je passe au comptoir. Et j’ai un voisin, patient comme un grand frère, qui m’a appris comment survivre à l’hiver, comment pelleter, pelleter et pelleter encore pour me faire une petite place dans le monde.
C’est l’hiver encore. L’hiver, ici, c’est comme un coloc qui ne paie pas de
loyer : il s’incruste longtemps. J’ai une tasse de café trop chaud dans les mains, un bonnet ridicule sur la tête et des bottes trop grandes aux pieds. J’ai toujours l’air de marcher dans les chaussures d’un autre. Peut-être parce que, en quelque sorte, je suis encore en train d’essayer ce pays, comme on essaie un manteau dans une boutique où on n’a pas les moyens d’acheter. Mais malgré tout, je suis bien. Je suis vivant. Je suis libre. J’ai un reçu de mon dernier paiement d’impôt. Ça, c’est la médaille des survivants modernes.
J’ai marché. Fui. Rampé parfois. Supplié souvent. Menti, oui. Rêvé, toujours. De Carrefour-Feuilles à Montréal, j’ai parcouru plus de douze mille kilomètres de peur, d’espoir, de rires sales, de rêves moisis. Et je suis ici.

Pas encore quelqu’un, mais plus tout à fait personne.
Des messages arrivent souvent, toujours les mêmes questions, relayées de téléphone en téléphone, dans ces discussions collectives qui traversent la mer et les frontières :  » C’est comment, le Canada?  » Je réponds :  » C’est froid, c’est long, mais c’est juste.  » Ce n’est pas un paradis. Ce n’est pas une île magique où les papiers tombent des arbres comme les feuilles d’automne. C’est un pays avec ses règles, ses lenteurs, ses contradictions, mais aussi ses chances. Et quand on a vécu l’enfer, la simple possibilité d’une chance, ça vaut plus que tout. Ce pays m’a offert quelque chose que je n’avais plus : le droit de respirer sans avoir peur. Je peux marcher dans la rue sans regarder derrière moi. Je peux dire ce que je pense sans craindre qu’un agent vienne me chercher à 4 heures du matin. Je peux même écrire mon histoire – cette histoire – sans pseudonyme, sans silences, sans censure. Ce n’est pas rien. Un homme qui parle est déjà un homme debout. Il a l’accent des ruelles poussiéreuses, la ponctuation des bidonvilles, la syntaxe des rescapés et l’humour des condamnés à l’espérance. Mais il est là. Et maintenant, il vit chez vous.
Mais ça ne veut pas dire que tout est facile. Oh non. Je vis encore dans
une chambre louée. Une pièce avec un matelas trop mince, une fenêtre qui ne se ferme jamais complètement et un radiateur qui tousse comme un vieux fumeur. Mais j’ai un toit, une adresse, une boîte aux lettres. Je ne suis plus un numéro.
Je ne suis pas un Québécois pure laine – cette expression me fait toujours rire, comme si les gens d’ici avaient grandi parmi les moutons -, mais un Québécois d’occasion, un Québécois de l’espoir, un Québécois par la sueur et la patience. Je me suis adapté. J’ai appris à faire la file sans râler. À dire merci même quand je ne suis pas content. À respecter les feux piétons. À me plaindre des grèves à la SAQ et des loyers qui montent plus vite que mes revenus. À mettre du ketchup sur mes œufs. À sacrer dans ma tête pour m’intégrer en silence.
Je ne suis pas encore citoyen. Je suis toujours en sursis. Chaque renouvellement de statut est un petit vertige. Chaque nouveau courriel du gouvernement me fait hésiter avant que je me décide à l’ouvrir. Mais je respire mieux. Je ne dors pas toujours bien, mais je dors.

Un matin, dans le métro, une dame m’a demandé d’où je venais. J’ai répondu :  » Je viens de loin.  » Elle a souri. Elle a dit :  » On vient tous de quelque part. L’important, c’est où on va.  » J’ai répondu :  » J’espère qu’on va dans un endroit chaud.  » Elle a ri. Moi aussi. Et là, dans ce wagon gris, entre deux stations aux noms chantants, j’ai senti que je n’étais plus un clandestin. J’étais quelqu’un. Une voix dans la cacophonie tranquille de Montréal. Ce soir-là, j’ai pris mon café dans un petit bistro de la rue Saint-Denis. Un endroit où les serveurs parlent plus anglais que français, où la déco semble coincée entre le Plateau bohème et une publicité pour du thé bio. Je n’avais rien de spécial à célébrer. Juste une journée sans mauvaise nouvelle. Une journée où le téléphone n’a pas sonné, où la boîte aux lettres ne contenait aucun message sinistre, où le froid était sec et le vent modéré. Une journée normale pour vous, peut-être. Mais pour moi, la normalité, c’est un miracle répété à l’infini. Le garçon s’est approché de ma table, m’a demandé si je voulais du lait d’avoine, d’amande ou de vache. Je l’ai dévisagé comme s’il m’offrait de choisir entre trois planètes.
J’ai dit :

  • De vache. Je suis vieux jeu.
    Il a ri. Dehors, la neige tombait encore. Doucement. Silencieusement. Montréal s’endormait sous sa couverture blanche. Le serveur m’a apporté mon café. Et je suis resté là à regarder ma tasse comme si elle contenait toutes les réponses du monde.
    Je pensais à ma mère, Marthe, la couturière, qui n’est plus de ce monde, emportée par la fatigue et par la vie. Qui s’est usée à tenir debout trop longtemps, enracinée dans un pays qui ne la méritait pas. Je n’ai même pas eu le temps de l’aider, de lui envoyer un peu d’argent, quelques nouvelles, des photos de la neige pour la faire sourire, de l’autre côté du monde. Je n’ai pas eu le temps de la voir se réjouir pour moi, ne serait-ce qu’une seconde, comme une mère qui respire enfin. Et pourtant, je l’entends encore. Sa voix, douce et ferme, me tient le cœur comme une main :  » Jonas, si Dieu t’a amené là-bas, c’est qu’il a un plan.  » Et moi je réponds :  » J’espère juste que ce n’est pas un plan à l’haïtienne ! « 
    Je rêve encore de Carrefour-Feuilles. Dans mon sommeil, les maisons se relèvent, les voisins rient, et même le vieux Ernest ressuscite pour se plaindre

du bruit. Mais chaque fois que je me réveille, je souris : il n’y a plus de feu. Il n’y a plus de cris. Seulement le bruit du radiateur et le voisin qui pellette sa cour. Je pense à tous ceux qui sont tombés avant d’arriver ici. À tous ces visages croisés une seule fois, dans un bus, un camp, une file. Leurs voix me hantent, parfois. Elles ne me font pas peur. Elles me rappellent que je ne suis pas arrivé seul. Tous ces fantômes m’accompagnent, polis comme des ombres. Et je leur dis :  » Regardez, je suis encore debout. Et j’ai trouvé un endroit où l’on ne tire pas sur les profs d’histoire. « 
Le chemin d’un migrant, ce n’est pas une ligne droite. C’est un chapelet de détours, de coups de chance, de mains tendues et de portes fermées. Un parcours où on doit chaque pas qu’on fait à celui qui nous a porté, celui qui ne nous a pas dénoncé, celui qui nous a donné une pomme, un sourire, une couverture, ou simplement le droit de passer. J’ai traversé douze pays. J’ai vu des cadavres qu’on évite en marchant comme des branches tombées sur le bord du chemin. J’ai vu des femmes allaiter avec des seins desséchés. J’ai vu des policiers qui jouaient à Dieu avec nos vies comme s’ils jouaient à la loterie.
Sur ma route, j’ai croisé des gens méchants. Des policiers corrompus, des douaniers humiliants, des passeurs qui mentent comme ils respirent. Mais j’ai croisé aussi des saints sans auréole. Une infirmière colombienne qui m’a donné ses médicaments. Un pasteur salvadorien qui m’a offert un toit sans poser de questions. Une bénévole mexicaine qui a réparé ma chaussure sans même me demander mon nom. Et ici, au Québec, j’en croise encore. Des gens ordinaires, fatigués, pressés, mais qui te laissent leur place dans le métro, qui te tiennent la porte, qui te disent  » bon courage  » en voyant tes bottes mouillées.
Le Québec, c’est une vieille maison encore debout malgré les tempêtes. C’est une langue qui se débat pour rester vivante, et qui m’a accueilli, moi, avec mon accent de l’autre côté de la mer. C’est un peuple qui a connu ses propres colons, ses propres humiliations, ses propres silences – et qui, parfois, reconnaît les nôtres.
Je n’idéalise pas. Je ne dis pas que tout est facile. Ici, j’ai connu l’angoisse de l’attente, l’administration froide, les refus absurdes. J’ai vu des réfugiés se faire dire :  » Vous êtes en sécurité maintenant, alors débrouillez-vous. « 

Mais j’ai aussi vu des mains tendre un bol de soupe, des âmes bienveillantes pour traduire un formulaire, offrir un manteau. J’ai vu des gens d’ici et d’ailleurs marcher dans la même lumière blanche, celle qui efface les frontières et révèle les visages. Je les ai vus râler ensemble contre la météo. Espérer ensemble une société un peu plus juste.
Oui, parfois, je suis en colère – contre le système qui me fait attendre huit mois pour un permis de travail, les papiers qui prennent leur temps comme si ma vie pouvait patienter dans un tiroir, les regards soupçonneux, les formulaires absurdes, les politiciens qui parlent de nous comme d’un
 » fardeau économique  » à quantifier. Mais je suis aussi reconnaissant. Parce qu’ici, la colère ne mène pas à la tombe. Elle mène à la parole. Et moi, j’ai encore des choses à dire. Je veux dire merci. Merci au Canada, qui m’a laissé entrer, même s’il hésitait. Merci au Québec, qui m’a donné la langue pour raconter tout ça. Merci aux gens, aux vrais, qui ne demandent pas d’où je viens, mais où je vais.
Je ne suis pas un héros. Ni une victime. Ni un chiffre. Je suis un homme avec un nom, une histoire, une douleur et un rire.
Je suis Jonas Dorléon et je suis vivant. Pour l’instant. C’est déjà beaucoup. Je suis Jonas Dorléon et j’ai fui un pays où je n’avais plus de place pour arriver dans un pays où personne ne m’attendait. Pour moi, une chaise s’est libérée. Elle était bancale, oui. Un peu poussiéreuse, mais je m’y suis assis. Et maintenant, j’essaie de ne pas la perdre.
On parle souvent des migrants comme de chiffres, de vagues, de crises. On dit :  » Il y en a trop.  »  » Ça coûte cher.  »  » Ce n’est pas le bon moment.  » Mais jamais on ne dit :  » Ce sont des gens. Des hommes. Des femmes. Des enfants. Des noms. Des voix. Des regards. Des vies.  » Et moi, je veux dire à ceux qui me lisent : ne vous méfiez pas trop vite de ceux qui, comme moi, arrivent essoufflés. Ils ont simplement couru plus longtemps que vous.
Je ne sais pas ce que demain me réserve. Mais quand je regarde par la fenêtre de ma chambre louée, avec le chauffage qui ronronne comme un chat fatigué et la lumière des lampadaires qui danse sur la neige, je me sens chez moi dans ce pays qui m’a ouvert la porte quand plus personne ne le faisait. Je ne suis pas devenu riche. Je ne suis pas devenu célèbre. Mais je suis

devenu quelqu’un que j’aurais aimé rencontrer : un homme droit, un homme libre, un homme qui a connu l’exil, mais qui a enfin pu poser son sac Carrefour.
Mon pays d’origine m’a appris à rire dans la douleur. Celui-ci m’a appris à respirer sans surveiller la porte. L’un m’a donné le courage, l’autre le calme. Les deux font de moi un homme complet.
Je ne ris plus comme avant. Le feu a changé de place : il brûle à l’intérieur. Le rire fou du début s’est transformé en respiration, en un souffle têtu qui refuse de s’éteindre.
Alors si un jour vous croisez un homme noir dans le métro de Montréal, un homme qui porte des bottes d’occasion, qui a un accent étrange et un regard qui traverse les vitres comme s’il cherchait l’horizon au fond du fleuve gelé, ce sera peut-être moi. Et si vous lui demandez :  » Qui es-tu? « , il vous répondra, en souriant :  » Je m’appelle Jonas Dorléon. Je ne suis pas mort. « 

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