VIII
Rose Verdière était sortie de la maison ducapitaine avec la mort dans l’âme. Elle ne regrettait pas de s’êtredévouée pour préserver d’une catastrophe imminente un homme qui luiétait sympathique, mais elle osait à peine envisager les suites quepouvait avoir son dévouement.
Elle ne savait pas le nom du mari qu’elleavait contribué à tromper, quoiqu’elle eût entendu à travers lacloison presque toute la conversation des deux hommes. Ce nomfigurait dans la lettre anonyme que M. de Saint-Briacavait lue, des yeux seulement ; il n’avait pas été prononcétout haut.
Quelques propos échangés entre le mari etl’amant, au début de leur entretien, auraient pu mettre la jeunefille sur la voie.
Ceux-là lui avaient échappé, parce que, aumoment où ces messieurs les tenaient, elle était occupée à aider lafemme coupable à fuir par la fenêtre. Elle ignorait donc que cemari était le magistrat chargé d’instruire l’affaire du crime deNotre-Dame ; mais elle n’ignorait pas qu’il était l’ami intimedu capitaine, et c’était assez pour qu’elle redoutât lesconséquences de cette aventure.
Elle se demandait si cet ami dont elle avait,en se montrant, désarmé la colère, se contenterait toujours decette preuve très-contestable de l’innocence de sa femme ; si,au contraire, il n’allait pas ouvrir secrètement une enquête, àseule fin de s’assurer si le capitaine avait dit la vérité enprésentant Rose comme sa maîtresse.
Un jaloux très-épris ne demande qu’à croire cequ’il désire. Il peut se laisser aller à admettre, dans un premiermouvement de joie, une justification douteuse et se raviserensuite.
Or, si celui-là entreprenait de s’assurer quele capitaine n’avait pas menti, il devait arriver tôt ou tard àdécouvrir qui était la femme que le capitaine lui avaitmontrée.
Il lui suffirait de faire suivre Saint-Briac,qui reviendrait certainement chez Mériadec, ne fût-ce que pourremercier l’Ange du bourdon ; de s’informer des personnes quihabitaient la maison de la rue Cassette, et d’y entrer sous unprétexte quelconque.
Rose frémissait à l’idée de se retrouver faceà face avec cet homme qui, pour éclaircir la situation, iraitpeut-être jusqu’à lui rappeler leur rencontre dans l’appartement deSaint-Briac, voire même jusqu’à lui parler de ses relations intimesavec le capitaine, tout cela en présence du bon Mériadec qu’ellerespectait, et de Daubrac qu’elle aimait.
C’eût été pour en mourir de honte, à moinsqu’elle ne déclarât au mari qu’elle avait joué la comédie pouraider Saint-Briac à le tromper. Et elle ne se serait jamais décidéeà trahir les amants qu’elle avait sauvés au péril de sa réputationet de son repos.
Elle les blâmait pourtant avec toute l’énergieque la vertu donne à une honnête fille. Elle ne comprenait pas quel’amant se fût abaissé jusqu’à trahir son ami intime. Ellecomprenait encore moins que la maîtresse eût manqué à la foiconjugale. Et si elle s’était sacrifiée pour les préserver duchâtiment qu’ils méritaient tous les deux, c’était uniquement parpitié. Elle avait cédé à un entraînement de son cœur, sans calculerla portée d’un acte dont le moindre inconvénient était de l’exposerelle-même à des dangers de toute sorte.
Et madame de Malverne n’était pour rien dansla résolution que Rose avait prise à l’improviste. Dans la chambreoù elles s’étaient rencontrées, elles avaient à peine échangéquelques mots. Qu’auraient-elles pu se dire ? Odette, quivenait d’écouter à travers la porte, savait maintenant que Rosen’était accourue chez le capitaine que pour l’avertir du péril quiles menaçait.
Odette aurait dû la remercier ; mais ellese trouvait dans une de ces situations où une femme n’a plus lecourage d’exprimer ce qu’elle ressent. Et Rose aurait craint de latroubler encore davantage en lui adressant la parole. Elle s’étaitbornée à lui montrer la fenêtre, à l’aider à descendre, au momentoù le mari prenait avec Jacques le ton agressif, et à refermerensuite tout doucement cette fenêtre, qui aurait paru suspecte aumari si elle l’eût laissée ouverte.
Puis, Rose était venue se mettre aux aguets,l’oreille collée contre la cloison. Elle avait suivi avec angoisseles phases de l’orageux entretien des deux amis, espérant toujoursque le mari finirait par se calmer et par quitter la place. Mais laquerelle s’était bientôt élevée au diapason le plus violent, et, enentendant ce mari exaspéré parler d’enfoncer la porte, Rose avaitcompris que M. de Saint-Briac allait se mettre entravers, et que, pour les empêcher d’en venir aux mains, il fallaitqu’elle se montrât.
Elle l’avait fait, et, inspirée par la gravitédu cas, elle avait improvisé un récit explicatif, qu’en toute autrecirconstance elle n’aurait pas eu l’habileté d’inventer. Aprèsquoi, elle était sortie avec les honneurs de la guerre,c’est-à-dire avec la conviction d’avoir réussi à réconcilier lesdeux adversaires.
Que s’était-il passé entre eux après sondépart ? Elle n’en savait rien ; mais ce n’était pas lemoment d’y réfléchir, et, d’ailleurs, elle pensait que le capitainene la laisserait pas longtemps sans nouvelles.
Ses inquiétudes se portaient maintenant d’unautre côté. Elle songeait à l’enfant que des misérables seproposaient de supprimer, comme ils disaient dans leur affreuxlangage.
Elle s’était occupée d’abord de courir ausecours de Saint-Briac, et elle avait bien fait, car il s’en étaitfallu de peu qu’elle arrivât trop tard. Sacha, bien gardé parMériadec, pouvait bien attendre. Et cependant elle n’était pastranquille.
Les deux chenapans dont elle avait surpris lesconfidences au pied de la tour Saint-Jacques venaient de donner lamesure de ce qu’ils pouvaient faire, et il était assurément plusdifficile de préparer le guet-apens de l’avenue d’Antin que des’introduire dans une maison isolée de la rue Cassette.
Ces gens-là étaient très-capables d’inventerquelque ruse à laquelle le baron se laisserait prendre. Il étaitbrave et bon, mais il avait les défauts de ses qualités. Ilpoussait la bravoure jusqu’à l’imprudence, et la bonté jusqu’à lanaïveté, en ce sens que, jugeant les autres d’après lui, il necroyait pas au mal.
Sacha ne lui ressemblait guère ; maisSacha était un jeune sauvage, orgueilleux, indocile, un oiseau malapprivoisé, qui ne demandait qu’à s’échapper de sa cage et qui,s’il s’envolait, ne saurait pas y rentrer, faute d’en retrouver lechemin à travers ce Paris qu’il ne connaissait pas.
Le protecteur et le protégé avaient grandbesoin d’une sage personne qui les aidât de sa présence et de sesconseils. Rose, en dépit de sa jeunesse, avait tout ce qu’ilfallait pour remplir ces fonctions modératrices, et il lui tardaitde les reprendre.
En sortant, elle s’était dirigée du côté de laSeine. Sur le quai, elle reprit le fiacre qu’elle y avait laissé,et elle se fit conduire à la rue Cassette.
Pendant le trajet, ses inquiétudes au sujet deSacha se calmèrent, et elle se reprit à penser aux scènes quivenaient de se passer chez le capitaine. Elle se demanda si elledevait les raconter à Mériadec, et, toutes réflexions faites, ellese décida à ne pas lui en parler.
Elle était tombée par hasard sur une voitureattelée d’un bon cheval, et en moins de vingt minutes elle arrivarue de Rennes, où elle descendit, pour éviter d’attirer par lebruit d’un fiacre lancé à fond de train l’attention des paisiblesvoisins du baron.
Elle entra à pied dans la rue Cassette,solitaire comme toujours, et elle s’achemina rapidement vers lamaison de Mériadec.
Cette maison que Rose Verdière habitait depuisdeux jours, et où elle se plaisait déjà, avait son aspectaccoutumé : un aspect qui manquait absolument de gaieté.
Séparée de la rue par un long mur percé d’unepetite porte, elle ne montrait que deux fenêtres, toutes deux aupremier étage, et dont chacune éclairait un des pavillons quereliait entre eux le corps de logis bâti au fond de la cour.
La première, en venant de la rue de Rennes,était celle de la chambre de Rose, qui, l’ayant fermée avant desortir, fut quelque peu surprise de voir qu’elle était ouverte.L’autre, qui donnait dans la chambre du baron, était fermée,quoiqu’il fît un temps superbe et quoique Mériadec aimât beaucoupl’air.
– C’est singulier, murmura-t-elle ens’apercevant de ce double changement.
Il n’en fallut pas davantage pour que sesinquiétudes la reprissent, et ce fut avec un fort battement de cœurqu’elle s’approcha de la porte.
Elle n’avait pas de clef, et elle craignait dela trouver fermée ; mais elle n’eut qu’à tourner le boutonpour entrer.
– Je suis folle de me tourmenter,pensa-t-elle. Si le baron était sorti avec Sacha, il n’aurait paslaissé sa maison à la discrétion du premier venu… d’autant qu’àcette heure-ci sa femme de ménage n’y est jamais. Je vais letrouver là-haut, plongé dans l’étude de don Quichotte et vantantson héros à Sacha, qui n’apprécie que les dessins du livre.
Elle prit l’escalier à sa droite, grimpavivement, entra dans la salle où elle avait déjeuné, n’y vitpersonne et passa dans la pièce voisine où elle avait laisséMériadec expliquant pourquoi le dernier des chevaliers errants seruait la lance en arrêt contre un moulin à vent.
L’in-folio était resté ouvert, mais le maîtreet l’élève n’étaient plus là.
Rose revint sur ses pas, visita la chambre àcoucher, qui était vide et, rebroussant chemin encore une fois,poussa jusqu’à l’atelier.
Là, personne encore. Il fallait que Mériadecfût dehors, et son absence, après tout, n’avait rien de fortextraordinaire, car il lui arrivait assez souvent, l’après-midi, depromener ses rêveries au Luxembourg.
– Il aura emmené Sacha, se dit la jeunefille, et je suis sûre qu’il ne le perdra pas en route. Mais jevoudrais bien les revoir tous les deux.
Elle pensa qu’ils ne tarderaient guère àrentrer, et qu’en les attendant, elle n’avait rien de mieux à faireque de se remettre au travail.
Elle rapportait du magasin de la rue de Rivoliune nouvelle commande assez importante, une commande pressée, etelle n’avait pas de temps à perdre pour terminer à jour fixe cetouvrage qui devait être bien payé.
Elle prit donc ses outils, et elle essaya decréer une guirlande de bluets qui faisait partie de la parureconfiée à son talent de fleuriste.
Malheureusement, elle pensait à toute autrechose, et ses doigts ne firent que de mauvaise besogne. Lesincidents de la journée occupaient son esprit, et son imaginationlui en représentait les conséquences.
Elle croyait voir encore le visage sévère dumari, ses yeux étincelants, son attitude menaçante, la figuremartiale du capitaine et les traits pâles de la femme coupable. Illui semblait qu’elle entendait les voix irritées des deux hommes,ces voix qui l’avaient fait frissonner dans la chambre où elle setenait prête à intervenir.
Puis, elle évoquait l’image de Daubrac, ellele voyait par la pensée avec sa tête brune, ses cheveux noirsbouclés, sa taille bien prise et sa démarche alerte. Elle serappelait jusqu’à ses paroles les plus insignifiantes, et elleaurait pu réciter mot à mot le dernier entretien qu’il avait euavec elle. Il était parti en lui disant assez clairement qu’ill’aimait ; mais comment l’aimait-il, et où la conduirait cetamour qu’elle partageait ? Daubrac ne s’était pas expliqué surses intentions, et la pauvre Rose avait tout lieu de croire qu’iln’aspirait pas à l’épouser.
Le mariage n’est pas fait pour les internes.Ils n’ont pas le temps d’y penser, et ils trouvent au quartierLatin des distractions qui leur suffisent. Ce n’est que beaucoupplus tard qu’ils songent à faire une fin, et alors ils cherchentune dot. Pourquoi Daubrac aurait-il fait exception à cette règle,commune à tous les jeunes qui travaillent pour conquérir une bonneplace dans ce monde où l’argent règne et gouverne ?
Rose ne pouvait pas raisonnablement espérerqu’il lui sacrifierait son avenir, et elle se reprochait de ne pasl’avoir arrêté net à sa première tentative de déclaration. Elle sejurait d’être plus réservée à l’avenir ; mais les amoureusesne tiennent jamais ces serments-là, et, sans se l’avouer àelle-même, elle était follement éprise de ce brave et beau garçonque le hasard le plus étrange avait mêlé à sa vie.
Il ne dépendait plus d’elle de l’en éloigner,maintenant qu’elle demeurait chez Mériadec, puisqu’il y venait tousles jours, et alors même qu’elle se serait décidée à déménager pourle fuir, elle l’aurait encore rencontré à l’hôpital, où elle allaitchaque matin voir son père, qui n’était pas près de guérir.
Elle en était là de ses réflexions, et laguirlande de bluets n’avançait guère, lorsqu’en levant les yeux,elle vit dans la cour Mériadec qui se dirigeait vers l’escalier dupavillon de droite et qui disparut presque aussitôt.
Rose travaillait près de la fenêtre, etMériadec avait dû l’apercevoir.
– Dieu soit loué, se dit-elle en selevant vivement, il ramène Sacha !
Elle n’avait pas vu l’enfant, mais ellepensait que le baron l’avait fait passer devant, et qu’elle allaitle trouver dans la bibliothèque.
Elle y courut, mais il n’y avait là queMériadec, qui s’écria :
– Comment, mademoiselle, vous êtesici !
– Depuis un quart d’heure, répondit lajeune fille avec un certain embarras. J’ai beaucoup trop tardé, jele sais, mais ce n’est pas ma faute, et…
– Oh ! je ne vous reproche rien, etpuisque vous voilà, tout va bien ; mais j’ai eu peur de neplus vous revoir.
– Et pourquoi ?
– Parce que je ne vous ai pas rencontréeà l’endroit que vous m’indiquiez. J’ai couru tout le jardin desTuileries. Vous n’y étiez plus…
– Au jardin des Tuileries ! Mais jen’y suis pas allée.
– Cependant, vous m’avez écrit que vousm’y attendiez.
– Moi !
– Sans doute. Voyez plutôt.
Mériadec tira de sa poche une lettre et laprésenta à l’Ange du bourdon, qui s’écria :
– Cette lettre n’est pas de moi.
– Que dites-vous ?
– La vérité, monsieur. Qui vous l’aremise ?
– Un homme habillé en commissionnaire. Ilm’a dit que c’était très-pressé, et que la personne m’attendait aupied du marronnier du 20 mars.
– C’était encore un piège, murmura Rose,abasourdie par ce nouveau coup.
– Encore ! répéta Mériadec. On vousen a donc tendu un, à vous aussi ?
– Pas à moi. Mais le misérable qui vous aenvoyé cette fausse lettre savait probablement que vous neconnaissiez pas mon écriture, et il a inventé ce moyen pour vouséloigner d’ici.
– Dans quel but ?
– Où est Sacha ? demanda brusquementla jeune fille.
– Sacha est ici, répondit Mériadec. Je nepouvais pas l’emmener avec moi. Je pensais que vous couriez undanger, et je n’ai pas voulu exposer cet enfant.
– Alors, vous l’avez laissé seul danscette maison ! s’écria Rose Verdière.
– Il le fallait bien. Mais j’ai eu soinde l’enfermer, en prévision du cas où la fantaisie lui viendrait desortir.
– Où l’avez-vous enfermé ?
– Dans sa chambre, et il ne s’en est pasaperçu. Après avoir feuilleté avec moi les gros livres que je luiexpliquais, il a été pris d’envie de dormir, et je l’ai aidé às’étendre sur son lit, où il s’est assoupi immédiatement. Un quartd’heure après, le commissionnaire m’a remis la lettre que je viensde vous montrer. Je l’ai renvoyé, et, comme je ne me souciais pasde laisser Sacha à la discrétion du premier venu, j’ai donné, avantde partir, un tour de clef à chacune des deux portes de la pièce oùil couche. Il n’a rien entendu, et il dormait de si bon cœur qu’iln’est pas encore réveillé.
– En êtes-vous bien sûr ?
– Non, puisque je ne suis pas encoreentré chez lui, mais j’en suis convaincu, et, du reste, nous allonsnous en assurer. Venez avec moi, ma chère Rose.
– Regardez ! dit-elle en amenantMériadec près de la croisée qui donnait sur la cour.
Elle lui montra du doigt une échelle de cordeaccrochée à l’appui de la fenêtre de la chambre de Sacha.
– Ah ! mon Dieu ! s’écriaMériadec, consterné. Le malheureux enfant s’est échappé !
– Dites plutôt qu’on l’a enlevé. Où seserait-il procuré cette échelle ?
– Je n’en sais rien. Mais j’affirme qu’ilne s’est pas laissé enlever. Il se serait défendu… il aurait appeléau secours… on n’emporte pas un enfant de neuf ans comme unenourrice emporte son nourrisson.
– Oh ! ils se seront bien gardésd’employer la violence. Ils auront eu recours à un procédé qui leurest familier. Ils lui auront persuadé que l’un de nous l’envoyaitchercher.
– Sacha ne l’aurait pas cru.
– Vous l’avez bien cru, vous… et vousn’êtes pas le seul qui se soit laissé prendre aujourd’hui à cepiège grossier. Sacha, du reste, ne demandait qu’à courir la ville.Il aura répondu qu’il était emprisonné dans sa chambre ; ilslui ont jeté cette échelle ; et il s’est empressé d’enprofiter pour sortir, enchanté de vous jouer un tour, parce qu’ilvous en voulait de l’avoir mis aux arrêts.
– Oui, murmura Mériadec, les choses ontpu se passer ainsi… à moins que…
Et, sans achever sa phrase, il courut à laporte de communication. La clef était restée à la serrure, endehors. Mériadec la tourna doucement et entra sur la pointe dupied.
Rose Verdière suivit, en marchant avecprécaution.
Le lit était au fond de la chambre, un petitlit de fer, dont les rideaux blancs étaient tirés.
Mériadec les entr’ouvrit sans bruit, mit undoigt sur ses lèvres et fit signe à l’Ange du bourdond’approcher.
L’enfant était couché sur le côté droit, levisage tourné vers le mur et le bras gauche replié sur sa tête. Ilne fit pas un mouvement, et Mériadec dit tout bas à Rose :
– Ne le réveillons pas, il dort sibien !
Ils s’en allèrent comme ils étaient venus, etils se cantonnèrent à l’autre bout de l’atelier, afin de pouvoircauser sans que l’enfant les entendît.
– Quel singulier sommeil ! dit lajeune fille, médiocrement rassurée.
– Le sommeil que nous avions à son âge,répondit le baron, en se frottant les mains. Vous voyez, ma chèreRose, que vous vous alarmiez à tort.
– J’en conviens, et pourtant… cettefenêtre ouverte…
– Par moi, à la prière de Sacha. Il avaittrop chaud, et cette chambre est si petite que j’ai jugé utile delui donner de l’air.
– Mais… cette échelle ?…
– Ce n’est pas moi qui l’ai accrochée là,je l’avoue.
– Qui donc, alors ?
– Ma foi ! je n’en sais rien.L’enfant nous le dira quand il se réveillera. Peu nous importe,puisqu’il est sain et sauf. C’est peut-être une idée de notre amiFabreguette.
– Comment ?…
– Eh ! oui. Il n’est pas venu cematin à l’heure du déjeuner. Il aura voulu se rattraperl’après-midi, et, ne trouvant personne, il aura imaginé d’escaladerla fenêtre de la chambre du petit pour lui faire une farce.
– C’est bien invraisemblable… Mais,encore une fois, l’échelle ?… Vous ne me direz pas que c’estlui qui l’a apportée.
– Qui sait ? Fabreguette est unoriginal, et il se charge volontiers d’ustensiles bizarres. Ne sevantait-il pas, hier, de retrouver la maison où a couché Sacha enarrivant à Paris, et de s’y introduire par des procédés à luiconnus ? Pourquoi n’y aurait-il pas réussi en se servant decette échelle de corde ? Il venait nous raconter son succès etnous montrer comment il s’y est pris. Nous n’y étions pas. Il alaissé son escalier portatif accroché à la fenêtre, afin de nousprouver que son système est bon pour entrer chez les gens malgréeux. Et il va revenir avant la fin de la journée.
Rose ne paraissant pas convaincue par cesraisonnements, Mériadec essaya d’un argument nouveau.
– Vous conviendrez bien, dit-il, que sil’échelle avait été apportée par nos ennemis, je ne sais dans quelmauvais dessein, ils ne l’auraient pas laissée pour marquer leurpassage.
– C’est vrai, cela, murmura la jeunefille. Mais pourquoi, alors, vous ont-ils attiré hors de chez vous…juste au moment où je n’y étais pas ?
– Mon Dieu, mademoiselle, je ne me chargepas de tout expliquer. Nous vivons depuis quelques jours au milieud’événements extraordinaires ; nous marchons de surprise ensurprise, et nous ne pouvons pas encore prévoir le dénoûment dudrame qui se joue autour de nous.
– Et par nous, dit tout bas Rose, quipensait à son aventure chez M. de Saint-Briac.
– Contentons-nous pour le moment den’avoir plus d’inquiétude sur le sort de Sacha.
– J’en ai toujours.
– Quoi ! même après ce que vousvenez de voir ?
– Je ne serai rassurée qu’après que Sacham’aura parlé.
– Qu’à cela ne tienne, mademoiselle. Toutà l’heure, je n’ai pas voulu troubler son repos, mais, après tout,il a bien assez dormi… et d’ailleurs il me tarde de lui demander cequi s’est passé ici après mon départ. Il est probable que le pauvreenfant n’en sait rien du tout… N’importe !… allons leréveiller.
Rose ne se fit pas prier, et ils revinrenttous deux à la chambre où rien n’avait bougé depuis qu’ils enétaient sortis.
Ils trouvèrent Sacha dans la mêmeposition ; mais cette fois Mériadec tira bruyamment lesrideaux et l’appela par son nom.
N’obtenant pas de réponse, il se pencha et iltoucha la main qui cachait le visage.
Elle était glacée.
Sacha ne donnait plus signe de vie. Ses yeuxentrouverts n’avaient plus de regard, et sa face tuméfiée étaitméconnaissable.
La langue pendait hors de la bouche.
– Il est mort, s’écria la jeunefille.
– Mort assassiné ! murmuraMériadec.
Il faisait mal à voir, ce pauvre corpsd’enfant. Le cou découvert portait deux taches violacées,empreintes des doigts du scélérat qui l’avait étranglé d’une seulemain ; une main énorme dont l’étreinte puissante avait suffipour consommer le crime.
Sacha avait dû être surpris pendant sonsommeil, car ses vêtements n’étaient pas en désordre, et le litn’était pas dérangé.
L’assassin n’avait eu qu’à replacer le cadavredans une position naturelle, et à relever le bras sur le visagepour que la victime eût l’air de dormir.
Mériadec s’y était trompé, et Rose, quidoutait, avait fini par y croire.
Elle pleurait maintenant ; elle pleuraitsilencieusement ; les grandes douleurs sont muettes, et laforce lui manquait pour exprimer la sienne.
Mériadec était atterré.
– C’est moi qui l’ai tué, dit-il en sefrappant la poitrine. Je devais veiller sur lui, et je l’ai laissésans défense.
– Pour courir à mon secours, sanglota lajeune fille. C’est moi qui suis cause de sa mort.
– Vous ne pouviez pas prévoir quel’assassin se servirait de votre nom pour m’attirer dehors.
– Non, mais j’ai su que la vie de Sachaétait menacée… j’ai entendu deux hommes qui parlaient de l’enlever,et, au lieu de me hâter de revenir ici, j’ai…
– Il est fort heureux que vous ne soyezpas rentrée… vous ne m’auriez pas trouvé, et ils vous auraienttuée.
– Je n’aurais pas regretté la vie, sij’avais pu le sauver.
– Nous le vengerons.
– Ne l’espérez pas. Entre nous et cesbandits, la lutte est trop inégale. Nous y périrons tous.
– Non, car nous avons avec nous lajustice. J’ai voulu me substituer à elle. Je le regrette amèrement,et je dirai au juge d’instruction tout ce que je lui ai cachéjusqu’à présent. Maintenant que Sacha est mort, je n’ai plus deraisons de me taire. Et il n’y a pas une minute à perdre. Unmeurtre a été commis chez moi, et ce meurtre n’est que la suite ducrime de Notre-Dame. Je vais courir au Palais.
– Je ne resterai pas seule ici, dit Roseen détournant les yeux pour ne pas voir le cadavre.
– Pourquoi ne m’accompagneriez-vouspas ? vous aussi vous avez été mêlée à l’affaire de la tour,et bientôt… demain peut-être… vous serez citée comme témoin…N’attendons pas que ce juge nous appelle. Si nos amis étaient là,je les inviterais à venir avec nous. Malheureusement, Fabreguetten’a pas paru aujourd’hui.
– Nous trouverons M. Daubrac àl’Hôtel-Dieu.
– Oui, c’est l’heure où il fait saseconde visite à ses malades… et l’hôpital est sur notre chemin…partons, mademoiselle.
– Qui le gardera, lui ? demandaRose, en montrant le pauvre petit corps de Sacha.
Mériadec eut un geste qui signifiait : Iln’a plus besoin de personne. Alors, la jeune fille détacha de soncorsage un bouquet de violettes qu’elle avait acheté en allant ruede Rivoli, le plaça sur la poitrine de l’enfant, et s’agenouillaprès du lit.
Pendant qu’elle priait, Mériadec repoussa lafenêtre, sans retirer l’échelle de corde, qu’il tenait à laissercomme elle était, afin que la justice comprît comment l’assassinétait entré.
Puis il aida Rose à se relever et l’emmenachez lui, après avoir donné un tour de clef à la porte de lachambre mortuaire, et mis la clef dans sa poche.
– Êtes-vous prête à dire au juged’instruction ce que vous savez ? demanda-t-il à sa protégée,qui ne répondit que par un signe affirmatif.
Il lui répugnait d’articuler un oui bien net,parce qu’elle faisait mentalement des réserves.
Elle se promettait, par exemple, de ne pasparler à ce juge de la scène entre le mari et l’amant. Elle n’enavait pas dit un mot à Mériadec, et elle ne voulait pas se départirdu silence absolu qu’elle avait promis àM. de Saint-Briac.
Cette scène d’ailleurs ne se rattachait quetrès-indirectement au crime de Notre-Dame, et pas du tout aumeurtre de Sacha.
– J’espère que nous le trouverons dansson cabinet, reprit Mériadec. Mais nous n’avons pas une minute àperdre. Venez vite.
Ils descendirent précipitamment l’escalier,et, cette fois, le baron eut soin de fermer à double tour la portede la rue ; précaution qu’il aurait bien dû prendre lorsqu’ilétait sorti pour aller chercher aux Tuileries Rose Verdière, quin’y était pas.
Elle n’avait pas gardé son fiacre, mais ils enarrêtèrent un qui remontait la rue de Rennes et qui les menavivement à l’Hôtel-Dieu.
La jeune fille resta sous le péristyle, etMériadec se fit conduire à la chambre des internes, où il trouvaDaubrac en train d’ôter son tablier d’ordonnance. Il lui racontasommairement la mort de Sacha, et lui proposa de l’emmener auPalais avec Rose.
– Je veux bien, mais je doute qu’ellepersiste à venir, lorsqu’elle connaîtra la triste nouvelle que j’aià lui annoncer. Son père vient de mourir.
– Tout le monde meurt donc ! s’écriaMériadec.
– Ma foi ! mon cher, je commence àcroire que nous y passerons tous. Je viens de chez Fabreguette. Iln’est pas rentré dans son taudis de la rue de la Huchette : onne l’y a pas vu depuis trente-six heures. Il lui est certainementarrivé malheur.
» Quant au bonhomme Verdière, il vientd’avoir une nouvelle attaque, foudroyante, celle-là. Il n’a pas eule temps de dire : Ouf !
– Eh bien ! si tu m’en crois, tu nediras rien à sa fille. Elle perdrait la tête, et elle refuserait denous accompagner. Or, je veux en finir aujourd’hui avec unesituation intolérable, et il faut absolument que nous nousprésentions tous les trois en même temps devant ce juge.
» Si j’y allais seul, ma démarche auraitbeaucoup moins de poids. Il ne me croirait peut-être pas surparole, quand je lui raconterai comment et pourquoi j’ai recueilliSacha. Il ouvrirait une nouvelle enquête, et l’on perdrait beaucoupde temps.
– Je suis de ton avis… d’autant que lemeurtre de Sacha va infailliblement amener chez toi la police, lajustice, et tout ce qui s’ensuit… Nous ne pouvons pas te laisserfaire tête à l’orage sans nous. Je regrette même l’absence deFabreguette et celle du capitaine.
» Mais le temps nous manque pour couriraprès eux, et, enfin, nous serons trois, car je vais m’abstenird’apprendre à cette pauvre enfant qu’elle est orpheline. Elle lesaura toujours assez tôt.
» Entre nous, reprit l’interne en mettantson chapeau pour sortir avec son ami, elle ne fait pas une grandeperte. Ce père était un vieil alcoolisé qui l’aurait beaucoup gênéequand elle voudra se marier.
Ils la trouvèrent sous le péristyle, etDaubrac ne fut pas obligé de mentir, car, dans le trouble où elleétait, elle oublia de lui demander des nouvelles du bonhommeVerdière.
Le Palais de justice était à deux pas, et ilsn’eurent pas le loisir de causer beaucoup pendant le trajet. Dureste, ils n’en avaient guère envie.
À la porte, Mériadec descendit pours’informer, et on lui apprit que M. de Malverne avaitquitté son cabinet depuis près de deux heures, qu’il était sansdoute rentré chez lui, et l’huissier donna l’adresse au baron,qu’il prit pour un ami particulier du magistrat.
Mériadec revint consulter Daubrac et Rose, et,à l’unanimité, ils décidèrent de se faire conduire immédiatement aufaubourg Saint-Honoré.
Ils ne prévoyaient guère l’effet que leurvisite allait produire.
