Port-Tarascon – Dernières aventures de l’illustre Tartarin

Chapitre 3

 

SUITE DU MÉMORIAL DE PASCALON.

5 juillet. Prison de Tarascon surRhône.

– Je reviens de l’instruction, je sais enfinde quoi l’on nous accuse, le Gouverneur et moi, et pourquoi,brusquement saisis sur le Tomahawk,harponnés en pleinbonheur, en plein rêve, comme deux langoustes tirées du fond del’eau claire, nous fûmes transbordés sur un navire français,ramenés à Marseille, les menottes aux poings, dirigés sur Tarasconet mis au secret dans la prison de la ville.

Nous sommes prévenus d’escroquerie, d’homicidepar imprudence et d’infraction aux lois sur l’émigration. Ah !pour sûr que j’ai dû l’enfreindre, la loi sur l’émigration, carc’est la première fois que j’entends son nom, seulement son nom, àcette coquine de loi.

Après deux jours d’incarcération, avec défenseabsolue de parler à quiconque – c’est ça qui est terrible pour desTarasconnais, – nous fûmes conduits au palais par-devant le juged’instruction, M. Bonaric.

Ce magistrat a commencé sa carrière àTarascon, il y a une dizaine d’années, et me connaissaitparfaitement, étant venu plus de cent fois à la pharmacie, où jelui préparais une pommade pour un eczéma chronique qu’il a dessusla joue.

Pas moins qu’il m’a demandé mes nom, prénoms,âge, profession, comme si nous ne nous étions jamais vus. J’ai dûdire tout ce que je savais de l’affaire de Port-Tarascon et parlerdeux heures durant sans m’arrêter. Son greffier ne pouvait pas mesuivre, tant j’allais. Puis, ni bonjour ni bonsoir « Prévenu,vous pouvez vous retirer ».

Dans le corridor du palais de justice, trouvémon pauvre Gouverneur que je n’avais pas revu depuis le jour denotre incarcération. Il m’a paru bien changé.

Au passage, il me serra la main et me fit desa bonne voix :

« Courage ! enfant. La vérité estcomme l’huile, elle remonte toujours dessus. »

Il n a pas pu m’en dire plus, les gendarmesl’entraînaient brutalement.

Des gendarmes, pour lui !… Tartarin dansles fers, à Tarascon !… Et cette colère, cette haine de toutun peuple !…

Je les aurai toujours dans l’oreille ces crisde fureur de la populace, ce souffle chaud de rafataille, quand lavoiture cellulaire nous a ramenés à la prison, cadenassés chacundans notre compartiment.

Je ne pouvais rien voir, mais j’entendaisautour de nous une grande rumeur de foule.

À un moment, la voiture s’est arrêtée sur laplace du Marché ; j’ai reconnu cela à l’odeur qui me venaitpar les fentes, dans les petites raies de lumière blonde, etc’était comme l’haleine même de la ville, cette odeur de pommesd’amour, d’aubergines, de melons de Cavaillon, et de poivronsrouges et de gros oignons doux. De sentir toutes ces bonnes chosesdont je suis privé depuis si longtemps, cela m’agourmandait.

Il y avait tant de monde que nos chevaux nepouvaient plus avancer. Un Tarascon plein, bondé, à croire quejamais personne n’a été tué, ni noyé, ni dévoré par lesanthropophages. Ne m’a-t-il pas semblé reconnaître la voix deCambalalette, le cadastreur ! C’est une illusion,certainement, puisque Bézuquet lui-même en a mangé, de notreregretté Cambalalette. Par exemple, je suis sûr d’avoir entendu legong d’Excourbaniès. Celui-là, il n’y a pas à s’y tromper, ildominait tous les autres cris « À l’eau !… Zou !… auRhône ! au Rhône. Fen dé brut ! À l’eauTartarin ! »

À l’eau Tartarin !… Quelle leçond’histoire ! Quelle page pour le Mémorial ! J’oubliais dedire que le juge Bonaric m’a rendu mon registre saisi à bord duTomahawk. Il l’a trouvé intéressant, m’a même engagé à lecontinuer, et, à propos de certaines locutions tarasconnaises quis’y glissent de temps en temps, il m’est venu comme ça en souriantdans ses favoris roux :

« Nous avions déjà leMémorial ; vous, c’est le Méridional deSainte-Hélène. » J’ai fait semblant de rire de son jeu demots.

Du 5 au 6 juillet. – La prison deville, à Tarascon, est un château historique, l’ancien château duroi René, qui se voit de loin au bord du Rhône, flanqué de sesquatre tours.

Nous n’avons pas de chance avec les châteauxhistoriques. Déjà, en Suisse, quand notre illustre Tartarin futpris pour un chef nihiliste et nous tous avec lui, on nous jetadans le cachot de Bonnivar, au château de Chillon.

Ici, il est vrai, c’est moins triste ; onest en pleine lumière, ventilé par le vent du Rhône, et il ne pleutpas comme en Suisse ou à Port-Tarascon.

Mon cachot est très étroit : quatre mursde pierre crépie, un lit de fer, une table et une chaise. Le soleily entre par un fenestron grillagé, à pic sur le Rhône.

C’est de là que, pendant la grande Révolution,les Jacobins ont été précipités dans le fleuve, sur l’airfameux : Dé brin o dé bran, cabussaran…

Et, comme le répertoire populaire ne changepas beaucoup, on nous le chante à nous aussi, ce sinistre refrain.Je ne sais pas où ils ont logé mon pauvre gouverneur ; mais ildoit entendre comme moi ces voix qui montent, le soir, des bords duRhône et il doit faire d’étranges réflexions.

Encore si l’on nous avait mis l’un près del’autre !… quoique, à vrai dire, j’éprouve, depuis mon arrivéeun certain soulagement à être seul, à me reprendre.

L’intimité d’un grand homme est si fatigante àla longue ! Il vous parle toujours de lui et ne s’occupejamais de ce qui vous intéresse. Ainsi, sur le Tomahawk,pas une minute à moi, pas un instant pour être auprès de maClorinde. Tant de fois je me disais « Elle estlà-bas ! » Mais je ne pouvais m’échapper. Après dîner,j’avais déjà la partie d’échecs du commodore, puis le reste du jourTartarin ne me lâchait plus, surtout depuis que je lui avais faitl’aveu du Mémorial. » Écrivez ceci… N’oubliez pas de direcela… » Et des anecdotes sur lui, sur ses parents souvent, pastrès intéressantes.

Songez-vous que Las Cases a fait ce métierpendant des années ! L’Empereur le réveillait à six heures dumatin, l’emmenait, à pied, à cheval, en voiture, et sitôt enroute :

« Vous y êtes, Las Cases ?… Alorscontinuons… Quand j’eus signé le traité de Campo-Formio… » Lepauvre confident avait ses affaires, lui aussi, son enfant malade,sa femme restée en France, mais qu’était cela pour l’autre qui nesongeait qu’à se raconter, à s’expliquer devant l’Europe,l’Univers, la Postérité, tous les jours, tous les soirs et pendantdes années ! C’est-à-dire que la vraie victime deSainte-Hélène n’a pas été Napoléon, mais Las Cases. Moi,maintenant, ce supplice m’est épargné. Dieu m’est témoin que jen’ai rien fait pour cela, mais on nous a mis à part et j’en profitepour penser à moi, à mon infortune, qui est grande, à ma Clorindebien-aimée. Me croit-elle coupable ?… Elle, non ; mais safamille, tous ces Espazettes de l’Escudelle de Lambesc ?… Dansce monde là, un homme sans titre est toujours coupable. En tous casje n’ai plus d’espoir qu’on m’accueille jamais pour mari deClorinde, déchu que je suis de mes grandeurs ; j’iraireprendre mon emploi entre les bocaux de Bézuquet, à la pharmaciede la Placette… Et voilà la gloire !

17 juillet. — Une chose qui me faitinquiéter beaucoup, c’est que personne ne vienne me voir dans maprison. Ils m’en veulent autant qu’à mon maître. Ma seuledistraction, tout seulet dans ma cellule, est de monter sur latable ; j’arrive ainsi au fenestron, et de là j’ai une vuemerveilleuse entre les barreaux.

Le Rhône roule du soleil éparpillé parmi sespetites îles d’un vert pâle que le vent ébouriffe. Le ciel est toutrayé du vol noir des martinets ; leurs petits cris sepoursuivent, passant tout contre moi ou tombant de très haut, ettout en bas se balance le pont de fil de fer, si long, si mince,qu’on s’attend toujours à le voir partir, envolé un chapeau.

Sur les bords du fleuve, des ruines de vieuxchâteaux, celui de Beaucaire avec la ville à ses pieds, ceux deCourterolle, de Vacquerie. Derrière ces gros murs, éboulés par letemps, il se tenait autrefois des « cours d’amour », oùles trouvères, les félibres d’alors, étaient aimés par desprincesses et des reines qu’ils chantaient, comme Pascalon chantesa Clorinde. Mais quel changement, pécaïre ! depuis cesépoques lointaines. À présent les somptueux manoirs ne sont plusque des trous envahis de ronces ; et les félibres ont beaucélébrer grandes dames et damoiselles, les damoiselles se moquentjoliment d’eux.

Une vue moins attristante est celle du canalde Beaucaire avec tous ses bateaux peints en vert, en jaune, serrésen tas, et sur les quais les taches rouges des militaires que jevois se promener du haut de mon fenestron. Ils doivent être biencontents, les gens de Beaucaire, de la mésaventure de Tarascon etde l’écroulement de notre grand homme ; car la renommée deTartarin les offusquait, ces orgueilleux voisins d’en face. Dansmon enfance, je me rappelle quels esbrouffes ils faisaientencore avec leur foire de Beaucaire. On y venait de partout, – pasde Tarascon, par exemple, le pont en fil de fer est sidangereux ! – C’était une affluence énorme, plus de cinq centmille âmes au moins, ensemble sur le champ de foire !…

D’année en année tout cela s’est vidé. Lafoire de Beaucaire existe toujours, mais personne n’y vient.

En ville on ne voit que des écriteaux :À louer…, À louer…, et s’il arrive par hasard un voyageur,un représentant de maison de commerce, l’habitant lui fait fête, onse l’arrache, le conseil municipal va au-devant de lui, musique entête. Finalement, Beaucaire a perdu tout renom ; tandis queTarascon devenait célèbre… Et grâce à qui, sinon àTartarin ?

Monté sur ma table, tout à l’heure, jeregardais dehors en songeant à ces choses. Le soleil disparu, lanuit venait, et tout à coup, de l’autre côté du Rhône, un grand feus’alluma sur la tour du château de Beaucaire.

Il brûla longtemps, longtemps je le regardai,et il me sembla qu’il avait quelque chose de mystérieux, ce feu,jetant un reflet rougeâtre sur le Rhône, dans le grand silence dela nuit traversé par le vol mou des orfraies. Qu’est-ce que celapeut être ? Un signal ?

Est-ce que quelqu’un, quelque admirateur denotre grand Tartarin, voudrait le faire évader ?… C’est siextraordinaire, cette flamme allumée tout en haut d’une tour enruines et juste en face de sa prison !

18 juillet. – En revenant aujourd’huide l’instruction, comme la voiture cellulaire passait devantSainte-Marthe, entendu la voix, toujours impérieuse de la marquisedes Espazettes qui criait avec l’accent d’ici :

« Cloréïnde !…Cloréïnde ! » et une voix douce, angélique, la voix de mabien-aimée, qui répondait « Mamain ! »

Sans doute elle allait à l’église prier pourmoi, pour l’issue du procès.

Rentré dans ma prison, très ému… Écritquelques vers provençaux sur Le soir, à la même heure, toujours lemême feu sur la tour de Beaucaire. Il brille là-bas, dans la nuit,comme les bûchers qu’on allume pour la Saint-Jean.

Évidemment, c’est un signal.

Tartarin, avec qui j’ai pu échanger deux motsà l’instruction dans le couloir du juge, a vu comme moi ces feux àtravers les barreaux de sa geôle, et quand je lui ai dit ce quej’en pensais, que des amis voulaient peut-être le faire évadercomme Napoléon à Sainte-Hélène, il a paru très frappé de cerapprochement.

« Ah ! vraiment, Napoléon àSainte-Hélène…, on a essayé de le sauver ? »

Mais, après un moment de réflexion, il m’adéclaré qu’il n’y consentirait jamais.

« Certes, ce n’est pas la descente destrois cents pieds de la tour sur une échelle de corde, secouée lanuit par le vent du Rhône, qui me ferait peur. Non, ne croyez pascela, enfant !… Ce que je redouterais le plus, c’est quej’aurais l’air de fuir l’accusation : Tartarin de Tarascon nes’évadera pas. »

Ah ! si tous ceux qui hurlent sur sonpassage : « Au Rhône ! Zou ! auRhône ! » avaient pu l’entendre !… Et on l’accused’escroquerie ! On a pu le croire complice de ce misérable ducde Mons !… Allons donc !… Est-ce que c’estpossible ?…

Tout de même il ne le soutient plus, son duc,maintenant ; il le juge à sa véritable valeur, ce scélérat deBelge ! On le verra bien à sa belle défense, car Tartarin sedéfendra lui-même devant le tribunal. Pour moi, je bégaye trop pourparler publiquement : je serai défendu par CicéronFranquebalme, et tout le monde sait quelle incomparable logique deraisonnement il sait mettre dans ses plaidoyers.

20 juillet, soir. – Ces heures que jepasse chez le juge d’instruction sont bien douloureuses pourmoi ! Le difficile n’est pas de me défendre, mais de le fairesans trop accabler mon pauvre maître. Il a été si imprudent, il aeu tant de confiance en ce duc de Mons ! Et puis, avecl’eczéma intermittent de M. Bonaric, on ne sait jamais si l’ondoit craindre ou espérer ; la maladie tourne chez ce magistratà l’idée fixe, furieux quand « ça se voit », bon enfantquand « ça ne se voit pas ».

Quelqu’un chez qui ça se voit, et ça se verratoujours, c’est le malheureux Bézuquet, qui vivait autrefois trèsbien avec son tatouage là-bas, dans les mers lointaines, maismaintenant, sous le ciel tarasconnais, se dégoûte lui-même, ne sortplus, reste terré tant qu’il peut au fond de son officine, où ilcombine des herbages, des omelettes, et sert les clients sous unmasque de velours, comme un conjuré d’opéra-comique.

Il est à remarquer combien les hommes sontsensibles à tous ces maux physiques, dartres, taches,eczémas ; plus peut-être que les femmes. De là sans doute larancune de Bézuquet contre Tartarin, cause de tous ses maux.

24 juillet – Appelé de nouveau hierdevant M. Bonaric, je crois que c’est la dernière fois. Il m’amontré une bouteille trouvée dans les îles par un pêcheur du Rhône,et m’a fait lire une lettre que renfermait cettebouteille :

« Tartarin. – Tarascon. – Prison deville. – Courage ! Un ami veille de l’autre côté du pont. Ilpassera quand le moment sera venu.

« UNE VICTIME DU DUC DE MONS. »

Le juge m’a demandé si je me rappelais avoirdéjà vu cette écriture. J’ai répondu que je ne la connaissaispas ; et, comme il faut toujours dire le vrai, j’ai ajoutéqu’une première fois on avait tenté ce genre de correspondance avecTartarin : qu’avant notre départ de Tarascon une bouteilletoute semblable lui était parvenue avec une lettre, sans qu’il yeût attaché d’importance, ne voyant là que l’effet d’uneplaisanterie. Le juge m’a dit « C’est bien. » Etlà-dessus, comme toujours :

« Vous pouvez vous retirer. »

26 juillet. – L’instruction estterminée, on annonce le procès comme très prochain. La ville est enébullition. Les débats commenceront vers le 1er août. D’ici là, jene vais pas dormir. Il y a longtemps d’ailleurs que je n’ai plusguère de sommeil, dans cette étroite logette brûlante comme unfour. Je suis obligé de laisser le fenestron ouvert : il entredes nuées de moustiques et j’entends les rats qui grignotent danstous les coins.

Ces jours derniers, j’ai eu plusieursentrevues avec Cicéron Franquebalme. Il m’a parlé de Tartarin avecbeaucoup d’amertume ; je sens qu’il lui en veut de ne pas luiavoir confié sa cause. Pauvre Tartarin, il n’a personne pourlui !

Il parait qu’on a renouvelé tout le tribunal.Franquebalme m’a donné les noms des juges : Président,Mouillard ; assesseurs, Beckmann et Robert du Nord. Pasd’influences à faire agir. Ces messieurs ne sont pas d’ici, medit-on. D’ailleurs leurs noms semblent l’indiquer.

Pour je ne sais quel motif, on a disjoint dela poursuite dirigée contre nous les deux chefs d’accusationrelatifs au délit d’homicide par imprudence et à l’infraction deslois sur l’émigration. Cités à comparoir : Tartarin deTarascon, le duc de Mons – mais ça m’étonnerait bien qu’ilcomparoisse ! – et Pascal Testanière dit Pascalon.

31 juillet. – Nuit de fièvre etd’angoisse. C’est pour demain. Resté au lit très tard.

Seulement la force d’écrire sur la muraille ceproverbe tarasconnais que j’ai entendu si souvent dire à Bravida,qui les savait tous :

Rester au lit sans dormir,

Attendre sans voir venir,

Aimer sans avoir plaisir,

Sont trois choses qui font mourir

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