17
Où nous poursuivons nos recherches
Je viens d’exposer l’affaire Beroldy dans son entier. Il va sans dire que les détails ne me revinrent pas aussitôt dans cet ordre. Néanmoins, je gardais un souvenir assez précis de cette affaire. Elle avait suscité un immense intérêt à l’époque, et les journaux anglais en avaient largement rendu compte, de sorte que je n’eus pas à faire un grand effort de mémoire pour en retrouver les faits les plus marquants.
Sous le coup de l’émotion, il me parut que l’affaire Beroldy éclairait toute l’affaire Renauld. Il faut admettre que je suis très impulsif, et Poirot a coutume de déplorer ma façon de tirer trop vite les conclusions. Mais il me semble que, dans ce cas, j’avais quelques excuses. Cette découverte justifiait totalement le point de vue de Poirot, et c’est ce qui me frappa tout d’abord.
— Toutes mes félicitations, Poirot. J’y vois clair, à présent.
Poirot alluma une de ses minuscules cigarettes avec sa précision habituelle.
— Eh bien, mon ami, puisque vous y voyez clair, dites-moi ce que vous voyez au juste ?
— Que c’est Mme Daubreuil, ou Beroldy, qui a assassiné M. Renauld. La similitude entre les deux affaires en est la preuve absolue.
— Vous estimez donc que Mme Beroldy a été acquittée à tort, et qu’elle était coupable de complicité dans le meurtre de son mari ?
J’écarquillai les yeux.
— Mais bien sûr ! Pas vous ?
Poirot remit machinalement une chaise en place et finit par dire d’un ton pensif :
— Oui, c’est mon opinion. Mais cela n’a rien d’évident, mon ami. Juridiquement parlant, Mme Beroldy est innocente.
— Du premier crime, peut-être. Pas de celui-ci.
Poirot vint se rasseoir près de moi et me regarda d’un air plus pensif encore.
— Votre opinion est faite, alors, Hastings ? C’est bien Mme Daubreuil qui a assassiné M. Renauld ?
— Oui.
— Et pourquoi ?
La brutalité de la question me déconcerta un moment.
— Pourquoi ? bredouillai-je. Pourquoi ? Eh bien, parce que…
Je restai court. Poirot secoua la tête.
— Vous voyez, vous vous heurtez aussitôt à une difficulté. Pourquoi Mme Daubreuil – je l’appellerai ainsi par commodité – aurait-elle assassiné M. Renauld ? Je ne peux lui trouver l’ombre d’un mobile. Elle ne tire aucun profit de sa mort ; qu’elle ait été sa maîtresse ou son maître chanteur, elle y perd dans les deux cas. Il n’y a jamais de meurtre sans mobile. Pour le premier assassinat, c’était une autre histoire : il y avait un riche amant en jeu, prêt à prendre la place laissée toute chaude par le mari.
— L’argent n’est pas l’unique mobile de tous les meurtres, objectai-je.
— C’est juste, approuva placidement Poirot, il en existe encore deux. Le crime passionnel en est un autre. Le dernier est encore plus rare, c’est le meurtre pour une idée, qui suppose le plus souvent un certain dérangement mental chez le meurtrier. La manie homicide et le fanatisme religieux appartiennent également à cette catégorie, que nous pouvons écarter d’office dans l’affaire qui nous intéresse.
— Mais que dites-vous du crime passionnel ? Pouvez-vous l’écarter, lui aussi ? Si Mme Daubreuil était la maîtresse de Renauld et qu’elle a senti chez lui un refroidissement, ou si sa jalousie a été éveillée pour une raison quelconque, n’a-t-elle pas pu le poignarder dans un accès de fureur ?
De nouveau, Poirot secoua la tête.
— Si – et je dis bien si – Mme Daubreuil était la maîtresse de Renauld, il n’a pas eu le temps de se lasser d’elle. Et de toute façon, vous vous trompez sur son caractère. C’est une femme capable de simuler une profonde émotion, une actrice consommée. Considérée d’un œil impartial, sa vie tout entière dément son apparence passionnée. Si nous réfléchissons bien, nous voyons qu’elle a toujours calculé toutes ses actions avec le plus grand sang-froid. Ce n’était pas pour vivre libre avec son jeune amant qu’elle s’est rendue coupable de complicité de meurtre : elle avait pour objectif le riche Américain, dont elle se souciait sans doute comme d’une guigne. Si elle devait commettre un crime, ce serait toujours avec l’espoir d’y gagner quelque chose. Or, ici, elle n’y gagne rien. D’autre part, comment expliquez-vous qu’elle ait creusé une tombe ? Ça, c’était un travail d’homme.
— Elle pouvait avoir un complice, suggérai-je, peu disposé à renoncer à mon hypothèse.
— J’ai encore une autre objection. Vous avez parlé de la similitude entre les deux crimes. Où donc voyez-vous une telle similitude, mon cher ami ?
Je le regardai avec stupéfaction.
— Mais enfin, Poirot, c’est vous-même qui l’avez remarquée ! L’histoire des hommes masqués, le « secret », les papiers !
Poirot eut un petit sourire.
— Là, là, calmez-vous, mon ami. Je ne renie rien de ce que j’ai dit. Les deux histoires ont un lien indéniable entre elles. Mais réfléchissez à présent à ce fait curieux : ce n’est pas Mme Daubreuil qui nous a raconté cette fable – si c’était elle, tout irait en effet comme sur des roulettes – mais c’est Mme Renauld. Les deux femmes seraient-elles de connivence ?
— J’ai du mal à le croire, dis-je lentement. Si c’est vraiment le cas, Mme Renauld est la meilleure actrice que j’aie jamais rencontrée.
— Taratata, fit Poirot avec impatience. Vous vous fondez encore une fois sur le sentiment et non sur la logique ! S’il faut à toute force qu’une criminelle soit une actrice consommée, alors ne vous gênez pas pour la supposer telle. Mais est-ce bien nécessaire ? Je ne crois pas que Mme Renauld soit de connivence avec Mme Daubreuil, pour diverses raisons, dont je vous ai déjà énuméré une partie. Les autres vont de soi. En conséquence, une fois éliminée cette possibilité, nous approchons enfin de la vérité, laquelle est, comme toujours, très curieuse.
— Poirot, m’écriai-je, que me cachez-vous, encore ?
— Mon ami, il faut faire vos propres déductions. Vous avez tous les éléments en main. Faites fonctionner vos petites cellules grises. Tâchez de raisonner non pas comme Giraud, mais comme Hercule Poirot !
— Mais… vous êtes sûr ?
— Mon ami, je me suis conduit à bien des égards comme un imbécile. Mais cette fois j’y vois clair !
— Vous savez tout ?
— J’ai découvert ce que M. Renauld m’avait demandé de découvrir.
— Et vous connaissez l’assassin ?
— Je connais un assassin.
— Que voulez-vous dire ?
— Tout dépend de quoi nous parlons. Il n’y a pas un crime, mais deux. J’ai résolu le premier, mais pour ce qui est du second… eh bien, je dois avouer que je ne suis sûr de rien !
— Mais enfin, Poirot, je croyais vous avoir entendu dire que l’homme trouvé dans la cabane à outils était mort de mort naturelle ?
— Taratata ! répéta Poirot avec une impatience accrue. Vous ne comprenez toujours pas. On peut parfois avoir un crime sans meurtrier, mais pour deux crimes, il nous faut impérativement deux cadavres.
Cette remarque me parut si dépourvue de sens commun que je regardai mon ami avec une certaine inquiétude. Mais il avait l’air dans son état normal. Soudain, il se leva et alla à la fenêtre.
— Le voici, dit-il.
— Qui donc ?
— M. Jack Renauld. Je lui ai envoyé un petit mot le priant de passer me voir.
Cela fit dévier le cours de mes pensées. Je demandai à Poirot s’il savait que Jack Renauld était à Merlinville le soir du crime. J’avais espéré prendre en défaut mon astucieux ami, mais comme toujours, il était déjà au courant. Lui aussi s’était renseigné à la gare.
— Et nous ne sommes sans doute pas les seuls à avoir eu cette idée, Hastings. Cet excellent Giraud a dû faire sa petite enquête, lui aussi.
— Vous ne croyez quand même pas… (Je me tus brusquement.) Oh ! non, ce serait trop terrible !
Poirot me jeta un coup d’œil inquisiteur, mais je n’ajoutai rien. L’idée venait de me traverser l’esprit que s’il y avait sept femmes impliquées à des degrés divers dans l’affaire – Mme Renauld, Mme Daubreuil et sa fille, la mystérieuse visiteuse du soir et les trois domestiques –, il n’y avait, à l’exception du vieil Auguste qui ne comptait guère, qu’un seul homme : Jack Renauld. Et la tombe avait forcément été creusée par un homme.
Je n’eus pas le temps de m’attarder davantage sur cette affreuse idée, car Jack Renauld fut introduit dans la pièce.
Poirot l’accueillit de la façon la plus naturelle.
— Veuillez vous asseoir, monsieur. Je regrette infiniment de vous avoir dérangé, mais vous comprendrez que l’atmosphère de la villa ne me convient guère. M. Giraud et moi avons certaines divergences de vues. Il n’a pas fait preuve d’une politesse exquise à mon égard, et vous imaginez sans peine que je ne tiens pas à le faire bénéficier de mes éventuelles découvertes.
— Vous avez parfaitement raison, monsieur Poirot, répondit le jeune homme. Ce Giraud est d’une muflerie inqualifiable, et je serais enchanté de voir quelqu’un le remettre à sa place.
— Dans ce cas, voudriez-vous m’accorder une petite faveur ?
— Certainement.
— Je vais vous prier de vous rendre à la gare et de prendre le premier train pour Abbalac, la station suivante. Vous demanderez à la consigne si deux étrangers n’y ont pas déposé une valise la nuit du meurtre. C’est une toute petite gare, et il est presque certain qu’ils s’en souviendront. Pouvez-vous faire cela pour moi ?
— Mais bien sûr, répondit le jeune homme intrigué, mais tout disposé à rendre service.
— Voyez-vous, mon ami et moi nous avons à faire ailleurs, expliqua Poirot. Il y a un train dans un quart d’heure, et je ne veux pas que vous repassiez par la villa : je ne tiens pas à ce que Giraud ait vent de vos allées et venues.
— Très bien, j’irai directement à la gare.
Il se levait déjà, mais Poirot l’arrêta.
— Un instant, monsieur Renauld, il y a encore une chose qui m’intrigue. Pourquoi n’avez-vous pas dit à M. Hautet que vous vous trouviez à Merlinville la nuit du crime ?
Le visage de Jack Renauld s’empourpra. Il fit un effort visible pour se maîtriser.
— Vous faites erreur. Je me trouvais à Cherbourg, comme je l’ai dit ce matin au juge d’instruction.
Poirot le regarda en plissant les yeux comme un chat, jusqu’à ce qu’ils ne soient plus que deux fentes vertes.
— Alors, j’ai commis là une erreur bien singulière, puisque tout le personnel de la gare a commis la même. On dit que vous êtes arrivé par le train de 23 h 50.
Jack Renauld hésita un court instant, puis, finit par se décider :
— Et quand ce serait vrai ? Chercheriez-vous à m’accuser d’avoir trempé dans le meurtre de mon père ?
Il avait posé cette question d’un ton hautain, la tête rejetée en arrière.
— J’aimerais bien connaître la raison qui vous a amené ici.
— C’est très simple. Je suis venu voir ma fiancée, Mlle Daubreuil. J’étais à la veille de partir pour un long voyage, sans trop savoir quand je reviendrais. Je désirais la rencontrer avant mon départ, pour l’assurer une fois encore de mon entière dévotion.
— Et vous l’avez vue ? demanda Poirot sans lâcher le jeune homme du regard.
Il y eut un long silence, puis Jack Renauld finit par dire :
— Oui.
— Et ensuite ?
— Je me suis aperçu que j’avais manqué le dernier train. J’ai marché jusqu’à Saint-Beauvais, j’ai frappé à la porte d’un garage et loué une voiture pour regagner Cherbourg.
— Saint-Beauvais ? C’est à quinze kilomètres d’ici. Une bien longue promenade, monsieur Renauld.
— Je… J’avais envie de marcher.
Poirot inclina la tête pour montrer qu’il acceptait cette explication. Jack Renauld attrapa son chapeau, sa canne, et s’en fut. Poirot bondit aussitôt :
— Vite, Hastings. Nous allons le prendre en filature.
Tout en maintenant une bonne distance entre notre proie et nous, nous le suivîmes par les rues de Merlinville. Mais quand Poirot le vit tourner en direction de la gare, il s’arrêta net.
— Tout va bien. Il a mordu à l’hameçon. Il va aller à Abbalac, s’enquérir d’une valise imaginaire déposée par d’imaginaires étrangers. Oui, mon ami, tout ceci n’était qu’une petite astuce de ma part.
— Vous vouliez vous débarrasser de lui ! m’exclamai-je.
— Hastings, votre capacité de pénétration me laissera toujours pantois. Et maintenant, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, en route pour la villa Geneviève !
18
Giraud passe à l’action
Une fois à la villa, Poirot se dirigea aussitôt vers la petite remise où avait été découvert le second cadavre. Mais au lieu d’entrer, il resta planté près du banc dont j’ai déjà parlé, situé à quelques mètres de là. Il le contempla un moment, puis s’approcha avec précaution de la haie qui marquait la limite entre la villa Geneviève et la villa Marguerite. Il revint vers le banc en hochant la tête d’un air concentré, puis repartit une fois encore vers la haie, dont il écarta les buissons des deux mains.
— Avec un peu de chance, me lança-t-il, nous trouverons Mlle Marthe au jardin. J’aimerais lui dire quelques mots, sans pour autant aller sonner à la porte de la villa Marguerite. Ah ! C’est parfait, la voici, justement.
— Psst, mademoiselle ! Un instant, s’il vous plaît !
Je le rejoignis au moment où Marthe Daubreuil, un peu surprise, s’approchait à son tour de la haie.
— Auriez-vous la bonté de m’accorder quelques minutes d’entretien, mademoiselle ?
— Mais certainement, monsieur Poirot.
Bien qu’elle eût répondu sans hésiter, elle paraissait troublée, effrayée.
— Mademoiselle, vous rappelez-vous avoir couru après moi sur la route, le jour où je suis venu chez vous avec le juge d’instruction ? Vous m’avez demandé si les soupçons se portaient sur une personne en particulier.
— Oui, et vous m’avez parlé de deux Chiliens.
Sa voix n’était qu’un souffle, et elle pressait sa main contre sa poitrine.
— Voudriez-vous me reposer la même question à présent, mademoiselle ?
— Où voulez-vous en venir ?
— À ceci : si vous me posiez la même question aujourd’hui, ma réponse serait bien différente. On soupçonne quelqu’un, en effet, mais ce n’est pas un Chilien.
— Qui donc, alors ? demanda-t-elle faiblement.
— M. Jack Renauld.
— Quoi ? dit-elle dans un cri. Jack ? C’est impossible. Qui ose le soupçonner ?
— Giraud.
— L’inspecteur Giraud ! (La jeune fille blêmit.) Cet homme me fait peur. Il est cruel. Il est capable de…
Sa voix se brisa. Puis je la vis rassembler ses forces, et, à son expression déterminée, je compris que cette frêle jeune fille avait le caractère d’une lutteuse. Poirot la regardait lui aussi avec attention.
— Vous savez, bien sûr, que Jack Renauld était ici la nuit du crime ? demanda-t-il.
— Oui, répondit-elle machinalement, il me l’a dit.
— Il n’était guère prudent de chercher à le dissimuler, remarqua Poirot.
— Je sais, répondit-elle avec impatience. Mais à quoi bon se perdre en vains regrets, à présent ? Nous devons trouver un moyen de le sauver. Il est innocent, bien sûr ; mais cela ne pèse pas lourd pour un homme comme Giraud, qui ne pense qu’à sa réputation. Il faut à toute force qu’il arrête quelqu’un et ce quelqu’un va être Jack.
— Les faits témoignent contre lui, déclara Poirot. Vous vous en rendez compte ?
Elle le regarda droit dans les yeux.
— Je ne suis plus une enfant, monsieur. Je peux me montrer courageuse et regarder les choses en face. Il est innocent, et nous devons à tout prix le sauver.
Elle avait parlé avec une sorte d’énergie désespérée ; puis elle resta silencieuse un moment, perdue dans ses réflexions.
— Mademoiselle, dit Poirot en l’observant attentivement, vous ne nous cachez pas quelque chose ?
Elle hocha la tête d’un air perplexe.
— Si, en effet. Mais cela paraît si absurde que je me demande si vous allez le croire.
— Dites toujours, mademoiselle.
— Voici. L’inspecteur Giraud m’a fait appeler après tous les autres, pour voir si je pouvais identifier l’homme qu’on a trouvé là. (Elle désigna la cabane à outils d’un signe de tête.) Je ne l’ai pas reconnu. En tout cas, pas sur le moment. Mais depuis, j’ai réfléchi…
— Eh bien ?
— Cela semble tellement bizarre… Et pourtant, j’en suis presque sûre. Voilà : le matin du jour où M. Renauld a été assassiné, je me promenais ici dans le jardin, quand j’ai entendu le bruit d’une dispute entre deux hommes. J’ai écarté un peu les buissons et j’ai regardé à travers la haie. L’un des deux était M. Renauld, et l’autre un vagabond, un individu horrible, tout en haillons. Il passait de la supplication à la menace. J’ai supposé qu’il demandait de l’argent, mais ma mère m’a appelée juste à ce moment-là. C’est tout, sauf que je suis pratiquement sûre que le vagabond et le mort qu’on a trouvé dans la cabane ne font qu’un.
— Mais enfin, pourquoi ne pas l’avoir dit tout de suite, mademoiselle ?
— Le visage m’était vaguement familier, mais l’homme était habillé tout autrement, il semblait occuper une position sociale très supérieure…
Une voix l’appela soudain de la maison.
— C’est maman, chuchota Marthe, il faut que j’y aille.
Elle disparut à travers les arbres.
— Venez, dit Poirot.
Il me prit le bras et m’entraîna vers la villa.
— Que pensez-vous de ça ? demandai-je avec curiosité. C’est vrai, ou l’a-t-elle inventé de toutes pièces pour détourner les soupçons de son fiancé ?
— C’est une bien curieuse histoire, dit Poirot, mais je la crois tout à fait vraie. Sans le vouloir, Mlle Marthe nous a dit la vérité sur un autre point, donnant ainsi un démenti à Jack Renauld. Vous avez remarqué son hésitation quand je lui ai demandé s’il avait vu Marthe Daubreuil la nuit du crime ? Il a attendu avant de répondre « oui », et je l’ai soupçonné de mentir. Du coup, il fallait que je voie Mlle Marthe avant qu’il ait eu le temps de la mettre en garde. Trois petits mots m’ont suffi. Quand je lui ai demandé si elle savait que Jack Renauld était ici cette nuit-là, elle a répondu : « Il me l’a dit. » À présent, Hastings, que faisait Jack Renauld ici par une nuit pareille ? Et s’il n’a pas vu Mlle Marthe, qui d’autre a-t-il vu ?
— Mais enfin, Poirot, m’écriai-je hébété, vous ne pensez tout de même pas que ce garçon a tué son père !
— Mon ami, rétorqua Poirot, votre incroyable sentimentalité vous perdra ! J’ai vu des mères assassiner leurs enfants en bas âge pour toucher l’assurance-vie ! Après ça, on peut s’attendre à tout.
— Et le motif ?
— L’argent, bien sûr. N’oubliez pas qu’à la mort de son père, Jack Renauld pensait hériter de la moitié de sa fortune.
— Mais le vagabond ? Que vient-il faire là-dedans ?
Poirot haussa les épaules.
— L’inspecteur Giraud vous dirait que c’était un complice – un apache quelconque qui a aidé le jeune Renauld à commettre son forfait et dont le jeune homme s’est débarrassé ensuite.
— Mais le cheveu enroulé autour du poignard ? Le cheveu de femme ?
— Ah ! dit Poirot avec un large sourire. Ça, c’est le clou du petit numéro de Giraud. À l’entendre, ce n’est pas du tout un cheveu de femme. Étant donné que les jeunes gens d’aujourd’hui se coiffent en arrière et font tenir leurs cheveux avec toutes sortes de brillantines, certains cheveux d’hommes atteignent une longueur considérable.
— Et vous le croyez aussi ?
— Non, dit Poirot avec un curieux sourire. Parce que je sais bien que c’est un cheveu de femme – et je sais même à quelle femme il appartient !
— À Mme Daubreuil, dis-je fermement.
— Peut-être, répondit Poirot en me regardant du coin de l’œil.
Cette fois, je refusai d’entrer dans son jeu.
— Qu’allons-nous faire, à présent ? demandai-je comme nous passions le seuil de la villa Geneviève.
— Je veux examiner les affaires de Jack Renauld. C’est pourquoi je me suis débarrassé de lui pour quelques heures.
Avec ordre et méthode, Poirot se mit en devoir d’ouvrir un tiroir après l’autre, d’en passer en revue le contenu et de tout remettre à sa place. C’était là une tâche fort peu palpitante. Poirot farfouillait encore dans un amas de cols, de chemises et de chaussettes quand un bruit de moteur m’attira à la fenêtre. Je revins instantanément à la vie.
— Poirot ! m’écriai-je. Il y a une voiture dans la cour, et Giraud vient d’en descendre, avec Jack Renauld encadré de deux gendarmes.
— Sacré tonnerre ! gronda Poirot. Cet animal de Giraud ne pouvait pas attendre un peu ? Je ne vais pas avoir le temps de ranger le dernier tiroir. Faisons vite.
Sans plus de cérémonie, il en renversa le contenu sur le plancher. Puis avec un cri de triomphe, il fonça soudain sur un petit carré de carton, à l’évidence une photographie. Il la fourra dans sa poche, remit pêle-mêle dans le tiroir les cravates et les mouchoirs, et, m’attrapant par le bras, me traîna hors de la pièce. En bas, dans le vestibule, Giraud contemplait son prisonnier.
— Bonjour, monsieur Giraud, dit Poirot. Qui donc avez-vous attrapé là ?
Giraud désigna Jack Renauld d’un signe de tête.
— Il a tenté de s’échapper, mais j’ai été plus rapide que lui. Je viens de l’arrêter pour le meurtre de son père, Paul Renauld.
Poirot se retourna pour faire face au garçon adossé au chambranle, le visage mortellement pâle.
— Et vous, jeune homme, qu’en dites-vous ? Jack Renauld le fixa d’un œil éteint.
— Rien du tout, répondit-il.
19
Où je fais fonctionner mes cellules grises
Je restai confondu. Jusqu’alors, je n’avais pu me résoudre à croire Jack Renauld coupable. J’attendais de vigoureuses protestations d’innocence en réponse au défi de Poirot. Mais, en le voyant appuyé, blême et défait, contre le mur, et en entendant l’aveu tomber de ses lèvres, je ne doutai plus.
Poirot s’adressa à Giraud.
— Sur quoi vous fondez-vous pour l’arrêter ?
— Vous ne croyez quand même pas que je vais vous le dire ?
— Bien sûr que si, ne serait-ce que par simple courtoisie.
Giraud lui jeta un regard hésitant, écartelé entre l’envie d’opposer un refus grossier à son adversaire et le plaisir de triompher de lui.
— Vous croyez que je me suis trompé, sans doute ? ricana-t-il.
— Ça ne m’étonnerait qu’à moitié, répondit Poirot avec une pointe de malice.
Giraud vira au rouge brique.
— Eh bien, dans ce cas, suivez-moi. Vous jugerez vous-même.
Il ouvrit à la volée la porte du salon et nous entrâmes, laissant Jack Renauld sous la garde des deux gendarmes.
— Et maintenant, monsieur Poirot, dit Giraud d’un ton de mépris en jetant son chapeau sur la table, je vais vous faire un petit cours sur le métier de détective. Je vais vous montrer comment travaille l’école moderne.
— Parfait ! dit Poirot en s’installant commodément pour l’écouter. Et moi, je vais vous montrer comment la vieille garde sait écouter.
Il se cala contre son dossier et ferma les yeux ; mais il les rouvrit aussitôt :
— Ne craignez pas que je m’endorme. Je vous écoute avec la plus grande attention.
— Évidemment, commença Giraud, j’ai compris tout de suite que cette histoire de Chiliens n’était que de la poudre aux yeux. Il y avait bien deux hommes dans l’affaire, mais ce n’étaient pas de mystérieux étrangers ! Tout cela n’était qu’un leurre.
— Admirablement raisonné jusqu’ici, mon cher Giraud, murmura Poirot. Surtout après le gentil petit tour qu’ils vous ont joué avec leur mégot.
Giraud lui jeta un regard meurtrier, mais poursuivit.
— Il fallait qu’il y ait un homme impliqué dans cette affaire, à cause de la tombe. Aucun homme ne profite du crime, mais il y en a au moins un qui croyait en bénéficier. J’avais entendu parler de la dispute entre Jack Renauld et son père, et des menaces qu’il avait proférées. Nous tenions déjà le mobile. À présent, les moyens : Jack Renauld était à Merlinville cette nuit-là. Il nous a dissimulé ce fait – ce qui a changé mes soupçons en certitude. Puis nous avons trouvé une seconde victime, frappée avec le même poignard. Nous savons quand ce poignard a été dérobé. Le capitaine Hastings ici présent nous a permis de fixer l’heure exacte de ce vol. Jack Renauld, arrivant de Cherbourg, est la seule personne qui a pu s’en emparer. J’ai vérifié l’emploi du temps de tout le reste de la maisonnée.
Poirot l’interrompit.
— Vous vous trompez. Quelqu’un d’autre pouvait s’emparer de ce poignard.
— Vous voulez parler de M. Stonor ? Il est arrivé devant le perron, dans une automobile qui l’amenait directement de Calais. Ah ! Vous pouvez me croire, j’ai tout passé au peigne fin. Jack Renauld est venu en train, et il s’est écoulé une heure entre son arrivée et le moment où il s’est présenté à la villa. Sans l’ombre d’un doute, il a vu le capitaine Hastings et sa compagne quitter la remise, il s’y est glissé à son tour, a saisi le poignard et a frappé son complice…
— Qui était déjà mort !
Giraud haussa les épaules.
— Il a pu ne pas s’en rendre compte, et s’imaginer qu’il dormait. Nous pouvons être certains qu’ils avaient rendez-vous. Il savait en tout cas que ce prétendu second meurtre compliquerait sérieusement l’affaire, ce qui n’a pas manqué, d’ailleurs.
— L’inspecteur Giraud, lui, ne s’y est pas trompé, murmura Poirot.
— Vous pouvez rire ! Mais je vais vous donner une preuve définitive. L’histoire de Mme Renauld était fausse – une pure fable du début jusqu’à la fin. Nous pensons que Mme Renauld aimait son mari, et pourtant elle a menti pour protéger son meurtrier. Pour qui une femme ment-elle ? Parfois pour elle-même, souvent pour l’homme qu’elle aime, toujours pour ses enfants. Voici ma dernière preuve, et celle-ci est irréfutable !
Giraud s’arrêta, écarlate et triomphant. Poirot le considéra placidement.
— Voilà ma théorie, dit Giraud. Qu’avez-vous à lui reprocher ?
— Un simple détail que vous avez négligé de prendre en compte.
— Quoi donc ?
— On peut supposer que Jack Renauld était au courant de l’aménagement du golf. Quand il a entrepris de creuser cette tombe, il savait pertinemment que le corps serait découvert presque aussitôt.
Giraud eut un gros rire :
— Mais c’est idiot, ce que vous dites là ! Il voulait qu’on le découvre, le corps ! Tant qu’il ne serait pas retrouvé, il était impossible de prouver le décès, et il ne pouvait entrer en possession de son héritage !
Je vis une brève lueur verte passer dans les yeux de Poirot.
— Alors, pourquoi l’enterrer ? demanda-t-il avec douceur. Réfléchissez, Giraud. Si Jack Renauld avait intérêt à ce que le corps soit découvert le plus vite possible, pourquoi s’est-il donné la peine de creuser une tombe ?
Giraud ne répondit pas. Visiblement la question le prenait de court. Il haussa les épaules, comme pour signifier que ce point n’avait aucune importance. Poirot se dirigea vers la porte et je le suivis.
— Il y a encore un détail que vous avez oublié, lança-t-il à Giraud.
— Lequel ?
— Le tuyau de plomb, dit Poirot en sortant.
Jack Renauld était toujours debout dans le vestibule, blême et impassible, mais il leva vivement les yeux en nous voyant. Au même moment, on entendit un bruit de pas dans l’escalier, et Mme Renauld apparut. À la vue de son fils entre deux gendarmes, elle s’arrêta net, pétrifiée.
— Jack, dit-elle d’une voix mal assurée. Jack, que signifie tout cela ?
— Ils m’ont arrêté, mère.
— Quoi ?
Elle poussa un cri perçant et, avant qu’aucun de nous ait pu intervenir, elle chancela et s’écroula sur le sol. Nous nous précipitâmes pour la relever. Poirot se redressa aussitôt.
— Elle s’est fait une grave coupure à la tête sur l’angle des marches. Je crois qu’elle souffre aussi d’une légère commotion cérébrale. Si Giraud veut l’interroger, il va devoir attendre. Elle risque de rester inconsciente une bonne semaine.
Denise et Françoise s’étaient précipitées vers leur maîtresse et, la laissant à leurs soins, Poirot sortit de la maison. Il marchait la tête penchée, les sourcils froncés. Je restai un moment silencieux, puis je finis par risquer une question :
— Croyez-vous qu’en dépit des apparences, Jack Renauld puisse ne pas être coupable ?
