Eaux Printanières

Chapitre 33

 

Actuellement le chemin de fer parcourt en moins d’une heure ladistance de Francfort à Wiesbaden, mais à cette époque il fallaittrois heures en voiture-express : on changeait cinq fois dechevaux.

Polosov sommeillait, puis dodelinait en tenant son cigare entreles dents, et parlait très peu. Il ne regarda pas une fois par laportière ; les points de vue ne l’intéressaient pas ; ildéclara même que « la nature, c’est ma mort ! »

Sanine, de son côté, se taisait et restait indifférent à labeauté du paysage : il était entièrement absorbé par sespensées et ses souvenirs.

Aux relais, Polosov payait sans marchander les distancesparcourues, regardait l’heure à sa montre, et distribuait auxpostillons des pourboires proportionnés à leur zèle.

À mi-chemin il sortit du panier deux oranges, choisit lameilleure, la garda pour lui et offrit l’autre à Sanine.

Celui-ci, qui observait son compagnon de route, partit tout àcoup d’un éclat de rire.

– De quoi ris-tu ? demanda Polosov en détachantsoigneusement la peau de l’orange avec ses ongles courts etblancs.

– De quoi je ris ? s’écria Sanine : mais de notrevoyage !…

– Et pourquoi ? demanda Polosov en faisant disparaîtredans sa bouche tout un quartier d’orange…

– Mais c’est ce voyage qui me paraît singulier !… Hierje pensais à me trouver ici avec toi comme à me rencontrer avecl’empereur de la Chine… et aujourd’hui je suis en route avec toi,pour vendre ma propriété à ta femme, que je n’ai jamaisvue !

– Tout est possible ! répondit Polosov. En avançant enâge tu en verras bien d’autres… Par exemple, est-ce que tu tereprésentes ton ami Polosov sur un cheval d’ordonnance ?… Ehbien ! cela m’est arrivé… Et en me voyant le grand duc MikhaïlPavlovitch a commandé : « Au trot, faites aller au trotce gros cornette ! »

Sanine se gratta l’oreille.

– Je t’en prie, parle-moi un peu de ta femme ! Quelest son caractère ? J’ai besoin de le savoir…

– Le grand-duc pouvait à son aise commander « Autrot », continua Polosov avec ressentiment, mais moi, commentdevais-je me tenir à cheval ? Aussi leur ai-je dit : Vouspouvez garder vos grades, vos épaulettes… moi, je n’en veuxplus !… Ah ! tu veux que je te parle de ma femme ?…Eh bien ! ma femme est un être humain comme tous les autres…seulement « ne lui mets pas le doigt dans la bouche »,elle n’aime pas cela !… Mais avant tout parle beaucoup avecelle de choses qui font rire… Raconte-lui tes amours… mais d’unefaçon amusante… tu me comprends ?

– Comment, d’une façon amusante ?

– Mais oui, tu m’as dit… que tu es amoureux… que tu asl’intention de te marier… Eh bien ! raconte-lui toutel’affaire…

Sanine se sentit blessé.

– Mais que peux tu trouver d’amusant dans monmariage ?

Polosov se contenta de regarder Sanine dans les yeux pendant quele jus de l’orange coulait sur son menton.

– C’est ta femme qui t’a demandé d’aller à Francfort pourfaire ces emplettes ? demanda Sanine après quelques moments desilence.

– Oui, c’est elle-même !

– Quelles emplettes ?

– Mais… des joujoux !

– Des joujoux ?… Tu as des enfants ?

À cette question, Polosov s’éloigna de Sanine.

– Qu’est-ce que tu dis là ? Pourquoi aurais-je desenfants ?… Les joujoux, ce sont des colifichets… des articlesde toilette…

– Tu t’y entends ?

– Je m’y entends…

– Mais tu m’as dit que tu ne te mêles jamais des affairesqui concernent ta femme !

– Je ne me mêle pas d’autre chose… rien que de sa toilette…cela me désennuie… Ma femme a bonne opinion de mon goût… Puis jesais marchander.

Polosov commençait à égrener ses phrases… Il était déjàfatigué.

– Et elle est très riche, ta femme ?

– Oui, elle est assez riche… mais tout pour elle.

– Il me semble pourtant que tu n’as pas à teplaindre ?

– Mais aussi, je suis son mari ! Il ne manquerait plusque cela, que je n’en profite pas ! Je lui suis utile… Elle ytrouve son profit… Je suis commode !…

Polosov s’essuya le visage avec son foulard et se mit à soufflerpéniblement, comme pour dire : « Épargne-moi donc ;ne me fais plus dire un mot ; tu vois comme cela me fatigue deparler. »

Sanine le laissa tranquille et s’enfonça de nouveau dans sesréflexions.

À Wiesbaden, l’hôtel devant lequel s’arrêta la voitureressemblait plutôt à un palais. Aussitôt des sonnettes tintèrentdans les couloirs et il y eut tout un remue-ménage parmi lepersonnel.

Des valets en habit apparurent à l’entrée ; le portierbrodé d’or sur toutes les coutures d’un coup de main ouvrit laportière.

Polosov descendit de voiture en triomphateur et commençal’ascension de l’escalier embaumé et couvert de tapis.

Un homme très correctement vêtu de noir, à la physionomie russe,courut au-devant de lui ; c’était son valet de chambre.

Polosov lui annonça que dorénavant il le prendrait partout aveclui, parce que la veille à Francfort on l’avait laissé passer lanuit sans eau chaude !

Le visage du valet exprima l’horreur, puis il se baissalestement et retira les galoches du barine.

– Est-ce que Maria Nicolaevna est chez elle ? demandaPolosov.

– Madame est chez elle… Madame s’habille… Madame dîne chezla comtesse Lassounski.

– Ah ! chez la comtesse !… Écoute ! il y adans la voiture des effets… prends-les toi-même et apporte-les ici…Et toi, Dmitri Pavlovitch, dit-il à Sanine, choisis-toi une chambreet viens me rejoindre dans trois quarts d’heure… Nous dîneronsensemble.

Polosov s’éloigna, et Sanine demanda une chambre parmi les plusmodestes. Quand il eut rajusté sa toilette et se fut un peu reposé,il entra dans le vaste appartement occupé par « Son Altesse leprince Polosov. »

Il trouva « Son Altesse » assis dans un fauteuil develours écarlate au milieu d’un salon resplendissant.

Le flegmatique ami de Sanine avait trouvé le temps de prendre unbain et de se revêtir d’une très riche robe de chambre desatin ; sa tête était ornée d’un fez couleur de fraise.

Sanine s’approcha de lui et le contempla quelque temps.

Polosov restait assis, immobile, comme une idole dans saniche ; il ne tourna pas la tête du côté de Sanine, ne remuapas les paupières, ne proféra pas un son. C’était un spectaclevraiment majestueux. Après l’avoir admiré quelques instants, Saninese disposait à parler pour rompre ce silence auguste, lorsque toutà coup la porte de la chambre voisine s’ouvrit, et sur le seuilapparut une jeune et jolie femme, vêtue d’une robe de soie blancheornée de dentelles noires, avec des diamants aux poignets et autourdu cou.

C’était Maria Nicolaevna Polosov.

Les cheveux roux, touffus, tombaient des deux côtés de la têteen nattes toutes prêtes à être relevées.

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