La Ténébreuse Affaire de Green-Park

Chapitre 13L’alibi

Mon intention formelle était d’aller surl’heure trouver M. Crawford et d’éclaircir, sans plus tarder,le mystère des pièces d’or.

Je savais que je le rencontrerais sûrementchez lui, puisqu’il ne découchait jamais.

D’autre part, il était urgent que cettequestion fût tirée au clair… Mon évasion n’avait pas d’autre but etje devais me constituer prisonnier, dès le réveil, afin de ne pasaggraver mon cas.

Il y allait de la réussite de l’affaire, dumoins en ce qui me concernait.

En revanche, réveiller un homme fort jaloux deson repos à une heure du matin, c’était une façon de procéder unpeu sans gêne.

J’aurais hésité en toute autre circonstance àcommettre une semblable incorrection, ou plutôt je n’eusse même pasenvisagé l’éventualité d’une telle tentative.

Mais le moment était grave… et puis, sommetoute, plus je me représentais la conduite de M. Crawford,plus je la trouvais de nature à excuser ma façon d’agir.

– Comment ! cet homme m’avait vuappréhender à ses côtés et n’avait même pas eu un geste en mafaveur !

Il était peut-être le premier à ignorer qu’ilfût la cause indirecte de ma mésaventure… soit ; mais au moinson s’informe… on ne laisse pas comme cela « coffrer » sesamis.

Le jeu le passionnait-il par trop ?

Ou bien lui, qui, deux minutes auparavant,m’ouvrait si généreusement sa bourse, avait-il été subitementdésillusionné sur mon compte au point de ne vouloir plus paraîtreavoir quelque chose de commun avec moi ?

Cette lâcheté eût été assez digne du parvenuque j’avais deviné déjà en mon richissime voisin.

– C’est moi l’offensé sans doute, medisais-je, moi à qui l’on a manqué d’égards… Ce M. Crawfords’est décidément conduit comme… et un mot que j’avais entendu enFrance me vint au bout des lèvres… comme un mufle, c’est cela… oui,comme un mufle !…

Nous entrions en gare de Broad-West.

Le train stoppa. Je sautai hors de moncompartiment et, me hâtai vers la villa Crawford tout enpoursuivant mon monologue.

De toute façon, j’avais bien droit à uneexplication et, quelque intempestive qu’elle pût paraître, madémarche le cédait encore en discourtoisie à l’inexplicableindifférence du millionnaire.

Arrivé devant le cottage, j’hésitai…

Un rai de lumière pâle filtrait au-dessus desrideaux à cette fenêtre du premier que je connaissais bien.

M. Crawford est là, me dis-je… c’estl’essentiel…

Quant à réveiller le personnel, bah ! labelle affaire !… Plus souvent que je prendrai des gants !Slang d’abord, qu’il récrimine ou non, aura demain de mes nouvellespar l’intermédiaire de quelqu’un qu’il n’attend guère… et sonmaître à l’instant même… et sans intermédiaire encore…

À ce moment une ombre me frôla, et, à la lueurde la lune, je reconnus Frog.

– Eh bien ? lui dis-je.

– Votre homme est toujours là… Faut-il passerla nuit en observation ?

– Plus que jamais, répondis-je.

– C’est bien, fit le pauvre garçon d’un aircontrit.

J’allais sonner à la grille de la villa et mefaire annoncer à M. Crawford, mais je réfléchis que ce seraitprobablement Slang qui viendrait m’ouvrir et qu’en me reconnaissant– car, cette fois, je n’avais pas d’enduit sur la figure – ilserait aussitôt pris de peur et s’enfuirait comme un lièvre. Slangme connaissait, en effet, et il savait fort bien que j’étaisdétective ; d’ailleurs, ce n’était un mystère pour personne àBroad-West.

Il y avait bien Frog qui veillait à quelquespas de la grille, un revolver au poing, mais qui sait si malgrétoute son habileté, il pourrait sinon arrêter, du moins suivre à lapiste ce bandit de Slang ?

D’autre part, mon coup de sonnette nemanquerait pas de réveiller les autres domestiques : lagrincheuse Betzy, le vieux cuisinier… et tout le monde seraitbientôt au courant de ma visite…

Décidément, il valait mieux agir avec mystèreet pénétrer dans la villa comme un vulgaire cambrioleur.

De cette façon, Slang n’aurait pas lieu des’alarmer et, le lendemain, l’agent chargé de le mettre en étatd’arrestation le trouverait à son gîte.

Il eût été stupide, en effet, de compromettrepar une imprudence l’issue d’une affaire, déjà passablementembrouillée.

Slang avait beau être une brute, ilcomprendrait fort bien qu’une visite aussi tardive faite, à sonmaître par un homme qui s’occupait de police devait avoir quelquerapport avec l’affaire de Green-Park, et il n’attendrait sans doutepas que mon entrevue avec M. Crawford eût pris fin pour sesoustraire à un interrogatoire.

Puisque je tenais le gredin dans unesouricière où il semblait d’ailleurs fort tranquille, je ne devaispas éveiller ses soupçons…

Mon parti fut vite pris.

J’entrerais dans la villa par escalade.

Revenant alors auprès de Frog, je lui dis àvoix basse :

– Écoute-moi bien… J’ai affaire dans cettemaison, mais il faut que j’y entre sans qu’on m’aperçoive… Je vaisescalader ce mur qui n’est d’ailleurs pas très élevé… Dès quej’aurai mis le pied dans le parc, surveille bien les fenêtres de cepetit bâtiment que tu aperçois sur la droite… c’est là que logentles domestiques… Si tu voyais une lumière briller soudain dans cepavillon, ou si tu entendais un bruit de pas, donne aussitôt deuxcoups de sifflet.

– Compris, monsieur Dickson… mais si vousétiez par malheur en danger, faudrait-il aller vous portersecours ?

– Je n’ai rien à redouter… car je suis connudans cette maison et dans le cas où je serais surpris, jetrouverais toujours une raison pour expliquer ma présence… Ce queje désire avant tout, c’est que les domestiques qui font des rondeschaque nuit ne me surprennent pas dans les escaliers.

– J’aurai l’œil, soyez tranquille, réponditFrog.

– As-tu un couteau ?

– Voici, monsieur Dickson.

– Bien, merci.

Je me dirigeai alors vers un endroit où le murn’avait pas plus de deux mètres de haut, m’enlevai à la force despoignets, fis un rétablissement par principe et me laissai glisserdoucement dans le parc.

Arrivé devant la petite porte par laquellej’étais déjà passé avec Slang et qui donnait sur le vestibule, jem’apprêtais déjà à en forcer la serrure avec la pointe du couteaude Frog, quand je m’aperçus que cette porte n’était pas fermée.

Je tournai sans bruit le bouton et me trouvaiau pied de l’escalier en pitchpin qui conduisait à la galerie dupremier étage où j’avais été présenté à Betzy.

Je montai sans bruit.

Une sorte de réverbération mourante s’étendaiten plein milieu du couloir ; j’atteignis cette lueur etreconnus la grande glace sans tain (l’observatoire) devant laquelleje m’arrêtai.

La chambre m’apparut alors baignée de lalumière incertaine d’une veilleuse.

Je distinguai le lit, la blancheur des draps…et dans le lit, M. Crawford reposant le plus tranquillement dumonde.

– Riche nature, pensai-je… Cet homme élevé leculte de son repos à la hauteur d’un sacerdoce.

Je frappai deux petits coups discrets sur leverre.

Le dormeur ne sourcilla pas.

– Je suis bien bon, dis-je, d’user de tellesprécautions… C’est une souche !

Et je réitérai un double appel… à coups depoing, cette fois…

Rien !

– Simulerait-il ? me demandai-je… ouserait-ce une manière d’éviter une explicationembarrassante ?

J’avisai la porte placée à deux pas de laglace et fis la réflexion que le bois est plus sonore et moinsfragile que le verre.

Je me mis donc à tambouriner contre le panneausans aucun ménagement, puis je revins à« l’observatoire ».

M. Crawford n’avait pas bougé.

Alors, j’ébranlai la porte et joignant ma voixau bruit des vantaux entre-choqués :

– Monsieur Crawford !… MonsieurCrawford !… mille pardons ! m’écriai-je. J’ai deux mots àvous dire et je vous jure, by God ! que je nesortirai pas d’ici sans vous les avoir dits…

Autant essayer d’émouvoir uneborne !…

L’impassibilité de ce visage reposant toujoursà la même place sur l’oreiller était telle qu’ellem’impressionna :

– Ah çà ! me dis-je… serait-ilmort ? Tout ce qui m’arrive depuis quelques heures devient siétrange !… Ma foi, tant pis, c’est un cas de forcemajeure.

Et j’atteignis le lit.

Tout d’abord la pâleur anormale de la face dumillionnaire m’étonna.

– Monsieur Crawford, réitérai-je… monsieurCrawford !

Alors je n’hésitai plus… d’un geste brusquej’écartai violemment draps et couvertures.

Stupéfaction !… dans le lit, à la placedu corps, il n’y avait qu’un long traversin entouré d’une étoffeblanche ! ! !

Cette tête et ce buste ne tenaient àrien ! Un lambeau de chemise flasque se prolongeait jusqu’àl’endroit où aurait dû se trouver le milieu du tronc… et sous cetteloque… rien… rien que de la plume !

D’un mouvement machinal, je posai ma main surle masque livide de M. Crawford.

Ce que j’éprouvai à ce contact, je ne l’avaisjamais ressenti… c’était quelque chose de frigide, sans doute, maisencore de non-vivant, d’irréel… quelque chose qui n’auraitjamais vécu !

Où je comptais rencontrer la résistance de lachair, je trouvais la légèreté d’une balle remplie de son… Ce hautde corps tronçonné cédait à la poussée du doigt, oscillait, roulaitsur le parquet où il tombait en rendant le son mat d’une tête depoupée…

Je me baissai sur la chose inerte qui venaitde choir et je saisis le chiffon de toile qui y était attaché.

C’était bien une tête de poupée que j’avais enmain : une figure de cire à la ressemblance parfaite deM. Crawford !

Et, subitement, ce fut dans mon esprit commesi un voile se déchirait.

La conduite incompréhensible du soi-disantmillionnaire, ses allures étranges, ses réticences… la présencedans ses poches de l’argent volé, les allées et venues de sonautomobile sur la route de Green-Park, tout s’expliquaitmaintenant !

Qu’était cet individu en somme ? et d’oùtirait-il les ressources considérables qu’on luiattribuait ?

D’un bond instinctif, je me ruai sur lesecrétaire dont je crochetai la serrure, avec la pointe du couteaude Frog.

Au premier plan, lié à la hâte, je trouvai unpaquet de titres.

Ils étaient tous de la Newcastle MiningCo !

Je ne m’attardai pas à en vérifier les numérosni à constater l’origine des autres valeurs que j’apercevaiséparses ; j’ouvris fébrilement les tiroirs et puisai à mêmedans la monnaie d’or qui s’y trouvait répandue.

Au hasard, je ramassai quelques souverains etallai les regarder à la lueur de la veilleuse.

Chacun d’eux portait l’étoile à six branchespoinçonnée à la section du cou de la Reine !

Je refermai le secrétaire, replaçai la figurede cire dans le lit et donnai un dernier coup d’œil autour de moipour m’assurer que tout était en ordre dans la chambre.

Au moment de sortir, je remarquai, trèsostensiblement installés sur une chaise basse, les vêtements deM. Crawford.

Une idée me traversa l’esprit : jeretournai ces vêtements et j’en fouillai les poches.

J’y trouvai un trousseau de clefs, quelquemenue monnaie, une boîte de wax vestas, des cartouches depetit calibre et, dans la poche intérieure du paletot, unportefeuille.

Ce portefeuille était le mien et j’y découvrisintacte la somme qui m’avait été subtilisée pendant le trajet duCriterion au Pacific Club.

Je ne pris que la précaution de noter sur uncarnet les numéros de mes banknotes, puis je les replaçaiconsciencieusement dans le portefeuille et glissai celui-ci dans lapoche où je l’avais pris.

– Cette fois, exultai-je, je tiens la clef del’énigme et je la tiens bien !

Voilà donc la raison de ces rondes bizarres,de cette glace par laquelle le maître exigeait que l’on constatâtsa présence, chaque nuit, alors que ses occupations multiples leretenaient ailleurs !… Ah ! tout cela était bien imaginéet je doute que Sherlock Holmes ait jamais eu à instruire uneaffaire aussi captivante.

Là-dessus je sortis de la chambre et descendisl’escalier.

Il était temps, car un coup de sifflet de Frogm’avertissait qu’il avait aperçu quelque chose.

J’attendis quelques instants, blotti dans unetouffe de fusains et je vis bientôt une lanterne qui projetait surle sol un petit cône lumineux.

C’était Betzy qui allait faire sa ronde.

Elle prit l’escalier par lequel je venais dedescendre et atteignit le fameux couloir aux cadransenregistreurs.

J’étais déjà dans la rue.

– Et alors ? interrogea Frog.

– Tout s’est bien passé… Maintenant, mon ami,continue à faire bonne garde… Quand Bloxham vient-il teremplacer ?

– À cinq heures du matin.

– C’est bon… Tâche de ne pas t’endormir d’icilà…

– Oh ! Monsieur Dickson…

– Allons, à demain.

– Good night ! sir.

**

*

Je ne m’accordai que le temps de prendre chezmoi quatre heures de repos bien gagné, et, à six heures cinquante,je reprenais le train pour Melbourne.

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