— Et que devient Giraud ?
— Ah, celui-là ! Il a piqué une crise de nerfs qui l’a obligé à rentrer à Paris.
Nous échangeâmes un sourire complice.
Poirot se révéla bon prophète. Quand le médecin déclara que Jack Renauld était suffisamment remis pour entendre toute la vérité, ce fut Poirot qui se chargea de la lui apprendre. Le choc fut en effet terrible, mais Jack s’en remit mieux que je ne l’aurais cru. Le dévouement de sa mère lui fut d’un grand secours dans ces jours difficiles, car Mme Renauld et son fils étaient devenus inséparables.
Il lui restait à subir une dernière épreuve. Poirot avait appris à Mme Renauld qu’il connaissait son secret et l’avait vivement incitée à ne pas laisser plus longtemps Jack dans l’ignorance du passé de son père.
— Madame, il n’est jamais bon de cacher la vérité ! Soyez courageuse et expliquez-lui tout.
Le cœur lourd, Mme Renauld finit par y consentir, et elle révéla à Jack que son père, l’homme qu’elle avait aimé, fuyait la justice depuis des années. Poirot répondit à la question du jeune homme avant même qu’il l’eût posée :
— Rassurez-vous, monsieur Jack. Je ne suis pas tenu de mettre la police dans la confidence. Ce n’est pas pour elle que j’ai travaillé dans cette affaire, c’est pour votre père. La justice a fini par le rattraper, mais nul n’a besoin de savoir que Georges Conneau et lui étaient une seule et même personne.
Certains points demeurèrent bien entendu assez obscurs pour la police, mais Poirot fournit à chaque fois des explications si plausibles qu’il mit un terme à toutes les questions.
Peu de temps après notre retour à Londres, je remarquai un magnifique chien de chasse en porcelaine sur sa cheminée. Poirot répondit par un hochement de tête à mon regard interrogateur :
— Mais oui ! J’ai gagné mes cinq cents francs ! N’est-ce pas qu’il est beau ? Je l’ai baptisé Giraud !
Quelques jours plus tard, Jack Renauld vint nous rendre visite, l’air résolu.
— Monsieur Poirot, je suis venu prendre congé de vous. Je m’embarque dans quelques jours pour l’Amérique du Sud. Mon père gérait de puissants intérêts sur tout ce continent, et je vais recommencer une nouvelle vie là-bas.
— Vous partez seul, monsieur Jack ?
— Ma mère m’accompagne, et je garde Stonor comme secrétaire. Il aime les contrées lointaines.
— Vous n’emmenez personne d’autre ? Jack rougit.
— Vous voulez parler de…
— D’une jeune fille qui vous aime si tendrement qu’elle était prête à sacrifier sa vie pour vous.
— Comment pourrais-je lui demander quoi que ce soit ? dit le jeune homme d’une voix sourde. Après tout ce qui s’est passé, comment pourrais-je aller la trouver et… Bon sang, quelle histoire boiteuse pourrais-je bien lui raconter ?
— Les femmes ont l’art de trouver de merveilleuses béquilles aux histoires de ce genre.
— Peut-être, mais… Quel imbécile j’ai été !
— Nous le sommes tous, à un moment ou à un autre, observa Poirot avec philosophie.
Le visage de Jack s’était durci.
— Il y a encore autre chose. Je suis le fils de mon père. Sachant cela, qui accepterait de m’épouser ?
— Vous dites que vous êtes le fils de votre père. Hastings ici présent vous confirmera que je crois à l’hérédité…
— Alors, vous voyez !
— Une minute. Je connais aussi une femme, une femme d’un très grand courage, capable d’un amour immense et d’une abnégation sans limites…
Le jeune homme leva les yeux et son regard s’adoucit.
— Ma mère !
— Oui. Vous êtes autant son fils que le fils de votre père. Allez trouver Mlle Bella. Dites-lui la vérité. Ne lui cachez rien, et vous verrez ce qu’elle vous répondra !
Jack hésitait encore.
— Allez la trouver non plus comme un gamin, mais comme un homme. Un homme conscient du poids du Passé et du Présent, mais qui aspire à une vie nouvelle et très belle. Demandez-lui de la partager avec vous. Peut-être ne l’avez-vous pas compris encore, mais votre amour réciproque est passé par l’épreuve du feu et il a résisté. Chacun de vous n’était-il pas prêt à donner sa vie pour l’autre ?
Et qu’est-il advenu du capitaine Hastings, l’humble chroniqueur de cette histoire ?
Il est question qu’il aille rejoindre les Renauld dans leur ranch au-delà des mers, mais pour terminer ce récit, je préfère revenir à un certain matin dans le jardin de la villa Geneviève.
— Je ne peux pas vous appeler Bella, dis-je, puisque ce n’est pas votre nom. Dulcie me paraît bizarre, je n’y suis pas habitué. Je vous appellerai donc Cendrillon. Souvenez-vous que Cendrillon a épousé le Prince… Je ne suis pas un Prince, mais…
Elle m’interrompit :
— Je suis sûre que Cendrillon l’avait prévenu. Elle ne pouvait pas lui promettre de devenir une princesse. Ce n’était jamais qu’une petite souillon, après tout…
— Maintenant, c’est au Prince de l’interrompre, dis-je. Et savez-vous ce qu’il lui a répondu ?
— Non ?
— Le Prince a dit : « Au diable ! » et il l’a embrassée.
Et j’ai joint le geste à la parole.
