LE CRIME DU GOLF Agatha Christie

— Vous les avez peut-être aussi. Vous saviez qu’on avait fait appel à mes services ?

— Non. Qui vous a appelé ?

— Le mort en personne. Il semble avoir eu conscience qu’on en voulait à sa vie. Hélas ! il s’est décidé trop tard.

— Sacré tonnerre ! s’écria le Français. Alors comme ça, il avait prévu son propre meurtre. Voilà qui bouleverse toutes nos théories. Mais entrez donc, je vous en prie.

M. Bex nous ouvrit la grille et poursuivit :

— Il nous faut sans retard communiquer ce fait à M. Hautet, le juge d’instruction. Il vient d’inspecter le théâtre du crime, et il s’apprête à commencer les interrogatoires.

— Quand le meurtre a-t-il été commis ? demanda Poirot.

— Le corps a été découvert ce matin vers 9 heures. Le témoignage de Mme Renauld et celui des médecins concordent : la mort a dû survenir vers 2 heures du matin… Après vous, je vous en prie.

Nous gravîmes les marches du perron et pénétrâmes dans le vestibule. Un autre sergent de ville se leva en voyant entrer le commissaire.

— Où est M. Hautet en ce moment ? demanda celui-ci.

— Dans le salon, monsieur.

M. Bex nous ouvrit une porte sur la gauche. Le magistrat et son greffier étaient assis à une grande table ronde. Le commissaire nous présenta et expliqua la raison de notre présence.

Le juge d’instruction était un homme grand et maigre, aux yeux sombres et inquisiteurs. Il portait une courte barbe grise, taillée avec soin, qu’il caressait machinalement en parlant. Il nous présenta à son tour un homme plus âgé, aux épaules légèrement voûtées, appuyé contre le manteau de la cheminée : le Dr Durand.

— Voilà qui est extraordinaire, commenta M. Hautet quand le commissaire lui eut relaté les faits. Avez-vous cette lettre sur vous, monsieur ?

Poirot la lui tendit.

— Hum ! Il fait mention d’un secret. Quel dommage qu’il n’ait pas été plus explicite. Nous avons une grande dette envers vous, monsieur Poirot, et j’aimerais que vous nous fassiez l’honneur de nous aider dans cette enquête. À moins que vos obligations ne vous rappellent d’urgence à Londres ?

— Monsieur le juge, je me proposais déjà de rester ici. Je suis arrivé trop tard pour prévenir l’assassinat de mon client, mais je me sens tenu par un devoir sacré de découvrir son meurtrier.

Le magistrat s’inclina gravement.

— Ce sont là des sentiments qui vous honorent, monsieur. Il ne fait aucun doute que Mme Renauld voudra à son tour s’attacher vos services. Nous attendons d’un moment à l’autre M. Giraud, de la Sûreté de Paris, avec qui vous pourrez sans doute collaborer de façon fructueuse. Est-il besoin d’ajouter que toutes les informations qui pourraient vous être utiles sont à votre entière disposition ?

— Je vous remercie, monsieur. Vous comprendrez aisément que je suis pour l’instant dans l’obscurité la plus complète. Je ne sais strictement rien.

M. Hautet fit un signe de tête au commissaire, qui reprit :

— En descendant prendre son service ce matin, Françoise, la vieille gouvernante, a trouvé la porte d’entrée entrouverte. Craignant tout d’abord une visite de cambrioleurs, elle a regardé dans la salle à manger. Quand elle a vu que l’argenterie était à sa place, elle ne s’est pas inquiétée davantage et en a conclu que son maître avait dû se lever tôt pour aller faire un petit tour.

— Veuillez excuser cette interruption, mais était-ce dans les habitudes de l’intéressé ?

— Non, pas du tout. Mais la vieille Françoise partage le préjugé commun concernant les Anglais – à savoir qu’ils sont tous un peu cinglés et capables de toutes les extravagances ! En allant réveiller sa maîtresse à l’heure habituelle, Léonie, la jeune femme de chambre, a eu l’affreuse surprise de la découvrir ligotée et bâillonnée. Presque au même moment, on apprenait que le corps de M. Renauld venait d’être découvert, un poignard fiché dans le dos.

— Où donc ?

— C’est là l’un des aspects les plus stupéfiants de cette affaire, monsieur Poirot. Le corps était couché face contre terre, dans une tombe ouverte.

— Quoi ?

— Parfaitement. La fosse était fraîchement creusée, à quelques mètres à peine des limites de la propriété.

— Il était mort depuis combien de temps ?

Le Dr Durand prit la parole.

— J’ai examiné le corps ce matin à 10 heures. La mort avait dû survenir au moins sept heures plus tôt, voire dix heures.

— Hum ! Ce qui situe l’heure du crime entre minuit et 3 heures du matin.

— Exactement. Le témoignage de Mme Renauld permet de la situer après 2 heures, ce qui réduit encore le champ des conjectures. La mort a dû être instantanée, et il ne peut naturellement s’agir d’un suicide.

Poirot approuva et le commissaire reprit :

— Mme Renauld a été rapidement libérée de ses liens par les servantes horrifiées. Elle était dans un état de faiblesse extrême, et la douleur causée par ses liens l’avait laissée à demi inconsciente. Deux hommes masqués avaient fait irruption dans la chambre, l’avaient ligotée et bâillonnée tandis qu’on enlevait son mari. Nous tenons cela des domestiques car Mme Renauld, en apprenant la tragique nouvelle, est tombée dans un état d’agitation alarmant. Le Dr Durand, alerté, a aussitôt prescrit un sédatif, et nous n’avons pas pu encore l’interroger. Sans doute va-t-elle se réveiller beaucoup plus calme et en état de répondre à nos questions.

Le commissaire fit une pause.

— Et les autres habitants de la maison, monsieur ?

— Il y a la vieille Françoise, la gouvernante, qui a longtemps été au service des précédents propriétaires de la villa Geneviève. Également deux jeunes filles, des sœurs, Denise et Léonie Oulard, qui sont d’une famille honorablement connue de Merlinville. Puis le chauffeur, que M. Renauld a ramené d’Angleterre, mais qui est actuellement en congé. Enfin Mme Renauld et son fils, M. Jack Renauld, qui est également absent de la maison pour l’instant.

Poirot hocha la tête.

— Marchaud ! appela M. Hautet. Le sergent de ville apparut.

— Faites entrer la dénommée Françoise.

L’homme salua et disparut. Il revint quelques instants plus tard, escortant une Françoise pas trop rassurée.

— Vous vous appelez Françoise Arriehet ?

— Oui, monsieur.

— Vous servez depuis longtemps à la villa Geneviève ?

— J’ai passé onze ans au service de Mme la vicomtesse. Et puis, quand elle a vendu la villa au printemps dernier, j’ai accepté de rester avec le milord anglais. Je n’aurais jamais pensé…

Le juge d’instruction coupa court.

— Sans doute, sans doute. Mais pour l’instant, Françoise, voyons cette histoire de porte d’entrée : qui avait la charge de la fermer pour la nuit ?

— Moi, monsieur. J’y ai toujours veillé.

— Et la nuit dernière ?

— Je l’ai verrouillée comme d’habitude.

— Vous en êtes certaine ?

— Je le jure par tous les saints, monsieur.

— Quelle heure était-il ?

— Comme tous les soirs, monsieur, 10 heures et demie.

— Et où était le reste de la maisonnée ? Tout le monde était allé se coucher ?

— Madame s’était retirée depuis un petit moment. Denise et Léonie sont montées avec moi. Monsieur était encore dans son bureau.

— Donc, si quelqu’un a rouvert la porte ensuite, ce ne pouvait être que M. Renauld lui-même ?

Françoise haussa ses larges épaules.

— Pourquoi l’aurait-il fait ? Avec tous les voleurs et les assassins qui courent les routes ! Ah, la belle idée ! Monsieur n’était pas un imbécile. Ce n’est pas comme s’il avait eu à faire sortir la dame…

Le magistrat l’interrompit brusquement :

— La dame ? De quelle dame parlez-vous ?

— Eh bien, de celle qui venait le voir.

— Vous voulez dire qu’une dame est venue le voir ce soir-là ?

— Mais oui, monsieur – comme beaucoup d’autres soirs, d’ailleurs.

— Qui était-ce ? Vous la connaissiez ?

Une expression rusée passa sur le visage de la vieille femme.

— Comment pourrais-je savoir qui c’était ? grommela-t-elle. Je ne l’ai pas fait entrer hier soir.

— Ah ! gronda le magistrat en frappant du plat de la main sur la table. On se moque de la police, c’est ça ? J’exige à l’instant le nom de la femme qui venait voir M. Renauld le soir.

— La police, la police ! grommela Françoise. Je n’aurais jamais cru avoir un jour affaire à elle. Je sais très bien qui est cette dame : c’est Mme Daubreuil.

Le commissaire ne put retenir une exclamation et se pencha en avant, stupéfait.

— Mme Daubreuil, celle qui habite la villa Marguerite, juste après le tournant ?

— C’est bien ce que j’ai dit, monsieur. Oh ! c’est un numéro, celle-là !

La vieille femme eut un hochement de tête dédaigneux.

— Mme Daubreuil…, murmura le commissaire. C’est impossible.

— Voilà ! grommela Françoise. Voilà ce qu’on gagne à dire la vérité !

— Pas du tout, dit le juge d’instruction d’un ton apaisant. Cela nous étonne, voilà tout. Alors, Mme Daubreuil et M. Renauld étaient… (Il s’interrompit avec tact.) Hein ? c’est bien ça ?

— Qu’est-ce que j’en sais, moi ? Que voulez-vous, Monsieur était un lord anglais très riche, et Mme Daubreuil est pauvre, elle, mais quand même très élégante, bien qu’elle vive retirée avec sa fille. Aucun doute, c’est une femme qui a un passé ! Elle n’est plus de la première jeunesse, mais ma foi, moi qui vous parle, j’ai vu des hommes se retourner sur son passage. D’ailleurs, ces derniers temps, elle avait beaucoup plus d’argent à dépenser – toute la ville le sait. Ah ! C’était bien fini, les économies de bout de chandelle !

Et Françoise hocha la tête d’un air entendu.

M. Hautet se caressait pensivement la barbe.

— Et Mme Renauld ? finit-il par dire. De quel œil voyait-elle cette… amitié ?

Françoise haussa les épaules.

— Bah ! elle était toujours bien polie, bien aimable. À croire qu’elle ne soupçonnait rien. Mais tout de même, monsieur, le cœur souffre, allez ! Jour après jour, j’ai vu Madame devenir plus pâle et plus maigre. Ce n’était plus la même femme que celle qui était arrivée ici il y a un mois. Monsieur avait bien changé, lui aussi. On voyait qu’il avait des soucis, il avait l’air au bord de la dépression nerveuse. Ça n’a rien d’étonnant, d’ailleurs, quand on mène une aventure de pareille façon ! Aucune retenue, aucune discrétion. Style anglais, sans doute !

Je sursautai d’indignation sur ma chaise, mais le juge d’instruction poursuivit son interrogatoire sans se laisser distraire par des considérations annexes.

— Vous dites que M. Renauld n’a pas eu besoin d’ouvrir la porte pour Mme Daubreuil. Pourquoi ? Elle était déjà partie ?

— Oui, monsieur. Je les ai entendus sortir du bureau et passer dans le vestibule. Monsieur lui a souhaité le bonsoir, et il a refermé la porte derrière elle.

— Quelle heure était-il ?

— Environ 10 h 25, monsieur.

— Savez-vous quand M. Renauld est allé se coucher ?

— Je l’ai entendu monter environ dix minutes après nous. Les marches craquent tellement, qu’on entend tout le monde monter et descendre.

— Et c’est tout ? Aucun bruit suspect au cours de la nuit ?

— Absolument rien, monsieur.

— Qui, parmi les domestiques, est descendue la première ce matin ?

— C’est moi, monsieur. Et j’ai vu tout de suite que la porte était ouverte.

— Toutes les fenêtres du rez-de-chaussée étaient verrouillées ?

— Toutes sans exception. Il n’y avait rien de bizarre ni de dérangé nulle part.

— C’est bon. Vous pouvez aller, Françoise.

La vieille femme se dirigea vers la porte d’un pas traînant. Sur le seuil, elle se retourna.

— Laissez-moi vous dire une chose, monsieur. Cette Mme Daubreuil, c’est une mauvaise ! Voyez-vous, les femmes se connaissent entre elles. Celle-ci est mauvaise, sachez-le.

Et tout en secouant la tête d’un air avisé, Françoise quitta la pièce.

— Léonie Oulard ! appela le magistrat.

Léonie apparut en larmes, au bord de la crise d’hystérie. M. Hautet l’interrogea avec beaucoup de doigté. Son témoignage portait sur la découverte de sa maîtresse ligotée et bâillonnée, dont elle fit un récit passablement grandiloquent. Tout comme Françoise, elle n’avait rien entendu.

Sa sœur, Denise, lui succéda. Elle confirma que son maître avait beaucoup changé ces derniers temps.

— Il était chaque jour plus morose. Il ne mangeait plus. Il était toujours déprimé.

Mais Denise avait sa propre théorie :

— À coup sûr, il était poursuivi par la Mafia. Deux hommes masqués – que voulez-vous que ce soit d’autre ? Ce sont des gens terribles, ceux-là !

— C’est une possibilité, bien sûr, déclara doucement le juge d’instruction. Mais dites-moi, ma fille, c’est vous qui avez fait entrer Mme Daubreuil hier soir ?

— Pas hier soir, monsieur, le soir avant.

— Mais Françoise vient de nous dire que Mme Daubreuil était ici hier soir ?

— Non, monsieur. Il y a bien une dame qui est venue voir M. Renauld hier soir, mais ce n’était pas Mme Daubreuil.

Surpris, le magistrat insista, mais la fille ne voulut pas en démordre. Elle savait fort bien à quoi ressemblait Mme Daubreuil. Cette dame aussi avait les cheveux noirs, mais elle était plus petite, et bien plus jeune. Rien ne put l’ébranler sur ce point.

— Aviez-vous déjà vu cette dame auparavant ?

— Jamais, monsieur. Mais je crois, ajouta-t-elle timidement, qu’elle était anglaise.

— Anglaise ?

— Oui, monsieur. Elle a demandé à voir M. Renauld en bon français, mais l’accent… même léger, on le sent. Et puis, quand ils sont sortis du bureau, ils parlaient anglais.

— Vous avez entendu ce qu’ils disaient ? Je veux dire, vous avez compris quelque chose ?

— Moi, je parle l’anglais très bien, déclara fièrement Denise. La dame parlait trop vite pour moi, mais j’ai entendu les derniers mots de Monsieur quand il lui a ouvert la porte.

Elle fit une pause, puis répéta laborieusement :

— « Yesse, yesse, beutte for Gaud’saïke gau, nao ! »

— Oui, oui, mais pour l’amour du ciel, partez, à présent ! traduisit le magistrat.

Il renvoya Denise puis, après quelques instants de réflexion, rappela Françoise. Il lui demanda si elle était certaine de ne pas s’être trompée au sujet de la visite de Mme Daubreuil. Mais Françoise fit preuve d’une obstination surprenante. Mme Daubreuil était venue le soir précédent. C’était bien elle, il n’y avait pas l’ombre d’un doute. Denise avait voulu faire l’intéressante, voilà tout ! C’est pour ça qu’elle avait inventé cette histoire de dame étrangère. Et elle voulait faire voir son anglais, aussi ! Sans doute Monsieur n’avait-il jamais prononcé cette phrase en anglais, et même s’il l’avait fait, ça ne prouvait rien du tout. Mme Daubreuil parlait parfaitement l’anglais, et utilisait souvent cette langue quand elle parlait à M. et Mme Renauld :

— Voyez-vous, M. Jack, le fils de Monsieur, habite le plus souvent ici, et il parle très mal le français.

Le magistrat n’insista pas. Il se renseigna sur le chauffeur et apprit ainsi que M. Renauld avait justement déclaré la veille qu’il n’avait pas besoin de la voiture pour le moment, et que Masters pouvait prendre un congé.

Je vis Poirot froncer les sourcils d’un air perplexe.

— Qu’y a-t-il ? chuchotai-je.

Il secoua la tête avec impatience et demanda :

— Excusez-moi, monsieur Bex, mais il arrivait sans doute à M. Renauld de conduire lui-même sa voiture ?

Le commissaire regarda Françoise, qui répondit vivement :

— Non, Monsieur ne conduisait jamais lui-même.

Les sourcils de Poirot se rapprochèrent encore.

— J’aimerais bien savoir ce qui vous inquiète, dis-je avec impatience.

— Vous ne voyez pas ? Dans sa lettre, M. Renauld propose de m’envoyer une voiture à Calais.

— Il voulait peut-être parler d’une voiture de louage, suggérai-je.

— Sans doute. Mais pourquoi louer une voiture quand on en a une ? Et pourquoi choisir la journée d’hier pour donner brusquement congé au chauffeur ? Aurait-il voulu par hasard se débarrasser de lui avant notre arrivée ?

Les cookies permettent de personnaliser contenu et annonces, d'offrir des fonctionnalités relatives aux médias sociaux et d'analyser notre trafic. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer