Chapitre 20
Après les aventures qui s’étaient passées dansla journée, on apprendra sans surprise que je dormis assez mal, etque, m’étant couché à trois heures du matin, je me trouvaisnéanmoins au point du jour sur le pont. Tout s’apprêtait pour ledépart, et le capitaine commençait à donner les ordresnécessaires ; de sorte que j’eus, en ma qualité d’amateur, letemps de faire connaissance avec l’équipage.
Le capitaine était de Salerne, et me rappela,aux premiers ordres qu’il donna, que la ville où il était né étaitplus célèbre par son université que par son école de marine ;quant à l’équipage, il était composé de Calabrais et de Siciliens.Comme la Belle-Levantine était spécialement destinée aucommerce de l’Archipel, elle avait un aspect demi-guerrier,demi-marchand, qui donnait à son pont une certaine coquetterie à lafois formidable et amusante. Ce qui représentait le côté militairedu navire était deux pierriers[29] et unepièce de huit allongée, qui, roulant sur son affût, pouvait êtretransportée à volonté à l’avant ou à l’arrière, à bâbord ou àtribord.
J’avais, du reste, en montant sur le pont,donné un coup d’œil à l’arsenal, et je l’avais trouvé en assez bonétat : il se composait d’une quarantaine de fusils, d’unedouzaine d’espingoles, enfin de sabres et de haches d’abordage ennombre suffisant pour qu’on pût, en cas de besoin, armer tout notreéquipage.
Comme il s’était, deux heures avant le jour,levé une bonne brise de l’est, et que ce vent nous étaitparfaitement favorable pour appareiller, je trouvai, en montant surle pont, la tournevire garnie et attachée au câble avec desgarcettes. Le demi-tour du câble avait été dégagé desbittes[30], la Belle-Levantine n’étaitdonc à l’ancre que par la tournevire. Pour expliquer de mon mieux ànos lecteurs la manœuvre à laquelle j’allais être appelé à prendrepart, je me vois forcé d’essayer de leur faire comprendre ce quec’est que la tournevire et le cabestan.
La tournevire est une corde s’enroulant autourde la barre du cabestan, et qui n’était alors attachée au câble quejusqu’à la grande écoutille où les garcettes étaientdénouées ; elle retournait alors de l’autre côté du navire, etétait attachée à l’écubier ; le câble descendait dans la cale,où il était attaché par l’étalingure autour du grand mât.
Quant au cabestan, c’est un cylindre de boisplacé sur le gaillard d’arrière, et qu’on fait agir au moyen deleviers qui le traversent, et qui, partant d’un même centre,divergent en rayons ; la principale fonction du cabestan estde rouler un câble à l’aide duquel on lève les plus lourdsfardeaux. Pour le mettre en mouvement, on pousse avec les mains oules épaules, en proportion du degré de résistance apporté par lalourdeur des objets à soulever, les leviers ou les barres dont nousavons parlé ; c’est ainsi, à peu près, que des chevaux fonttourner la roue d’un pressoir à cidre. Le fardeau que le cabestanavait à lever, à cette heure, était la maîtresse ancre de laBelle-Levantive, qui pouvait peser de six à septmilliers[31].
Comme d’habitude, tous les matelots étaientrassemblés sur le pont pour cette manœuvre ; peu à peu lespassagers, paraissant aux échelles, venaient se joindre àl’équipage, curieux qu’ils étaient de voir la manœuvre du départ.Ces passagers étaient presque tous de petits commerçants grecs etmaltais qui, n’étant pas assez riches pour fréter des bâtimentseux-mêmes payaient le passage pour eux et le transport pour leursballots ; ils étaient donc doublement intéressés au salut dubâtiment, d’abord pour leur propre sûreté, ensuite pour celle deleurs marchandises.
Pendant ce temps, les matelots avaient garnile cabestan de ses leviers, et se tenaient prêts à obéir aux ordresdu capitaine, qui, tournant les yeux autour de lui et voyant qu’ilavait une honorable galerie de spectateurs, pensa qu’il ne devaitpas tarder plus longtemps à commencer l’opération ; il pritdonc son porte-voix, et cria à tue-tête, quoique la chose fûtinutile :
– Poussez au cabestan !
Les marins obéirent aussitôt avec une ardeurque j’eus plaisir à voir ; on juge d’un équipage par unemanœuvre, et d’un capitaine par un commandement. Or, la suiteprouvera que j’avais, du premier coup, bien jugé le capitaine etl’équipage.
En même temps, comme le vent devenait plusfort, les voiles de hune étaient déployées, bordées à joindre ethissées, et les vergues brassées de manière à placer la proue dunavire vers la mer. Mais, lorsque l’ancre fut à pic, la résistancedu cabestan devint si forte, que les hommes occupés à cettemanœuvre, au lieu de continuer à avancer, eurent besoin de toutesleurs forces pour ne pas être repoussés en arrière. Il y eut uninstant de perplexité, pendant lequel on ne sut vraiment pas quicéderait, de la force inerte ou de la force intelligente ;mais, tout à coup, quatre hommes vinrent se joindre, de leur proprevolonté, à ceux qui étaient déjà à la manœuvre, les matelotsréunirent leurs forces, et, par un dernier effort, l’ancre,arrachée du fond de la mer, fut en une couple de minutes tirée del’eau. Je croyais qu’on allait, selon l’habitude, la hisser àcontre-bord et la fixer à son poste ; mais, comme probablementle capitaine avait, pour le moment, quelque chose de plus pressé àfaire, il se contenta de la faire saisir par le croc de capon. Jefis un mouvement ; j’étais prêt à lui dire de compléter lamanœuvre en faisant traverser l’ancre ; mais, me rappelant queje n’étais plus rien sur ce bord, je me contentai de hausser lesépaules.
Dans ce moment, une voix douce m’adressa, engrec moderne, quelques paroles que je n’entendis pas ; je meretournai, et vis un jeune homme de vingt a vingt-deux ans, beaucomme un marbre antique, mais aux yeux ardents de fièvre, etenveloppé dans son manteau, quoique le soleil, montant surl’horizon, commençât à nous inonder de chaleur.
– Pardon, monsieur, lui dis-je enitalien ; je n’entends pas le romaïque : pouvez-vous meparler en anglais, en français, ou dans la langue dont je me serspour vous répondre ?
– C’est moi qui vous demande pardon à montour, monsieur, reprit-il ; mais j’avais été trompé à votrehabit, et je vous prenais pour un compatriote.
– Je n’ai pas cet honneur, répondis-je avec undemi-sourire : je suis Anglais ; je voyage pour monplaisir, et j’ai adopté ce costume le trouvant plus commode etsurtout plus pittoresque que notre habit d’Occident. Mais, quoiqueje n’aie point entendu ce que vous me disiez, à l’accent de votrevoix, j’ai cru comprendre que vous me faisiez une question ;maintenant que nous pouvons nous entendre, monsieur, si vous voulezbien répéter cette question, je suis prêt à vous répondre.
– Vous ne vous étiez point trompé,monsieur : nous autres, enfants des Archipels,alcyons[32] des Sporades, habitués à passer d’uneîle à l’autre, nous sommes trop naturellement marins pour qu’unemanœuvre mal faite nous échappe. Or, dans la dernière manœuvre quele capitaine a commandée, vous avez paru partager mon sentiment,car je vous ai vu hausser les épaules. Je vous demandais donc sivous étiez marin, monsieur ; car, dans ce cas, je vous eusseprié de m’expliquer quelle faute avait été commise.
– Elle est bien simple, monsieur : commenous commençons à marcher, l’ancre devrait être mise à son poste aulieu d’être retenue par un simple croc ; ou, du moins ensupposant que le capitaine ait quelque raison d’en agir ainsi, ildevrait faire ôter les barres du cabestan. En effet, si le croc quiretient l’ancre avait le malheur de se rompre, l’ancre retomberaità l’instant au fond de la mer, et le cabestan, se déroulant en sensinverse de celui où l’on vient de le pousser, deviendrait uneespèce de catapulte qui lancerait au milieu de nous toutes cesbarres ou ces leviers.
– Mais dit le jeune homme, s’interrompantaprès ce premier mot pour tousser d’une toux sèche et cracher unpeu de sang, ne pourriez-vous pas, monsieur, au nom de tous lespassagers, faire au capitaine cette observation ?
– Il est trop tard, m’écriai-je en attirant lejeune Grec avec moi derrière le mât de misaine ; prenez gardeà vous !
En effet, au même instant où je venaisd’entendre le bruit sourd d’un corps pesant tombé à la mer du côtéde l’avant, le cabestan se mit à tourner avec la rapidité del’aiguille d’une montre dont le grand ressort vient de se briser,envoyant de tous côtés, comme je l’avais prévu, les barres que onavait eu l’imprudence de laisser après lui ; plusieursmatelots furent renversés, le capitaine lui-même fut jeté contre ladrome[33]. Un silence profond, causé par laterreur, succéda à ce moment de confusion, pendant lequel lecabestan s’arrêta. Quant à l’ancre, entraînée par sa pesanteur,elle arracha successivement le petit nombre de garcettes quiattachaient la tournevire au câble, et atteignit bientôt le fond dela mer ; mais, comme le navire commençait à marcher, le câblecontinua de filer avec un bruit effrayant, et s’arrêta enfin, grâceà l’étalingure du grand mât. Le bâtiment éprouva aussitôt unesecousse si violente, qu’une partie de ceux qui étaient sur le ponttombèrent à la renverse ou furent jetés contre la muraille.
Quant à moi, comme je m’attendais à cetaccident, j’avais étreint le jeune Grec de mon bras gauche, et, dudroit, je m’étais cramponné au mât de misaine ; de la sorte,malgré le choc, nous étions restés debout. Mais ce n’était encorerien : le câble, à cet épouvantable secousse, s’était brisécomme un fil, amenant la proue du vaisseau dans le vent ; desorte que, n’étant plus retenus par rien, nous allions bravement audiable, comme on dit en marine, c’est-à-dire que nous marchions lapoupe en avant et la proue en arrière. De plus, le capitaine, quiavait perdu la tête, donnait des ordres parfaitementcontradictoires, et l’équipage les exécutait avec ponctualité.Aussi les vergues, que l’on devait brasser, tirées en même temps etavec force égale à bâbord et à tribord, restaient-ellesparfaitement carrées, tandis que le vaisseau, comme s’il comprenaitla manœuvre impossible qu’on lui imposait, gémissait tristement,tout couvert de l’écume de la mer, qui refusait de s’ouvrir devantlui. En ce moment, un aide-charpentier s’élança sur le pont encriant qu’une vague avait brisé les faux sabords des fenêtres dupremier pont, et l’avait inondé. Je vis qu’il n’y avait pas detemps à perdre, si je voulais sauver le navire, et, m’élançant d’unbond sur la poupe, j’arrachai le porte-voix des mains du capitaine,et, l’approchant de ma bouche, je criai, d’une voix qui dominait letumulte :
– Silence sur l’avant et l’arrière !
À cette voix brève et sévère qui retentissaitavec toute la puissance du commandement, l’équipage demeura àl’instant même silencieux et attentif.
– Attention ! continuai-je ; et,après un moment d’attente, quand je vis tout le monde prêt :Le charpentier et ses aides à la cabine pour placer les fauxsabords ! la barre bâbord tout ! du monde au bras del’avant à tribord ! abraquez les vergues de l’avant !bordez le grand foc du côté du vent ! en ralingue le perroquetde fougue ! larguez les écoutes d’avant ! changez devantla barre droite !
Chacun de ces commandements avait été àl’instant même suivi d’une exécution ponctuelle ; de sorteque, peu à peu, le vaisseau obéissant tourna avec grâce surlui-même, et, comme si quelque déesse de la mer l’eût tiré avec unruban, se trouva bientôt comme il devait être, marchant ventarrière et laissant son ancre au plongeur assez habile pour l’allerchercher. Ce malheur, à part la perte pécuniaire, étaitmédiocre : nous avions deux autres ancres à bord.
Cependant je ne rendis point encore leporte-voix ; je continuai à donner des ordres jusqu’à ce quetoutes les voiles fussent bien orientées, les câbles raidis et lesponts balayés. Alors je m’approchai du capitaine, qui, pendant toutce temps, était demeuré à sa place, immobile et stupéfait, et, luiremettant son porte-voix :
– Capitaine, lui dis-je, je vous demandepardon de m’être mêlé de votre besogne ; mais, à la manièredont vous vous en acquittiez, il était permis de croire que vousaviez fait un traité avec le diable pour nous conduire tous enenfer. Maintenant que nous voilà remis dans la bonne route,reprenez le signe du commandement ; à tout seigneur touthonneur.
Le capitaine reprit son porte-voix sans direune seule parole, tant il était étourdi de ce qui s’était passé, etj’allai rejoindre mon jeune Grec, qui, ne pouvant rester silongtemps debout, s’était assis sur l’affût de la pièce dehuit.
La manière dont nous avions fait connaissance,le service que je venais de rendre à l’équipage, service qui ouvreégalement le cœur de celui qui le reçoit et de celui qui le rend,enfin la parité de nos âges, tout cela nous donna, dès le premiermoment, l’un pour l’autre, une sympathie réelle et profonde.Ajoutez à cela que j’étais exilé, lui souffrant, et que jecherchais la consolation comme lui le secours.
C’était le fils d’un riche négociant deSmyrne, mort depuis trois ans. Sa mère, le voyant malade et jugeantqu’il avait besoin de distraction, l’avait envoyé surveillerpendant quelque temps, à Constantinople, un comptoir que son père yavait fondé vers les dernières années de sa vie. Mais, après deuxmois d’absence, se sentant plus souffrant que jamais et éprouvantle besoin de revoir les personnes qui lui étaient chères, il avaitretenu son passage sur la Belle-Levantine. Quant à samaladie, qu’il appelait en langage franc il sottile malo,je reconnus du premier coup que c’était une phtisie pulmonairearrivée à son second degré. Au bout d’un quart d’heure deconversation, je savais tous ces détails. À mon tour, je luiracontai ce que je n’avais aucune raison de taire, puisque j’étaishors de danger, c’est-à-dire ma querelle avec mon supérieur, monduel avec lui et sa mort, qui me forçait de quitter le service. Ilm’offrit aussitôt, avec cette charmante confiance de la jeunesse,de venir passer quelque temps dans sa famille, qui, après leservice que je lui avais rendu, serait trop heureuse de merecevoir. J’acceptai l’offre avec la même franchise qu’elle m’étaitfaite ; puis, alors seulement, nous songeâmes à nous demandernos noms. Il s’appelait Emmanuel Apostoli.
Pendant cette double confidence, diverssymptômes m’avaient encore confirmé dans la conviction où j’étaisque mon nouvel ami était plus gravement malade qu’il ne croyaitl’être lui-même. Une oppression de poitrine presque continuelle,une toux sèche mêlée de crachats striés de sang, et, plus encoreque tout cela, une tristesse instinctive répandue sur tout sonvisage aux pommettes enflammées, me dénotaient clairement chez luila présence d’une affection grave.
On comprendra que ces symptômes n’aient pum’échapper, si l’on veut bien sa rappeler qu’à Williams-housej’étais toujours, dans nos excursions médicales, le second de mapauvre mère, et souvent le bénévole du docteur. Sous ce doublepatronage, j’avais appris ce qu’il fallait de médecine ou dechirurgie pour risquer quelques médicaments, pratiquer une saignée,remettre un bras ou panser une plaie.
Je rappelai donc tous mes ancienssouvenirs ; et comme il n’y avait pas de médecin à bord, maisseulement, comme c’est l’usage, une caisse de médicaments,j’entrepris, à compter de cette heure, non point la guérison, maisle traitement du pauvre Apostoli. C’était chose bien simple ;car, dans ces sortes de maladies, si parfaitement connues, letraitement n’est, à proprement dire, qu’un régime. Après lui avoirfait quelques questions sur ce qu’il éprouvait et la manière dontil avait été traité, je lui ordonnai donc de ne se nourrir que deconsommés légers et de légumes, de se couvrir le corps de flanelle,le prévenant que, si l’oppression continuait, je ferais une petitesaignée dérivative. Le pauvre Apostoli, qui ne doutait pas que jen’eusse en médecine les mêmes connaissances qu’en marine, souriaittristement, et me promettait de s’abandonner tout entier à montraitement.
Je ne puis dire combien je me sentais heureux,dans la disposition d’esprit où je me trouvais, de rencontrer uneâme pleine de jeunesse et de naïveté où verser la mienne. Apostolime parlait de sa sœur, belle, disait-il, comme un ange ; de samère, qui l’aimait de toute la force de son âme, car il était sonseul fils ; puis, enfin, de sa patrie, soumise au despotismeinfâme des Turcs. Moi, de mon côté, je lui parlais deWilliams-house et de ses habitants, de mon père, de ma mère, deTom, du vieux docteur lui-même, dont j’appliquais, après dix ansd’intervalle et à huit cents lieues de distance, les bienfaisantesleçons ; et je sentais moins cet exil où j’étais condamné etcette espèce de remords qui suit toujours la mort d’un homme dansle cœur de celui qui la lui a donnée, quelle que soit la justice desa cause.
Nous passâmes la journée ainsi, marchant peu,car le vent était faible, et ne perdant pas de vue les côtes ni àdroite ni à gauche. Vers le soir, nous nous trouvâmes à la hauteurde l’île de Calo-Limno, située, comme une sentinelle, àl’embouchure du golfe de Mondania. Apostoli monta sur le pont pourvoir le soleil se coucher derrière les montagnes de laRoumélie ; mais, la nuit venue, j’exigeai qu’il descendîtaussitôt. Il m’obéit avec la simplicité d’un enfant, et je restaiprès de son hamac, ne souffrant point qu’il parlât, et luiracontant, pour le distraire, les différentes aventures de ma vie.Quand j’en fus à l’histoire de Vasiliki, que j’avais sauvée, lepauvre garçon se jeta à mon cou en pleurant. Dès lors, il fut plusdécidé que jamais que je m’arrêterais à Smyrne ; que, deSmyrne, nous irions ensemble à Chio par Téos, la villed’Anacréon ; par Clazomènes, l’hospitalière, où Simonide,grâce à ses vers, reçut un si bon accueil, après son naufrage, et,enfin, par Éréthri, cette patrie de la sibylle Érithrée, quiannonça la chute de Troie, et de la prophétesse Athénaïs, quiprédit les victoires d’Alexandre.
Ces projets nous tinrent éveillés une partiede la nuit. J’oubliais, comme Apostoli le faisait lui-même, quenous bâtissions sur le sable ; je me voyais déjà parcouranttoute la Grèce antique, avec le savant cicérone que le hasard, ouplutôt la Providence, avait jeté sur ma route. Puis, je sentaistout à coup sa main se couvrir d’une moiteur fiévreuse, et sonpouls, que je consultais, s’élever désordonnément comme lebattement d’une pendule qui avance, et dont un dérangementinvisible et irrémédiable abrége les heures. Cela me fit songer quecette veille prolongée était dangereuse pour mon malade, et jeregagnai ma cabine, le laissant plus heureux que moi ; car,ignorant son état, il s’endormit dans nos doux rêves.
Au jour, je montai sur le pont, et Apostolivint bientôt m’y rejoindre. Il avait passé une nuit assez douce,quoique dérangée par des sueurs fiévreuses ; mais son cœurétait joyeux, il se trouvait plus calme. Pendant la nuit, nousavions continué d’avancer, et nous nous trouvions sur le pointd’entrer dans le canal qui sépare l’île de Marmara, l’ancienneProconnèse, de la presqu’île d’Artaki, l’ancienne Cyzique. Apostoliavait visité ces deux villes, et il en connaissait l’histoire commecelle de tout le reste de son pays. La première, qui a aussi portéle nom de Nebris, ou faon de biche, parce que, comme unfaon elle semblait se jouer à quelque distance de sa mère,fournissait ce beau marbre de Cyzique, si apprécié des ancienssculpteurs, qui lui a fait donner, ainsi qu’à toute la mer quil’entoure, le nom moderne de Marmara. La seconde était autrefoisune île ; mais le canal étroit qui la séparait du continentest aujourd’hui comblé. C’est de ce point qu’Anacharsis s’embarquapour regagner le pays des Scythes, sa patrie. Cyzique avait alorsun temple magnifique de marbre poli, qui fut renversé depuis par untremblement de terre, et dont les colonnes furent jugées dignesd’être transportées à Byzance, pour orner la cité dont Constantinvenait de faire la capitale du monde.
Une partie de la ville, dont on voit encoreaujourd’hui les ruines couchées au pied du mont Arctos,communiquait alors au continent par deux ponts, dont l’un, ouvragede la nature, était nommé Panorme, et l’autre, œuvre deshommes, s’appelait Chytus. Après la bataille navale queles Athéniens remportèrent sur les Spartiates, cette ville tomba aupouvoir du vainqueur, et révéla à Alcibiade le degré de malheur oùétaient tombés ses ennemis, par cette lettre laconique que lesvaincus écrivaient aux éphores : « La fleur de l’armée apéri, Mindare est mort, le reste des troupes meurt de faim, et nousne savons que faire ni devenir. »
On ne saurait croire combien tous ces détails,oubliés dans mon esprit, ou que, dans mon ignorance, je ne pouvaisappliquer aux lieux où ils se rapportaient, avaient de charme,rappelés en vue de cette terre historique, et racontés par unenfant de ce peuple ancêtre, mort après avoir jeté au vent sascience, son art et sa poésie, que s’est partagé, comme un héritagesublime, le reste du monde. Aussi Apostoli était fier de son passé,et espérait dans l’avenir ; on eût dit que, comme lessibylles, ses anciennes compatriotes, il lisait au livre du destinla régénération prochaine de sa belle Argolide.
Apostoli était, en effet, originaire deNauplia, et quoique, depuis deux générations, sa famille eût quittéla Grèce pour l’Asie Mineure, il avait, comme le jeune Grec deVirgile, qui mourait en se rappelant sa douce Argos, conservé dansson âme, sinon le souvenir, du moins l’amour de sa patrie.
Aussi tout lui était-il présent, et la fablela plus reculée n’était pour lui qu’une tradition pleine deréalité. Le détroit vers lequel nous avancions n’était ni lepassage des Dardanelles, ni le canal Saint Georges ; c’étaitl’antique Hellespont, auquel la fille d’Athamas, voulant éviter lespersécutions de sa belle-mère Ino, avait donné son nom comme à unetombe, lorsque, fuyant avec Phryxus, montée sur un bélier etentourée d’une nue, elle s’effraya au bruit des vagues et tombadans la mer. Lampsaki, quoiqu’il ne lui restât de sa splendeurpassée que deux cents maisons à peine, éparses au milieu desruines, et ses vignobles fameux, donnés par Xerxès à Thémistocle,redevenait, sous la baguette merveilleuse de l’imagination du jeuneGrec, la ville célèbre où l’on adorait le fils monstrueux de Vénuset de Jupiter, et qu’Alexandre eût détruite sans l’ingénieuseintercession de son maître Anaximène. Après Lampsaki, c’étaientSestos et Abydos, doublement célèbres par l’amour de Léandre etl’orgueil de Xerxès. Enfin, tout revivait dans sa parole, toutjusqu’à Dardanus, qui, en s’effaçant de la carte du monde, a léguéson nom moderne au détroit qu’elle commandait, comme une reine, autemps où Mithridate et Sylla s’y réunissaient pour y traiter de lapaix du monde.
Nous mîmes un jour et demi seulement àparcourir la distance qui se trouve entre l’île de Marmara et lapointe où est situé le nouveau château d’Asie ; car, aidés parle courant, nous débouchâmes dans la mer Égée au moment où lesderniers rayons du soleil teignaient de rose les cimes neigeuses dumont Ida.
Alors, malgré la beauté du spectacle, comme ilvenait un vent froid de Thrace, j’exigeai d’Apostoli qu’il rentrâtdans sa cabine, où je promis de le rejoindre au bout d’uninstant ; il avait, toute la journée, éprouvé une grandeoppression, et j’étais décidé à le saigner le soir. Je le rejoignisdonc, comme je le lui avais promis ; à peine me vit-il entrer,que, plein de confiance en moi, il me tendit, non point la main,mais le bras. Soit que les anciens souvenirs de sa patrie eussentagité son sang, soit qu’il se fût irrité la poitrine en parlant, ilavait, ce soir-là, les pommettes enflammées et les yeuxardents ; je n’hésitai donc pas un instant, et, rappelant tousmes souvenirs de chirurgie comme j’avais fait des souvenirs demédecine, je lui bandai le bras, et lui fis l’opération avec toutela sûreté d’un docteur. L’effet fut rapide et répondit à monattente : à peine Apostoli eut-il perdu trois ou quatre oncesde sang, qu’il respira plus librement et que la fièvre se calma.Bientôt affaibli par la perte qu’il avait faite, si peuconsidérable qu’elle fût, il ferma les yeux, et le sommeil s’emparade lui. J’écoutai un instant sa respiration douce et égale, et,certain qu’il passerait une bonne nuit, je sortis de sa chambrepour aller respirer un instant l’air du soir.
À la porte de la cabine, je trouvai un matelotde quart qui venait, de la part du maître timonier, prier ilsignor Inglese de monter sur le pont.
