Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et autres contes merveilleux

III

Quand il toucha à sa dix-septième année,Maxime remplit le saint évêque Nicolas de tribulation et le diocèsede scandale en formant et instruisant une compagnie de vauriens deson âge, en vue d’enlever les filles d’un village nommé lesGrosses-Nattes, situé à quatre lieues au nord de Trinqueballe.L’expédition réussit merveilleusement. Les ravisseurs rentrèrent lanuit dans la ville, serrant contre leurs poitrines les viergeséchevelées, qui levaient en vain au ciel des yeux ardents et desmains suppliantes. Mais quand les pères, frères et fiancés de cesfilles ravies vinrent les chercher, elles refusèrent de retournerau pays natal, alléguant qu’elles y sentiraient trop de honte, etpréférant cacher leur déshonneur dans les bras qui l’avaient causé.Maxime qui, pour sa part, avait pris les trois plus belles, vivaiten leur compagnie dans un petit manoir dépendant de la menseépiscopale. Sur l’ordre de l’évêque, le diacre Modernus vint, enl’absence de leur ravisseur, frapper a leur porte, annonçant qu’illes venait délivrer. Elles refusèrent d’ouvrir, et comme il leurreprésentait l’abomination de leur vie, elles lui lâchèrent sur latête une potée d’eau de vais selle avec le pot, dont il eut lecrâne fêlé.

Armé d’une douce sévérité, le saint évêqueNicolas reprocha cette violence et ce désordre à Maxime :

– Hélas ! lui dit-il, vous ai-je tiré dusaloir pour la perte des vierges de Vervignole ?

Et il lui remontra la grandeur de sa faute.Mais Maxime haussa les épaules et lui tourna le dos sans faire deréponse.

En ce moment-là, le roi Berlu, dans laquatorzième année de son règne, assemblait une puissante armée pourcombattre les Mambourniens, obstinés ennemis de son royaume, etqui, débarqués en Vervignole, ravageaient et dépeuplaient les plusriches provinces de ce grand pays.

Maxime sortit de Trinqueballe sans dire adieuà personne. Quand il fut à quelques lieues de la ville, avisantdans un pâturage une jument assez bonne, à cela près qu’elle étaitborgne et boiteuse, il sauta dessus et lui fit prendre le galop. Lelendemain matin, rencontrant d’aventure un garçon de ferme, quimenait boire un grand cheval de labour, il mit aussitôt pied àterre, enfourcha le grand cheval, ordonna au garçon de monter lajument borgne et de le suivre, lui promettant de le prendre pourécuyer s’il était content de lui. Dans cet équipage Maxime seprésenta au roi Berlu, qui agréa ses services. Il devint en peu dejours un des plus grands capitaines de Vervignole.

Cependant Sulpice donnait au saint évêque dessujets d’inquiétude plus cruels peut-être et certainement plusgraves ; car si Maxime péchait grièvement, il péchait sansmalice et offensait Dieu sans y prendre garde et, pour ainsi dire,sans le savoir. Sulpice mettait à mal faire une plus grande et plusétrange malice. Se destinant dès l’enfance à l’état ecclésiastique,il étudiait assidûment les lettres sacrées et profanes ; maisson âme était un vase corrompu où la vérité se tournait en erreur.Il péchait en esprit ; il errait en matière de foi avec uneprécocité surprenante ; à l’âge où l’on n’a pas encored’idées, il abondait en idées fausses. Une pensée lui vint,suggérée sans doute par le diable. Il réunit dans une prairieappartenant à l’évêque une multitude de jeunes garçons et de jeunesfilles de son âge et, monté sur un arbre, les exhorta à quitterleurs père et mère pour suivre Jésus-Christ et à s’en aller parbandes dans les campagnes, brûlant prieurés et presbytères afin deramener l’Église à la pauvreté évangélique. Cette jeunesse, émue etséduite, suivit le pécheur sur les routes de Vervignole, chantantdes cantiques, incendiant les granges, pillant les chapelles,ravageant les terres ecclésiastiques. Plusieurs de ces insenséspérirent de fatigue, de faim et de froid, ou assommés par lesvillageois. Le palais épiscopal retentissait des plaintes desreligieux et des gémissements des mères. Le pieux évêque Nicolasmanda le fauteur de ces désordres et, avec une mansuétude extrêmeet une infinie tristesse, lui reprocha d’avoir abusé de la parolepour séduire les esprits, et lui représenta que Dieu ne l’avait pastiré du saloir pour attenter aux biens de notre sainte mèrel’Église.

– Considérez, mon fils, lui dit-il, lagrandeur de votre faute. Vous paraissez devant votre pasteur toutchargé de troubles, de séditions et de meurtres.

Mais le jeune Sulpice, gardant un calmeépouvantable, répondit d’une voix assurée qu’il n’avait point péchéni offensé Dieu, mais au contraire agi sur le commandement du Cielpour le bien de l’Église. Et il professa, devant le pontifeconsterné, les fausses doctrines des Manichéens, des Ariens, desNestoriens, des Sabelliens, des Vaudois, des Albigeois et desBégards, si ardent à embrasser ces monstrueuses erreurs, qu’il nes’apercevait pas que, contraires les unes aux autres, elles s’entredévoraient sur le sein qui les réchauffait.

Le pieux évêque s’efforça de ramener Sulpicedans la bonne voie ; mais il ne put vaincre l’obstination dece malheureux.

Et, l’ayant congédié, il s’agenouilla etdit :

– Je vous rends grâce, Seigneur, de m’avoirdonné ce jeune homme comme une meule où s’aiguisent ma patience etma charité.

Tandis que deux des enfants tirés du saloirlui causaient tant de peine, saint Nicolas recevait du troisièmequelque consolation. Robin ne se montrait ni violent dans ses actesni superbe en ses pensées. Il n’était pas de sa personne dru etrubicond ainsi que Maxime le capitaine ; il n’avait pas l’airaudacieux et grave de Sulpice. De petite apparence, mince, jaune,plissé, recroquevillé, d’humble maintien, révérencieux etvérécondieux, s’appliquait à rendre de bons offices à l’évêque gensd’Église, aidant les clercs à tenir les comptes de la menseépiscopale, faisant, au moyen de boules enfilées dans des tringles,des calculs compliqués, et même il multipliait et divisait desnombres, sans ardoise ni crayon, de tête, avec une rapidité et uneexactitude qu’on eût admirées chez un vieux maître des monnaies etdes finances. C’était un plaisir pour lui de tenir les livres dudiacre Modernus qui, se faisant vieux, brouillait les chiffres etdormait sur son pupitre. Pour obliger le seigneur évêque et luiprocurer de l’argent, il n’était peine ni fatigue qui luicoûtât : il apprenait des Lombards à calculer les intérêtssimples et composés d’une somme quelconque pour un jour, unesemaine, un mois, une année ; il ne craignait pas de visiter,dans les ruelles noires du Ghetto, les juifs sordides, afind’apprendre, en conversant avec eux, le titre des métaux, le prixdes pierres précieuses et l’art de rogner les monnaies. Enfin, avecun petit pécule qu’il s’était fait par merveilleuse industrie, ilsuivait en Vervignole, en Mondousiane et jusqu’en Mambournie, lesfoires, les tournois, les pardons, les jubilés où affluaient detoutes les parties de la chrétienté des gens de toutes conditions,paysans, bourgeois, clercs et seigneurs ; il y faisait lechange des monnaies et revenait chaque fois un peu plus riche qu’iln’était allé. Robin ne dépensait pas l’argent qu’il gagnait, maisl’apportait au seigneur évêque.

Saint Nicolas était très hospitalier et trèsaumônier ; il dépensait ses biens et ceux de l’Église enviatiques aux pèlerins et secours aux malheureux. Aussi setrouvait-il perpétuellement à court d’argent ; et il étaittrès obligé à Robin de l’empressement et de l’adresse avec lesquelsce jeune argentier lui procurait les sommes dont il avait besoin.Or la pénurie ou, par sa magnificence et sa libéralité s’était misle saint évêque, fut bien aggravée par le malheur des temps. Laguerre qui désolait la Vervignole ruina l’église de Trinqueballe.Les gens d’armes battaient la campagne autour de la ville,pillaient les fermes, rançonnaient les paysans, dispersaient lesreligieux, brûlaient les châteaux et les abbayes. Le clergé, lesfidèles ne pouvaient plus participer aux frais du culte, et, chaquejour, des milliers de paysans, qui fuyaient les coitreaux, venaientmendier leur pain a la porte du manoir épiscopal. Sa pauvreté,qu’il n’eût pas sentie pour lui-même, le bon saint Nicolas lasentait pour eux. Par bonheur, Robin était toujours prêt à luiavancer des sommes d’argent que le saint pontife s’engageait, commede raison, à rendre dans des temps plus prospères.

Hélas ! la guerre foulait maintenant toutle royaume du nord au midi, du couchant au levant, suivie de sesdeux compagnes assidues, la peste et la famine. Les cultivateurs sefaisaient brigands, les moines suivaient les armées. Les habitantsde Trinqueballe, n’ayant ni bois pour se chauffer ni pain pour senourrir, mouraient comme des mouches à l’approche des froids. Lesloups venaient dans les faubourgs de la ville dévorer les petitsenfants. En ces tristes conjonctures, Robin vint avertir l’évêqueque non seulement il ne pouvait plus verser aucune somme d’argent,si petite fût-elle, mais encore que, n’obtenant rien de sesdébiteurs, harassé par ses créanciers, il avait dû céder à desjuifs toutes ses créances.

Il apportait cette fâcheuse nouvelle à sonbienfaiteur avec la politesse obséquieuse qui lui étaitordinaire ; mais il se montrait bien moins affligé qu’il n’eûtdû l’être en cette extrémité douloureuse. De fait, il avaitgrand’peine à dissimuler sous une mine allongée son humeur allègreet sa vive satisfaction. Le parchemin de ses jaunes, sèches ethumbles paupières cachait mal la lueur de joie qui jaillissait deses prunelles aiguës.

Douloureusement frappé, saint Nicolas demeura,sous le coup, tranquille et serein.

– Dieu, dit-il, saura bien rétablir nosaffaires penchantes. Il ne laissera pas renverser la maison qu’il abâtie.

– Sans doute, dit Modernus, mais soyez certainque ce Robin, que vous avez tiré du saloir, s’entend, pour vousdépouiller, avec les Lombards du Pont-Vieux et les juifs du Ghetto,et qu’il se réserve la plus grosse part du butin.

Modernus disait vrai. Robin n’avait pointperdu d’argent ; il était plus riche que jamais et venaitd’être nommé argentier du roi.

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