Chapitre 2
Quand on avait tourné le dos au Taureau rougeet dépassé l’espèce de plateau où venait expirer le chemin et oùcommençait la lande de Lessay, on trouvait devant soi plusieurssentiers parallèles qui zébraient la lande et se séparaient les unsdes autres à mesure qu’on avançait en plaine, car ils aboutissaienttous, dans des directions différentes, à des points extrêmementéloignés. Visibles d’abord sur le sol et sur la limite du landage,ils s’effaçaient à mesure qu’on plongeait dans l’étendue, et onn’avait pas beaucoup marché qu’on n’en voyait plus aucune trace,même le jour. Tout était lande. Le sentier avait disparu. C’étaitlà pour le voyageur un danger toujours subsistant. Quelques pas lerejetaient hors de sa voie, sans qu’il pût s’en apercevoir, dansces espaces où dériver involontairement de la ligne qu’on suit estpresque fatal, et il allait alors comme un vaisseau sans boussole,après mille tours et retours sur lui-même, aborder de l’autre côtéde la lande, à un point fort distant du but de sa destination. Cetaccident, fort commun en plaine, quand on n’a rien sous les yeux,dans le vide, ni arbre, ni buisson, ni butte, pour s’orienter et sediriger, les paysans du Cotentin l’expriment par un motsuperstitieux et pittoresque. Ils disent du voyageur ainsi dévoyéqu’il a marché sur male herbe,et par là ils entendent quelque charme méchant et caché,dont l’idée les contente par le vague même de son mystère.
« Voilà le sentier que nous devons suivre, – me dit moncompagnon en me désignant, du bout de son pied defrêne, une des lignes blanches qui s’enfonçaient dans lalande. – Tenez votre cheval plus à droite, Monsieur, et ne craignezpas de peser sur moi ! Le chemin va bientôt s’effacer, et ilforme ici une traîtresse de courbe presque insensible. Dansquelques minutes, il sera nuit, et nous n’aurons pas la possibilitéde nous orienter en nous retournant pour regarder leTaureau rouge. Heureusement que laBlanche connaît le chemin par où elle a passé comme unchien de chasse connaît sa voie. Bien des fois, en m’en revenantdes foires et des marchés, le sommeil m’a pris sur ma selle, et jen’en suis pas moins pour ça bien arrivé, comme si j’avais sifflétout le temps, pour me distraire, la chanson de M. de Matignon,l’esprit alerte et les yeux ouverts.
– N’était-ce pas là un peu imprudent ? – lui dis-je ;– car, voyageant de nuit dans des routes peu fréquentées, commecelle-ci, par exemple, ne vous exposiez-vous pas à être attaqué àl’improviste par quelques misérables vauriens, comme il en rôdesouvent le soir dans les campagnes isolées ; surtout si vousavez l’habitude de porter une ceinture de cuir aussi enflée quecelle que je vous vois autour des reins ?
– Je ne dis pas que non, Monsieur, – répondit-il. – Mais à lagrâce de Dieu, après tout ! Il est des moments où, si solidequ’on soit, après avoir bu sous dix tentes différentes dans unefoire et s’être égosillé pour faire le marché d’une dizaine debœufs, la fatigue vous prend et vous assomme, et on dormirait surle clocher de Colomby, par une ventée Saint-François ; à plusforte raison sur la Blanche, qui a l’allure moelleusecomme le mouvement d’un ber, et le pied sûr. Mais pour cequi est des mauvais gars dont vous parlez, c’est bien certainqu’ils eussent pu me jouer quelque vilain tour s’ils m’avaientsurpris ronflant sur ma selle comme au sermon de notre curé.Heureusement que la Blanche n’a jamais avisé de ruinesuspecte, dans le clair de lune ou dans l’ombre, qu’elle n’aithenni à couvrir le bruit d’un moulin ! Allez ! j’étaistoujours à temps sur la défensive et prêt à donner le compte auxplus malins qui seraient venus me tarabuster !
– Et vous l’avez donné quelquefois, – lui demandai-je, – carj’ai ouï dire que les routes étaient bien loin d’être sûres dans cepays ?
– Oh ! deux ou trois petites fois, Monsieur, – répondit-il,– des bagatelles qui ne valent pas la peine qu’on en parle ;un ou deux coups de bâton par-ci, par-là, qui faisaient piauler mescoquins comme un chien qu’on fouette dans un carrefour. Mais jamaisde raclée complète ! Ils ne l’attendaient pas ; ou ilsdécampaient, ou ils tombaient à terre comme un paquet de lingesale, et c’était le meilleur parti qu’ils avaient à prendre, car jen’ai jamais pu frapper un homme à terre… et la Blanchesautait par-dessus ! Mais de cela il y a maintenant desannées ; c’était dans le temps de la bande du fameux Lemaire,qui a été guillotiné à Caen, de ces soi-disant marchands decuillers d’étain qui ont bouté le feu à plus d’une ferme… À présentles routes sont tranquilles, et peut-être, hors celle-ci, à causede la lande, n’y en a-t-il pas une seule dans toute la Manche où ilfaille, comme j’ai vu, dans un temps, quand on y passait, sehausser sur les étriers pour regarder par-dessus les haies et faireun nœud de plus à la lanière de son bâton autour de son bras.
– Et voyagez-vous souvent dans ces parages ? – luidemandai-je encore, ayant bien soin de régler le pas de mon chevalsur le pas du sien.
– Cinq à six fois par an, Monsieur, – dit-il. – J’y fais matournée. J’y viens, de fondation, à la foire Saint-Michel deCoutances, à la Crottée, aux gros marchés de Créance, et il y en adeux en été et deux en hiver. Voilà à peu près tout, sauf erreur.Comme vous voyez, je ne suis pas bien grand coutumier decette route-ci. Mes affaires sont de l’autre côté, du côté de Caenet de Bayeux, où je vais vendre aux Augerons de ce haut pays desbœufs qu’ils conduisent à Poissy, et qui sortent, comme tous ceuxqu’ils y mènent, de nos herbages du bas Cotentin, et non pas deleur vallée d’Auge, dont ils sont si fiers.
– Je vois que vous êtes – lui dis-je, souriant de sonpatriotisme d’éleveur – un herbager de la pointe de notrepresqu’île ; car, quoique vous m’ayez pris pour étranger etque j’aie perdu l’accent qui dit à l’oreille d’un autre qu’on estson compatriote, je suis cependant du pays, et, si mon oreille n’apas oublié autant que ma langue les sons qui me furent familiersautrefois, vous devez être, à votre manière de parler, du côté deSaint-Sauveur-le-Vicomte ou de Briquebec.
– Juste comme bon poids ! – s’écria-t-il avec une explosionde gaieté causée par l’idée que j’étais son compatriote, – vousavez mis la main sur le pot aux roses, mon cher monsieur !Vère ! je suis du côté de Saint-Sauveur-le-Vicomte, car jetiens à bail la grosse ferme du Mont-de-Rauville, qui, comme vousle savez, puisque vous êtes du pays, est entre Saint-Sauveur etValognes. Je suis herbager et fermier, comme l’ont été tous lesmiens, honnêtes vestes rousses de père en fils, et comme le serontmes sept garçons, que Dieu les protège ! La race desTainnebouy doit tout à la terre, et ne s’occupera jamais que de laterre, du moins du vivant de maître Louis, car les enfants ontleurs lubies. Qui peut répondre de ce qui doit survenir après quenous sommes tombés ?… »
Il dit ces derniers mots presque avec mélancolie. Je louaibeaucoup l’honnête Cotentinais de cette résolution intelligente etcourageuse, que malheureusement on ne trouve plus guère parmi lesfermiers de nos provinces enrichis par l’agriculture. Moi qui croisque les sociétés les plus fortes, sinon les plus brillantes, viventd’imitation, de tradition, des choses reprises à la même place oùle temps les interrompit ; moi, enfin, qui me sens plus degoût pour le système des castes, malgré sa dureté, que pour lesystème de développement à fond de train de toutes les facultéshumaines, et qui, d’un autre côté, admirais l’aisance, lafranchise, l’attitude du corps et de l’âme, cet aplomb, cettesimplicité, toutes ces virilités qui circulaient noblement etpaisiblement en cet homme, je trouvais qu’il avait doublementraison de vouloir que ses enfants ne fussent que ce qu’il était etrien de plus.
Je vis bien que cette grosse tête, placée sur de si robustesépaules et solide comme le créneau qui couronne une tour, nes’était pas laissée lézarder par ces fausses idées qui courent lemonde et qu’il avait dû entendre souvent exprimer dans les foireset les marchés où il allait. C’était un homme de l’ancien temps.Quand il avait parlé de Dieu, il avait mis la main sans affectationà son chapeau et l’avait soulevé. La nuit n’était pas si bien venueque je n’eusse très bien discerné ce geste muet. Tout en nousavançant dans la lande, cerclée d’une brume mobile qui venait versnous peu à peu sous une lune froide et voilée, je repris laconversation, que mes réflexions sur le sens droit de mon compagnonavaient un instant suspendue.
« Ma foi ! – lui dis-je en regardant autour de moi, car lebrouillard n’était pas encore assez épais pour que nousn’aperçussions pas devant et à côté de nous à de grandes distances,– je suis fort disposé à vous croire, maître Louis Tainnebouy,quand vous exceptez des routes sûres de votre département cettelande de Lessay. Je suis, comme vous, un voyageur de nuit ;j’ai déjà bien couru, et en plus d’un pays, dans ma vie ; maisje n’ai jamais vu, que je me rappelle, d’endroit qui se prêtâtmieux à une attaque nocturne que celui-ci. Il n’y a pas d’arbres,il est vrai, derrière lesquels on puisse se cacher pour ajuster ousurprendre le voyageur, mais voilà des replis de terrain, desespèces de buttes derrière lesquelles un coquin peut se coucher àplat ventre pour éviter le regard de l’homme qui passe et luienvoyer un bon coup de fusil quand il est passé.
– Par l’oiseau de saint Luc, qui est le patron des bouviers, –dit l’honnête fermier, – vous seriez fort en devinailles,Monsieur, comme on dit chez nous. Vous avez deviné tout à l’heure,en m’entendant causer, que j’étais deSaint-Sauveur-le-Vicomte, et v’là que vous devinez maintenant ceque les sacrés bandits étaient usagés de faire, quand il yen avait dans ces parages. Vère, Monsieur, comme vous dites, ils seblottissaient derrière ces buttes, à la façon d’un lièvre au gîte,car il y a bien des places comme celle-ci dans la lande, qui estbossuée comme la vieille casserole de cuivre d’unmagnam[1] . Le plus souvent, s’ils étaient deux,ils se mettaient comme qui dirait l’un ici, l’autre là, et, aumoment où vous passiez, l’un se levait tout droit de sa butte etsautait à la bride de votre cheval, tandis que l’autre, qui sortaitaussi de sa cachette, vous empoignait la cuisse, et à eux deux ilsvous avaient bientôt démonté. Quelquefois ils ne faisaient pas tantde cérémonies : ils se contentaient de vous envoyer une charge deplomb en guise de coup de chapeau. Qui diable entendait le coup defusil dans ces espaces ? Tout au plus, de ce côté de la lande,la mère Giguet du Tauret rouge, qui se gardaitbien d’en souffler un mot, de peur de discréditer sa maison.
– Et une maison qui ne flaire pas comme baume ! l’ami, –repris-je. – On m’a dit à Coutances qu’il ne fallait pas trop s’yarrêter.
– Ce sont là des mauvais propos et des commérages, – repartitmaître Louis Tainnebouy, – une espèce de méchant renom qui tient auvoisinage de la lande et à la mine de l’auberge plus qu’à autrechose. Je connais la mère Giguet depuis plus de vingt ans,Monsieur. Son mari était boucher à Sainte-Mère-Église. Je lui aivendu plus d’une couple de bœufs qu’il m’a toujours bien payés,rubis sur l’ongle, comme on dit. Mais le malheur est entré dans samaison à la mort de sa fille, un beau brin de blonde, aux jouescomme son tablier d’incarnat des dimanches, morte à l’âge desnoces. Elle n’avait pas dix-huit ans quand Dieu la prit. Pauvrejeunesse ! De ce moment-là, la chance a tourné pour lesGiguet. Le père n’a plus eu le cœur à l’ouvrage. Il était toujourssi hargagne, qu’on disait partout qu’il avait une maladienoire. Pour noyer son chagrin, il s’adonna à l’eau-de-vie,et il a été promptement tourné. Quant à la mère, elle sécha surpied comme un arbre frappé aux racines. Elle n’avait pas de garçon,et saigner des bœufs et en laver les courées n’est pas unmétier qui convienne aux ciseaux ni aux mains d’une femme. Aussibien ferma-t-elle son étal et s’en vint-elle s’établir à vendre ducidre au Tauret rouge. De sorte – ajouta-t-ilavec un gros rire – qu’elle aura passé la moitié de sa vie ànourrir le monde, et l’autre moitié à l’abreuver. Pour ce qui estdes gens qui hantent sa maison, Monsieur, ils ressemblent à ceuxqui fréquentent les cabarets et les auberges. Ils ne sont ni mieuxni pis ; c’est comme partout : cinq mauvaises figures pour unebonne ! Quand on a un bouchon sur sa porte, ce n’est pas pourla fermer. Et d’ailleurs, quand il est gagné honnêtement, le sou ducoquin n’a pas plus de vert-de-gris que celui de l’honnête homme,n’est-il pas vrai, Monsieur ?… »
C’est ainsi que nous allions en devisant. Il y avait à peu prèsune heure que nous chevauchions dans la lande, et le brouillardavait fini par nous envelopper complètement de son réseau diaphane.La lune filtrait dans la vapeur une lumière pâle et incertaine.Tout en trottant, maître Louis Tainnebouy avait détaché les longesde cuir qui retenaient son manteau sur la croupe de son cheval etl’avait étendu de toute sa vaste ampleur autant sur sa monture quesur lui, si bien qu’on eût dit, dans cette brume, que le cavalieret le cheval ne faisaient plus qu’un seul être, bizarre etmonstrueux. Moi-même, j’avais resserré le mien autour de mon corpspour l’opposer à l’humidité qui pénétrait. Si nous avions gardé lesilence, nous eussions ressemblé à deux ombres comme le Dante endut voir errer dans les limbes de son Purgatoire. Les pas de noschevaux s’entendaient à peine sur cette lande qui en amortissait lebruit. Nous allions, et plus nous allions, plus nous devenionscommunicatifs, plus aussi j’avais occasion de remarquer combien surtoutes les questions mon compagnon l’herbager montrait de justesseet d’information, comme disent les Anglais… L’intelligencede cet homme fruste était aussi saine que son corps. Sesconnaissances étaient bornées, mais exactes. Ce qui s’était établidans cette excellente judiciaire y était entré sans l’aide desécoles, par les yeux, par la main, par l’expérience. Si donc il yavait parfois en lui de ces originelles manières de sentir qu’onappelle arriérées dans ce pauvre siècle de mouvement perpétuel etde gesticulation cérébrale, il ne les avait point, comme on eût pule croire, en raison de son infériorité relative de paysan. Surtous les terrains de la vie réelle, il aurait battu les plusmadrés, quand même on eût extrêmement élevé le terrain. Mélange deNormand et de Celte, car le voisinage de la Bretagne et de laNormandie a souvent versé des familles d’une province dans l’autre,il était le type le plus expressif que j’eusse vu de sa doublerace. À travers les formes un peu agrestes – qu’on me passe le mot: « un peu brunes » – de son langage, il transperçait de sagacitéfine et il éclatait de bon sens. Et puis, ce qui lui allaitsurtout, c’est qu’il était et restait toujours à sa place, qu’ilfaisait corps avec sa vie ; c’est qu’il s’ajustait, comme ungant à la main, à sa destinée. Toute chose doit sentir son fruit,disait Henri IV. Lui sentait le sien à pleines narines ; il seconformait sans le savoir aux préceptes de l’ami de Michaud. Cen’était qu’un morceau de pain d’orge, mais il était bon.
Tout à coup, à un de ces replis de terrain que nous nous étionssignalés, la jument de maître Louis Tainnebouy trébucha, etpeut-être serait-elle tombée s’il ne l’eût soutenue de sa mainvigoureuse et d’une bride épaisse. Mais quand elle se releva elleboitait.
« Sacre… ! – dit-il, et le juron que je n’ose écrire, ille lâcha tout au long avec une rondeur d’intonation qui ressembla àun coup de grosse caisse, – voilà la Blanche qui boite,maintenant ! Que le diable emporte la damnée lande ! Àquoi a-t-elle pu se blesser sur ce sol uni sans cailloux ? Ilfaut que je voie à cela, et tout àl’heure ! Bien des excuses, Monsieur ! – ajouta-t-il endégringolant plus qu’il ne descendit de son cheval. – Je méprisel’homme qui n’a pas soin de sa monture. Qu’est-ce que jedeviendrais sans la Blanche, la meilleure jument de lapresqu’île, sur laquelle je crève depuis sept ans tous lesbouillons du Cotentin ?… »
Je m’étais arrêté le voyant s’arrêter. Mais quand je le visvider l’étrier d’une jambe si leste, je crus que l’amour de laBlanche lui tournait complètement la tête. En effet,quoique la nuit ne fût pas noire et que la lune noyât sa blafardeclarté dans le brouillard, il aurait fallu pourtant être plusnyctalope que tous les chats qui aient jamais miaulé à la ported’une ferme à minuit pour distinguer ce qui se trouvait sous lesabot d’un cheval à une pareille heure. Mais, comme il avait causémon étonnement, il le dissipa aussi vite qu’il l’avait fait naître.Je le vis battre le briquet une seconde et tirer de la poche de sonmanteau à manches une petite lanterne d’écurie qu’il alluma. Aidéde la lueur de cette lanterne, il souleva, l’un après l’autre, lespieds de son cheval, et il s’écria que le pied de devant étaitdéferré !
« Et peut-être depuis longtemps, – ajouta-t-il en répétantl’observation qu’il avait déjà faite ; – car sur ce solpoussiéreux on perdrait les quatre fers de son cheval qu’on ne s’enapercevrait pas ! Il est probable que c’est de ce pied-là quela bête se sera piquée. Seulement, – fit-il inquiet, – je ne voisrien. »
Et il approchait sa lanterne, et il regardait la corne ducheval, comme un maréchal-ferrant l’aurait fait :
« Je ne vois rien, ni sang, ni enflure, et cependant la pauvrebête pose à peine le pied à terre et paraît diantrementsouffrir ! »
Il la prit au défaut du mors et la fit marcher en l’attirant àlui. Mais la jument, si fringante il n’y avait qu’un moment,boitait d’une façon lamentable, et vraiment il y avait raison decraindre qu’elle ne pût continuer son chemin.
« Nous voilà bien ! – dit-il encore, mais avec l’accentd’une contrariété que je comprenais, et que même je commençais àpartager, – nous voilà bien, à mittan de la lande, avec uncheval qui boite, et sans âme qui vive, ni maison, ni rien, à deuxlieues à la ronde, et un fier bout de route à faire encore !La première forge que nous trouverons est à un quart de lieue de laHaie-du-Puits. C’est amusant ! Qu’allons-nous devenir ?Le diable m’emporte si je le sais ! Je n’ai pas d’envie demettre la Blanche sur la litière pour une quinzaine, carc’est le Ier du mois prochain la Toussaint, à Bayeux, une fameusefoire qui dure trois jours et qui n’a pas sa pareille d’ici laChandeleur ! »
Et, toujours armé de sa lanterne, il tira à lui la jument, objetde ses plaintes ; mais la bête éclopée pouvait à peine setraîner.
« Ma fingue ! Monsieur, – finit-il par me dire, comme unhomme qui prend une résolution, – m’est avis qu’à présent noscaravanes sont terminées et qu’il serait sage à vous de me quitteret de vous en aller tout seul, car le temps n’est pas beau et lanuit est froide, comme si l’air était plein d’aiguilles. Vous êtesp’t-être pressé d’arriver… Chacun a ses affaires. Vous ne devez passouffrir du retardement des miennes. Moi, j’ai mis dans ma têted’aller à pied jusqu’à la Haie-du-Puits. J’arriverai, Dieu saitquand, c’est vrai… , demain matin. Mais je suis accoutumé à lapeine. J’en ai vu de grises dans ma vie. J’ai passésouvent la nuit sous Garnetot ou sous Aureville, enfoncé dans lavase du marais jusqu’à la ceinture, pour avoir le plaisir de tuerles canards sauvages et les sarcelles. Ce n’est donc pas une oudeux lieues dans le buhan qui me font bien peur… ,d’autant que Jeannine a doublé la houppelande de son homme commeune ménagère qui aime mieux lui mettre une tranche de jambon sur legril et lui verser un bon pot de cidre que de lui faire de latisane, quand il revient de toutes ses courses à la maison. »
Mais je l’assurai que je ne le laisserais pas ainsi tout seuldans l’embarras après avoir voyagé de si bonne amitié aveclui ; que mes affaires, en fin de compte, n’étaient pas pluspressées que les siennes, peut-être moins… et qu’un peu debrouillard ne m’avait jamais non plus épouvanté.
« Tenez, – lui dis-je, – maître Louis Tainnebouy, arrêtons-nousun moment. Nous sifflerons nos chevaux et nous fumerons un peu pourconjurer les âcres vapeurs de la nuit. Peut-être qu’après un tempsde repos vous pourrez remonter sur votre bête, puisque vous nevoyez, dites-vous, ni plaie ni enflure à son pied.
– Je crains bien, – dit-il d’un air songeur et en hochant latête – que je ne puisse remonter c’te nuit sur la Blanche,si c’est ce que je crais qui la tient.
– Et que croyez-vous donc, maître Louis ? – lui demandai-jeen voyant, à la clarté de la lanterne, un nuage couvrir ses traitsfrancs et hardis où la gaieté brillait d’ordinaire.
– Ma finguette ! – fit-il en se grattant l’oreille comme unhomme qui éprouve une petite anxiété, – j’ ne suis pas très enclinà vous le dire, Monsieur, car vous allez p’t-être vous moquer demoi. Mais si c’est la vérité, pourquoi la tairais-je ? Unerisée n’est qu’une risée, après tout ! Notre curé répète sanscesse que ça fait toujours du bien de se confesser, et, pour monpropre compte, j’ai r’marqué que quand j’ai eu quéque poids surl’esprit et que je l’ai dit à Jeannine, la tête sur la taie del’oreiller, j’ai eu l’esprit plus soulagé le lendemain. D’ailleurs,vous êtes du pays et v’ n’êtes pas sans avoir entendu parler decertaines choses avérées parmi nous autres herbagers et fermiers…comme, par exemple, des secrets qu’ont d’aucunes personnes et qu’onappelle des sorts parmi nous.
– Certes ! oui, j’en ai entendu parler, – lui dis-je, – etmême beaucoup dans mon enfance. J’ai été bercé avec ces histoires…Mais je croyais que tous ces secrets-là étaient perdus.
– Perdus, Monsieur ! – fit-il rassuré en voyant que je necontestais pas la possibilité du fait, mais son existence actuelle,– non, Monsieur, ces secrets-là n’ont jamais été perdus, etprobablement ils ne se perdront jamais, tant que j’aurons dans lepays de ces garnements de bergers qui viennent on ne sait d’où etqui s’en vont un beau jour comme ils sont venus, et à qui il fautdonner du pain à manger et des troupeaux à conduire si on ne veutpas voir toutes les bêtes de ses pâturages crever comme des ratsbourrés d’arsenic. »
Maître Tainnebouy ne m’apprenait là que ce que je savais. Il y adans la presqu’île du Cotentin (depuis combien de temps ? onl’ignore) de ces bergers errants qui se taisent sur leur origine etqui se louent pour un mois ou deux dans les fermes, tantôt plus,tantôt moins. Espèces de pâtres bohémiens, auxquels la voix dupeuple des campagnes attribue des pouvoirs occultes et laconnaissance des secrets et des sortilèges. D’oùviennent-ils ? où vont-ils ? Ils passent. Sont-ils lesdescendants de ces populations de Bohême qui se sont dispersés surl’Europe dans toutes les directions, au Moyen Âge ? Rien nel’annonce dans leur physionomie ni dans la conformation de leurstraits. C’est une population blonde aux cheveux presque jaunes, auxyeux gris clair ou verts, de haute taille, et qui a gardé tous lescaractères des hommes venus autrefois du Nord sur leurs barquesd’osier. Par une singulière anomalie, ces hommes, qui, selon mesincertaines et tremblantes lumières, doivent être une branche deNormands modifiés avec des éléments inconnus, n’ont ni l’âpre goûtau travail, ni la prévoyance profonde, ni le génie pratique de leurrace. Ils sont fainéants, contemplatifs, mous à la besogne, commes’ils étaient les fils d’un brûlant soleil qui leur coula ladissolvante paresse dans les membres avec la chaleur de ses rayons.Mais d’où qu’ils soient issus, du reste, ils ont en eux ce qui agitle plus puissamment sur l’imagination des populations ignorantes etsédentaires : ils sont vagabonds et mystérieux. Bien des fois on aessayé de les bannir des paroisses. Ils s’en sont allés, puis sontrevenus. Tantôt solitaires, tantôt en troupe de cinq à six, ilsrôdent çà et là, en proie à une oisiveté qu’ils n’occupent jamaisque d’une manière, c’est-à-dire en conduisant quelques troupeaux demoutons le long du revers des fossés, ou les bœufs de quelqueherbager d’une foire à une autre. Si par hasard un fermier lesexpulse durement de son service ou ne veut plus les employer, ilsne disent mot, courbent la tête et s’éloignent ; mais un doigtlevé, en se retournant, est leur seule et sombre menace ; etpresque toujours un malheur, soit une mortalité parmi les bestiaux,soit les fleurs de tout un plant de pommiers brûlées dans une nuit,soit la corruption de l’eau des fontaines, vient bientôt suivre lamenace du terrible et silencieux doigt levé.
« Et vous pensez donc – dis-je à mon Cotentinais – qu’on auraitbien pu jeter un sort sur votre jument, maître LouisTainnebouy ?
– J’en ai l’idée, – fit-il en réfléchissant et en donnant unrevers de la main à son chapeau, qu’il poussa par là sur sonoreille, – j’en ai l’idée, Monsieur. C’est la vérité, et voicipourquoi. Il y avait hier au marché de Créance, dans le cabaret oùj’étais, justement un de ces misérables bergers, la teigne du pays,qui s’en vont en se louant à tous les maîtres. Il était accroupidans les cendres de l’âtre et faisait chauffer un godet de cidredoux pendant que je finissais un marché avec un herbager de Carente(Carentan). Je venions de nous taper dans la main, quand monacheteur me dit qu’il avait besoin de quelqu’un pour conduire sesbœufs à Coutances (il allait voir, lui, un de ses oncles malade àMuneville-le-Bengar, et c’est alors que le berger, quis’acagnardait et buvait au bord de l’âtre, se proposa. « Qui es-tu,toi, pour que je te confie mes bêtes ? – fit l’herbager. – Simaître Tainnebouy te connaît et répond pour toi, je ne demande pasmieux que de te prendre. Répondez-vous du gars, maître Louis ?» – « Ma fé, – dis-je à l’herbager, – prenez-le si vous v’lez, maisj’ m’en lave les mains comme Ponce Pilate ; j’ me soucie pasd’encourir des reproches s’il arrivait quéque malencontre à vosbestiaux. Qui cautionne paye, dit le proverbe, et je ne cautionnepoint qui je ne connais pas. » – « Alors, va trouver un autremaître ! » a dit le Carentinais, et ça a été tout. Eh bien, àprésent, je me rappelle que le berger m’a jeté, de dessous lemanteau de la cheminée, un diable de regard, noir comme le péché,et que je l’ai trouvé qui rôdait du côté de l’écurie quand j’ai étépour prendre la Blanche et partir ! »
Rien, au fond, n’était plus admissible que ce récit de maîtreTainnebouy. Pour expliquer l’accident arrivé à son cheval, iln’était pas besoin de creuser jusqu’à l’idée d’un maléfice. Leberger, poussé par le ressentiment, avait pu introduire quelquecorps blessant dans le sabot du cheval pour se venger de sonmaître, comme ce cruel enfant corse (on dit Napoléon) qui enfonçaavec son doigt une balle de carabine dans l’oreille du chevalfavori de son père, parce que son père lui avait infligé unecorrection. Seulement, ce qui pour mon Cotentinais révélaitl’influence du démon dans toute cette affaire, c’est que laBlanche boitait sans blessure ou motif apparent de boiter.Il avait déposé sa lanterne à terre, sur un petit tertre qui setrouvait là, et il chargeait sa pipe en regardant sa jument, qui,comme tous les animaux souffrants, abaissait d’instinct sonintelligente tête vers la partie de son corps qui la faisaitsouffrir. J’étais descendu de mon cheval à mon tour, et je roulaisentre mes doigts les feuilles du maryland que j’allais convertir encigarettes. Le froid piquait, de plus en plus vif.
« C’est dommage – dis-je en jetant les yeux sur le sol dénudé detout et où le vent d’ouest n’avait pas seulement roulé une branched’arbre – que nous n’ayons pas quelque branche de bois mort commeon en trouve parfois d’éparses sur la terre. Nous pourrions allumerune flambée pendant que votre jument se repose et nous réchaufferle bout des doigts.
– Ah ! ben oui ! du bois mort, dans cette lande, –fit-il, – c’est comme du bois vert ! On ne trouve pas plusl’un que l’autre ; et nous n’avons qu’à souffler dans nosdoigts pour les réchauffer. Quand les Chouans tenaient, par lesnuits claires, leurs conseils de guerre là où nous sommes, ilsétaient obligés d’apporter à dos d’homme le bois qu’ils avaientcoupé, pour faire du feu, dans le taillis des Patriotes. »
Ce mot de Chouans, jeté là en passant comme un souvenir dehasard par cette énergique veste rousse qui avait peut-être, danssa jeunesse, fait le coup de fusil par-dessus la haie avec eux,évoqua en ce moment, aux yeux de mon esprit, ces fantômes du tempspassé devant lesquels toute réalité présente pâlit et s’efface. Jevenais précisément d’une ville où la guerre des Chouans a laisséune empreinte profonde. Personne, quand j’y passai, n’y avaitoublié encore le sublime épisode dont elle avait été le théâtre en1799, cet audacieux enlèvement par douze gentilshommes, dans uneville pleine de troupes ennemies, du fameux Des Touches,l’intrépide agent des princes, destiné à être fusillé le lendemain.Comme on ramasse quelques pincées de cendre héroïque, j’avaisrecueilli tous les détails de cette entreprise, sans égale parmiles plus merveilleuses crâneries humaines. Je les avais recueillislà où, pour moi, gît la véritable histoire, non celle des cartonset des chancelleries, mais l’histoire orale, le discours, latradition vivante qui est entrée par les yeux et les oreilles d’unegénération et qu’elle a laissée, chaude du sein qui la porta et deslèvres qui la racontèrent, dans le cœur et la mémoire de lagénération qui l’a suivie. Encore sous l’empire des impressions quej’avais éprouvées, rien d’étonnant que ce nom de Chouans, prononcédans les circonstances extérieures où j’étais placé, réveillât enmoi de puissantes curiosités assoupies.
« Est-ce que vous auriez fait la guerre des Chouans ? –demandai-je à mon compagnon, espérant que j’allais avoir une pagede plus à ajouter aux Chroniques de cette guerre nocturne deCatérans bas-normands, qui se rassemblaient aux cris des chouetteset faisaient un sifflet de guerre de la paume de leurs deuxmains.
– Nenni pas, Monsieur, – me répondit-il après avoir allumé sapipe et l’avoir coiffée d’une espèce de bonnet de cuivre, attaché àune chaînette du même métal qui tenait au tuyau. –Nenni-da !J’étais trop jeune alors ; je n’étais qu’un marmot bon àfouetter. Mais mon père et mon grand-père, qui ont toujours été unpeu de la vache à Colas, ont chouannédans le temps comme leurs maîtres. J’ai même un de mes oncles qui aété blessé de deux chevrotines dans le pli du bras, au combat de laFosse, auprès de Saint-Lô, sous M. de Frotté. C’était un joyeuxvivant que mon oncle, qui jouait du violon comme un meunier etaimait à faire pirouetter les filles. J’ai ouï dire à mon oncle quesa blessure, le soir même du combat, ne l’empêcha pas de jouer deson violon à ses camarades, dans une grange, pas bien loin del’endroit où le matin on s’était si fort capuché. Ons’attendait à voir les Bleus dans la nuit, mais on sautait tout demême, comme s’il n’y avait eu dans le monde que des cotillonscourts et de beaux mollets ! Les fusils chargés ne dormaientque d’un œil dans un coin de la grange. Mon enragé et joyeuxcompère d’oncle tenait son violon de son bras blessé et saignant,et il jouait gaiement, comme le vieux ménétrier Pinabel, dans un deses meilleurs soirs, malgré le diable d’air que lui jouait, à luisa blessure. Savez-vous ce qui arriva, Monsieur ? Son brasresta toute sa vie dans la position qu’il avait prise pour jouercette nuit-là ; il ne put l’allonger jamais. Il fut cloué parles chevrotines des Bleus dans cette attitude de ménétrier qu’ilavait tant aimée pendant sa jeunesse, et jusqu’à sa mort, bienlongtemps après, il n’a plus été connu à la ronde que sous lesurnom de Bras-de-Violon… »
Enchanté d’une parenté aussi honorable et qui semblait mepromettre les récits que je désirais, je poussai mon Cotentinais àme raconter ce qu’il savait de la guerre à laquelle ses pèresavaient pris une part si active. Je l’interrogeai, je le pressai,j’essayai de lever une bonne contribution sur les souvenirs de sonenfance, sur toutes les histoires qu’il avait dû entendre raconter,au coin du feu, pendant la veillée d’hiver, quand il se chauffaitsur son escabeau, entre les jambes de son père. Mais, ôdésappointement cruel, et triste preuve de l’impuissance de l’hommeà résister au travail du temps dans nos cœurs, maître LouisTainnebouy, fils de Chouan, neveu de cet héroïqueBras-de-Violon, le blessé de la Fosse,qui aurait mérité d’ouvrir la tranchée à Lérida, avait à peu prèsoublié, s’il l’avait su jamais, tout ce qui, à mes yeux,sacrait ses pères. Hormis ces faits généraux et notoires,qui m’étaient aussi familiers qu’à lui, il n’ajouta pas l’obole duplus petit renseignement à mes connaissances sur une époque aussiintéressante à sa manière que l’époque de 1745, en Écosse, après lagrande infortune de Culloden. On sait que tout ne fut pas dit aprèsCulloden, et qu’il resta encore dans les Highlands plusieurspartisans en kilt et en tartan, qui continuèrent, sans réussir, lecoup de feu, comme les Chouans à la veste grise et au mouchoir nouésous le chapeau le continuèrent dans le Maine et la Normandie aprèsque la Vendée fut perdue. Ce que j’aurais voulu, c’est qu’au moinsle souvenir de cette guerre eût laissé une étincelle des passionsde ses pères dans l’âme du neveu deBras-de-Violon. Or, je dois le dire,j’eus beau souffler dans cette âme l’étincelle que je cherchais, jene la trouvai pas. Le Temps, qui nous use peu à peu de sa main develours, a une fille plus mauvaise que lui : c’est la Légèretéoublieuse. D’autres intérêts, d’un ordre moins élevé mais plus sûr,avaient saisi de bonne heure l’activité de maître Tainnebouy. Lapolitique, pour ce cultivateur occupé de ses champs et de sesbestiaux, se trouvait trop hors de sa portée pour n’être pas unobjet fort secondaire dans sa vie. À ses yeux de paysan, lesChouans n’étaient que des réveille-matin un peutrop brusques, et il était plus frappé de quelques faits demaraudage, de quelques jambons qu’ils avaient dépendus de lacheminée d’une vieille femme, ou d’un tonneau qu’ils avaient mis àdalle dans une cave, que de la cause pour laquelle ilssavaient mourir. Dans le bon sens de maître Louis, la Chouanneriequi n’avait pas réussi était peut-être une folie de la jeunesse deses pères. Conscrit de l’Empire, à qui il avait fallu dix millefrancs pour se racheter de la coupe réglée des champs de bataille,un tel souvenir l’animait plus contre Bonot – commedisaient les paysans, qui vous dépoétisaient si bien le nom qui ale plus retenti sur les clairons de la gloire – que la mort dugénéral de son oncle, ce Frotté, à l’écharpe blanche, tué par lefusil des gendarmes, avec un sauf-conduit sur le cœur !
Cependant, quand il eut fumé sa pipe et qu’il eut regardé encoreune fois sous le pied déferré de sa jument, maître Tainnebouy parlade se mettre en route, que bien que mal, et de gagner comme nouspourrions la Haie-du-Puits. L’heure, au pied ailé, volait toujoursà travers nos accidents et nos propos, et la nuit s’avançaitsilencieuse. La lune, alors dans son premier quartier, étaitcouchée. Comme l’aurait dit Haly dans L’Amourpeintre, il faisait noir autant que dans un four, et nulleétoile ne montrait le bout de son nez. Nous gardâmes la lanterneallumée, dont les rais tremblants produisaient l’effet d’une queuede comète dans la vapeur fendue du brouillard. Bientôt même elles’éteignit, et nous fûmes obligés de marcher à pied, cahin-caha,tirant péniblement nos chevaux par la bride et n’y voyant goutte.La situation, dans cette lande suspecte, ne laissait pas que d’êtrepérilleuse ; mais nous avions le calme de gens qui ont sousleur main des moyens de résistance et dans leur cœur la fermevolonté, si l’occasion l’exigeait, de s’en servir. Nous allionslentement, à cause du pied malade de la Blanche, et aussià cause des grosses bottes que nous traînions. Si nous noustaisions un moment, ce qui me frappait le plus dans ces flots debrouillard et d’obscurité, c’était le mutisme morne des airschargés. L’immensité des espaces que nous n’apercevions pas serévélait par la profondeur du silence. Ce silence, pesant au cœuret à la pensée, ne fut pas troublé une seule fois pendant leparcours de cette lande, qui ressemblait, disait maître Tainnebouy,à la fin du monde, sice n’est, de temps à autre, par le bruit d’ailes de quelque hérondormant sur ses pattes, que notre approche faisait envoler.
Nous ne pouvions guères, dans une obscurité aussi complète,apprécier le chemin que nous faisions. Cependant des heuresretentirent à un clocher qui, à en juger par la qualité du son,nous parut assez rapproché. C’était la première fois que nousentendions l’heure depuis que nous étions dans la lande ; nousarrivions donc à sa limite.
L’horloge qui sonna avait un timbre grêle et clair qui marquaminuit. Nous le remarquâmes, car nous avions compté l’un et l’autreet nous ne pensions pas qu’il fût si tard. Mais le dernier coup deminuit n’avait pas encore fini d’osciller à nos oreilles, qu’à unpoint plus distant et plus enfoncé dans l’horizon nous entendîmesrésonner non plus une horloge de clocher, mais une grosse cloche,sombre, lente et pleine, et dont les vibrations puissantes nousarrêtèrent tous les deux pour les écouter.
« Entendez-vous, maître Tainnebouy ? – dis-je un peu ému,je l’avoue, de cette sinistre clameur d’airain dans la nuit, – onsonne à cette heure : serait-ce le feu ?
– Non, – répondit-il, – ce n’est pas le feu. Le tocsin sonneplus vite, et ceci est lent comme une agonie. Attendez ! voilàcinq coups ! en voilà six ! en voilà sept ! huit etneuf ! C’est fini, on ne sonnera plus.
– Qu’est-ce que cela ? – fis-je. – La cloche à cetteheure ! C’est bien étrange. Est-ce que les oreilles nouscorneraient, par hasard ?…
– Vère ! étrange en effet, mais réel ! – répondit,d’une voix que je n’aurais pas reconnue, si je n’avais pas été sûrque c’était lui, maître Louis Tainnebouy, qui marchait à côté demoi dans la nuit et le brouillard ; – voilà la seconde fois dema vie que je l’entends, et la première m’a assez porté malheurpour que je ne puisse plus l’oublier. La nuit où je l’entendis,Monsieur, il y a des années de ça, c’était de l’autre côté deBlanchelande, et minute pour minute, à cette heure-là, mon cherenfant, âgé de quatre ans et qui semblait fort comme père et mère,mourait de convulsions dans son berceau. Que m’arrivera-t-il cettefois ?
– Qu’est donc cette cloche de mauvais présage ? – dis-je àmon Cotentinais, dont l’impression me gagnait.
– Ah ! – fit-il, – c’est la cloche de Blanchelande quisonne la messe de l’abbé de La Croix-Jugan.
– La messe, maître Tainnebouy ! – m’écriai-je. –Oubliez-vous que nous sommes en octobre, et non pas à Noël, endécembre, pour qu’on sonne la messe de minuit ?
– Je le sais aussi bien que vous, Monsieur, – dit-il d’un tongrave ; – mais la messe de l’abbé de La Croix-Jugan n’est pasune messe de Noël, c’est une messe des Morts, sans répons et sansassistance, une terrible et horrible messe, si ce qu’on en rapporteest vrai.
– Et comment peut-on le savoir, – repartis-je, – si personne n’yassiste, maître Louis ?
– Ah ! Monsieur, – dit le fermier du Mont-de-Rauville, –voici comment j’ai entendu qu’on le savait. Le grand portail del’église actuelle de Blanchelande est l’ancien portail de l’abbaye,qui a été dévastée pendant la Révolution, et on voit encore dansses panneaux de bois de chêne les trous qu’y ont laissés les ballesdes Bleus. Or, j’ai ouï dire que plusieurs personnes quitraversaient de nuit le cimetière pour aller gagner un chemin d’ifsqui est à côté, étonnées de voir ces trous laisser passer de lalumière à une telle heure et quand l’église est fermée à clef, ontguetté par là et ont vu c’te messe, qu’elles n’ont jamais eu latentation d’aller regarder une seconde fois, je vous enréponds ! D’ailleurs, Monsieur, ni vous ni moi ne sommes dansles vignes ce soir, et nous venons d’entendre parfaitement les neufcoups de cloche qui annoncent l’Introïbo. Il y a vingt ans que toutBlanchelande les entend comme nous, à des époquesdifférentes ; et dans tout le pays il n’est personne qui nevous assure qu’il vaut mieux dormir et faire un mauvais somme qued’entendre, du fond de ses couvertures, sonner la messe nocturne del’abbé de La Croix-Jugan !
– Et quel est cet abbé de La Croix-Jugan, maître Tainnebouy, –repris-je, – lequel se permet de dire la messe à une heure aussiindue dans toute la catholicité ?
– Ne jostez pas ! Monsieur, – répondit maîtreLouis. – Il n’y a pas de risée à faire là-dessus. C’était unecréature qui en a rendu d’autres aussi malheureuses et criminellesqu’elle était. Vous me parliez des Chouans il n’y a qu’une minute,Monsieur ; eh bien ! il paraît qu’il avait chouanné, toutprêtre qu’il fût, car il était moine à l’abbaye de Blanchelandequand l’évêque Talaru, un débordé qui s’est bien repenti depuis,m’a-t-on conté, et qui est mort comme un saint en émigration, yvenait faire les quatre coups avec les seigneurs desenvirons ! L’abbé de La Croix-Jugan avait pris sans doute,dans la vie qu’on menait lors à Blanchelande, de ces passions et deces vices qui devaient le rendre un objet d’horreur pour les hommeset pour lui-même, et de malédiction pour Dieu. Je l’ai vu, moi, en18… , et je puis dire que j’ai vu la face d’un réprouvé qui vivaitencore, mais comme s’il eût été plongé jusqu’au creux de l’estomacen enfer. »
Ce fut alors que je demandai à mon compagnon de voyage de meraconter l’histoire de l’abbé de La Croix-Jugan, et le brave hommene se fit point prier pour me dire ce qu’il en savait. J’aitoujours été grand amateur et dégustateur de légendes et desuperstitions populaires, lesquelles cachent un sens plus profondqu’on ne croit, inaperçu par les esprits superficiels, qui necherchent guères dans ces sortes de récits que l’intérêt del’imagination et une émotion passagère. Seulement, s’il y avaitdans l’histoire de l’herbager ce qu’on nomme communément dumerveilleux (comme si l’envers, le dessous de toutes les choseshumaines n’était pas du merveilleux tout aussi inexplicable que cequ’on nie, faute de l’expliquer !), il y avait en même tempsde ces évènements produits par le choc des passions oul’invétération des sentiments, qui donnent à un récit, quel qu’ilsoit, l’intérêt poignant et immortel de ce phénix des radoteursdont les redites sont toujours nouvelles, et qui s’appelle le cœurde l’homme. Les bergers dont maître Tainnebouy m’avait parlé, etauxquels il imputait l’accident arrivé à son cheval, jouaient aussileur rôle dans son histoire. Quoique je ne partageasse pas toutesses idées à leur égard, cependant j’étais bien loin de lesrepousser, car j’ai toujours cru, d’instinct autant que deréflexion, aux deux choses sur lesquelles repose en définitive lamagie, je veux dire : à la tradition de certains secrets,comme s’exprimait Tainnebouy, que des hommes initiés se passentmystérieusement de main en main et de génération en génération, età l’intervention des puissances occultes et mauvaises dans lesluttes de l’humanité. J’ai pour moi dans cette opinion l’histoirede tous les temps et de tous les lieux, à tous les degrés de lacivilisation chez les peuples, et, ce que j’estime infiniment plusque toutes les histoires, l’irréfragable attestation de l’Égliseromaine, qui a condamné, en vingt endroits des actes de sesConciles, la magie, la sorcellerie, les charmes, non comme chosesvaines et pernicieusement fausses, mais comme choses RÉELLES, etque ses dogmes expliquaient très bien. Quant à l’intervention depuissances mauvaises dans les affaires de l’humanité, j’ai encorepour moi le témoignage de l’Église, et d’ailleurs je ne crois pasque ce qui se passe tout à l’heure dans le monde permette aux plusrécalcitrants d’en douter… Je demande qu’on me passe ces gravesparoles, attachées un peu trop solennellement peut-être aufrontispice d’une histoire d’herbager, racontée de nuit dans unelande du Cotentin. Cette histoire, mon compagnon de route me laraconta comme il la savait, et il n’en savait que les surfaces.C’était assez pour pousser un esprit comme le mien à en pénétrerplus tard les profondeurs. Je suis naturellement haïsseurd’inventions. J’aurais pu, la mémoire fraîchement imbibée dulangage de maître Tainnebouy, écrire, quand nous fûmes arrivés à laHaie-du-Puits, tout ce qu’il m’avait raconté, nais je passai montemps à y songer, et c’est ce que j’en puis dire de mieux.Aujourd’hui que quelques années se sont écoulées, m’apportant toutce qui complète mon histoire, je la raconterai à ma manière, qui,peut-être, ne vaudra pas celle de mon herbager cotentinais.Donnera-t-elle au moins à ceux qui la liront la même volupté desongeries que j’eus à en ruminer dans ma pensée les évènements etles personnages, le reste de cette nuit-là, le coude appuyé sur unemauvaise table d’auberge, entre deux chandelles qui coulaientdevant une braise de fagot flambé, au fond d’une bourgadesilencieuse et noire, « dans laquelle je ne connaissais pas un chat», aurait dit maître Louis Tainnebouy, – expression qui, parparenthèse, m’a toujours paru un peu trop gaie pour signifier unechose aussi triste que l’isolement !
