Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et autres contes merveilleux

IV

A cette époque, Mirande accomplissait sadix-septième année. Elle était belle et bien formée. Un air depureté, d’innocence et de candeur lui faisait comme un voile. Lalongueur de ses cils qui mettaient une grille sur ses prunellesbleues, la petitesse enfantine de sa bouche, donnaient l’idée quele mal ne trouverait guère d’issue pour entrer en elle. Sesoreilles étaient à ce point mignonnes, fines, soigneusementourlées, délicates, que les hommes les moins retenus n’osaient ysouffler que des paroles innocentes. Nulle vierge, en toute laVervignole, n’inspirait tant de respect et nulle n’avait plusbesoin d’en inspirer, car elle était merveilleusement simple,crédule et sans défense.

Le pieux évêque Nicolas, son oncle, lachérissait chaque jour davantage et s’attachait à elle plus qu’onne doit s’attacher aux créatures. Sans doute il l’aimait en Dieu,mais distinctement ; il se plaisait en elle ; il aimait àl’aimer ; c’était sa seule faiblesse. Les saints eux-mêmes nesavent pas toujours trancher tous les liens de la chair. Nicolasaimait sa nièce avec pureté, mais non sans délectation. Lelendemain du jour où il avait appris la faillite de Robin, accabléde tristesse et d’inquiétude, il se rendit auprès de Mirande pourconverser pieusement avec elle, comme il le devait, car il luitenait lieu de père et avait charge de l’instruire.

Elle habitait, dans la ville haute, près de lacathédrale, une maison qu’on nommait la maison des Musiciens, parcequ’on y voyait sur la façade des hommes et des animaux jouant dedivers instruments. Il s’y trouvait notamment un âne qui soufflaitdans une flûte et un philosophe, reconnaissable à sa longue barbeet à son écritoire, qui agitait des cymbales. Et chacun expliquaitces figures à sa manière. C’était la plus belle demeure de laville.

L’évêque y trouva sa nièce accroupie sur leplancher, échevelée, les yeux brillants de larmes, près d’un coffreouvert et vide, dans la salle en désordre.

Il lui demanda la cause de cette douleur et dela confusion qui régnait autour d’elle. Alors, tournant vers luises regards désolés, elle lui conta avec mille soupirs que Robin,Robin échappé du saloir, Robin si mignon, lui ayant dit maintesfois que, si elle avait envie d’une robe, d’une parure, d’un joyau,il lui prêterait avec plaisir l’argent nécessaire pour l’acheter,elle avait eu recours assez souvent à son obligeance, qui semblaitinépuisable, mais que, ce matin même, un juif nomme Séligmann étaitvenu chez elle avec quatre sergents, lui avait présenté les billetssignés par elle à Robin, et que, comme elle manquait d’argent pourles payer, il avait emporté toutes les robes, toutes les coiffures,tous les bijoux qu’elle possédait.

– Il a pris, dit-elle en gémissant, mes corpset mes jupes de velours, de brocart et de dentelle, mes diamants,mes émeraudes, mes saphirs, mes jacinthes, mes améthystes, mesrubis, mes grenats, mes turquoises ; il m’a pris ma grandecroix de diamants à têtes d’anges en émail, mon grand carcan,composé de deux tables de diamants, de trois cabochons et de sixnœuds de quatre perles chacun ; il m’a pris mon grand collierde treize tables de diamants avec vingt perles en poire sur ouvrageà canetille… !

Et, sans en dire davantage, elle sanglota dansson mouchoir.

– Ma fille, répondit le saint évêque, unevierge chrétienne est assez parée quand elle a pour collier lamodestie, et la chasteté pour ceinture. Toutefois il vousconvenait, issue d’une très noble et très illustre famille, deporter des diamants et des perles. Vos joyaux étaient le trésor despauvres, et je déplore qu’ils vous aient été ravis.

Il l’assura qu’elle les retrouverait sûrementen ce monde ou dans l’autre ; il lui dit tout ce qui pouvaitadoucir ses regrets et calmer sa peine, et il la consola. Car elleavait une âme douce et qui voulait être consolée. Mais il la quittalui-même très affligé.

Le lendemain, comme il se préparait à dire lamesse en la cathédrale, le saint évêque vit venir à lui, dans lasacristie, les trois juifs Séligmann, Issachar et Meyer, qui,coiffés du chapeau vert et la rouelle à l’épaule, lui présentèrenttrès humblement les billets que Robin leur avait passés. Et levénérable pontife ne pouvant les payer, ils appelèrent unevingtaine de portefaix, avec des paniers, des sacs, des crochets,des chariots, des cordes, des échelles, et commencèrent à crocheterles serrures des armoires, des coffres et des tabernacles. Le sainthomme leur jeta un regard qui eût foudroyé trois chrétiens. Il lesmenaça des peines dues en ce monde et dans l’autre ausacrilège ; leur représenta que leur seule présence dans lademeure du Dieu qu’ils avaient crucifié appelait le feu du ciel surleur tête. Ils l’écoutèrent avec le calme de gens pour quil’anathème, la réprobation, la malédiction et l’exécration étaientle pain quotidien. Alors il les pria, les supplia, leur promit depayer sitôt qu’il le pourrait, au double, au triple, au décuple, aucentuple, la dette dont ils étaient acquéreurs. Ils s’excusèrentpoliment de ne pouvoir différer leur petite opération. L’évêque lesmenaça de faire sonner le tocsin, d’ameuter contre eux le peuplequi les tuerait comme des chiens en les voyant profaner, violer,dérober les images miraculeuses et les saintes reliques. Ilsmontrèrent en souriant les sergents qui les gardaient. Le roi Berlules protégeait parce qu’ils lui prêtaient de l’argent.

A cette vue, le saint évêque, reconnaissantque la résistance devenait rébellion et se rappelant Celui quirecolla l’oreille de Malchus, resta inerte et muet, et des larmesamères roulèrent de ses yeux. Séligmann, Issachar et Meyerenlevèrent les chasses d’or ornées de pierreries, d’émaux et decabochons, les reliquaires en forme de coupe, de lanterne, de nef,de tour, les autels portatifs en albâtre encadré d’or et d’argent,les coffrets émaillés par les habiles ouvriers de Limoges et duRhin, les croix d’autel, les évangéliaires recouverts d’ivoiresculpté et de camées antiques, les peignes liturgiques ornés defestons de pampres, les diptyques consulaires, les pyxides, leschandeliers, les candélabres, les lampes, dont ils soufflaient lasainte lumière et versaient l’huile bénite sur les dalles ;les lustres semblables a de gigantesques couronnes, les chapeletsaux grains d’ambre et de perles, les colombes eucharistiques, lesciboires, les calices, les patènes, les baisers de paix, lesnavettes a encens, les burettes, les ex-voto sans nombre, pieds,mains, bras, jambes, yeux, bouches, entrailles, cœurs en argent, etle nez du roi Sidoc et le sein de la reine Blandine, et le chef enor massif de monseigneur saint Cromadaire, premier apôtre deVervignole et benoît patron de Trinqueballe. Ils emportèrent enfinl’image miraculeuse de madame sainte Gibbosine, que le peuple deVervignole n’invoquait jamais en vain dans les pestes, les famineset les guerres. Cette image très antique et très vénérable était defeuilles d’or battu, clouées à une armature de cèdre et toutescouvertes de pierres précieuses, grosses comme des œufs de canard,qui jetaient des feux rouges, jaunes, bleus, violets, blancs.Depuis trois cents ans ses yeux d’émail, grands ouverts sur sa faced’or, frappaient d’un tel respect les habitants de Trinqueballe,qu’ils la voyaient, la nuit, en rêve, splendide et terrible, lesmenaçant de maux très cruels s’ils ne lui donnaient en quantitésuffisante de la cire vierge et des écus de six livres. SainteGibbosine gémit, trembla, chancela sur son socle et se laissaemporter sans résistance hors de la basilique où elle attiraitdepuis un temps immémorial d’innombrables pèlerins.

Après le départ des larrons sacrilèges, lesaint évêque Nicolas gravit les marches de l’autel dépouillé etconsacra le sang de Notre-Seigneur dans un vieux calice d’argentallemand mince et tout cabossé. Et il pria pour les affligés etnotamment pour Robin qu’il avait, par la volonté de Dieu, tiré dusaloir.

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