Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et autres contes merveilleux

IV

Dix-sept ans, jour pour jour, s’étaientécoulés depuis l’arrêt des fées. La dauphine était belle comme unastre. Le roi et la reine habitaient avec la Cour la résidenceagreste des Eaux Perdues. Qu’ai-je le besoin de conter ce qu’iladvint alors ? On sait comment la princesse Aurore, courant unjour dans le château, alla jusqu’au faîte d’un donjon où, dans ungaletas, une bonne vieille, seulette, filait sa quenouille. Ellen’avait pas entendu parler des défenses que le roi avait faites defiler au fuseau.

– Que faites-vous là, ma bonne femme ?demanda la princesse.

– Je file, ma belle enfant, lui répondit lavieille, qui ne la connaissait pas.

– Ah ! que cela est joli ! reprit ladauphine. Comment faites-vous ? Donnez-moi, que je voie sij’en ferais bien autant.

Elle n’eut pas plutôt pris le fuseau qu’elles’en perça la main et tomba évanouie. (Contes de Perrault,édition André Lefèvre, p. 86.)

Le roi Cloche, averti que l’arrêt des féesétait accompli, fit mettre la princesse endormie dans la chambrebleue, sur un lit d’azur brodé d’argent.

Agités et consternés, les courtisanss’apprêtaient des larmes, essayaient des soupirs et se composaientune douleur. De toutes parts se formaient les intrigues ; onannonçait que le roi renvoyait ses ministres. De noires calomniescouvaient. On disait que le duc de la Rochecoupée avait composé unphiltre pour endormir la dauphine et que M. de Boulingrinétait son complice.

La duchesse de Cicogne grimpa par le petitescalier chez son vieil ami, qu’elle trouva en bonnet de nuit,souriant, car il lisait la Fiancée du roi de Garbe.

Cicogne lui conta la nouvelle et comment ladauphine était en léthargie sur un lit de satin bleu. Le secrétaired’État l’écouta attentivement :

– Vous ne pensez point, j’espère, chère amie,qu’il y ait la moindre féerie là dedans, dit-il.

Car il ne croyait pas aux fées, bien que troisd’entre elles, anciennes et vénérables, l’eussent assommé de leuramour et de leurs béquilles et trempé jusques aux os d’une liqueurinfecte, pour lui prouver leur existence. C’est le défaut de laméthode expérimentale, employée par ces dames, que l’expériences’adresse aux gens, dont on peut toujours récuser letémoignage.

– Il s’agit bien de fées ! s’écriaCicogne. L’accident de madame la dauphine peut nous faire le plusgrand tort a vous et à moi. On ne manquera pas de l’attribuer àl’incapacité des ministres, a leur malveillance peut-être. Sait-onjusqu’où peut aller la calomnie ? On vous accuse déjà delésine. A les en croire, vous avez refusé, sur mes conseilsintéressés, de payer des gardes à la jeune et infortunée princesse.Bien plus ! on parle de magie noire, d’envoûtements. Il fautfaire face à l’orage. Montrez-vous, ou vous êtes perdu.

– La calomnie, dit Boulingrin, est le fléau dumonde ; elle a tué les plus grands hommes. Quiconque serthonnêtement son roi doit se résoudre à payer le tribut a ce monstrequi rampe et qui vole.

– Boulingrin, dit Cicogne, habillez-vous.

Et elle lui arracha son bonnet de nuit,qu’elle jeta dans la ruelle.

Un instant après, ils étaient dansl’antichambre de l’appartement où dormait Aurore, et s’asseyaientsur une banquette, attendant d’être introduits.

Or, à la nouvelle que l’arrêt des destinsétait accompli, la fée Viviane, marraine de la princesse se renditen grande hâte aux Eaux-Perdues, et, pour composer une Cour à safilleule au jour où celle-ci devait se réveiller, elle toucha de sabaguette tout ce qui était dans le château a gouvernantes, fillesd’honneur, femmes de chambre, gentilshommes, officiers, maîtresd’hôtel, cuisiniers, marmitons, galopins, gardes, suisses, pages,valets de pied ; elle toucha aussi tous 109 chevaux quiétaient dans les écuries, avec les palefreniers, les gros mâtins dela basse-cour et la petite Pouffe, petite chienne de la princesse,qui était auprès d’elle sur son lit. Les broches même, qui étaientau feu toutes pleines de perdrix et de faisans, s’endormirent.(Contes de Perrault, p. 87.)

Cependant Cicogne et Boulingrin attendaientcôte à côte sur leur banquette.

– Boulingrin, souffla la duchesse à son vieilami dans le tuyau de l’oreille, est-ce que cette affaire ne vousparaît pas louche ? N’y soupçonnez-vous pas une intrigue desfrères du roi pour amener le pauvre homme à abdiquer ? On lesait bon père… Ils ont bien pu vouloir le jeter dans ledésespoir…

– C’est possible, répondit le secrétaired’État. Dans tous les cas, il n’y a pas la moindre féerie danscette affaire. Les bonnes femmes de campagne peuvent seules croireencore à ces contes de Mélusine !

– Taisez-vous, Boulingrin, fit la duchesse. Iln’y a rien d’odieux comme les sceptiques. Ce sont des impertinentsqui se moquent de notre simplicité. Je hais les espritsforts ; je crois ce qu’il faut croire ; mais je soupçonneici une sombre intrigue…

Au moment où Cicogne prononçait ces paroles,la fée Viviane les toucha tous deux de sa baguette et les endormitcomme les autres.

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