VI
Chacun sait la fin de l’enchantement etcomment, après cent cycles terrestres, un prince favorisé par lesfées traversa le bois enchanté et pénétra jus qu’au lit où dormaitla princesse. C’était un principicule allemand qui avait une joliemoustache et des hanches orbiculaires et dont, aussitôt réveillée,elle tomba ou plutôt se leva amoureuse et qu’elle suivit dans sapetite principauté avec une telle précipitation qu’elle n’adressapas même une parole aux personnes de sa maison qui avaient dormicent ans avec elle.
Sa première dame d’honneur en fut touchée ets’écria avec admiration ;
– Je reconnais le sang de mes rois.
Boulingrin se réveilla au côte de la duchessede Cicogne en même temps que la dauphine et toute sa maison. Commeil se frottait les yeux :
– Boulingrin, lui dit sa belle amie, vous avezdormi.
– Non pas, répondit-il, non pas, chèremadame.
Il était de bonne foi. Ayant dormi sans rêves,il ne s’apercevait pas qu’il avait dormi.
– J’ai, dit-il, si peu dormi que je puis vousrépéter ce que vous venez de dire à la seconde.
– Eh bien, qu’est-ce que je viens dedire ?
– Vous venez de dire : « Jesoupçonne ici une sombre intrigue… »
Toute la petite Cour fut congédiée aussitôtque réveillée ; chacun dut pourvoir selon ses moyens à saréfection et à son équipement.
Boulingrin et Cicogne louèrent au régisseur duchâteau une guimbarde du dix-septième siècle, attelée d’un canassondéjà fort vieux quand il s’était endormi d’un sommeil séculaire, etse firent conduire à la gare des Eaux-Perdues, ou ils prirent untrain qui les mit en deux heures dans la capitale du royaume. Leursurprise était grande de tout ce qu’ils voyaient et de tout cequ’ils entendaient. Mais, au bout d’un quart d’heure, ils eurentépuisé leur étonnement et rien ne les émerveilla plus. Eux-mêmesils n’intéressaient personne. On ne comprenait absolument rien àleur histoire ; elle n’éveillait aucune curiosité, car notreesprit ne s’attache ni à ce qui est trop clair ni à ce qui est tropobscur pour lui. Boulingrin, comme on peut croire, ne s’expliquaitpas le moins du monde ce qu’il lui était arrivé. Mais, quand laduchesse lui disait que tout cela n’était point naturel, il luirépondait :
– Chère amie, permettez-moi de vous dire quevous avez une bien mauvaise physique. Rien n’est qui ne soitnaturel.
Il ne leur restait plus ni parent, ni amis, nibiens. Ils ne purent retrouver l’emplacement de leur demeure. Dupeu d’argent qu’ils avaient sur eux, ils achetèrent une guitare etchantèrent dans les rues. Ils gagnèrent ainsi de quoi manger.Cicogne jouait à la manille, la nuit, dans les cabarets, tous lessous qu’on lui avait jetés dans la journée et, pendant ce temps,Boulingrin, devant un saladier de vin chaud, expliquait aux buveursqu’il est absurde de croire aux fées.
