IV JERONIMO
L’ambassade d’Espagne étincelait dans la nuit.Du reflet de ses lumières elle dorait les nuées. Des guirlandes defeu, bordant les allées du parc, donnaient aux feuillages voisinsla transparence et l’éclat de l’émeraude. Des feux de Bengalerougissaient le ciel au-dessus des grands arbres noirs. Unorchestre invisible jetait des sons voluptueux a la brise légère.La foule élégante des invités couvrait la pelouse ; les fracss’agitaient dans I ombre ; les habits militaires brillaient decordons et de croix ; des formes claires glissaient avec grâcesur l’herbe, traînant leurs parfums derrière elles.
Quatrefeuilles, avisant deux illustres hommesd’État, le président du conseil et son prédécesseur qui causaientensemble sous la statue de la Fortune, pensait les aborder. MaisSaint-Sylvain l’en dissuada.
– Ils sont tous deux infortunés, luidit-il ; l’un ne se console pas d’avoir perdu le pouvoir,l’autre tremble de le perdre. Et leur ambition est d’autant plusmisérable qu’ils sont l’un et l’autre plus libres et plus puissantsdans une condition privée que dans l’exercice du pouvoir, ou ils nepeuvent se maintenir que par une humble et déshonorante soumissionaux caprices des Chambres, aux passions aveugles du peuple et auxintérêts des gens de finance. Ce qu’ils poursuivent avec tantd’ardeur, c’est leur pompeux abaissement. Ah ! Quatrefeuilles,restez avec vos piqueux, vos chevaux et vos chiens et n’aspirez pasà gouverner les hommes.
Ils s’éloignèrent. A peine avaient-ils faitquelques pas que, attirés par des fusées de rite jaillies d’unbosquet, ils y entrèrent et trouvèrent sous la charmille, assis surquatre chaises, un gros homme débraillé qui, d’une voix chaude,faisait des contes a une assemblée nombreuse, suspendue à seslèvres de satyre antique et penchés sur son visage surhumain, qu’oneût dit barbouillé de la lie dionysiaque. C’était l’homme le pluscélèbre du royaume et le seul populaire, Jeronimo. Il parlaitabondamment, joyeusement, richement lançait des propos en l’air,enfilait des histoires, les unes excellentes, les autres moinsbonnes, mais qui faisaient rire. Il contait qu’un jour, à Athènes,la révolution sociale s’accomplit, que les biens furent partagés etles femmes mises en commun, mais que bientôt les laides et lesvieilles se plaignirent d’être négligées et qu’on fit alors, enleur faveur, une loi obligeant les hommes à passer par elles pourarriver aux jeunes et aux jolies ; et il décrivait avec unerobuste gaieté des hymens comiques, des embrassements grotesques etles courages épouvantés des jeunes hommes a l’aspect de leursamantes chassieuses et roupieuses, qui semblaient casser desnoisettes entre leur nez et leur menton. Puis il disait deshistoires grasses et salées, des histoires de juifs allemands, decurés, de paysans, toute une ribambelle de propos récréatifs et dejoyeux devis.
Jeronimo était un prodigieux instrumentoratoire. Quand il parlait, toute sa personne, des pieds à la tête,parlait, et jamais le jeu du discours n’avait été si complet dansun orateur. Tour à tour grave, enjoué, sublime, bouffon, il avaittoutes les éloquences, et ce même homme qui sous la charmilledébitait en comédien consommé, pour des oisifs et pour lui-même,toutes sortes d’amusantes facéties, la veille, à la Chambre,soulevait de sa voix puissante les clameurs et lesapplaudissements, faisait trembler les ministres et palpiter lestribunes et des échos de son dis cours agitait sa patrie. Adroitdans sa violence et calculé dans ses emportements, il était devenuchef de l’opposition sans se brouiller avec le pou voir et,travaillant dans le peuple, fréquentait l’aristocratie. On ledisait l’homme du temps. Il était l’homme de l’heure. son esprit seproportionnait toujours au moment et au lieu. Il pensait àpropos ; son génie vaste et commun correspondait à lacommunauté des citoyens ; sa médiocrité énorme effaçait toutesles petitesses et toutes les grandeurs environnantes : on nevoyait que lui. Sa santé seule aurait dû assurer son bonheur ;elle était solide et massive comme son âme. Grand buveur, grandamateur de chair rôtie et de chair fraîche, il s’entretenait enjoie et prenait une part léonine des plaisirs de ce monde. Enl’entendant conter ses merveilleuses histoires, Quatrefeuilles etSaint-Sylvain riaient comme les autres et, se tâtant du coude,lorgnaient du coin de l’œil la chemise sur laquelle Jeronimo avaitlibéralement répandu les sauces et les vins d’un joyeux repas.
L’ambassadeur d’un peuple orgueilleux, quimarchandait au roi Christophe son amitié intéressée, passait alors,superbe et solitaire, sur la pelouse. Il s’approcha du grand hommeet s’inclina légèrement devant lui. Aussitôt Jeronimo setransforma : une sereine et douce gravité, un calme souverainse répandit sur son visage et les sonorités éteintes de sa voixflattèrent des plus nobles caresses du langage l’oreille del’ambassadeur. Toute son attitude exprimait l’entente des affairesextérieures, l’esprit des congrès et des conférences ; iln’était jusqu’à sa cravate en ficelle, sa chemise bouffante et sonpantalon éléphantique qui ne prissent par miracle la dignitédiplomatique et l’air des ambassades.
Les invités s’écartèrent et les deux illustrespersonnages causèrent longtemps ensemble sur un ton amical, etparurent sur un pied d’intimité qui fut très observé et trèscommenté par les hommes politiques et les dames de la« carrière ».
– Jeronimo, disait l’un, sera ministre daffaires étrangères quand il voudra.
– Lorsqu’il le sera, disait l’autre, il mettrale roi dans sa poche.
L’ambassadrice d’Autriche, l’examinant àtravers sa face-à-main, dit :
– Ce garçon est intelligent, il se fera.
L’entretien terminé, Jeronimo s’en fut faireun tour de jardin avec son fidèle Jobelin, espèce d’échassier àtête de hibou qui ne le quittait jamais.
Le secrétaire des commandements et le premierécuyer le suivirent.
– C’est sa chemise qu’il nous faut, dit toutbas Quatrefeuilles. Mais la donnera-t-il ? Il est socialisteet combat le gouvernement du roi.
Bah ! ce n’est pas un méchant homme,répliqua Saint-Sylvain, et il a de l’esprit. Il ne doit passouhaiter de changement, puisqu’il est de l’opposition. Il n’a pasde responsabilité ; sa situation est excellente : il doity tenir. Un bon opposant est toujours conservateur. Ou je me trompefort, ou ce démagogue serait bien fâché de nuire à son roi. Si l’onnégocie habilement, on obtiendra la chemise. Il traitera avec laCour, comme Mirabeau. Mais il faut qu’il soit assuré du secret.
Tandis qu’ils parlaient ainsi, Jeronimo sepromenait, le chapeau sur l’oreille, faisait le moulinet avec sacanne, répandait son humeur hilare en plaisanteries, en badinages,en rires, en exclamations, en mauvais jeux de mots, en calemboursobscènes et scatologiques, en fredons. Cependant, à quinze pasdevant lui, le duc des Aulnes, arbitre des élégances et prince dela jeunesse, rencontrant une dame de sa connaissance, la salua trèssimplement d’un petit geste sec, mais non sans grâce. Le tribunl’observa d’un regard attentif, puis, devenu sombre et songeur, ilabattit sa main pesante sur l’épaule de son échassier :
–Jobelin, lui dit-il, je donnerais mapopularité et dix ans de ma vie pour porter le frac et parler auxfemmes comme ce freluquet.
Il avait perdu sa gaieté. Il allaitmaintenant, morne, la tête basse et regardait sans plaisir sonombre que la lune ironique lui jetait dans les jambes comme unpoussah bleu.
– Qu’a-t-il dit ?… Se moque-t-il ?demanda Quatrefeuilles inquiet.
– Il n’a jamais été plus sincère ni plussérieux, répondit Saint-Sylvain. Il vient de nous découvrir laplaie qui le ronge. Jeronimo ne se console pas de manquerd’aristocratie et d’élégance. Il n’est pas heureux. Je ne donneraispas quatre sols de sa chemise.
Le temps s’écoulait et la recherches’annonçait laborieuse. Le secrétaire des commandements et lepremier écuyer décidèrent de poursuivre leur enquête chacun de soncoté et convinrent de se retrouver pendant le souper dans le petitsalon jaune pour s’instruire réciproquement du résultat de leurenquête. Quatrefeuilles interrogeait de préférence les militaires,les grands seigneurs et les gros propriétaires, et ne négligeaitpas de s’enquérir auprès des femmes. Saint-Sylvain, plus pénétrant,lisait dans les yeux des financiers et sondait les reins desdiplomates.
Ils se rejoignirent à l’heure dite, tous deuxlas et la mine allongée.
– Je n’ai vu que des heureux, ditQuatrefeuilles, et leur bonheur à tous, était gâté. Les militairessèchent du désir d’une croix, d’un grade ou d’une dotation. Lesavantages et les honneurs obtenus par leurs rivaux leur ravagent lefoie. A la nouvelle que le général de Tintille était nommé duc desComores, je les ai vus jaunes comme du coco et verts comme deslézards. L’un d’eux devint pourpre : c’était d’apoplexie. Nosgentilshommes crèvent à la fois d’ennui et de tracas sur leursterres ; toujours en procès avec leurs voisins, dévorés parles hommes de loi, ils traînent dans les soucis leur pesanteoisiveté.
– Je n’ai pas mieux trouvé que vous ! ditSaint-Sylvain. Et ce qui me frappe, c’est de voir que les hommesont pour souffrir des motifs contraires et des raisons opposées.J’ai vu le prince des Estelles malheureux parce que sa femme letrompe, non qu’il l’aime, mais il a de l’amour propre, et le duc deMauvert malheureux de ce que sa femme ne le trompe pas et lefrustre ainsi des moyens de relever sa maison ruinée. Celui-ci estexcédé par ses enfants ; celui-là se désespère de n’en pasavoir. J’ai rencontré des bourgeois qui ne rêvent que d’habiter lacampagne et des campagnards qui ne pensent qu’à s’établir à laville. J’ai reçu la confidence de deux hommes d’honneur, l’un,inconsolable d’avoir tué en duel l’homme qui lui avait pris samaîtresse ; l’autre, désespéré d’avoir manqué son rival.
– Je n’aurais jamais cru, soupiraQuatrefeuilles, qu’il fût si difficile de rencontrer un hommeheureux.
– Peut-être aussi que nous nous y prenons mal,objecta Saint-Sylvain : nous cherchons au hasard, sansméthode, nous ne savons pas au juste ce que nous cherchons. Nousn’avons pas défini le bonheur. Il faut le définir.
– Ce serait du temps perdu, répondit Quatrefeuilles.
–Je vous demande pardon, répliqua SaintSylvain. Quand nous l’aurons défini, c’est-à-dire limité,déterminé, fixé en son lieu et en son temps, nous aurons plus demoyens de le trouver.
–Je ne crois pas, dit Quatrefeuilles.
Toutefois ils convinrent de consulter à cesujet l’homme le plus savant du royaume, M. Chaudesaigues,directeur de la Bibliothèque du roi.
Le soleil était levé quand ils rentrèrent aupalais. Christophe V avait passé une mauvaise nuit et réclamaitimpatiemment la chemise médicinale. Ils s’excusèrent du retard etgrimpèrent au troisième étage, où M. Chaudesaigues les reçutdans une vaste salle qui contenait huit cent mille volumes impriméset manuscrits.
