Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et autres contes merveilleux

V

Il nous reste à retracer, d’après desdocuments authentiques et de sûrs témoignages, le plus atroce, leplus perfide et le plus lâche des crimes domestiques, dont lesouvenir soit venu jusqu’à nous. L’assassinat dont nous allonsexposer les circonstances, ne saurait être comparé qu’au meurtrecommis dans la nuit du 9 mars 1449 sur la personne de Guillaume deFlavy par Blanche d’Overbreuc, sa femme, qui était jeune et menue,le bâtard d’Orbandas et le barbier Jean Bocquillon. Ils étouffèrentGuillaume sous l’oreiller, l’assommèrent à coups de bûche, et lesaignèrent au cou comme un veau. Blanche d’Overbreuc prouva que sonmari avait résolu de la faire noyer, tandis que Jeanne de Lespoisselivra à d’infâmes scélérats un époux qui l’aimait. Nousrapporterons les faits aussi sobrement que possible. La Barbe-Bleuerevint un peu plus tôt qu’on ne l’attendait. C’est ce qui a faitcroire bien faussement que, en proie aux soupçons d’une noirejalousie, il voulait surprendre sa femme. Joyeux et confiant, s’ilpensait lui faire une surprise, c’était une surprise agréable. Satendresse, sa bonté, son air joyeux et tranquille eussent attendriles cœurs les plus féroces. Le chevalier de la Merlus et toutecette race exécrable de Lespoisse n’y virent qu’une facilité pourattenter à sa vie et s’emparer de ses richesses, encore accruesd’un nouvel héritage. Sa jeune épouse l’accueillit d’un airsouriant, se laissa accoler et conduire dans la chambre conjugaleet fit tout au gré de l’excellent homme. Le lendemain matin ellelui remit le trousseau de clefs qui lui avait été confié. Mais il ymanquait celle du cabinet des princesses infortunées, qu’onappelait d’ordinaire le petit cabinet. La Barbe-Bleue la réclamadoucement. Et, après avoir quelque temps différé, sur diversprétextes, Jeanne la lui remit.

Ici se pose une question qu’il n’est paspossible de trancher sans sortir du domaine circonscrit del’histoire pour entrer dans les régions indéterminées de laphilosophie. Charles Perrault dit formellement que la clef du petitcabinet était fée, ce qui veut dire qu’elle était enchantée,magique, douée de propriétés contraires aux lois naturelles, tellesdu moins que nous les concevons. Or, nous n’avons pas de preuves ducontraire. C’est ici le lieu de rappeler le précepte de monillustre maître, M. du Clos des Lunes, membre del’Institut : « Quand le surnaturel se présente,l’historien ne doit point le rejeter. » Je me contenterai doncde rappeler, au sujet de cette clef, l’opinion unanime des vieuxbiographes de la Barbe-Bleue ; tous affirment qu’elle étaitfée. Cela est d’un grand poids. D’ailleurs cette clef n’est pas leseul objet créé par l’industrie humaine qu’on ait vu doué depropriétés merveilleuses. La tradition abonde en exemples d’épéesfées. L’épée d’Arthur était fée. Celle de Jeanne d’Arc était fée,au témoignage irrécusable de Jean Chartier ; et la preuvequ’en donne cet illustre chroniqueur, c’est que, quand la lame eutété, rompue, les deux morceaux refusèrent de se laisser réunir denouveau, quelque effort qu’y fissent les plus habiles armuriers.Victor Hugo parle, en un de ses poèmes, de ces « escaliersfées, qui sous eux s’embrouillent toujours ». Beaucoupd’auteurs admettent même qu’il y a des hommes fées qui peuvent sechanger en loups. Nous n’entreprendrons pas de combattre unecroyance si vive et si constante, et nous nous garderons de décidersi la clef du petit cabinet était fée ou ne l’était pas, laissantau lecteur avisé le soin de discerner notre opinion là-dessus, carnotre réserve n’implique pas notre incertitude, et c’est en quoielle est méritoire. Mais où nous nous retrouvons dans notre propredomaine, ou pour mieux dire dans notre juridiction, où nousredevenons juges des faits, arbitres des circonstances, c’est quandnous lisons que cette clef était tachée de sang. L’autorité destextes ne s’imposera pas à nous jusqu’à nous le faire croire. Ellen’était point tachée de sang. Il en avait coulé dans le petitcabinet, mais en un temps déjà lointain. Qu’on l’eût lavé ou qu’ileût séché, la clef n’en pouvait être teinte, et ce que, dans sontrouble, l’épouse criminelle prit sur l’acier pour une tache desang était un reflet du ciel encore tout empourpré des roses del’aurore. M. de Montragoux ne s’aperçut pas moins, à lavue de la clef, que sa femme était entrée dans le petit cabinet. Ilobserva, en effet, que cette clef apparaissait maintenant plusnette et plus brillante que lorsqu’il l’avait donnée, et pensa quece poli ne pouvait venir que de l’usage.

Il en éprouva une pénible impression et dit àsa jeune femme avec un sourire triste :

– Ma mie, vous êtes entrée dans le petitcabinet. Puisse-t-il n’en rien résulter de fâcheux pour vous nipour moi ! Il s’exhale de cette chambre une influence maligneà laquelle j’eusse voulu vous soustraire. Si vous y demeuriezsoumise à votre tour, je ne m’en consolerais pas.Pardonnez-moi : on est superstitieux quand on aime.

A ces mots, bien que la Barbe-Bleue ne pût luifaire peur, car son langage et son maintien n’exprimaient que lamélancolie et l’amour, la jeune dame de Montragoux se mit à crier àtue-tête :

– Au secours ! On me tue !

C’était le signal convenu. En l’entendant lechevalier de la Merlus et les deux fils de madame de Lespoissedevaient se jeter sur la Barbe-Bleue et le percer de leursépées.

Mais le chevalier, que Jeanne avait caché dansune armoire de la chambre, parut seul. M. de Montragoux,le voyant bondir l’épée au poing, se mit en garde.

Jeanne s’enfuit épouvantée et rencontra dansla galerie sa sœur Anne, qui n’était pas, comme on l’a dit, sur unetour, car les tours du château avaient été abattues par l’ordre ducardinal de Richelieu. Anne de Lespoisse s’efforçait de redonner ducœur à ses deux frères, qui, pâles et chancelants, n’osaientrisquer un si grand coup.

Jeanne, rapide et suppliante :

– Vite ! vite ! mes frères, secourezmon amant !

Alors Pierre et Cosme coururent sur la BarbeBleue ; ils le trouvèrent qui, ayant désarmé le chevalier dela Merlus, le tenait sous son genou, et ils lui passèrenttraîtreusement, par derrière, leur épée à travers le corps et lefrappèrent encore longtemps après qu’il eut expiré.

La Barbe-Bleue n’avait point d’héritiers. Saveuve demeura maîtresse de ses biens. Elle en employa une partie àdoter sa sœur Anne, une autre partie à acheter des charges decapitaine à ses deux frères et le reste à se marier elle-même avecle chevalier de la Merlus, qui devint un très honnête homme desqu’il fut riche.

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