Les Ténébreuses – Tome II – Du Sang sur la Néva

Chapitre 3DES OMBRES DANS LA RUE

 

– Votre avis, Vera, demanda Pierre, est-ce quenous n’avons plus ici aucune sécurité, si vraiment ce Doumine n’estpas mort !

– Oui, c’est mon avis, mais entre nous, PierreVladimirovitch (elle lui donnait maintenant à dessein le nom debaptême de son vrai père, le seigneur martyr Asslakow), mais entrenous, je crois que Iouri se trompe, malgré des ressemblances quej’ai moi-même relevées, assurément… oui, je crois qu’il se trompeet que Doumine est bien mort !

Pierre n’était guère très rassuré non plus,depuis qu’il savait les inquiétudes de Iouri.

Quant à Prisca, elle ne pouvait, de temps àautre, s’empêcher de manifester le plaisir qu’elle aurait à quittercette maison qui lui avait toujours fait peur.

Une heure, deux heures se passèrent dans cestranses, et l’on n’avait toujours aucune nouvelle de Iouri.

La fièvre commençait à être générale et lapetite Vera elle-même avait perdu son éternelle bonne humeur.

Elle était allée plusieurs fois à la fenêtrequi donnait sur la rue, essayant de percer le mystère des ténèbres…Au coin de cette rue sinistre, il lui avait semblé voir passer desombres suspectes dans la lueur clignotante d’un bec de gaz plantéau carrefour. Elle n’en parla à personne, ne voulant pas surtoutaugmenter l’inquiétude de Prisca.

Pierre dit :

– Il faut prendre une décision… Nous nepouvons rester ici… Les minutes qui s’écoulent sont précieuses pourchacun de nous… Si ce refuge n’est plus une sécurité pour nous, ilvaut mieux l’abandonner sans perdre un instant.

– Iouri m’a dit :

« – Surtout que personne ne sorte pendantmon absence. »

– Sans doute, et moi aussi j’ai promis à Iouride ne pas sortir tant qu’il ne serait pas de retour… Mais Iouri t’adit aussi qu’il serait là au bout d’une heure…

– Ou qu’il enverrait un mot…

– Deux heures sont passées et nous n’avonsrien reçu… Il faut aviser…

– Partons, dit Gilbert ; si nous nepartons pas, nous pouvons être pris ici comme dans unesouricière.

– Oh ! oui, partons, partons, soupiraPrisca.

– Et où irons-nous en sortant d’ici ? Ilfaut savoir encore cela, dit Pierre.

– Nous prendrons le train et nous nousrapprocherons de la frontière, expliqua Prisca, dont la seule idéefixe était celle-ci : franchir la frontière.

À ce moment, Vera, qui avait le front contrela vitre, se retourna et dit :

– Il est trop tard, la maison estsurveillée.

Il y eut des exclamations, tous voulurentcourir à la fenêtre. Vera les arrêta d’un geste :

– Éteignez, au moins la lampe.

La lampe fut éteinte. Alors, tous vinrent à lafenêtre et chacun put constater, en effet, que cette rue, toujourssi solitaire, était habitée par des ombres errantes qui necessaient de tourner autour de la maison et du kabatchok.

– Nous sommes perdus ! dit Gilbert.

Et il regarda longuement Vera, qui détourna latête. Alors ce bon Gilbert vint l’embrasser à son tour :

– Me pardonnes-tu ? Me pardonnes-tu det’avoir entraîné dans cette affaire ? implora la gamine.Pardonne-moi et je te jure que je serai ta femme, ta petite femme.Je t’aime bien, Gilbert !

Il la serra dans ses bras, il dit :

– Merci ! merci !

Mais tout de même il la remerciait d’une aussibelle promesse avec mélancolie, car l’heure n’était point auxtransports amoureux.

Pierre, qui, suivi de Prisca, était allé serenseigner, par lui-même, si l’on ne pouvait quitter la maison parquelque issue secrète, revint en disant :

– La maison est également surveillée parderrière. Le plus extraordinaire est que cela n’a l’air de gênerpersonne, Nastia raconte que, dans la maison, on lui a dit que celaarrivait parfois que la maison fût surveillée, que chacun savaitcela et qu’il n’y avait pas à s’en préoccuper. Seulement, dansces moments-là, il ne faut pas quitter la maison.

– Certainement, Pierre Vladimirovitch, c’estce qu’il y a de mieux à faire, exprima Vera, je m’en tiens à cequ’a dit Iouri :

« – Ne sortons pasd’ici ! »

C’est alors que Nastia frappa à la porte. Elleapportait un pli pour le gaspadine Sponiakof. C’était le nouveaunom du grand-duc depuis qu’il était dans la maison.

– Qui t’a apporté cela ? demandaPierre.

– Le buffetier Paul Alexandrovitch.

Nastia se retira et tous furent autour dePierre.

– Ce doit être de Iouri. Vite ! fitVera.

– Connais-tu l’écriture de Iouri ?demanda Pierre en lui présentant l’enveloppe et sa suscription.

– Non ! je n’ai jamais vu l’écriture deIouri, mais ouvrez vite.

– C’est, en effet, de Iouri, dit Pierre qui,après avoir ouvert le pli, était allé à la signature.

Iouri disait :

 

« L’homme que j’ai montré à Vera estbien Doumine. J’en suis sûr maintenant. Je ne le quitte pas, car jesais qu’il est là pour faire un coup contre vous et contre la sœurde la Kouliguine. Il est urgent que vous quittiez la maison desuite. La maison est surveillée, mais si vous faites exactement ceque je vais vous dire il n’arrivera rien de mauvais. Le gaspadineSponiakof s’habillera d’une touloupe de moujik que lui donnera PaulAlexandrovitch et sortira de la maison par la porte du kabatchok,comme un client de passage. Il traversera la rue et gagnera desuite l’Esplanade. De là, il ira droit au port et entrera dans lecabaret qui est le dernier, au coin du quai, derrière laperspective Alexandre et le long de la ligne de chemin de fer. Là,il m’attendra. La barinia s’habillera avec les vêtements de Nastia.La petite maîtresse prendra la robe et le bonnet de sa gniagnia.Toutes deux sortiront par la porte des servantes. Elles se rendrontau cabaret du port, où nous nous retrouverons tous, mais par deschemins différents. Les barinias devront se rendre sur le port enpassant par la vieille Tour ronde et le Vieux Marché. Si vousfaites tout ceci, comme je dis, je réponds de tout et j’ai unbateau pour partir cette nuit même, ce qui évitera d’aller àPetrograd chercher des passeports pour passer la frontière. Votreserviteur jusqu’à la mort.

« Iouri. »

 

Iouri savait écrire. En plus de tous sesmétiers, il avait travaillé un instant pour être pope. Cela avaitété son idée d’entrer en religion s’il n’avait pu entrer au servicede la Kouliguine.

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