Chapitre 6LE PASSÉ REVIENT SUR L’EAU
Inutile de dire que la nouvelle apportée parles jeunes gens produisit une révolution dans la famille.
Songez donc !… Des voisins après unisolement d’une douzaine d’années !… Des visages autres queceux des Labarou à rencontrer autour de la baie deKécarpoui !… Pour les vieux de bonnes causeries près del’âtre, l’évocation du passé et des souvenirs de là-bas !…Pour les jeunes, la connaissance à faire, l’intimité grandissant àmesure qu’on se connaîtrait mieux, la joie de se revoir aprèss’être quittés, les suaves émotions de l’amour partagé :quelle porte entr’ouverte sur l’avenir ! et, par cetentrebâillement, que de perspectives riantes, vaguement éclairées àla lumière de l’imagination !
Il faut avoir vécu isolé sur une côte déserte,ayant sans cesse sous les yeux la majesté vierge de la nature telleque Dieu l’a faite pour comprendre l’insondable mélancolie qu’unetelle situation amène à la longue dans l’âme humaine.
L’Écriture Sainte l’a dit : Vœsoli ! — malheur à l’homme seul sans cesse replié surlui-même et abîmé dans la contemplation de sa misère !
Mais, si l’isolement est fatal à l’homme mûrqui a vécu auparavant dans la communauté de ses semblables et a dûen maintes circonstances, subir les heurts de là promiscuité, leschocs des passions en lutte que dire de la solitude constante pourdes jeunes gens encore au seuil de la vie et dont l’âme avide asoif d’inconnu, d’épanchement, de satisfaction légitime à unecuriosité toujours en éveil !
Pour ceux-là, c’est le repos, — un repos tropcomplet, peut-être ; mais, à ceux-ci, comme la solitude estlourde et quelle inénarrable tristesse elle infiltre goutte àgoutte dans les veines de la personnalité morale !…
On en causa longtemps dans la famille.
Jamais on ne s’était vu à pareille fête.
Seul, Jean Labarou ne prenait pas part àl’allégresse générale ; ce qui mettait bien un peu de grisdans le ciel bleu de la mère Hélène…
Mais son Jean avait parfois de si singulièreslubies, — comme tous les hommes, du reste ! — que la bonnefemme, haussant les épaules, se contenta de penser :Allons ! le voilà encore qui voyage dans la lune !
Et elle se reprit à caqueter, — car ellen’avait pas la langue dans sa poche, la mère Hélène, « ma foijurée », non !
— Mes gars, dit-elle aux jeunes gens, ilfaudra « traîner vos grègues » par là, vers la brunante,sans faire semblant de rien…
— Oui, oui… appuya Mimie, en frappant sesmains l’une contre l’autre et en jetant une tendre œillade àGaspard, qui fit un signe de tête approbateur.
— Pourquoi ça, la mère ? demandaArthur.
— Hé ! mon fieu, pour savoirquelque chose.
— À quoi bon se cacher ?… C’est métier deloup. Nous irons plutôt les visiter demain, au grand jour et commede bons voisins.
— L’un n’empêche pas l’autre, reprit la mèreHélène… Allez pêcher des truites en bas des chutes, au ruisseauRouge, tout là-bas, et arrangez-vous pour ne pas les perdre de vue…Tachez même de leur parler, s’il y a moyen, sans que çaparaisse…
— Tu entends, Gaspard ?… Il faudra entreren conversation avec eux, s’écria la pétulante Mimie. D’abord, moi,je ne pourrai dormir si je ne sais rien avant la nuit…
Jean Labarou releva la tête.
— Tout doux, tout doux, les femmes, fit-il enretirant sa pipe ; ne vous mettez pas si vite martel en tête…Laissez ces gens-là tranquilles.
— Mais, Jean…
— La paix, femme. Tu dois savoir ce qu’ongagne au commerce de ses semblables.
— Mais, papa…
— Toi Mimie, ne sois pas si pressée de fairede nouvelles connaissances ; tu pourrais t’en mordre lespouces plus tard, ma fille.
— Moi, père !… Comment cela ?
— Suffit !… Je me comprends.
Mimie ouvrait ses grands yeux bleus et necomprenait pas, elle.
Gaspard était-il plus avancé ?
Peut-être bien, car, à cette observation dupère Labarou, il passa sa chique de « tribord à bâbord »,comme disent les matelots, sans toutefois perdre son flegme.
On jabota encore une grande heure. Puis lamère Hélène, qui avait sur le cœur l’observation de son mari ettenait à avoir le dernier mot, conclut en ces termesaigres-doux :
— C’est bon, les enfants… Puisquemossieu Jean le veut, on attendra que les voisins fassentla première visite.
C’est plus « huppé » !
On n’attendit pas longtemps.
Le lendemain dans la matinée, deux solidesgars, montant une petite chaloupe, abordaient en face del’habitation Labarou.
Gaspard se trouvait là, d’aventure.
— Venez, camarades, dit-il aux étrangers,qu’il semblait déjà, connaître… Mais ne parlez à personne de notrerencontre d’hier soir ; mon cousin m’en voudrait de l’avoirdevancé…
— Ni vu, ni connu ! firent les jeunesgens en riant.
Arthur accourait.
Mimie derrière sa mère, regardait parl’entrebâillement de la porte.
Jean Labarou était invisible.
Sans faire attention à Gaspard, qui ouvrait labouche pour parler, Arthur donna une bonne poignée de main auxnouveaux arrivés, tout en leur disant :
— Soyez mille fois les bienvenus, mes amis…Savez-vous que çà devenait furieusement ennuyeux de ne voirtoujours que nos figures, qui ne sont pas déjà si avenantes,jugez-en !…
— Hé ! hé ! il y en a de pires auxÎles… répliqua galamment le plus vieux des visiteurs.
— Ah ! dame ! je plains ceux qui lespossèdent… Mais, dites donc… jetez le grappin et allons voir lesbonnes gens… Je les sens qui grillent d’impatience.
— Allons ! firent les gars, se laissantconduire de bonne grâce.
On pénétra pêle-mêle dans la maison, lebouillant Arthur tenant la tête.
— Père et mère, et toi Mimie, voici nosvoisins… annonça-t-il sans plus du cérémonie. — À propos, commentvous appelez-vous ?… Nous autres, notre nom est Labarou :le père Jean Labarou, la mère Hélène Labarou, le garçon que jesuis, Arthur Labarou, la fille Euphémie Labarou, — plus connue sousla petit nom de Mimie ; enfin ce garçon discret etsage que vous avez vu tout d’abord s’appelle, lui, Gaspard Labarou…Voilà !
Arthur, ayant ainsi désigné chaque membre dela famille par ses noms et prénoms, mit les poings sur ses hancheset reprit baleine.
Ce n’était pas sans besoin !
On se donna la main à la ronde, comme de vieuxamis qui se retrouvent. Après quoi, l’aîné des deux frères, sansrépondre directement, dit :
— Ça nous fait plaisir, tout de même, nom d’unloup marin, de rencontrer des pays sur cette bigre decôte, — car vous êtes de Saint-Pierre n’est-ce pas ?
— De Saint-Malo ! se hâta de rectifierJean Labarou.
— C’est tout comme. Notre père aussi était delà.
— Ah !… et son nom ?
— Pierre Noël.
— Pierre Noël !… Vous êtes les fils dePierre Noël ? s’écria Jean Labarou, pâlissantaffreusement.
— Oui. L’auriez-vous connu, parhasard ?
Jean fut quelques secondes sans répondre.
Puis il dit d’une voix changée :
— Non, pas précisément… Mais j’en ai entenduparler aux Îles.
— Vous savez alors comment il a fini, cepauvre père ?
— Dans une rixe, n’est-ce pas ? bégayaJean.
— Malheureusement, oui : d’un coup decouteau en pleine poitrine.
— Le pauvre homme ! murmura, Labarou, quise remettait peu à peu.
— Nous étions bien jeunes alors, dit le filsaîné de Pierre Noël, et c’est à peine si nous nous rappelonsvaguement cette terrible affaire.
— Vous a-t-on dit le nom de… celui qui a faitle coup ?
— Oui, c’est un nommé Jean Lehoulier.
— Il a sans doute été puni ?
— On n’a jamais pu mettre la main dessus… Ildisparut avec sa famille dans la nuit qui suivit l’affaire et,depuis, on ne sait pas ce qu’il est devenu.
— Il aura péri en mer, sans doute !
— C’est, probable, car il faisait, cettenuit-là, au dire de ma mère, un temps de chien ; et sa barquequi n’était pas grande, n’a pas dû résister à la bourrasque.
Que Dieu ait pitié de lui et des siens !dit gravement Jean Labarou. Lui seul est le juge des actions deshommes.
Puis, changeant brusquement desujet :
— Comme ça, vous venez pour vous établirici ?
— S’il y a moyen d’y vivre ! — Ça ne vaplus là-bas.
— On vit partout, mon garçon, quand on n’estpas trop exigeant.
— Ah ! pour ça, la misère nous connaît…Il n’y a pas toujours eu du pain blanc dans la huche.
— Je conçois… fit Jean avec une émotioncontenue. On vous aidera, mes enfants. Vous n’aurez qu’un signe àfaire, vous savez… N’allez pas au moins vous gêner avec nous :ça me ferait de la peine, là, vrai… Et, pour commencer par lecommencement, mes fils, vous allez tout de suite donner un coup demain à vos amis pour qu’ils se construisent sans retard unemaisonnette… C’est le plus pressé.
— Bravo, père ! s’écria Arthur.
— Bien parlé, mon oncle ! appuyaGaspard.
— Vous êtes trop bon… Merci, tout de même… Çan’est pas de refus… murmurèrent les jeunes Noël, enchantés.
— Allez, mes enfants… Ah ! maisnon ; il faut dîner tout d’abord.
— C’est ce que j’allais dire, put enfinarticuler la mère Hélène, jusque là muette, contre sonhabitude.
— C’est que les femmes… voulut objecter l’aînédes Noël, qui s’appelait Thomas.
— Nous attendent… acheva le cadet, Louis.
— Vous les rejoindrez tous ensemble, aussitôtla dernière bouchée avalée.
— Dame ! puisque vous êtes assezhonnêtes…
— C’est dit. Allons, femme, attise le feu.
— Dans un quart-d’heure, tout sera prêt.
Point n’est besoin de dire si le repas futanimé. Toute cette jeunesse avait soif de confidences. Chacun fitsa biographie, qui n’était pas longue, heureusement. On échangea,force propos, souvent sans à propos… On fit des projets pourl’avenir… Des chasses qui resteraient légendaires furent organiséesséance tenante. On extermina, autour de cette table primitive, toutle gibier à poil et à plume des forêts et des savaneslabradoriennes ; on retira du golfe Saint-Laurent des millierset des milliers de poissons de toutes grosseurs ; on dépeuplal’atmosphère de tous les volatiles qui s’y promènent…
Bref, le repas terminé, il ne restait plus devivant, dans cette partie du Canada, que les hommes et les animauxdomestiques à qui l’on fit grâce, — faute de munitions, sansdoute !
Puis toute cette jeunesse émoustillée pritplace dans la chaloupe des Noël et traversa la baie, faisantretentir les échos de Kécarpoui de ses joyeuses chansons.
