Le Fantôme de l’Opéra

Chapitre 4Révélations étonnantes de Mme Giry, relatives à ses relationspersonnelles avec le fantôme de l’Opéra

Avant de suivre M. le commissaire de police Mifroid chez MM. lesdirecteurs, le lecteur me permettra de l’entretenir de certainsévénements extraordinaires qui venaient de se dérouler dans cebureau où le secrétaire Rémy et l’administrateur Mercier avaient envain tenté de pénétrer, et où MM. Richard et Moncharmin s’étaientsi hermétiquement enfermés dans un dessein que le lecteur ignoreencore, mais qu’il est de mon devoir historique, – je veux dire demon devoir d’historien, – de ne point lui celer plus longtemps.

J’ai eu l’occasion de dire combien l’humeur de MM. lesdirecteurs s’était désagréablement modifiée depuis quelque temps,et j’ai fait entendre que cette transformation n’avait pas dû avoirpour unique cause la chute du lustre dans les conditions que l’onsait.

Apprenons donc au lecteur, – malgré tout le désir qu’auraientMM. les directeurs qu’un tel événement restât à jamais caché – quele Fantôme était arrivé à toucher tranquillement ses premiers vingtmille francs ! Ah ! il y avait eu des pleurs et desgrincements de dents ! La chose cependant, s’était faite leplus simplement du monde :

Un matin MM. les directeurs avaient trouvé une enveloppe toutepréparée sur leur bureau. Cette enveloppe portait comme suscription: À Monsieur F. de l’O. (personnelle) et était accompagnée d’unpetit mot de F. de l’O. lui-même : « Le moment d’exécuter lesclauses du cahier des charges est venu : vous glisserez vingtbillets de mille francs dans cette enveloppe que vous cachetterezde votre propre cachet et vous la remettrez à Mme Giry qui fera lenécessaire. »

MM. les directeurs ne se le firent pas dire deux fois ;sans perdre de temps à se demander encore comment ces missionsdiaboliques pouvaient parvenir dans un cabinet qu’ils prenaientgrand soin de fermer à clef, ils trouvaient l’occasion bonne demettre la main sur le mystérieux maître chanteur. Et après avoirtout raconté sous le sceau du plus grand secret à Gabriel et àMercier ils mirent les vingt mille francs dans l’enveloppe etconfièrent celle-ci sans demander d’explications à Mme Giry,réintégrée dans ses fonctions. L’ouvreuse ne marqua aucunétonnement. Je n’ai point besoin de dire si elle futsurveillée ! Du reste, elle se rendit immédiatement dans laloge du fantôme et déposa la précieuse enveloppe sur la tablette del’appui-main. Les deux directeurs, ainsi que Gabriel et Mercierétaient cachés de telle sorte que cette enveloppe ne fût point pareux perdue de vue une seconde pendant tout le cours de lareprésentation et même après, car, comme l’enveloppe n’avait pasbougé, ceux qui la surveillaient ne bougèrent pas davantage et lethéâtre se vida et Mme Giry s’en alla cependant que MM. lesdirecteurs, Gabriel et Mercier étaient toujours là. Enfin ils selassèrent et l’on ouvrit l’enveloppe après avoir constaté que lescachets n’en avaient point été rompus.

À première vue, Richard et Moncharmin jugèrent que les billetsétaient toujours là, mais à la seconde vue ils s’aperçurent que cen’étaient plus les mêmes. Les vingt vrais billets étaient partis etavaient été remplacés par vingt billets de la « Sainte Farce» ! Ce fut de la rage et puis aussi de l’effroi !

« C’est plus fort que chez Robert Houdin ! s’écriaGabriel.

– Oui, répliqua Richard, et ça coûte plus cher ! »

Moncharmin voulait qu’on courût chercher le commissaire ;Richard s’y opposa. Il avait sans doute son plan, il dit : « Nesoyons pas ridicules ! tout Paris rirait. F. de l’O. a gagnéla première manche, nous remporterons la seconde. » Il pensaitavidement à la mensualité suivante.

Tout de même ils avaient été si parfaitement joués, qu’ils nepurent, pendant les semaines qui suivirent, surmonter un certainaccablement. Et c’était, ma foi, bien compréhensible. Si lecommissaire ne fut point appelé dès lors, c’est qu’il ne faut pasoublier que MM. les directeurs gardaient tout au fond d’eux-mêmes,la pensée qu’une aussi bizarre aventure pouvait n’être qu’unehaïssable plaisanterie montée, sans doute, par leurs prédécesseurset dont il convenait de ne rien divulguer avant d’en connaître « lefin mot ». Cette pensée, d’autre part, se troublait par instantschez Moncharmin d’un soupçon qui lui venait relativement à Richardlui-même, lequel avait quelquefois des imaginations burlesques. Etc’est ainsi que, prêts à toutes les éventualités, ils attendirentles événements en surveillant et en faisant surveiller la mère Giryà laquelle Richard voulut qu’on ne parlât de rien. « Si elle estcomplice, disait-il, il y a beau temps que les billets sont loin.Mais, pour moi, ce n’est qu’une imbécile !

– Il y a beaucoup d’imbéciles dans cette affaire ! avaitrépliqué Moncharmin songeur.

– Est-ce qu’on pouvait se douter ?… gémit Richard, maisn’aie pas peur… la prochaine fois toutes mes précautions serontprises… »

Et c’est ainsi que la prochaine fois était arrivée… cela tombaitle jour même qui devait voir la disparition de Christine Daaé.

Le matin, une missive du Fantôme qui leur rappelait l’échéance.« Faites comme la dernière fois, enseignait aimablement F. de l’O.Ça s’est très bien passé. Remettez l’enveloppe, dans laquelle vousaurez glissé les vingt mille francs, à cette excellente Mme Giry.»

Et la note était accompagnée de l’enveloppe coutumière. Il n’yavait plus qu’à la remplir.

Cette opération devait être accomplie le soir même, unedemi-heure avant le spectacle. C’est donc une demi-heure environavant que le rideau se lève sur cette trop fameuse représentationde Faust que nous pénétrons dans l’antre directorial.

Richard montre l’enveloppe à Moncharmin, puis il compte devantlui les vingt mille francs et les glisse dans l’enveloppe, maissans fermer celle-ci.

« Et maintenant, dit-il, appelle-moi la mère Giry. »

On alla chercher la vieille. Elle entra en faisant une bellerévérence. La dame avait toujours sa robe de taffetas noir dont lateinte tournait à la rouille et au lilas, et son chapeau aux plumescouleur de suie. Elle semblait de belle humeur. Elle dit tout desuite :

« Bonsoir, messieurs ! C’est sans doute encore pourl’enveloppe ?

– Oui, madame Giry, dit Richard avec une grande amabilité… C’estpour l’enveloppe… Et pour autre chose aussi.

– À votre service, monsieur le directeur : À votreservice !… Et quelle est cette autre chose, je vousprie ?

– D’abord, madame Giry, j’aurais une petite question à vousposer.

– Faites, monsieur le directeur, Mame Giry est là pour vousrépondre.

– Vous êtes toujours bien avec le fantôme ?

– On ne peut mieux, monsieur le directeur, on ne peut mieux.

– Ah ! vous nous en voyez enchantés… Dites donc, madameGiry, prononça Richard en prenant le ton d’une importanteconfidence… Entre nous, on peut bien vous le dire… Vous n’êtes pasune bête.

– Mais, monsieur le directeur !… s’exclama l’ouvreuse, enarrêtant le balancement aimable des deux plumes noires de sonchapeau couleur de suie, je vous prie de croire que ça n’a jamaisfait de doute pour personne !

– Nous sommes d’accord et nous allons nous entendre. L’histoiredu fantôme est une bonne blague, n’est-ce pas ?… Eh bien,toujours entre nous… elle a assez duré. »

Mme Giry regarda les directeurs comme s’ils lui avaient parléchinois. Elle s’approcha du bureau de Richard et fit, assezinquiète :

« Qu’est-ce que vous voulez dire ?… Je ne vous comprendspas !

– Ah ! vous nous comprenez très bien. En tout cas, il fautnous comprendre… Et, d’abord, vous allez nous dire comment ils’appelle.

– Qui donc ?

– Celui dont vous êtes la complice, Mame Giry !

– Je suis la complice du fantôme ? Moi ?… La complicede quoi ?

– Vous faites tout ce qu’il veut.

– Oh !… il n’est pas bien encombrant, vous savez.

– Et il vous donne toujours des pourboires !

– Je ne me plains pas !

– Combien vous donne-t-il pour lui porter cetteenveloppe ?

– Dix francs.

– Mazette ! Ce n’est pas cher !

– Pourquoi donc ?

– Je vous dirai cela tout à l’heure, Mame Giry. En ce moment,nous voudrions savoir pour quelle raison… extraordinaire… vous vousêtes donnée corps et âme à ce fantôme-là plutôt qu’à un autre… Çan’est pas pour cent sous ou dix francs qu’on peut avoir l’amitié etle dévouement de Mame Giry.

– Ça, c’est vrai !… Et ma foi, cette raison-là, je peuxvous la dire, monsieur le directeur ! Certainement il n’y apas de déshonneur à ça !… au contraire.

– Nous n’en doutons pas, Mame Giry.

– Eh bien, voilà… le fantôme n’aime pas que je raconte seshistoires.

– Ah ! ah ! ricana Richard.

– Mais, celle-là, elle ne regarde que moi !… reprit lavieille… donc, c’était dans la loge n° 5… un soir, j’y trouve unelettre pour moi… une espèce de note écrite à l’encre rouge… C’tenote-là, monsieur le directeur, j’aurais pas besoin de vous lalire… je la sais par cœur… et je ne l’oublierai jamais même si jevivais cent ans !… »

Et Mme Giry, toute droite, récite la lettre avec une éloquencetouchante :

« Madame. – 1825, Mlle Ménétrier, coryphée, est devenue marquisede Cussy. – 1832, Mlle Marie Taglioni, danseuse, est faite comtesseGilbert des Voisins. – 1846, la Sota, danseuse, épouse un frère duroi d’Espagne. – 1847, Lola Montès, danseuse, épousemorganatiquement le roi Louis de Bavière et est créée comtesse deLandsfeld. – 1848, Mlle Maria, danseuse, devient baronned’Hermeville. – 1870, Thérèse Hessler, danseuse, épouse DonFernando, frère du roi de Portugal… »

Richard et Moncharmin écoutent la vieille, qui, au fur et àmesure qu’elle avance dans la curieuse énumération de ces glorieuxhyménées, s’anime, se redresse, prend de l’audace, et finalement,inspirée comme une sibylle sur son trépied, lance d’une voixéclatante d’orgueil la dernière phrase de la lettre prophétique : «1885, Meg Giry, impératrice !»

Épuisée par cet effort suprême, l’ouvreuse retombe sur sa chaiseen disant : « Messieurs, ceci était signé : Le Fantôme del’Opéra ! J’avais déjà entendu parler du fantôme, mais je n’ycroyais qu’à moitié. Du jour où il m’a annoncé que ma petite Meg,la chair de ma chair, le fruit de mes entrailles, seraitimpératrice, j’y ai cru tout à fait. »

En vérité, en vérité, il n’était point besoin de considérerlonguement la physionomie exaltée de Mame Giry pour comprendre cequ’on avait pu obtenir de cette belle intelligence avec ces deuxmots : « Fantôme et impératrice. »

Mais qui donc tenait les ficelles de cet extravagantmannequin ?… Qui ?

« Vous ne l’avez jamais vu, il vous parle, et vous croyez toutce qu’il vous dit ? demanda Moncharmin.

– Oui ; d’abord, c’est à lui que je dois que ma petite Megest passée coryphée. J’avais dit au fantôme : « Pour qu’elle soitimpératrice en 1885, vous n’avez pas de temps à perdre, il fautqu’elle soit coryphée tout de suite. » Il m’a répondu : « C’estentendu. » Et il n’a eu qu’un mot à dire à M. Poligny, c’étaitfait…

– Vous voyez bien que M. Poligny l’a vu !

– Pas plus que moi, mais il l’a entendu ! Le fantôme lui adit un mot à l’oreille, vous savez bien ! le soir où il estsorti si pâle de la loge n° 5. »

Moncharmin pousse un soupir. « Quelle histoire !gémit-il.

– Ah ! répond Mame Giry, j’ai toujours cru qu’il y avaitdes secrets entre le Fantôme et M. Poligny. Tout ce que le Fantômedemandait à M. Poligny, M. Poligny l’accordait… M. Poligny n’avaitrien à refuser au Fantôme.

– Tu entends, Richard, Poligny n’avait rien à refuser auFantôme.

– Oui, oui, j’entends bien ! déclara Richard. M. Polignyest un ami du Fantôme ! et, comme Mme Giry est une amie de M.Poligny, nous y voilà bien, ajouta-t-il sur un ton fort rude. MaisM. Poligny ne me préoccupe pas, moi… La seule personne dont le sortm’intéresse vraiment, je ne le dissimule point, c’est MmeGiry !… Madame Giry, vous savez ce qu’il y a dans cetteenveloppe ?

– Mon Dieu, non ! fit-elle.

– Eh bien, regardez ! »

Mme Giry glisse dans l’enveloppe un regard trouble, mais quiretrouve aussitôt son éclat.

« Des billets de mille francs ! s’écrie-t-elle.

– Oui, madame Giry !… oui, des billets de mille !… Etvous le saviez bien !

– Moi, monsieur le directeur… Moi ! je vous jure…

– Ne jurez pas, madame Giry !… Et maintenant, je vais vousdire cette autre chose pour laquelle je vous ai fait venir… MadameGiry, je vais vous faire arrêter. »

Les deux plumes noires du chapeau couleur de suie, quiaffectaient à l’ordinaire la forme de deux points d’interrogation,se muèrent aussitôt en point d’exclamation ; quant au chapeaului-même, il oscilla, menaçant sur son chignon en tempête. Lasurprise, l’indignation, la protestation et l’effroi setraduisirent encore chez la mère de la petite Meg par une sorte depirouette extravagante « jeté glissade » de la vertu offensée quil’apporta d’un bond jusque sous le nez de M. le directeur, lequelne put se retenir de reculer son fauteuil.

« Me faire arrêter ! »

La bouche qui disait cela sembla devoir cracher à la figure deM. Richard les trois dents dont elle disposait encore.

M. Richard fut héroïque. Il ne recula plus. Son index menaçantdésignait déjà aux magistrats absents l’ouvreuse de la loge n°5.

« Je vais vous faire arrêter, madame Giry, comme unevoleuse !

– Répète ! »

Et Mme Giry gifla à tour de bras M. le directeur Richard avantque M. le directeur Moncharmin n’eût eu le temps de s’interposer.Riposte vengeresse ! Ce ne fut point la main desséchée de lacolérique vieille qui vint s’abattre sur la joue directoriale, maisl’enveloppe elle-même, cause de tout le scandale, l’enveloppemagique qui s’entrouvrit du coup pour laisser échapper les billetsqui s’envolèrent dans un tournoiement fantastique de papillonsgéants.

Les deux directeurs poussèrent un cri, et une même pensée lesjeta tous les deux à genoux, ramassant fébrilement et compulsant enhâte les précieuses paperasses.

« Ils sont toujours vrais ? Moncharmin.

– Ils sont toujours vrais ? Richard.

– Ils sont toujours vrais ! ! ! »

Au-dessus d’eux, les trois dents de Mme Giry se heurtent dansune mêlée retentissante, pleine de hideuses interjections. Mais onne perçoit tout à fait bien que ce « leitmotiv » :

« Moi, une voleuse !… Une voleuse, moi ? »

Elle étouffe. Elle s’écrie :

« J’en suis ravagée ! »

Et, tout à coup, elle rebondit sous le nez de Richard.

« En tout cas, glapit-elle, vous, monsieur Richard, vous devezle savoir mieux que moi où sont passés les vingt millefrancs !

– Moi ? interroge Richard stupéfait. Et comment lesaurais-je ? »

Aussitôt, Moncharmin, sévère et inquiet, veut que la bonne femmes’explique.

« Que signifie ceci ? interroge-t-il. Et pourquoi, madameGiry, prétendez-vous que M. Richard doit savoir mieux que vous oùsont passés les vingt mille francs ? »

Quant à Richard, qui se sent rougir sous le regard deMoncharmin, il a pris la main de Mame Giry et la lui secoue avecviolence. Sa voix imite le tonnerre. Elle gronde, elle roule… ellefoudroie…

« Pourquoi saurais-je mieux que vous où sont passés les vingtmille francs ? Pourquoi ?

– Parce qu’ils sont passés dans votre poche !… », soufflela vieille en le regardant maintenant comme si elle apercevait lediable.

C’est au tour de M. Richard d’être foudroyé, d’abord par cetteréplique inattendue, ensuite par le regard de plus en plussoupçonneux de Moncharmin. Du coup, il perd sa force dont il auraitbesoin dans ce moment difficile pour repousser une aussi méprisableaccusation.

Ainsi les plus innocents, surpris dans la paix de leur cœur,apparaissent-ils tout à coup, à cause que le coup qui les frappeles fait pâlir, ou rougir, ou chanceler, ou se redresser, ous’abîmer, ou protester, ou ne rien dire quand il faudrait parler,ou parler quand il ne faudrait rien dire, ou rester secs alorsqu’il faudrait s’éponger, ou suer alors qu’il faudrait rester secs,apparaissent-ils tout à coup, dis-je, coupables.

Moncharmin a arrêté l’élan vengeur avec lequel Richard qui étaitinnocent allait se précipiter sur Mme Giry et il s’empresse,encourageant, d’interroger celle-ci… avec douceur.

« Comment avez-vous pu soupçonner mon collaborateur Richard demettre vingt mille francs dans sa poche ?

– Je n’ai jamais dit cela ! déclare Mame Giry, attendu quec’était moi-même en personne, qui mettais les vingt mille francsdans la poche de M. Richard. »

Et elle ajouta à mi-voix :

« Tant pis ! Ça y est !… Que le Fantôme mepardonne ! »

Et comme Richard se reprend à hurler, Moncharmin avec autoritélui ordonne de se taire :

« Pardon ! Pardon ! Pardon ! Laisse cette femmes’expliquer ! Laisse-moi l’interroger. »

Et il ajoute :

« Il est vraiment étrange que tu le prennes sur un tonpareil !… Nous touchons au moment où tout ce mystère vas’éclaircir ! Tu es furieux ! Tu as tort… Moi, je m’amusebeaucoup. »

Mame Giry, martyre, relève sa tête où rayonne la foi en sapropre innocence.

« Vous me dites qu’il y avait vingt mille francs dansl’enveloppe que je mettais dans la poche de M. Richard, mais, moije le répète, je n’en savais rien… Ni M. Richard non plus, dureste !

– Ah ! ah ! fit Richard, en affectant tout à coup unair de bravoure qui déplut à Moncharmin. Je n’en savais rien nonplus ! Vous mettiez vingt mille francs dans ma poche et jen’en savais rien ! J’en suis fort aise, madame Giry.

– Oui, acquiesça la terrible dame… c’est vrai !… Nous n’ensavions rien ni l’un ni l’autre !… Mais vous, vous avez biendû finir par vous en apercevoir. »

Richard dévorerait certainement Mme Giry si Moncharmin n’étaitpas là ! Mais Moncharmin la protège. Il précipitel’interrogatoire.

« Quelle sorte d’enveloppe mettiez-vous donc dans la poche de M.Richard ? Ce n’était point celle que nous vous donnions, celleque vous portiez, devant nous, dans la loge n° 5, et cependant,celle-là seule contenait les vingt mille francs.

– Pardon ! C’était bien celle que me donnait M. ledirecteur que je glissais dans la poche de monsieur le directeur,explique la mère Giry. Quant à celle que je déposais dans la logedu fantôme, c’était une autre enveloppe exactement pareille, et quej’avais, toute préparée, dans ma manche, et qui m’était donnée parle fantôme ! »

Ce disant, Mame Giry sort de sa manche une enveloppe toutepréparée et identique avec sa suscription à celle qui contient lesvingt mille francs. MM. les directeurs s’en emparent. Ilsl’examinent, ils constatent que des cachets cachetés de leur proprecachet directorial, la ferment. Ils l’ouvrent… Elle contient vingtbillets de la Sainte Farce, comme ceux qui les ont tant stupéfiésun mois auparavant.

« Comme c’est simple ! fait Richard.

– Comme c’est simple ! répète plus solennel que jamaisMoncharmin.

– Les tours les plus illustres, répond Richard, ont toujours étéles plus simples. Il suffit d’un compère…

– Ou d’une commère ! » ajoute de sa voix blanche,Moncharmin.

Et il continue, les yeux fixés sur Mme Giry, comme s’il voulaitl’hypnotiser :

« C’était bien le fantôme qui vous faisait parvenir cetteenveloppe, et c’était bien lui qui vous disait de la substituer àcelle que nous vous remettions ? C’était bien lui qui vousdisait de mettre cette dernière dans la poche de M.Richard ?

– Oh ! c’était bien lui !

– Alors, pourriez-vous nous montrer, madame, un échantillon devos petits talents ?… Voici l’enveloppe. Faites comme si nousne savions rien.

– À votre service, messieurs ! »

La mère Giry a repris l’enveloppe chargée de ses vingt billetset se dirige vers la porte. Elle s’apprête à sortir.

Les deux directeurs sont déjà sur elle. « Ah ! non !Ah ! non ! On ne nous “la fait plus” ! Nous en avonsassez ! Nous n’allons pas recommencer !

– Pardon, messieurs, s’excuse la vieille, pardon… Vous me ditesde faire comme si vous ne saviez rien !… Eh bien, si vous nesaviez rien, je m’en irais avec votre enveloppe !

– Et alors, comment la glisseriez-vous dans ma poche ? »argumente Richard que Moncharmin ne quitte pas de l’œil gauche,cependant que son œil droit est fort occupé par Mme Giry, –position difficile pour le regard ; mais Moncharmin est décidéà tout pour découvrir la vérité.

« Je dois la glisser dans votre poche au moment où vous vous yattendez le moins, monsieur le directeur. Vous savez que je vienstoujours, dans le courant de la soirée, faire un petit tour dansles coulisses, et souvent j’accompagne, comme c’est mon droit demère, ma fille au foyer de la danse ; je lui porte seschaussons, au moment du divertissement, et même son petit arrosoir…Bref, je vas et je viens à mon aise… Messieurs les abonnés s’enviennent aussi… Vous aussi, monsieur le directeur… Il y a du monde…Je passe derrière vous, et, je glisse l’enveloppe dans la poche dederrière de votre habit… Ça n’est pas sorcier !

– Ça n’est pas sorcier, gronde Richard en roulant des yeux deJupiter tonnant, ça n’est pas sorcier ! Mais je vous prends enflagrant délit de mensonge, vieille sorcière ! »

L’insulte frappe moins l’honorable dame que le coup que l’onveut porter à sa bonne foi. Elle se redresse, hirsute, les troisdents dehors.

« À cause ?

– À cause que ce soir-là je l’ai passé dans la salle àsurveiller la loge n° 5 et la fausse enveloppe que vous y aviezdéposée. Je ne suis pas descendu au foyer de la danse uneseconde…

– Aussi, monsieur le directeur, ce n’est point ce soir-là que jevous ai remis l’enveloppe !… Mais à la représentationsuivante… Tenez, c’était le soir où M. le sous-secrétaire d’Étataux Beaux-Arts… »

À ces mots, M. Richard arrête brusquement Mme Giry…

« Eh ! c’est vrai, dit-il, songeur, je me rappelle… je merappelle maintenant ! M. le sous-secrétaire d’État est venudans les coulisses. Il m’a fait demander. Je suis descendu uninstant au foyer de la danse. J’étais sur les marches du foyer… M.le sous-secrétaire d’État et son chef de cabinet étaient dans lefoyer même… Tout à coup je me suis retourné… C’était vous quipassiez derrière moi… madame Giry… Il me semblait que vous m’aviezfrôlé… Il n’y avait que vous derrière moi… Oh ! je vous voisencore… je vous vois encore !

– Eh bien, oui, c’est ça, monsieur le directeur ! c’estbien ça ! Je venais de terminer ma petite affaire dans votrepoche ! Cette poche-là, monsieur le directeur est biencommode ! »

Et Mme Giry joint une fois de plus le geste à la parole. Ellepasse derrière M. Richard et si prestement, que Moncharminlui-même, qui regarde de ses deux yeux, cette fois, en resteimpressionné, elle dépose l’enveloppe dans la poche de l’une desbasques de l’habit de M. le directeur.

« Évidemment ! s’exclame Richard. un peu pâle… C’est trèsfort de la part de F. de l’O. Le problème, pour lui, se posaitainsi : supprimer tout intermédiaire dangereux entre celui quidonne les vingt mille francs et celui qui les prend ! Il nepouvait mieux trouver que de venir me les prendre dans ma pochesans que je m’en aperçoive, puisque je ne savais même pas qu’ilss’y trouvaient… C’est admirable ?

– Oh ! admirable ! sans doute, surenchérit Moncharmin…seulement, tu oublies, Richard, que j’ai donné dix mille francs surces vingt mille et qu’on n’a rien mis dans ma poche, à moi !»

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