Les Sept Femmes de la Barbe-Bleue et autres contes merveilleux

XIII M. LE CURÉ MITON

– J’en reviens à croire, dit Saint-Sylvain àQuatrefeuilles, que, si nous n’avons pas trouvé, c’est que nousavons mal cherché. Décidément, je crois à la vertu et je crois aubonheur. Ils sont inséparables. Ils sont rares ; ils secachent. Nous les découvrirons sous d’humbles toits au fond descampagnes. Si vous m’en croyez, nous les chercherons de préférencedans cette région mon tueuse et rude qui est notre Savoie et notreTyrol.

Quinze jours plus tard, ils avaient parcourusoixante villages de la montagne, sans rencontrer un homme heureux.Toutes les misères qui désolent les villes, ils les retrouvaientdans ces hameaux, où la rudesse et l’ignorance des hommes lesrendaient encore plus dures. La faim et l’amour, ces deux fléaux dela nature, y frappaient les malheureux humains à coups plus fortset plus pressés. Ils virent des maîtres avares, des maris jaloux,des femmes menteuses, des servantes empoisonneuses, des valetsassassins, des pères incestueux, des enfants qui renversaient lahuche sur la tête de l’aïeul, sommeillant à l’angle du foyer. Cespaysans ne trouvaient de plaisir que dans l’ivresse ; leurjoie même était brutale, leurs jeux cruels. Leurs fêtes seterminaient en rixes sanglantes.

A mesure qu’ils les observaient davantage,Quatrefeuilles et Saint-Sylvain reconnaissaient que les mœurs deces hommes ne pouvaient être ni meilleures ni plus pures, que laterre avare les rendait avares, qu’une dure vie les endurcissaitaux maux d’autrui comme aux leurs, que s’ils étaient jaloux,cupides, faux, menteurs, sans cesse occupés à se tromper les unsles autres, c’était l’effet naturel de leur indigence et de leurmisère.

– Comment, se demandait Saint-Sylvain, ai j epu croire un seul moment que le bonheur habite sous lechaume ? Ce ne peut être que l’effet de l’instructionclassique. Virgile, dans son poème administratif, intitulé lesGéorgiques, dit que les agriculteurs seraient heureuxs’ils connaissaient leur bonheur. Il avoue donc qu’ils n’en ontpoint connaissance. En fait, il écrivait par l’ordre d’Auguste,excellent gérant de l’Empire, qui avait peur que Rome manquât depain et cherchait à repeupler les campagnes. Virgile savait commetout le monde que la vie du paysan est pénible. Hésiode en a faitun tableau affreux.

– Il y a un fait certain, dit Quatrefeuilles,c’est que, dans toutes les contrées, les garçons et les filles dela campagne n’ont qu’une envie : se louer à la ville. Sur lelittoral, les filles rêvent d’entrer dans des usines de sardines.Dans les pays de charbon les jeunes paysans ne songent qu’à descendre dans la mine.

Un homme, dans ces montagnes, montrait, aumilieu des fronts soucieux et des visages renfrognés, son sourireingénu. Il ne savait ni travailler la terre ni conduire lesanimaux ; il ne savait rien de ce que savent les autreshommes, il tenait des propos dénués de sens et chantait toute lajournée un petit air qu’il n’achevait jamais. Tout le ravis sait.Il était partout aux anges. Son habit était fait de morceaux detoutes les couleurs, bizarre ment assembles. Les enfants lesuivaient en se moquant ; mais, comme il passait pour porterbonheur, on ne lui faisait pas de mal et on lui donnait le peu dontil avait besoin. C’était Hurtepoix, l’innocent. Il mangeait auxportes, avec les petits chiens, cl couchait dans les granges.

Observant qu’il était heureux et soupçonnantque ce n’était pas sans des raisons profondes que les gens de lacontrée le tenaient pour un porte-bonheur, Saint-Sylvain, après delongues réflexions, le chercha pour lui tirer sa chemise. Il letrouva prosterné, tout en pleurs, sous e porche de l’église.Hurtepoix venait d’apprendre la mort de Jésus-Christ, mis en croixpour le salut des hommes.

Descendus dans un village dont le maire étaitcabaretier, les deux officiers du roi le firent boire avec eux ets’enquirent si, d’aventure, il ne connaissait pas un hommeheureux.

– Messieurs, leur répondit-il, allez dans cevillage dont vous voyez, à l’autre versant de la vallée, lesmaisons blanches pendues au flanc de la montagne, et présentez-vousau curé Miton ; il vous recevra très bien et vous serez enprésence d’un homme heureux et qui mérite sa félicite. Vous aurezfait la route en deux heures.

Le maire offrit de leur louer des chevaux. Ilspartirent après leur déjeuner.

Un jeune homme qui suivait le même chemin,monté sur un meilleur cheval, les rejoignit au premier lacet. Ilavait la mine ouverte, un air de joie et de santé. Ils lièrentconversation avec lui.

Ayant appris d’eux qu’ils se rendaient chez lecuré Miton :

– Faites-lui bien mes compliments. Moi, jevais un peu plus haut, à la Sizeraie, où j’habite, au milieu debeaux pâturages. J’ai hâte d’y arriver.

Il leur conta qu’il avait épousé la plusaimable et la meilleure des femmes, qu’elle lui avait donne deuxenfants beaux comme le jour, un garçon et une fille.

– Je viens du chef-lieu, ajouta-t-il sur unton d’allégresse, et j’en rapporte de belles robes en pièces, avecdes patrons et des gravures de modes ou l’on voit l’effet ducostume. Alice (c’est le nom de ma femme) ne se doute pas du cadeauque je lui destine. Je lui remettrai les paquets tout enveloppés etj’aurai le plaisir de voir ses jolis doigts impatients s’agacer àdéfaire les ficelles. Elle sera bien contente ; ses yeux ravisse lèveront sur moi, pleins d’une fraîche lumière et ellem’embrassera. Nous sommes heureux, mon Alice et moi. Depuis quatreans que nous sommes mariés, nous nous aimons chaque jour davantage.Nous avons les plus grasses prairies de la contrée. Nos domestiquessont heureux aussi ; ils sont braves à faucher et à danser. Ilfaut venir chez nous un dimanche, messieurs : vous boirez denotre petit vin blanc et vous regarderez danser les plus gracieusesfilles et les plus vigoureux gars du pays, qui vous enlèvent leurdanseuse et la font voler comme une plume. Notre maison est à unedemi-heure d’ici. On tourne à droite, entre ces deux rochers quevous voyez a cinquante pas devant vous et qu’on appelle lesPieds-du-Chamois ; on passe un pont de bois jeté sur untorrent et l’on traverse le petit bois de pins qui nous garantit duvent du nord. Dans moins d’une demi-heure, je retrouverai ma petitefamille et nous serons tous quatre bien contents.

– Il faut lui demander sa chemise, dit toutbas Quatrefeuilles à Saint-Sylvain ; je suppose qu’elle vautbien celle du curé Miton.

–Je le suppose aussi, réponditSaint-Sylvain.

Au moment où ils échangeaient ces propos, uncavalier déboucha entre les Pieds-du- Chamois, et s’arrêta sombreet muet devant les voyageurs.

Reconnaissant un de ses métayers :

– Qu’est-ce, Ulric ? demanda le jeunemaître.

Ulric ne répondit pas.

– Un malheur ? parle !

– Monsieur, votre épouse, impatiente de vousrevoir, a voulu aller au-devant de vous. Le pont de bois s’estrompu et elle s’est noyée dans le torrent avec ses deuxenfants.

Laissant le jeune montagnard fou de douleur,ils se rendirent chez M. Miton, et furent reçus au presbytèredans une chambre qui servait au curé de parloir et debibliothèque ; il y avait là, sur des tablettes de sapin, unmillier de volumes et, contre les murs blanchis à la chaux, desgravures anciennes d’après des paysages de Claude Lorrain et duPoussin ; tout y révélait une culture et des habitudesd’esprit qu’on ne rencontre pas d ordinaire dans un presbytère devillage. Le curé Miton, entre deux âges, avait l’air intelligent etbon.

A ses deux visiteurs, qui feignaient devouloir s’établir dans le pays, il vanta le climat, la fertilité,la beauté de la vallée. Il leur offrit du pain blanc, des fruits,du fromage et du lait. Puis il les mena dans son potager qui étaitd’une fraîcheur et d’une propreté charmantes ; sur le mur quirecevait le soleil les espaliers allongeaient leurs branches avecune exactitude géométrique ; les quenouilles des arbresfruitiers s’élevaient à égale distance les unes des autres, bienrégulières et bien fournies.

– Vous ne vous ennuyez jamais, monsieur lecuré ? demanda Quatrefeuilles.

– Le temps me paraît court entre mabibliothèque et mon jardin, répondit le prêtre. Pour tranquille etpaisible qu’elle soit, ma vie n’en est pas moins active etlaborieuse. Je célèbre les offices, je visite les malades et lesindigents, je confesse mes paroissiens et mes paroissiennes. Lespauvres créatures n’ont pas beaucoup de péchés à dire ; puisje m’en plaindre ? Mais elles les disent longuement. Il mefaut réserver quelque temps pour préparer mes prônes et mescatéchismes : mes catéchismes surtout me donnent de la peine,bien que je les fasse depuis plus de vingt ans. Il est si grave deparler aux enfants : ils croient tout ce qu’on leur dit. J’aiaussi mes heures de distraction. Je fais des promenades ; cesont toujours les mêmes et elles sont infiniment variées.

Un paysage change avec les saisons, avec lesjours, avec les heures, avec les minutes ; il est toujoursdivers, toujours nouveau. Je passe agréablement les longues soiréesde la mauvaise saison avec de vieux amis, le pharmacien, lepercepteur et le juge de paix. Nous faisons de la musique.

– Morine, ma servante, excelle à cuire leschâtaignes ; nous nous en régalons. Qu’y a- t-il de meilleurau goût que des châtaignes, avec un verre de vin blanc ?

– Monsieur, dit Quatrefeuilles à ce bon curé,nous sommes au service du roi. Nous venons vous demander de nousfaire une déclaration qui sera pour le pays et pour le monde entierd’une grande conséquence. Il y va de la santé et peut être de lavie du monarque. C’est pourquoi nous vous prions d’excuser notrequestion, si étrange et si indiscrète qu’elle vous paraisse, et d’yrépondre sans réserve ni réticence aucune. Monsieur le curé,êtes-vous heureux ?

M. Miton prit la main de Quatrefeuilles,la pressa et dit d’une voix à peine perceptible.

– Mon existence est une torture. Je vis dansun perpétuel mensonge. Je ne crois pas.

Et deux larmes roulèrent de ses yeux,

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