Monsieur Parent

Chapitre 13Ça ira

J’étais descendu à Barviller uniquement parce que j’avais ludans un guide (je ne sais plus lequel) : Beau musée, deux Rubens,un Téniers, un Ribera.

Donc je pensais : Allons voir ça. Je dînerai à l’hôtel del’Europe, que le guide affirme excellent, et je repartirai lelendemain.

Le musée était fermé : on ne l’ouvre que sur la demande desvoyageurs ; il fut donc ouvert à ma requête, et je puscontempler quelques croûtes attribuées par un conservateurfantaisiste aux premiers maîtres de la peinture.

Puis je me trouvai tout seul, et n’ayant absolument rien àfaire, dans une longue rue de petite ville inconnue, bâtie aumilieu de plaines interminables, je parcourus cette artère,j’examinai quelques pauvres magasins ; puis, comme il étaitquatre heures, je fus saisi par un de ces découragements quirendent fous les plus énergiques.

Que faire ? Mon Dieu, que faire ? J’aurais payé cinqcents francs l’idée d’une distraction quelconque ! Me trouvantà sec d’inventions, je me décidai, tout simplement, à fumer un boncigare et je cherchai le bureau de tabac. Je le reconnus bientôt àsa lanterne rouge, j’entrai. La marchande me tendit plusieursboîtes au choix ; ayant regardé les cigares, que je jugeaidétestables, je considérai, par hasard, la patronne.

C’était une femme de quarante-cinq ans environ, forte etgrisonnante. Elle avait une figure grasse, respectable, en qui ilme sembla trouver quelque chose de familier. Pourtant je neconnaissais point cette dame ? Non, je ne la connaissais pasassurément ? Mais ne se pouvait-il faire que je l’eusserencontrée ? Oui, c’était possible ! Ce visage-là devaitêtre une connaissance de mon œil, une vieille connaissance perduede vue, et changée, engraissée énormément sans doute ?

Je murmurai :

– Excusez-moi, madame, de vous examiner ainsi, mais il me sembleque je vous connais depuis longtemps.

Elle répondit en rougissant :

– C’est drôle… Moi aussi.

Je poussai un cri : – Ah ! Ça ira !

Elle leva ses deux mains avec un désespoir comique, épouvantéede ce mot et balbutiant :

– Oh ! oh ! Si on vous entendait… Puis soudain elles’écria à son tour : – Tiens, c’est toi, Georges ! Puis elleregarda avec frayeur si on ne l’avait point écoutée. Mais nousétions seuls, bien seuls !

« Ça ira. » Comment avais-je pu reconnaître « Ça ira », lapauvre Ça ira, la maigre Ça ira, la désolée Ça ira, dans cettetranquille et grasse fonctionnaire du gouvernement ?

Ça ira ! Que de souvenirs s’éveillèrent brusquement en moi: Bougival, La Grenouillère, Chatou, le restaurant Fournaise, leslongues journées en yole au bord des berges, dix ans de ma viepassés dans ce coin de pays, sur ce délicieux bout de rivière.

Nous étions alors une bande d’une douzaine, habitant la maisonGalopois, à Chatou, et vivant là d’une drôle de façon, toujours àmoitié nus et à moitié gris. Les mœurs des canotiers d’aujourd’huiont bien changé. Ces messieurs portent des monocles.

Or notre bande possédait une vingtaine de canotières, régulièreset irrégulières. Dans certains dimanches, nous en avionsquatre ; dans certains autres, nous les avions toutes.Quelques-unes étaient là, pour ainsi dire, à demeure, les autresvenaient quand elles n’avaient rien de mieux à faire. Cinq ou sixvivaient sur le commun, sur les hommes sans femmes, et, parmicelles-là, Ça ira. C’était une pauvre fille maigre et qui boitait.Cela lui donnait des allures de sauterelle. Elle était timide,gauche, maladroite en tout ce qu’elle faisait. Elle s’accrochaitavec crainte, au plus humble, au plus inaperçu, au moins riche denous, qui la gardait un jour ou un mois, suivant ses moyens.Comment s’était-elle trouvée parmi nous, personne ne le savaitplus. L’avait-on rencontrée, un soir de pochardise, au bal desCanotiers et emmenée dans une de ces rafles de femmes que nousfaisions souvent ? L’avions-nous invitée à déjeuner, en lavoyant seule, assise à une petite table, dans un coin. Aucun denous ne l’aurait pu dire ; mais elle faisait partie de labande.

Nous l’avions baptisée Ça ira, parce qu’elle se plaignaittoujours de la destinée, de sa malechance, de ses déboires. On luidisait chaque dimanche : « Eh bien, Ça ira, ça va-t-il ? » Etelle répondait toujours : « Non, pas trop, mais faut espérer que çaira mieux un jour. »

Comment ce pauvre être disgracieux et gauche était-il arrivé àfaire le métier qui demande le plus de grâce, d’adresse, de ruse etde beauté ? Mystère. Paris, d’ailleurs, est plein de fillesd’amour laides à dégoûter un gendarme.

Que faisait-elle pendant les six autres jours de lasemaine ? Plusieurs fois, elle nous avait dit qu’elletravaillait ? À quoi ? nous l’ignorions, indifférents àson existence.

Et puis, je l’avais à peu près perdue de vue. Notre groupes’était émietté peu à peu, laissant la place à une autregénération, à qui nous avions aussi laissé Ça ira. Je l’appris enallant déjeuner chez Fournaise de temps en temps.

Nos successeurs, ignorant pourquoi nous l’avions baptisée ainsi,avaient cru à un nom d’Orientale et la nommaient Zaïra ; puisils avaient cédé à leur tour leurs canots et quelques canotières àla génération suivante. (Une génération de canotiers vit, engénéral, trois ans sur l’eau, puis quitte la Seine pour entrer dansla magistrature, la médecine ou la politique).

Zaïra était alors devenue Zara, puis, plus tard, Zara s’étaitencore modifié en Sarah. On la crut alors israélite.

Les tout derniers, ceux à monocle, l’appelaient donc toutsimplement « La Juive ».

Puis elle disparut.

Et voilà que je la retrouvais marchande de tabac àBarviller.

Je lui dis :

– Eh bien, ça va donc, à présent ?

Elle répondit : Un peu mieux.

Une curiosité me saisit de connaître la vie de cette femme.Autrefois je n’y aurais point songé ; aujourd’hui, je mesentais intrigué, attiré, tout à fait intéressé. Je lui demandai:

– Comment as-tu fait pour avoir de la chance ?

– Je ne sais pas. Ça m’est arrivé comme je m’y attendais lemoins.

– Est-ce à Chatou que tu l’as rencontrée ?

– Oh non !

– Où ça donc ?

– À Paris, dans l’hôtel que j’habitais.

– Ah ! Est-ce que tu n’avais pas une place à Paris.

– Oui, j’étais chez madame Ravelet.

– Qui ça, madame Ravelet ?

– Tu ne connais pas madame Ravelet ? Oh !

– Mais non.

– La modiste, la grande modiste de la rue de Rivoli.

Et la voilà qui se met à me raconter mille choses de sa vieancienne, mille choses secrètes de la vie parisienne, l’intérieurd’une maison de modes, l’existence de ces demoiselles, leursaventures, leurs idées, toute l’histoire d’un cœur d’ouvrière, cetépervier de trottoir qui chasse par les rues, le matin, en allantau magasin, le midi, en flânant, nu-tête, après le repas, et lesoir en montant chez elle.

Elle disait, heureuse de parler de l’autrefois :

– Si tu savais comme on est canaille… et comme on en fait deroides. Nous nous les racontions chaque jour. Vrai, on se moque deshommes, tu sais !

Moi, la première rosserie que j’ai faite, c’est au sujet d’unparapluie. J’en avais un vieux, en alpaga, un parapluie à en êtrehonteuse. Comme je le fermais en arrivant, un jour de pluie, voilàla grande Louise qui me dit : – Comment ! tu oses sortir avecça !

– Mais je n’en ai pas d’autre, et en ce moment, les fonds sontbas.

Ils étaient toujours bas, les fonds !

Elle me répond : – Vas en chercher un à la Madeleine.

Moi, ça m’étonne.

Elle reprend : – C’est là que nous les prenons, toutes ; onen a autant qu’on veut. Et elle m’explique la chose. C’est biensimple.

Donc, je m’en allai avec Irma à la Madeleine. Nous trouvons lesacristain et nous lui expliquons comment nous avons oublié unparapluie la semaine d’avant. Alors il nous demande si nous nousrappelons son manche, et je lui fais l’explication d’un manche avecune pomme d’agate. Il nous introduit dans une chambre où il y avaitplus de cinquante parapluies perdus ; nous les regardons touset nous ne trouvons pas le mien ; mais moi j’en choisis unbeau, un très beau, à manche d’ivoire sculpté. Louise est allée leréclamer quelques jours après. Elle l’a décrit avant de l’avoir vu,et on le lui a donné sans méfiance.

Pour faire ça, on s’habillait très chic.

Et elle riait en ouvrant et laissant retomber le couvercle àcharnières de la grande boîte à tabac.

Elle reprit : – Oh ! on en avait des tours, et on en avaitde si drôles. Tiens, nous étions cinq à l’atelier, quatreordinaires et une très bien, Irma, la belle Irma. Elle était trèsdistinguée, et elle avait un amant au conseil d’État. Ça nel’empêchait pas de lui en faire porter joliment. Voilà qu’un hiverelle nous dit : « Vous ne savez pas, nous allons en faire une bienbonne.

Et elle nous conta son idée.

Tu sais, Irma, elle avait une tournure à troubler la tête detous les hommes, et puis une taille, et puis des hanches qui leurfaisaient venir l’eau à la bouche. Donc, elle imagina de nous fairegagner cent francs à chacune pour nous acheter des bagues, et ellearrangea la chose que voici :

Tu sais que je n’étais pas riche, à ce moment-là, les autres nonplus ; ça n’allait guère, nous gagnions cent francs par moisau magasin, rien de plus. Il fallait trouver. Je sais bien que nousavions chacune deux ou trois amants habitués qui donnaient un peu,mais pas beaucoup. À la promenade de midi, il arrivait quelquefoisqu’on amorçait un monsieur qui revenait le lendemain ; on lefaisait poser quinze jours, et puis on cédait. Mais ces hommes-là,ça ne rapporte jamais gros. Ceux de Chatou, c’était pour leplaisir. Oh ! si tu savais les ruses que nous avions ;vrai, c’était à mourir de rire. Donc, quand Irma nous proposa denous faire gagner cent francs, nous voilà toutes allumées. C’esttrès vilain ce que je vais te raconter, mais ça ne fait rien ;tu connais la vie, toi, et puis quand on est resté quatre ans àChatou…

Donc elle nous dit : « Nous allons lever au bal de l’Opéra cequ’il y a de mieux à Paris comme hommes, les plus distingués et lesplus riches. Moi, je les connais. »

Nous n’avons pas cru, d’abord, que c’était vrai ; parce queces hommes-là ne sont pas faits pour les modistes, pour Irma oui,mais pour nous, non. Oh ! elle était d’un chic, cette Irma. Tusais, nous avions coutume de dire à l’atelier que si l’empereurl’avait connue, il l’aurait certainement épousée.

Pour lors, elle nous fit habiller de ce que nous avions de mieuxet elle nous dit : « Vous, vous n’entrerez pas au bal, vous allezrester chacune dans un fiacre dans les rues voisines. Un monsieurviendra qui montera dans votre voiture. Dès qu’il sera entré, vousl’embrasserez le plus gentiment que vous pourrez ; et puisvous pousserez un grand cri pour montrer que vous vous êtestrompée, que vous en attendiez un autre. Ça allumera le pigeon devoir qu’il prend la place d’un autre et il voudra rester parforce ; vous résisterez, vous ferez les cent coups pour lechasser… et puis… vous irez souper avec lui… Alors il vous devra unbon dédommagement.

Tu ne comprends point encore, n’est-ce pas ? Eh bien, voicice qu’elle fit, la rosse.

Elle nous fit monter toutes les quatre dans quatre voitures, desvoitures de cercle, des voitures bien comme il faut, puis elle nousplaça dans des rues voisines de l’Opéra. Alors, elle alla au bal,toute seule. Comme elle connaissait, par leur nom, les hommes lesplus marquants de Paris, parce que la patronne fournissait leursfemmes, elle en choisit d’abord un pour l’intriguer. Elle lui endit de toutes les sortes, car elle a de l’esprit aussi. Quand ellele vit bien emballé, elle ôta son loup, et il fut pris comme dansun filet. Donc il voulut l’emmener tout de suite, et elle lui donnarendez-vous, dans une demi-heure, dans une voiture en face du n° 20de la rue Taitbout. C’était moi, dans cette voiture-là ?J’étais bien enveloppée et la figure voilée. Donc, tout d’un coup,un monsieur passa sa tête à la portière, et il dit : « C’estvous ? »

Je réponds tout bas : « Oui, c’est moi, montez vite. »

Il monte ; et moi je le saisis dans mes bras et jel’embrasse, mais je l’embrasse à lui couper la respiration ;puis je reprends :

– Oh ! que je suis heureuse ! que je suisheureuse !

Et, tout d’un coup, je crie :

– Mais ce n’est pas toi ! Oh ! mon Dieu !Oh ! mon Dieu ! Et je me mets à pleurer.

Tu juges si voilà un homme embarrassé ! Il cherche d’abordà me consoler ; il s’excuse, proteste qu’il s’est trompéaussi !

Moi, je pleurais toujours, mais moins fort ; et je poussaisde gros soupirs. Alors il me dit des choses très douces. C’était unhomme tout à fait comme il faut ; et puis ça l’amusaitmaintenant de me voir pleurer de moins en moins.

Bref, de fil en aiguille, il m’a proposé d’aller souper. Moi,j’ai refusé ; j’ai voulu sauter de la voiture ; il m’aretenue par la taille ; et puis embrassée ; comme j’avaisfait à son entrée.

Et puis… et puis… nous avons… soupé… tu comprends… et il m’adonné… devine… voyons, devine… il m’a donné cinq centsfrancs !… crois-tu qu’il y en a des hommes généreux.

Enfin, la chose a réussi pour tout le monde. C’est Louise qui aeu le moins avec deux cents francs. Mais, tu sais, Louise, vrai,elle était trop maigre !

La marchande de tabac allait toujours, vidant d’un seul couptous ses souvenirs amassés depuis si longtemps dans son cœur ferméde débitante officielle. Tout l’autrefois pauvre et drôle remuaitson âme. Elle regrettait cette vie galante et bohème du trottoirparisien, faite de privations et de caresses payées, de rire et demisère, de ruses et d’amour vrai par moments.

Je lui dis : – Mais comment as-tu obtenu ton débit detabac ?

Elle sourit : – Oh ! c’est toute une histoire. Figure-toique j’avais dans mon hôtel, porte à porte, un étudiant en droit,mais, tu sais, un de ces étudiants qui ne font rien. Celui-là, ilvivait au café, du matin au soir ; et il aimait le billard,comme je n’ai jamais vu aimer personne.

Quand j’étais seule, nous passions la soirée ensemblequelquefois. C’est de lui que j’ai eu Roger.

– Qui ça, Roger ?

– Mon fils.

– Ah !

– Il me donna une petite pension pour élever le gosse, mais jepensais bien que ce garçon-là ne me rapporterait rien, d’autantplus que je n’ai jamais vu un homme aussi fainéant, mais là,jamais. Au bout de dix ans, il en était encore à son premierexamen. Quand sa famille vit qu’on n’en pourrait rien tirer, ellele rappela chez elle en province ; mais nous étions demeurésen correspondance à cause de l’enfant. Et puis, figure-toi qu’auxdernières élections, il y a deux ans, j’apprends qu’il a été nommédéputé dans son pays. Et puis il a fait des discours à la Chambre.Vrai, dans le royaume des aveugles, comme on dit… Mais, pour finir,j’ai été le trouver et il m’a fait obtenir, tout de suite, unbureau de tabac comme fille de déporté… C’est vrai que mon père aété déporté, mais je n’avais jamais pensé non plus que ça pourraitme servir.

Bref… Tiens, voilà Roger.

Un grand jeune homme entrait, correct, grave, poseur.

Il embrassa sur le front sa mère, qui me dit :

– Tenez, monsieur, c’est mon fils, chef de bureau à la mairie…Vous savez… c’est un futur sous-préfet.

Je saluai dignement ce fonctionnaire, et je sortis pour gagnerl’hôtel, après avoir serré, avec gravité, la main tendue de Çaira.

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