PÉRIPÉTIES
Le lendemain, dans une chambre basse de laTour-le-Bât, les deux Saint-Maugon étaient réunis. Roger dormaitd’un sommeil fiévreux et plein d’angoisses ; il était couchétout habillé sur le lit de camp, qui formait, avec deux escabelles,le mobilier de cette espèce de prison.
Bertrand, à genoux devant un crucifix de boispendu à la muraille, achevait sa prière du matin. Il avait leregard serein et le front calme.
Tout à coup un roulement de tambour qui se fitau dehors pour appeler le corps-de-garde sous les armes, éveillaRoger en sursaut. Son premier regard tomba sur Bertrand, et un douxsourire vint épanouir sa lèvre.
– Ce n’était qu’un songe !murmura-t-il, un songe effrayant et cruel… Ô frère, j’ai fait cettenuit un bien terrible rêve !
Bertrand se leva sans répondre, et s’approchalentement du lit de camp.
– Que Dieu te bénisse, frère !dit-il d’une voix grave, mais exempte de toute amertume.
– Si tu savais ce que j’ai rêvé !reprit Roger en tendant son front au baiser de Bertrand. J’enfrémis encore, et il ne faut rien moins que ta vue… mais oùsommes-nous donc ?… ces froides murailles… ce sol humide.
Roger retomba sur son lit.
– Malheur ! Malheur !s’écria-t-il avec désespoir. Ce n’était pas un rêve, et le nom denotre père est flétri !
Bertrand prit sa main qu’il serra entre lessiennes. Il y avait tout l’amour d’un père dans le regard triste etrésigné de l’aîné de Saint-Maugon. Roger pleurait et ne cherchaitpoint à retenir les sanglots qui soulevaient sa poitrine.
– C’est toi qui seras son époux !prononça-t-il d’une voix entrecoupée ; – misérable et insenséque je suis ! cet homme m’a trompé.
– Il était bien fort contre toi, pauvrefrère ! ce fut de sa part une tentation perfide.
– Oh ! oui, s’écria Roger, perfideen effet ! ses paroles… il me semble les entendreencore ! troublaient mon cœur, aveuglaient ma raison. Quesais-je ? s’il m’eût demandé davantage ; mais quepouvait-il me demander de plus ?
Il retira d’un geste brusque la main quepressait Bertrand, et détourna la tête.
– Vous me méprisez, monsieur mon frère,dit-il.
– Je t’aime et je te plains, réponditdoucement le capitaine.
– Vous me plaignez ! votre rôle estfacile : vous êtes heureux, vous.
Bertrand regarda le ciel.
– Frère, dit-il, tu souffres, je tepardonne.
– Je n’ai que faire de votre pardon,s’écria Roger en se levant, et je repousse votre pitié, monsieur…Reine m’aimait, je le sais, j’en suis sûr… entendez-vous, j’en suissûr !
Il se mit à parcourir la salle basse à grandspas.
– Elle m’aime… on me tuera… vous pourrezêtre son époux… mais…
– Je le souhaite, répliqua Bertrand quine perdit pas cette inaltérable mansuétude que donne la vigueurmorale.
Roger s’arrêta et regarda son frère en face.La souffrance vicie profondément les cœurs faibles. Roger se sentitvenir un fougueux mouvement de haine.
– Hypocrisie !… pensa-t-il. Il meraille en héritant de mon bonheur.
Puis il ajouta tout haut avecrudesse :
– Que faites-vous ici ? Je suisprisonnier, vous êtes libre : ne puis-je au moins jouir detout mon cachot ?
– Pauvre enfant, murmura l’aîné deSaint-Maugon ; qu’elle doit être poignante l’angoisse qui metces paroles dans la bouche d’un frère !
Il jugeait Roger d’après lui, et se trompait.Certes, Roger souffrait ; mais, dans sa souffrance, il y avaitautre chose qu’un remords. Ignorant le dévouement de son frère, ilse croyait prisonnier ! sous le coup d’une accusation detrahison. Le châtiment prochain lui semblait une expiation. Ce quile transportait de rage, c’était l’inutilité de sa faute. Reine luiéchappait. Son honneur, cet inestimable enjeu, était joué, étaitperdu. En revanche, au lieu du bonheur espéré, il recueillait lahonte.
La honte mortelle qui ne se rachètepoint : l’échafaud.
Mais sa jalousie, furieuse et folle,l’aveuglait à l’endroit de sa honte. Sa torture était dans sonamour.
La veille encore, Roger était un enfant loyal,mais faible ; aujourd’hui, c’était une âme déchue, ungentilhomme indigne, un soldat dégradé, un mauvais frère.
C’est que, pour un cœur faible, l’existenceest une périlleuse loterie. La vieillesse peut venir sans chute,par hasard ; mais, le plus souvent, le déshonneur la gagne devitesse. Le droit chemin, pour employer une expressionpoétique dans sa trivialité, est un très-étroit sentier qui passeau-dessus d’un abîme. Comment l’homme, si pur et bon qu’il soit,résistera-t-il aux passions qui l’attirent vers le précipice, s’iln’a point la force, cet appui auquel seule l’antiquité accordait lenom de vertu ? L’honneur, la probité, la fidélité, chez lescœurs débiles, sont comme ces couleurs éclatantes qui brillent surles tissus de bas prix. Le matin, elles éblouissent ; le soir,après quelque rude averse, il ne reste qu’un haillon terne etmisérable.
Bertrand ne voyait en Roger que le malheureuxet non point le coupable. Généreux et dévoué comme tous ceux quisont forts, il avait résolu, dès le premier moment, d’attirer à luila tempête pour en préserver son frère. Mais il ne voulait pasdévoiler son dessein, de peur d’éprouver un obstacle de la part deRoger lui-même. Celui-ci se croyait captif ; il fallait luilaisser cette croyance. Aussi, lorsque Roger le somma brusquementde sortir, Bertrand se retira aussitôt. Il était, lui, bienréellement prisonnier, et dut s’arrêter dans la pièce d’entrée quiformait une espèce d’antichambre. Comme il y mettait le pied, uneclef tourna dans la serrure de la porte extérieure, et un soldatparut, suivi d’une femme voilée.
– Entrez, madame, dit le soldat. Laconsigne est sévère ; mais, dût-on me pendre, je ne merepentirai pas, si votre visite fait plaisir à M. lebaron.
Ce que disait ce soldat, tous ses camaradesl’eussent dit à sa place : Bertrand était si brave et sibon !
La femme voilée entra et se découvrit levisage. C’était mademoiselle de Montméril.
Bertrand n’était point préparé. La vue deReine amollit son cœur. Il se sentit fléchir dans sa résolution. Sapassion, vaincue, se releva plus irrésistible, et recommença lalutte. Il aimait Reine de cet ardent et profond amour que l’hommen’a point deux fois en sa vie, et qui, refoulé un instant, reprendl’âme de vive force et la domine tyranniquement.
– J’étais résigné, pensa-t-il ;pourquoi Dieu m’envoie-t-il maintenant ce calice de suprêmeamertume ?
Reine ne ressemblait guère à cette brillantejeune fille que nous avons admirée au bal de M. le marquis dePoulpry. Plus de diamants dans ses cheveux, plus de sourire à sabouche : une robe sombre, des yeux fatigués de larmes, et dela pâleur sur sa joue. Mais elle était belle ainsi, plus belleencore que la veille, entourée qu’elle était alors de tant desplendeurs et de tant d’hommages.
Bertrand, cachant son trouble sous unefroideur respectueuse, s’était incliné en silence, et lui avaitmontré du doigt l’unique siège qui se trouvât dans l’antichambre.Reine ne voulut point s’asseoir.
– Monsieur, dit-elle, je viens vers vousd’après la volonté de mon père.
Elle s’attendait peut-être à quelque tendrereproche touchant la froideur de ce début. Son attente futdéçue.
– Monsieur de Montméril, réponditBertrand avec tristesse, peut-il rendre à Mauguer l’honneur qu’ilvient de lui ravir ?
– L’honneur ! répéta Reineinterdite ; il s’agit de votre liberté, monsieur… Et, au nomdu ciel ! ajouta-t-elle, ne pouvant soutenir plus longtemps cerôle glacial, ne me parlez pas ainsi, Bertrand ! Que vousai-je fait ? Qu’avez-vous depuis hier ?
– Depuis hier ! murmura lecapitaine, dont tout le cœur s’élançait vers Reine ; oh !je suis bien malheureux depuis hier, mademoiselle !
– Tout peut être réparé… commençaReine.
– Non ! dit Bertrand.
Et comme mademoiselle de Montméril le couvraitde son regard perçant et doux, regard d’ange auquel on ne résistaitpoint, il courba la tête afin de fuir l’enivrement qui montait deson cœur à son cerveau. Sa piété fraternelle aux abois fit undernier effort.
– Non, répéta-t-il sans relever lesyeux ; mais vous parliez de liberté ?…
– Je viens vous sauver, ne ledevinez-vous point ? Dans un quart d’heure, les postes vontêtre relevés ; les sentinelles sont gagnées…
– Dites-vous vrai ? interrompit lecapitaine avec vivacité.
– Tout est prêt ! répondit Reine.Des chevaux attendent au dehors.
– Il sera donc sauvé ! s’écriaBertrand, dont l’œil se releva fier et brillant.
L’amour était vaincu de nouveau. Son héroïqueabnégation avait le dessus.
Reine ne comprenait point.
– De qui parlez-vous ?demanda-t-elle.
– Écoutez, dit Bertrand avecentraînement ; c’est par vous qu’il est malheureux ;c’est par votre père qu’il fut coupable. Votre dette estgrande : il faut l’acquitter, mademoiselle.
– C’est vous que je veux sauver.
– C’est lui que vous sauverez !…Lui, mon pauvre Roger, mon frère, dont hier encore la vie était sipure et l’avenir si riant ; lui que la mort de notre père afait mon enfant ; lui qui vous aime et qui vous a tout donné,jusqu’à notre honneur !…
– Mais vous… vous ! interrompitReine.
– Moi, mademoiselle…
Bertrand s’arrêta. Sa bouche, rebelle, serefusait à consommer le sacrifice.
– Moi, reprit-il enfin d’une voixaltérée ; moi… Je ne vous aime pas.
Reine s’appuya au mur humide de la sallebasse. Elle défaillait.
– Vous voyez bien qu’il faut lesauver ! dit encore Bertrand.
– Oui, répondit Reine qui ressaisit safierté de femme ; je le vois, et je suis prête, monsieur.
Roger était toujours assis sur le lit de camp,immobile, morne, le corps affaissé, l’âme engourdie. L’approche deReine qu’introduisait Bertrand le galvanisa tout à coup.
Lorsqu’on lui dit de suivre Reine, il se levaet obéit. Il ne demanda point comment, prisonnier, il lui étaitpermis de sortir. Il ne vit point que son frère demeurait à saplace. Pas un mot pour ce dernier, pas un geste d’adieu. Reineétait là. Son esprit ébranlé n’avait plus de ressort que pour unepensée : Reine. Il la suivit machinalement et d’instinct,comme un somnambule, dominé par le despotique fluide, suit lemagnétiseur qui l’appelle.
Reine, au contraire, en quittant la sallebasse, ne put retenir un douloureux soupir, qui descendit jusqu’aufond du cœur de Bertrand.
Les deux fugitifs partirent. Bertrand, restéseul, croisa les bras sur sa poitrine. Il resta ainsi, les yeux auciel, et le visage content. Lorsque le bruit des lourds battants dela maîtresse porte du château lui apprit que les fugitifs étaienthors de danger, il remercia Dieu.
Il y avait des guirlandes de fleurs auxvénérables lambris du château de Saint-Maugon. L’or de l’écusson deMauguer scintillait aux feux de mille flambeaux. La musiqueinondait les hautes salles où se pressait une noble foule. –C’était dix-huit mois après les événements que nous venons deraconter.
– Ma foi de Dieu ! disaitM. de Kercornbrec, natif de Quimper, M. le baron deKernau peut se vanter d’avoir la plus belle femme de laBretagne.
– C’est-à-dire la plus belle dumonde ! solfia avec la plus excellente méthode le cadet deTrégaz, Nantais fort éloquent.
– C’est tout un ! nasilla le RennaisChâteautruel.
Les gens de Vitré, de Saint-Brieuc, de Vanneset de Saint-Malo firent à ce sujet des observations analogues etqui ne méritent point d’être rapportées. Après quoiM. de Kercornbrec reprit, en grasseyant de la façon laplus remarquable :
– Ce pauvre baron l’échappa belle, s’ilvous en souvient, messieurs, il y a un an ou dix-huit mois. Si cesdamnés paysans de Louvigné n’avaient pas rendu la liberté aucolonel de Gadagne, l’aîné de Saint-Maugon se laissait condamner aulieu et place de son frère, ce qui eût été, ma foi de Dieu !grand dommage.
– Le fait est que Gilbert de Gadagnerevint fort à propos… c’était lui qui avait assigné le poste aupetit Roger de Saint-Maugon. Son témoignage sauva le pauvrebaron.
Un valet passait en ce moment avec un plateauchargé de vins choisis. M. de Châteautruel choisit cetteoccasion pour parler du nez.
– Je propose, dit-il, de boire à la santédes nouveaux époux.
Cette motion fut acceptée avecenthousiasme.
– Et Roger, demanda Trégaz, s’il vousplaît, qu’est-il devenu ?
– Il était amoureux fou de mademoisellede Montméril, qui est depuis hier la baronne de Kernau. Mais labelle Reine ne l’aimait point. Quand le témoignage deM. de Gadagne eut mis la vérité en lumière, Roger, qui secachait à Montméril, prit la fuite.
– C’était un pauvre cœur.
– Tout beau, messieurs, interrompitChâteautruel ; il est mort comme il faut, en Breton et engentilhomme… Il est mort devant la ville africaine d’Alger, encombattant pour le roi.
– Donc, que Dieu ait son âme ! ditle reste du groupe.
Un étranger était entré dans la salle. Sonfeutre rabattu cachait son visage. Il portait la double épaulettede capitaine. En entendant l’oraison funèbre de Roger il se prit àsourire.
Pendant cela, Bertrand de Saint-Maugon, assisauprès de Reine, sa femme, se recueillait en son bonheur, au milieude toute cette joie bruyante ; mais son bonheur n’était pointsans mélange.
– Vous semblez triste, Bertrand ?dit Reine avec tendresse.
– Je suis heureux, répondit l’aîné deSaint-Maugon, bien heureux, car vous êtes à moi, et je vous aime…Mais notre père mourant l’avait mis à ma garde. Il était mon frèreet mon fils… Pauvre Roger !
– Pauvre Roger ! répéta Reine.
– Mon frère ! mon noble frère !dit une voix émue à leurs côtés.
Puis Bertrand se sentit prendre àbras-le-corps, et une bouche s’appuya passionnément contre sonfront.
Le feutre de l’étranger tomba et laissa voirles traits de Roger, brûlés par le soleil des côtes africaines.Bertrand poussa un cri de joie.
– De par Dieu ! murmura le jeuneM. de Kercornbrec, il paraîtrait qu’il n’est pasmort !… Il a gagné une épaulette, voilà tout.
– J’ai voulu voir votre bonheur, ditRoger ; demain, je repars pour l’armée.
– Quoi ! sitôt ? demandaReine.
– Madame ma sœur, répondit le jeune hommeen baissant les yeux et avec un léger trouble dans la voix, il fautla gloire pour effacer la honte.
– Dieu est bon ! murmurait Bertrand,plongé dans une sorte d’extase. – Reine, Roger… tout ce quej’aime !…
Sa voix fut couverte par le nez deM. de Châteautruel, qui proposait de boire à la santé ducadet de Saint-Maugon ; ce à quoi obtempérèrent, avecsatisfaction, MM. de Kercornbrec et de Trégaz, ainsi queles gens de Vitré, de Saint-Brieuc, de Vannes et de Saint-Malo.
