Un drame au Labrador

Chapitre 19UNE TROUVAILLE DE WAPWI. — À LA RESCOUSSE

Deux minutes plus tard, une tête effaréeémerge du rideau de feuillage bordant la grève et des yeuxbrillants suivent le naufragé, à mesure qu’il disparaîtd’une pointe à l’autre.

C’est Wapwi.

Celui-ci est aussi un naufragé sérieux, tandisque l’autre n’est qu’un naufrageur.

Mais… qu’a donc l’enfant ?

Ses joues sont flasques ; ses lèvres,décolorées…

Il se tient à peine sur ses jambes…

Ce qu’il a ?

Nous allons le dire : il revient dutombeau des marins, de cette mer si terrible, linceul mouvant detant de braves gens.

C’est un ressuscité…

Une vague l’a englouti. Une autre vague l’ajeté sur le rivage.

Voilà pourquoi Wapwi flageole sur ses jambes,comment il se fait que nous le retrouvons au point du jour,émergeant d’un rideau d’arbres, au bord de la mer.

On se rappelle que le petit Abénaki, chagrinde voir accuser ses compatriotes du guet-apens de la passerelle,s’était donné pour mission de découvrir les coupables, — ou plutôtle coupable…

Car il aurait juré sur tous les manitous de larace rouge qu’une seule et même personne avait fait le coup, ensciant aux trois-quarts le tronc de sapin qui s’était rompu sous lepoids de son « petit père » Arthur.

Il s’était bien gardé toutefois de faire partà personne de ses soupçons ; et, tant qu’il n’aurait pas unecertitude raisonnable, des preuves à l’appui d’une accusationformelle, il devait se taire.

Donc, il n’avait pas parlé, — si ce n’est àMimie et à Suzanne, auxquelles il avait promis de prouver que sesfrères, les sauvages, n’avaient trempé en rien dans la tentative denoyade, restée jusque là enveloppée de mystère.

— Que je retrouve seulement le sapin, scié oucassé, et je mettrai la main sur le coupable !…

Tel était le mot d’ordre de ce détectiveimprovisé.

La veille même de cette journée qui devaits’ouvrir par une catastrophe si terrible, — le drame de l’îlot, —Wapwi, muni de quelques provisions de bouche, chaussé de solidesmocassins et armé d’un bon gourdin, quitta furtivement l’appentisoù il couchait et se dirigea vers le fond de la baie.

Une sorte de radeau, fait de deux pièces debois liées par des traverses, lui servit de bac pour traverser surla rive est.

On avait improvisé ce bac primitif, depuisl’accident.

Ayant atteint sans encombre l’autre rive,Wapwi coupa droit devant lui, se réservant d’observer le contour dela pointe, à son retour, si la chose était nécessaire.

Au reste, comme nous l’avons dit, les deuxplages intérieures de la baie avaient déjà été exploréesminutieusement ; et, puisque la passerelle ne s’était paséchouée là, c’est que le courant l’avait entraînée bien plusloin.

Une saillie de la côte vue du large, seprojetait dans la mer, à une quinzaine de milles en aval, un peuplus loin que l’endroit, bien connu de Wapwi, où les Micmacsavaient campé, deux ans auparavant.

Si les deux bouts de la passerelle ne setrouvaient pas là, ils avaient dû gagner le golfe ou ledétroit.

Inutile alors de se morfondre à leschercher.

Le mystère resterait insoluble, et Arthurserait toujours en butte à quelque tentative nouvelle, d’autantplus qu’il ne croyait pas à la culpabilité de son cousin.

C’est ce sentiment de trompeuse sécurité qu’ilfallait arracher, d’une main prudente, quoique sûre, de l’esprit dujeune homme.

Une fois sur ses gardes, « petitpère » saurait bien parer les coups.

Voilà ce que se disait, depuis quelques jours,l’ingénieux enfant, et voilà aussi ce qu’il se répétait, cematin-là, tout en trottinant comme un renard en quête de sondéjeuner.

C’était loin, sans doute, cette langue deterre entrevue là-bas, allongée et noire de sapins… Mais ilcomptait bien y arriver avant midi.

Une heure lui suffirait pour sesrecherches ; une autre heure, pour se reposer.

Ensuite, il reviendrait et trouverait bien lemoyen de regagner sa soupente, avant la marée haute.

L’événement justifia ses prévisions.

Le soleil n’était pas au milieu de sa course,que le petit Abénaki s’engageait sur la courbe que décrit la grèvepour enserrer la pointe suspecte.

Vue de près, cette langue de terre est bienplus élevée qu’on ne le croirait en l’observant de la baie.

Des rochers considérables en composentl’ossature, et des sapins d’assez belle venue lui font un agréablevêtement.

Mais Wapwi, familiarisé d’ailleurs avec lesaspects variés de cette étrange côte du Labrador, n’eut bientôtd’yeux que pour deux informes tas de branches à moitié enfouiesdans le sable, et gisant l’un près de l’autre, sur le rivage decette langue de terre.

C’étaient les deux bouts de lapasserelle…

Et ces bouts étaient sciés nettement, avec unescie en bon ordre, une scie appartenant à des blancs !

Hourra !…

Wapwi lança en l’air son chapeau de paille et,malgré sa fatigue, esquissa des pas de danse tout à fait…inédits.

Gaspard avait fait le coup !

Gaspard avait voulu noyer soncousin ! !

Voilà ce que disaient ces deux tronçons desapin, à moitié ensablés, sur une grève déserte !

S’il l’eût pu, Wapwi aurait volontiers traînéderrière lui ces pièces justificatives ; mais il seconsola d’être obligé de les laisser pourrir là, en pensant avecraison qu’aucune marée, si forte fût-elle, ne les dépêtrerait descouches de sable qui en enterraient les rameaux.

L’essentiel, pour le moment, était de savoirque ce qui fut la passerelle, existait encore et que le trait descie révélateur se voyait parfaitement.

Si la chose devenait nécessaire, plus tard,Wapwi pourrait dire :

« La passerelle a été sciée, et noncassée !… — Par qui ?… — Par quelqu’un ayant intérêt à cequ’Arthur disparût… Or, les sauvages n’avaient aucun grief contrece jeune homme… Cherchez le coupable autour de vous… »

Ayant ainsi augmenté le dossier de Gaspardd’une pièce importante, Wapwi songea à sa petite personne, qu’iltrouva bien fatiguée et terriblement affamée.

Le sac aux provisions eut bientôt raison de lafaim, et un bon somme à l’ombre d’un sapin restaurerait en peu detemps les muscles épuisés.

Un quart-d’heure ne s’était pas écoulé que lepetit sauvage, repu et content, dormait comme une souche.

Quant il s’éveilla, Wapwi fut tout surpris deconstater que le soleil avait disparu derrière la côte, très élevéepartout dans cette région, et que la nuit approchait.

En même temps, une forte brise semblait courirdans les sapins, là-haut, sur la croupe de l’immense falaise.

— Hum ! se dit-il, je voudrais bien êtrerendu chez le papa Labarou !… Je ne sais ce que je ressens aucreux de l’estomac Mais je suis inquiet… J’ai entendu parler d’unepartie de chasse sur l’îlot… Pourvu qu’on se soit aperçu qu’il vaventer fort, fort !

Et Wapwi, aiguillonné par un pressentimentinsurmontable se prit à courir de toutes ses forces vers labaie.

Mais, si agile qu’il fût, il lui fallait bienmodérer son allure, de temps à autre, pour reprendre haleine.

Quand il déboucha sur la grève de la baie,après avoir traversé directement la pointe orientale, il était bienprès de minuit, s’il ne passait pas cette heure.

La brise fraîchissait, mais on la sentaitmoins de ce côté de la pointe.

Toutefois, de sourdes rumeurs, s’élevant departout, ne laissaient aucun doute sur ce qui se préparait là-bas,sur le fleuve…

C’était la tempête.

Et petit père Arthur qui est sur l’îlot, avecl’autre, tout seul ! se prit à penser Wapwi, pâled’effroi.

Il se trouvait alors à quelques arpents duchalet des Noël.

Tout semblait y dormir.

Wapwi allait de-ci de-là, inquiet, indécis, nesachant même pas ce qu’il voulait…

Soudain, — ô bonheur ! — la porte duchalet s’ouvre et une forme blanche apparaît dansl’encadrement.

— Le fantôme des chutes !…Suzanne !… murmure Wapwi.

— C’est Wapwi, petite mère !… N’aie paspeur !

— Wapwi !… Oh ! cher enfant, laSainte-Vierge t’envoie. Tu vois ce temps ?

— Oui… Gros, gros vent !

— Une tempête, n’est-ce pas ?

— Ça souffle fort, fort… et ça sera pire,tantôt.

— Oh ! mon Dieu, mespressentiments !…

— Qu’est-ce que tu as donc, petitemère ?

— Écoute-moi, petit… Ton maître est là, surl’îlot du large, seul, seul… avec Gaspard, tu entends !…

— Méchant homme, l’oncle Gaspard !mâchonne le petit sauvage.

— Que va-t-il arriver, mon Dieu !… J’aipeur… Je tremble… Et mes frères qui sont dans les bois !… Surqui compter !… Qui ira à son secours !

— Wapwi, petite mère !

— Tu seras capable ?…

— Wapwi nage comme un poisson.

— Si J’allais avec toi ?… Nous prendrionsla barque.

— Trop grosse, la barque. Mieux vaut un boncanot.

— Le canot ne résisterait pas… Mais il y a lechaland, sur la rive, en bas d’ici.

— C’est ça qu’il faut. J’y cours.

— Il y a des rames dans le hangar… Maissauras-tu conduire seul !

— C’est le vent qui va m’y mener.Dépêchons !

Wapwi, guidé par Suzanne, prit une paire derames dans un hangar voisin et, sur ses indications, alluma unfanal, qu’il tourna eu cercle, à plusieurs reprises.

— Comme cela, dit-il, si les jeunes gens sonten péril, ils comprendront qu’on le sait ici.

On courut au chaland.

Hélas ! il avait été tiré très haut, surla rive, et il ne flotterait certainement pas avant une heure, pourle moins.

— Que faire ?

Impossible à la frêle Suzanne et à l’enfantd’entreprendre de mouvoir cette grosse embarcation, servant àdébarquer ou embarquer les tonneaux de poisson…

Wapwi eut une idée.

— Des rouleaux ! fit-il.

Et il courut au hangar, suivi de Suzanne.

On trouva aisément quelques bûches rondes, quel’on transporta sur le rivage.

Les deux rames ayant été étenduesparallèlement sous le fond plat du chaland on glissa un desrouleaux sous la quille, aussi loin que possible ; puis ondisposa les autres à quelque distance en avant.

De cette façon, on réussit, sans trop depeine, à mettre l’embarcation à flot.

Puis Wapwi, muni d’une rame, sauta dedans, encriant à Suzanne, partagée entre le désir de sauver son fiancé etl’horreur qu’elle ressentait en face de cette mer enfurie :

— Laisse-moi aller seul, petite mère !…Le vent porte sur l’îlot et je n’ai qu’à conduire… Une femme neferait qu’augmenter le danger, vois-tu !…

Suzanne se rendit à ce raisonnement et ne putque dire :

— Va ou Dieu te mène, cher enfant. Je vaisprier, moi !

Le chaland quitta la rive et disparut bientôt,entraîné par la tempête, qui faisait rage.

En moins de dix minutes, il se trouva en vuede l’îlot, — ou plutôt de ce qui pouvait rester de l’îlot, — car lamer était presque haute.

Debout à l’arrière du chaland, une rame à lamain pour la guider, Wapwi plongeait ses yeux subtils au sein dubrouillard humide, moitié ombre, moitié poussière d’eau, que levent faisait rouler sur la baie.

Une fois, il crut entrevoir une forme sombredressée sur les flots.

Donnant aussitôt un coup de rame pour ydiriger l’embarcation, il regarda encore.

La forme sombre y était toujours, mais lesflots la couvraient presque en entier, par moments…

Une voix lamentable sembla même arriverjusqu’à ses oreilles appelant au secours.

Alors Wapwi cria de toutes sesforces :

— Voici Wapwi !… Tiens bon là !…

Mais, hélas ! c’est tout ce qu’il peutdire…

Un violent coup de mer le jeta hors duchaland, et les lames furieuses s’emparèrent de son pauvre petitcorps pour le rouler comme une épave jusqu’à plus d’un mille dedistance, où elles le laissèrent sur le rivage, à moitié mort ettenant toujours sa rame dans ses mains crispées.

Wapwi, sans trop savoir ce qu’il faisait, setraîna vers la côte, sous le couvert des arbres, et tomba dans unprofond assoupissement.

Nous avons vu quelle surprise l’attendait àson réveil.

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