Un drame au Labrador

Chapitre 8COUP D’OEIL DES DEUX CÔTÉS DE LA BAIE

Si nous nous sommes un peu étendu sur lesévénements de cette première journée passée en commun par lesjeunes membres des deux familles de Kécarpoui, c’est qu’elle sertde jalon pour indiquer la marche future de notre drame.

Il fallait bien mettre en relief cette jolieSuzanne, qui va jouer le rôle de pomme de discorde entre les frèresennemis de la région labradorienne.

Et cette veuve énergique, gardant toujours aufond de son cœur le souvenir de la scène terrible qui la priva deson unique soutien, ne fallait-il pas aussi la montrer ce qu’elleétait : bonne chrétienne, mais aussi femme à ne pas reculerdevant la tache vengeresse de punir, le cas échéant, le meurtrierde son mari.

Hâtons-nous d’ajouter cependant qu’elle étaità cent lieues de se croire dans le voisinage de Jean Lehoulier,encore moins de se douter qu’elle venait d’héberger le fils et leneveu de son plus mortel ennemi.

Quant à Suzanne et aux garçons, ils étaienttout bonnement enchantés de leurs nouvelles connaissances et netarissaient pas d’éloges sur leur compte : concert de louangesauquel, du reste, la maman mêlait volontiers sa note grave.

— Ce sont de braves garçons, disait-elle,après le retour de ses fils.

— Et qui ne boudent pas à l’ouvrage !ajoutait Louis.

— Ni à table non plus !… renchérissaitThomas, fort porté sur sa bouche, comme on s’en souvient.

— C’est un titre de plus à ton amitié,intervint malicieusement Suzanne.

— Oui-da ! mademoiselle, lui repartitavec un grand sérieux Thomas. Tu crois peut-être m’avoir embrochéavec tu pointe ?… Eh bien, ma sœur, apprends qu’un boncaractère et un bon estomac, ça voyage toujours ensemble, etmets-moi cette grande vérité dans ton cahier de notes, ma petiteSuzette.

— Tu prêches pour ta paroisse, mon grandfrère. Ainsi donc, suivant-toi, les meilleurs garçons de notrepetite colonie seraient ?

— Thomas Noël et Gaspard Labarou.

— Parce que ?…

— Parce que ces deux respectables citoyenssont les plus beaux mangeurs.

— Tout doux ! tout doux ! monsieurmon frère, intervint Louis au milieu des éclats de rire : ilme semble que vous avez une morale un peu égoïste… — Qu’enpensez-vous, maman ?

— Il y a du vrai et du faux dans ce que ditThomas. J’ai connu des coquins qui avaient un bien bel appétit…

— Bon, Thomas, prends note de cela…

— Et de fort bonnes gens qui avaient toujoursfaim, acheva la veuve.

— Exemple : Thomas Noël ! glissaThomas, avec une emphase comique.

— Oh ! le sournois ! fit Suzanne… Situ n’as que ta voracité pour te faire pousser des ailes d’ange, tesgrands bras resteront longtemps déplumé ».

— Bravo, Suzanne ! cria Louis, battantdes mains. Voilà qui s’appelle couler proprement un homme. Attrape,espèce de baliveau.

Ceci s’adressait à Thomas, lequel réponditphilosophiquement :

— Dame ! si vous vous mettez deux contremoi, je n’ai plus rien à dire. Si, pourtant, un mot :pourquoi, Suzanne, m’appelles-tu sournois ? Est-ce parce que,de nos deux nouveaux amis, je m’accommode mieux du moins bavard,ou, si tu veux, de celui qui ne rit jamais ?

— C’est un peu pour cela, mon grand frère… Aureste, c’est pur badinage, tu sais…

— Non, non ! s’écria Louis. Pas deconcession, Suzanne ! Thomas est un pince-sans-rire qui netire pas à conséquence. Mais son copain Gaspard vous a une binetted’oiseau de proie qui ne me dit rien qui vaille. N’est-ce pas,maman ?

— Le fait est qu’il est bien grave pour unjeune homme !

— C’est la timidité, peut-être… hasardaSuzanne.

— Lui timide ?… Allons donc ma sœur, tun’y penses pas ! Le gaillard ne navigue pas dans ces eaux-là.C’est un sournois, te dis-je. Vous verrez. — Un bon luron, parexemple, c’est mon nouvel ami à moi… Qu’on me parle d’ArthurLabarou ! C’est celui-là qui vous regarde bien en face, avecses grands yeux bleus, et qui rit de l’abondance du cœur. — Pasvrai, maman ?

Le petit Louis éprouvait toujours le besoind’avoir l’approbation de sa mère.

Néanmoins, pour cette fois, ce fut Suzanne quirépondit avec beaucoup de vivacité :

— Oui, oui, frère… Et, avec cela, si bon, sicomplaisant, si aimable !

— Tiens, tiens, fillette !… fit madameNoël, tu as déjà trouvé le moyen de remarquer chez lui toutes cesqualités-là ?

La jeune fille rougit et murmura, un peuconfuse :

— Dame, mère, vous avez dû vous-même…

— Si, si, ma fille. Jusqu’à plus ampleinformé, je le tiens pour un excellent garçon.

— Et un bon camarade ! renchéritLouis.

— Comme son cousin… pas moins, mais pas plusrectifia l’entêté Thomas.

La conversation en resta là sur ce sujet, et,après d’autres propos sans intérêt pour le lecteur, la famille Noëls’alla coucher.

** * *

Pendant ce temps, chez les Labarou, une scèneanalogue sa passait.

Le père, distrait et songeur, fumait sa pipeprès d’une croisée ouverte.

La mère et la fille, toujours occupées,tricotaient et cousaient autour d’une grande table de bois blanc,dressée au milieu de la pièce servant à toutes fins : cuisine,salle à manger et salon de réception.

En face d’elles, Arthur, la main droiteenveloppée et le coude appuyé sur la table, avait fort à faire pourrépondre aux questions multiples des deux femmes.

Quant à Gaspard, dissimulé dans l’ombreprojetée par l’abat-jour de la lampe, il fumait, silencieusement,répondant seulement par monosyllabes quand on lui adressait laparole.

Inutile de se demander de quoi l’on parlait etqui tenait le dé de la conversation !

C’étaient les femmes, naturellement, maissurtout la plus intéressée des deux : Euphémie, ou plutôtMimie, — car on ne l’appelait pas autrement dans la famille.

Cette jeune fille, quand on ne lui voyait quela tête, était vraiment délicieuse… Elle avait le teint clair desfemmes normandes et la chevelure crêpée d’une bohémienne. Aveccela, — autre contraste, — de beaux grands yeux d’un bleu trèstendre et la bouche meublée de dents fort blanches, quoique un peuespacées.

Mais l’ensemble de la figure respirait plutôtl’énergie que la grâce.

La grâce ; lumière ou vernis, qui est àla figure humaine ce qu’une bonne exposition est au tableau, voilàce qui réellement lui manquait.

Enfin, pour achever de brosser cette esquisseen deux tours de main, bien qu’elle fût, en réalité, une joliefille, Euphémie Labarou manquait complètement de séductionféminine, d’attirance, comme disent les bonnes gens.

D’ailleurs, la suite de ce récit vous montreraqu’elle était fort tyrannique en amour.

Le cousin Gaspard, sur qui elle avait jeté sondévolu, en savait quelque chose, probablement plus qu’il n’en eûtvoulu dire.

Mais, outre ce défaut moral, si toutefois c’enest bien un, Euphémie Labarou avait une imperfection physique trèsapparente, du moins quand elle se tenait debout : elle n’avaitpas de jambes… ou si peu !

Ce buste parfait, de longueur normalejusqu’aux hanches, était supporté par des jambes si courtes, qu’endépit de ses robes longues, la pauvre « Mimie »,lorsqu’elle marchait, avait l’allure disgracieuse et pesante d’uneoie grasse.

Aussi ne sortait-elle guère et, comme toutesles personnes sédentaires, aimait-elle fort à caqueter !

D’où il suit qu’elle était à la fois jolimentbavarde et passablement hargneuse dans ses appréciations.

Pour le quart-d’heure elle s’employait à« déshabiller » de la belle façon sa voisine de l’autrecôté de la baie, Suzanne Noël, qu’elle n’avait pas même entrevue,du reste.

Et elle paraissait avoir ses raisons pour enagir ainsi, car, à chaque trait lancé contre la nouvelle venue,elle dirigeait du côté de Gaspard un regard en coulisse, chargé de…pronostics peu équivoques.

Celui-ci, d’ailleurs, faisait mine de ne pasremarquer ce manège, se contentant de fumer comme un pacha.

— Nous étions si bien, seuls ! dit lajeune fille, en conclusion… Pourquoi ces étrangères viennent-elles,comme cela, se fourrer dans nos jambes ?

— Elles ne t’ont guère encombrée jusqu’à cetteheure !… murmura Gaspard, en poussant des lèvres une grossebouffée de fumée.

— Je le crois bien ! répliqua Mimie, avecun petit ricanement sec. D’ailleurs, elles ne font que d’arriver,et vous avez passé tout votre temps avec elle, les deuxgarçons.

— Il fallait bien leur aider, comme le voulaitmon oncle.

— Elles ont leurs hommes : qu’elles nouslaissent les nôtres !

— Prends patience, ma fille, intervint lamère. Sitôt qu’ils auront mis leurs voisines à couvert, les enfantsreprendront leur train de vie ordinaire. En attendant,contentons-nous de ton père et de Wapwi.

— Père ?… Il n’est guère réjouissant,surtout depuis quelques jours. On dirait vraiment que cetteinvasion le contrarie encore plus que moi.

Jean Labarou, jusque là silencieux, releva latête en entendant sa fille parler ainsi.

— Tu ne te trompes qu’à demi, mon enfant,répliqua-t-il gravement. Je suis heureux que les garçons puissentrendre service à nos voisins, mais mon opinion sur leur compte n’apas changé : leur présence ici nous causera peut-être desennuis sérieux.

— C’est bien possible, tout de même… murmurala jeune fille qui eut un rapide coup-d’œil du côté de sonvoisin.

— Puis, reprenant avec vivacité :

— Quant à Wapwi, dit-elle en riant aux éclats,parlons-en. Ce petit oiseau-là, — car c’est un vrai oiseau, biengentil tout de même, — passe la plus grande partie de son temps surla baie ou dans les bois, à pêcher du poisson ou colleter deslièvres.

— C’est sa manière à lui de se rendre utile,expliqua Arthur. Manques-tu de gibier ou de matelotes, depuis quenous l’avons enlevé à sa micmaque de belle-mère ?

— Oh ! pour ça, non. Aussi n’est-ce paspour lui faire des reproches, le cher petit, que je me plains deses absences continuelles. Mais s’il nous tenait un peu pluscompagnie, en votre absence, les journées seraient moinslongues.

— Et ! bon Dieu, petite sœur, cours lesbois avec mon protégé, — je lui en donne la permission ; ça tedistraira.

— C’est une idée, cela, Arthur ! et, àmoins que père et mère n’y mettent empêchement, je pourrais bien enprofiter l’un de ces quatre matins…

Et, comme les « bonnes gens » nesoulevèrent aucune objection, Mimie eut bientôt fait d’organiserdans sa tête une belle et bonne reconnaissance en « paysennemi, » c’est-à-dire du côté opposé de la baie.

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