— C’est le moins qu’on puisse dire ! Quand il piquait une colère, toute la maison était au courant. Le jour où il s’est disputé avec monsieur Jack, tenez ! On a dû les entendre jusqu’au village, ma foi, tellement ils criaient fort !
— Vraiment ? dit Poirot. Et quand se sont-ils disputés ainsi ?
— Juste avant que monsieur Jack s’en aille à Paris. Il a failli manquer son train. Il est sorti comme un diable de la bibliothèque et il a attrapé son sac, qu’il avait laissé dans le vestibule. L’auto était en réparation, et il fallait encore qu’il coure jusqu’à la gare. Je faisais la poussière dans le salon, et je l’ai vu passer : il avait la figure blanche – mais blanche ! – avec deux taches rouges sur les joues. Ah ! mais, c’est qu’il était dans une de ces colères !
Léonie se délectait de son récit.
— Et ils se disputaient à propos de quoi ?
— Ah ! ça, je ne sais pas, avoua-t-elle. Ils criaient si fort et ils parlaient tellement vite qu’il aurait fallu connaître très bien l’anglais pour comprendre ce qu’ils disaient. Ce qui est sûr, c’est qu’après ça, Monsieur n’a pas été à prendre avec des pincettes de toute la journée. Il trouvait à redire à tout.
Le bruit d’une porte se refermant au premier étage coupa court à la loquacité de Léonie.
— Et Françoise qui doit m’attendre ! s’exclama-t-elle, soudain rappelée à ses devoirs. Elle est toujours après moi, celle-là.
— Un instant, mademoiselle. Savez-vous où est le juge d’instruction ?
— Ils sont sortis pour aller voir l’auto dans le jardin. Monsieur le commissaire se demandait si elle n’avait pas servi le soir du crime.
— Quelle idée ! murmura Poirot, tandis que Léonie s’éclipsait.
— Voulez-vous que nous allions les rejoindre ?
— Non, je vais attendre leur retour au salon. Il y fait plus frais que dans le jardin.
Cette passivité ne me convenait guère.
— Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, dis-je d’un ton hésitant, je…
— Faites donc… Vous voulez mener votre propre enquête.
— Eh bien… J’aimerai savoir ce que fait Giraud. Si jamais il avait découvert quelque chose…
— Ah ! le chien de chasse humain, murmura Poirot en se calant confortablement dans son fauteuil et en fermant les yeux. Faites, mon ami, faites. Au revoir.
Je me hâtai vers la porte d’entrée et repris sous un soleil accablant le sentier que nous avions suivi la veille. J’avais l’intention d’examiner par moi-même le lieu du crime. Mais, plutôt que d’y aller directement, je longeai un moment la haie, de façon à déboucher sur les links une centaine de mètres plus à droite. Les buissons étaient beaucoup plus denses à cet endroit, et j’eus du mal à m’y frayer un chemin. Je me retrouvai sur le terrain de golf presque par surprise, et si brusquement que je me cognai contre une jeune fille adossée à la haie.
Elle poussa un cri bien compréhensible, mais je m’exclamai à mon tour : la jeune dame n’était autre que ma compagne de voyage. Cendrillon !
— Vous !
La surprise était réciproque. La jeune fille fut la première à se reprendre.
— Ça alors ! s’écria-t-elle. Qu’est-ce que vous faites ici ?
— Et vous-même ? lui rétorquai-je.
— La dernière fois que je vous ai vu, vous étiez en route pour l’Angleterre, comme un petit garçon bien sage.
— Et la dernière fois que je vous ai vue, vous retourniez à la maison avec votre sœur, comme une petite fille bien comme il faut. À propos, comment va votre sœur ?
— Comme c’est gentil à vous de me le demander, répondit-elle en me gratifiant d’un sourire éblouissant. Ma sœur se porte à merveille, je vous remercie.
— Elle est avec vous ?
— Elle est restée en ville, dit la petite espiègle d’un ton très digne.
— Je doute fort que vous ayez une sœur, répondis-je en riant. Ou alors, elle doit avoir de la moustache et s’appeler Harry.
— Vous vous souvenez de mon nom à moi ? demanda-t-elle d’un air mutin.
— Cendrillon. Mais cette fois, j’espère bien que vous allez me dire votre vrai nom !
Elle secoua la tête avec un regard malicieux.
— Et vous n’allez même pas me dire ce que vous faites ici ?
— Oh, ça ! On a dû vous apprendre que même les danseuses se reposent, de temps en temps ?
— Dans des stations balnéaires françaises qui coûtent les yeux de la tête ?
— Qui sont très bon marché si on sait où aller.
Je la dévisageai longuement.
— Pourtant, vous n’aviez pas l’intention de venir ici quand je vous ai rencontrée, il y a deux jours ?
— On ne sait pas toujours ce qu’on veut, dans la vie, répliqua Cendrillon d’un ton sentencieux. Voilà, vous savez maintenant tout ce que vous avez besoin de savoir. Les petits garçons ne doivent pas se montrer trop curieux. Et vous ? Vous ne m’avez pas encore dit ce que vous faisiez ici.
— Vous vous rappelez cet ami détective dont je vous ai parlé ?
— Eh bien ?
— Eh bien, peut-être avez-vous entendu parler de ce crime à la villa Geneviève ?
Elle écarquilla les yeux.
— Vous n’allez pas me dire que vous travaillez là-dessus ?
Je confirmai cette supposition, conscient que je venais de marquer un point. Elle me considéra en silence pendant quelques secondes encore, avec une émotion visible.
— Vous, alors, vous tombez à pic ! Allez, faites-moi faire le grand tour. Je veux voir toutes les horreurs.
— Qu’entendez-vous par là ?
— Ce que j’ai dit. Ne vous ai-je pas expliqué que j’adorais les crimes ? Je suis là à fureter partout depuis des heures, et j’ai la chance folle de tomber sur vous. Venez, montrez-moi tout.
— Mais… Hé là ! un instant. C’est impossible. Personne n’a le droit de passer. Ils sont très stricts là-dessus.
— Mais vous n’êtes pas les grands manitous, vous et votre ami ?
Je n’avais guère envie de renoncer à cette auréole de gloire.
— Pourquoi y tenez-vous à ce point ? demandai-je, soudain moins catégorique. Et que voulez-vous voir, au juste ?
— Oh, mais tout ! L’endroit où ça s’est passé, l’arme, le corps, les empreintes digitales, enfin bref, toutes les choses intéressantes ! Je n’ai encore jamais vu un crime de près. C’est l’occasion de ma vie !
Je me détournai, écœuré. Où en étaient arrivées les femmes, aujourd’hui ? L’excitation avide de cette fille me donnait la nausée.
— Allez, quittez vos grands airs, dit-elle soudain. Quand on vous a appelé pour faire ce boulot, vous n’avez pas répondu d’un air dégoûté que c’était une sale histoire et que vous ne vouliez pas y être mêlé ?
— Non, certes, mais…
— Si vous étiez en vacances ici, vous ne seriez pas en train de fureter comme moi, peut-être ? Bien sûr que si.
— Oui, mais moi je suis un homme, et vous êtes une femme.
— Et pour vous, une femme est quelqu’un qui grimpe sur une chaise en poussant des cris dès qu’elle aperçoit une souris ? Vous sortez tout droit du paléolithique, vous ! Mais vous allez tout me montrer quand même, n’est-ce pas ? Ça pourrait être très important pour moi.
— En quoi ?
— On refoule systématiquement tous les journalistes, et ça pourrait me faire un vrai scoop ! Vous n’imaginez pas combien on paye pour quelques informations de première main !
J’hésitais encore. Elle glissa une douce petite main dans la mienne.
— Je vous en prie. Soyez gentil.
Je capitulai, sentant à part moi que ce rôle de guide me déplaisait moins que je ne voulais l’avouer.
Nous commençâmes par l’endroit où l’on avait trouvé le corps. Le policier de garde me connaissait de vue et me salua avec respect, sans poser de questions sur ma compagne. Sans doute devait-il estimer que je répondais d’elle. J’expliquai à Cendrillon dans quelles conditions le corps avait été découvert, et elle m’écouta attentivement, posant ici et là quelques questions fort pertinentes. Puis nous revînmes sur nos pas en direction de la villa. J’avançais avec prudence, car pour tout dire, je ne tenais guère à rencontrer quelqu’un. J’entraînai la jeune fille dans le sous-bois derrière la maison, où nous marchâmes à couvert jusqu’à la remise. Je me souvenais que la veille au soir, après avoir refermé la porte, M. Bex en avait confié la clé au sergent de ville Marchaud, « au cas où M. Giraud en aurait besoin pendant que nous interrogeons Mme Renauld ». Après avoir inspecté les lieux, le policier avait dû la rendre à Marchaud. Laissant la jeune fille dissimulée dans le sous-bois, je pénétrai dans la maison. Marchaud était de garde à l’entrée du salon, et j’entendis un murmure de voix venant de l’intérieur de la pièce.
— Monsieur cherche M. Hautet ? Il est dans le salon, en train d’interroger à nouveau Françoise.
— Non, dis-je vivement, mais j’aimerais beaucoup avoir la clé de la remise, si aucun règlement ne s’y oppose.
— Certainement, monsieur, la voilà, dit Marchaud en me la tendant. M. Hautet a donné des ordres pour que toutes facilités vous soient données dans la poursuite de votre enquête. Simplement, vous voudrez bien me la rendre quand vous aurez fini.
— Bien entendu.
Un frisson de satisfaction me parcourut l’échine à l’idée que pour Marchaud, j’avais la même importance que Poirot. Je rejoignis la jeune fille, qui jeta une exclamation de plaisir en voyant la clé dans ma main.
— Alors, ils vous l’ont donnée ?
— Bien sûr, dis-je d’un ton dégagé. Tout de même, tout cela est très irrégulier, vous savez !
— Vous êtes un amour, et je m’en souviendrai. Venez. On ne peut pas nous voir de la maison, n’est-ce pas ?
— Attendez une minute.
Je l’arrêtai alors qu’elle commençait déjà à dévaler le sentier.
— Si vous tenez absolument à entrer là-bas, je n’ai pas l’intention de vous en empêcher. Mais êtes-vous certaine de le désirer vraiment ? Vous avez vu la tombe, le lieu du crime, et vous connaissez tous les détails de l’affaire. Cela ne vous suffit pas ? Le spectacle qui vous attend est plutôt macabre.
Elle me considéra un moment avec une expression que je ne pus pas bien déchiffrer. Puis elle se mit à rire.
— J’adore les horreurs ! Allons, venez.
Nous parvînmes en silence à la porte de la remise. J’introduisis la clé dans la serrure, et nous entrâmes. Je me dirigeai vers le corps et soulevai doucement le drap, comme l’avait fait Bex la veille. Une exclamation étouffée jaillit des lèvres de la jeune fille. Je me retournai pour la regarder. Son visage exprimait l’horreur. Elle avait perdu son air bravache. Elle n’avait pas voulu écouter mes conseils, et elle s’en trouvait bien punie. Mais je ne lui ferais grâce de rien. Puisqu’elle l’avait voulu, elle devrait aller jusqu’au bout. Je retournai doucement le corps.
— Vous voyez, dis-je, il a été poignardé dans le dos.
— Avec quoi ? demanda-t-elle d’une voix sans timbre.
Je désignai le bocal en verre.
— Ce petit poignard.
Soudain, la jeune fille chancela et s’affaissa. Je me précipitai vers elle.
— Vous vous trouvez mal. Sortons d’ici. L’épreuve était trop dure pour vous.
— De l’eau, murmura-t-elle. Vite, de l’eau.
Je la laissai pour me ruer dans la maison. Grâce au ciel, je ne croisai personne et je pus, sans être vu, remplir un verre d’eau dans lequel j’ajoutai quelques gouttes de cognac. Tout cela ne m’avait pris que quelques minutes. Je retrouvai la jeune fille dans l’état où je l’avais laissée, mais ces quelques gorgées d’eau additionnée de cognac la ranimèrent aussitôt. Elle s’écria en frissonnant :
— Faites-moi sortir d’ici – vite, vite !
En la soutenant, je l’amenai dehors, à l’air. Elle tira la porte derrière elle et prit une longue inspiration.
— Je me sens mieux. Ah, c’était horrible ! Pourquoi m’avez-vous laissée entrer là-dedans ?
Cette réflexion me parut si bien refléter la nature féminine que je ne pus m’empêcher de sourire. Au fond, je n’étais pas mécontent qu’elle se fût évanouie. C’était la preuve qu’elle était plus sensible que je ne le croyais. Après tout, c’était encore presque une enfant, et sa curiosité était sans doute le fruit de l’inconscience.
— Vous reconnaîtrez que j’ai fait tout ce que j’ai pu pour vous en empêcher, dis-je doucement.
— Sans doute. Eh bien, au revoir.
— Je ne peux pas vous laisser partir toute seule, comme ça. Vous n’êtes pas encore d’aplomb. J’insiste pour vous raccompagner à Merlinville.
— Vous voulez rire. Je me sens parfaitement bien.
— Et si vous aviez un nouveau malaise en route ? Non, je viens avec vous.
Mais elle combattit ma proposition avec la dernière énergie. À force d’insistance, je finis par obtenir de l’accompagner jusqu’aux abords de la ville. Nous revînmes sur nos pas, repassâmes devant la tombe et fîmes un détour pour rejoindre la route. Quand nous parvînmes aux premières boutiques de la ville, elle s’arrêta et me tendit la main.
— Au revoir, et merci. J’espère que vous n’aurez pas d’ennuis pour m’avoir montré tout cela !
J’écartai ce risque d’un geste insouciant.
— Eh bien, adieu !
— Au revoir, m’empressai-je de corriger. Si vous restez encore un peu, nous nous reverrons.
Elle me fit un sourire.
— C’est juste. Au revoir, donc.
— Une minute, vous ne m’avez pas donné votre adresse.
— Oh, je suis descendue à l’Hôtel du Phare. C’est modeste, mais tout à fait décent. Venez donc me voir demain.
— Je viendrai, dis-je avec un empressement excessif.
Je la suivis du regard tandis qu’elle s’éloignait, puis je tournai les talons et retournai à la villa. Je me souvins tout à coup que j’avais oublié de refermer la remise à clé. Fort heureusement, personne n’avait remarqué ma négligence. Je fis tourner la clé dans la serrure et j’allai la remettre au sergent de ville. Ce faisant, je songeai que si Cendrillon m’avait donné son adresse, en revanche je ne savais toujours pas son nom.
9
Giraud trouve des indices
Je trouvai le juge d’instruction au salon, fort occupé à questionner Auguste, le vieux jardinier. Poirot et le commissaire assistaient à l’interrogatoire et saluèrent mon entrée l’un d’un sourire, l’autre d’un signe poli. Je me glissai discrètement sur une chaise. M. Hautet, malgré tous ses efforts, n’arrivait pas à tirer d’Auguste la moindre indication décisive.
Auguste avait reconnu sans difficulté que les gants de jardinage lui appartenaient. Il s’en servait quand il lui fallait manier une certaine variété de primevère vénéneuse. Non, il ne se souvenait plus quand il les avait portés pour la dernière fois. En tout cas, il ne s’était pas aperçu de leur disparition. Où il les rangeait ? Eh bien, pas toujours au même endroit. Il mettait généralement la bêche dans la petite cabane à outils. Cette cabane était-elle fermée à clé ? Bien entendu. Et où gardait-on la clé ? Mais sur la serrure, parbleu ! Il n’y avait rien à voler, dans cette cabane. Et puis, qui aurait pu s’attendre à voir débarquer des bandits ou des assassins ? Ces choses-là n’arrivaient pas du temps de Mme la vicomtesse.
M. Hautet lui ayant fait signe qu’il en avait fini avec lui, le vieil homme se retira en grommelant. Je me souvenais de la curieuse insistance de Poirot au sujet des empreintes laissées dans les deux massifs, et j’avais scruté attentivement le visage du jardinier pendant sa déposition. Soit il n’avait rien à voir avec le crime, soit c’était un acteur consommé. Mais au moment où il franchissait la porte, une idée soudaine me frappa.
— Pardon, M. Hautet, m’écriai-je, m’autorisez-vous à lui poser une question ?
— Certainement, monsieur.
Ainsi encouragé, je me tournai vers Auguste :
— Où mettez-vous vos brodequins, habituellement ?
— À mes pieds, grommela le vieil homme. Où voulez-vous que je les mette ?
— Mais quand vous vous couchez, le soir ?
— Sous mon lit.
— Et qui les nettoie ?
— Personne. Est-ce qu’ils ont besoin d’être nettoyés ? Vous me voyez paradant sur la promenade comme un jeune homme ? Le dimanche, je ne dis pas, j’ai mes chaussures du dimanche. Mais pour le reste…
Il haussa les épaules et je secouai la tête, découragé.
— C’est bon, c’est bon, fit le magistrat. Nous ne sommes guère plus avancés. Je crains que nous ne soyons bloqués tant que Santiago n’aura pas répondu à notre dépêche. Quelqu’un a-t-il vu Giraud ? Vraiment, ce n’est pas la politesse qui l’étouffe, celui-là. J’ai bonne envie de l’envoyer chercher !
— Vous n’aurez pas besoin d’aller le chercher très loin, dit une voix douce.
