Monsieur Parent

Chapitre 16Au bord du lit

Un grand feu flambait dans l’âtre. Sur la table japonaise, deuxtasses à thé se faisaient face, tandis que la théière fumait à côtécontre le sucrier flanqué du carafon de rhum.

Le comte de Sallure jeta son chapeau, ses gants et sa fourruresur une chaise, tandis que la comtesse, débarrassée de sa sortie debal, rajustait un peu ses cheveux devant la glace. Elle se souriaitaimablement à elle-même en tapotant, du bout de ses doigts fins etluisants de bagues, les cheveux frisés des tempes. Puis elle setourna vers son mari. Il la regardait depuis quelques secondes, etsemblait hésiter comme si une pensée intime l’eût gêné.

Enfin il dit :

– Vous a-t-on assez fait la cour, ce soir ?

Elle le considéra dans les yeux, le regard allumé d’une flammede triomphe et de défi, et répondit :

– Je l’espère bien !

Puis elle s’assit à sa place. Il se mit en face d’elle et repriten cassant une brioche.

– C’en était presque ridicule… pour moi ?

Elle demanda : – Est-ce une scène ? avez-vous l’intentionde me faire des reproches ?

– Non, ma chère amie, je dis seulement que ce M. Burel a étépresque inconvenant auprès de vous. Si… si… si j’avais eu desdroits… je me serais fâché.

– Mon cher ami, soyez franc. Vous ne pensez plus aujourd’huicomme vous pensiez l’an dernier, voilà tout. Quand j’ai su que vousaviez une maîtresse, une maîtresse que vous aimiez, vous ne vousoccupiez guère si on me faisait ou si on ne me faisait pas la cour.Je vous ai dit mon chagrin, j’ai dit, comme vous ce soir, mais avecplus de raison : Mon ami, vous compromettez madame de Servy, vousme faites de la peine et vous me rendez ridicule. Qu’avez-vousrépondu ? Oh ! vous m’avez parfaitement laissé entendreque j’étais libre, que le mariage, entre gens intelligents, n’étaitqu’une association d’intérêts, un lien social, mais non un lienmoral. Est-ce vrai ? Vous m’avez laissé comprendre que votremaîtresse était infiniment mieux que moi, plus séduisante, plusfemme ! Vous avez dit : plus femme. Tout cela était entouré,bien entendu, de ménagements d’homme bien élevé, enveloppé decompliments, énoncé avec une délicatesse à laquelle je rendshommage. Je n’en ai pas moins parfaitement compris.

Il a été convenu que nous vivrions désormais ensemble, maiscomplètement séparés. Nous avions un enfant qui formait entre nousun trait d’union.

Vous m’avez presque laissé deviner que vous ne teniez qu’auxapparences, que je pouvais, s’il me plaisait, prendre un amantpourvu que cette liaison restât secrète. Vous avez longuementdisserté, et fort bien, sur la finesse des femmes, sur leurhabileté pour ménager les convenances, etc., etc.

J’ai compris, mon ami, parfaitement compris. Vous aimiez alorsbeaucoup, beaucoup madame de Servy, et ma tendresse légitime, matendresse légale vous gênait. Je vous enlevais, sans doute,quelques-uns de vos moyens. Nous avons, depuis lors, vécu séparés.Nous allons dans le monde ensemble, nous en revenons ensemble, puisnous rentrons chacun chez nous.

Or, depuis un mois ou deux, vous prenez des allures d’hommejaloux. Qu’est-ce que cela veut dire ?

– Ma chère amie, je ne suis point jaloux, mais j’ai peur de vousvoir vous compromettre. Vous êtes jeune, vive, aventureuse…

– Pardon, si nous parlons d’aventures, je demande à faire labalance entre nous.

– Voyons, ne plaisantez pas, je vous prie. Je vous parle en ami,en ami sérieux. Quant à tout ce que vous venez de dire, c’estfortement exagéré.

– Pas du tout. Vous avez avoué, vous m’avez avoué votre liaison,ce qui équivalait à me donner l’autorisation de vous imiter. Je nel’ai pas fait…

– Permettez…

– Laissez-moi donc parler. Je ne l’ai pas fait. Je n’ai pointd’amant, et je n’en ai pas eu… jusqu’ici. J’attends… je cherche… jene trouve pas. Il me faut quelqu’un de bien… de mieux que vous…C’est un compliment que je vous fais et vous n’avez pas l’air de leremarquer.

– Ma chère, toutes ces plaisanteries sont absolumentdéplacées.

– Mais je ne plaisante pas le moins du monde. Vous m’avez parlédu dix-huitième siècle, vous m’avez laissé entendre que vous étiezrégence. Je n’ai rien oublié. Le jour où il me conviendra de cesserd’être ce que je sais, vous aurez beau faire, entendez-vous, vousserez, sans même vous en douter… cocu comme d’autres.

– Oh !… pouvez-vous prononcer de pareils mots ?

– De pareils mots !… Mais vous avez ri comme un fou quandmadame de Gers a déclaré que M. de Servy avait l’air d’un cocu à larecherche de ses cornes.

– Ce qui peut paraître drôle dans la bouche de madame de Gersdevient inconvenant dans la vôtre.

– Pas du tout. Mais vous trouvez très plaisant le mot cocu quandil s’agit de M. de Servy, et vous le jugez fort malsonnant quand ils’agit de vous. Tout dépend du point de vue. D’ailleurs je ne tienspas à ce mot, je ne l’ai prononcé que pour voir si vous êtesmûr.

– Mûr… Pour quoi ?

– Mais pour l’être. Quand un homme se fâche en entendant direcette parole, c’est qu’il… brûle. Dans deux mois, vous rirez toutle premier si je parle d’un… coiffé. Alors… oui… quand on l’est, onne le sent pas.

– Vous êtes, ce soir, tout à fait mal élevée. Je ne vous aijamais vue ainsi.

– Ah ! voilà… j’ai changé… en mal. C’est votre faute.

– Voyons, ma chère, parlons sérieusement. Je vous prie, je voussupplie de ne pas autoriser, comme vous l’avez fait ce soir, lespoursuites inconvenantes de M. Burel.

– Vous êtes jaloux. Je le disais bien.

– Mais non, non. Seulement je désire n’être pas ridicule. Je neveux pas être ridicule. Et si je revois ce monsieur vous parlerdans les… épaules, ou plutôt entre les seins…

– Il cherchait un porte-voix.

– Je… je lui tirerai les oreilles.

– Seriez-vous amoureux de moi, par hasard ?

– On le pourrait être de femmes moins jolies.

– Tiens, comme vous voilà ! C’est que je ne suis plusamoureuse de vous, moi !

Le comte s’est levé. Il fait le tour de la petite table, et,passant derrière sa femme, lui dépose vivement un baiser sur lanuque. Elle se dresse d’une secousse, et, le regardant au fond desyeux :

– Plus de ces plaisanteries-là, entre nous, s’il vous plaît.Nous vivons séparés. C’est fini.

– Voyons, ne vous fâchez pas. Je vous trouve ravissante depuisquelque temps.

– Alors… alors… c’est que j’ai gagné. Vous aussi… vous metrouvez… mûre.

– Je vous trouve ravissante, ma chère ; vous avez des bras,un teint, des épaules…

– Qui plairaient à M. Burel.

– Vous êtes féroce. Mais là… vrai… je ne connais pas de femmeaussi séduisante que vous.

– Vous êtes à jeun.

– Hein ?

– Je dis : Vous êtes à jeun.

– Comment ça ?

– Quand on est à jeun, on a faim, et quand on a faim, on sedécide à manger des choses qu’on n’aimerait point à un autremoment. Je suis le plat… négligé jadis que vous ne seriez pas fâchéde vous mettre sous la dent… ce soir.

– Oh ! Marguerite ! Qui vous a appris à parler commeça ?

– Vous ! Voyons : depuis votre rupture avec madame deServy, vous avez eu, à ma connaissance, quatre maîtresses, descocottes celles-là, des artistes, dans leur partie. Alors, commentvoulez-vous que j’explique autrement que par un jeûne momentanévos… velléités de ce soir.

– Je serai franc et brutal, sans politesse. Je suis redevenuamoureux de vous. Pour de vrai, très fort. Voilà.

– Tiens, tiens. Alors vous voudriez… recommencer ?

– Oui, madame.

– Ce soir !

– Oh ! Marguerite !

– Bon. Vous voilà encore scandalisé. Mon cher, entendons-nous.Nous ne sommes plus rien l’un à l’autre, n’est-ce pas ? Jesuis votre femme, c’est vrai, mais votre femme – libre. J’allaisprendre un engagement d’un autre côté, vous me demandez lapréférence. Je vous la donnerai… à prix égal.

– Je ne comprends pas.

– Je m’explique. Suis-je aussi bien que vos cocottes ?Soyez franc.

– Mille fois mieux.

– Mieux que la mieux ?

– Mille fois.

– Eh bien, combien vous a-t-elle coûté, la mieux, en troismois ?

– Je n’y suis plus.

– Je dis : combien vous a coûté, en trois mois, la pluscharmante de vos maîtresses, en argent, bijoux, soupers, dîners,théâtre, etc., entretien complet, enfin ?

– Est-ce que je sais, moi ?

– Vous devez savoir. Voyons, un prix moyen, modéré. Cinq millefrancs par mois : est-ce à peu près juste ?

– Oui… à peu près.

– Eh bien, mon ami, donnez-moi tout de suite cinq mille francset je suis à vous pour un mois, à compter de ce soir.

– Vous êtes folle.

– Vous le prenez ainsi ; bonsoir.

La comtesse sort, et entre dans sa chambre à coucher. Le lit estentr’ouvert. Un vague parfum flotte, imprègne les tentures.

Le comte apparaissant à la porte :

– Ça sent très bon, ici.

– Vraiment ?… Ça n’a pourtant pas changé. Je me serstoujours de peau d’Espagne.

– Tiens, c’est étonnant… ça sent très bon.

– C’est possible. Mais vous faites-moi le plaisir de vous enaller parce que je vais me coucher.

– Marguerite !

– Allez-vous-en !

Il entre tout à fait et s’assied dans un fauteuil.

La comtesse : – Ah ! c’est comme ça. Eh bien, tant pis pourvous.

Elle ôte son corsage de bal lentement, dégageant ses bras nus etblancs. Elle les lève au-dessus de sa tête pour se décoiffer devantla glace ; et, sous une mousse de dentelle, quelque chose derosé apparaît au bord du corset de soie noire.

Le comte se lève vivement et vient vers elle.

La comtesse : – Ne m’approchez pas, ou je me fâche !…

Il la saisit à pleins bras et cherche ses lèvres.

Alors, elle, se penchant vivement, saisit sur sa toilette unverre d’eau parfumée pour sa bouche, et, par-dessus l’épaule, lelance en plein visage de son mari.

Il se relève, ruisselant d’eau, furieux, murmurant :

– C’est stupide.

– Ça se peut… Mais vous savez mes conditions : Cinq millefrancs.

– Mais ce serait idiot !…

– Pourquoi ça !

– Comment, pourquoi ? Un mari, payer pour coucher avec safemme !…

– Oh !… quels vilains mots vous employez !

– C’est possible. Je répète que ce serait idiot de payer safemme, sa femme légitime.

– Il est bien plus bête, quand on a une femme légitime, d’allerpayer des cocottes.

– Soit, mais je ne veux pas être ridicule.

La comtesse s’est assise sur une chaise longue. Elle retirelentement ses bas en les retournant comme une peau de serpent. Sajambe rose sort de la gaine de soie mauve, et le pied mignon sepose sur le tapis.

Le comte s’approche un peu et d’une voix tendre :

– Quelle drôle d’idée vous avez là ?

– Quelle idée ?

– De me demander cinq mille francs.

– Rien de plus naturel. Nous sommes étrangers l’un à l’autre,n’est-ce pas ? Or vous me désirez. Vous ne pouvez pasm’épouser puisque nous sommes mariés. Alors vous m’achetez, un peumoins peut-être qu’une autre.

Or, réfléchissez. Cet argent, au lieu d’aller chez une gueusequi en ferait je ne sais quoi, restera dans votre maison, dansvotre ménage. Et puis, pour un homme intelligent, est-il quelquechose de plus amusant, de plus original que de se payer sa proprefemme. On n’aime bien, en amour illégitime, que ce qui coûte cher,très cher. Vous donnez à notre amour… légitime, un prix nouveau,une saveur de débauche, un ragoût de… polissonnerie en le… tarifantcomme un amour coté. Est-ce pas vrai ?

Elle s’est levée presque nue et se dirige vers un cabinet detoilette.

– Maintenant, monsieur, allez-vous-en, ou je sonne ma femme dechambre.

Le comte debout, perplexe, mécontent, la regarde, et,brusquement, lui jetant à la tête son portefeuille :

– Tiens, gredine, en voilà six mille… Mais tu sais ?…

La comtesse ramasse l’argent, le compte, et d’une voix lente:

– Quoi ?

– Ne t’y accoutume pas.

Elle éclate de rire, et allant vers lui :

– Chaque mois, cinq mille, monsieur, ou bien je vous renvoie àvos cocottes. Et même si… si vous êtes content… je vous demanderaide l’augmentation.

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