Quatre femmes et un homme

MONCADE

Plusieurs mois s’étaient écoulés.

La belle marquise de Pescaire, qui d’abordavait résolu de jouer avec l’amour de M. de Guise et delui faire payer cher son mariage et ses infidélités passées, avaitsenti peu à peu sa cruauté s’évanouir et son ancien amour reprendrele dessus.

Cependant, jusqu’alors, fidèle à son premiersystème de coquetterie, elle n’avait accordé autre chose que deplatoniques rendez-vous, où de fades rébus et d’innocents baiserss’échangeaient du premier étage à la rue.

Une seule chose donnait du piquant à cecommerce.

Le vice-roi était instruit de tout ;lui-même dictait à sa femme, depuis plus d’un mois, ses épîtresgalantes, et M. de Guise le savait.

Bien souvent, derrière la jalousie, le mariétait là, écoutant les doux propos de l’amant, et l’amant nel’ignorait pas.

Et cet imbroglio, sauf madame de Pescaire,divertissait toutes les parties.

M. de Guise, qui, d’ordinaire,détestait les délais, attendait ici assez patiemment.

Mais son amour n’y perdait rien.

Par contre-coup, une velléité de vengeancepersonnelle contre Moncade lui était venue à la longue.

Depuis un mois, il suivait sa conspirationavec une sorte de zèle.

Or, M. de Chevreuse avait fait sondevoir d’oncle de comédie ; les coffres étaient pleins.

L’entreprise avait marché rapidement ;sans trop le savoir, Henri de Lorraine était réellement sur lepoint de réussir.

Mais sa galanterie devait encore ici luisusciter un obstacle.

Parmi les serviteurs queM. de Modène avait emmenés de Paris, était un Milanais,du nom de Strada, qui, des plus infimes occupations domestiques,s’était peu à peu élevé jusqu’au rang de factotum.

C’était un véritable Italien de l’époque,adroit, rampant, menteur et traître.

Quelque temps avant le départ de l’expéditionpour Naples, Strada s’insinua dans les bonnes grâces deM. de Guise, et devint pour lui une manière de confidentde second ordre.

La cause de cette faveur subite était unecharmante cantatrice du théâtre de la Foire, connue sous le nom deCarlotta, et sœur du Milanais.

Le duc, en effet, – à l’insu du frère, ou parses soins, nous ne saurions dire au juste, – avait noué une de cespassagères intrigues qui faisaient alors toute sa vie.

Il se trouvait libre ou à peu près, puisquemadame de Guise, prenant goût au climat d’Italie, voyageait depuisdeux ans, ne donnant guère de ses nouvelles qu’aux échéances de sapension.

Carlotta, passablement intrigante, et poussée,d’ailleurs, par son frère, qui voyait dans cet amour tout un avenirde fortune, essaya de mettre à profit l’absence de la femmelégitime.

Elle s’imposa au duc, pour ainsi dire, de viveforce.

Lui, insouciant et faible, ne prit pas même lapeine de résister à cette obsession, et, lors du départ, il lalaissa monter sur le navire qui le conduisait à Naples.

Là, le frère de la chanteuse, par soncaractère insinuant et délié, fut d’un puissant secours àM. de Modène.

Il servait en même temps d’interprète, demeneur et d’espion.

Pendant les premières semaines, il fitréellement preuve du plus grand zèle et travailla de franc jeu ausuccès de l’entreprise.

Mais, quand l’amour de M. de Guisepour Anne de Mantoue ne fut plus un mystère, et que l’Italien putse convaincre du délaissement complet de sa sœur, le zèle sechangea en haine.

Tout en continuant à servir, en apparence, lacause du prétendant, il alla trouver sous main Moncade, et luidévoila d’un bout à l’autre les secrets de son maître.

Le marquis tomba des nues à cettenouvelle ; jamais il n’aurait vu dans M. de Guise latête d’une conspiration. Il écouta le récit de Strada d’un frontimpassible, sans émotion ni surprise apparentes ; mais sonvisage était un masque discret, et son indifférence n’alla pasjusqu’à mépriser l’avis.

Le traître, largement payé, retourna versM. de Modène, avec mission de surveiller de près lesmouvements des conjurés.

Le jour même, Moncade expédia des courriers àMadrid, et il prit toutes ses mesures pour rendre une surpriseimpossible.

Depuis lors, tous les matins, Strada venaitfaire son rapport, divulguant non-seulement les actes deM. de Guise, mais encore les progrès de son intrigueamoureuse.

Moncade ne disait pas un mot : parfoisseulement, aux passages les plus décourageants des récits duMilanais, un fier sourire crispait imperceptiblement seslèvres.

Le rapport fait, Moncade remerciait du geste,payait, et d’un autre geste congédiait.

L’Italien était hardi ; mais cettefroideur le clouait à distance. Aussi, pendant deux mois qu’il fitle service d’espion, malgré la curiosité qui l’étouffait, malgrél’ardent désir qu’il avait de s’insinuer davantage, il n’osa jamaisrisquer une seule question touchant la belle recluse de Portici etles mystérieuses amours du vice-roi.

Cependant, sous le double rapport qu’ellesembrassaient, les communications de Strada devenaient de plus enplus accablantes.

Un matin, il se précipita, effaré, dans lachambre du marquis, et, lui montrant d’une main une lettre ouverte,de l’autre une large pancarte imprimée en gros caractères, il selaissa tomber sur un siège, haletant et incapable de prononcer uneparole.

Moncade prit d’abord la proclamation.

D’un regard rapide, il la parcourut d’un boutà l’autre, et la posa ensuite froidement sur son bureau.

Pour la lettre, il ne prit même pas tant desoin, un coup d’œil lui suffit.

À peine ouverte, et comme s’il en avait su parcœur le contenu, il la referma.

Le Milanais, essoufflé, – car, pour apporterplus vite ces précieux documents, il avait couru depuis le palaisde M. de Guise, jusqu’à celui du vice-roi, – regardaitfaire ce dernier avec un étonnement inexprimable.

– Mais, monseigneur, dit-il, l’excès dela surprise lui rendant la parole, – mais… vous n’avez donc pas lucette proclamation ?

– Si, fit Moncade du bout des lèvres.

– Eh bien, vous n’avez pascompris ?… La révolte doit éclater demain.

L’Espagnol ne daigna pas répondre cette fois,et se mit à jouer distraitement avec la lettre fermée. Stradarevint à la charge.

– Du moins, monseigneur, dit-il, vousn’avez pas pris connaissance de la lettre ?

Cette question, un moins bavard l’auraitfaite.

Quelle que fût l’impassibilité habituelle deMoncade, sa conduite, ici, devenait inqualifiable.

L’épître, en effet, portait commesignature : « Anne, marquise de Pescaire, » et labelle Italienne, dans des termes évidemment dictés par la passionla plus vive, y consentait à un enlèvement qui devait avoir lieu lesoir même.

Et pourtant le vice-roi répondit seulement, dece ton glacial qui défend toute question ultérieure, un second« Si ! »

Le Milanais, atterré de cette étrangeindifférence, s’en allait assez mécontent de l’effet produit parses deux grandes nouvelles, lorsque Moncade, qui avait tracé à lahâte quelques lignes, le rappela.

Strada revint aussitôt et couva d’un œil avidele bienheureux écrit, qu’il supposait un bon sur la trésorerie deSon Excellence.

– M. de Guise vous emploie-t-ilseul pour cet office que vous avez ? demanda le marquis.

– M. le duc a en moi une confiance…,commençait emphatiquement l’espion.

– Je vous demande, reprit Moncade enl’interrompant, si nul autre que vous, parmi les Français, n’aconnaissance particulière de cette intrigue.

Strada craignit une concurrence.

Il crut que le marquis lui cherchait unadjoint, un remplaçant peut-être ; et, pour éviter ce coup, ilse hâta de répondre :

– Monseigneur, je suis seul, absolumentseul dans cet important secret.

Alors Moncade écrivit la suscription dubillet, le cacheta et le remit entre les mains de l’Italien en lecongédiant de son geste ordinaire.

Nous dirons tout de suite que le pauvrediable, ravi d’avoir arraché trois phrases au vice-roi, et, sevoyant déjà, dans l’avenir, l’indispensable de Moncade comme ilavait été celui de M. de Guise, s’empressa de porter leprétendu bon à don Ruy Ratunez de Hervada, majordome de SonExcellence.

Celui-ci, après lecture, fit enfermer d’abordle porteur, puis l’embarqua sur le premier navire partant pourl’Espagne.

À moitié route, le navire mit son passager àbord d’une galiote faisant voile pour le nouveau monde, où,pensons-nous, le frère de la virtuose finit honorablement sesjours.

Dès que Moncade se trouva seul, il ouvrit lalettre et se mit à la lire ou plutôt à la savourer lentement.

Chaque ligne, chaque mot, était salué d’unsourire d’orgueil et de triomphe.

– Par la mère de Dieu ! dit-il enfinen éclatant, je suis content de moi !

» La lettre est dictée de main de maître,et m’aurait trompé tout comme ce pauvre M. de Guise…Oh ! oh ! monsieur le duc, nous savons aussi, nous,tourner de galantes épîtres.

Après cet accès inusité de gaieté, l’Espagnol,froissant la lettre, l’approcha d’un brasier allumé ; puis ilajouta, toujours à son adversaire absent :

– C’est mal à vous, monsieur le duc, delaisser prendre ainsi votre correspondance amoureuse.

» Ces missives, en bonne loi dechevalerie, se doivent brûler sur l’heure.

» Vous l’avez oublié, je le fais pourvous…

» Pardieu ! reprit-il en changeanttout à coup de ton, Naples ne vous suffisait pas,monseigneur ! il vous fallait encore la femme du vaincu aprèsla victoire ! C’est bien ; je vous remercie.

» J’avais besoin de vos insultes, mon bonrival.

» Maintenant que nous jouons le même jeu,peut-on m’accuser d’être le plus heureux ?

En ce moment, son regard tomba par hasard surla lettre, qui commençait à prendre feu.

Il jeta un cri, et se leva pâle de surprise etde colère.

Ce papier, dont la lecture l’avait mis de sijoyeuse humeur produisait sur lui l’effet de la tête de Méduse.

Entre les lignes dictées par lui, la chaleurdu brasier avait fait éclore, pour ainsi dire, d’autres lignes dela même écriture, mais qui rendaient son triomphe au moinsprématuré.

Voici quelques passages de la seconde lettre,écrite avec cette encre connue de temps immémorial, et à laquelleune jolie dame donna la première, dit-on, le nom ingénieux d’encresympathique.

« Monsieur le duc,

» Tout à l’heure, on me dictait des motsd’amour. Hélas ! devrais-je l’avouer ? ces mots, je lestrouvais bien faibles, car ils vous étaient adressés… Cet homme esttraître et cruel, Henri.

» Il veut vous perdre ; il se sertde moi pour vous attirer dans le piège ; vous n’y tomberezpas, je veille sur vous et je vous aime… Je tremble ! si vousalliez oublier d’approcher du feu ce papier ; si vous nelisiez que les lignes menteuses écrites sous ses yeux, par sonordre ! Si vous alliez venir à ce rendez-vous deminuit !… Henri, ses perfides mesures seront déjouées.

» Venez dès huit heures ; venez,venez seul, sous l’habit d’un simple gentilhomme.

» Je suis à vous, prête à tout quitterpour vous suivre. »

Suivait une longue page, pleine de cescharmants reproches que se fait toute femme au moment desuccomber ; puis – singulier mélange ! – force prières àDieu pour qu’il lui conservât bien longtemps l’amour de M. leduc, etc.

Moncade laissa échapper la lettre, et tombadans une profonde rêverie.

Longtemps il resta debout, les yeux fixes, labouche ouverte, semblant lire au plafond les accablantes parolesque son œil seul avait aperçues, et qui pourtant vibraient dansl’air autour de lui, comme si une voix de stentor les eût criées àson oreille.

Enfin, il gagna la fenêtre à pas pénibles, etprésenta son front brûlant à l’air frais du matin.

Il étouffait.

Peu à peu cependant, ses pensées prirent unetournure moins chagrine.

Sa belle tête recouvra son expressionordinaire de confiance et de fierté.

À peine si un léger dépit se lisait encore surson visage, lorsqu’il dit en quittant la fenêtre :

– M. de Guise aura pris unpoint. Qu’importe ! ne peut-on gagner la partie sans quel’adversaire soit repic et capot ?… On ne m’écrit pas, àmoi ; mais qu’est-ce qu’une lettre en comparaison d’unfait ?

Puis, guidé par une pensée soudaine, il saisitson feutre, jeta son manteau sur ses épaules et sortitprécipitamment, en disant :

– À ce soir, monsieur de Guise ! Jeserai, moi aussi, au rendez-vous.

Il était alors neuf heures du matin.

Le vice-roi prit à la hâte ses dispositions,en habile homme de guerre, pour déconcerter, au besoin, par laforce, la révolte du lendemain.

À dix heures, il galopait sur la route dePortici.

Là, il eut avec la recluse un long etmystérieux entretien.

À en juger par le résultat, l’amour ne fitpoint les frais de la conversation.

Une importante affaire fut discutée etconclue.

Ensuite, la belle inconnue monta dans lecarrosse du marquis de Pescaire, qui choisit l’heure de la siestepour rentrer à Naples et introduire secrètement sa compagne aupalais.

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