Les soeurs Rondoli

Chapitre 4Lui

Mon cher ami, tu n’y comprends rien ? et je le conçois. Tume crois devenu fou ? Je le suis peut-être un peu, mais nonpas pour les raisons que tu supposes.

Oui. Je me marie. Voilà.

Et pourtant mes idées et mes convictions n’ont pas changé. Jeconsidère l’accouplement légal comme une bêtise. Je suis certainque huit maris sur dix sont cocus. Et ils ne méritent pas moinspour avoir eu l’imbécillité d’enchaîner leur vie, de renoncer àl’amour libre, la seule chose gaie et bonne au monde, de couperl’aile à la fantaisie qui nous pousse sans cesse à toutes lesfemmes, etc., etc. Plus que jamais je me sens incapable d’aimer unefemme, parce que j’aimerai toujours trop toutes les autres. Jevoudrais avoir mille bras, mille lèvres et mille… tempéraments pourpouvoir étreindre en même temps une armée de ces êtres charmants etsans importance.

Et cependant je me marie.

J’ajoute que je ne connais guère ma femme de demain. Je l’ai vueseulement quatre ou cinq fois. Je sais qu’elle ne me déplaîtpoint ; cela me suffit pour ce que j’en veux faire. Elle estpetite, blonde et grasse. Après-demain, je désirerai ardemment unefemme grande, brune et mince.

Elle n’est pas riche. Elle appartient à une famille moyenne.C’est une jeune fille comme on en trouve à la grosse, bonnes àmarier, sans qualités et sans défauts apparents, dans labourgeoisie ordinaire. On dit d’elle : « Mlle Lajolle est biengentille. » On dira demain : « Elle est fort gentille, Mme Raymon.» Elle appartient enfin à la légion des jeunes filles honnêtes «dont on est heureux de faire sa femme » jusqu’au jour où ondécouvre qu’on préfère justement toutes les autres femmes à cellequ’on a choisie.

Alors pourquoi me marier, diras-tu ?

J’ose à peine t’avouer l’étrange et invraisemblable raison quime pousse à cet acte insensé.

Je me marie pour n’être pas seul.

Je ne sais comment dire cela, comment me faire comprendre. Tuauras pitié de moi, et tu me mépriseras, tant mon état d’esprit estmisérable.

Je ne veux plus être seul, la nuit. Je veux sentir un être prèsde moi, contre moi, un être qui peut parler, dire quelque chose,n’importe quoi.

Je veux pouvoir briser son sommeil ; lui poser une questionquelconque brusquement, une question stupide pour entendre unevoix, pour sentir habitée ma demeure, pour sentir une âme en éveil,un raisonnement en travail, pour voir, allumant brusquement mabougie, une figure humaine à mon côté…, parce que… parce que… (jen’ose pas avouer cette honte)… parce que j’ai peur, tout seul.

Oh ! tu ne me comprends pas encore.

Je n’ai pas peur d’un danger. Un homme entrerait, je le tueraissans frissonner. Je n’ai pas peur des revenants ; je ne croispas au surnaturel. Je n’ai pas peur des morts ; je crois àl’anéantissement définitif de chaque être qui disparaît !

Alors !… Oui, alors !… Eh bien ! j’ai peur demoi ! j’ai peur de la peur ; peur des spasmes de monesprit qui s’affole, peur de cette horrible sensation de la terreurincompréhensible.

Ris si tu veux. Cela est affreux, inguérissable. J’ai peur desmurs, des meubles, des objets familiers qui s’animent, pour moi,d’une sorte de vie animale. J’ai peur surtout du trouble horriblede ma pensée, de ma raison qui m’échappe brouillée, dispersée parune mystérieuse et invisible angoisse.

Je sens d’abord une vague inquiétude qui me passe dans l’âme etme fait courir un frisson sur la peau. Je regarde autour de moi.Rien ! Et je voudrais quelque chose ! Quoi ? Quelquechose de compréhensible. Puisque j’ai peur uniquement parce que jene comprends pas ma peur.

Je parle ! j’ai peur de ma voix. Je marche ! j’ai peurde l’inconnu de derrière la porte, de derrière le rideau, de dansl’armoire, de sous le lit. Et pourtant je sais qu’il n’y a riennulle part.

Je me retourne brusquement parce que j’ai peur de ce qui estderrière moi, bien qu’il n’y ait rien et que je le sache.

Je m’agite, je sens mon effarement grandir ; et jem’enferme dans ma chambre ; et je m’enfonce dans mon lit, etje me cache sous mes draps ; et blotti, roulé comme une boule,je ferme les yeux désespérément, et je demeure ainsi pendant untemps infini avec cette pensée que ma bougie demeure allumée sur matable de nuit et qu’il faudrait pourtant l’éteindre. Et je n’osepas.

N’est-ce pas affreux, d’être ainsi ?

Autrefois, je n’éprouvais rien de cela. Je rentraistranquillement. J’allais et je venais en mon logis sans que rientroublât la sérénité de mon âme. Si l’on m’avait dit quelle maladiede peur invraisemblable, stupide et terrible, devait me saisir unjour, j’aurais bien ri ; j’ouvrais les portes dans l’ombreavec assurance ; je me couchais lentement sans pousser lesverrous, et je ne me relevais jamais au milieu des nuits pourm’assurer que toutes les issues de ma chambre étaient fortementcloses.

Cela a commencé l’an dernier d’une singulière façon.

C’était en automne, par un soir humide. Quand ma bonne futpartie, après mon dîner, je me demandai ce que j’allais faire. Jemarchai quelque temps à travers ma chambre. Je me sentais las,accablé sans raison, incapable de travailler, sans force même pourlire. Une pluie fine mouillait les vitres ; j’étais triste,tout pénétré par une de ces tristesses sans causes qui vous donnentenvie de pleurer, qui vous font désirer de parler à n’importe quipour secouer la lourdeur de notre pensée.

Je me sentais seul. Mon logis me paraissait vide comme iln’avait jamais été. Une solitude infinie et navrante m’entourait.Que faire ? Je m’assis. Alors une impatience nerveuse mecourut dans les jambes. Je me relevai, et je me remis à marcher.J’avais peut-être aussi un peu de fièvre, car mes mains, que jetenais rejointes derrière mon dos, comme on fait souvent quand onse promène avec lenteur, se brûlaient l’une à l’autre, et je leremarquai. Puis soudain un frisson de froid me courut dans le dos.Je pensai que l’humidité du dehors entrait chez moi, et l’idée defaire du feu me vint. J’en allumai ; c’était la première foisde l’année. Et je m’assis de nouveau en regardant la flamme. Maisbientôt l’impossibilité de rester en place me fit encore merelever, et je sentis qu’il fallait m’en aller, me secouer, trouverun ami.

Je sortis. J’allai chez trois camarades que je ne rencontraipas ; puis, je gagnai le boulevard, décidé à découvrir unepersonne de connaissance.

Il faisait triste partout. Les trottoirs trempés luisaient. Unetiédeur d’eau, une de ces tiédeurs qui vous glacent par frissonsbrusques, une tiédeur pesante de pluie impalpable accablait la rue,semblait lasser et obscurcir la flamme du gaz.

J’allais d’un pas mou, me répétant : « Je ne trouverai personneavec qui causer. »

J’inspectai plusieurs fois les cafés, depuis la Madeleinejusqu’au faubourg Poissonnière. Des gens tristes, assis devant destables, semblaient n’avoir pas même la force de finir leursconsommations.

J’errai longtemps ainsi, et, vers minuit, je me mis en routepour rentrer chez moi. J’étais fort calme, mais fort las. Monconcierge, qui se couche avant onze heures, m’ouvrit tout de suite,contrairement à son habitude, et je pensai : « Tiens, un autrelocataire vient sans doute de remonter. »

Quand je sors de chez moi, je donne toujours à ma porte deuxtours de clef. Je la trouvai simplement tirée, et cela me frappa.Je supposai qu’on m’avait monté des lettres dans la soirée.

J’entrai. Mon feu brûlait encore et éclairait même un peul’appartement. Je pris une bougie pour aller l’allumer au foyer,lorsque, en jetant les yeux devant moi, j’aperçus quelqu’un assisdans mon fauteuil, et qui se chauffait les pieds en me tournant ledos.

Je n’eus pas peur, oh ! non, pas le moins du monde. Unesupposition très vraisemblable me traversa l’esprit ; cellequ’un de mes amis était venu pour me voir. La concierge, prévenuepar moi à ma sortie, avait dit que j’allais rentrer, avait prêté saclef. Et toutes les circonstances de mon retour, en une seconde merevinrent à la pensée : le cordon tiré tout de suite, ma porteseulement poussée.

Mon ami, dont je ne voyais que les cheveux, s’était endormidevant mon feu en m’attendant, et je m’avançai pour le réveiller.Je le voyais parfaitement, un de ses bras pendant à droite ;ses pieds étaient croisés l’un sur l’autre ; sa tête, penchéeun peu sur le côté gauche du fauteuil, indiquait bien le sommeil.Je me demandais : Qui est-ce ? On y voyait peu d’ailleurs dansla pièce. J’avançai la main pour lui toucher l’épaule !…

Je rencontrai le bois du siège ! Il n’y avait pluspersonne. Le fauteuil était vide !

Quel sursaut, miséricorde !

Je reculai d’abord comme si un danger terrible eût apparu devantmoi.

Puis je me retournai, sentant quelqu’un derrière mon dos ;puis, aussitôt un impérieux besoin de revoir le fauteuil me fitpivoter encore une fois. Et je demeurai debout, haletantd’épouvante, tellement éperdu que je n’avais plus une pensée, prêtà tomber.

Mais je suis un homme de sang-froid, et tout de suite la raisonme revint. Je songeai : « Je viens d’avoir une hallucination, voilàtout. » Et je réfléchis immédiatement sur ce phénomène. La penséeva vite dans ces moments-là.

J’avais eu une hallucination – c’était là un fait incontestable.Or mon esprit était demeuré tout le temps lucide, fonctionnantrégulièrement et logiquement. Il n’y avait donc aucun trouble ducôté du cerveau. Les yeux seuls s’étaient trompés, avaient trompéma pensée. Les yeux avaient eu une vision, une de ces visions quifont croire aux miracles les gens naïfs. C’était là un accidentnerveux de l’appareil optique, rien de plus, un peu de congestionpeut-être.

Et j’allumai ma bougie. Je m’aperçus, en me baissant vers lefeu, que je tremblais, et je me relevai d’une secousse, comme si onm’eût touché par derrière.

Je n’étais point tranquille assurément.

Je fis quelques pas ; je parlai haut. Je chantai à mi-voixquelques refrains.

Puis je fermai la porte de ma chambre à double tour, et je mesentis un peu rassuré. Personne ne pouvait entrer, au moins.

Je m’assis encore et je réfléchis longtemps à monaventure ; puis je me couchai, et je soufflai ma lumière.

Pendant quelques minutes, tout alla bien. Je restais sur le dos,assez paisiblement. Puis le besoin me vint de regarder dans machambre, et je me mis sur le côté.

Mon feu n’avait plus que deux ou trois tisons rouges quiéclairaient juste les pieds du fauteuil, et je crus revoir l’hommeassis dessus.

J’enflammai une allumette d’un mouvement rapide. Je m’étaistrompé, je ne voyais plus rien.

Je me levai, cependant, et j’allai cacher le fauteuil derrièremon lit.

Puis je refis l’obscurité et je tâchai de m’endormir. Je n’avaispas perdu connaissance depuis plus de cinq minutes, quandj’aperçus, en songe, et nettement comme dans la réalité, toute lascène de la soirée. Je me réveillai éperdument, et, ayant éclairémon logis, je demeurai assis dans mon lit, sans oser même essayerde redormir.

Deux fois, cependant, le sommeil m’envahit, malgré moi, pendantquelques secondes. Deux fois je revis la chose. Je me croyaisdevenu fou.

Quand le jour parut, je me sentis guéri et je sommeillaipaisiblement jusqu’à midi.

C’était fini, bien fini. J’avais eu la fièvre, le cauchemar, quesais-je ? J’avais été malade, enfin. Je me trouvai néanmoinsfort bête.

Je fus très gai ce jour-là. Je dînai au cabaret ; j’allaivoir le spectacle, puis je me mis en chemin pour rentrer. Maisvoilà qu’en approchant de ma maison une inquiétude étrange mesaisit. J’avais peur de le revoir, lui. Non pas peur de lui, nonpas peur de sa présence, à laquelle je ne croyais point, maisj’avais peur d’un trouble nouveau de mes yeux, peur del’hallucination, peur de l’épouvante qui me saisirait.

Pendant plus d’une heure, j’errai de long en large sur letrottoir ; puis je me trouvai trop imbécile à la fin etj’entrai. Je haletais tellement que je ne pouvais plus monter monescalier. Je restai encore plus de dix minutes devant mon logementsur le palier, puis, brusquement, j’eus un élan de courage, unroidissement de volonté. J’enfonçai ma clef ; je me précipitaien avant une bougie à la main, je poussai d’un coup de pied laporte entrebâillée de ma chambre, et je jetai un regard effaré versla cheminée. Je ne vis rien.

« Ah !… »

Quel soulagement ! Quelle joie ! Quelledélivrance ! J’allais et je venais d’un air gaillard. Mais jene me sentais pas rassuré ; je me retournais parsursauts ; l’ombre des coins m’inquiétait.

Je dormis mal, réveillé sans cesse par des bruits imaginaires.Mais je ne le vis pas. Non. C’était fini !

Depuis ce jour-là j’ai peur tout seul, la nuit. Je la sens là,près de moi, autour de moi, la vision. Elle ne m’est point apparuede nouveau. Oh non ! Et qu’importe, d’ailleurs, puisque je n’ycrois pas, puisque je sais que ce n’est rien !

Elle me gêne cependant parce que j’y pense sans cesse. – Unemain pendait du côté droit, sa tête était penchée du côté gauchecomme celle d’un homme qui dort… Allons, assez, nom de Dieu !je n’y veux plus songer !

Qu’est-ce que cette obsession, pourtant ? Pourquoi cettepersistance ? Ses pieds étaient tout près du feu !

Il me hante, c’est fou, mais c’est ainsi. Qui, Il ? Je saisbien qu’il n’existe pas, que ce n’est rien ! Il n’existe quedans mon appréhension, que dans ma crainte, que dans monangoisse ! Allons, assez !…

Oui, mais j’ai beau me raisonner, me roidir, je ne peux plusrester seul chez moi, parce qu’il y est. Je ne le verrai plus, jele sais, il ne se montrera plus, c’est fini cela. Mais il y esttout de même, dans ma pensée. Il demeure invisible, cela n’empêchequ’il y soit. Il est derrière les portes, dans l’armoire fermée,sous le lit, dans tous les coins obscurs, dans toutes les ombres.Si je tourne la porte, si j’ouvre l’armoire, si je baisse malumière sous le lit, si j’éclaire les coins, les ombres, il n’y estplus ; mais alors je le sens derrière moi. Je me retourne,certain cependant que je ne le verrai pas, que je ne le verraiplus. Il n’en est pas moins derrière moi, encore.

C’est stupide, mais c’est atroce. Que veux-tu ? Je n’y peuxrien.

Mais si nous étions deux chez moi, je sens, oui, je sensassurément qu’il n’y serait plus ! Car il est là parce que jesuis seul, uniquement parce que je suis seul !

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