Chapitre 4RAPPORT À SON EXCELLENCE, M. LE DIRECTEUR DE LA POLICE DUPACIFIQUE, SIR TOBY ALLSMINE
« Nous soussignés, Lavarède, Armand,chroniqueur parisien, détenteur du record des tourdumondistes(puisque en un an, jour pour jour, avec two pence and half penny (0fr. 25) j’ai fait le tour du globe terrestre[1] ;mon épouse Aurett Lavarède, née Murlyton, et Miss Lotia Hador,avons l’honneur d’exposer ce qui suit :
« Votre Excellence est trop au courantdes questions de politique générale pour ignorer les obstacles quel’influence britannique rencontre en Égypte.
« Sur cette terre illustrée par tant dePharaons, un parti, dit Néo-Égyptien, s’est formé qui veutl’indépendance de la vallée du Nil. Les rivalités de deux grandesfamilles, les Thanis et les Hador, entre lesquelles il y avait dusang, ont, durant de longues années, empêché les Néo-Égyptiens dese grouper. Enfin, le dernier des Hador, sacrifiant à la patrie unehaine séculaire, résolut de donner en mariage sa fille unique Lotiaau dernier survivant de la race des Thanis. De la sorte, lesdivisions intestines prendraient fin et tous les hommes d’Égyptepourraient se réunir sous le même drapeau[2].
« Or, Thanis vivait en France, à Paris,surveillé par l’Angleterre qui lui allouait une copieuse pension.Pressenti par un envoyé d’Hador, répondant au nom de Niari, cejeune homme accoutumé à la vie large et facile, s’effraya de lalutte à entreprendre et avisa l’ambassade d’Angleterre de ce qui sepassait. Voici ce qui advint de cette dénonciation :
« L’Amirauté comprit que si Thanisrefusait officiellement son concours à la rébellion, celle-ci seproduirait néanmoins. De là une guerre coûteuse et sanglante qu’ilimportait d’éviter. On décida que Thanis accepterait en apparencela proposition qui lui était faite, seulement il atermoierait etchercherait un individu né dans des circonstances telles que l’onput aisément modifier son état civil et le faire passer pour levéritable Thanis. Niari aveuglément dévoué au jeune Égyptienaiderait à cette substitution. Le troc opéré, le faux Thanis seraitarrêté en Égypte, déporté, et la conspiration privée de son chef,tomberait d’elle-même, ce qui permettrait au vrai Thanis decontinuer son existence oisive et élégante.
« Tout cela était fort habile. Le choixde l’Égyptien tomba sur Robert Lavarède, né dans une ferme duSud-Algérien, à cinquante kilomètres d’Ouargla, lequel, orphelin,n’ayant d’autre parent que le Soussigné, son cousin qui ne l’avaitjamais vu, répondait merveilleusement aux desiderata del’Amirauté.
« Tout se passa comme il était prévu.Robert enlevé par surprise, jeté sans y rien comprendre dans laconspiration égyptienne, fiancé à Miss Lotia Hador, puis arrêté parla police anglaise et interné dans l’Australie occidentale, réussità s’échapper par suite de circonstances trop longues à rapporterici, tua Thanis dans un duel dramatique et rentra en France.
« Il avait l’intention d’épouser MissLotia, à laquelle il était uni par une affection réciproque, et devivre bourgeoisement. Hélas ! ses tribulations ne faisaientque commencer !
« Pour assurer la tranquillité del’Égypte, il fallait à l’Angleterre un Thanis qu’elle eût sous sadépendance. Le gouvernement britannique avait demandé et obtenu dugouvernement français que le jeune homme fût rayé des listesciviles et militaires et noté comme sujet Égyptien inscrit parerreur à l’état civil de France.
« Du même coup, Robert perdait son nom etsa nationalité, n’ayant d’autre alternative que d’accepter lasurvivance du traître qu’il avait justement puni.
« Cela était inadmissible, VotreExcellence le comprendra. Quelle que soit la nation dont un galanthomme fait partie, il ne saurait consentir à porter un autre nomque le sien et de plus le nom d’un traître.
« Pour épouser sa fiancée, mon cousinavait besoin de reprendre son nom et sa nationalité.
« Alors ce fut une série de marches, decontremarches, de démarches inutiles, car les agents britanniquesdétruisaient nos meilleures combinaisons.
« De jour en jour, Roberts’assombrissait. Il se reprochait, le pauvre garçon, de briser lavie de Miss Lotia par ses luttes stériles. Vainement, jem’efforçais de lui rendre quelque courage ; le désespoirpénétrait en lui obscurcissant son esprit.
« Enfin par une belle nuit, il quitta lamaison que nous habitions, nous laissant pour adieu la lettredésolée dont copie :
« Cousin, vous tous que j’aime,
« C’en est fait ! mes yeuxs’ouvrent. J’ai entrepris une tâche au-dessus de mes forces ;un homme ne triomphe pas d’un peuple. En restant auprès de vous, jetrouble votre existence, je chasse le bonheur de votre foyer,j’engage la vie de Lotia, trop noble, trop bonne pour reprendre safoi. C’est mon devoir de la lui rendre. Qu’elle oublie l’infortunéqui trace ces lignes ; qu’elle ne cherche pas à meretrouver ; à l’heure où vous me lisez, je suis bien loin etchaque minute augmente la distance qui nous sépare.
« Le devoir est cruel, mais le sacrificeà ceux que l’on aime donne un but à ma vie manquée.
« Adieu pour toujours, avec les yeux etle cœur pleins de larmes.
Signé : « Celui qui n’a plus de nom. »
Un sanglot interrompit le lecteur. Lotiacachait son visage dans ses mains et son corps était agité desoubresauts convulsifs.
Très émue elle-même, Aurett s’était levée, etpenchée sur la gracieuse victime du drame poignant que relatait lerapport avec la sécheresse ordinaire de ces sortes d’écrits, ellelui prodiguait les caresses et les affectueuses paroles.
Doucement, le journaliste dit :
– Du courage, Lotia ; si je soumetsmon travail à votre critique, ce n’est pas pour vous faire pleurer.Elle est bien loin la tristesse que nous a causée la lettre deRobert ; le flambeau de l’espoir s’est rallumé. Nous leretrouverons.
– Oui, c’est vrai, je le crois… Mais lasituation restera la même. Par respect pour la mémoire de son père,sentiment que j’approuve, il veut reconquérir son nom deLavarède ; par amour pour sa patrie, il veut redevenirFrançais. Les mêmes difficultés renaîtront.
Armand eut un bon sourire.
– Voilà précisément ce qui voustrompe.
Et sous le regard curieux des deux femmes ilcontinua :
– Une idée qui m’est venue en touchant laterre Australienne ; une idée tellement simple que je m’étonnede ne l’avoir pas eue plus tôt.
– Quelle idée ?
– Celle-ci ; lorsque Robert quittace pays, avec vous Lotia, et avec le vrai Thanis, il laissa enarrière l’ambassadeur des Néo-Égyptiens, le Niari qui est aucourant de l’intrigue dont mon cousin est victime. Robert replacéau milieu de nous, nous cherchons ce drôle, nous l’amenons enFrance, et sur sa déclaration, sur la vôtre, Lotia, nous faisonsdresser un acte d’identité qui rend à votre fiancé et son nom et saplace dans les rangs des électeurs français.
Un double cri de joie répondit à cettedéclaration. Aurett et la jeune fille souriaient rassurées.Pourtant Lotia émit un doute :
– Niari consentira-t-il ?
– Évidemment, son intérêt est le même quele nôtre.
– Vous croyez ?
– C’est limpide. Cet homme est unpatriote Égyptien. Le chef de la conspiration est défunt, son désirdoit être que la chose soit constatée, afin que les partisans del’indépendance du Nil puissent élire un autre général et reprendreleurs projets… Donc…
– C’est vrai, c’est vrai, balbutia lafiancée de Robert en prenant les mains de l’aimable Parisien, etvotre cousin vous dépeignait bien, lorsqu’il disait jadis :Armand serait enfermé pieds et poings liés dans une caisse, lacaisse dans un bloc de béton, et le bloc de béton à cent pieds sousterre, qu’il est assez ingénieux pour en sortir.
– Vous exagérez, fit plaisamment lejournaliste, ou plutôt Robert exagérait… Il est né en Algérie etl’Algérie est au Midi de Marseille. Par bonheur, le problème àrésoudre ne comporte ni caisse, ni béton, et je crois que masolution hypothétique est juste.
Puis, avec ce sang-froid ironique qui semblaitfaire le fond de son caractère :
– Je reprends ma lecture. Au surplus jene vous retiendrai pas longtemps.
Et, revenant au rapport un instantabandonné :
« Nous nous lançâmes à la poursuite dufugitif. D’une enquête menée comme savent les mener les reporters,ces policiers du journalisme, auxquels les policiers, ces reportersde la justice, ont maintes fois rendu hommage, il résulta queRobert Lavarède avait gagné Brindisi et s’était embarqué sur lesteamer Botany, à destination de Sydney. Dans aucune desescales, le passager ne quitta le bord. Il a donc dû arriver àSydney vers le mois de juin dernier. »
Armand se tut.
Les jeunes femmes déclarèrent que lesexplications données leur semblaient avoir un caractère deprécision bien propre à faciliter les recherches de la police. LeParisien parut ravi et replaçant le papier dans sa valise, il ditjoyeusement :
– En ce cas, à demain les affairessérieuses. Songeons aujourd’hui à dîner. Je vais faire servirici.
Il s’était levé et marchait vers l’appareiltéléphonique installé dans un angle de la pièce, mais au moment oùil allait appuyer sur le bouton de la sonnerie-avertisseur, il eutune exclamation :
– Tiens !
Sur la tablette vibrante du téléphone, ilvenait d’apercevoir un papier plié portant, tracés par un crayontrès noir, les mots :
Armand LAVARÈDE, Esquire.
Important.
– Un billet pour moi, fit-il encore.
Les jeunes femmes se rapprochèrent curieuses,et avec une stupéfaction facile à comprendre, le journaliste ayantdéveloppé le papier lut à haute voix cet étrange avis :
« Gentleman,
« Sir Toby Allsmine, Directeur général dela police du Pacifique, reçoit très difficilement les étrangers.Toutefois, si vous voulez vous rendre demain, à six heures dumatin, le long du port de Farm-Cove, dans le parc du Domaine, vousrencontrerez sir Toby dans les massifs qui entourent la statue dunavigateur Cook et vous pourrez à loisir lui exposer l’affaire dontvous voulez vous occuper. »
Pendant quelques instants, les voyageursgardèrent le silence. Autour de la pièce, ils promenaient desregards étonnés, sans comprendre comment leur était parvenuel’indication qui répondait si exactement à leurspréoccupations.
Aurett prit enfin la parole :
– Que comptez-vous faire,Armand ?
– Aller au rendez-vous fixé. Qu’est-ceque je risque ? D’être victime d’une plaisanterie. Bah !je suis Parisien, j’en rirai le premier. Toutefois je crois bond’interroger les gens de l’hôtel.
Sitôt dit, sitôt fait. Les sonneriesélectriques fonctionnèrent, attirant dans l’appartement lesservants, boys, swimming boys, stewarts et jusqu’audirecteur de l’hôtel, l’honorable et correctM. Littlething.
Mais aucun ne put éclaircir le mystère.Littlething se confondit en excuses, désolé qu’un fait aussiinconvenant se produisit dans une maison aussi bien tenue que lasienne. Après quoi, il se retira en annonçant qu’il se rendait à ladirection de la police pour avertir l’autorité.
De guerre lasse, les voyageurs se firentservir à dîner et mangèrent d’excellent appétit, tout en se livrantaux plus étranges conjectures touchant leur mystérieuxcorrespondant. Vers neuf heures, chacun s’enferma dans sa chambreet ne tarda pas à céder au sommeil.
