Chapitre 23Le diable
Remy d’Arx lisait avec avidité ; unesorte de magnétisme se dégageait pour lui de cette écriturebien-aimée.
Chaque ligne retournait le poignard dans sablessure, mais l’excès de la souffrance a aussi son ivresse, ettout au fond de la coupe terrible le supplicié, dit-on, trouve unegoutte de nectar.
Il aimait ; son amour grandissait endépit de tout, et les motifs qui auraient dû l’éteindrel’attisaient.
Mais il aimait sans espoir, ce fiancé à laveille de ses noces ; quelque chose lui disait que tout étaitrêve autour de lui et que les préparatifs de ce mariage certainallaient s’évanouir comme un rêve.
Le mariage lui-même n’aurait point apaisé sescraintes ni calmé son trouble.
Même devant le magistrat qui rapprochelégalement les deux époux, devant le prêtre même qui bénit leurunion, il aurait refusé de croire.
Une voix criait dans sa conscience :« Tout ceci est mensonge, il n’y a de vrai que les coupsrépétés et implacables de l’arme mystérieuse… »
Il s’absorbait dans sa lecture à chaqueinstant davantage, il n’entendait plus les bruits qui venaient dusalon, rien n’existait pour lui en dehors de la pensée qui lecharmait et l’opprimait.
Ces pages, c’était Valentine elle-même ;il lisait comme on s’enivre.
La pâleur de son visage était livide, il yavait à son front des gouttes de sueur glacée, il lisaittoujours.
Il s’arrêta pourtant, car ses yeux sevoilaient quand il arriva au passage où Valentine dépeignait lespremiers mouvements de son cœur.
Le nom de Maurice le choqua comme unoutrage ; la force lui manqua, et il laissa aller lemanuscrit.
– Qu’ai-je fait à Dieu, murmura-t-il, pourqu’il m’ait infligé cette torture ? Je l’aime et je brise savie ! jamais elle ne pourra m’aimer, et c’est en vain que jel’entraîne au fond de mon malheur !
Ses yeux tombèrent sur les trois lettres quele domestique venait d’apporter ; les adresses des deuxpremières étaient de deux plumes amies ; il ne reconnut pointl’écriture de la troisième.
Ce fut celle-là qu’il ouvrit d’abord.
En déchirant l’enveloppe, sa main tremblait,parce qu’il pensait :
– Quand je reviendrai après l’avoir tué, queme dira-t-elle ? et pourtant je suis condamné à letuer !
En ce moment, la signature de la lettreéblouit son regard.
– C’est de lui ! s’écria-t-il, pendantque tout son sang lui remontait au visage.
La lettre disait :
« Monsieur d’Arx, je vous dois la vie etla liberté ; je voudrais être votre ami, mais cela ne dépendpas de moi. Vous m’avez fait promettre qu’aussitôt libre je metiendrais à votre disposition ; malgré ma répugnance, je nepuis manquer à ma parole : je demeure rued’Anjou-Saint-Honoré, n° 28. Je ne vous chercherai pas, monsieurd’Arx, mais je n’ai pas le droit de vous éviter. »
C’était signé Maurice PAGES.
Une flamme s’était allumée dans les prunellesde Remy.
– Il n’est pas même jaloux de moi !dit-il avec une colère concentrée, il n’a pas de haine contremoi ! sa lettre n’essaye pas de railler, mais c’est le plusoutrageant de tous les sarcasmes. J’ai le temps ; demain, àl’heure où Valentine deviendra ma femme, je n’aurai plus derival.
Sans y songer, il rompit le second cachet. Illut d’un air distrait :
« Mon cher d’Arx,
« Voici un contretemps fâcheux ; lespapiers que vous aviez déposés chez moi ont disparu cette nuit avecd’autres valeurs, soustraites dans mon secrétaire. J’ai fait, bienentendu, ma déclaration, mais j’ai voulu vous aviser pour le casprobable où la police ne mettrait pas la main sur nos brigands.J’en suis pour une trentaine de mille francs et pourtant je ne menspoint en disant que je regrette surtout les pièces auxquelles vousparaissiez tenir.
« Bien à vous,
« Général CONRAD »
Les lèvres de Remy laissèrent échapper malgrélui ces mots :
– L’arme invisible !
Il froissa le papier et ajouta :
– L’autre lettre est justement de Godwin.Quelle est donc la puissance de ces hommes ?
Il déplia la lettre, qui disait :
« Cher ami,
« Il y a eu un petit incendie chez moi àl’hôtel Meurice, et votre dépôt est détruit. Vous ne m’aviez pointdit quel était le contenu du paquet et je devais seulementl’adresser à M. le duc d’Orléans dans le cas de votre décès.
« Néanmoins, sur votre simple déclarationqu’il contenait des valeurs, je suis prêt à vous en rembourser lemontant.
« Yours truly,
« Francis GODWIN »
– J’avais deviné ! dit Remy, qui repliala lettre avec assez de calme. Il ajouta :
– Reste le colonel, dont la maison peut-êtreaura été frappée par la foudre…
Il reprit le manuscrit de Valentine et enpoursuivit plus froidement la lecture.
Nous connaissons ce manuscrit, au moins parextraits, jusqu’à la dernière page, au milieu de laquelle Lecoq futinterrompu par le colonel Bozzo.
C’était à l’endroit où Valentine, éveillée parun choc violent, retrouvait le fil de ses souvenirs d’enfance.
Le brouillard se dissipait pour elle ;elle se revoyait au lendemain d’une catastrophe sanglante, seule,sans protecteur, entourée d’hommes dont le visage était voilé etqui discutaient sur sa vie ou sa mort.
La dernière ligne lue par Lecoq étaitcelle-ci :
… Le masque de celui qui était le maîtretomba…
Après ces paroles, qui avaient mis le colonelen un si grand émoi, le manuscrit de Valentine n’avait plus qu’unedemi-page et nous la transcrivons :
« … Quand le masque fut tombé, je vis unhomme de grand âge, au regard bon et doux, au front respectable quecouronnait une chevelure blanche.
« Cet homme, ce chef des Habits Noirs, jel’ai revu, je le connais, vous le connaissez aussi, et vousl’aimez.
« Il est un de mes bienfaiteurs, j’aiessayé de douter, mais l’évidence m’accable. C’est le même, c’estlui !
« J’hésite, j’ai voulu écrire ici son nomet je n’ai pu, le papier peut trahir une pareille confidence.
« Mais je vous dois tout, monsieurd’Arx ; pour vous je n’aurai aucun secret ; le jour oùvous me demanderez ce nom, je m’engage à vous le dire. »
C’était le dernier mot.
Remy referma le manuscrit et demeura immobile,les yeux cloués au sol.
Il était si profondément noyé dans sesréflexions qu’il n’entendit point le bruit de la porte quis’ouvrait.
Il n’entendit pas non plus qu’on marchait dansla serre.
Quand il releva enfin les yeux, il vit devantlui le colonel Bozzo-Corona debout et les bras croisés sur lapoitrine.
Remy le regarda fixement et dit :
– C’est vous qui m’avez fait remettre cetécrit, monsieur ?
Le colonel fit un signe de têteaffirmatif.
– On me l’avait volé, reprit Remy, dans moncabinet, au Palais de Justice. Pourquoi me l’a-t-onrendu ?
– Ne l’avez-vous deviné ? murmura lecolonel.
– Si fait, répliqua Remy, j’ai lepressentiment d’un grand malheur ; peut-être ne dois-je plusla revoir, car si je la revoyais, elle me dirait le nom qu’elle n’apas osé écrire…
La physionomie du vieillard était àpeindre ; elle n’exprimait pas l’ombre d’une craintepersonnelle, mais on y lisait une grave, une sincèrecompassion.
– Et le dépôt que je vous ai confié ?demanda tout à coup Remy ; a-t-on forcé aussi votresecrétaire ? ou votre chambre à coucher a-t-elle brûlé cettenuit ?
– Malheureux jeune homme, prononça tout bas lecolonel, aucun soupçon venant de vous ne peut m’offenser. Je vousaime, je vous plains du plus profond de mon cœur. Vous êtesmagistrat, Remy d’Arx, quand vous voudrez, je répondrai auxquestions que vous croyez avoir le droit de m’adresser, puisqu’unsiècle presque entier de dévouement et de vertu n’a pu me mettre àl’abri de la calomnie ; mais en ce moment, il s’agit de vous,il ne s’agit que de vous. Encore une fois, avez-vousdeviné ?
– J’ai deviné, répondit le juge, dont la voixse raffermit, que le Maître des Habits Noirs joue ici une suprêmepartie. Malgré son audace, il ne la gagnera pas.
Le colonel se redressa.
La plupart des grands comédiens ne sont pas authéâtre : il y eut quelque chose de véritablement majestueuxdans l’immense douleur exprimée par son regard.
– Je suis un exilé, monsieur d’Arx, dit-ilavec lenteur, vous touchez là, sans le savoir, une cruelleblessure : j’avais un frère, est-ce vous qui allez me forcer àdéshonorer la mémoire de celui qui n’est plus ?
– Quoi !… s’écria le juge, vousprétendriez !…
– Mon malheur est un fait accompli,interrompit le vieillard avec une étrange autorité, le vôtre menaceet va vous écraser. Une dernière fois, avez-vous deviné, monsieurd’Arx ? rapprochez les dates ; Valentine a dix-huit ans,elle en avait trois quand elle vit cette figure de vieillard, quiressemblait à la mienne… et le jour où cette lugubre scène frappason imagination d’enfant, elle était sous l’impression d’unetragédie plus sinistre encore. Elle n’a pas écrit cela, mais je lesais, elle me l’a dit. Devinez-vous ? Les yeux de Remy sefermèrent.
– Vous devinez ! reprit le vieillard.Elle avait assisté à un meurtre, quel meurtre ? Votre familledemeurait à Toulouse, sur la place du Tribunal.
Un cri s’étouffa dans la gorge du juge. Levieillard implacable poursuivit :
– Elle avait assisté au meurtre de Mathieud’Arx, votre père.
– Mon père ! râla Remy.
Puis, se levant tout droit, il ajouta, en uncri déchirant :
– Elle est donc ma sœur !
Il chancela après avoir prononcé ce mot, quis’étranglait dans sa gorge, et recula jusqu’à la muraille.
Puis il repoussa avec violence le colonel, quis’avançait pour le soutenir.
Il traversa la serre en courant comme uninsensé.
Le salon était vide.
Remy put monter, sans être arrêté, à l’étageoù était la chambre de Valentine.
La chambre de Valentine se trouvait déserteaussi ; seulement, le premier regard de Remy rencontra unelettre déposée sur la table.
Il s’en empara comme d’une proie ; ellelui était adressée ; il l’ouvrit, mais ses yeux aveuglés n’enpouvaient déchiffrer les caractères.
Sa poitrine défaillait, sa tête était enfeu ; il s’appuya des deux mains contre la table enbalbutiant :
– L’arme… l’arme invisible ! jen’aurai pas le temps ! je suis blessé à mort !
– Jésus ! dit Victoire, la femme dechambre, qui sortait du cabinet,
voilà M. d’Arx qui se trouve mal ; jevais vous préparer un verre d’eau sucrée.
– Ici ! dit le juge en l’appelant d’ungeste impérieux.
– Je ne suis pourtant pas un chien, gronda lacamériste.
Mais elle s’approcha et Remy lui donna lalettre de Valentine en ajoutant :
– Lisez-moi cela sur-le-champ !
Elle obéit, car la figure bouleversée du jugelui faisait peur.
– On va lire, dit-elle ; Dieumerci ! j’ai reçu de l’éducation et les pattes de mouches nem’embarrassent pas.
Elle lut :
« Voici quinze jours que je vous ai remisma confession ; non seulement vous n’y avez pas répondu, maisencore vous semblez m’éviter… »
– L’éviter ! répéta Remy en ungémissement.
– C’est vrai, ça, dit Victoire, tous lesjours, plutôt deux fois qu’une, mademoiselle me demandait :« Est-ce que M. d’Arx n’est pas venu ? »
Elle continua de lire :
« … Ceux qui ont aidé sans doute àprécipiter le dénouement ont bien travaillé pendant ces deuxsemaines : nous voici à la veille de ce mariage.
« Monsieur d’Arx, nous avions faitensemble un marché ; pour votre part, vous avez rempli votreengagement ; moi, ce que j’ai promis est au-dessus de mesforces. La mort seule, à mes yeux, peut et doit éteindre une dettede cette sorte.
« Ne pouvant vous payer, je meurs.
« Adieu ! »
– Il y a cela ! dit le juge qui haletait,en arrachant la lettre des mains de Victoire.
Et sans attendre la réponse, il la saisit parles épaules et cria comme si quelqu’un d’autre eût pul’entendre :
– Écoutez ! ne la laissez pas setuer ! je suis vaincu ! je le sais bien ; je demandegrâce ! Ne frappez plus ou bien ne frappez que moi ! Jeme rends ! vous êtes les plus forts ; je me rends à votremerci !
– Le voilà fou ! pensa Victoire. Elleajouta tout haut :
– Monsieur d’Arx, ne faites pas un malheur surmoi ; je vous jure bien que je ne suis pour rien dans toutcela !
Remy fit un effort suprême pour ressaisir sapensée et demanda :
– Y a-t-il longtemps qu’elle estsortie ?
– Un quart d’heure.
– Où est-elle ?
En prononçant ces derniers mots, il jeta sabourse sur la table.
– Pour ça, répondit Victoire, je peux vous ledire, puisque je l’ai conduite jusqu’au fiacre. Sans moi, jel’aurais bien défiée de descendre l’escalier ; elle ne setenait pas, quoi ! et comme elle parlait tout bas, j’ai étéobligée de répéter l’adresse pour le cocher : rued’Anjou-Saint-Honoré, n° 28.
– Ah ! fit Remy, dont la voix netremblait plus.
Il s’était redressé ; il ajouta avec uncalme extraordinaire :
– Chez lui ! chez MauricePagès !
Il sortit.
Derrière lui, le colonel Bozzo, sortant on nesait d’où et alerté comme le chat qui guette une souris, descenditl’escalier sans être vu.
Sous la porte cochère, il se rencontra avec M.Lecoq, qui lui dit en montrant une voiture stationnant de l’autrecôté de la chaussée :
– Ces messieurs sont là et ils vousattendent.
C’était une pauvre chambre au troisième étaged’une vieille maison de la rue d’Anjou.
La fenêtre donnait sur de grands jardins où lesoleil d’automne jouait tristement dans les feuillages déjàflétris.
Ils étaient là tous deux, Maurice etValentine, assis l’un près de l’autre et se tenant par la main.
Valentine avait jeté son mantelet sur unmeuble ; elle avait la tête nue, ses cheveux dénouésruisselaient en boucles abondantes.
Elle était belle jusqu’au ravissement.
Maurice la contemplait en extase.
Leurs lèvres se joignirent en un long etsilencieux baiser.
– Je voudrais prier, murmura Valentine, car jesens que je ne suis pas condamnée. Nous avons tant souffert, Dieunous pardonnera !
Il y avait à côté d’eux sur la table un verreplein d’une liqueur brillante et dorée comme le vin des îlesespagnoles. Ce verre était seul, aucun flacon ne l’accompagnait.Maurice et Valentine évitaient de regarder ce verre. Valentines’agenouilla.
Maurice resta debout ; il était pâle,mais ferme. Ce qui se passait ici avait été résolu froidement et delongue main. Quand Valentine eut achevé sa courte prière, elledit :
– Il faut nous hâter, car on pourraitvenir.
Elle jeta ses deux bras autour du cou deMaurice, et il y eut un dernier baiser qui souriait encore, maisqui était navrant comme un adieu.
Puis tous les deux à la fois tendirent leursmains vers la coupe.
Ni l’un ni l’autre ne la prit ; un bruitsoudain et violent se faisait entendre derrière la porte, qu’onessayait d’ouvrir du dehors.
La porte résista, elle était fermée à clef,mais elle battait contre le chambranle, parce que la serrure uséene tenait plus.
Un choc irrésistible fit sauter le pêne horsde la gâche.
Remy d’Arx, semblable à un spectre, se montrasur le seuil.
Sa course et l’effort qu’il venait de faireavaient mis le comble à son épuisement ; il était si effrayantà voir que Valentine entoura Maurice de ses bras et luidit :
– Ne te défends pas, nous lui appartenons.
Remy traversa toute la chambre sans parler. Enmarchant, il se soutenait aux meubles comme ceux que l’ivresse vaterrasser. Arrivé auprès de la table, il demeura un instantimmobile. Son regard se détournait de Valentine ; il dit àMaurice :
– Je vous pardonne, tâchez d’être heureux.
Puis il saisit le verre et l’avala d’untrait.
Et il tomba foudroyé, non point, certes, parl’effet du poison quel qu’il fût, mais parce qu’il n’avait plusrien à faire ici-bas et qu’en une heure il avait dépensé toute savie.
C’est à peine si Maurice, aidé par Valentine,eut le temps de le relever pour le transporter dans le lit.
Quand ils se retournèrent, la chambre étaitpleine de gens de police amenés par Lecoq et le colonelBozzo-Corona.
Le Dr Samuel, qui les accompagnait aussi,s’empara tout d’abord du verre et le flaira.
Son geste et l’expression de sa physionomiecriaient le résultat de son examen.
– Nous sommes arrivés trop tard, dit lecolonel en un gémissement, mon malheureux ami n’est plus.
Puis, s’adressant au commissaire et montrantau doigt les deux jeunes gens atterrés :
– Je suis presque centenaire, poursuivit-il,mais dans ma vie trop longue je ne me souviens pas d’avoir subijamais une si cruelle épreuve ; Je me regardais comme le pèrede cette jeune fille et sa mère d’adoption est ma meilleure amie,mais, dût mon pauvre vieux cœur se briser, j’accomplirai un suprêmedevoir. Le lieutenant Pagès et Valentine de Villanove s’aimaient,Remy d’Arx devait épouser demain Valentine de Villanove, elle s’estenfuie de l’hôtel d’Ornans pour rejoindre son amant, et dans laretraite qu’ils ont choisie, nous trouvons Remy d’Arxassassiné !
Les deux jeunes gens anéantis allaientnéanmoins protester de leur innocence, lorsqu’un mouvement se fitdu côté du lit, où le Dr Samuel s’empressait autour de lavictime.
– La vie lutte encore, dit le docteur.
Le colonel réprima un tressaillement deterreur, mais Samuel ajouta :
– Il a été empoisonné par la belladone, il vamourir fou.
– Valentine ! appela la voix del’agonisant, ma sœur…
Mlle de Villanove fit un pas verslui.
– Ma sœur ! répéta-t-il en se dressantsur son séant.
Il tendit les bras, mais ses deux mains firentaussitôt un geste de répulsion, et il ajouta avec une indiciblehorreur :
– N’approche pas, je t’aime encore !C’est avec toi qu’ils m’ont tué ! Tu étais, oh ! tu étaisl’arme invisible !…
Il retomba.
Le colonel se pencha sur lui ; onl’entendait qui sanglotait en pressant le mourant contre son cœur.Quand il se releva, il essuya ses yeux et dit :
– J’ai recueilli le dernier soupir de monpauvre enfant !
Le Dr Samuel et Lecoq étaient plus pâles quele mort.
D’une voix navrée, le colonel ajouta, montrantValentine et Maurice :
– J’avais tout fait pour prévenir lacatastrophe, je voudrais encore les sauver, mais ils appartiennentà la loi. Messieurs, elle était ma seconde fille. Laissez-moi meretirer avant d’accomplir votre devoir.
Ils étaient trois dans la voiture quireconduisait le colonel Bozzo à son hôtel de la rue Thérèse.
Lecoq et Samuel pouvaient passer pour desscélérats endurcis, et pourtant ils regardaient avec unesuperstitieuse terreur ce vieillard souffreteux et frissonnant danssa douillette.
– Depuis soixante-dix ans, dit le colonel, ilen a été ainsi de tous ceux qui se sont attaqués à moi. Vous êtessauvés, mes bijoux ; tressez-moi des couronnes, s’il vousplaît !
– Mais, objecta Lecoq, ils ne sont pas encorecondamnés. Ils parleront.…
– Savoir ! ils ont un tendre ami que jeconnais bien et qui leur fera parvenir le nécessaire pour éviter lahonte de l’échafaud.
Un rire sec le prit, qui n’eut point d’écho. Àce rire une petite quinte de toux succéda. Le colonel porta sonmouchoir à ses lèvres et le mit ensuite auprès de lui. Quand il futdescendu de voiture, Lecoq et Samuel se regardèrent.
– Est-ce le diable ? dit Lecoq.
Samuel prit le mouchoir oublié sur lecoussin.
– Le diable ne meurt pas, répondit-il.
Et il montra une tache rougeâtre qui restait àl’endroit où les lèvres du colonel avaient touché le mouchoir.
– Qu’est-ce que c’est que cela ? demandaLecoq.
– C’est la fin, répliqua le Dr Samuel.
Lecoq examina curieusement la toile etdit :
– Pas possible ! je pensais que Dieul’avait oublié.
– Tu crois donc à Dieu, toi,l’Amitié ?
– Non, mais tout de même ce serait drôle s’ily avait quelqu’un là-haut.
