DEUX AMOURS
Quelques années auparavant, en quittant lesordres, Henri de Lorraine avait épousé mademoiselle de Berghes,veuve du comte de Bossut.
Ce mariage était l’œuvre deM. de Chevreuse, qui avait fait le voyage de Flandre toutexprès pour tirer son neveu des lacs d’amour de la princesse Annede Mantoue, de la maison de Gonzague ; – ceci sur un simplemot du cardinal de Richelieu.
Anne avait une promesse écrite de la main deM. de Guise ; mais elle se résigna. Sa tendressepour lui était si grande à cette époque, et le cardinal était un siterrible ennemi !
Mademoiselle de Berghes était une belle etgrande Flamande, portant sur un corps parfait, bien qu’un peu lourdet massif, une de ces physionomies bataves, épaisses,inexpressives ; sorte de masque irréprochable de forme, maisdépourvu de caractère et de vie, ne reflétant jamais ni la joie, nila douleur, ni aucune autre émotion quelconque.
Elle avait été dans sa première jeunesse d’uneéclatante fraîcheur ; maintenant, comme beaucoup de dames dela cour, elle avait le teint qui lui plaisait le mieux.
D’ordinaire, elle le voulait rose etblanc.
Au moral, elle était douce, mais de cettedouceur flasque et sans charmes qui s’appellerait mieux somnolenceou impassibilité.
Comme elle ne parlait jamais, à moins que cene fût pour demander son rouge et ses mouches, nous nousabstiendrons de porter un jugement sur son esprit.
Les mémoires du temps, à défaut d’autre sujetde louange, s’extasiaient sur son appétit miraculeux.
On doit penser qu’un tel caractère, peurécréatif, il est vrai, était du moins une garantie de fidélitéconjugale.
Cette considération avait puissammentcontribué à déterminer M. de Chevreuse.
Il connaissait le monde, et savait,d’ailleurs, que ses aînés de Guise étaient, de père en fils,ensorcelés à l’endroit du ménage.
Mieux valait, pour imposer silence à certainsméchants discoureurs, la pesante et rigide Flamande que tellegentille Française, étourdie et sujette à quitter la bonne voie parmégarde.
C’était l’avis du vieux duc. Feu M. lecomte de Bossut n’était pas là pour lui dire le sien.
Durant les premiers mois, la conduite demadame de Guise sembla confirmer pleinement cette bonneopinion.
Aux bals de la cour, elle se tenait sévère etsilencieuse.
Le menuet la faisait sortir de sonimmobilité ; mais alors sa danse roide suivait machinalementla mesure.
Elle saluait du même air Chavigny, le laidministre, et le brillant duc de Candale.
Elle était sourde aux triomphantes douceursdes beaux esprits du temps.
Elle ne connaissait point la galantenavigation du fleuve de Tendre, n’ayant jamais visité le port desPetits-Soins, ni le village érotique desBillets-Doux.
Les plus fins disciples de Voiture émoussaientleurs pointes près de cette belle statue toute cuirassée de vertu,au dire des uns, d’ineptie, au dire des autres.
M. de Chevreuse était auxanges ; il prenait chaque jour son neveu de Guise à témoin del’excellence de son choix.
Celui-ci n’avait garde d’entrer endiscussion.
Il avait assidûment courtisé sa femme pendanthuit grands mois ; – quatre jours de plus que ses maîtressesordinaires ; – ensuite, il avait repris ses anciennesbrisées : le vin, le jeu, les belles, cette admirable trilogieinventée depuis par un membre de l’Académie française.
À l’abandon subit et complet de son mari,madame la duchesse de Guise avait opposé la résignation la plusméritoire ; pas une plainte, pas un reproche ; seulement,les âmes délicates et sensibles remarquèrent avec attendrissementqu’elle se jetait dans les bras de la religion avec plus detransport que ne semblait en comporter sa nature.
Sans doute, elle demandait au ciel desconsolations pour ce mal secret qu’elle ne daignait pas confier àla terre.
Tous les jours, à la même heure, son carrosses’arrêtait devant l’église Saint-Paul, au Marais. Ses gensl’attendaient au dehors, longtemps quelquefois, car sa ferveurétait grande. Une fois même, la livrée entendit sonner la clôturede l’église, sans que la dame fût de retour. Inquiets, le valet etle cocher y entrèrent.
Vainement ils fouillèrent partout,interrogeant chaque pilier, chaque trou de confessionnal.
Comme ils revenaient désolés de leur rechercheinutile, une voix impérieuse sortit du carrosse pour leur reprocherleur absence.
Madame de Guise était là. D’oùvenait-elle ? Un soupçon traversa l’esprit des valetsétonnés ; mais, après tout, madame la duchesse avait puprendre une porte latérale.
Et puis une femme si froide ! quelleapparence ?
Le lendemain et les jours suivants, madame deGuise fut plus exacte.
Sa livrée commençait à oublier ce petitincident mystérieux, lorsque advint une catastrophe qui, divulguée,ne l’eût éclairée que trop bien.
Dans la rue des Jardins-Saint-Paul, derrièrel’église, demeurait une antique dame citée pour sa beauté durantles premières années du règne de Louis XIII.
Madame de Châtillon avait alors soixante-troisans bien comptés.
Nonobstant, un adorateur de sa jeunesse, leplus fervent, le plus respectueux, par suite le plus maltraité, luiétait demeuré fidèle. M. de Chevreuse, plus âgé qu’ellede deux années, avait demandé sa main, en 1604 (quarante-trois ansauparavant).
Éconduit alors, et sacrifié à un rival, il vitsa maîtresse, mademoiselle de Tavannes devenir madame deLoudun.
Son chagrin fut violent et faillit letuer.
Plus tard, madame de Loudun devint veuve.
M. de Chevreuse, plein d’espoir,renouvela sa demande, et n’eut pas un meilleur succès ; sadame épousa sous ses yeux le marquis de la Châtre.
Cette fois, le duc fut malade, mais moinsdangereusement ; et, lorsque sa maîtresse, veuve une secondefois, lui préféra M. de Châtillon, il supporta ce coup enhomme habitué désormais aux mécomptes, se réservant, si Dieu luiprêtait vie, de tenter une quatrième fois la fortune.
Comme pour éprouver sa constance, madame deChâtillon enterra son troisième mari.
Elle avait alors la quarantaine.M. de Chevreuse laissa passer le temps rigoureusementvoulu par la décence, et, revenant bravement à la charge, offrit samain si souvent refusée. Madame de Châtillon fut émue par cemiracle de fidélité patiente.
Elle n’accepta pas ; mais, comme elleétait décidée à ne plus se remarier, elle promit de ne jamaisprendre d’autre époux que lui.
M. de Chevreuse, content de cettefaveur, attendit.
Il attendit vingt-trois ans, et ce modèle desamants délicats était, au temps où se passe notre histoire, aussiempressé, aussi galant, tranchons le mot, aussi amoureux qu’auxpremiers jours de sa recherche semi-séculaire.
Madame de Châtillon, de son côté, ne s’étaitpoint relâchée.
Bien plus, devenue pour tout le monde grave etrespectable à cause de son âge, elle était restée, vis-à-vis delui, jeune femme coquette, exigeante, capricieuse.
Lorsque le vieux ligueur, doyen de la livréede Chevreuse, venait chaque matin lui offrir l’hommage de sonmaître et le bouquet obligé, elle l’admettait parfois à satoilette.
Au retour, le duc lui enviait ardemment cetteprécieuse faveur, qu’il n’avait jamais osé solliciter pourlui-même.
Ces jours-là, il interrogeait longuement levieux Comtois ! Qu’avait-elle dit ? le galant messageavait-il mené un doux sourire sur sa lèvre tant aimée ? Unefois, frémissant d’un respectueux désir, il fit à son vénérableMercure une question tant soit peu délicate.
– Ventre-saint-gris ! monseigneur,répondit celui-ci, vous me parlez de quarante ans, je pense.
À ce mot, M. de Chevreuse se levatremblant de colère, et Comtois n’évita un châtiment prompt etpositif qu’en se sauvant de toute la vitesse de ses vieillesjambes.
Les entrevues de Chevreuse et de sa dameeussent été, pour un tiers, un spectacle curieux et bouffon.
Lui, petit vieillard pomponné, parfumé, coifféd’une monumentale perruque blonde à la Louis XIII, dont leslongues boucles se jouaient sur ses épaules et descendaient jusqu’àmi-dos ; elle grande, sèche, plâtrée, du front à la gorge, debleu, de blanc et affectant, sous ce masque, une ingénuité mutineet folâtre.
Le duc parlait avec la précieuse tendresse,l’idolâtrie exagérée et emphatique de l’époque ; la damerépondait avec cette gentille mignardise qui ravit un amant auciel.
Puis, tout à coup, par un brusque et piquantcontraste, autre séduction de jolie femme, elle faisait àM. de Chevreuse une querelle sans motif.
Elle trépignait, l’espiègle sexagénaire, elleavait des vapeurs, elle pleurait.
Et M. de Chevreuse, lui, se jetait àses genoux : deux beaux yeux en pleurs ont tant decharme ! il saisissait avec transport une main blanche encore,et la serrait doucement.
Une quinte de toux, survenant à l’un des deuxamants, mettait ordinairement fin à la scène.
De l’autre côté de la rue, dans une maison depetite apparence, habitait un gentilhomme espagnol, arrivé à Parisvers l’époque du mariage de M. de Guise.
Souvent, des fenêtres de sa maîtresse,M. de Chevreuse l’avait vu accoudé sur un étroit balconde pierre faisant saillie sur la rue.
L’Espagnol semblait attendre la venue dequelqu’un.
Souvent le vieux duc apercevait une damevoilée, rasant les maisons avec mystère.
À son approche, l’Espagnol fermait sa fenêtreet disparaissait.
C’étaient aussi deux amants.
Un jour, M. de Chevreuse sortaitd’assez méchante humeur, madame de Châtillon ayant été plusmaussade qu’il n’est permis à une jolie femme.
Comme il passait devant la maison del’Espagnol, pour regagner son carrosse, qui l’attendaitdiscrètement à l’angle de la rue, la dame au long voile, presséesans doute, franchit le seuil en courant, et se jeta étourdimentsur lui.
Le duc, en galant seigneur, allait s’excuserhumblement d’une maladresse qui n’était pas la sienne, lorsque ladame poussa un cri aigu, et recula brusquement.M. de Chevreuse tressaillit.
Avec la promptitude d’un jeune homme, ilsaisit la fugitive par le bras.
Certes, il fallait un motif bien grave pourporter M. de Chevreuse à un acte en apparence aussidiscourtois.
Nous l’avons dit, le bonhomme, bien malgrélui, était resté célibataire.
Sa plus grande affection en ce monde, aprèsmadame de Châtillon, était pour son neveu Henri de Lorraine. Il lechérissait comme un fils, et avait usé presque de son influencepaternelle pour le porter à épouser sa nièce actuelle, madame deGuise.
Or, il croyait reconnaître dans la maîtressede l’Espagnol cette femme qu’il avait donnée à son neveu.
Celle-ci ne faisait aucun effort pour sedégager.
Au bout de quelques secondes, comme le duchésitait à porter la main sur son voile, elle le relevatranquillement.
– Quoi ! c’est donc bien vous,madame ma nièce ? s’écria piteusement le vieillard, qui,jusque-là, espérait encore se méprendre.
Madame de Guise le regardait en face, de cemême œil calme, placide, qu’il avait pris jadis pour une si bellegarantie.
– Et vous allez vous justifier,madame ! reprit sévèrement le duc après un instant desilence.
Point de réponse.
Le duc était stupéfait de la rencontre enelle-même et de l’incroyable tranquillité de cette femme.
Il en vint à douter.
L’explication la moins plausible eût suffi àle convaincre.
Rien n’est plus impudent que ces naturesinertes, lorsqu’une fois elles ont levé le masque.
Madame de Guise, au lieu de répondre, s’appuyasur le bras du vieillard, et l’entraîna vers son carrosse.
À la vue de la livrée attendant sur lesmarches de l’église, le vieux duc devina la monstrueuse hypocrisie,et fit un geste de dégoût.
Sa nièce monta le marchepied, le salua ensouriant, et dit d’une voix douce :
– À l’hôtel !
Le lendemain, M. de Guise reçut unelettre de sa femme, où elle lui annonçait son départ pour l’Italie.Par un prodige d’audace, elle le renvoyait, quant aux motifs de cedépart, à M. le duc de Chevreuse, qui lui donnerait,disait-elle, de plus amples explications.
Mais elle avait beau jeu de ce côté.M. de Guise, rendu à ses habitudes premières, n’avaitpoint de temps à perdre.
Durant les deux années qui s’écoulèrentjusqu’à l’époque où commence notre récit, il ne songea même pas àdemander cette explication qu’il croyait deviner de reste :sans doute sa femme n’avait pu soutenir la vue de sesrivales ; elle s’était éloignée pour se dérober à sonsupplice.
Confiance honorable ou fatuité, cette opinionvint en aide à la répugnance du vieux duc, qui, cause innocente dumalheur, n’avait garde d’entamer le premier ce chapitre, etM. de Guise partit pour Naples, ignorant encore samésaventure.
