Chapitre 19Valentine
Ce soir-là, le greffier Préault dînait à lagoguette des Enfants d’Apollon, presque entièrement composéed’artistes judiciaires, auxquels se joignaient pourtant quelquesadministrateurs des pompes funèbres.
Ce peuple lugubre est tout particulièrementfolâtre dans ses joies ; les messieurs noirs et décorés quimarchent à la tête des convois font des chansons à mourir de rire,et telle pièce du Palais-Royal dont les coq-à-l’âne nous ontprocuré une gaieté spasmodique est arrivée au théâtre en sortant ducimetière.
Quand Maurice, après la lecture de soninterrogatoire, eut quitté le parquet pour rentrer en prison, legreffier alla faire un bout de toilette dans son bureau et dit soncommis ;
– M. d’Arx a un coup de marteau, un bon !Je viens de voir une scène qui ferait de l’effet à l’Ambigu. Jen’ai pas compris tout à fait, mais il y a une dame dans l’histoireet ça promet d’être raide. J’ai mes couplets à faire d’ici labarrière du Maine, ne vous en allez pas sans prendre les ordres deM. d’Arx.
Aussitôt après le départ de son chef, lecommis brossa le collet de sa redingote, mit un faux col et lustrason chapeau.
– Bernard, dit-il au garçon du greffe, j’aiune affaire de famille du côté de Mme Saqui, ne sortezpas sans prendre les ordres de M. d’Arx.
Je ne sais pas où Bernard était attendu, maisdès que le commis eut tourné les talons, il décrocha sa casquetteet ferma le bureau.
Quelque chose de semblable se passait dansl’antichambre du cabinet ; on ne veille pas tard au Palais dejustice et les mœurs y sont patriarcales.
Remy d’Arx ne s’apercevait pas du silence quise faisait graduellement autour de lui.
Depuis longtemps aucun bruit de porte ouverteou fermée ne s’entendait, aucun pas ne résonnait dans lescorridors.
L’horloge du palais tinta neuf heures.
Remy était assis à la place même où nousl’avons laissé, sa tête reposait dans sa main, la lumière de lalampe tombait sur son front où se creusaient des ridesprofondes ; ses yeux grands ouverts et mornes regardaient levide.
Il n’avait pas bougé depuis le départ deMaurice et le travail de sa pensée était si intense que les musclesde sa face semblaient pétrifiés.
Quand pour la première fois ses lèvresremuèrent, il prononça ces mots :
– C’est lui qu’elle aime !
Et il ajouta presque aussitôt après :
– Sans lui, elle m’aimerait !
Sa paupière se baissa et ses doigts secrispèrent dans ses cheveux.
– Elle me l’a dit, poursuivit-il parlant à soninsu et laissant entre chaque phrase de longs intervalles ; ily a un lien entre nous, quelque chose la pousse vers moi et ledanger de la lutte où je me suis jeté tête baissée l’épouvante.Pourquoi ? Je lui ai rendu un service grave, mais avant leservice rendu, elle s’occupait déjà de moi :pourquoi ?
Le dossier de Maurice restait ouvert devantlui ; il l’écarta d’un geste fatigué et répéta d’une voix oùil y avait des larmes :
– C’est lui qu’elle aime !
Une angoisse plus aiguë lui traversa le cœur,car la pâleur de sa joue s’empourpra tout à coup et il porta lamain à sa poitrine.
– Il est bien jeune, murmura-t-il ; quem’a-t-il fait ? Savait-il seulement que j’existais ? Quede bonheur un mot écrit de ma main pourrait lui rendre ! Maispourquoi écrivais-je ce mot ? Mon bonheur à moi, tout monbonheur, il me l’a pris ! Et sans moi ne serait-il pascondamné ? Il y a évidence, sinon flagrant délit ;donnez-lui n’importe quel juge, hormis moi, c’est un hommemort.
Un sourire amer releva sa lèvre pendant qu’ilpoursuivait :
– Je n’ai même pas besoin de dire : Ilest coupable ; je n’ai qu’à abandonner l’instruction, un autreprendra ma tâche inachevée et…
Il s’arrêta.
– Et je l’aurai tué ! prononça-t-il toutbas en frémissant.
Ses doigts convulsifs ramenèrent le dossier,dont il éparpilla les pièces pour trouver celle qui n’avait pointde signature ; il la déplia et lut à demi-voix la dernièrephrase :
« On prouvera qu’il avait conçu leromanesque espoir d’épouser une jeune fille noble dont la dotprobable s’élève à plus d’un million. »
– Leur main est là, dit-il après unsilence ; je les reconnais ! Vais-je me faire le complicede ceux qui ont assassiné mon père ?
Il se leva brusquement et resta un instantimmobile.
– C’est un tout jeune homme, pensa-t-ilpendant que ses mains pressaient son front douloureusement ;son regard loyal reste devant mes yeux. Il y a des gens dont lescœurs sont frères et que la destinée force à se haïr… Ma main atouché sa main, je lui ai promis de le sauver !
Il marcha d’un pas lent vers la fenêtre quidonnait sur la cour de la Sainte-Chapelle.
Une lanterne fumeuse, placée au-dessus de laporte des bâtiments voisins de la préfecture, allongeait l’ombredes matériaux épars sur le pavé ; l’arbre se dressait noir aumilieu des décombres blanchâtres.
Au ciel les nuages orageux couraient,découvrant parfois la lune qui nageait dans un lac d’azur.
Il n’y avait plus de lumières auxfenêtres ; la journée des ouvriers de la justice étaitfinie.
Le Palais dormait.
Remy n’aurait rien vu de tout cela si unmouvement ne s’était fait parmi les pierres.
Une femme, une ombre plutôt, glissa derrièreles décombres et traversa la cour.
Remy se frotta les yeux et s’éloigna de lafenêtre en disant :
– Je la vois partout ! c’est de lui queje parle, mais c’est à elle que je pense. J’aurais beau lutter,j’aurais beau combattre, cet amour est plus fort que moi, ilm’entraîne, je mourrai fou et peut-être criminel !
Au profond abattement qui l’accablait naguère,l’agitation succédait ; il parcourait la chambre d’un pasrapide, tandis que des paroles entrecoupées tombaient de seslèvres.
Il murmurait :
– Si j’étais fou déjà ? Qu’est-ce que lafolie, sinon une façon de voir entièrement opposée à l’opinion detous ? Que je vienne dire : Il est innocent, devant untribunal, les juges, les jurés, le public me répondront : Ilest coupable ! Cela saute aux yeux, la raison le crie, il n’ya qu’un fou pour prétendre le contraire.
– Et pourtant, mon Dieu, mon Dieu !dit-il en se laissant tomber sur son siège, il est innocent, je lesais, et sa vie est entre mes mains parce que je suis seul à lesavoir. Je cherche en vain à me tromper moi-même ; jedonnerais ma fortune, je donnerais tout mon sang pour trouver enmoi un doute, il n’y en a pas ! Et Valentine l’aime ! Etplutôt que de renoncer à Valentine, je mettrais sous mes pieds maconscience et mon honneur !
Ces derniers mots s’échappèrent de sa poitrinecomme un râle et sa tête, où les cheveux se dressaient, s’affaissalourdement.
Il resta ainsi longtemps, le front contre sesbras croisés sur la table et pareil à un homme que l’ivresse auraitvaincu.
Parfois, tout son corps frissonnait, secouépar un tressaillement douloureux ; parfois aussi le nom deValentine s’exhalait de ses lèvres.
Un bruit se fit à la porte du corridor, il nel’entendit pas ; une main froide toucha la sienne, il crutrêver et ne bougea pas.
Mais une voix douce et grave dit auprès delui :
– C’est moi, monsieur d’Arx, je vous avaispromis de venir. Il releva les yeux et se prit à trembler.
Mlle de Villanove était devantlui.
– On dirait que je vous fais peur ?murmura-t-elle avec un triste sourire.
Et en effet le regard de Remy exprimait unétrange épouvante. Son premier mot trahit sa pensée.
– J’ai parlé ! balbutia-t-il, vous m’avezentendu…
– Je n’ai rien entendu, monsieur d’Arx,répondit Valentine doucement, vous n’avez point parlé ; maisvous serait-il possible de prononcer des paroles que je ne dois pasentendre ?
Les paupières du juge se baissèrent, et sonvisage prit une expression farouche.
– Comment êtes-vous entrée jusqu’ici ?demanda-t-il.
Remy d’Arx était homme du monde dans lameilleure acception du mot, et sa courtoisie élégante avait passéen proverbe dans le cercle où vivait Valentine.
Pourtant, elle ne parut ni étonnée nioffensée ; on eût dit qu’elle s’attendait à la rudesse de cetaccueil.
– J’ai eu bien de la peine, répliqua-t-elleavec une sorte d’humilité, je suis allée chez vous d’abord, commec’était convenu. Germain, votre domestique, ne voulait pas mepermettre d’attendre, mais j’étais si pâle qu’il a eu pitié demoi.
– C’est vrai, pensa tout haut Remy, vous êtestrès pâle, mademoiselle de Villanove, et, depuis ce matin, vousdevez cruellement souffrir.
– Je n’en suis pas morte, dit Valentine, avecune expression si navrante que Remy tourna la tête pour cacher unelarme.
Elle continua :
– J’ai attendu deux heures et votre valet dechambre m’a dit : « Je crois bien qu’il est au Palaispour cette affaire de la rue de l’Oratoire. »
La voix de Valentine chevrotait comme si lefroid l’eût tout à coup saisie. Les yeux de Remy se séchèrent.
– Je me suis fait conduire au Palais, repritla jeune fille qui parlait désormais avec une fatigue extrême, etj’ai demandé à être introduite auprès de vous, mais cela ne sepouvait pas, monsieur d’Arx, vous étiez occupé, vous interrogiezl’accusé.
Elle chancela, le juge n’eut que le temps dela soutenir. Un instant, il l’eut dans ses bras et il tremblaitplus fort qu’elle. Il l’assit dans son propre fauteuil ; sesgenoux plièrent et il tomba prosterné.
Il la regardait les mains jointes, mais sansparler.
– Asseyez-vous, monsieur d’Arx, lui dit-elleen lui montrant un siège. Je suis encore bien faible, j’ai faillimourir ce matin.
Le juge recula comme si on l’eût frappé. Lesimpressions contraires se succédaient en lui avec un terriblerapidité.
– Il faut m’écouter patiemment, continuaValentine, j’ai beaucoup de choses à vous dire et je voudrais avoirla force d’aller jusqu’au bout. J’ai attendu la fin del’interrogatoire dans ma voiture ; un homme du Palais étaitchargé de me prévenir, il n’est pas venu, la grille s’est fermée,et quand je me suis présentée au guichet, j’ai reçu pourréponse : « On n’entre plus. » Moi, je disais :« Au nom du ciel ! laissez-moi passer, il faut que je levoie ! » Les gens me regardaient, il y avait déjà unattroupement sur le trottoir ; mon cocher, que je ne connaispas, a eu pitié de moi comme votre domestique ; il m’aentraînée vers le fiacre en disant : « Signora, je vaisvous tirer de peine. »
C’est un Italien. Je ne sais comment il avaitdeviné que moi aussi je viens d’Italie.
Le fiacre me conduisit sur le quai à une portequ’on me dit être celle de la préfecture de police ; moncocher donna son cheval à garder et m’introduisit sous lavoûte.
Nous traversâmes plusieurs corridors :mon guide appela un homme et lui parla. L’homme répondit :« Je risque ma place : c’est dix louis. » Je donnaisma bourse, et je me trouvai dans la cour de la Sainte-Chapelle oùl’on me montra une fenêtre éclairée en me disant : C’estlà.
Remy n’écoutait plus, ses yeux étaient clouésau sol, il dit :
– Vous venez me demander sa vie.
– Je viens vous dire, répliqua Valentine dontla voix se raffermit : Il est innocent et vous le savez.
– Je le sais ! interrompit Remy d’Arxavec une colère soudaine, moi qui ai les pièces sous lesyeux ! moi qui viens de lire l’ensemble accablant destémoignages !
– Vous le savez ! interrompit Valentine àson tour.
Et ce mot fut prononcé avec une autorité sigrande que le juge garda le silence.
Valentine se taisait aussi.
Dans un duel à mort, le moment le plussolennel est celui où les deux adversaires se reposent appuyés surleurs épées sanglantes.
Ce fut Valentine qui renoua l’entretien lapremière.
Par un effort puissant de volonté, elle avaitrappelé à ses lèvres le souffle résigné qui la faisait belle commeune sainte.
– Que la soirée d’hier est loin de nous,monsieur d’Arx ! dit-elle. Hier, vous m’avez demandé ma mainet je vous ai répondu par un refus, en ajoutant que je voulais vousexpliquer mes motifs et me confesser à vous en quelque sorte, parceque personne au monde ne m’a inspiré au même degré que vous unecomplète estime, une sérieuse sympathie.
« Depuis hier, la foudre est tombée entrenous.
« Monsieur d’Arx, Maurice est accuséd’assassinat et vous êtes le juge de Maurice.
« Vous l’avez interrogé, il a dû vousrépondre franchement, car jamais un mensonge n’a passé entre seslèvres ; vous devez savoir au moins une partie de ce que jevoulais vous apprendre, et la romanesque histoire de Fleuretten’aura plus pour vous l’attrait de la nouveauté.
« Je vous avais annoncé aussi desrévélations d’un autre genre ; le hasard a mis sous mes yeuxle travail confié par vous au colonel Bozzo, et c’est en faisantallusion à la bataille que vous livrez, monsieur d’Arx, que je vousavais dit : Je suis comme vous la victime de cette redoutableassociation ; de vous à moi il existe une attachemystérieuse…
« Eh bien ! la même attache vous liemaintenant à Maurice Pagès ; refuserez-vous de le défendrecontre ceux qui ont tué votre père ?
Remy n’osa pas la regarder en répondant d’unton glacé :
– J’ai cru à ces choses, mademoiselle, mais jen’y crois plus.
– Ne mentez pas ! s’écria Valentinesévèrement ; vous y croyez encore, vous y croirez jusqu’audernier jour de votre vie !
Elle prit la main de Remy, qui essayait de laretirer.
– Ayez compassion de vous-même, lui dit-elleen le suppliant du regard, un cruel malheur est sur Maurice et surmoi, mais c’est vous que je plains, et je n’accuse que la fatalité.J’ai tué deux fois celui que j’aime en le livrant à la justice eten vous inspirant ce funeste amour qui aveugle votreconscience.
Remy retenait la main qu’on lui avaittendue ; elle le brûlait ; il la pressa passionnémentcontre son cœur.
– Je suis dans l’enfer, murmura-t-il, et c’estle paradis ! Chacune de vos paroles m’enivre en me torturant.Je vous aime, oh ! je vous aime comme jamais créature humainene fut adorée ! Vous êtes venue apporter un aliment nouveau aufeu qui me dévore, je suis seul avec vous, j’ai votre main dans lesmiennes, savez-vous ce que peut le délire d’une pareillefièvre ?
Il la repoussa avec violence et recula sonsiège.
– Oh ! pourquoi êtes-vous venue ?ajouta-t-il en un gémissement.
– Je suis venue, répondit Valentine, qui lecouvrait de son regard calme et clair, parce que je veux le sauveret parce que je veux me venger.
– Vous l’aimez donc, vous aussi, jusqu’à lafolie ! balbutia Remy, dont un sarcasme crispait la lèvre.
– Je l’aime bien, répondit simplementValentine.
– Car c’est de la folie, continua le juge, qued’espérer en moi après ce que je viens de vous dire. Voulez-vousdavantage ? Ce que je viens de vous dire n’explique pas lamillième partie des misères de mon âme ; je me l’avouais àmoi-même tout à l’heure, pourquoi vous le cacherais-je ? Plusde feinte ! Cet homme est innocent, mais il est l’obstacle quime sépare de vous, il mourra. Dites que c’est un crime lâche etfroidement conçu. Le magistrat est un prêtre, c’est un sacrilège.Voilà comme je vous aime, il mourra !
Ses deux mains étreignaient les bras de sonfauteuil, et sa voix haletait, épuisée.
Le regard de Mlle de Villanoveétait plus triste, mais il n’avait rien perdu de sa douceur.
– Non, fit-elle comme si elle se fut parlé àelle-même, je ne l’aime pas comme cela et il ne voudrait pas d’unpareil amour. Vous avez prononcé un mot, monsieur d’Arx, qui merassure et qui vous excuse. Le délire s’est emparé de vous, c’estle délire qui parle, je ne crois pas ce qu’il dit. Je suis calme,vous le voyez, écoutez-moi froidement d’abord. Maurice n’est pas unobstacle entre vous et moi.
Les yeux du juge devinrent fixes, il crutavoir mal entendu.
– Comprenez-moi bien, reprit Valentine, jevous ai dit : Je veux le sauver et je veux me venger. C’estprécis et c’est net : Je le veux ! Vous êtesmaître de sa vie, je suis maîtresse de ma main, je vous offre mamain pour sa vie.
Il y avait de l’égarement dans les yeux deRemy.
– Il ne faudrait point, poursuivit Valentine,donner à mes paroles d’hier un sens qu’elles n’avaient pas ;je vous ai dit que je ne pouvais pas être à vous et j’ai opposé àvotre recherche mon passé comme une barrière ; une partie del’énigme vous a été révélée : j’ai été Fleurette lasaltimbanque avant de m’appeler Mlle de Villanove, maisje vous l’ai dit aussi : Fleurette était une honnête fille,Mlle de Villanove sera une honnête femme.
– Je ne rêve donc pas, balbutia Remyd’Arx.
Valentine prit sous sa mantille un rouleau depapier et le déposa près de lui.
– Il faut, dit-elle, que vous connaissiezcomplètement celle qui portera votre nom. Voici ma vie toutentière, et j’affirme devant Dieu que ces pages contiennentl’exacte vérité. Vous y trouverez une révélation qui vous est due,je vous l’avais promise, Dans cet écrit, vous verrez que nosennemis sont les mêmes. Votre haine est ancienne déjà, et je laservais avant que la mienne fût née. Pourquoi allais-je versvous ? Je ne sais. Peut-être était-ce mon destin. Maismaintenant il me faut, à moi aussi, ma vengeance ; elle entredans mon pacte : vous punirez ces hommes qui m’ont pris monbonheur.
– Votre bonheur !… répéta Remy d’une voixoppressée.
– Oh ! dit Valentine, l’accent tranquilleet la tête haute, nous parlons franchement, monsieur d’Arx ;c’est un marché que je vous offre, je vous en ai posé lesconditions, répondez franchement aussi :l’acceptez-vous ?
