À L’HÔTEL BERTRAM d’ Agatha Christie

— Reconnaissons, cependant, qu’il nous a fallu sans cesse ruser, remarqua Elvira.

— Et raconter de merveilleux mensonges. À propos, avez-vous eu des nouvelles de Guido ?

— Oui, il m’a écrit une longue lettre, signée Guinevra, comme s’il s’agissait d’une amie. Mais je voudrais bien que vous m’écoutiez, à présent, Bridget. Nous avons un tas de choses à mettre au point et je ne dispose que d’une heure et demie. Tout d’abord, je dois revenir demain à Londres pour un rendez-vous chez le dentiste. Facile. Je puis annuler le rendez-vous par téléphone, ou vous pourrez l’annuler vous-même d’ici. Vers midi, demain, vous appellerez les Melford en vous faisant passer pour votre mère et vous expliquerez que je dois retourner chez le dentiste après-demain et que vous croyez préférable de me garder chez vous, pour m’éviter les fatigues inutiles de voyages trop rapprochés.

— Ça marchera sûrement. Ils me répondront combien c’est aimable à moi, etc. Mais supposons que vous ne soyez pas de retour le lendemain ?

— Vous téléphonerez de nouveau aux Melford.

Bridget parut moins emballée.

— Nous aurons largement le temps d’inventer une excuse, la pressa Elvira. Ce qui m’inquiète le plus pour le moment, c’est la question argent. Vous n’en avez pas, vous ?

— Environ deux livres.

— Elles ne me serviraient à rien. Il faut que j’achète mon billet d’avion. Le voyage ne dure pas plus de deux heures : j’ai consulté les horaires. Le plus important est le temps qu’il me faudra rester en Irlande.

— Ne pouvez-vous me confier pourquoi vous allez là-bas ?

— Impossible ! Mais c’est terriblement, terriblement important.

La voix d’Elvira semblait si passionnée que Bridget regarda son amie, intriguée.

— Y a-t-il quelque chose qui ne va pas, Elvira ?

— Oui.

— Quelque chose que personne ne doit savoir ?

— En un sens, oui. C’est horriblement secret. Il faut que je découvre si quelque chose existe vraiment. Quelle barbe au sujet de l’argent ! Ce qui me rend furieuse, c’est que je suis très riche, mon tuteur me l’a appris hier, et pourtant, tout ce dont je dispose, c’est d’une somme ridicule pour m’acheter une robe. D’ailleurs, cet argent semble se volatiliser dès que je le touche.

— Votre tuteur, le colonel Machin, ne vous prêterait pas l’argent ?

— Aucun espoir de ce côté ! Et puis, il me poserait un tas de questions.

— Probablement. Je me demande vraiment pourquoi tout le monde pose tant de questions ? Savez-vous que lorsque quelqu’un me téléphone, Mummy se croit obligée de demander qui est à l’appareil ? Alors que cela ne la regarde en rien !

Elvira hocha la tête, mais son esprit était ailleurs.

— Avez-vous jamais mis quelque chose au clou Bridget ?

— Non. Je crois que je ne saurais pas comment m’y prendre.

— J’imagine que c’est assez facile. Vous allez chez une sorte de bijoutier qui a trois boules blanches en enseigne à sa devanture.

— Je ne pense pas malheureusement posséder le moindre objet qui vaille la peine d’être mis en gage.

— Votre mère n’a-t-elle pas des bijoux quelque part ?

— Je doute que nous puissions compter sur son aide.

— Vous avez raison, mais peut-être nous pourrions lui en chiper ?

— Oh ! je n’oserais jamais ! s’exclama Bridget, choquée.

— Non ? Vous avez peut-être raison. Mais je parie qu’elle ne s’en apercevrait même pas et on les lui rapporterait avant qu’elle ne constate leur disparition. Mais n’en parlons plus… Nous irons chez Mr Bollard.

— Qui est Mr Bollard ?

— Le bijoutier de la famille. Je porte toujours ma montre à réparer chez lui. Il me connaît depuis que j’avais six ans. Venez, Bridget, nous allons tout de suite chez lui. Nous avons juste le temps.

— Il vaudrait mieux que nous sortions par la porte de derrière, ainsi Mummy ne nous demandera pus où nous nous rendons.

Près du magasin de Bollard et Whitley, dans Bond Street, les deux jeunes filles mirent au point leur dernier plan.

— Vous êtes sûre d’avoir bien compris, Bridget ?

— Je crois, répondit cette dernière d’une voix lugubre.

— D’abord, nous allons synchroniser nos montres.

Bridget se dérida un peu. Cette phrase familièrement littéraire lui redonnait courage. Elles réglèrent solennellement leurs montres, Bridget avançant la sienne d’une minute, puis Elvira expliqua :

— L’heure zéro sera exactement à vingt-cinq. Cela me laisse largement assez de temps. Peut-être même plus que je n’en aurai besoin, mais c’est préférable.

— Supposons…commença Bridget.

— Supposons quoi ?

— Eh bien ! supposons que je me fasse réellement écraser par une voiture ?

— En voilà une idée ! Vous savez combien vous êtes agile et, à Londres, les automobilistes sont habitués à freiner brusquement. Tout se passera bien. Vous venez ?

Bridget ne paraissait pas tellement convaincue.

— Vous ne me laisserez pas tomber, Bridget ?

— Non, d’accord.

— Bien !

Bridget gagna le trottoir opposé et Elvira poussa la porte de la bijouterie. À l’intérieur, elle baigna dans une atmosphère qui lui parut aussi merveilleuse que ouatée. Un gentilhomme en redingote s’avança vers la jeune fille et s’enquit de ce qu’elle désirait.

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