Chapitre 25ELLE ET LUI
Après sa lutte avec Imperia, Léonore avait quitté sans hâte lepalais Altieri. Dehors, l’air vif et léger rafraîchit son frontbrûlant, serré comme dans un étau. Elle put réfléchir. Elle sedirigeait instinctivement vers le palais Dandolo. Mais lorsqu’ellefut devant la maison qu’habitait son père, une répugnance lui vintà se trouver en présence du Grand Inquisiteur qui, sans aucundoute, à ce même instant, prenait ses dispositions pour arrêterRoland.
Couverte d’un voile, sûre de n’être pas reconnue, elle s’assitsur un des bancs de pierre disposés autour du palais et oùattendaient ordinairement ceux qui venaient implorer une audiencedu Grand Inquisiteur.
Léonore n’avait aucune idée précise de ce qu’elle devait faire.Son cerveau était tout entier occupé par une joie etl’épouvante : la joie de savoir que Roland ne l’avait pasfuie, puisque ces années passées loin d’elle s’étaient écoulées enprison ; l’épouvante de savoir qu’on allait l’arrêter. Sonesprit se tendait vers un but suprême : sauver Roland.
Comme elle songeait ainsi, elle vit tout à coup Philippe quisortait du palais Dandolo. La présence du vieillard chez son pèrene lui parut pas étrange. Mais dans l’état d’esprit où elle setrouvait, le vieux serviteur lui apparut comme une aide possibledans ce qu’elle entreprendrait.
Elle le suivit donc et arriva à la maison de l’îled’Olivolo.
Philippe avait déposé sur un meuble l’acte de vente que Dandolovenait de signer.
En apercevant Léonore, le vieillard jeta un cri de joie.
« Une bonne nouvelle, signora ! commença Philippe,jamais la maison ne sera détruite comme le voulait monseigneurvotre père.
– Pourquoi ? demanda-t-elle.
– Parce que la maison est vendue !
– Ah !…
– Oui, mais attendez, signora. Celui qui achète la maisons’engage à n’y rien changer. Et il y a mieux encore. Il m’a annoncéqu’il n’habiterait ici que quelques jours.
– Étrange acheteur ! fit Léonore.
– C’est fini, reprit le vieillard. Voici l’acte de ventesigné de monseigneur Dandolo. Ce soir, le seigneur étranger seraici… »
Et il tendit l’acte à Léonore qui le lut machinalement.
Elle eut tout à coup un violent tressaillement.
« Jean di Lorenzo ! murmura-t-elle livide.
– Qu’avez-vous, signora ! Vous paraissezbouleversée !
– Rien, mon bon Philippe, une vapeur… Mais dis-moi, ajoutaLéonore d’une voix indifférente, le nom qui se trouve sur cet acteest celui de l’homme qui achète cette maison ?
– Oui, signora.
– Et mon père a signé cet acte ! »
Le vieillard se trompa au sens de cette exclamation.
« Voilà donc ce qui vous bouleverse, signora ! C’estla vente…
– Oui, oui !…
– Il est vrai ! Monseigneur Dandolo consent la vente,puisqu’il a signé. Mais je vous le répète, rien ne sera changé à lamaison et, dans peu de jours, vous y pourrez revenir comme par lepassé, puisqu’il n’y aura que moi ici. »
Léonore hocha la tête en signe de satisfaction. Elleréfléchissait. Elle reconstituait la pensée de son père. Latrahison de Dandolo lui apparut nettement. Elle comprit alorspourquoi, le soir des fiançailles, il n’avait pas paru s’émouvoirde l’arrestation de Roland et pourquoi plus tard, il avait étéélevé à la dignité de Grand Inquisiteur. Elle comprit l’abominablemarché qui s’était discuté entre Dandolo et Altieri, et qu’elleavait été vendue par son père !
Un amer dégoût souleva son cœur à l’idée de tant de lâcheté.
Mais ces sentiments, elle les refoula !
Il ne s’agissait pas du passé, mais du présent. Il ne s’agissaitpas d’elle, mais de Roland.
« Cet homme, demanda-t-elle en levant les yeux surPhilippe, quand doit-il venir ici ?…
– Vers huit heures, signora.
– Et mon père le sait ?
– Il le sait », dit paisiblement le vieillard.
En ce même instant où elle comprit que Roland était perdu,Léonore prit la résolution suprême :
Se trouver près de lui, le sauver ou mourir avec lui.
Et du même coup, son plan se trouva précisé.
Elle posa au vieux Philippe quelques questions indifférentes,puis se retira et rentra au palais Altieri. Elle y constata unmouvement étrange, des allées et venues, et elle conclut, songeantà Altieri :
« Il assistera à l’arrestation. »
Au soir, vers huit heures, elle quitta le palais, revint à l’îled’Olivolo, entra dans le jardin par une petite porte dont elleavait une clef, profita d’un moment où le vieux Philippe sortaitpour s’introduire dans la maison et monta dans la chambre qu’elleavait occupée avant son mariage. Par un douloureux sentiment d’uneétrange délicatesse, elle ne voulut reparaître devant Roland quetelle qu’elle était alors qu’elle était sa fiancée.
Cependant Altieri et Dandolo agissaient.
À huit heures, l’île entière d’Olivolo fut secrètement occupée.Une cinquantaine de sbires ou agents de la police vénitienne furentplacés dans l’église de Sainte-Marie, tandis que les agents secretsformaient autour du jardin un cercle déjà infranchissable.
À dix heures, Dandolo arriva dans l’île, escorté d’Altieri quisurveillait tous ses mouvements.
« Pourquoi ne pas le prendre tout de suite ? avaitdemandé Altieri.
– Je connais Roland, répondit le Grand Inquisiteur. Ilpassera la nuit dans cette maison où il vint si souvent, qui luiétait familière et qui est pour ainsi dire le seul endroit où ilpuisse éveiller ses souvenirs… Attendons donc l’heure favorable.D’ailleurs le jardin est cerné. Il ne peut plus sortir. »
Altieri garda un moment le silence.
« Avez-vous songé, demanda-t-il brusquement, à ce que nousen ferons quand nous le tiendrons ?
– Mais, répondit naturellement Dandolo, lui faire sonprocès. Il y a évasion, rébellion, conspiration contre l’État,armement de rebelles. C’est sûrement la condamnation àmort !
– Est-ce qu’on sait ! » fit sourdementAltieri.
À ce moment, ils arrivaient devant le portail de l’église. Uneombre s’en détacha et vint droit à Dandolo.
« Sandrigo ! fit le Grand Inquisiteur.
– Moi-même, Excellence ! dit le bandit. J’ai assisté àtoutes les opérations de votre police. Tout va bien. L’homme est àmoi… »
Sandrigo serra le manche de son poignard.
Altieri vit le geste. Il se pencha vers Dandolo :
« Qu’est-ce que cet homme-là ? murmura-t-il.
– Cet homme est celui qui rendra le procèsinutile. »
Le père et le mari de Léonore échangèrent un sombre regard.Alors, ils firent le tour du jardin, s’assurant que chacun était àson poste.
« Minuit ! » fit tout à coup Dandolo.
Et il donna le signal. Les sbires commencèrent de toutes parts àescalader le mur, sautèrent dans le jardin, et chacun d’eux sedirigea vers la maison.
Dandolo, Altieri et Sandrigo étaient entrés par la petite porteet marchèrent également sur la maison.
Lorsqu’ils n’en furent plus qu’à vingt pas, ils virent tout àcoup une pièce du rez-de-chaussée s’éclairer.
Dandolo et Altieri s’arrêtèrent tout pâles. Et la pensée quileur vint à tous deux fut formulée par Dandolo quimurmura :
« Que jamais Léonore ne sache !… oh !jamais !…
– Marchons ! » répondit Altieri, les dentsserrées.
L’instant d’après, ils étaient devant la porte de la maison etla trouvèrent entrouverte. D’un même geste ils sortirent leurspoignards de leur gaine. Ils entrèrent. Et Léonore, un flambeau àla main, Léonore, habillée de ses vêtements de jeune fille,Léonore, pâle comme un spectre, leur apparut, disant :
« Entrez, je vous attendais. »
Dandolo demeura sur place, les cheveux hérissés, les yeuxexorbités, comme foudroyé. Altieri, livide, le visage bouleversépar une tempête de jalousie furieuse, s’avança seul, et d’une voixchargée de haine et de désespoir, il bégaya :
« Que faites-vous ici ?…
– Je vais vous le dire. Mais entrez d’abord… Entrez, monpère… il est inutile que toute la police de Venise, rassemblée ici,soit mise au courant de nos affaires de famille. »
Dandolo fit quelques pas en vacillant et se laissa tomberlourdement sur un fauteuil en murmurant :
« L’inéluctable est accompli… Elle saittout !… »
Quant à Altieri, il se tint debout, frémissant, dévorant duregard cette jeune femme qui était si belle, qui lui paraissaitdivinisée, aux pieds de laquelle il eût voulu se traîner tandisqu’il se demandait s’il n’allait pas la tuer.
Léonore, cependant, avait été à la porte.
À haute voix, dans la nuit, elle prononça :
« L’homme que vous cherchez n’est plus ici. Retirez-vous decette maison qui est celle de mon père et que vous souillez devotre présence. Hors d’ici, sbires !… »
Un homme poussa les volets de la fenêtre et passa sa tête àl’intérieur. Son regard s’arrêta sur le Grand Inquisiteur.
« Dois-je obéir, monseigneur ? » demanda-t-ilavec fermeté.
Cet homme était le chef de la police de Venise.
« Obéissez ! » répondit Dandolo d’une voixétranglée.
On entendit dans le jardin des glissements souples, comme lafuite d’une nichée de reptiles ; puis un grand silence se fit.Léonore, d’un geste de reine, montra un siège à Altieri. Subjugué,fou de passion et de fureur, le capitaine général obéit.
Alors elle parla. Sa voix était nette, ferme, sans éclat,incisive, comme si elle eût voulu que chaque mot s’enfonçât dans lacervelle des deux hommes qui l’écoutaient.
Et elle dit, tournée vers Dandolo :
« Vous d’abord, monsieur. Vous comprenez, n’est-ce pas, queje ne suis plus votre fille ? Vous comprenez aussi, je pense,que je sais la hideuse vérité ? Pour un titre, vous m’avezvendue. Pour un titre, vous avez égorgé mon amour et tué mon âme…Je sais, vous dis-je !… Je sais qu’il est resté six ans dansles puits, et que vous avez commis le plus lâche des mensonges… Ilétait ici tout à l’heure. Je l’ai prévenu. Je l’ai fait partir. Levoilà sauvé. Or, écoutez-moi. Entre vous et moi, plus jamais unmot, plus jamais un regard. À ce prix, je consens à ne pasrassembler toutes les femmes de Venise pour vous faire lapider.Acceptez-vous la grâce que je vous fais ?… Ne parlez pas…votre voix me ferait trop de mal… Si vous acceptez, manifestez-leseulement, en vous levant et en vous retirant d’ici… »
Elle se tut. Dandolo avait écouté, en hochant la tête. Quandelle cessa de parler, il eut un long tressaillement.
Puis, par un effort vraiment considérable, il se leva, et,courbé, titubant, se glissant de côté, toujours pour éviter leregard de Léonore, il s’en alla, sans un mot, sans un soupir.
Quand il fut dehors seulement, une sorte de rauque gémissementfit explosion sur ses lèvres. Altieri, frappé d’horreur, écouta cegémissement qui s’éloignait au fond des ténèbres.
Alors il se tourna vers Léonore et gronda :
« Et moi !… Qu’allez-vous me dire à moi, votremari !…
– Je dis que vous me faites pitié… Vous, mon mari !Vous vous vantez, monsieur ; depuis dix minutes vous cherchezà vous donner assez de courage pour me tuer. Et vous n’y arrivezpas. Je dis que si Dandolo fut lâche, vous fûtes plus vil encore…vous qui avez trahi l’ami le plus fidèle… vous qui trahissezencore ! Regardez autour de vous, et prenezgarde ! »
Altieri n’écoutait pas. Ces derniers mots qui eussent dû lefrapper, il ne les entendit pas.
Il ne songeait qu’à une chose : Léonore avait vu Roland.Elle l’avouait, le proclamait. Qu’elle l’eût fait partir à temps,cela importait peu ! Ce qui importait, c’était ce qui s’étaitdit entre eux… Ah ! des paroles d’amour, sansdoute !…
Presque dément de fureur jalouse, il fit deux pas versLéonore :
« Ainsi, vous l’avez vu !… demanda-t-il.
– Je vous l’ai dit.
– Et sans aucun doute, grinça-t-il, ce n’était pas lapremière fois… parlez… je veux savoir, dussé-je mourir de jalousieà vos pieds ! Vous parlez de trahison ! et vous, qui doncavez-vous trahi ? Est-ce lui ou moi ? Est-ce l’amant oule mari ?… Car enfin, vous étiez sa fiancée, et la peur a étéplus forte en vous que l’amour !… Vous l’avez abandonné, alorsqu’il était malheureux, et pourquoi ? pour assurer à votrepère, c’est-à-dire, au fond, à vous-même, une satisfactiond’ambition !… Première trahison ; et cela ne me regardepas, après tout. Mais ce qui me regarde, c’est que vous metrahissez à mon tour, rugit-il en s’exaspérant. Et cela, je vous endemande compte. C’est mon droit. »
Il était tout contre elle. Sa main se crispait sur sonpoignard.
Léonore comprit que l’instant de sa mort était arrivé. Dans unepensée qui eut la durée d’un éclair, elle se dit que c’était mieux,ainsi et que tout serait fini ; puis, instantanément, lesouvenir de Roland enfermé là-haut, la terreur de songer qu’ilallait être pris, amenèrent un revirement en elle. Elle voulutvivre au moins quelques heures. Et elle répondit :
« Altieri, vous vous trompez : je ne relève pas devotre justice.
– Que voulez-vous dire ? bégaya-t-il.
– Je veux dire que si demain matin, on ne me voit pas, unepersonne amie et sûre déposera dans le tronc des dénonciations, lapreuve que le capitaine général conspire avec ses officiers contrele doge et le Conseil des Dix. Maintenant,frappez ! »
Le poignard qui se levait échappa de la main d’Altieri.
Le mari de Léonore recula de quelques pas et s’abattit sur unfauteuil, comme foudroyé… Il jeta un regard de terreur indiciblesur Léonore, muette, impassible, immobile, comme s’il n’eût pas étélà. Cet homme qui, l’instant d’avant, était exaspéré d’amour et dejalousie se demandait maintenant comment il avait pu songer à ceschoses. Léonore lui devenait étrangère. Il ne voyait plus en elleque la femme qui savait son secret.
Quel secret ! celui d’une trahison qui l’enverrait àl’échafaud !
Il se rapprocha d’elle, et, d’une voix très basse, ildemanda :
« Comment savez-vous ?…
– Que vous importe ! Je sais. Depuis deux ans, je suispas à pas votre conspiration. Je vous laissais faire parce qu’ilm’est indifférent que Foscari soit ou ne soit pas doge. Mais sivous menacez, je menace. Si vous invoquez des droits que je ne veuxpas connaître, je vous anéantis. Maintenant, voici ce que jevoulais vous dire, à vous ! Ma vie est finie. Pour moi, nonpour vous, pour la pureté de mon nom, rien de changé dans notreexistence apparente. Mais jamais un mot des sentiments qui peuventvous agiter. Je ne veux pas savoir ce que vous pensez. Cela vousconvient-il ?
– Oui ! souffla Altieri.
– Retirez-vous donc comme s’est retiré mon père. »
Altieri sortit à reculons, fixant ses yeux sur cette femme quitenait sa destinée dans ses mains.
Lorsqu’elle se vit seule, Léonore eut un profond soupir. Ellerassembla ses dernières forces et monta au premier étage. Elleouvrit la porte, et dit simplement :
« Roland, tu es libre. »
Roland la regarda avidement. Elle était à peine changée. Sabeauté s’était seulement comme mûrie, achevée.
Des flots de pensées amères tourbillonnèrent dans la tête deRoland. Cette femme qu’il adorait et qui demeurait si impassibledevant lui, cette femme dont il attendait un mot pour se jeter àses genoux, cette femme l’avait trahi !…
À quoi bon parler !… Des reproches ?… Se rapetisser,se diminuer par des cris de colère ou des gémissements ? Pourla torturer ! Elle !… Elle, qu’en ce moment même, il eûtvoulu faire à jamais heureuse au prix de son désespoir éternel, àlui !
Rien ! pas un mot ne pouvait être dit du passé !
Aussi raide, aussi impassible qu’elle était elle-même, il passadevant elle, s’inclina, courba son front, et d’une voix calme enapparence, prononça :
« Adieu, Léonore !… »
Et lentement, il descendit, s’enfonça dans l’obscurité, disparutau fond du jardin.
Pour Léonore, brisée, triste d’une infinie tristesse, elledescendit à son tour, gagna en se traînant le palais Altieri etpénétra dans le cabinet où elle avait traîné Imperia.
« Allez… » dit-elle seulement en coupant lesliens.
Imperia jeta sur Léonore un long regard chargé de menaces, etsortit sans prononcer une parole.
Alors Léonore, à grand-peine, regagna sa chambre. Comme,péniblement, elle se traînait vers son lit, elle tomba à larenverse sur le tapis du plancher, décomposée, secouée de terriblessanglots.
Et dans cette minute, sa suprême pensée fut :
« Il ne me pardonne pas !… Il a cessé dem’aimer !… Malheureuse ! Malheureuse !… »
*
* *
Roland, caché dans un bouquet d’arbustes du jardin, avaitassisté au départ de Léonore. Au moment où elle franchit la porte,il eut un mouvement instinctif comme pour s’élancer.
Mais il s’arrêta.
À quoi bon !… Ce qu’il n’avait pas voulu dire tout àl’heure, il ne le dirait pas davantage maintenant ! Oui !À quoi bon !… Elle était morte pour lui ! Et ce qu’ilvenait de voir n’était qu’une apparition qui s’évanouissait àjamais.
Près d’une heure, il demeura là, pantelant, écrasé, sansforces…
Puis, la pensée d’Altieri lui revint et le galvanisa.
Il se secoua, s’éloigna.
Comme il arrivait à la porte et qu’il allait la franchir, uneombre se dressa devant lui. Une voix ricana, menaçante :
« Au revoir, seigneur Candiano, à bientôt ! »
Roland ne fit ni un geste ni un pas pour s’emparer de l’hommequi venait de parler ainsi et qui disparut dans la nuit. Tout luiétait indifférent, en cette abominable minute où il avait lasensation d’avoir creusé encore plus profondément le fossé qui leséparait de Léonore. Il erra à l’aventure le reste de la nuit. Aujour, il rentra dans la vieille maison du port.
Scalabrino l’attendait là.
« Maître, dit-il, nos hommes ont rendez-vous pour ce soirdans la maison de l’île d’Olivolo, comme vous m’en avez donnél’ordre.
– Ce rendez-vous n’aura pas lieu, dit Roland. La maisonn’est pas sûre, je crois. Nous nous reverrons à la Grotte Noire.Va, mon ami. Dis à nos compagnons que dans huit jours je serai à laGrotte Noire. D’ici là, tu es libre. »
Scalabrino ne discutait jamais, ne cherchait jamais àapprofondir, il exécutait aveuglément, voilà tout.
« Je pourrai donc passer ces huit jours à Mestre ?demanda-t-il d’une voix tremblante.
– Oui, mon bon compagnon. Tu vas porter quelques ordreslà-bas, puis tu pourras aller à Mestre voir ta fille. Tu partiraspar la tartane, reprit Roland. Tu iras aux gorges de la Piave, turemettras aux chefs les lettres que je vais te donner. »
Roland se mit à écrire en effet cinq ou six lettres courtes, etles remit à Scalabrino.
« Dans deux jours au plus tard, dit celui-ci, elles serontarrivées à leurs destinations.
– Ce qui veut dire, fit Roland avec un souriremélancolique, que dans trois jours, tu seras heureux,toi ! »
Les yeux de Scalabrino étincelèrent ; il tressaillit dejoie. Deux heures plus tard, il s’embarquait à bord de latartane.
