La Quittance de minuit – Tome I – L’héritière

VII – LE FEU

Bien des fois Ellen, poussée par la tendressequ’elle gardait à sa famille adoptive, avait voulu se placer commeun ange de paix entre les révoltés et le bras du major PercyMortimer. Elle était Irlandaise, et avait ce puissant amour dupays, commun à tous les fils d’Érin. Sa douce voix s’était élevéebien souvent, intercédant pour les ribbonmen qu’elle avouait,coupables, mais qui étaient si malheureux !

Percy Mortimer, qui, sur tout autre sujet,aurait fait fléchir sa volonté devant celle d’Ellen, n’avait rien àlui accorder sur ce point : à ses prières il répondait par unsilence triste. La nuit venue, il montait à cheval, et poursuivaitsa guerre implacable. Depuis son retour en Irlande, la haine desMolly-Maguires ne l’avait jamais laissé sans blessure. Mais ilavait beau être faible et souffrir, il lui restait toujours assezde sang pour courir sus aux payeurs-de-minuit et fairel’assaut de leurs retraites inaccessibles.

Dans cas derniers temps surtout, il les avaitchassés de ruine en ruine jusqu’à balayer toute la partie du comtéqui se trouve à l’orient des lacs. L’abbaye de Glanmore, avec sescloîtres moussus et ses grands souterrains ; l’abbaye deBallilough, située au milieu des eaux du lac Corrib et défendue parsa position contre toute surprise ; les ruines duChâteau-Connor, sur la crête abrupte des Mamturks : tout avaitété fouillé par le sabre de ses dragons.

Le whiteboysme, à aucune époque, n’avait eud’ennemi plus ardent et plus audacieux. Et, d’un autre côté, ildéfendait les catholiques paisibles contre les manifestationsfanfaronnes et insultantes, si chères aux zélateurs de l’orangisme.Il essayait de tenir la balance égale entre les deux partis. Samain était ferme et robuste ; mais c’était la main d’unhomme.

Des deux parts on criait à l’injustice, et lesMolly-Maguires eux-mêmes ne pouvaient le détester plus cordialementque les partisans de la suprématie protestante. Menaces etmalédictions glissaient sur sa conscience éprouvée. Il poursuivaitsa route, sans trembler ni pâlir.

Ellen, à son insu, l’en aimait mieux peut-êtrepour cette persistance inflexible. Elle voyait sans cesse des brasarmés autour de lui. Elle ne pouvait point le défendre, et n’avaità lui donner que sa prière, qui montait vers Dieu nuit et jour.

Ce soir, son inquiétude atteignait àl’angoisse. Elle savait que les Molly-Maguires avaient jeté ce jourmême leur terrible menace.

Et cette menace, Ellen frémissait à sel’avouer, ne pouvait manquer de s’accomplir à la fin ! LesMolly-Maguires, malgré leurs pertes, étaient nombreux encore ;ils avaient des intelligences partout ; et, à force decombattre, ils apprenaient à oser.

Cette dernière menace de mort, jetée sihardiment jusqu’au milieu du club orangiste, annonçait un paroxysmede rage et une attaque prochaine. Ellen la pauvre fille, n’avaitpersonne à qui demander appui ou seulement conseil. Son fol amourl’isolait au milieu de la famille, bien plus encore que ne l’avaitfait jusque-là le respect dont on l’environnait. Elle étaitseule ; elle avait d’autres intérêts et d’autres affectionsque les Mac-Diarmid ; des affections contraires, des intérêtsennemis.

Si forte que fût sa nature, elle se sentaitplier sous le faix.

Elle avait eu pourtant un mouvement de joievive au milieu de cette détresse, c’était lorsque son regard,s’élançant avidement vers Ranach-Head et la mer, n’avait vu partoutque ténèbres. Cette nuit complète était comme un gage de trêve.

Ellen, en elle, depuis une année, passait sesnuits debout bien souvent à méditer et à prier. Les Mac-Diarmid nepouvaient s’agiter si près d’elle sans que son oreille ne l’avertîtde leurs mouvements :

Elle savait quand ils sortaient armés pourleurs mystérieuses expéditions ; elle savait quand ilsrentraient, et, si elle n’avait point pénétré plus avant dans leurssecrets, c’est que sa nature fière et digne répugnait d’instinct àtoute action honteuse.

Elle ne s’était jamais approchée de cetteporte, qui, doucement entr’ouverte, l’eût mise en tiers dans lesentretiens nocturnes de ses frères d’adoption. Elle ne voulait rienapprendre : peut-être craignait-elle de trop savoir…

Depuis quelques semaines, elle avait remarquéau loin une lumière, sorte de phare qui s’allumait la nuit de tempsà autre sur l’extrême pointe du cap où se dressaient les ruines deDiarmid. C’était les nuits où ce phare s’allumait que les fils deMiles sortaient. Et toujours, le lendemain, des bruits sinistrescouraient dans la montagne ; on entendait raconter quelqueterrible vengeance, et les tenanciers effrayés se faisaient entreeux le récit de la justice de Molly-Maguire.

Cette lumière était un signal, il n’y avaitpoint à en douter. Or rien ne brillait cette nuit du côté de lamer ; les ténèbres descendaient chaque instant plus épaisses,et c’est à peine si la silhouette des monts Kilkerran se détachaitvaguement sur le ciel assombri.

C’était un jour de répit, un jour encore pourespérer.

Le temps passait ; Ellen était toujoursassise sur le pied de sa couche et perdue dans sa méditationinquiète. Elle ne savait point le compte des heures ; sa têtealourdie se penchait, et le sommeil sollicitait pour la premièrefois, depuis bien longtemps, sa paupière fatiguée. Elle détacha lesagrafes de sa robe, et souleva sa couverture pour entrer dans sonlit.

Avant de se coucher, elle voulut s’agenouillerun instant devant la Vierge de pierre pour lui adresser une suprêmeoraison. La fenêtre ouverte donnait passage au vent frais de lamontagne. Ellen avait pris froid à rester si longtemps immobile età demi vêtue.

En se relevant elle frissonna : le ventglacé de la fenêtre tombait sur son épaule nue.

Machinalement ; elle prit les deuxbattants de la croisée et les poussa ; ses yeux chargés desommeil et de larmes se relevèrent en ce moment ; elleparcourut l’horizon du regard et un cri étouffé s’échappa de sapoitrine. Sa taille affaissée se redressa ; ses yeux grandsouverts demeurèrent fixes et béants. Elle recula d’un pas, et sesbras s’étendirent en avant comme pour repousser une visionmenaçante.

Le phare brillait au delà de la montagne deKilkerran, sur Ranach-Head.

La nuit épaisse donnait plus d’éclat à seslueurs ronges ; les yeux d’Ellen fascinés ne pouvaient sedétacher de ce point sanglant, qui tachait, immobile, la noireétendue des ténèbres.

La nuit était calme au dehors ; Ellenentendit la porte principale de la ferme qui s’ouvrait. Sespaupières se baissèrent ; elle croisa ses bras sur sa poitrineet prêta l’oreille. La porte de sortie se referma.

Ellen éteignit rapidement sa lumière et sepencha en dehors de la fenêtre. L’instant d’après, des pas sefirent entendre sur le gazon, et des formes noires glissèrent dansla nuit. Ellen en compta sept…

Elle reconnut, à leurs grandes tailles, sixdes Mac-Diarmid : le septième était petit et grêle ce nepouvait être que Joyce, le valet de ferme.

Un des sept frères restait dans la sallecommune.

Ellen attendit quelques minutes, et lorsquel’écho des pas se perdit au bas de la montagne, elle ralluma salumière.

La petite Peggy dormait depuis longtemps surson matelas de paille derrière le pied du lit. Ellen s’assura queson sommeil était profond. Puis elle rajusta sa robe blanche, surlaquelle se nouait, durant le jour, l’agrafe de sa mante écarlate.Puis encore elle fit le signe de la croix, et se dirigea, sonflambeau à la main, vers la porte de la salle commune.

La porte, en s’ouvrant, ne troubla point lesommeil de Jermyn étendu sur la couche commune. Les deux grandschiens de montagne jappèrent et vinrent en rampant flairer le basde la robe d’Ellen.

La tête de Jermyn était renversée sur sonbras. Il rêvait de bonheur sans doute, car son visage souriait,parmi les boucles éparses de ses longs cheveux blonds. La tristessede chaque jour s’était évanouie au souffle heureux de quelque doucechimère. L’Héritière s’arrêta non loin de lui ; elle avaitentendu son nom. Une expression de sauvage orgueil descendit surson front.

– Il m’aime ! pensa-t-elle.

On eût dit que ce nom, tombé des lèvres del’enfant, enlevait à Ellen sa dernière hésitation. Elle franchit ladistance qui la séparait de Jermyn, et son doigt tendu s’abaissajusqu’à toucher presque son épaule.

Wolf et Bell, les deux chiens de montagne,l’avaient suivie en rampant. Ils demandaient la caresse accoutumée.Ellen ne les voyait point. Ils se couchèrent aux pieds de Jermyn,fixant leurs grands yeux de feu sur le beau visage d’Ellen.

Jermyn tressaillit au premier attouchementd’Ellen.

Il se réveilla.

– Ellen ! Ellen ! dit-il enpressant son front à deux mains.

L’Héritière mit un doigt sur sa bouche ets’efforça de sourire.

– Silence, Mac-Diarmid !murmura-t-elle. Jermyn se tut.

– Mac-Diarmid, dit-elle, je suis sortiede ma retraite pour choisir parmi mes frères un cœur dévoué. D’oùvient que je vous trouve seul à cette heure ?

Jermyn n’avait point de voix pour répondre.Ses mains étaient jointes sur ses genoux, et il tachait de rappelersa raison qui le fuyait.

– Je ne sais… murmura-t-il.

– Vous ne voulez pas me le dire, repritEllen ; nos frères sont à payer la dette de minuit. Ils sontloin. N’ai-je pas vu la lumière briller au haut deRanach-Head ?

Le front de Jermyn s’était redressé àdemi.

Un regard défiant glissa entre ses paupières.Sous l’amour qui le dominait complètement et lui faisait uneseconde nature, il y avait le sang irlandais, prompt à se méfier età prendre garde.

Un instant cet élément du caractère national,soudainement éveillé par la question d’Ellen, prit le dessus enlui. Son visage se composa rapidement. Il se leva et approcha unsiège, qu’il offrit à Ellen.

– Ma noble parente, dit-il d’un tonrespectueux, si vous cherchez un cœur dévoué, l’absence de mesfrères importe peu. Me voici.

Ellen repoussa le siège du pied et demeuradebout.

Les rôles avaient changé. À elle maintenantétait l’embarras ; elle ne savait plus comment entamer lanégociation. Un instant elle hésita, et lorsqu’elle reprit laparole, ce fut d’une voix insinuante et douce.

– Vous avez raison de garder votresecret, Jermyn, dit-elle. Vous avez fait serment de vous taire, etDiarmid doit tenir ses serments. Mais je sais tout. Les vengeursont choisi leur re-traite du côté de la mer. Les fils de mon pèreMiles ont quitté la ferme et je les ai vus descendre lamontagne ; ils ont obéi à l’ordre muet du phare qui brille surRanach-Head. D’où vient que vous êtes resté seul à reposer quandd’autres veillent ?

– Ma noble parente, répliqua Jermyn, jedormais lorsque mes frères ont quitté leur couche. Je suis bienjeune pour connaître les secrets redoutables de la vengeanceirlandaise. Je ne sais rien, et c’est vous qui m’apprenez que lefeu de Ranach-Head est un signal de Molly-Maguire.

Les noirs sourcils de l’Héritière serapprochèrent, et son regard tomba, fixe et impérieux, sur ledernier des Mac-Diarmid.

– Vous mentez, Jermyn !dit-elle.

Celui-ci baissa les yeux.

– Vous mentez ! répéta Ellen ;tous les enfants de Miles, depuis le premier jusqu’au dernier,désertent la voie de leur père. Et si vos frères aînés ne vousavaient pas devancé, vous auriez bien trouvé tout seul le cheminqui mène aux retraites des payeurs-de-minuit.

– Qui vous fait croire ?… commençaJermyn.

– Je ne crois pas, je sais.

Il se fit un silence : la fierté duvisage d’Ellen s’adoucissait par degrés jusqu’à se changer enpitié.

– Jermyn, dit-elle, quel mot prononcerontcette nuit nos frères, en franchissant le seuil des assemblées deMolly-Maguire ?

Jermyn tressaillit et la regarda étonné.

– Je ne sais ; voulut-il dire.

Ellen frappa du pied.

– Répondez-moi, interrompit-elle avec uneimpérieuse vivacité, je le veux !

Jermyn garda le silence. Elle attendit uninstant, puis elle lui prit la main et sa voix contenue trouva desaccents de caressante prière.

– Jermyn, répéta-t-elle d’un ton quidonnait à ses paroles une tout autre signification, je vous dis queje le veux !

La lèvre de Jermyn tressaillit.

– J’ai juré, murmura-t-il ; Ellen,je vous prie, laissez-moi tenir mon serment !

– Je le veux répéta pour la troisièmefois Ellen, qui serra la main de Jermyn entre les siennes.

La bouche de l’adolescent s’ouvrit malgré luiet les paroles jaillirent.

– Érin go braegh[8], prononça-t-il.

Puis il ajouta en courbant la tête :

– Que Dieu ait pitié de moi !

L’Héritière se tut durant quelques secondes,comme si elle eût pris le temps de graver ces paroles dans samémoire.

– C’est à moi de vous remerciermaintenant, Jermyn, dit-elle ensuite ; mais j’ai encore autrechose à vous demander. En quel lieu se réunissent cette nuit lesMolly-Maguires ?

– Sur mon salut, Ellen, répliqua Jermyn,nos serments sont trop terribles ! Je ne puis vous direcela.

– Pensez-vous donc que je veuille, voustrahir ? demanda l’Héritière.

– J’ai juré ! dit Jermyn.

– Je vous en prie, prononça doucementl’Héritière.

Jermyn se laissa choir sur ses genoux.

– Ellen, dit-il, que votre volonté soitfaite ! Nos frères sont réunis à cette heure dans la galeriedu Géant.

Il s’arrêta comme épouvanté. Puis il ajoutad’une voix étouffée :

– Il y a maintenant un parjure sous letoit de Mac-Diarmid !

Ellen lâcha vivement la main de l’adolescentet regagna sa chambre. Jermyn demeurait à la même place, immobileet anéanti.

L’instant d’après, l’Héritière reparut à laporte ; elle avait échangé sa robe blanche contre un vêtementplus sombre, sur lequel se drapaient les plis de sa mante rouge. Àson aspect, Jermyn se releva en sursaut.

– Vous allez à Ranach-Head ?murmura-t-il.

Ellen fit un signe de tête affirmatif. Jermynmit ses deux mains sur son front où ruisselait la sueur ; unepensée accablante venait de traverser son cerveau.

– Et vous y allez pour le sauver !ajouta-t-il entre ses dents serrées.

Une rougeur fugitive colora le noble frontd’Ellen, qui ne répondit point et continua sa route vers la portede sortie.

Jermyn fit quelques pas en chancelant pour semettre au-devant d’elle.

Ses poings étaient convulsivementserrés ; son corps tressaillait ; il y avait del’égarement dans ses yeux.

– Ah ! vous m’avez arraché monsecret par surprise ! je vous ai donné la vie de mes frères,et le traître Saxon saura désormais où mener ses soldats. Ellen,vous ne sortirez pas !

L’Héritière s’était arrêtée devant lui et lemesurait d’un regard tranquille.

– Faites-moi place, Mac-Diarmid !dit-elle. Jermyn ne bougea pas ; ses yeux rayonnaient un éclatsauvage.

Mais le doigt d’Ellen s’appuya sur son épaule,et son épaule robuste céda comme si une baguette magique l’eûttouchée.

– Place à la fille des rois ! ditEllen.

Jermyn voulut résister ; il ne le put. Ilrecula comme un enfant devant le geste souverain de l’Héritière,qui ouvrit la porte et disparut.

Jermyn, accablé, franchit le seuil à son tour,laissant déserte la maison de Diarmid. Il fit quelques pas sur lestraces d’Ellen, puis le souffle lui manqua : il tomba dansl’herbe mouillée.

Le phare brûlait toujours sur les hauteurs deRanach-Head.

La forme d’Ellen se perdait déjà dansl’obscurité, derrière le petit bouquet d’arbres qui entourait lamaison de Diarmid, lorsque Kate Neale se montra sur le seuil.

Son visage exprimait l’étonnement, l’agitationet la terreur.

– La galerie du Géant !murmura-t-elle. C’était la voix de mon jeune frère Jermyn ! jele crois, – je le crois. Mais la voix de mon jeune frère ressembleà celle d’Owen ?

Elle toucha du revers de sa main son front quibrûlait.

– Mon Dieu, reprit-elle, Owen n’a pasdormi près de moi ! où est Owen ?

Elle rentra dans la salle commune, où lachandelle de jonc, presque entièrement consumée, répandait demourantes lueurs.

Elle se pencha sur la paille de la couchecommune et en compta les places vides. Son sein battait sous latoile grossière de son vêtement de nuit ; ses larmesl’empêchaient de voir.

Les deux chiens de montagne tournaient etretournaient autour d’elle, inquiets et silencieux.

La pauvre Kate se laissa tomber épuisée sur lesiége que Jermyn avait approché pour Ellen.

– Personne ! pensa-t-elle tout haut.Ils sont tous partis. Et Owen m’a quittée pour les suivre, sansdoute !

Elle se tut un instant, et demeura plongéedans une méditation pleine de frayeurs.

– Avec eux ! reprit-elle ; oùsont-ils ? Et s’il n’était pas avec eux ? car il m’asemblé, entendre souvent, la nuit, le bruit de la porte quis’ouvrait et se refermait. Nos frères sortaient, Owen restait.Pourquoi cette nuit n’est-elle pas comme les autres ?

Elle laissa tomber sa tête entre sesmains ; le vent qui soufflait par la porte ouverte secouait latoile qui la couvrait, et la faisait trembler de froid ; ellene s’en apercevait point. Ses larmes coulaient abondamment.

– Owen ! Owen ! dit-elle, oùêtes-vous ? Hélas ! mon Dieu ! s’il ne m’aimaitplus ! et si mon père…

Elle n’acheva pas ; ses larmes seséchèrent dans ses yeux brûlants. Elle se leva toute droite sur sespieds.

– Non, oh ! non ?prononça-t-elle à voix basse et pénible, Dieu est miséricordieux etne voudrait pas accabler ainsi une pauvre créature !

La chandelle, près de s’éteindre, jetaquelques lueurs plus vives ; machinalement Kate tourna undernier regard vers la paille qui servait de lit aux huit frères.Elle eut un frémissement d’angoisse ; ses yeux se baissèrenteffrayés, comme si elle eût voulu repousser l’atteinte d’un doutenavrant et victorieux.

L’absence de toute une famille au milieu de lanuit, en Irlande, n’a guère qu’une signification, et cettesignification est terrible.

Kate s’était éveillée quelque temps après ledépart d’Owen. Elle avait cherché son mari dans l’étroitecouche ; puis, ne le trouvant point, et prise d’épouvante,elle avait mis ses pieds nus sur la terre froide. C’était au momentoù Jermyn, subjugué par l’impérieux vouloir de l’Héritière, luilivrait le secret de la retraite des Molly-Maguires. Kate, sur lepoint d’ouvrir, la porte de sa chambre, avait entendu des voix. Sonregard avait glissé par quelque fente. Elle avait aperçu vaguementune femme dans la demi-obscurité de la vaste salle.

Elle ne l’avait point reconnue.

Son oreille avait saisi seulement la réponsede Jermyn, dont elle ne pouvait distinguer les traits :

– La galerie du Géant !

Elle songea aux nocturnes voyages despayeurs-de-minuit, et l’image de son père mort se dressa devant sesyeux. Maintenant sa tête se perdait ; elle ne pensait plus.Elle appela encore Owen d’une voix faible et défaillante ; sonesprit éperdu cherchait à qui se prendre pour combattrel’épouvante. La lumière, s’éteignit.

Kate se traîna en tâtonnant jusqu’à la portede l’Héritière.

– Ellen, ma noble parente, dit-elle,venez à mon secours !

Personne ne répondit. Kate frappa une secondefois en répétant sa prière et n’obtint point encore de réponse.Elle mit le doigt sur le loquet ; mais elle avait pris, enentrant sous le toit de Diarmid, ce respect profond etsuperstitieux que la famille gardait à l’Héritière : ellen’osa pas ouvrir la porte, et sa main retomba le long de sonflanc.

Kate n’avait plus de courage ; ses jambeschancelaient sous le poids de son corps. Cette solitude et cesténèbres la faisaient mourir.

– La galerie du Géant !murmura-t-elle au bout de quelques secondes, il faut que j’aille…il faut que je sache !

Elle regagna sa chambre, où quelques instantsauparavant elle avait cherché en vain son mari dans le vide de lacouche nuptiale. Elle se vêtit à la hâte, et agrafa par-dessus sarobe, la mante rouge des filles du Connaught. Puis elle sortit.

Elle toucha presque du pied, en passant,Jermyn évanoui dans l’herbe ; elle ne l’aperçut point etcontinua sa course.

Ellen marchait devant et dans la mêmedirection, à un demi-mille de distance. L’Héritière allait d’un pasferme et rapide ; le capuce de sa mante était rabattu sur satête et cachait presque entièrement ses traits.

Elle arrivait au pied de la montagne.

Derrière elle la lune montrait son disque pâleentre les cimes échancrées des Mamturks. La route était solitaire.Le chemin que suivait Ellen était à peine tracé ; l’herbe ycroissait, et des fondrières lui barraient bien souvent le passage.Mais elle ne s’arrêtait point. Son pas, toujours égal et rapide,foulait le sol avec légèreté. À la voir, ainsi drapée dans les plislarges de sa mante, glisser sans bruit sur les sentiers déserts, onl’eût prise pour quelqu’une de ces apparitions qui descendentparfois des montagnes du Connaught, et montrent à l’Irlandaissuperstitieux les fières divinités qu’adoraient ses pères.

La lune montait lentement au ciel et passaitsous de petits nuages, dont elle blanchissait la massetransparente. Ellen voyait déjà les profils noirs des Mamturksmêler leurs lignes confuses à l’horizon ; les monts deKilkerran grandissaient devant elle ; la voix de la merarrivait profonde jusqu’à son oreille.

Elle était à moitié chemin de la maison deDiarmid à la pointe de Ranach-Head.

Cette route est longue, mais Ellen étaitforte ; loin de se ralentir, sa course se faisait à chaqueinstant plus rapide.

Le feu brillait toujours au sommet du cap.

En arrivant dans le voisinage des montagnes,Ellen cessa de marcher dans une complète solitude. Çà et là, despas sonnaient autour d’elle sur les lisières des champs. Où elleallait, d’autres se rendaient sans doute.

De temps en temps, lorsque la lune,complètement dégagée de son blanc voile de vapeurs, dardait sesrayons plus vifs sur la campagne, Ellen voyait sortir de l’ombreune mante rouge comme la sienne, jetée sur les épaules viriles dequelque robuste garçon, – un carrick brun, – ou des haillons.

Mais on n’entendait nulle parole auxalentours ; les pas retentissaient accompagnés du bruitrégulier des shillelahs frappant le sol. C’était tout.

Ellen côtoya les hauteurs l’espace de deuxmilles. À sa droite était la mer, qui se brisait sur le sable d’unepetite baie ; à sa gauche se dressait la montagne, sur leversant de laquelle la lune éclairait les nobles murailles duchâteau de lord George Montrath. Une ou deux fenêtres étaientéclairées. Milord veillait peut-être. Ellen jeta un regard distraitsur l’opulente demeure et passa.

Les mantes rouges, les carricks et leshaillons s’arrêtaient au contraire en face du manoir. Des regardscurieux et courroucés franchissaient la distance et montaientjusqu’aux fenêtres, faiblement éclairées ; les shillelahsdécrivaient un moulinet menaçant. De sourdes malédictionss’échappaient des poitrines. Parmi ces bonnes gens qui voyageaientainsi à une heure indue, lord George Montrath comptait, à ce qu’ilparaît, peu d’amis.

L’Héritière approchait du but de sa course. Lefeu rouge disparut un instant pour elle derrière un des sommets dela montagne. Puis il reparut plus voisin. Au-dessus de lui sedessinait en noir la grande silhouette du château vieux de Diarmid,immense ruine dentelée, sombre, haute, magnifique, qui, del’extrême sommet du Ranach, s’élance, orgueilleuse encore, vers leciel.

La route se faisait étroite entre la mer et leflanc de la montagne. Elle descendait insensiblement et serapprochait toujours de la grève ; Ellen mit enfin son piedsur le sable. Derrière elle la plage ; suivant les sinuositésde la baie, étendait à perte de vue son mince et tortueux ruband’or entre la mer assombrie et la noire végétation de la côte.Devant elle la grève s’arrêtait brusquement : c’était unpêle-mêle de rochers jetés comme au hasard et séparés çà et là pard’étroites flaques de sable.

Ces rochers s’avançaient au loin dans la mer,et brisaient la lame, qui n’était plus, en arrivant à la plage,qu’une épaisse masse d’écume.

Ellen s’engagea parmi ces récifs, et trouva saroute aisément dans leur labyrinthe confus. Elle sauta lestement depointe en pointe, bravant la mollesse perfide des goémons, etaffermissant son pas sur les roches où le varech mouille sonvisqueux feuillage. Elle arriva ainsi jusqu’à un espace de formecarrée, où il n’y avait plus de rochers et où le sable des grèvesétait remplacé par un galet noir et sonore.

Ellen avait doublé le cap.

La mer basse blanchissait à quelques centainesde pas d’elle. En face, une ligne de récifs, semblables à ceuxqu’elle venait de franchir, allait rejoindre le flot. À sa gauche,le cap s’élevait à pic, montant à une hauteur immense et portant àsa cime, comme une royale couronne, les tours suspendues deDiarmid.

Entre ces tours et le sol, d’énormes colonnesde basalte, symétriques et comme alignées, se collaient aux lianesdu roc. La lune éclairait faiblement leurs dispositions bizarrementrégulières. On eût dit les tuyaux superposés d’un orgue colossal,placé là pour faire sa partie dans la tempête et mêler sa grandeharmonie aux voix tonnantes de l’Océan.

L’œil s’étonne devant ces gigantesquesmerveilles ; l’esprit les mesure avec effroi ; sous leursmasses écrasantes l’âme se replie, rapetissée. Puis une voix parletout au fond de la conscience ; on songe au bras puissant quiretient là et suspend au-dessus du vide la prodigieuse colonnade.La pensée de Dieu surgit. L’âme s’agrandit et se relève.

La tradition irlandaise, qui donne à toutechose une origine mythologique, a sa légende pour la miraculeusearchitecture de Ranach-Head, comme pour la célèbre chaussée duGéant, sur les côtes de l’Ulster, comme pour les ponts naturels etles noires grottes de Kilkee, dans le comté de Clare, et tantd’autres merveilles qui arrêtent le voyageur sur les rivages del’Irlande.

C’est le géant Ranach qui tailla ces colonneset qui les disposa de façon à s’en faire un escalier pour descendredu sommet du cap et se baigner dans la mer devant l’île Mason.

Le temps a quelque peu dérangé la symétrie del’escalier de Ranach ; mais le temps ne respecte rien, etd’ailleurs, avec des jambes de géant, un ferme vouloir et une têteà l’abri du vertige, on pourrait encore descendre, peut-être, àl’aide de cette magnifique échelle de pierre.

Ellen fit quelques pas sur le galet noir, etune voix qui semblait sortir des entrailles de la terre lui criad’arrêter. Elle obéit.

– Qui êtes-vous ? demanda lavoix.

– Je vous le dirai à l’oreille, réponditl’Héritière.

– Ne savez-vous que cela ? demandaencore la voix.

– Si fait, répliqua la jeune fille.

Puis elle ajouta d’un ton bas etlent :

– Érin go braegh !

– À la bonne heure, mon bijou ! ditla voix. Avancez et prenez garde au trou.

L’Héritière fit quelques pas dans la directiondu rocher, dont les flancs semblèrent se refermer sur elle. Elledisparut. On l’entendit prononcer un nom à voix basse, puis soninterlocuteur mystérieux reprit joyeusement :

– Jermyn, mon fils, vous arrivez ledernier, mais vous voilà costumé comme il faut ! Du diable sivous n’avez pas volé la mante de votre cousine Ellen, que Dieu labénisse !

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