Le Livre de mon ami

II – LA DAME EN BLANC

En ce temps-là, deux dames habitaient la mêmemaison que nous, deux dames vêtues l’une tout de blanc, l’autretout de noir.

Ne me demandez pas si elles étaientjeunes : cela passait ma connaissance. Mais je sais qu’ellessentaient bon et qu’elles avaient toutes sortes de délicatesses. Mamère, fort occupée et qui n’aimait pas à voisiner, n’allait guèrechez elles. Mais j’y allais souvent, moi, surtout à l’heure dugoûter, parce que la dame en noir me donnait des gâteaux.

Donc, je faisais seul mes visites. Il fallaittraverser la cour.

Ma mère me surveillait de sa fenêtre, etfrappait sur les vitres quand je m’oubliais trop longtemps àcontempler le cocher qui pansait ses chevaux. C’était tout untravail de monter l’escalier à rampe de fer, dont les hauts degrésn’avaient point été faits pour mes petites jambes. J’étais bienpayé de ma peine dès que j’entrais dans la chambre des dames ;car il y avait là mille choses qui me plongeaient dans l’extase.Mais rien n’égalait les deux magots de porcelaine qui se tenaientassis sur la cheminée, de chaque côté de la pendule. D’eux-mêmes,ils hochaient la tête et tiraient la langue. J’appris qu’ilsvenaient de Chine et je me promis d’y aller. La difficulté était dem’y faire conduire par ma bonne. J’avais acquis la certitude que laChine était derrière l’Arc de Triomphe, mais je ne trouvais jamaismoyen de pousser jusque-là.

Il y avait aussi, dans la chambre des dames,un tapis à fleurs, sur lequel je me roulais avec délices, et unpetit canapé doux et profond, dont je faisais tantôt un bateau,tantôt un cheval ou une voiture. La dame en noir, un peu grasse, jecrois, était très douce et ne me grondait jamais.

La dame en blanc avait ses impatiences et sesbrusqueries, mais elle riait si joliment ! Nous faisions bonménage tous les trois, et j’avais arrangé dans ma tête qu’il neviendrait jamais que moi dans la chambre aux magots. La dame enblanc, à qui je fis part de cette décision, se moqua bien un peu demoi, à ce qu’il me sembla ; mais j’insistai et elle me promittout ce que je voulus.

Elle promit. Un jour pourtant, je trouvai unmonsieur assis dans mon canapé, les pieds sur mon tapis et causantavec mes dames d’un air satisfait. Il leur donna même une lettrequ’elles lui rendirent après l’avoir lue. Cela me déplut, et jedemandai de l’eau sucrée parce que j’avais soif et aussi pour qu’onfît attention à moi. En effet, le monsieur me regarda.

« C’est un petit voisin, dit la dame ennoir.

– Sa mère n’a que celui-là, n’est-il pasvrai ? reprit le monsieur.

– Il est vrai, dit la dame en blanc. Maisqu’est-ce qui vous a fait croire cela ?

– C’est qu’il a l’air d’un enfant gâté, repritle monsieur.

Il est indiscret et curieux. En ce moment, ilouvre des yeux comme des portes cochères. » C’était pour lemieux voir. Je ne veux pas me flatter, mais je comprisadmirablement, après la conversation, que la dame en blanc avait unmari qui était quelque chose dans un pays lointain, que le visiteurapportait une lettre de ce mari, qu’on le remerciait de sonobligeance, et qu’on le félicitait d’avoir été nommé premiersecrétaire. Tout cela ne me contenta pas et, en m’en allant, jerefusai d’embrasser la dame en blanc, pour la punir.

Ce jour-là, au dîner, je demandai à mon pèrece que c’était qu’un secrétaire. Mon père ne me répondit point, etma mère me dit que c’était un petit meuble dans lequel on range despapiers. Conçoit-on cela ? On me coucha, et les monstres, avecun œil au milieu de la joue, défilèrent autour de mon lit enfaisant plus de grimaces que jamais.

Si vous croyez que je pensai le lendemain aumonsieur que j’avais trouvé chez la dame en blanc, vous voustrompez ; car je l’avais oublié de tout mon cœur, et il n’eûttenu qu’à lui d’être à jamais effacé de ma mémoire. Mais il eutl’audace de se représenter chez mes deux amies. Je ne sais si cefut dix jours ou dix ans après sa première visite.

J’incline à croire aujourd’hui que ce fut dixjours. Il était étonnant, ce monsieur, de prendre ainsi ma place.Je l’examinai, cette fois, et ne lui trouvai rien d’agréable. Ilavait des cheveux très brillants, des moustaches noires, desfavoris noirs, un menton rasé avec une fossette au milieu, lataille fine, de beaux habits, et sur tout cela un air decontentement. Il parlait du cabinet du ministre des Affairesétrangères, des pièces de théâtre, des modes et des livresnouveaux, des soirées et des bals dans lesquels il avait vainementcherché ces dames. Et elles l’écoutaient !

Était-ce une conversation, cela ? Et nepouvait-il parler, comme faisait avec moi la dame en noir, du paysoù les montagnes sont en caramel, et les rivières enlimonade ?

Quand il fut parti, la dame en noir dit quec’était un jeune homme charmant. Je dis, moi, qu’il était vieux etqu’il était laid. Cela fit beaucoup rire la dame en blanc. Cen’était pas risible, pourtant. Mais voilà, elle riait de ce que jedisais ou bien elle ne m’écoutait pas parler. La dame en blancavait ces deux défauts, sans compter un troisième qui medésespérait : celui de pleurer, de pleurer, de pleurer. Mamère m’avait dit que les grandes personnes ne pleuraient jamais.Ah ! c’est qu’elle n’avait pas vu comme moi la dame en blanc,tombée de côté sur un fauteuil, une lettre ouverte sur ses genoux,la tête renversée et son mouchoir sur les yeux. Cette lettre (jeparierais aujourd’hui que c’était une lettre anonyme) lui faisaitbien de la peine.

C’était dommage, car elle savait si bienrire ! Ces deux visites me donnèrent l’idée de la demander enmariage.

Elle me dit qu’elle avait un grand mari enChine, qu’elle en aurait un petit sur le quai Malaquais ; cefut arrangé, et elle me donna un gâteau.

Mais le monsieur aux favoris noirs revenaitbien souvent. Un jour que la dame en blanc me contait qu’elleferait venir pour moi de Chine des poissons bleus, avec une lignepour les pêcher, il se fit annoncer et fut reçu. À la façon dontnous nous regardâmes, il était clair que nous ne nous aimions pas.La dame en blanc lui dit que sa tante (elle voulait dire la dame ennoir) était allée faire une emplette aux Deux Magots. Je voyais lesdeux magots sur la cheminée et je ne concevais pas qu’il fallûtsortir pour leur acheter quoi que ce fût. Mais il se présente tousles jours des choses si difficiles à comprendre ! Le monsieurne parut nullement affligé de l’absence de la dame en noir, et ildit à la dame en blanc qu’il voulait lui parler sérieusement. Elles’arrangea avec coquetterie dans sa causeuse et lui fit signequ’elle l’écoutait. Cependant il me regardait et semblaitembarrassé.

« Il est très gentil, ce petit garçon,dit-il enfin, en me passant la main sur la tête ; mais…

– C’est mon petit mari, dit la dame enblanc.

– Eh bien, reprit le monsieur, nepourriez-vous le renvoyer à sa mère ? Ce que j’ai à vous direne doit être entendu que de vous. » Elle lui céda.

« Chéri, me dit-elle, va jouer dans lasalle à manger, et ne reviens que quand je t’appellerai. Va,chéri ! » J’y allai le cœur gros. Elle était pourtanttrès curieuse, la salle à manger, à cause d’un tableau à horlogequi représentait une montagne au bord de la mer avec une église,sous un ciel bleu. Et quand l’heure sonnait, un navire s’agitaitsur les flots, une locomotive avec ses voitures sortait d’un tunnelet un ballon s’élevait dans les airs. Mais, quand l’âme est triste,rien ne peut lui sourire. D’ailleurs, le tableau à horloge restaitimmobile, il paraît que la locomotive, le navire et le ballon nepartaient que toutes les heures, et c’est long, une heure ! Dumoins, ce l’était en ce temps-là. Par bonheur, la cuisinière vintchercher quelque chose dans le buffet et, me voyant tout triste, medonna des confitures qui charmèrent les peines de mon cœur.

Mais, quand je n’eus plus de confitures, jeretombai dans le chagrin. Bien que le tableau à horloge n’eût pasencore sonné, je me figurais que des heures et des heuress’amoncelaient sur ma triste solitude. Par moments, il me venait dela chambre voisine quelques éclats de la voix du monsieur ; ilsuppliait la dame en blanc, puis il semblait en colère contre elle.C’était bien fait. Mais n’en finiraient-ils donc jamais ? Jem’aplatis le nez contre les vitres, je tirai des crins aux chaises,j’agrandis les trous du papier de tenture, j’arrachai les frangesdes rideaux, que sais-je ?

L’ennui est une terrible chose. Enfin, n’ypouvant plus tenir, je m’avançai sans bruit jusqu’à la porte quidonnait accès dans la chambre aux magots et je haussai le bras pouratteindre le bouton. Je savais bien que je faisais une actionindiscrète et mauvaise ; mais cela même me donnait une espèced’orgueil.

J’ouvris la porte et je trouvai la dame enblanc debout contre la cheminée. Le monsieur, à genoux à ses pieds,ouvrait de grands bras comme pour la prendre. Il était plus rougequ’une crête de coq ; les yeux lui sortaient de la tête.

Peut-on se mettre dans un étatpareil ?

« Cessez, monsieur, disait la dame enblanc, qui était plus rose que de coutume et très agitée… Cessez,puisque vous me dites que vous m’aimez ; cessez… et ne mefaites pas regretter… » Et elle avait l’air de le craindre etd’être à bout de forces.

Il se releva vite en me voyant, et je croisbien qu’il eut un moment l’idée de me jeter par la fenêtre. Maiselle, au lieu de me gronder comme je m’y attendais, me serra dansses bras en m’appelant son chéri.

M’ayant emporté sur le canapé, elle pleuralongtemps et doucement sur ma joue. Nous étions seuls. Je lui dis,pour la consoler, que le monsieur aux favoris était un vilain hommeet qu’elle n’aurait pas de chagrin si elle était restée seule avecmoi, comme c’était convenu. Mais, c’est égal, je trouvai que lesgrandes personnes étaient quelquefois bien drôles.

À peine étions-nous remis, que la dame en noirentra avec des paquets.

Elle demanda s’il n’était venu personne.

« M. Arnould est venu, répondittranquillement la dame en blanc ; mais il n’est resté qu’uneseconde. » Pour cela, je savais bien que c’était unmensonge ; mais le bon génie de la dame en blanc, qui sansdoute était avec moi depuis quelques instants, me mit son doigtinvisible sur la bouche.

Je ne revis plus M. Arnould, et mesamours avec la dame en blanc ne furent plus troublées ; c’estpourquoi, sans doute, je n’en ai pas gardé le souvenir. Hierencore, c’est-à-dire après plus de trente ans, je ne savais pas cequ’elle était devenue.

Hier, j’allai au bal du ministre des Affairesétrangères. Je suis de l’avis de Lord Palmerston, qui disaitque la vie serait supportable sans les plaisirs. Mon travailquotidien n’excède ni mes forces ni mon intelligence, et j’ai puparvenir à m’y intéresser. Ce sont les réceptions officielles quim’accablent. Je savais qu’il serait fastidieux et inutile d’allerau bal du ministre ; je le savais et j’y allai, parce qu’ilest dans la nature humaine de penser sagement et d’agir d’une façonabsurde.

À peine étais-je entré dans le grand salon,qu’on annonça l’ambassadeur de *** et madame ***. J’avais rencontréplusieurs fois l’ambassadeur, dont la figure fine porte l’empreintede fatigues qui ne sont point toutes dues aux travaux de ladiplomatie. Il eut, dit-on, une jeunesse orageuse, et il court surson compte, dans les réunions d’hommes, plusieurs anecdotesgalantes. Son séjour en Chine, il y a trente ans, estparticulièrement riche en aventures qu’on aime à conter à huis closen prenant le café. Sa femme, que je n’avais pas l’honneur deconnaître, me sembla passer la cinquantaine. Elle était tout ennoir ; de magnifiques dentelles enveloppaient admirablement sabeauté passée, dont l’ombre s’entrevoyait encore. Je fus heureux delui être présenté ; car j’estime infiniment la conversationdes femmes âgées.

Nous causâmes de mille choses, au son desviolons qui faisaient danser les jeunes femmes, et elle en vint àme parler par hasard du temps où elle logeait dans un vieil hôteldu quai Malaquais.

« Vous étiez la dame en blanc !m’écriai-je.

– En effet, monsieur, me dit-elle ; jem’habillais toujours en blanc.

– Et moi, madame, j’étais votre petitmari.

– Quoi ! monsieur, vous êtes le fils decet excellent docteur Nozière ? Vous aimiez beaucoup lesgâteaux. Les aimez-vous encore ? Venez donc en manger cheznous.

Nous avons tous les samedis un petit théintime. Comme on se retrouve !

– Et la dame en noir ?

– C’est moi qui suis aujourd’hui la dame ennoir. Ma pauvre tante est morte l’année de la guerre. Dans lesderniers temps de sa vie elle parlait souvent de vous. »

Tandis que nous causions ainsi, un monsieur àmoustaches et à favoris blancs salua respectueusementl’ambassadrice, avec toutes les grâces raides d’un vieux beau. Ilme semblait bien reconnaître son menton.

« M. Arnould, me dit-elle, un vieilami. »

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