LE MIROIR DU MORT Agatha Christie

— Vous savez, continua de susurrer Mrs Vanderlyn, je ne suis qu’une Américaine mal dégrossie et j’en rougis de honte, mais les gens qui veillent aux destinées d’un pays me fascinent. C’est là un point de vue qui doit vous paraître bien naïf, sir George.

— Chère Mrs Vanderlyn, il ne me viendrait jamais à l’esprit de vous trouver naïve ou mal dégrossie.

Il lui sourit. Il y avait sans doute dans ses propos un brin d’ironie, qui ne lui échappa pas. Adroite, elle se tourna vers Reggie et lui décocha son sourire le plus ravageur.

— Je suis désolée de voir interrompre notre belle association. C’était follement habile de votre part, cette annonce de quatre sans atout.

— Un sacré coup de veine de ne pas y avoir laissé de plumes ! bredouilla Reggie rougissant et flatté.

— Au contraire ! C’était le fruit d’une déduction étonnante. Vous avez compris, d’après les annonces, dans quelles mains se trouvaient les cartes et vous avez joué en conséquence. Tout ça m’a paru brillantissime.

Lady Julia se leva brusquement.

« Sa pommade, elle l’étale au couteau », pensa-t-elle avec dégoût.

Son regard s’adoucit en se posant sur son fils. Il était sans méfiance. Il avait l’air si désespérément jeune et ravi ! Quelle naïveté ! Pas étonnant qu’il lui arrivât toujours des histoires. Il était trop confiant, trop gentil, voilà ce qu’il y avait. George ne le comprenait pas le moins du monde. Les hommes sont si carrés dans leurs jugements. Ils oublient qu’ils ont été jeunes eux-mêmes. George était beaucoup trop sévère avec Reggie.

Mrs Macatta s’était levée elle aussi. On se souhaita bonne nuit.

Les trois femmes se retirèrent. Lord Mayfield servit un verre à sir George, s’en versa un lui-même, et leva la tête comme Carlile apparaissait sur le seuil.

— Sortez les dossiers, et tous les papiers, voulez-vous, Carlile ? Y compris les plans et les clichés. Le général et moi ne tarderons pas. Nous allons juste faire un petit tour, n’est-ce pas, George ? La pluie a cessé.

Tournant les talons, Mr Carlile faillit heurter Mrs Vanderlyn et s’excusa.

— Mon livre, fit-elle en voguant vers eux toutes voiles dehors, celui que je lisais avant le dîner…

Reggie se précipita, un livre à la main.

— Celui-là ? Celui qui était sur le sofa ?

— Mais oui. Merci beaucoup, beaucoup !

Elle lui adressa son sourire le plus angélique, prit de nouveau congé et s’éclipsa.

Sir George avait ouvert une porte-fenêtre.

— La nuit est magnifique, annonça-t-il. Bonne idée d’aller faire une trotte.

— Bonne nuit, monsieur, dit Reggie. Je vais aller me mettre au lit.

— Bonne nuit, mon garçon, répondit lord Mayfield.

Reggie prit un roman policier qu’il avait commencé dans la soirée et sortit à son tour.

Lord Mayfield et sir George passèrent sur la terrasse. La nuit était belle, le ciel parsemé d’étoiles.

Sir Georges aspira l’air à pleins poumons.

— Pffft ! Cette femme s’inonde de parfum, remarqua-t-il.

Lord Mayfield se mit à rire.

— Quoi qu’il en soit, ce n’est pas un parfum bon marché. Je dirais même que c’est une des marques les plus chères du marché.

Sir George fit la grimace.

— Vous croyez que nous devons lui en être reconnaissants ?

— Vous devriez. Une femme empestant le parfum bon marché, c’est une des pires abominations de l’humanité.

Sir George regarda le ciel.

— C’est extraordinaire ce qu’il s’est éclairci, remarqua-t-il. Pendant le dîner, j’ai entendu la pluie tomber.

Les deux hommes déambulèrent sur la terrasse.

Celle-ci faisait le tour de la maison. Dessous, le terrain dévalait en pente douce, offrant une vue magnifique sur le Sussex.

Sir George alluma un cigare.

— À propos de ce nouvel alliage…, commença-t-il.

La conversation prit un tour technique.

Comme ils atteignaient pour la cinquième fois l’extrémité de la terrasse, lord Mayfield soupira :

— Ouf ! je suppose que nous ferions bien de nous y mettre.

— Oui, nous avons du pain sur la planche.

Comme ils faisaient demi-tour, lord Mayfield poussa une exclamation de surprise.

— Oh ! Vous avez vu ça ?

— Vu quoi ? demanda sir George.

— J’ai cru voir quelqu’un sortir par la fenêtre de mon bureau.

— Ridicule, mon vieux. Je n’ai rien vu.

— Eh bien, moi, si… Du moins, je l’ai bien cru.

— Vos yeux vous jouent des tours. Je regardais droit dans cette direction et s’il y avait eu quelque chose à voir, je l’aurais vu. Peu de choses m’échappent… même si j’ai besoin de tenir mon journal à bout de bras.

— Là, je vous bats, gloussa lord Mayfield. Je lis aisément sans lunettes.

— Oui, mais à la Chambre, vous êtes incapable de reconnaître le type qui est en face de vous. À moins que ce monocle n’ait qu’un but d’intimidation ?

Ils pénétrèrent en riant dans le bureau de lord Mayfield dont la porte-fenêtre était restée ouverte.

Mr Carlile était près du coffre-fort, occupé à classer des papiers dans un dossier. Il leva la tête.

— Alors, Carlile, tout est prêt ?

— Oui, lord Mayfield, tous les documents sont sur votre bureau.

Le bureau en question était un imposant meuble en acajou, installé dans un coin de la pièce, près de la fenêtre. Lord Mayfield alla feuilleter les papiers qui le recouvraient.

— Belle nuit, maintenant, remarqua sir George.

— Oui, approuva Mr Carlile. Stupéfiant comme le ciel s’est dégagé, après la pluie.

Carlile rangea son dossier et demanda :

— Aurez-vous encore besoin de moi ce soir, lord Mayfield ?

— Non, je ne pense pas, Carlile. Je remettrai tout ça en place moi-même. Nous en avons sans doute pour un bout de temps. Vous feriez bien d’aller vous coucher.

— Merci. Bonne nuit, lord Mayfield. Bonne nuit, sir George.

— Bonne nuit, Carlile.

Comme le secrétaire s’en allait, lord Mayfield le rappela vivement.

— Un instant, Carlile. Vous avez oublié le plus important.

— Pardon, lord Mayfield ?

— Les plans du bombardier, mon vieux.

Le secrétaire ouvrit de grands yeux.

— Ils sont juste sur le dessus, monsieur.

— Je ne vois rien de pareil.

— Mais je viens de les y mettre !

— Regardez vous-même, mon vieux.

Ahuri, le jeune homme s’approcha du bureau. Avec un geste d’impatience, le ministre lui montra la pile de papiers. Carlile la feuilleta, de plus en plus stupéfait.

— Vous voyez bien qu’ils n’y sont pas.

— Mais…, bredouilla le secrétaire, mais c’est incroyable… Je les ai posés là. Il n’y a pas trois minutes.

— Vous avez dû vous tromper. Ils sont restés dans le coffre, déclara lord Mayfield avec bonhomie.

— Je ne vois pas par quel miracle. Je sais que je les ai mis là !

Lord Mayfield l’écarta du geste et alla au coffre-fort ouvert. Sir George l’y rejoignit. Il ne leur fallut pas longtemps pour constater que les plans du bombardier n’y étaient pas.

Sidérés, incrédules, ils retournèrent feuilleter encore une fois les papiers qui se trouvaient sur le bureau.

— Mon Dieu ! s’exclama lord Mayfield, ils ont disparu !

— Mais c’est impossible ! s’écria Mr Carlile.

— Qui est venu ici ? demanda brutalement le ministre.

— Personne. Absolument personne.

— Enfin, Carlile, les plans ne se sont pas envolés tout seuls. Quelqu’un les a pris. Est-ce que Mrs Vanderlyn a mis les pieds ici ?

— Mrs Vanderlyn ? Oh, non, monsieur.

— Je ne le pense pas non plus, dit Carrington en reniflant. On le sentirait si elle était venue. Son parfum.

— Personne n’est venu, insista Carlile. Je n’y comprends rien.

— Remettez-vous, Carlile, dit lord Mayfield. Il nous faut tirer cette histoire au clair. Êtes-vous absolument sûr que les plans étaient dans le coffre ?

— Absolument.

— Vous les avez vraiment vus ? Vous n’avez pas simplement présumé qu’ils étaient avec les autres documents ?

— Non, non, lord Mayfield. Je les ai vus. Je les ai posés sur le bureau, par-dessus les autres.

— Et depuis, vous dites que personne n’est entré dans cette pièce ? Et vous, en êtes-vous sorti ?

— Non… c’est-à-dire… oui.

— Ah ! s’écria sir George. Nous y voilà !

— Mais que diable… ? explosa lord Mayfield.

Carlile l’interrompit :

— En temps normal, il ne me serait jamais venu à l’idée de quitter cette pièce en laissant traîner des papiers de cette importance, mais en entendant une femme crier…

— Une femme crier ? s’exclama lord Mayfield, éberlué.

— Oui, monsieur. Cela m’a surpris plus que je ne saurais le dire. J’étais en train de déposer les papiers sur le bureau quand je l’ai entendue et, bien sûr, je me suis précipité dans le hall.

— Qui avait crié ?

— La femme de chambre française de Mrs Vanderlyn. Elle était au milieu de l’escalier, verte de peur et tremblante comme une feuille. Elle prétendait qu’elle avait vu un fantôme.

— Un fantôme ?

— Oui, une grande femme drapée de blanc qui se déplaçait sans bruit et flottait dans les airs.

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? C’est grotesque !

— Oui, lord Mayfield, c’est ce que je lui ai dit. Je dois reconnaître qu’elle ne s’est pas sentie maligne. Elle est remontée et je suis revenu dans le bureau.

— Il y a combien de temps de cela ?

— Juste une ou deux minutes avant que vous et sir George ne rentriez.

— Et combien de temps vous êtes-vous absenté ?

Le secrétaire réfléchit.

— Deux minutes… trois au maximum.

— C’est bien suffisant, grommela lord Mayfield. (Il écrasa soudain l’avant-bras de son ami comme dans un étau.) George, l’ombre que j’ai vue s’échapper par cette fenêtre… c’était ça ! Dès que Carlile a quitté la pièce, quelqu’un est entré, a pris les plans en quatrième vitesse et a filé.

— Sale histoire, dit sir George.

Puis il saisit son ami par le bras.

— Nous sommes dans la panade jusqu’au cou, Charles. Que diable allons-nous faire ?

3

— Essayons tout de même, Charles.

Cela se passait une demi-heure plus tard. Les deux hommes étaient dans le bureau de lord Mayfield et sir George avait dépensé une énergie considérable pour convaincre son ami d’adopter la ligne de conduite qu’il préconisait.

Lord Mayfield, tout d’abord franchement opposé à son idée, s’y faisait peu à peu moins hostile.

— Ne soyez donc pas tellement tête de cochon, Charles ! insista sir George.

— Pourquoi aller chercher un fichu étranger dont nous ne savons rien ?

— Mais il se trouve justement que j’en sais long à son sujet. Ce type est une pure merveille.

— Humph !

— Écoutez, Charles, c’est notre seule chance ! La discrétion est essentielle dans cette affaire. S’il y a des fuites…

— Quand il y aura des fuites, vous voulez dire !

— Pas nécessairement. Cet homme, Hercule Poirot…

— … va débarquer ici et sortir les plans de son chapeau comme un prestidigitateur, j’imagine ?

— Il va découvrir la vérité. Et la vérité, c’est ce que nous voulons. Écoutez, Charles, j’en prends sur moi toute la responsabilité.

— Oh ! Bon, dit lentement lord Mayfield, faites comme bon vous semble. Mais je ne vois pas ce que ce type peut obtenir.

Sir George décrocha le téléphone.

— Je l’appelle tout de suite.

— Il doit être au lit.

— Il peut se lever. Crénom de nom ! Charles, on ne peut pas laisser cette femme s’en tirer comme ça !

— Vous pensez à Mrs Vanderlyn ?

— Oui. Vous ne doutez tout de même pas qu’elle soit derrière tout ça, non ?

— Non, bien sûr. Elle a renversé la situation pour de bon. J’ai du mal à admettre qu’une femme ait été plus maligne que nous. Ça ne va pas dans le sens du poil. Mais c’est pourtant bien le cas. Nous n’aurons jamais de preuves contre elle, même si nous savons pertinemment qu’elle a été la force motrice de cette affaire.

— Les femmes, c’est la pire des calamités, affirma Carrington avec conviction.

— Et rien qui la rattache à tout ça, nom de Dieu ! On peut penser que c’est elle qui a imaginé de faire pousser des cris à sa femme de chambre, histoire de détourner l’attention, et que l’homme que j’ai vu dehors était son complice, mais du diable si nous pouvons le prouver.

— Peut-être qu’Hercule Poirot le pourra, lui.

Soudain lord Mayfield éclata de rire.

— Bon dieu de bois, George ! Moi qui vous croyais bien trop anglais pour faire confiance à un Français, aussi malin soit-il !

— Il n’est même pas français, il est belge, répondit sir George, un tantinet confus.

— Eh bien, faites-le venir, votre Belge. Qu’il s’essaye les dents sur cette affaire. Je parie qu’il ne réussira pas mieux que nous.

Sans relever, sir George empoigna le téléphone.

4

Papillotant des paupières, Hercule Poirot regarda tour à tour ses deux interlocuteurs. Et, avec le maximum de discrétion, il étouffa un bâillement.

Il était 2 h et demie du matin. On l’avait tiré du lit et une grosse Rolls Royce l’avait propulsé jusqu’ici dans la nuit. Il venait d’entendre ce que les deux hommes avaient à lui dire.

— Voilà les faits, monsieur Poirot, dit lord Mayfield.

Il se carra dans son fauteuil et rajusta lentement son monocle. Son œil bleu pâle et pénétrant étudia alors Poirot avec le maximum d’attention. Il était non moins sceptique que pénétrant, l’œil en question. Poirot jeta un bref regard à sir George Carrington.

L’infortuné général était penché vers lui avec une expression d’espoir presque enfantine.

— Je connais les faits, oui, déclara Poirot. La femme de chambre hurle, le secrétaire sort, l’inconnu entre, les plans sont sur le bureau, il s’en empare et file. Ils s’enchaînent… fort à propos, les faits en question.

Quelque chose dans son intonation retint l’attention de lord Mayfield. Il se redressa et son monocle tomba. On aurait dit que son esprit était de nouveau sur le qui-vive.

— Je vous demande pardon, monsieur Poirot ?

— Je disais que les faits s’enchaînaient fort à propos… pour le voleur. Au fait vous êtes sûr d’avoir aperçu un homme ?

Lord Mayfield secoua la tête.

— Je ne pourrais pas l’affirmer. Ce n’était… rien qu’une ombre. D’ailleurs, j’en suis presque arrivé à douter d’avoir vu quelqu’un.

— Et vous, sir George ? demanda Poirot. Pourriez-vous préciser s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme ?

— Moi, je n’ai vu personne.

Poirot dodelina de la tête, pensif. Puis il se leva soudain et s’approcha du bureau.

— Je peux vous assurer que les plans n’y sont pas, déclara lord Mayfield. Nous l’avons déjà vérifié une demi-douzaine de fois tous les trois.

— Tous les trois ? Vous voulez dire, votre secrétaire aussi ?

— Oui.

Poirot se retourna subitement.

— Dites-moi, lord Mayfield, quel est le papier qui se trouvait sur le dessus de la pile quand vous vous êtes penché sur le bureau ?

Mayfield fit un effort de mémoire.

— Voyons… oui, c’était un bref résumé de l’état de notre défense aérienne.

Avec dextérité, Poirot tira un papier de la pile.

— Serait-ce celui-ci, lord Mayfield ?

Lord Mayfield s’en saisit et y jeta un coup d’œil.

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