Chapitre 24MINUIT
Revenons un instant dans le cabinet du Grand Inquisiteur.
Après le départ d’Altieri, Dandolo avait passé une heureterrible.
Les projets insensés se succédaient dans son imagination. Ilpensa au suicide ! Il pensa à tuer sa fille. Oui cette fillequ’il adorait ! Nous devons dire qu’il écarta cette penséeavec horreur.
Tout à coup, il se calma : la véritable solution luiapparut brusquement. Ce n’est pas lui, ce n’est pas Léonore quidevait mourir… C’était Roland !
Il fallait que le meurtre fût rapide.
Et un nom se présenta à l’esprit du Grand Inquisiteur :Sandrigo.
Il alla à la fenêtre qui donnait sur le quai, vit une sorte debarcarol, qui, étendu dans la gondole, la tête tournée vers lepalais, paraissait dormir. Le Grand Inquisiteur fit un signe. Lebarcarol se leva aussitôt et s’approcha jusque sous la fenêtre.
Dandolo se pencha et prononça :
« Sandrigo. »
L’homme indiqua qu’il avait compris et s’éloigna. Vingt minutesplus tard, le bandit était en présence du Grand Inquisiteur.
« Tu vois que je tiens parole, fit Dandolo.
– Vous avez donc la piste de Roland Candiano ?
– Oui, dit le Grand Inquisiteur d’une voix sombre.
– Pour quand est-ce ?
– Pour ce soir. Trouve-toi à dix heures à l’îled’Olivolo.
– À quel endroit ?
– Près de l’église.
– Et vous me laisserez conduire l’arrestation ?
– Puisque c’est convenu ! je te dis que je tiensparole. »
Sandrigo se retira ; le Grand Inquisiteur l’accompagnajusqu’à la porte de son cabinet. Au moment où le bandit allaitdisparaître, il lui mit la main à l’épaule.
« Ah çà, j’espère que tu n’iras pas plus loin qu’il nefaut ?
– Que voulez-vous dire ? gronda Sandrigo.
– Ceci : que nous avons intérêt à prendre Candianovivant. Promets-moi donc de ne pas te laisser emporter par lahaine. »
En même temps il fixait sur le bandit un regard ardent.
Sandrigo paraissait irrésolu.
« Tu entends ? reprit Dandolo. Jure-moi de ne pasoutrepasser les droits de ta haine ? »
À cette demande étrange, Sandrigo tressaillit, regarda à sontour le Grand Inquisiteur.
« Je vous jure, monseigneur, de ne pas dépasser les droitsde ma haine », répondit-il enfin.
Et il s’éloigna rapidement.
« Ce soir, murmura Dandolo, Roland Candiano seramort ! »
*
* *
En sortant de chez Imperia, Roland s’était fait conduire aupalais de l’Arétin.
« Je vous attendais avec impatience, maître ! dit lepoète.
– Vous avez été au palais ducal ? demanda Roland.
– Oui, avec Bembo que je suis étonné de n’avoir pas revudepuis.
– Racontez-moi donc votre visite au palais ducal.
– Visite de peu d’intérêt, commença-t-il.
– Bah !… Et moi qui croyais au contraire qu’il s’étaitdit entre le doge et vous des choses extrêmement sérieuses !…Voyez comme on se trompe !
– Vous savez que j’ai vu le doge ! s’écrial’Arétin.
– Vous le voyez bien !
– Vous savez donc tout ! Vous êtes doncsorcier !…
– Nullement, et vous allez voir combien ma science estfacile en cette occasion. Vous vous demandiez tout à l’heure cequ’est devenu votre cher ami Bembo ?
– Oui ! Et à ce propos, je devais vous faire dîneravec lui ?
– Inutile ! J’ai invité Bembo à passer quelque tempsdans une charmante villa que j’ai aux environs de Venise. En cemoment même il est chez moi. Et c’est lui qui m’a dit que le dogeFoscari vous avait accueilli.
– Accueil flatteur. Le doge m’a honoré de sa confiance aupoint de m’instruire de sa pensée et de me nommer sonambassadeur.
– Ambassadeur ! Peste !… Tous mes compliments. Etauprès de qui cette ambassade ?
– Auprès de Jean de Médicis. Je suis chargé de transmettrecertaines propositions que j’ai juré de tenir secrètes.
– Pour tout le monde, excepté pour moi ! »
L’Arétin, pâle et irrésolu, s’écria alors :
« Tenez, maître ! Demandez-moi tout ce que vousvoudrez, excepté de trahir la mission qui m’a été confiée.
– Très bien. Je vous demande votre vie, alors !
– Ma vie ! bégaya l’Arétin tremblant.
– Dame ! Je vous ai arraché à de braves bandits pourqui vous représentiez une forte somme. Je me repens du tort quej’ai fait à ces malheureux. Je vais donc simplement vous fairesaisir, lier, bâillonner et emporter à l’endroit même où je vous aipris, et vous rendre à ceux à qui je vous ai volé. »
Roland fit trois pas.
« Arrêtez maître ! s’écria l’Arétin hors de lui.
– Vous êtes décidé à parler ?
– Tout ce que vous voudrez, maître !
– Voyons, combien devez-vous toucher pour votremission ?
– Cinq mille écus en tout. J’en ai déjà la moitié.
– Bon. Ce soir, les cinq mille écus seront chez vous. Ceque vous avez déjà sera un petit supplément. Et maintenant, ditgravement Roland, parlez. Et songez une autre fois que je ne seraispeut-être pas toujours disposé à autant de patience qu’aujourd’hui.Nous avons conclu un pacte. Je tiens rigoureusement mesengagements. Tenez les vôtres. Je vous jure que depuis dix minutesvotre vie n’a tenu qu’à un fil. »
L’Arétin, livide, fit signe qu’il se soumettait.
« Je vous écoute… » dit Roland d’une voix brève.
L’Arétin se mit alors à raconter mot pour mot son entrevue avecle doge Foscari. Il développa le côté politique de sa mission aprèsen avoir exposé les termes, et Roland ne pût s’empêcher d’admirerla subtile intelligence de cet homme.
Cependant l’Arétin, ayant terminé sa narration, attendaitcurieusement ce que Roland déciderait et songeait :
« Décidément, je m’attache à la fortune de cet homme. Je nesais qui il est, ni ce qu’il veut, mais que m’importe, aufond ! Il m’a sauvé la vie et vient de me donner cinq milleécus. Je le devine plus grand et plus fort que le doge. Oui, voilàmon maître. »
Et tout haut, il dit :
« Eh bien, maître, que décidez-vous ? Dois-je ou nonremplir la mission du doge ? »
Cette question qui révélait la soumission définitive et complètede l’Arétin amena un pâle sourire sur les lèvres de Roland.
« Foscari se trompe, dit gravement celui-ci. Venise doitrester Venise. Bâtie hors l’Italie, simplement amarrée aux portesdu monde, elle doit demeurer la ville des eaux. De la mer lui vientsa gloire ; c’est vers la mer, non vers la terre, qu’elle doitse tourner. Venise, c’est l’Athènes de l’Italie ; sesdestinées la conduisent à un avenir d’art, de poésie, de scienceaimable ; les Vénitiens sont un peuple d’esprit léger,sceptique, mais capable de grandes choses pour la liberté. Athènessuccomba du jour où elle voulut asservir la Grèce. Venise entreradans le néant lorsqu’elle cessera d’être la ville de la mer,intelligente, amie des arts et aspirant à un mode de société oùtous les citoyens vivront d’une même vie entièrement consacrée aucommerce et aux arts. Oui, Venise peut donner au monde un grandexemple. »
Il se tut soudain, frémissant, puis reprit froidement :
« Maître Arétin, la mission que vous devez remplir après deJean de Médicis, je l’accomplirai moi-même. Pendant ce temps, vousvous tiendrez caché dans votre palais, et à mon retour, je vousdonnerai sa réponse au doge Foscari. »
Ému, ébloui par le peu qu’il venait d’entrevoir, l’Arétins’inclina devant Roland qui, sûr désormais de l’obéissance del’Arétin, se retira et rentra dans cette vieille maison du port oùjadis avait demeuré Juana, où était morte sa mère !
Il songea que bientôt l’heure arriverait de se rendre à l’îled’Olivolo ; dans un sac, les dix mille écus de l’achatattendaient. Roland avait résolu de passer la nuit dans la maisonDandolo. Il attendait cette épreuve avec une fébrileimpatience.
« Bembo est puni, murmura-t-il ; Imperia estpunie ; Foscari, Altieri et Dandolo vont connaître bientôtquelle main s’abattra sur eux au moment où ils se croient bienforts et heureux ; mais elle !… ô Léonore, c’estde toi que je souffre le plus ! C’est toi qui fus la pluscoupable, puisque c’est en toi que j’avais mis toute mafoi !… »
Une fois de plus, il écarta de son esprit la nécessité d’unerésolution à prendre.
Vers huit heures et demie, comme la nuit était tout à faitvenue, il se couvrit d’un manteau, prit le sac d’écus et se dirigeapar les rues vers l’île d’Olivolo. Il entra dans le jardin etmarcha droit à la maison, dont le rez-de-chaussée étaitéclairé.
Le vieux Philippe l’attendait dans cette salle à manger queRoland connaissait bien. À la vue de son nouveau maître, levieillard se leva, salua et dit :
« Voici l’acte, et voici les clefs.
– Voilà l’argent, répondit Roland, veuillez lecompter. »
Le serviteur empila les écus avec méthode, tandis que Roland sepromenait lentement dans la pièce, paraissant réfléchir.
L’opération demanda une demi-heure. Lorsque Roland jeta les yeuxsur Philippe, celui-ci achevait de ficeler le sac et se levait endisant : « Je vais vous faire visiter la maison…
– Inutile, dit Roland.
– Vous la connaissez donc ?
– Non, mais j’aurai le plaisir de la découvrir moi-même. Jetiens même, pour cette première nuit que je passe dans ma maison, àêtre seul. Vous avez congé jusqu’à demain, maître Philippe.
– Bien, monseigneur, dit le vieillard. Je passerai donc lanuit au palais Dandolo. »
Puis il s’inclina respectueusement devant son nouveau maître etsortit. Roland alla alors jusqu’à la porte du jardin qu’il fermasoigneusement, puis, lentement, revint vers la maison.
Il éteignit les lumières.
Alors, presque sans tâtonner, il prit les clefs et parcourutcette maison qu’il connaissait tout entière pour l’avoir si souventparcourue avec Léonore. Arrivé devant la chambre qu’avait habitéela jeune fille, Roland s’arrêta. Jamais il n’était entré dans cettechambre.
Non !… il n’entrerait pas là !… Ou du moins, pasencore. Il ne se sentait pas assez fort.
Lentement il redescendit dans le jardin. Et presque d’instinct,sans que sa volonté l’y poussât, il marcha droit au cèdre.
« Là j’étais heureux ! » murmura-t-il.
Il lui parut que c’était d’hier qu’il avait quitté ce jardin, etqu’il y revenait comme tous les soirs, fidèle au cherrendez-vous.
Mais bientôt, là aussi, il faiblit devant les souvenirs, ilrecula devant l’ombre de son bonheur. Il s’enfuit avec unsanglot…
Il s’en alla jusqu’au fond du jardin, avec l’intentiond’escalader le mur, de fuir, de ne plus jamais revenir… Arrivé aupied du mur, il prit son élan, et l’instant d’après, il se trouvaassis sur la crête et se prépara à sauter. Comme il allaits’élancer, il s’arrêta soudain.
Dans la nuit, des ombres confuses apparaissaient immobiles… desgens qui se dissimulaient, des sbires.
Doucement, sans bruit, il s’aplatit sur le mur, et chercha àcompter les sbires. Ils étaient nombreux, et placés sur une lignequi se perdait dans l’obscurité à droite et à gauche. Roland selaissa retomber dans le jardin.
Il le coupa diagonalement et, retrouvant le mur d’enceinte, sehissa à la force du poignet, ne laissant dépasser que sa tête. Uncoup d’œil lui suffit pour se convaincre que ce côté-là aussi étaitgardé. Il renouvela l’expérience sur un troisième point, et lesmêmes ombres lui apparurent, silencieuses, immobiles.
Le jardin était cerné de toutes parts !… Roland compritalors.
À cet instant, il retrouva tout son sang-froid. Les visionsdisparurent ; les songes s’effacèrent. Il n’y eut plus en luide vivant que l’instinct de la bête traquée qui veut fuir.
Songeur, très calme, il marcha vers le centre du jardin, vers lecèdre.
*
* *
Mais au moment où il se mettait en marche, il entendit derrièrelui un léger bruit. Il se retourna et vit une tête qui dépassait lacrête du mur ; l’instant d’après, une autre apparut, puis uneautre, de place en place. Les ombres de tout à l’heure s’étaientmises en mouvement et elles escaladaient le mur.
Tout autour de lui, Roland vit la crête du mur se hérisser dechoses mouvantes et silencieuses ; il y eut des glissementsmous, puis tout à coup plus rien : les sbires, sans bruit,étaient retombés vers le jardin.
La pensée de Roland, à cette minute, fut :
« Qui a pu leur faire savoir… medénoncer ?… »
Il eut un sourire et murmura :
« Imperia !… »
Il atteignit le cèdre. Son ombrage de feuilles, que l’hivern’arrache pas, faisait là, une nuit plus épaisse. Roland s’arrêta.Il vit les ombres qui maintenant rampaient, formant un large cercleinfranchissable. Les sbires guettaient.
Quelques minutes encore et ils seraient sur lui.
Roland tira son poignard et s’apprêta à mourir.
Mourir ! Là !… Sous ce cèdre où il avait tantaimé !…
À ce moment, minuit sonna…
Et comme le dernier coup tintait dans la nuit, Roland, de savoix extasiée de mourant, répéta :
« Léonore ! Léonore !…
– Me voici, Roland ! » dit une voix faible commeun souffle.
Roland demeura sur place, figé par la surprise.
Léonore était là, aimante, fiancée de son âme !
Et comme hier, elle allait lui dire :
« Minuit, mon cher seigneur… quittons-nous jusqu’àdemain !… »
Elle allait, comme hier, prendre sa main et l’accompagnerjusqu’à la porte du jardin !… Et il frissonna éperdu, flottantsur les vertigineux abîmes où sombre la raison, lorsqu’il vitLéonore habillée telle que jadis, de ses vêtements de jeune fille,belle, plus belle encore, belle comme un rêve d’amour, svelte etharmonieuse… Seulement, le sourire n’était plus sur ses lèvresfigées !… oui, il vit Léonore, comme hier, luiprendre la main, et elle l’entraîna !
Il se laissa conduire, épouvanté seulement d’une délicieuseépouvante, à cette sensation inouïe que la main moite et parfuméequi était dans sa main fût vraiment la main de Léonore !
Tout à coup, il se trouva dans la maison Dandolo, devant cetteporte que tout à l’heure il n’avait pas ouverte. La chambre queLéonore, jeune fille, avait occupée…
La nuit était profonde.
Mais il continuait à la voir comme en plein jour. Il luisemblait qu’elle dégageait une lumière radieuse…
Il la vit qui ouvrait la chambre et qui faisait un signe…
Il entra… la porte se referma… Léonore disparut…
Alors il tomba à genoux, ses bras se tendirent et les sanglotsfurieux roulèrent dans sa poitrine et montèrent à sa gorgeoppressée. Léonore était descendue au rez-de-chaussée.
Avec la morbide tranquillité d’une personne en état desomnambulisme, elle alluma un flambeau et attendit !…
