Chapitre 2Messer Guido Cavalcanti
À Jules Lemaitre.
Guido, di Messer Cavalcante de’ Cavalcanti, fu un de’ miglioriloici che avesse il mondo, et ottimo filosofo naturale… E percióche egli alquanto tenea della opinione degli Epicuri, si diceva trala gente volgare che queste sue speculazioni eran solo in cercarese trovar si potesse che Iddio non fosse.
(Il Decameron di messer Giovanni Boccaccio, giornatasesta, novella IX.)
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QVIESCO
(Cippe de Donnia Italia, d’après la lecture deM. Jean-François Bladé.)
Messer Guido Cavalcanti était, dans savingtième année, le plus agréable et le mieux fait de tous lesgentilshommes florentins. Sous ses longs cheveux noirs qui,s’échappant de son bonnet, tombaient en boucles azurées sur sonfront, ses prunelles d’or jetaient les rayons d’une lumièreéblouissante. Il avait les bras d’Hercule avec des mains de nymphe.Ses épaules étaient larges, et sa taille était fine et souple. Ilexcellait à monter les chevaux difficiles ainsi qu’à manier lesarmes pesantes, et il était sans rival au jeu de bague. Lorsqu’iltraversait les rues de la ville pour entendre la messe, soit à SanGiovanni, soit à San Michele, ou qu’il se promenait, au bord del’Arno, dans les prairies, teintes de fleurs comme une bellepeinture, si des dames de quelque gentillesse, allant de compagnie,le rencontraient sur leur passage, elles ne manquaient point de sedire l’une à l’autre en rougissant : « Voici messerGuido, le fils du seigneur Cavalcante de Cavalcanti. Vraiment c’estun beau saint Georges ! » Et l’on conte que madonnaGemma, femme de Sandro Bujamonte, envoya un jour sa nourrice verslui pour lui faire savoir qu’elle l’aimait de toute son âme etqu’elle en pensait mourir. Il était pareillement très recherchédans les compagnies que formaient alors les jeunes seigneurs deFlorence, qui s’y fêtaient entre eux, soupaient, jouaient,chassaient ensemble et s’aimaient parfois jusqu’à porter les uns etles autres des vêtements tout semblables. Mais il évitait égalementla société des dames et les assemblées des jeunes hommes, et sonhumeur fière et sauvage ne se plaisait qu’à la solitude.
Il demeurait souvent enfermé tout le jour danssa chambre et s’allait promener tout seul sous les yeuses du chemind’Ema à l’heure où les premières étoiles tremblent dans le cielpâle. S’il se rencontrait par hasard avec des cavaliers de son âge,il ne riait point et ne prononçait que peu de paroles. Encoren’étaient-elles pas toujours intelligibles. Cette allure étrange etces discours ambigus affligeaient ses compagnons. Messer BettoBruneleschi en était contristé plus que tout autre, car il aimaitchèrement messer Guido et il n’avait pas de plus ardent désir quede l’attirer dans la confrérie où s’étaient réunis les plus richeset les plus beaux gentilshommes de Florence, et dont il étaitlui-même l’honneur et la joie. Car on tenait messer BettoBruneleschi pour une fine fleur de chevalerie et pour le plushabile cavalier de toute la Toscane, après messer Guido.
Un jour que celui-ci entrait sous le porche deSanta Maria Novella, où les moines de l’ordre de Saint-Dominiquegardaient alors nombre de livres apportés par des Grecs, messerBetto, qui passait en ce moment sur la place, appela vivement sonami :
« Hé ! mon Guido, lui cria-t-il, oùdonc allez-vous, en ce clair jour qui vous invite, ce me semble, àchasser à l’oiseau sur les collines, plutôt qu’à vous cacher dansl’ombre de ce cloître ? Faites-moi la grâce de venir dans mamaison d’Arezzo, où je vous jouerai de la flûte, pour le plaisir devous voir sourire.
– Grand’merci ! répondit messerGuido, sans daigner tourner la tête. Je vais voir madame. »
Et il entra dans l’église qu’il traversa d’unpas rapide, aussi peu soucieux du saint sacrement exposé surl’autel, que de messer Betto, planté dehors sur son cheval etdemeuré stupide de ce qu’il venait d’entendre ; il pénétra parune porte basse dans le cloître, en longea le mur et parvint dansla librairie où Fra Sisto peignait des figures d’anges. Là, ayantdonné le salut au bon frère, il tira d’un grand coffre à penturesun des livres nouvellement venus de Constantinople, le posa sur unpupitre et commença de le feuilleter. C’était un traité de l’Amour,composé en langue grecque par le divin Platon. Il soupira ;ses mains tremblèrent, ses yeux se remplirent de larmes.
« Hélas ! murmura-t-il, sous cessignes obscurs est la lumière, et je ne la voispas ! »
Il se parlait à lui-même de la sorte, parceque la connaissance de la langue grecque était alors tout à faitperdue en Occident. Après avoir gémi longtemps, il prit le livreet, l’ayant baisé, il le déposa dans le coffre de fer comme unebelle morte dans son cercueil. Puis il demanda au bon Fra Sisto lemanuscrit des harangues de Cicéron, qu’il lut jusqu’à ce que lesombres du soir, baignant les cyprès du jardin, eussent étendu surles pages du livre leurs ailes de chauve-souris. Car il faut savoirque messer Guido Cavalcanti cherchait la vérité dans les écrits desanciens et tentait les voies ardues par lesquelles l’homme se rendimmortel. Dévoré du noble désir de trouver, il mettait en canzonesles doctrines des anciens sages sur l’Amour qui conduit à laVertu.
À quelques jours de là, messer BettoBruneleschi vint le visiter dans sa maison, sur la promenade desAdimari, à l’heure matinale où l’alouette chante dans les blés. Ille trouva encore au lit. Après l’avoir embrassé, il lui dittendrement :
« Mien Guido, Guido mien, tirez-moi depeine. Vous m’avez dit, la semaine passée, que vous alliez visitervotre dame dans l’église et le cloître de Sainte-Marie-Nouvelle.Depuis lors, je retourne ces paroles dans ma tête, sans qu’il mesoit possible d’en découvrir la signification. Je n’aurai de reposque quand vous me les aurez expliquées. Je vous supplie de me lesfaire entendre, autant du moins que votre discrétion vous lepermettra, puisqu’il s’agit d’une dame. »
Messer Guido se mit à rire. Accoudé à sonoreiller, il regarda messer Betto dans les yeux.
« Ami, lui dit-il, la dame dont je vousai parlé a plus d’un logis. Le jour où vous me vîtes l’allantvisiter, je la trouvai dans la librairie de Santa Maria Novella. Etje n’entendis, par malheur, que la moitié de son discours, car elleme parla dans les deux langues qui coulent comme du miel de seslèvres adorables ; elle me tint d’abord un discours dans lalangue des Grecs, que je ne pus comprendre, puis elle me haranguadans le parler des Latins avec une merveilleuse sagesse. Et je fussi content de son entretien, que je la veux épouser.
– C’est pour le moins, » dit messerBetto, « une nièce de l’empereur de Constantinople, ou safille naturelle… Comment la nommez-vous ?
– S’il faut, répondit messer Guido, luidonner un nom d’amour, comme tout poète en donne à l’aimée, je lanommerai Diotime, en mémoire de Diotime de Mégare, qui montra lechemin aux amants de la Vertu. Mais elle se nomme publiquement laPhilosophie, et c’est la plus excellente épouse que l’on puissetrouver. Je n’en veux point d’autre, et je jure les dieux que jelui serai fidèle jusqu’à la mort, qui met fin à laconnaissance. »
En entendant ce propos, messer Betto se frappale front.
« Par Bacchus, dit-il, je n’avais pasdeviné l’énigme ! Vous êtes, ami Guido, le plus subtil espritqui ait jamais brillé sous le lys rouge de Florence. Je vous louede prendre pour épouse une si haute dame. Il naîtra sûrement decette union une nombreuse lignée de canzones, de sonnets et deballades. Je vous promets de baptiser ces jolis enfants au son dema flûte, avec force dragées et devises galantes. Je me réjouisd’autant plus de ces noces spirituelles qu’elles ne vousempêcheront point, le temps venu, d’épouser, selon la chair,quelque honnête dame de la ville.
– Ne le croyez point, répondit messerGuido. Ceux-là qui célèbrent les noces de l’intelligence doiventlaisser le mariage au vulgaire profane, qui comprend les grandsseigneurs, les marchands et les artisans. Si vous aviez fréquentécomme moi ma Diotime, vous sauriez, ami Betto, qu’elle distinguedeux sortes d’hommes, les uns qui, féconds seulement par le corps,ne s’efforcent qu’à cette grossière immortalité que procure lagénération des enfants ; les autres, dont l’âme conçoit etengendre ce qu’il convient à l’âme de produire, c’est-à-dire leBeau et le Bien. Ma Diotime a voulu que je fusse de ceux-ci, et jen’imiterai point, contre son gré, les brutesprolifiques. »
Messer Betto Bruneleschi n’approuvait pointcette résolution. Il représenta à son ami qu’il fallait dans la viese faire divers états appropriés aux différents âges, qu’après letemps des plaisirs venait celui de l’ambition, et qu’il convenait,au déclin de la jeunesse, de contracter alliance dans une riche etnoble famille, par laquelle on eût accès aux grandes charges de laRépublique, telles que prieur des arts et de la liberté, capitainedu peuple ou gonfalonier de justice.
Mais, voyant que son ami accueillait cesconseils en retroussant la lèvre avec dégoût, comme à l’approched’une médecine amère, il n’en dit pas plus sur ce sujet, de peur dele fâcher et jugeant sage de s’en remettre au temps dont la forcechange les cœurs et vient à bout des plus fermes résolutions.
« Gentil Guido, fit-il gaiement, ta damete permet-elle du moins de prendre du plaisir avec de joliesfilles, et de te mêler à nos amusements ?
– Pour cela, répondit messer Guido, elle n’en apas plus de souci que des rencontres que ce petit chien, que tuvois dormant au pied de mon lit, peut faire dans la rue. Et, dansle fait, ce sont des choses indifférentes, à la condition de n’ydonner soi-même aucun prix. »
Messer Betto quitta la place, un peu piqué deces dédains. Il gardait à son ami la plus vive tendresse, mais ilne crut pas devoir le prier trop instamment aux fêtes et aux jeuxqu’il donna pendant tout l’hiver avec une merveilleuse libéralité.Cependant les gentilshommes de sa compagnie ressentaientimpatiemment l’injure que leur faisait le fils du seigneurCavalcante de’ Cavalcanti en refusant de frayer avec eux. Ilscommencèrent à le railler sur ses études et ses lectures, disantqu’à force de se nourrir ainsi de parchemin, comme les moines etles rats, il finirait par ressembler aux uns et aux autres, qu’onne lui verrait plus qu’un museau pointu et trois grands poils debarbe sous une capuce noire, et que madonna Gemma elle-mêmes’écrierait à ce spectacle : « Ô Vénus, mapatronne ! en quel état les livres ont mis mon beau saintGeorges ! Il n’est plus bon qu’à tenir, au lieu de lance, unroseau pour écrire. » Ils l’appelaient contemplateur desdemoiselles araignées et petit trousse-jupes de madame Philosophia.Encore ne se tenaient-ils pas à ces railleries légères. Ilsdonnaient à entendre qu il était trop savant pour rester bonchrétien, qu’il s’adonnait aux sciences magiques et conversait avecles démons.
« On ne se cache comme il fait,disaient-ils, que pour tenir assemblée avec les diables et lesdiablesses afin d’en obtenir de l’or au prix d’impudicitésdégoûtantes. »
Enfin ils l’accusaient de donner dans cettecabale d’Épicure qui avait naguère séduit un empereur à Naples etun pape dans Rome et qui menaçait de changer les peuples de lachrétienté en un troupeau de pourceaux indifférents à Dieu et àl’âme immortelle. « Il sera bien avancé, concluaient-ils,quand, à force d’étudier, il ne croira plus en laSainte-Trinité ! » Ce bruit qu’ils semaient était le plusredoutable et il pouvait en arriver malheur à messer Guido.
Messer Guido Cavalcanti savait bien qu’on leraillait dans les compagnies de l’attachement qu’il avait auxchoses éternelles. C’est pourquoi il fuyait les vivants etcherchait les morts.
En ce temps-là, l’église de San Giovanni étaitentourée de tombeaux romains. Messer Guido y venait bien souvent àl’Ave Maria et il y méditait encore dans le silence de lanuit. Il croyait, sur la foi des chroniques, que ce beau SanGiovanni avait été un temple païen avant d’être une églisechrétienne, et cette pensée plaisait à son âme amoureuse desmystères antiques. Il était surtout charmé par la vue de ces tombessur lesquelles le signe de la croix n’avait point été tracé, maisqui portaient des inscriptions latines et qu’ornaient des figuresd’hommes et de dieux. C’étaient de longues cuves de marbre blanc,et sur les parois de ces cuves on reconnaissait des banquets, deschasses, la mort d’Adonis, le combat des Lapithes et des Centaures,la chasteté d’Hippolyte, les Amazones. Messer Guido lisaitcurieusement les inscriptions et cherchait le sens de ces fables.Une des tombes l’occupait plus que toutes les autres, parce qu’il yvoyait deux Amours tenant chacun un flambeau, et il était curieuxde connaître la nature de ces deux Amours. Or, une nuit qu’il ysongeait plus obstinément que de coutume, une ombre s’élevaau-dessus du couvercle de ce tombeau, et c’était une ombrelumineuse ; on eût dit la lune qu’on voit ou qu’on croit voirdans un nuage. Elle prit peu à peu la forme d’une belle vierge etparla d’une voix plus douce que le chant des roseaux agités par levent :
« Moi, celle qui dort dans ce tombeau,dit-elle, j’ai nom Julia Laeta. Je perdis la lumière pendant lefestin de mes noces, à l’âge de seize ans, trois mois et neufjours. Depuis lors, suis-je ou ne suis-je pas ? Je ne sais.N’interroge point les morts, étranger, car ils ne voient rien, etune nuit épaisse les environne. On dit que ceux-là qui connurentles joies cruelles de Vénus errent dans une épaisse forêt demyrtes. Pour moi, qui mourus vierge, je dors un sommeil sans rêves.On a gravé deux Amours sur la pierre de mon sépulcre. L’un donneaux humains la lumière du jour ; l’autre la vient éteindre àjamais dans leurs tendres yeux. Ils ont même visage et sourienttous deux, parce que le naître et le mourir sont deux frèresjumeaux et que tout est joie aux dieux immortels. J’aidit. »
La voix se tut comme le murmure des feuillesquand cesse le vent. L’ombre claire s’effaça aux lueurs de l’aubequi blanchissait les collines ; les tombeaux de San Giovanniredevinrent muets et pâles dans l’air matinal. Et messer Guidosongea :
« La vérité que je pressentais m’estapparue. N’est-il pas écrit au livre dont se servent lesprêtres : “Les morts ne te loueront point, Seigneur” ?Les morts n’ont point de connaissance, et le divin Épicure fut saged’affranchir les vivants des vaines terreurs de la viefuture. »
Une troupe de cavaliers qui passait sur laplace rompit brusquement la paix de ses méditations. C’était messerBetto Bruneleschi et sa compagnie qui s’en allaient chasser lesgrues dans le ruisseau de Peretola.
« Hé ! dit l’un d’eux, qui avait nomBocca, voici messer Guido le philosophe, qui nous méprise pournotre honnêteté, notre gentillesse et notre joyeuse vie. Il a l’airtransi.
– Ce n’est pas sans raison, répliqua messerDore, qui passait pour facétieux. Sa dame la lune, que durant lanuit il baise tendrement, s’en est allée dormir derrière lescollines avec quelque berger. Il en est dévoré de jalousie. Voyezcomme il est jaune ! »
Ils poussèrent leurs chevaux devant les tombeset se tinrent en cercle autour de messer Guido.
« Ami Dore, reprit messer Bocca, madamela lune est trop ronde et claire pour un si noir galant. Si vousvoulez connaître ses dames, elles sont ici. Il va les trouver dansleur lit où il risque d’être piqué moins par les puces que par lesscorpions.
– Fi ! fi ! le vilainnécromant ! dit en se signant messer Giordano, voilà oùconduit le savoir ! On renie Dieu et l’on fornique dans lescimetières païens. »
Appuyé au mur de l’église, messer Guidolaissait dire les cavaliers. Quand il jugea qu’ils avaient vidé surlui toute la mousse de leurs cervelles légères :
« Seigneurs cavaliers, fit-il ensouriant, vous êtes chez vous. Je suis votre hôte et la courtoisiem’oblige à recevoir vos offenses sans y répondre. »
Ayant dit, il sauta par-dessus les tombes etse retira tranquillement. Ils se regardèrent l’un l’autre,stupéfaits. Puis, éclatant de rire, ils donnèrent de l’éperon àleurs chevaux. Pendant qu’ils galopaient sur le chemin de Peretola,messer Bocca dit à messer Betto :
« Vous ne douterez plus que ce Guido nesoit devenu fou. Il nous a dit que nous étions chez nous dans lecimetière. Et pour tenir un tel propos il faut être hors deraison.
– Il est vrai, répondit messer Betto, queje ne conçois pas ce qu’il a voulu nous faire entendre en parlantde la sorte. Mais il a coutume de s’exprimer obscurément, parsubtiles paraboles. Il nous a jeté là un os qu’il faudrait ouvrirpour en trouver la moelle.
– Pardieu ! s’écria messer Giordano,je donne à mon chien cet os et le païen qui l’a jeté. »
Ils atteignirent bientôt le ruisseau dePeretola, d’où l’on voit les grues s’élever en troupes à la pointedu jour. Pendant la chasse, qui fut abondante, messer BettoBruneleschi ne cessait de se remémorer les paroles de Guido. Et, àforce d’y songer, il en découvrit le sens. Il appela à grands crismesser Bocca :
« Messer Bocca, venez çà ! Je devineà présent ce que messer Guido nous voulait faire entendre. Il nousa dit que nous étions chez nous, dans un cimetière, parce que lesignorants sont semblables aux morts qui, selon la doctrineépicurienne, n’ont point de connaissance. »
Messer Bocca répondit, en haussant lesépaules, qu’il s’entendait à faire voler mieux que personne unsacre de Flandres, à jouer du couteau avec ses ennemis et àculbuter une fille, et que c’était là des connaissances suffisantespour sa condition.
Messer Guido Cavalcanti continua quelquesannées encore à étudier la science d’amour. Il renferma ses penséesdans des canzones, qu’il n’est pas permis à tous d’expliquer, et ilen fit un livre qui fut porté, ceint de lauriers, dans destriomphes. Puis, comme les âmes les plus pures ne sont point sansalliage de passions terrestres, comme la vie nous emporte les unset les autres dans son cours sinueux et troublé, il advint qu’autournant de la jeunesse, messer Guido fut séduit par les grandeursde la chair et par les puissances de ce monde. Il épousa, dans undessein ambitieux, la fille du seigneur Farinata degli Uberti,celui-là qui jadis avait rougi l’Arbia du sang des Florentins. Ilse jeta dans les querelles des citoyens avec l’ardente fierté deson âme. Et il prit pour dames Mme Mandetta etMme Giovanna qui représentaient l’une lesalbigeois, l’autre les gibelins. C’était le temps où messer DanteAlighieri était prieur des Arts et de la Liberté. La ville setrouva partagée en deux camps ennemis, celui des Blancs et celuides Noirs. Un jour que les principaux citoyens étaient réunis surla place des Frescobaldi, les Blancs d’un côté, les Noirs del’autre, pour assister aux obsèques d’une noble dame, les docteurset les chevaliers siégeaient, selon la coutume, sur des bancsélevés et devant eux les jeunes gens étaient assis par terre, surdes nattes de jonc. Un de ceux-là s’étant levé pour ajuster sonmanteau, ceux qui se trouvaient vis-à-vis de lui crurent qu’il lesmenaçait. Ils se levèrent à leur tour et mirent l’épée à la main.Tout le monde dégaina et les parents de la morte eurent grand-peineà séparer les combattants.
Depuis lors, Florence fut non plus une villejoyeuse du travail de ses artisans, mais une forêt pleine de loupsqui se dévoraient entre eux. Messer Guido prit part à ces fureurs.Il devint sombre, inquiet et farouche. Chaque jour, il échangeaitdes coups d’épée avec les Noirs dans ces rues de Florence où jadisil avait médité sur la nature de l’âme. Après avoir senti plusd’une fois sur sa chair le poignard des assassins, il fut exiléavec sa faction et confiné en la ville empestée de Sarzana. Sixmois, il y languit dans la fièvre et dans la haine. Et quand lesBlancs furent rappelés, il revint mourant dans sa ville.
En l’an 1300, le troisième jour aprèsl’Assomption de la bienheureuse Vierge Marie, il eut la force de setraîner jusqu’à son beau San Giovanni. Accablé de fatigue et dedouleur, il se coucha sur la tombe de Julia Laeta, qui lui avaitjadis révélé les mystères ignorés des profanes. C’était l’heure oùles cloches tintent dans l’air tout frémissant des adieux dusoleil. Messer Betto Bruneleschi, qui, revenant de sa maison deschamps, passait sur la place, vit, au milieu des tombeaux, deuxyeux de gerfaut allumés dans un visage décharné, et, reconnaissantl’ami de sa jeunesse, il fut saisi de surprise et de pitié.
Il s’approcha de lui, l’embrassa comme auxjours passés, et lui dit en soupirant :
« Mon Guido, mon Guido, quel feu t’a doncainsi consumé ? Tu brûlas ta vie dans la science d’abord, etpuis dans les affaires publiques. Je t’en prie, éteins un peul’ardeur de ton âme ; ami, ménageons-nous et, comme ditRiccardo, le forgeron, faisons feu qui dure. »
Mais Guido Cavalcanti se mit la main sur leslèvres.
« Chut ! fit-il, chut ! neparlez point, ami Betto. J’attends ma dame, celle par qui je vaisêtre consolé de tant de vaines amours qui dans ce monde m’ont trahiet que j’ai trahies. Il est également cruel et vain de penser etd’agir. Cela je le sais. Le mal n’est pas tant de vivre, car jevois que tu te portes bien, ami Betto, et que beaucoup d’autres seportent de même. Le mal n’est pas de vivre, mais de savoir qu’onvit. Le mal est de connaître et de vouloir. Heureusement qu’il estun remède à cela. Ne parlons plus : j’attends la dame enversqui je n’eus jamais de tort, car jamais je n’ai douté qu’elle nefût douce et fidèle, et j’ai connu par méditation combien le dormirsur son sein est paisible et sûr. On a conté bien des fables surson lit et ses demeures. Mais je n’ai point cru les mensonges designorants. Aussi vient-elle à moi comme l’amie à l’ami, le frontceint de fleurs et les lèvres riantes. »
Ayant dit, il se tut et tomba mort sur latombe antique. Son corps fut inhumé sans grands honneurs dans lecloître de Sainte-Marie-Nouvelle.
