L’Héroïne

Chapitre 23ROYALE PAROLE

Il est utile qu’on sache maintenant ce que devenaientprécisément les deux messagers de Rascasse : l’un adressé auPère Joseph et relatif à la duchesse de Chevreuse ; l’autre,envoyé au cardinal, pour lui faire savoir que le duc de Vendômes’était réfugié au château de Cheverny. Ces deux cavalierstrottaient vers Paris. Seulement, le premier avait pris parChartres et le second par Orléans.

Il advint que le premier (chargé de la lettre au Père Joseph)eut à traverser un petit bois. Une détonation retentit, une ballevint le frapper à la tête. Le pauvre garçon vida les étriers,s’abattit. Alors, apparurent trois ou quatre malandrins de route,l’escopette au poing. En un clin d’œil, le messager fut dépouilléet les malandrins disparurent, emmenant le cheval. C’est pourquoila dépêche de Rascasse ne parvint jamais au Père Joseph.

L’autre cavalier, donc, passa par Orléans. C’était un grandgaillard vieilli sous le harnais, déjà grisonnant, ne tenant à rienen ce pauvre monde. Comme c’était un vieux routier quel’enthousiasme n’étouffait guère, il ne fit pas de fortes étapes,et arriva à Paris le surlendemain du départ de Son Éminence et deSa Majesté. Là-dessus, il dut, après un repos de deux heures, seremettre en selle et courir après l’Éminence – et cette fois àfranc étrier.

 

On a vu que le cardinal de Richelieu, arrivé à Chartres, avaitdécidé Louis XIII à pousser tout de suite en avant sur Blois etNantes. Laissant donc sa petite armée continuer les étapesrégulières, le roi, escorté de ses mousquetaires gris et de sesmousquetaires noirs, avait pris le chemin de Blois.

Quand on fut près de cette ville, on dressa les tentes autourd’un hameau appelé La Madeleine. Ce hameau était à une lieue àpeine de Marchenoir !… D’un temps de galop, Rascasse eût purejoindre le cardinal !…

« Messager pour Son Éminence ! » cria unevoix.

Le cardinal lut la dépêche, la ligne tracée par Rascasse, et ilpâlit. Puis il manda deux ou trois de ses espions les plus habiles.Il écrivit une courte lettre qu’il remit à l’un d’eux, auquel ildonna des instructions spéciales. Les espions partirent. Bientôttout dormait dans le camp des mousquetaires.

Voici les quelques mots que contenait la lettre remise parRichelieu à l’un de ses espions :

Vous pouvez avoir toute confiance en l’homme qui vousremettra cette dépêche. Cet homme vous parlera en mon nom. Jeratifie ce qu’il pourra vous dire.

Cette lettre était signée d’une sorte de monogrammeincomplet : deux R dos à dos et unies par un trait d’union.Les espions, montés sur de bons chevaux, s’étaient envolés vers lechâteau de Cheverny. Au matin, vers neuf heures, deux d’entre euxreprirent la route du camp royal : ils savaient tout ce qu’ily avait à savoir sur Cheverny : Vendôme était là. LeGrand-Prieur aussi. Et M. de La Valette. Autour d’eux,une cinquantaine de seigneurs de la province étaient accourus.

Ces nouvelles étaient exactes. Au château de Cheverny. César deVendôme écoutait, notait, approuvait, promettait. Une fièvred’ambition le dévorait. Quant à son frère, le Grand-Prieur, s’ilécoutait avec autant d’attention, il parlait beaucoup moins etréfléchissait davantage. C’est à ce moment qu’un laquais vint leprévenir qu’un bourgeois de la ville de Vendôme avait uneimportante communication à lui faire.

Le Grand-Prieur fit entrer le bourgeois dans une petite salleécartée où il le rejoignit bientôt.

« Qu’avez-vous à me dire, demanda-t-il froidement.

– Monseigneur, dit l’homme, je ne suis pas un bourgeois deVendôme, je suis l’un des espions attachés au service de SonÉminence le cardinal de Richelieu. Vous pouvez me faire tuer,monseigneur ; mais, si je meurs, vous ne saurez pas les chosesintéressantes que j’ai à vous dire. »

Antoine de Bourbon hésita. Puis, tout à coup :

« Vous venez de la part du cardinal ? »

L’espion, alors, tira de son pourpoint la lettre quil’accréditait ; et, ployant le genou, la présenta auGrand-Prieur, qui la lut rapidement. Il était pâle. Une seconde, ilprêta l’oreille au murmure des voix qui parvenaient jusqu’àlui : les conjurés discutaient âprement sur la mort ducardinal !

« Parlez, dit Antoine de Bourbon. Qu’avez-vous à medire ?

– Rien que ceci, monseigneur : l’escorte royale estcampée au village de La Madeleine. Ce soir Son Éminence,accompagnée seulement de quatre gardes, s’avancera jusqu’àmi-chemin de Vendôme. Le cardinal sera à six heures en avant deSelommes. Je suis chargé de vous assurer qu’aucune entreprise nesera tentée contre vous, si vous venez. Son Éminence veut faire sapaix avec vous, monseigneur. Que dois-je répondre ?

– Le cardinal sera escorté de quatre gardes ?

– Oui, monseigneur.

– Eh bien, dites-lui que j’irai. Que j’iraiseul. »

Le Grand-Prieur était brave. Il tint donc parole, et, le soirvenu, monta seul à cheval pour courir au rendez-vous qu’il avaitaccepté. Le cardinal tint parole, lui aussi : il vint avecquatre gardes seulement.

Comme dix heures sonnaient à l’église de Selommes, le cardinals’avança sur la route de Vendôme. Derrière lui, à dix pas,marchaient quatre cavaliers. À deux cents pas de la dernière maisonde Selommes, Richelieu s’arrêta. Presque aussitôt, une ombre seprofila sur la route. C’était le Grand-Prieur Antoine de Bourbon.Il s’avança, s’arrêta à deux pas du cardinal, et dit :

« Me voici prêt à vous écouter, monsieur… »

Le cardinal répondit :

« Je suis heureux de vous voir, monsieur le grandamiral… »

Bourbon chancela. Le coup était rude. Car les coups de fortunesont quelquefois plus difficiles à supporter que les catastrophes.Grand amiral ! C’est-à-dire une charge qui valait douze centmille livres ! C’est-à-dire une puissance dans leroyaume ! Une minute, il demeura suffoqué. Si bien queRichelieu continua :

« Remettez-vous, et dites-moi si ce titre de grand amiralne sonne pas mieux que le titre de Grand-Prieur ?

– Monseigneur, ce titre n’est pas le mien.

– Il le sera dès que vous aurez vu Sa Majesté. Mais le roivous demandera soumission pleine et entière.

– Je suis prêt à la jurer, dit Antoine de Bourbon.

– Venez donc. »

Ce fut tout. L’achat d’Antoine de Bourbon fut consommé enquelques minutes. La promesse de l’amirauté l’écrasait. Ils semirent en route, chevauchant côte à côte. Il est à remarquer que leGrand-Prieur ne soupçonna pas une seconde qu’il pût aller à untraquenard.

On arriva au camp de La Madeleine. Richelieu entra dans la tenteroyale, tenant le Grand-Prieur par la main, et disant :

« Sire, voici l’un de vos meilleurs sujets, des plus noblespar la naissance et le cœur : il vient voir VotreMajesté. »

Antoine de Bourbon s’était incliné. Le roi le toisa un instantet dit :

« Parlez, monsieur, je vous écoute.

– Sire, dit le Grand-Prieur en homme sûr que toute cettescène allait se terminer par une embrassade générale, je supplieVotre Majesté de croire que ni mon frère ni moi n’avons jamais eudessein de l’offenser. Si quelques dissentiments se sont élevésentre M. le cardinal et nous, je prie Son Éminence de lesoublier, l’assurant qu’elle n’aura désormais en nous que de chaudspartisans de sa politique.

– En ce qui me concerne, dit Richelieu, tout est oublié,même le nom de Fleury. »

Le roi garda quelques instants le silence, puis demanda, d’unton glacial :

« Ainsi, c’est votre soumission que vous nousoffrez ?

– Oui, sire. Soumission franche et entière.

– À quelles conditions ? fit le roi.

– Ah ! sire, dit-il, ce n’est pas à moi de dicter desconditions ; monsieur le cardinal vous a dit :« Voici l’un de nos meilleurs sujets ! J’ajoute,moi : le plus dévoué…

– Oui, dit Louis XIII avec une terrible obstination, mais àcombien estimez-vous ce dévouement ? »

Le cardinal intervint :

« Sire, j’ai touché un mot à M. le Grand-Prieur de lahaute et noble récompense qui lui est destinée…

– Ah ! ah ! fit Louis XIII. En ce cas, tout estbien.

– Sire, je supplie Votre Majesté de croire que je suis toutà fait d’accord avec M. le cardinal.

– Bien, bien. Vous reprendrez donc, dès demain, votre placeen notre cour !

– Je m’y engage, sire.

– Oui, mais vous engagez-vous à dissiper ce rassemblementde hobereaux qui se tient au château de Cheverny ?

– Ces hobereaux, sire, ne demandent qu’à se faire tuer pourVotre Majesté et pour Son Éminence. Puisque le roi le veut, ilsregagneront leurs terres dès demain matin.

– Ah ! s’écria le roi avec satisfaction, voilà doncqui va bien. Je vous remercie de la bonne parole que vous allezrépandre parmi tous ces loyaux et fidèles gentilshommes. »

Le Grand-Prieur s’inclina profondément.

« À propos, monsieur, dit Louis XIII, et votrefrère ?

– Sire, dit Antoine de Bourbon, il va sans dire que lesengagements pris par moi sont ratifiés par le duc de Vendôme.

– J’entends bien. Mais comment ratifiés ? Votre frèreest le chef du vaste complot dirigé contre moi et le cardinal,depuis que Gaston est réconcilié avec nous. Vous ne venez qu’endeuxième lieu. Je veux entendre le chef du complot me promettre àmoi-même sa soumission.

– Sire, des paroles si dures après tant debienveillance…

– Eh, non ! fit le roi. Je vous parle sans fard :toutes vos promesses à vous, et toutes celles que M. lecardinal a pu vous faire en mon nom, je les tiens pour non avenuessi le duc de Vendôme ne vient pas en personne m’assurer de sonamitié, de sa fidélité, de son dévouement ;comprenez-vous ? »

« Oh ! oh ! gronda Antoine de Bourbon, je croisqu’on veut attirer mon frère dans un guet-apens. »« Sire, reprit-il en se redressant, je ne puis que vouspromettre l’adhésion de mon frère à tout ce que j’ai eu l’honneurde vous exposer. Quant à sa présence ici, pardonnez-moi, sire.César est défiant. Je ne puis vous promettre la venue de mon frèreque si Votre Majesté me donne assurance formelle pour lui.

– Eh bien, dit Louis XIII, allez, et ramenez-moi votrefrère. Je vous donne ma royale parole qu’il n’aura pas plus de malque vous-même. »

Antoine de Bourbon eut un soupir de joie profonde. Tout soupçondisparut de son esprit. Il partit en se demandant quelle magnifiqueprébende on allait donner à son frère.

Ce fut une étrange scène que celle qui se déroula le lendemainmatin au château de Cheverny. Dans la salle d’armes, unecinquantaine de seigneurs étaient rassemblés. César de Vendôme seleva pour parler, et il se fit un lourd silence.

« Messieurs, dit-il, je vous annonce que je voustrahis…

– Si c’est vrai, gronda une voix, vous ne sortirez pasd’ici vivant.

– Messieurs, c’est vrai ! dit César de Vendôme. On apromis à mon frère l’amirauté de France. Que ne me donnera-t-onpas, à moi ! Messieurs, je suis résolu à monter à cheval, àl’instant ; je me rendrai auprès de Sa Majesté, à qui je feraima soumission, et, en même temps, je lui apporterai l’hommage devotre dévouement à vous tous. »

Ce fut d’abord un sourd murmure. Puis un cri terrible :

« À mort !…

– Silence ! cria Vendôme. Messieurs, je vous remerciedu cri de mort que vous venez de lancer contre moi ; Car vousvenez de me prouver que je puis compter sur vous jusqu’au bout.Messieurs, il est vrai que mon frère a vu le roi cette nuit ;il est vrai que je vais me rendre, moi, auprès de Sa Majesté, queje ne quitterai plus jusqu’à Nantes. Tout cela est vrai, messieurs,car c’est maintenant l’heure des résolutions suprêmes. Messieurs,je vous donne rendez-vous à Nantes !

– À Nantes ! cria l’assemblée dans une clameurterrible.

– D’ici là, continua Vendôme, j’aurai inspiré au roi uneaffection et une confiance telles que le reste de l’exécutiondeviendra un jeu. Messieurs, vous saurez à Nantes quel jour ouplutôt quelle nuit vous pénétrerez dans le château où sera logé leroi sans aucun doute. Cette nuit-là, messieurs, c’est moi qui auraila garde du château de Nantes ! Messieurs, jurons de mourirensemble ou de triompher ensemble. »

Les épées sortirent des fourreaux. Les hommes saisirent leursépées par les lames et présentèrent les poignées dont beaucoupformaient croix.

« C’est bien ! dit Vendôme après le serment. Quechacun de vous, gagne Nantes par des voies différentes et à petitesjournées. Chacun de vous saura, en temps voulu, le lieu, l’heure etle mot d’ordre. Maintenant, dispersons-nous. »

Dix minutes plus tard, César de Vendôme et le Grand-Prieur, sansaucune escorte, galopaient botte à botte sur la route quiconduisait au camp royal. Il était environ midi lorsqu’ilsarrivèrent au village de La Madeleine. Quelques minutes après, ilsentraient au camp et se dirigeaient vers la tente de LouisXIII.

« Vos épées, messieurs ! » dit une voix calme etimpérieuse.

Les deux frères sursautèrent. Ils arrêtèrent leurs chevaux.

« C’est quelque erreur », bégaya le Grand-Prieur.

César le foudroya d’un regard. Il se contint pourtant.

« Qui êtes-vous, monsieur ? demanda-t-il.

– Le capitaine des mousquetaires de Sa Majesté Louis leTreizième, roi de France et de Navarre. Maintenant, messieurs,veuillez mettre pied à terre et me rendre vos épées… »

Vendôme jeta autour de lui des regards farouches et se vitentouré d’une soixantaine de mousquetaires.

« Monsieur, reprit-il, je ne pouvais pas vous reconnaître,vous qui arrêtez un gentilhomme venu ici sous la sauvegarde del’assurance formellement donnée par le roi. Comment pouvais-jesupposer que le roi a menti ?

– Monseigneur, le roi ne ment pas. Le roi a promis de voustraiter comme votre frère. Il vous arrête tous deux : il tientdonc parole. »

C’était l’affreuse vérité. Louis XIII, habile à ménager leséclats de sa vengeance, toujours sombre, toujours ruminant quelquetrait cruel, avait imaginé le misérable jeu de mots auquel leGrand-Prieur s’était laissé prendre.

Quelques heures plus tard, César de Vendôme et le Grand-Prieurétaient enfermés dans une salle basse du château d’Amboise.

Une heure après l’arrestation des fils d’Henri IV et deGabrielle d’Estrées, deux cavaliers partaient à toute bride pourParis. L’un était le capitaine des mousquetaires. L’autre étaitM. de Bertouville, le secrétaire intime de Son Éminence.Le premier portait la dépêche suivante à la reine Anned’Autriche :

Madame.

Je veux qu’au reçu des présentes, vous vous mettiez en routesans tarder, et que vous veniez me joindre au château de notreville de Nantes.

Louis, Roi.

Quant à Bertouville, il portait lui aussi une lettre pourMlle de Montpensier. En substance, le cardinallui annonçait que le mariage projeté avec Gaston d’Anjou devait secélébrer au plus tôt au château de Nantes, et qu’elle eût à serendre dans cette ville en faisant la plus grande diligencepossible.

Mlle de Montpensier s’empressa d’obéir àSon Éminence, et à l’heure dite, elle se trouva à Nantes.

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