Chapitre 4L’OUTIL DE SAINT LABRE
Nous laisserons pour un moment le maître en fait d’armes et nousreviendrons à la Bastille, où nous avons laissé frère Corignan.
Trencavel avait serré en toute conscience la gorge de l’espion.Mais Corignan était un de ces durs à cuire qu’il faut tuer deuxfois.
Du moment, donc, que Trencavel l’eut laissé pour mort sur lacouchette du cachot, frère Corignan demeura longtemps inerte, sansdonner signe de vie. Puis la respiration, après quelques timidesessais, se reprit à fonctionner. Corignan remua les bras, s’assitau bord du lit. Presque aussitôt, le souvenir lui revint. Il poussaun grognement de rage et se précipita vers la porte sur laquelleson poing osseux commença un vacarme assourdissant.
« C’est bon, c’est bon ! glapit une voix. On vat’ouvrir plus vite que tu ne penses ! »
Frère Corignan reconnut cette voix, frémit de terreur sanssavoir pourquoi, l’épouvante le faisait trembler, ethurla :
« Rascasse !… »
C’était bien Rascasse !… Le cardinal, ne voyant pas arriverle Père Joseph qui devait lui rendre compte de la mission deCorignan, avait dépêché l’avorton à la Bastille ; si Trencavelavait révélé où il avait caché la terrible lettre qu’il fallaitreconquérir, ordre de le pendre dès qu’on se serait assuré qu’ilavait dit la vérité. Si Trencavel n’avait rien voulu dire, ordre dele pendre séance tenante.
En entendant le prisonnier prononcer son propre nom, enreconnaissant lui-même la voix de Corignan, l’espion, d’un gesteimpérieux, renvoya les geôliers et gardes qui l’escortaient. Puisayant maîtrisé cette stupeur effarée qu’il avait d’abordéprouvée :
« Mon cher Corignan, dit-il de sa voix la plus doucereuse,est-ce bien vous que j’entends ?
– Moi-même, mon cher petit Rascasse, moi-même. Pour l’amourde Dieu, ouvrez-moi vite.
– Mais, fit Rascasse, c’est que la potence est toutedressée, mon frère !
– La potence ? Eh ! qu’ai-je à faire d’unepotence ?
– Puisque le prisonnier a fui, ah ! miséricorde, c’estvous, mon cher Corignan, vous que je vais faire pendre à l’instant,selon l’ordre de Son Éminence !… »
Les cheveux de Corignan se hérissèrent.
« Allons, dit Rascasse en ouvrant la porte, pendez-moi legaillard, et vite ! »
À l’instant même, Corignan fut saisi par les deux bras, relevé,entouré de gardes et poussé dehors, presque porté. Hébété, livide,il se laissa entraîner ; deux minutes plus tard il s’arrêtaitdans la cour du Puits, au pied de la potence.
Il n’y avait là que le gouverneur, quelques geôliers et unedouzaine de gardes.
« Mais je ne suis pas Trencavel, vociféra le capucin en sedébattant. Je suis Corignan, frère Corignan !
– Holà ! Un moment ! dit le gouverneur, alarmé.Que nous chante là ce drôle ?
– Frère Corignan ! Frère Corignan !Corignanus frater ! » hurla le moine en appelantle latin à son secours.
Qui croirait que frère Corignan fut sauvé par son latind’arrière-cuisine ? C’est pourtant à ce latin-là que legouverneur de la Bastille reconnut le capucin que sa manie et sonignorance avaient rendu célèbre dans l’entourage de Richelieu. Il yeut une brève explication, de laquelle il résulta que Trencavelavait bel et bien accompli la plus audacieuse des évasions. Alors,le gouverneur trembla pour sa place. Corignan s’écria qu’il sefaisait fort de le retrouver et de le ramener au pied même de cettepotence. Rascasse se précipita sur Corignan pour l’embrasser.
« Ah ! mon cher frère, je leur disais bien que vousn’étiez pas Trencavel. Ils ne voulaient pas me croire. Dieu soitloué !
– Laudatus dominum ! grogna le moine. Tiens,fieffé coquin, dominus vobiscum ! »
Et frère Corignan leva son genou, dont il se servait comme dupoing ; le genou atteignit rudement sous la mâchoire Rascasse,qui alla rouler à six pas en crachant deux dents.
Une fois hors de la Bastille, Corignan dévora l’espace. Ilatteignit le couvent, se pendit impétueusement à la cloche de laporte qui s’ouvrit, et, se ruant à l’intérieur :
« Où m’a-t-on mis ? » cria-t-il au frère portierébaubi.
Et, se remettant, ledit portier hurla cette réponse naturelle etfantastique :
« On vous a mis dans la chapelle !… »
Dès lors que frère Corignan sut que Trencavel était enfermé dansla chapelle, il demanda dix moines de bonne volonté pour s’emparerdu sacripant. Tous les capucins se précipitèrent. Le couvent toutentier envahit la chapelle au moment même où la cloche d’alarme,agitée par le Père Joseph, se mettait à sonner.
« Trencavel ! vociféra Corignan, qui marchait entête.
– Me voici ! Tiens ! mon confesseur !
– Mes frères ! tonitrua Corignan. Sus auPhilistin ! »
Trencavel, en un tournemain, se débarrassa du froc dont ils’était affublé, et, tirant sa rapière :
« Voici mon Pater ! qui veut entâter ? »
Il y eut un recul de l’armée assaillante. L’éclair de l’acier,fit tressaillir les premiers rangs. Mais, presque aussitôt, touss’élancèrent à l’assaut du chœur.
En quelques secondes, Trencavel fut acculé à un angle de lachapelle. Le sang coulait. Des hurlements, des plaintes semêlaient. Un coup d’escabeau lancé d’un geste frénétique brisal’épée de Trencavel. Un autre l’atteignit à l’épaule.
Désarmé, sanglant, déchiré en lambeaux, il jeta autour de lui lesuprême regard du vaincu…
Or, nous devons maintenant aviser le lecteur d’une certainehabitude qu’avait prise depuis longtemps François Le Clerc duTremblay, baron de Maffliers, prieur (sous le nom de Père Joseph)du couvent des capucins de la rue Saint-Honoré.
Deux fois par semaine, les mardis et vendredis, il y avait, dansla chapelle, confession générale et publique : la communautéentière était assemblée, chacun, à haute voix, confessait ses actesdélictueux ou ses pensées mauvaises. Le prieur prononçait lasentence, selon la gravité de la faute confessée : récitationde psaumes – le chapelet à égrener dix ou douze fois dans la nuit.– au pain sec et à l’eau pour deux ou quatre jours. Quelquefois,c’était l’in pace, sombre prison, évocatrice d’idéesfunèbres. Quelquefois, le prieur prononçait simplement :
« Penitentia !… » (pénitence).
Alors, le pauvre moine à qui s’appliquait cette condamnation sedépouillait aussitôt de son froc, mettait son torse à nu, sedirigeait vers un angle de la chapelle et saisissait un bizarreinstrument accroché sous la statue du bienheureux saint Labre, etque, pour cette raison, les capucins appelaient l’outil à saintLabre. Au moyen dudit instrument, le condamné se cinglaitlui-même les épaules, jusqu’à ce que le prieur levât la main.
L’outil à saint Labre, lecteur, c’était un vulgaire martinet. Etmême, il ne possédait qu’une douzaine de lanières de cuir.Seulement… chacune de ces lanières était munie à son extrémité,soit d’une petite boule de plomb, soit d’un clou ; celafaisait un terrible outil de torture ; le sang jaillissait dèsle premier coup s’il était bien appliqué…
C’était sous la statue de saint Labre que s’était réfugiéTrencavel !… C’est l’outil à saint Labre querencontra la main de Trencavel au moment où il s’accota à cetangle ! Il décrocha le martinet. À l’instant où se produisitl’effroyable poussée finale, à toute volée l’outil à saint Labresiffla, cingla, se tordit dans les airs, serpent à plusieurs têtesdont chacune était armée d’une terrible dent. Frère Corignan,atteint le premier en plein visage, à demi aveuglé, recula enrugissant de douleur, les deux mains à la figure, et allas’écrouler hors de la mêlée, fou de souffrance… Trencavel s’élançahors de son coin.
« Une sortie ! » s’écria-t-il d’une voixnarquoise.
Il faisait un tel tapage, ses cris étaient si assourdissants quel’armée des moines en fut ahurie, sans compter que les coupspleuvaient comme grêle, le martinet voltigeait, tourbillonnait,devenait une de ces bêtes d’apocalypse qui mordent, griffent ;les capucins, abasourdis, effarés, stupides d’effroi, sebousculèrent, se heurtèrent, s’effondrèrent, et le victorieux outilà saint Labre, fendant le flot des robes grises, se trouva aumilieu de la chapelle : Trencavel n’avait plus devant luiqu’une dizaine d’ennemis.
« Arrière ! dit Trencavel.
– Vade retro ! » firent les moines sansbroncher.
Trencavel entendit derrière lui l’armée des fuyards et deséclopés qui s’avançait du fond du chœur en bande serrée : lePère Joseph la conduisait !… Le maître en fait d’armes calculaqu’il avait à peu près trois secondes, et au moment où le PèreJoseph allait, par-derrière, lui mettre la main sur l’épaule, iltrouva la solution… Devant lui, à deux pas, il voyait un moine à lafigure énergique, à l’œil froid, la hache levée. Trencavel accrochaà sa ceinture le fameux martinet qui avait triomphé des Philistins.Il se ramassa, la face terrible, et se détendit…
Tout cela avait duré ce que dure une vision de rêve. L’instantd’après, il y eut une clameur :
« Le sous-prieur ! Notre sous-prieur estmort !… »
C’était le moine à la hache. Il n’était pas mort, mais peu s’enfallait : Trencavel avait bondi, avait empoigné le sous-prieurà bras-le-corps, et, se jetant sur la gauche hors du cercle, entredeux bancs, avait terrassé l’homme et lui arrachait la hache. Lescapucins virent ceci : le sous-prieur étendu sur les dalles,et Trencavel debout, l’arme levée.
Un effroyable silence s’abattit sur la chapelle. Trencavel jetasur le Père Joseph un regard de flamme.
« Monsieur, dit-il froidement, vie pour vie ! Si vousfaites un pas, je fends la tête à cet homme ! »
Un soupir terrible gonfla la poitrine du Père Joseph. Il fermales yeux et dit :
« Vous êtes libre !… »
Trencavel jeta sa hache, et, d’un pas tranquille, se dirigeavers la porte, passant désarmé à travers les rangs des moines quis’écartaient. À peine eut-il franchi la porte de la chapelle quefrère Corignan, revenu depuis un instant au sentiment des choses,s’élança.
« Frère Corignan, dit sévèrement le prieur, rendez-moicompte de votre mission ; puis vous vous rendrez à l’inpace pour y achever votre punition.
– Mon révérend, dit le capucin en s’inclinant avec unehumilité douteuse, avant le récit de la mission, avant les douceursde l’in pace, j’ai à accomplir une besogne qui sera trèsagréable à Son Éminence le cardinal et par conséquent à VotreRévérence. Je demande la permission de la nuit et peut-être desjours suivants pour suivre cet homme, savoir où il loge, et enfinm’en emparer.
– Allez ! dit le Père Joseph, dont l’œil froid pétillaun instant. Et tâchez cette fois de réussir ! »
Frère Corignan arriva au grand portail au moment même oùTrencavel se le faisait ouvrir par le portier terrorisé. Le maîtreen fait d’armes tourna à gauche dans la rue Saint-Honoré. Corignan,de loin, le suivait dans la nuit, pareil au loup en chasse au fonddes fourrés…
