Chapitre 7L’AUBERGE DE LA BELLE FERRONNIÈRE
La grande salle de l’auberge, vers midi, était pleine d’éclatsde rire, de bruyantes exclamations, de cliquetis de gobelets et debrocs. Ceci se passait huit jours après le duel de Trencavel avecAnnaïs de Lespars dans les jardins de la rue Courteau, c’est-à-direle jour même où devait se tenir en l’hôtel de Guise la mystérieuseréunion dont avait parlé Gaston d’Anjou.
Vers midi donc, un gentilhomme pénétra dans la salle, le manteauretroussé par la rapière, le feutre sur l’oreille, la lèvredédaigneuse, l’œil insolent. Il chercha du regard une place d’où ilpût bien voir la porte d’entrée, et, l’ayant trouvée, alla s’yasseoir en grommelant :
« Le diable soit, du cardinal qui me commet à lasurveillance de pareils maroufles. Je me demande ce qu’unSaint-Priac peut avoir de commun avec un Rascasse et unCorignan !… »
Un peu pâle encore de sa blessure, mais plus arrogant que jamaisdepuis qu’il était sûr de la faveur de Richelieu, le baron deSaint-Priac s’installa, et frappant du poing :
« Holà, la fille, ici ! »
La fille à qui s’adressait ce discours laissa tomber surSaint-Priac un regard froid, et, appelant une servante :« Madelon, dit-elle, voyez ce que veut boire Monsieur.
– Oui, mademoiselle Rose, fit la servante, quis’empressa.
– Palsambleu !… vociféra Saint-Priac, Monsieur veutboire une bouteille de vin d’Anjou. Mais il entend qu’elle lui soitversée par Rose, puisque Rose il y a ! »
La fille unique de la veuve Houdart, patronne de l’auberge,reprit d’une voix très calme :
« Madelon, du vin d’Anjou à Monsieur. Et puis, voyez ce queveulent ces mousquetaires, là-bas, et vite ! »
Quelqu’un entrait à ce moment. Ce quelqu’un, c’était le comte deMauluys. Derrière Mauluys, un petit homme ventru fit irruption dansla salle, se hissa sur un escabeau comme sur un observatoire, d’oùil domina la foule des buveurs. Tout de suite, il aperçutSaint-Priac, et, se laissant glisser du siège où il était juché, sefaufila vers le baron en murmurant :
« Bon ! Le damné Corignan n’est pas encore là. Je vaisprendre position dans l’esprit de ce faquin de Saint-Priac qu’il aplu à l’Éminence de nous donner pour chef de file… »
Et Rascasse, le chapeau à la main, s’approcha avec forcecourbettes de la table où tempêtait le baron de Saint-Priac.
Le comte de Mauluys, traversant la salle avec son aisancetranquille, arriva près de Rose qu’il salua d’un air de politesseexquise, comme s’il eût salué une noble dame. C’était la filled’une cabaretière – cabaretière elle-même. La réponse au salut dugentilhomme fut sobre et digne.
« Trencavel et Montariol sont-ils arrivés ? demandaMauluys à voix basse.
– Ils vous attendent dans le cabinet, monsieur lecomte.
– Merci, mademoiselle » fit Mauluys.
Il tourna le dos et se dirigea vers la petite salle. Roses’éloigna de son côté. Saint-Priac saisit Rascasse par le bras etdit :
« Sur ta vie, sache où va cet homme et ne le perds pas devue ! »
Rascasse connaissait l’auberge de la Belle Ferronnière en sescoins et recoins. Il savait que la salle où Mauluys venait depénétrer s’éclairait d’une petite fenêtre donnant sur une courétroite. Portant les yeux sur cette fenêtre, il vit qu’on avaitsoulevé le rideau de l’intérieur. Et, dans la pénombre, derrière lecomte, il distingua deux visages qu’il reconnut.
« Le damné Trencavel et son prévôt ! » murmuraRascasse.
Le rideau retomba. Alors, il rentra dans l’auberge et s’approchade Saint-Priac.
« Monsieur le baron, lui glissa-t-il à l’oreille, voustenez votre insulteur. Il se trouve en ce moment dans cettearrière-salle avec deux dangereux rebelles que nous sommes chargésde retrouver pour les faire pendre. Il y a complicité flagrante.Votre homme sera pendu lui aussi.
– Oh ! oh ! fit Saint-Priac. Et quels sont cesdeux rebelles ?
– L’un est un prévôt qui, dans la rue des Bons-Enfants, arossé les agents du lieutenant-criminel. Et l’autre… c’est celui àqui vous devez ce beau coup d’épée ! Celui qui s’emparait devotre nom pour pénétrer chez Son Éminence !
– Trencavel !… »
Saint-Priac se leva tout d’une pièce.
« Ne bouge pas d’ici. Toi et Corignan, vous restez ensurveillance. Si les rebelles sortent, suivez-les, et l’un de vousviendra me rendre compte ici de la maison où ils seront entrés…
– Moi et Corignan ? » demanda machinalementRascasse.
Mais déjà Saint-Priac s’était élancé au-dehors.
« Eh bien, et cette grillade ?
– Dans quelques minutes, mon révérend. En attendant, goûtezà cette friture. »
Rascasse, vivement, se retourna, et, à une table proche, aperçutCorignan qui était installé, le couteau au poing, une cruche devantlui. Lubin déposait sur la table une merveilleuse friture de menusgoujons. Corignan, la bouche fendue d’un immense sourire goguenard,fit signe à Rascasse de prendre place en face de lui.
« J’ai tout entendu, dit le moine. Nous devons surveillerla sortie de Trencavel, tandis que le sire de Saint-Priac vachercher du renfort. Fratres ad succurrendum. Cependant,attaquons cette friture. »
Après la friture vint une omelette aux petits lards qui faillitréconcilier Rascasse avec Corignan.
À ce moment, une porte, au fond, s’ouvrit : Mauluys,Trencavel et Montariol parurent.
« Alerte ! » dit Rascasse, qui se glissa sous latable, tandis que le capucin rabattait son capuchon.
Trencavel et son prévôt, accompagnés du comte de Mauluys,traversèrent la salle et gagnèrent la rue.
« En route ! » firent ensemble le moine etl’avorton.
Aussitôt, ils s’élancèrent au-dehors et virent Mauluys,Trencavel et Montariol remontant la rue Sainte-Avoye. En mêmetemps, par la rue de la Verrerie, ils aperçurent le baron deSaint-Priac qui accourait à la tête d’une vingtaine de gardes. Surles signaux des deux espions, Saint-Priac précipita sa marche, et,voyant au loin ses ennemis :
« Je les tiens ! rugit-il. En avant, vousautres ! »
Trencavel, Montariol, Mauluys continuaient leur chemin. Ilsallongeaient le pas, mais sans courir. De distance en distance,Montariol tournait la tête et disait :
« Ils sont à cinq cents pas… à trois cents… à deuxcents… »
Mauluys dirigeait la manœuvre :
« Ce Saint-Priac est décidément une laide bête. – Allongezun peu, Montariol. – Il est certain que c’est à vous seul qu’ils enveulent, Trencavel. – Voici : en arrivant à hauteur de la ruedes Quatre-Fils, vous tournerez à droite, et, en quelques bonds,vous gagnerez ma maison. – M. Montariol et moi, nousarrêterons bien deux minutes les estafiers du cardinal, en lesamusant… »
En prolongement de la rue des Quatre-Fils, on trouvait la ruedes Vieilles-Haudriettes, laquelle, à son tour, débouchait sur larue Sainte-Avoye, que longeaient à ce moment les trois poursuivis.Dans la rue des Quatre-Fils, en face les jardins de l’hôtel deGuise, s’élevait une maison d’un seul étage, élégante, mais assezdélabrée ; le logis datait de François 1er. C’étaitl’hôtel du comte de Mauluys.
C’est là que ce digne seigneur vivait son existence retirée. Unseul domestique, répondant au nom de Verdure, suffisait àl’entretien de la maison.
Les trois poursuivis n’étaient plus qu’à une vingtaine de pas dela rue des Vieilles-Haudriettes. Derrière eux, Saint-Priac et sabande arrivaient au pas de charge.
« Arrête ! Arrête ! » hurla Saint-Priac.
Ils ne se retournèrent pas. Ils touchaient presque l’encoignurede la rue.
Mauluys, sans un mot, tira sa rapière et dégaina, face àSaint-Priac.
« Au large ! Trencavel, au large ! ditMauluys.
– Allons donc, mon cher comte, est-ce que vous croyez quej’ai pris au sérieux votre plaisanterie de tout àl’heure ? »
À l’instant, les gardes furent sur eux.
« Au nom du roi, vos épées ! cria Saint-Priac.
– Monsieur de Saint-Priac, dit Mauluys, pourquoi, enchangeant de pays, avez-vous changé de métier ? En Anjou, vousarrêtiez sur les grands chemins : cela vous allait mieux qued’arrêter par les rues ! »
Les trois, bien alignés, se laissant une suffisante distancepour la manœuvre, tombèrent en garde. Les gardes s’avancèrent,Montariol commença un moulinet terrible. Mauluys était impassible.Trencavel essuyait le sol du bout du pied.
« Si je suis tué, disait Mauluys, imperturbable, et quevous en sortiez, Trencavel, allez chez moi, ouvrez le bahut de machambre à coucher et, dans le tiroir de gauche, vous trouverez lalettre…
– La lettre ? » fit Trencavel, étonné.
Mauluys n’eut pas le temps de répondre : les gardesfonçaient. Il y eut un choc retentissant.
« Battez et dégagez ! fit Trencavel en tuant sonhomme.
– Pour le maître ! Pour le prévôt ! Pourl’académie ! » hurla Montariol, enivré par le génie desbatailles.
Et, à chaque cri, à fond, il se fendit : trois hommes surle carreau.
Mauluys ne dit rien, mais son épée fut rouge tout de suite. Lesgardes, stupéfaits de la rébellion ouverte, effarés par larésistance furieuse, refluaient en désordre. Ils se regardèrent,tout pâles. Saint-Priac, livide de honte, trépignait. Il y eut unenouvelle ruée des gardes sur les trois, rangés à l’angle.
Au choc, Mauluys et Montariol furent repoussés à gauche, dans ladirection de la rue Saint-Martin, Trencavel fut rejeté sur ladroite, vers la rue des Quatre-Fils.
Saint-Priac n’hésita pas : Trencavel n’avait que l’épéepour le combattre, Mauluys était armé de l’effroyable secret. Ilfallait tuer Mauluys !… Ce fut sur la gauche que le baronentraîna le gros des assaillants. Trencavel fut poursuivi par unsergent et quatre gardes. Mais, avec ce groupe, marchaient Corignanet Rascasse.
D’un pas rapide et souple, l’épée rouge au poing, le maître enfait d’armes s’avançait, serré de près. Il fila par la rue desQuatre-Fils et, contournant les jardins de l’hôtel de Guise, il selançait dans la rue Vieille-du-Temple… À ce moment, une troupedéboucha par la rue Barbette… Rascasse et Corignan poussèrent ungrognement de triomphe… Trencavel était pris entre deuxbandes !
Trencavel vit venir à lui cette troupe qui entrait dans la rueVieille-du-Temple : c’étaient des Suisses – probablementquelque patrouille prévenue. Ainsi, devant lui, les Suisses, aunombre de huit. Derrière lui, les gardes, dirigés par Corignan etRascasse. À sa droite, il y avait le mur de clôture des jardins deGuise. À quelques pas, une porte basse faisait renfoncement dans cemur. Le maître en fait d’armes bondit jusqu’à cette porte et s’yadossa.
Les deux bandes assaillantes, Suisses et gardes, avaient faitleur jonction devant la porte. Le sergent aux gardes prit lecommandement de toute la troupe et disposa ses hommes. Tout compté,ils étaient quatorze. Trencavel était seul. Mais c’étaitTrencavel !
Dans le même instant, ils se jetèrent sur Trencavel. Alors, aumilieu des jurons forcenés, retentit un terrible cliquetis d’épéesentrechoquées. Il y eut un tourbillon furieux. On vit deux Suisseset un garde se retirer de la mêlée, tout sanglants. On vit, pendantquelques secondes tragiques, voltiger une rapière qui piquait,pointait, parait à droite, à gauche, répondait à dix rapières à lafois. Et, brusquement, on vit cette épée se briser. Trencavel étaitperdu. Une clameur de victoire éclata. Vingt bras se levèrent poursaisir le rebelle. Et Corignan, arrivant à la rescousse, fendaitrudement le flot des gardes et laissait tomber sa main sur l’épaulede Trencavel, en hurlant :
« Il est à moi ! À moi seul !… »
Dans ce moment, la porte à laquelle s’appuyait Trencavels’ouvrit brusquement. Le maître en fait d’armes, sous la pousséedes assaillants, fut rejeté dans l’intérieur des jardins. Corignan,dont la manœuvre soudaine avait un instant protégé Trencavel contreles gardes, Corignan fut entraîné avec lui.
Les gardes s’élancèrent pour franchir à leur tour cette porte…Et, brusquement, ils s’arrêtèrent, tout ébahis : la portevenait de leur être fermée au nez ! Et ils entendirent qu’àl’intérieur on poussait un fort verrou. Ils crièrent :« Démolissons la porte !… – Halte ! fit le sergent.Démolir une porte de l’hôtel de Guise ! Diable ! je neveux pas risquer ma tête ! » Laissant donc trois hommesen surveillance, le sergent fit le tour avec le reste de sa troupe,plus ou moins éclopée, gagna la rue du Chaume et s’en alla heurterau portail de l’hôtel pour demander la permission de fouiller lesjardins.
Nul ne lui répondit. L’hôtel de Guise était désert !… Lasurveillance dura jusqu’au soir. À la nuit tombante, on supposaavec juste raison que depuis longtemps Trencavel et ses complicesavaient dû franchir le mur sur un point quelconque des vastesjardins et se mettre en lieu sûr.
Ses complices !… c’étaient, d’après le sergent, d’abordl’inconnu qui avait ouvert la porte, et, ensuite, ce moine quiavait empêché ses gens d’empoigner au bon moment le rebelle.Corignan et Rascasse complices de Trencavel !…
Rascasse ? Parbleu ! Rascasse, enflammé par lajalousie, s’était précipité sur l’un des nombreux spectateurs qui,de loin, regardaient la scène ; il l’avait poussé contre lemur en lui disant : « Au nom du roi, mon ami, au nom ducardinal ! » – Le bourgeois, ahuri, s’était laissé faireet avait servi de vivante échelle à l’espion qui escalada le mur,se laissa retomber de l’autre côté, bondit jusqu’à la porte et tirale verrou… En voyant Trencavel débouler dans le jardin, l’avortongrogna :
« Frocard du diable, viens me le prendremaintenant ! »
Il se hâta de refermer la porte, se retourna et poussa un cri defureur : Corignan était là !…
*
* *
Il est nécessaire que nous disions ici ce que devenaient Mauluyset Montariol. On a vu qu’au moment où ils furent séparés deTrencavel, le comte et le prévôt furent rejetés dans la directionde la rue Saint-Martin par le gros de la bande que commandaitSaint-Priac.
L’assaut fut effrayant. L’horreur passa sur ce groupe échevelé,hérissé d’acier, d’où jaillissaient des éclairs et dont quelquesjurons brefs ne faisaient qu’accentuer le silence. En quelquesinstants, Montariol et Mauluys furent couverts de sang. Ilsallaient succomber. Montariol ne s’en apercevait pas : ilvoulait tuer. Mauluys le saisit par un bras et l’entraîna.
« Non ! rugit le prévôt :
– Pour le rejoindre ! » dit Mauluys.
Tous deux d’un bond, se mirent hors la bagarre.
« Ils fuient ! Ils fuient ! hurlèrent lesgardes.
– En avant ! » vociféra Saint-Priac.
Toute la bande s’élança. Les deux poursuivis contournèrentl’îlot de maisons dont faisait partie l’hôtel de Lespars etretombèrent dans la rue Courteau et de là dans la rue Sainte-Avoye.Lorsqu’ils furent arrivés à leur point de départ, c’est-à-dire àl’angle de la rue des Vieilles-Haudriettes, la troupe deSaint-Priac était loin derrière eux – mais ils ne retrouvèrent plusTrencavel !…
Ils se dirigèrent droit sur la rue des Quatre-Fils. En passantdevant son hôtel, Mauluys saisit Montariol par le bras et vivementl’entraîna à l’intérieur. Le prévôt se laissa tomber sur unfauteuil, la tête dans les deux mains. Mauluys ouvrit un bahut et,du tiroir de gauche, sortit une large lettre scellée d’un cachetrouge… La lettre !… La lettre qu’il avait signalée àTrencavel !… Quelle lettre ?… Il murmura :
« Je donnerais cinq ans de ma vie pour savoir ce qui estécrit là. »
Il médita longtemps. Une heure peut-être. Il se retourna tout àcoup comme s’il eût pris une résolution. Et ce qu’il venait dedécider, il voulait sans doute le communiquer à Montariol – luidemander son avis, peut-être. Il ne vit plus le prévôt… Montarioln’était plus là.
Le comte de Mauluys déposa la lettre et se mit à se promenerlentement dans la chambre.
« Vous feriez mieux de l’ouvrir », dit une voixaigre.
Le comte se retourna et, dans l’encadrement d’une porte donnantsur l’antichambre, vit un homme d’une cinquantaine d’années, seccomme un sarment.
« Monsieur Verdure, dit le comte, je vous prie de remarquerque je ne vous donne jamais de conseils et que je ne vous importunejamais de ma présence dans votre chambre. »
Verdure se retira. Mais revenant tout à coup :
« C’est égal, un jour ou l’autre, vous ouvrirez la lettre.Ouvrez-la donc tout de suite ! »
Et, sans attendre la réponse, Verdure disparut. Le comte repritsa promenade. Mais, à chaque demi-tour, la tache sanglante ducachet rouge lui jetait un appel.
« Comment est-elle là ? songeait Mauluys. Comment etpourquoi l’ai-je prise ? Lorsque nous eûmes délivré le moine,lorsque je me penchai sur lui pour voir s’il était mort, ma main,du premier coup, la rencontra. Je la pris et la mis dans monpourpoint. Et la voici. Pourquoi l’ai-je prise ? À quelmouvement ai-je obéi ? Que penserait-elle de moi, oui, quepenserait-elle, si elle savait que j’ai pris une lettre ? Etque pensé-je de moi-même ?… »
Elle ! Il y avait donc une femme dont l’opinionintéressait Mauluys, lui qui ne s’inquiétait du sentiment de quique ce fût au monde en ce qui regardait sa pensée ou sonacte ?
Mauluys se rapprocha du bahut, reprit la lettre et contempla lecachet.
« Armoiries de Richelieu, murmura-t-il. Voici maintenant laquestion : cette lettre que j’ai volée contient-elle un secretqui vaille la vie d’un homme ? – Est-il bien certain queRichelieu, en échange, me rendrait Trencavel ? – Pour lesavoir, il faut que je lise une lettre qui n’est pas à moi,c’est-à-dire que je vole la pensée d’un autre. »
Tel était le débat qui s’agitait. Débat terrible – pour unesprit tel que celui de Mauluys.
Il était environ dix heures du soir. Mauluys était immobile aumilieu de sa chambre. La nuit était noire. Tout à coup, il se levadu fauteuil où il était assis et alluma un flambeau. Sans hâte, ilretourna au bahut et saisit la lettre. Il allait l’ouvrir ! Àce moment, un bruit de pas rapides ! La porte s’ouvrit.Montariol parut, les yeux fulgurants de joie.
« Trencavel n’a pas été tué !
– Ah ! ah ! » fit tranquillement lecomte.
Et il remit la lettre intacte dans le tiroir.
« Il n’est même pas arrêté.
– Je m’en doutais », dit Mauluys.
Et il referma le bahut.
