Chapitre 7
La nouveauté du voyage et le bonheur d’être avec Williamproduisirent rapidement leur effet sur les idées de Fanny quand ilseurent quitté Mansfield Park. Et lorsque la première étape futparcourue et qu’ils durent quitter le coupé de Sir Thomas, elleétait capable de prendre congé du vieux cocher et le renvoya avecd’aimables et gais messages.
Il n’y eut pas de fin à la joyeuse conversation du frère et dela sœur, tout amusait William et dans les intervalles de leursentretiens sérieux il était plein de fantaisie et de joiefolle.
Tous leurs entretiens roulaient sur les qualités duThrush, sur les occupations futures de Fanny ; unprojet de manœuvre à bord d’une unité supérieure (en supposant ledépart du premier lieutenant — et William n’était pas très tendrepour le premier lieutenant) lui faisait franchir l’échelon suivantle plus vite possible ; spéculation sur la part de prise quiserait généreusement distribuée à la maison, avec la seulecondition de rendre suffisamment confortable le petit cottage danslequel lui et Fanny passeraient ensemble toute leur vie. Lespréoccupations immédiates de Fanny en ce qu’elles concernaient MlleCrawford, ne furent pas effleurées dans leur conversation. Williamsavait ce qui s’était passé, et, de tout son cœur, regrettait, queles sentiments de sa sœur fussent si froids envers un homme qu’ilconsidérait comme le premier des hommes de caractère ; mais ilétait d’âge à être tout amour, et par cela même, incapable deblâmer ; et connaissant son vœu à ce sujet, il ne voulait pasl’affliger par la plus petite allusion. Elle avait raison desupposer que M. Crawford ne l’avait pas encore oubliée. Elle avaitfréquemment reçu des nouvelles de sa sœur, durant les troissemaines écoulées depuis leur séjour à Mansfield et dans chaquelettre elle avait trouvé quelques lignes de lui-même, aussichaleureuses et décidées que ses discours.
Fanny trouvait cette correspondance aussi déplaisante qu’ellel’avait craint. Le style des lettres de Mlle Crawford, gai etaffectueux, la désespérait, indépendamment de ce qu’elle étaitforcée de lire de la plume du frère, car Edmond n’avait de cessequ’elle lui eût lu l’essentiel de la lettre, et alors elle avait àécouter ses cris d’admiration pour son style et la chaleur de sonaffection. Il y avait, en fait, tant de messages, tant d’allusionsou de souvenirs, se rattachant à Mansfield dans chaque lettre, queFanny pouvait à peine les supporter. Se trouver elle-même entraînéedans pareille aventure, contrainte à une correspondance qui luiapportait les éloges de l’homme qu’elle n’aimait pas, etl’obligeant à favoriser la passion de l’homme qu’elle aimait, étaitactuellement mortifiant. En ceci, pourtant, son déplacement actuell’avantageait. Ne restant plus sous le même toit qu’Edmond, elleespérait que Mlle Crawford n’aurait plus de motif d’écrire, et qu’àPortsmouth leur correspondance se réduirait à rien.
Avec de telles pensées, parmi cent autres, Fanny poursuivait sonvoyage, tranquille et joyeuse, et aussi rapidement qu’on pouvaitl’espérer, en ce mauvais mois de février. Ils arrivèrent à Oxford,mais ne jetèrent qu’un coup d’œil rapide au Collège d’Edmond, quandils passèrent devant, et ne s’arrêtèrent qu’en atteignant Newbury,où un repas copieux, réunissant le dîner et le souper, termina lesagréments et les fatigues du jour.
Le matin suivant, ils repartirent à la première heure ; etsans incidents, ni délais, avancèrent régulièrement pour être auxenvirons de Portsmouth alors qu’il faisait encore jour ; cequi permit à Fanny de regarder autour d’elle et de s’étonner à lavue des nouvelles constructions.
Ils passèrent le Dawbridge et entrèrent en ville ; lalumière commençait à décliner, lorsque guidés par la voix puissantede William, ils tournèrent dans une rue étroite, venant de Highstreet, et s’arrêtèrent devant la porte d’une petite maisonmaintenant habitée par M. Price.
Fanny était tout agitée et vibrante — tout espoir etappréhension. Au moment où ils s’arrêtèrent, une servante malpropreles attendant en souriant sur le seuil s’avança et, plus disposée àraconter les nouvelles qu’à les aider le moins du monde, commençaimmédiatement par : « Le Thrush est sorti duport, s’il vous plaît, Monsieur, et l’un des officiers est venu icipour… » Elle fut interrompue par un gamin élancé de onze ans,qui bondissant hors de la maison, repoussa la servante de côté, ettandis que William ouvrait la portière, cria :
— Vous arrivez juste à temps. Nous vous guettons depuis unedemi-heure. Le Thrush est sorti du port ce matin. Je l’aivu. C’était un beau spectacle. Ils pensent qu’il recevra ses ordresdans un jour ou deux. M. Campbell était ici à quatre heures et vousa demandé ; il avait obtenu un des canots du Thrushet il est parti à six heures ; il espérait que vous seriez icià temps pour l’accompagner.
Un regard ou deux à Fanny, que William aidait à descendre devoiture, fut toute l’attention que lui accorda ce frère retrouvé.Il ne s’opposa, toutefois, pas à ce qu’elle l’embrassât, bienqu’encore tout occupé à donner des détails les plus particulierssur la sortie du port du Thrush. Il portait à celui-ci unintérêt marqué comme s’il allait commencer sa carrière de marin, àson bord, à l’instant même. L’instant suivant, Fanny se trouvaitdans l’étroit corridor de la maison et dans les bras de sa mère.Celle-ci la reçut avec toutes les marques d’une vraie tendresse etlui offrit un visage d’autant plus aimable que Fanny y retrouvaitles traits de sa tante Bertram. Et voici ses deux sœurs, Suzanne,une jolie fille de quatorze ans bien plantée, et Betsy, la plusjeune de la famille, d’environ cinq ans ; toutes deux semontrèrent heureuses de la voir sans se livrer toutefois à desdémonstrations excessives. Mais Fanny ne demandait pas qu’on fîtdes manières ; du moment qu’on l’aimait elle se trouvaitsatisfaite.
Elle fut, alors, introduite dans un salon si petit, que sapremière idée fut que ce n’était qu’une antichambre et elles’arrêta un moment, s’attendant à être invitée à aller plus avant.Mais quand elle vit qu’il n’y avait pas d’autre porte et que lapièce présentait tous les signes d’une occupation récente, ellereprit ses sens et se rabroua elle-même.
Sa mère, toutefois, ne pouvait pas rester assez longtemps poursuspecter quoi que ce fût. Elle était allée de nouveau vers laporte d’entrée pour accueillir William.
— Oh, mon cher William, comme je suis contente de vousvoir ! Mais dites, avez-vous entendu la nouvelle au sujet duThrush ? Il a déjà quitté le port, trois jours avantque nous nous y attendions ; et je ne sais pas ce que je vaisfaire pour les effets de Sam, ils ne seront jamais prêts àtemps ; parce que le bateau pourrait avoir des ordres,peut-être déjà pour demain. Cela me prend à l’improviste. Etmaintenant vous devez aussi vous rendre à Spithead. Campbell a étéici, il était bien ennuyé pour vous ; et maintenantqu’allez-vous faire ? Je comptais passer une si agréablesoirée avec vous et voilà que je me sens débordée.
Son fils lui répondit gaiement, disant que tout était pour lemieux, passant légèrement sur l’ennui de devoir partir si vite etsi précipitamment.
— Sûrement, j’aurais préféré qu’il reste au port, j’eusse pupasser quelques heures agréablement avec vous ; mais comme ily a une embarcation à terre, il vaut mieux que je m’en aille toutde suite ; il n’y a rien d’autre à faire. De quel côté leThrush est-il à l’ancre à Spithead ? Près duCanopus ? Mais peu importe — voilà Fanny au parloir etqu’avons-nous à rester dans le vestibule ? Venez, mère, vousavez à peine regardé votre propre et chère Fanny.
Tous deux entrèrent et Mme Price, ayant gentiment embrassé denouveau sa fille, et fait quelques remarques sur sa taille,commença avec une sollicitude toute naturelle à s’intéresser àleurs fatigues et aux besoins des voyageurs.
— Pauvres chéris ! Comme vous devez être fatigués tous lesdeux ! Et maintenant, que désirez-vous ? Je commençais àcroire que vous ne viendrez plus. Betsy et moi vous avons attendutoute une demi-heure. Et quand avez-vous eu quelque chose àmanger ? Et que voudriez-vous maintenant ? Peut-êtreaimeriez-vous avoir un peu de viande, ou seulement du thé aprèsvotre voyage… ou sinon je vous aurais préparé quelque chose. Etmaintenant je crains que Campbell n’arrive ici avant qu’on ait eule temps de préparer une tranche de viande et nous n’avons pas deboucher dans le voisinage. C’est très ennuyeux de n’avoir pas deboucher dans la rue. Nous étions mieux lotis dans notre dernièremaison. Peut-être seriez-vous contents d’avoir du thé, aussitôtqu’il pourra être prêt ?
Tous deux déclarèrent qu’ils préféreraient le thé à toute autrechose.
— Alors, Betsy, ma chère, cours à la cuisine et vois si Rebeccaa mis l’eau à bouillir ; et dis-lui d’apporter tout pour lethé aussitôt que possible. Je voudrais que la sonnette soitréparée, mais Betsy est une très habile petite messagère.
Betsy s’en fut avec célérité, fière de montrer ses capacités àsa nouvelle sœur, si élégante.
— Doux ciel ! continua sa mère préoccupée, quel mauvais feunous avons, et j’oserais dire que vous êtes tous deux transis defroid. Approchez votre chaise, mes chéris. Je ne sais pas oùRebecca a eu la tête. Je suis sûre de lui avoir dit d’apporter ducharbon, il y a une demi-heure déjà. Suzanne, vous auriez dûprendre soin du feu.
— J’étais en haut, maman, occupée à déménager mes effets, ditSuzanne sur la défensive et d’un ton décidé qui surprit Fanny. Voussavez, vous venez justement de décider que ma sœur Fanny et moioccuperions l’autre chambre ; et je ne suis pas parvenue à mefaire aider tant soit peu par Rebecca.
De nouvelles discussions furent prévenues par diversremue-ménage ; d’abord le cocher vint réclamer son dû — alorsil y eut une dispute entre Sam et Rebecca sur sa façon de monter lecoffre de sa sœur, que Sam voulait manipuler à son gré ; etfinalement M. Price lui-même fit son entrée, précédé de sa voixsonore, et avec une espèce de juron, il repoussa du pied la valisede son fils et le carton de sa fille, dans le vestibule, et réclamaune bougie ; aucune bougie ne fut cependant apportée et ilentra dans la pièce.
Fanny, avec des sentiments plutôt incertains, s’était levée pourlui serrer la main, mais elle se laissa choir de nouveau, ne sevoyant même pas remarquée dans la pénombre. Avec une poignéeamicale, il serra la main de son fils et d’un ton vif il commençaaussitôt :
— Ha ! la bienvenue, mon fils ! Heureux de vous voir.Avez-vous entendu la nouvelle ? Le Thrush a quitté leport ce matin. La nouvelle est prompte, voyez-vous. Par Dieu, vousêtes là, tout juste à temps. Le docteur est venu ici s’informer devous : il a une des embarcations et doit partir pour Spitheadà six heures, ainsi vous feriez mieux de l’accompagner. J’ai étéchez Turner, pour votre pension ; tout est en voied’arrangement. Je ne m’étonnerais pas que vous receviez vos ordresdemain ; mais vous ne pouvez pas naviguer, avec ce vent, sivotre direction est vers l’ouest, et le capitaine Walsh pense quevotre course est certainement vers l’ouest, avecl’Éléphant. Par D…, je souhaite que cela soit. Mais levieux Scholey disait, à l’instant même, qu’il croyait que vousseriez d’abord envoyé sur le Texel. Bien, bien, noussommes prêts quoi qu’il arrive. Mais, par D…, vous avez manqué unebelle scène en n’étant pas ici ce matin pour voir sortir leThrush du port. Je n’aurais pas voulu la manquer pourmille livres. Le vieux Scholey accourut à l’heure du déjeuner pourdire que le bâtiment avait quitté ses amarres et qu’il sortait. Jeme levai d’un bond et ne fis que deux pas jusqu’à la plate-forme.Si jamais il y eut une beauté flottante, c’en était une ; etle voilà à l’ancre à Spithead et tout le monde en Angleterre leprendrait pour un vingt-huit. J’étais sur la plate-forme cetteaprès-midi pour le regarder. Il est bord à bord avecl’Eudymion, entre ce dernier et le Cléopâtre,précisément à l’est du ponton.
— Ha ! s’écria William, c’est là que je l’aurais menémoi-même, c’est le meilleur mouillage à Spithead. Mais voici masœur, Monsieur, ici est Fanny, dit-il en se tournant et la menanten avant ; il fait si obscur que vous ne la voyez pas.
Et reconnaissant qu’il l’avait entièrement oubliée, M. Pricereçut sa fille ; et l’ayant étreinte cordialement et observéqu’elle était devenue une femme et qu’elle voudrait avoir bientôtun époux, sembla bien enclin à vouloir l’oublier de nouveau.
Fanny retomba sur son siège, avec des sentiments douloureusementblessés par son langage et son odeur d’alcool ; et il continuaà ne parler qu’avec son fils et seulement à propos duThrush, quoique William, tout intéressé qu’il était par cesujet, eût à diverses reprises essayé de faire penser son père àFanny, à sa longue absence et à son long voyage.
Et tandis qu’ils restèrent assis encore quelque temps, on finitpar apporter une bougie ; mais comme il n’y avait même pasencore de thé à voir, ni, d’après les rapports de Betsy dans lacuisine, beaucoup d’espoir d’en avoir avant un laps de tempsconsidérable, William se décida à aller changer de costume et àfaire les préparatifs nécessaires pour se rendre directement àbord, de façon à pouvoir prendre le thé après, à son aise.
Comme il quittait la chambre, deux garçons à la figure rose,loqueteux et sales, âgés de huit à neuf ans, y firent irruption,fraîchement relâchés de l’école et venant, pleins d’ardeur, pourvoir leur sœur et dire que le Thrush avait quitté leport ; Tom et Charles : Charles était né depuis le départde Fanny, mais elle avait souvent aidé à soigner Tom et ellesentait un plaisir particulier à le revoir. Tous deux furentembrassés très tendrement, mais elle désira garder Tom près d’elle,pour tâcher de reconnaître les traits du bébé qu’elle avait aimé età qui elle avait parlé de la préférence enfantine qu’il éprouvaitpour elle. Tom, cependant, n’avait aucune disposition d’esprit pourun pareil traitement : il ne venait pas à la maison pourrester debout et s’entendre parler, mais pour courir et faire dubruit ; et les deux garçons eurent vite fait de s’arracher àelle, et claquèrent la porte du parloir si fort que ses tempes luifirent mal.
Elle avait vu maintenant tous ceux qui étaient à lamaison ; il ne restait plus que deux frères, entre elle etSuzanne, dont l’un était employé de l’État, à Londres, et l’autreenseigne de vaisseau sur un navire faisant le commerce avec lesIndes. Mais quoiqu’elle eût vu tous les membres de la famille, ellen’avait pas encore entendu tout le bruit qu’ils pouvaient faire. Unnouveau quart d’heure lui en fit connaître pas mal de plus. Williamappela bientôt sa mère et Rebecca du palier du second étage.
Il était embarrassé parce qu’il ne retrouvait pas une chosequ’il avait laissée là. Une clef avait été déplacée, Betsy accuséed’avoir touché à son nouvel uniforme et quelque simple maisessentielle retouche qu’on avait promis de faire au gilet de sonuniforme avait été complètement oubliée.
Mme Price, Rebecca et Betsy, toutes montèrent pour se défendre,toutes parlèrent en même temps, mais Rebecca plus fort que lesautres, et il fallut tout faire cependant aussi bien que possible,et en grande hâte, William essayant en vain de faire descendreBetsy ou de l’empêcher d’être importune où elle l’était ; etle tout, comme presque chaque porte dans la maison était ouverte,pouvait être entendu clairement dans le parloir, sauf quand, parintervalles, le grand tumulte de Sam, Tom et Charles se donnantmutuellement la chasse dans l’escalier, se culbutant et criant,étouffait tous les autres bruits.
Fanny était presque étourdie. L’exiguïté de la maison, le peud’épaisseur des murs rendait chaque bruit si proche d’elle,qu’ajoutés à la fatigue du voyage et à toute sa récente agitation,elle savait difficilement les supporter. Dans la pièce même ilfaisait assez tranquille, car Suzanne ayant disparu avec lesautres, il ne resta bientôt plus que son père et elle ; et luitirant de sa poche un journal, emprunt coutumier fait à un voisin,s’appliquait à l’étudier, sans sembler même se souvenir del’existence de sa fille.
La bougie solitaire était tenue entre le papier et lui sans lemoindre souci pour son éventuelle commodité à elle ; mais ellen’avait rien à faire et était contente d’avoir un écran entre lalumière et sa tête endolorie, tandis qu’elle était plongée dans unecontemplation déconcertante, interrompue et affligeante.
Elle était à la maison. Mais hélas ! ce n’était pas unemaison telle, ni une réception telle qu’elle n’espérait. Elle seréprimanda elle-même ; elle était déraisonnable. Quel droitavait-elle aux égards de sa famille ?
Elle ne pouvait pas en avoir après avoir été si longtemps perduede vue ! Les préoccupations pour William devaient être lesplus chères — elles l’avaient toujours été — et il y avaitabsolument droit. Quand même, avoir pu dire si peu d’elle et avoirété si peu interrogée sur elle-même, qu’on ne se fût même pasintéressé à elle après Mansfield ! Cela lui fit de la peined’avoir oublié Mansfield ; les amis qui avaient tant fait, leschers, chers amis ! Mais ici un sujet dominait tous lesautres. Peut-être cela devait-il être ainsi. La destination duThrush devait être d’un intérêt prédominant pour lemoment. Un jour ou deux ferait voir la différence. Elle seule étaità blâmer. Encore qu’elle crût qu’à Mansfield ce n’eût pas étéainsi. Non, dans la maison de son oncle il y aurait eu unedistinction de temps et de saisons, un ordre de choses, desconvenances, des égards envers chacun et qui faisaient défautici.
La seule interruption que de pareilles pensées reçurent pendantune demi-heure fut provoquée par un éclat subit de son père et pasdu tout calculé pour les apaiser. À un vacarme impossible de coupset de cris dans le vestibule, il s’écria :
— Le diable emporte ces jeunes chiens ! Comme ilscrient ! Et la voix de Sam plus fort que toutes lesautres ! Ce garçon a des dispositions pour devenir maîtred’équipage. Holà ! toi, Sam, arrête ton maudit sifflet, ou jevais t’attraper !
Cette menace eut si peu d’effet que bien que les trois garçonsfissent irruption ensemble dans la pièce, Fanny ne put y voird’autre preuve que celle de leur épuisement, ce que leurs facesbrûlantes et leur respiration haletante semblaient confirmer,d’autant plus qu’ils continuaient à se donner des coups de pied ouà avoir des éclats de voix soudains sous les yeux mêmes de leurpère.
Quand la porte s’ouvrit de nouveau, ce fut pour quelque chose deplus agréable ; c’était le service à thé, qu’elle avaitcommencé à désespérer de voir encore ce soir. Suzanne et uneservante, dont l’apparence humble informa Fanny, à sa grandesurprise, qu’elle avait vu auparavant la servante principale,apportèrent tout le nécessaire pour le repas ; Suzanne, enmettant la bouilloire sur le feu, jeta un coup d’œil sur sa sœur,comme si elle était hésitante entre le sentiment agréable ettriomphant de montrer son activité et son utilité, et la crainte dese voir déconsidérée pour une telle besogne. « Elle avait étéà la cuisine, expliqua-t-elle, pour talonner Sally et aider à faireles rôties et beurrer le pain — sinon elle ne savait pas quand ilsauraient eu le thé — et elle était sûre que sa sœur devait désirerquelque chose après ce voyage. »
Fanny était très reconnaissante. Elle devait bien avouer qu’elleserait contente de boire le thé, et Suzanne s’employa aussitôt à lepréparer, comme si elle était contente de s’affairer touteseule ; et seulement avec un peu trop de hâte et quelquesessais irréfléchis de maintenir ses frères en meilleur ordrequ’elle ne le pouvait, elle s’acquitta très bien de sa tâche.L’esprit de Fanny fut aussi vite reposé que son corps, sa tête etson cœur se sentirent bien vite mieux devant une gentillesse sibien à propos ; Suzanne avait un aspect ouvert et sensé ;elle était comme William, et Fanny espérait rencontrer chez elle lamême bienveillance envers elle que chez lui.
Dans cette atmosphère calmée William refit son entrée, suivi depeu par sa mère et par Betsy. Lui dans son uniforme de lieutenant,semblait plus haut de stature, plus solide et plus élégant, et avecle sourire le plus heureux sur son visage, il alla droit à Fanny,qui, se levant de son siège, le regarda un instant avec uneadmiration muette et puis jeta ses bras autour de son cou, pourdonner libre cours à ses sanglots et se décharger ainsi de sesdiverses émotions de peine et de plaisir.
Ne voulant pas paraître malheureuse, elle se ressaisit aussitôt,et séchant ses larmes, fut capable d’observer et d’admirer toutesles parties remarquables de son uniforme en l’écoutant, avec unesprit qui reprenait courage, exprimer son espoir réconfortantd’être à terre un bon moment chaque jour avant de mettre à lavoile, et même de la mener à Spithead voir le sloop.
Le prochain remue-ménage amena M. Campbell, le médecin de borddu Thrush, un jeune homme de très bonne tenue, qui venaitchercher son ami et à qui l’on put, par quelque combinaison,trouver une chaise et grâce à un lavage rapide par la jeuneserveuse de thé, une tasse et une soucoupe ; et après un quartd’heure de conversation sérieuse entre les messieurs, au milieu dubruit et du dérangement, hommes et garçons tous ensemble affairés,le moment vint de s’en aller ; tout était prêt, William pritcongé, et tous s’en furent car les trois garçons, malgré lesprières de leur mère, décidèrent d’accompagner leur frère et M.Campbell jusqu’à la poterne ; et M. Price partit en même tempspour rapporter le journal de son voisin.
Maintenant on pouvait espérer un peu de tranquillité ; et,en effet, quand Rebecca eut été chargée de débarrasser le service àthé, et que Mme Price eut parcouru un temps la chambre à larecherche d’une manche de chemise, que Betsy découvrit enfin dansun tiroir à la cuisine, la petite troupe de femmes fut enfinapaisée passablement, et la mère s’étant lamentée de nouveau surl’impossibilité d’avoir eu le temps de préparer les affaires deSam, avait le loisir de songer à sa fille aînée et aux amis de chezqui elle venait.
Quelques questions furent posées, mais une des toutespremières : « Comment sa sœur Bertram s’arrangeait-elleavec les servantes ? Était-elle aussi empoisonnée qu’elle pourtrouver des domestiques convenables ? » — et ainsi sesidées eurent tôt fait de quitter le Northamptonshire, pour se fixersur ses propres difficultés domestiques ; et le caractèreimpossible de toutes les servantes de Portsmouth, dont elle croyaitque les deux siennes fussent les pires, absorba toutes ses pensées.Les Bertram furent totalement oubliés, en détaillant les fautes deRebecca contre qui Suzanne avait aussi beaucoup à témoigner, et lapetite Betsy encore bien plus, et qui semblait être si peurecommandable que Fanny ne put pas se défendre de pensermodestement que sa mère allait la renvoyer avant que son terme d’unan ne fût achevé.
— Un an ! s’écria Mme Price, je suis bien sûre, jel’espère, que je serai débarrassée d’elle avant qu’elle ne soitrestée un an, cela nous reporterait à novembre. Les servantes ensont arrivées à un tel point, ma chère, à Portsmouth, que c’est unvrai miracle si quelqu’un les tient plus d’une demi-année. Je n’aiaucun espoir d’être jamais satisfaite ; et, si j’avais à meséparer de Rebecca, ce ne serait que pour avoir quelque chose depis. Et encore je ne crois pas que je sois une maîtresse trèsdifficile à contenter ; et je suis sûre que la place est trèsfacile, car il y a toujours une de mes filles avec elle, et je faissouvent moi-même la moitié de la besogne.
Fanny était silencieuse ; mais non pas d’être convaincueque quelque remède ne pût pas être trouvé à quelques-uns de cesmaux. En regardant Betsy, elle ne pouvait pas s’empêcher de penserparticulièrement à une autre sœur, une très jolie petite fille,qu’elle avait quittée là, pas beaucoup plus jeune au moment où elleétait partie pour le Northamptonshire, et qui était morte quelquesannées plus tard. Il y avait eu quelque chose de particulièrementaimable en elle. Fanny, dans ces jours anciens, l’avait préférée àSuzanne ; et quand la nouvelle de sa mort eut enfin atteintMansfield, elle en avait été un moment fort affligée. La vue deBetsy lui rappela l’image de la petite Mary, et pour rien au mondeelle n’aurait voulu peiner sa mère en faisant allusion à elle. Enregardant Betsy avec ces idées, celle-ci, à une courte distance,montrait une chose pour attirer son attention et tâchait en mêmetemps à la soustraire aux regards de Suzanne.
— Qu’avez-vous là, mon amour ? dit Fanny. Venez etmontrez-le moi.
C’était un canif en argent. Suzanne se dressa, le réclama commele sien et essaya de l’arracher ; mais l’enfant courut semettre sous la protection de sa mère et Suzanne ne put qu’éclateren reproches dans l’espoir évident de gagner Fanny à sa cause.
Il était inadmissible qu’elle ne pût avoir son proprecanif ; car c’était son propre canif ; sa petite sœurMary le lui avait donné sur son lit de mort, et on aurait dû depuislongtemps le confier à sa propre garde. Mais maman le tenait etlaissait toujours Betsy s’en emparer ; et finalement Betsyl’abîmerait et le recevrait pour elle, quoique maman lui eût promisque Betsy ne le tiendrait pas en mains.
Fanny en fut péniblement impressionnée. Son sens du devoir, del’honneur, de la tendresse était blessé par les paroles de sa sœuret la réponse de sa mère.
— Voyons, Suzanne, s’écria Mme Price d’une voix plaintive,voyons, comment pouvez-vous être si méchante ? Vous vousquerellez toujours pour ce canif. Je voudrais que vous soyez moinsagressive. Pauvre petite Betsy, comme Suzanne est méchante avecvous ! Mais vous n’auriez pas dû le prendre, ma chérie, quandje l’ai mis dans le tiroir. Vous savez que je vous ai dit de ne pasle prendre parce que Suzanne est si butée à ce sujet. Je devrai lecacher de nouveau, Betsy. La pauvre petite Mary était loin des’imaginer que ce serait une occasion de discorde quand elle me ledonna à garder seulement deux heures avant sa mort. Pauvre petiteâme ! Elle pouvait à peine encore se faire entendre et elledisait si gentiment : « Laisse ma sœur Suzanne avoir moncanif, maman, quand je serai morte et enterrée. » Pauvre chèrepetite ! elle y tenait tant, Fanny, qu’elle a voulu qu’il fûtdans son lit pendant tout le temps de sa maladie. C’était le cadeaude sa bonne marraine, la vieille Mme Maxwell, six semainesseulement avant qu’elle mourût. Chère petite douce créature. Enfinelle a été délivrée de tout mal futur. Ma petite Betsy chérie, vousn’avez pas la chance d’avoir une si bonne marraine. Tante Norrisvit trop loin de nous pour penser à d’aussi petites gens quevous.
Fanny, en effet, n’avait rien à rapporter de la part de tanteNorris, sauf un message pour dire qu’elle espérait que sa filleuleétait une sage enfant. Il y avait eu à un moment donné un légermurmure dans le salon à Mansfield Park, concernant l’envoi d’unlivre de prières ; mais ensuite, le silence s’était fait à cesujet. Mme Norris, cependant, était allée à la maison et avaitdescendu deux vieux livres de prière de son mari dans ce but ;mais après réflexion, elle avait mis fin à sa générosité. L’un futjugé imprimé dans un caractère trop petit pour l’œil d’un enfant,et l’autre trop encombrant à porter.
Fanny, fatiguée et encore fatiguée, accepta avec reconnaissancela première invitation à aller au lit, et avant que Betsy eût finide réclamer l’autorisation de rester levée une heure de plus enl’honneur de sa sœur, elle s’était retirée, laissant de nouveautout dans le bruit et la confusion, les garçons réclamant desrôties au fromage, le père du rhum et de l’eau, et Rebecca n’étantnulle part où elle devait être.
Il n’y avait rien pour la remonter dans cette chambre étroite etpauvrement meublée qu’elle devait partager avec Suzanne. L’exiguïtédes places en bas et en haut, en effet, et l’étroitesse duvestibule et de la cage d’escalier, l’impressionnèrent au delà detoute imagination. Elle apprit vite à songer avec respect à sonpropre petit coin à Mansfield Park, dans cette maison jugée troppetite pour le confort de tous.
