Suite du troisième tome, et Troisième fragment de mes mémoires
CHAPITRE XIII
Sous les Plombs. Tremblement de terre
Le mot Tribunal me pétrifia l’âme ne me laissant que la faculté matérielle nécessaire à l’obéissance. Mon secrétaire était ouvert ; tous mes papiers étaient sur la table où j’écrivais, je lui ai dit qu’il pouvait les prendre ; il remplit un sac qu’un de ses gens lui porta, et il me dit que je devais aussi lui consigner des manuscrits reliés en livres que je devais avoir : je lui ai montré le lieu où ils étaient, et pour lors j’ai vu clair, que le metteur en œuvre Manuzzi avait étéa l’infâme espion, qui m’avait accusé d’avoir ces livres, lorsqu’il s’introduisit chez moi me flattant de me faire acheter des diamants,b et me flattant comme je l’ai dit de me faire vendre ces livres ; c’était la clavicule de Salomon ; le Zecor-ben ; un Picatrix ; une ample instruction sur les heures planétaires aptes à faire les parfums, et les conjurations nécessaires pour avoir le colloque avec les démons de toutes les classes1. Ceux qui savaient que je possédais ces livres me croyaient magicien, et je n’en étais pas fâché. Messer Grande me prit aussi les livres que j’avais sur ma table de nuit : Arioste, Horace, Pétrarque, le philosophe militaire2, manuscrit que Mathilde3 m’avait donné, le portier des chartreux, et le petit livre des postures lubriques de l’Arétinc que Manuzzi avait dénoncé, car Messer Grande me l’a aussi demandé. Cet espion avait l’air d’un honnête homme : qualité nécessaire pour son métier ; son fils fit fortune en Pologne épousant une Opeska4 qu’il fit mourir, à ce qu’on prétend, car je n’en sais rien, et même je ne le crois pas, malgré que je l’en connaisse capable.
[328v] Tandis que le Messer-Grande moissonnait ainsi mes manuscrits, mes livres et mesd lettres, je m’habillais machinalement ni vite, ni lentement ; j’ai fait ma toilette, je me suis rasé, C. D.5 me peigna, j’ai mis une chemise à dentelle, et mon joli habit, tout sans y penser, sans prononcer le moindre mot, et sans que Messer qui ne m’a jamais perdu de vue osât trouver mauvais que je m’habillasse comme si j’eusse dû aller à une noce.
En sortant de ma chambre je fus surpris de voir trente ou quarante archers dans la salle. On m’a fait l’honneur de les croire nécessaires pour s’assurer de ma personne tandis que selon l’axiome ne Hercules quidem contra duos [même Hercule, contre deux, n’est pas de force]6 il n’en fallait que deux. Il est singulier qu’à Londres, où tout le monde est brave, on n’emploie qu’un seul homme pour en arrêter un autre, et que dans ma chère patrie, où on est poltron, on en emploie trente. La raison peut en être que le poltron obligé à assaillir doit avoir plus peur que l’assailli, et l’assailli peut par cette même raison devenir brave : et effectivement l’on voit souvent à Venise un seul homme se défendre de vingte sbires, et se sauver après les avoir rossés. J’ai aidé à Paris un de mes amis à échapper de quarante pousse-culs7, que nous mîmes en fuite.
Messer Grande me fit entrer dans une gondole, où il se plaça près de moi, ne retenant que quatre hommes, ayant renvoyé le reste. Arrivé chez lui, il m’enferma dans une chambre après m’avoir offert du café que j’ai refusé. J’ai passé là quatre heures toujours dormant, me réveillant à chaque quart d’heure pour lâcher de l’eau ; phénomène fort extraordinaire, car je ne connaissais pas la strangurie8, la chaleur était excessive, et je n’avais pas soupé : malgré cela j’ai rempli d’urine deux grands pots de chambre. J’avais fait autrefois l’expérience que la surprise causée par l’oppression faisait sur moi l’effet d’un grand narcotique, [329r] mais je n’ai appris qu’à cette occasion-là que dans un haut degré elle est diurétique. J’abandonne cela aux physiciens. J’ai bien ri à Prague, où j’ai publié ma fuite des plombs il y af six ans9, lorsque j’ai su que les belles dames trouvèrent que la description de ce fait était une cochonnerie que je pouvais omettre. Je l’aurais omise, peut-être, parlant à une dame ; mais le public n’est pas dame, et j’aime l’instruire. Outre cela, ce n’est pas une cochonnerie : il n’y a rien là de malpropre, ni de puant, malgré que nous ayons cela de commun avec les cochons, comme nous avons le manger, et le boire qu’on n’a jamais baptisés de cochonneries.
Il y a apparence que dans le même temps que mon esprit effrayé devait donner des marques de défaillance par l’assouvissement10 de sa faculté pensante, mon corps aussi, comme s’il se fût trouvé dans un pressoir devait exprimer une bonne partie des fluides qui avec une circulation continuelle donnent l’action à notre faculté de penser : et voilà comment une effrayante surprise peut parvenir à causer une mort subite, et, Dieu nous préserve, nous envoyer au Paradis, car elle peut arracher l’âme au sang.
Au son de la cloche de Terza11, le chef des archers entra, et me dit qu’il avait ordre de me mettre sous les plombs. Je l’ai suivi. Nousg montâmes dans une autre gondole, et après un grand détour par des petits canaux nous entrâmes dans le grand, et descendîmes au quai des prisons12. Après avoir monté plusieurs escaliers, nous passâmes un pont éminent, et enfermé, qui fait la communication des prisons avec le palais ducal par-dessus le canal qu’on appelle rio di palazzo13. Au-delà de ce pont nous passâmes une galerie, entrâmes dans une chambre, puis dans une autre, où il me présenta à un homme vêtu en robe de patricien, qui après m’avoir regardé lui dit : é quello : mettetelo in deposito [C’est lui, mettez-le au dépôt]14.
[329v] Ce personnage était le secrétaire de messieurs les inquisiteurs, le circospetto15 Domenico Cavalli, qui apparemment eut honte de parler vénitien à ma présence, car il prononça mon arrêt en langue toscane. Messer Grande alors me remith au gardien des plombs, qui était là tenant entre ses mains un clavier, et qui suivi de deux archers me fit monter deux petits escaliers, enfiler une galerie, puis une autre séparée par porte à clef, puis une autre encore dont au bout il ouvrit avec une autre clef une porte par laquelle je suis entré dans un grand vilain, et sale galetas long de six toises, large de deux16, mal éclairé par une éminente lucarne17. J’ai pris ce galetas pour ma prison, mais je me suis trompé. Cet homme, qui était le geôlier, empoigna une grosse clef, il ouvrit une grosse porte doublée de fer, haute de trois pieds, et demi18, qui dans son milieu avait un trou rond de huit pouces19 de diamètre, et m’ordonna d’entrer,i dans le moment que je regardais attentivement une machine de fer enclouée20 dans la forte cloison qui avait la forme d’un fer à cheval ; elle avait un pouce d’épaisseur, et un diamètre de cinqj de l’un à l’autre de ses bouts parallèles. Je pensais à ce que cela pouvait être, lorsqu’il me dit en souriant : Je vois, Monsieur, que vous voudriez deviner à quoi cette machine sert, et je peux vous le dire. Lorsque leurs excellences ordonnent qu’on étrangle quelqu’un, on le fait asseoir sur un tabouret, le dos tourné contre ce collier, et on lui place la tête de façon qu’il vienne à garnir la moitié de son cou. Une masse de soie, qui lui garnit l’autre moitié, passe avec ses deux bouts par ce trou, qui aboutit à un moulinet auquel on les recommande21, et un homme le tourne jusqu’à ce que le patient ait rendu l’âme à notre seigneur, car le confesseur ne le quitte, Dieu soit loué, que lorsqu’il est mort.
— C’est fort ingénieux, et je pense, Monsieur, que c’est vous-même qui avez l’honneur de tourner le moulinet.
Il ne me répondit pas. Ma taille étant de cinq pieds, et [330r] neuf pouces22, je me suis bien courbé pour entrer ; et il m’enferma. M’ayant demandé par la grille ce que je voulais manger, je lui ai répondu que je n’y avais pas encore pensé. Il s’en alla en refermant toutes ses portes.
Accablé, et abasourdi, je mets les coudes sur la hauteur d’appui de la grille. Elle avait deux pieds en tous sens, croisée par six barreaux de fer d’un pouce d’épaisseur, qui formaient seize trous carrés de cinq pouces23. Elle aurait rendu le cachot assez clair, si une poutre quadrangulaire maîtresse d’œuvres de comble, qui avait un pied et demi de large24, et qui entrait dans le mur au-dessous de la lucarne, que j’avais obliquement vis-à-vis, n’eût pas intercepté la lumière qui entrait dans le galetas. Ayant fait le tour de cette affreuse prison, tenant la tête inclinée, car elle n’avait que cinq pieds et demi25 de hauteur, j’ai trouvé presque à tâtons qu’elle formait les trois quarts d’un carré de deux toises26. Le quart contigu à celui qui lui manquait était positivement une alcôve capable de contenir un lit ; mais je n’ai trouvé ni lit, ni siège, ni table, ni meuble d’aucune espèce, excepté un baquet pour les besoins naturels, et un ais assuré au mur, large d’un pied, et élevék du plancher de quatre. J’ai placé là mon beau manteau de bout de soie27, mon joli habit mal étrenné, et mon chapeau bordé à point d’Espagne28 avec un plumet blanc. La chaleur était extrême. Dans mon étonnement la nature m’a porté à la grille seul lieu, où je pouvais me reposer sur mes coudes : je ne pouvais pas voir la lucarne ; mais je voyais la lumière qui éclairait le galetas, et des rats gros comme des lapins qui se promenaient. Ces hideux animaux, dont j’abhorrais la vue, venaient jusque sous ma grille sans montrer aucune marque de frayeur29. J’ai vite enfermé avec un volet intérieur le trou rond qui était au milieu de la porte, car leur visite [330v] m’aurait glacé le sang. Tombé dans la rêverie la plus profonde, mes bras toujours croisés sur la hauteur d’appui, j’ai passé là huit heures immobile, dans le silence, et sans jamais bouger.
Au son de vingt une heure30 j’ai commencé à m’inquiéter de ce que je ne voyais paraître personne, de ce qu’on ne venait pas voir si je voulais manger, de ce qu’on ne me portait pas un lit, une chaise, et au moins du pain, et de l’eau. Je n’avais pas d’appétit, mais il me semblait qu’on ne devait pas le savoir ; je n’avais jamais de ma vie eu la bouche si amère : je me tenais cependant pour sûr qu’avant la fin du jour quelqu’un paraîtrait31 ; mais lorsque j’ai entendu sonner les vingt-quatre heures je suis devenu comme un forcené hurlant, frappant des pieds, pestant, et accompagnant de hauts cris tout le vain tapage que mon étrange situation m’excitait à faire. Après plus d’une heure de ce furieux exercice ne voyant personne, n’ayant pas le moindre indice qui m’aurait fait imaginer que quelqu’un pût avoir entendu mes fureurs, enveloppé de ténèbres j’ai fermé la grille, craignant que les rats ne sautassent dans le cachot. Je me suis jeté étendu sur le plancher ayant enveloppé mes cheveux dans un mouchoir. Un pareil impitoyable abandon ne me paraissait pas vraisemblable, quand même on aurait décidé de me faire mourir. L’examen de ce que je pouvais avoir fait pour mériter un traitement si cruel ne pouvait durer qu’un moment car je ne trouvais pas matière pour m’y arrêter. En qualité de grand libertin, de hardi parleur, d’homme qui ne pensait qu’à jouir de la vie, je ne pouvais pas me trouver coupable, mais en me voyant malgré cela traité comme tel, j’épargne au lecteur [331r] tout ce que la rage, l’indignation, le désespoir m’a fait dire, et penser contre l’horrible despotisme qui m’opprimait. La noire colère, cependant, et le chagrin qui me dévorait, et le dur plancher sur lequel j’étais ne m’empêchèrent pas de m’endormir : ma constitution naturelle avait besoin du sommeil ; et lorsque l’individu qu’elle anime est jeune, et sain, elle sait se procurer ce qu’il lui faut sans avoir besoin qu’il y pense.
La cloche de minuit m’a éveillé. Affreux réveil lorsqu’il fait regretter le rien, ou les illusions du sommeil. Je ne pouvais pas croire d’avoir passé trois heures sans avoir senti aucun mal. Sans bouger, couché comme j’étais sur mon côté gauche, j’ai allongé le bras droit pour prendre mon mouchoir, que la réminiscence me rendait sûr d’avoir placé là. En allant à tâtons avec ma main ; Dieu ! Quelle surprise lorsque j’en trouve une autre froide comme glace. L’effroi m’a électrisé depuis la tête jusqu’aux pieds, et tous mes cheveux se hérissèrent. Jamais je n’ai eu dans toute ma vie l’âme saisie d’une telle frayeur, et je ne m’en suis jamais cru susceptible. J’ai certainement passé trois ou quatre minutes non seulement immobile, mais incapable de penser. Rendu un peu à moi-même je me suis fait la grâce de croire que la main que j’avais cru de toucher n’était qu’un objet de l’imagination : dans cette ferme supposition j’allonge de nouveau le bras au même endroit, et je trouve la même main, quel transi d’horreur, et jetant un cri perçant je serre, et je relâche en retirant mon bras. Je frémis ; mais devenu maître de mon [331v] raisonnement, je décide que pendant que je dormais on avait mis près de moi un cadavre32 ; car j’étais sûr que lorsque je me suis couché sur le plancher il n’y avait rien. Je me figure d’abord le corps de quelqu’innocent malheureux, et peut-être mon ami qu’on avait étranglé33, et qu’on avait ainsi placé près de moi pour que je trouvasse à mon réveil devant moi l’exemple du sort auquel je devais m’attendre. Cette pensée me rend féroce : je porte pour la troisième fois mon bras à la main, je m’en saisis, et je veux dans le même moment me lever pour tirer à moi le cadavre, et me rendre certain de toute l’atrocité de ce fait ; mais voulant m’appuyer sur mon coude gauche la même main froide que je tenais serrée devient vive, se retire, et je me sens dans l’instant avec ma grande surprise convaincu que je ne tenais dans ma main droite autre main que ma gauche, qui percluse, et engourdie avait perdu mouvement, sentiment34, et chaleur, effet du lit tendre, flexible, et douillet sur lequel mon pauvre individu reposait.
Cette aventure, quoique comique, ne m’a pas égayé. Elle m’a au contraire donné sujet aux réflexions les plus noires. Je me suis aperçu que j’étais dans un endroit, où si le faux paraissait vrai, les réalités devaient paraître des songes ; où l’entendement devait perdre la moitié de ses privilèges ; où la fantaisie altérée35 devait rendre la raison victime ou de l’espérance chimérique, ou de l’affreux désespoir. Je me suis d’abord mis sur mes gardes pour tout ce qui concernait cet article ; et j’ai pour la première fois de ma vie à l’âge de trente ans appelé à mon secours la philosophie dont j’avais tous les germes dans l’âme, et dont il ne m’était pas encore arrivé l’occasion d’en faire cas ni usage. Je crois que la plus grande partie des hommes meurent sans avoir [332r] jamais pensé. Je me suis tenu sur mon séant jusqu’à huit heures36 : les crépuscules37 du nouveau jour paraissaient : le Soleil devait se lever à neuf heures et un quart38 : il me tardait de voir ce jour : un pressentiment que je tenais pour infaillible m’assurait qu’on me renverrait chez moi : je brûlais des désirs de vengeance que je ne me dissimulais pas. Il me paraissait d’être à la tête du peuple pour exterminer le gouvernement, et pour massacrer les aristocrates ; tout devait être pulvérisé : je ne me contentais pas d’ordonner à des bourreaux le carnage de mes oppresseurs, mais c’était moi-même qui devais en exécuter le massacre. Tel est l’homme ; et il ne se doute pas que ce qui tient ce langage dans lui n’est pas sa raison ; mais sa plus grande ennemie : la colère.
J’ai attendu moins de ce que je m’étais disposé à attendre ; et voilà un premier motif de calme de fureur39. À huit heures et demie, le profond silence de ces lieux, enfer de l’humanité vivante, fut rompu par le glapissement des verrous aux vestibules des corridors qu’il fallait passer pour parvenir à mon cachot. J’ai vu le geôlier devant ma grille qui me demanda si j’avais eu le temps de penser à ce que je voulais manger. On est bien heureux, lorsque l’insolence d’un infâme se met sous le masque de la raillerie. Je lui ai répondu que je voulais une soupe aux ris, du bouilli, du rôti, du pain de l’eau, et du vin. J’ai vu le butor étonné de ne pas entendre les plaintes auxquelles il s’attendait. Il s’en alla ; mais il revint un quart d’heure après me dire qu’il s’étonnait que je ne [332v] voulusse pas avoir un lit, et tout ce qu’il me fallait, puisque, me dit-il, si vous vous flattezm, qu’on ne vous fait mettre ici que pour une nuit, vous vous trompez.
— Portez-moi donc tout ce que vous me croyez nécessaire.
— Où faut-il que j’aille ? Voilà un crayon, et du papier. Écrivez-moi tout.
Je lui ai indiqué par écrit l’endroit où il devait aller me chercher un lit, chemises, bas, robe de chambre, pantoufles, bonnets, fauteuil, table, peignes, miroirs, rasoirs, mouchoirs, mes livres, que Messer Grande m’avait pris, encre, et plumes, et papier. À la lecture que je lui ai faiten de ces articles, car le maraud ne savait pas lire, il me dit de rayer livres, encre, papier, miroir, rasoir, car tout cela était défendu sous les plombs par institution, et il me demanda de l’argent pour m’acheter le dîner. J’avais trois sequins, et je lui en ai donné un. Il sortit du galetas, et je l’ai entendu partir une heure après. Dans cette heure, comme je l’ai su dans la suite, il a servi sept autres prisonniers qui étaient retenus là-haut dans des cachots éloignés les uns des autres, pour leur empêcher toute communication.
Vers midi le geôlier parut suivi de cinq archers destinés à servir les prisonniers d’état. Il ouvrit le cachot pour introduire les meubles que j’avais ordonnéso, et mon dîner. On plaça le lit dans l’alcôve, on mit mon dîner sur une petite table. Mon couvert consista dans une cuiller d’ivoire qu’il avait achetéep avec mon argent ; fourchettes, et couteau étaient défendus comme tout outil de métal.
— Ordonnez, me dit-il, ce que vous voulez manger demain, parce que je ne peux venir ici qu’une fois [333r] par jour au lever de l’Aurore. L’illustrissime secrétaire m’a ordonné de vous dire qu’il vous enverra des livres convenables, puisque ceux que vous désirez d’avoir sont défendus.
— Remerciez-le de la grâce qu’il m’a faiteq de me mettre seul.
— Je ferai votre commission, mais vous faites mal à vous moquer ainsi.
— Je ne me moque pas, car il vaut mieux, ce me semble d’être seul qu’avec les scélérats qui doivent être ici.
— Comment Monsieur ! des scélérats ? J’en serais bien fâché. Il n’y a ici que d’honnêtes gens, qu’il faut cependant séparer de la société par des raisons que leurs seules Excellences savent. On vous a mis tout seul pour vous punir davantage, et vous voulez que jer remercie de votre part.
— Je ne savais pas cela.
Cet ignorant avait raison, et je ne m’en suis que trop aperçu quelques jours après. J’ai reconnu qu’un homme enfermé tout seul, et mis dans l’impossibilité de s’occuper, seul dans un endroit presqu’obscur, où il ne voit, ni ne peut voirs qu’une fois par jour celui qui lui porte à manger et où il ne peut pas marcher se tenant droit, est le plus malheureux des mortels. Il désire l’enfer, s’il le croit40, pour se voir en compagnie. Je suis parvenu là-dedans à désirer celle d’un assassin, d’un fou, d’un malade puant, d’un ours. La solitude sous les plombs désespère ; mais pour le savoir il faut en avoir fait l’expérience. Si le prisonnier est un homme de lettres, qu’on lui donne une écritoire, et du papier, et son malheur diminue de neuf dixièmes.
Après le départ du Geôlier j’ai mis la table près du trou pour me procurer un peu de lumière, et je me suis assis [333v] pour dîner à la petite lueur qui venait de la lucarne, mais je n’ai pu avaler qu’un peu de soupe. À jeun depuis quarante-cinq heures, il n’est pas étonnant si j’étais malade. J’ai passé la journée sans fureur sur mon fauteuil, désirant le lendemain, et m’accommodant l’esprit41 à la lecture des livres qu’on m’avait fait la grâce de me promettre. J’ai passé la nuit sans dormir au désagréable bruit que les rats faisaient dans le galetas, et en compagnie de l’horloge de S.t Marc qu’au son des heures il me paraissait d’avoir dans ma chambre. Une espèce de tourment dont je trouverai dans mes lecteurs peu de juges me faisait une peine insoutenable ; c’était un million de puces qui s’en donnaient à cœur joie sur tout mon corps, avides de mon sang, et de ma peau qu’elles perçaient avec un acharnement, dont je n’avais point d’idée : ces maudits insectes me donnaient des convulsions, me causaient des contractions spasmodiques, et m’empoisonnaient le sang42.
À la pointe du jour Laurent, c’était le nom du geôlier43, parut, fit faire mon lit, balayer, nettoyer, et un de sest sbires me présenta de l’eau pour me laver. Je voulaisu sortir dans le galetas ; mais Laurent me dit que cela n’était pas permis. Il me donna deux gros livres, que je me suis abstenu d’ouvrir, n’étant point sûr de pouvoir modérer un premier mouvement d’indignation qu’ils auraient peut-être pu me causer, et que l’espion aurait référé44. Après m’avoir laissé ma mangeaille, et m’avoir coupé deux citrons, il partit.
Après avoir vite mangé ma soupe pour la manger chaude, j’ai mis un livre contre la lumière qui venait de la lucarne au trou, et j’ai vu qu’il me serait facile de lire. Je regarde le titre, et je vois La cité mystique de sœur Marie de Jésus [334r] appelée d’Agrada45. Je n’en avais aucune idée. Le second était d’un jésuite dont j’ai oublié le nom46. Il établissait une nouvelle adoration particulière directe au cœur de Notre S. J. C.47. De toutes les parties humaines de notre divin médiateur, c’était celle-là que selon cet auteur on devait particulièrement adorer : idée singulière d’un fou ignorant, dont la lecture me révolta à la première page, car le cœur ne me paraissait pas un viscère plus respectable du poumon48. La cité mystique m’intéressa un peu.
J’ai lu tout ce que l’extravagance de l’imagination échauffée d’une vierge espagnole extrêmement dévote, mélancolique, enfermée dans un couvent, ayant des directeurs de conscience ignorants, et flatteurs, pouvait enfanter. Toutes ses visions chimériques, et monstrueuses étaient décorées du nom de révélations : amoureuse, et amie très intime de la sainte vierge, elle avait reçu ordre de DIEU même d’écrire la vie de sa divine mère, les instructions qui lui étaient nécessaires, et que personne ne pouvait avoir lues nulle part, lui avaient été fournies par le Saint-esprit.
Elle commençait donc l’histoire de la mère de DIEU, non pas du moment de sa naissance ; mais de celui de sa très immaculée conception dans le ventre de sainte Anne. Cette Sœur Marie d’Agrada était supérieure d’un couvent de cordelières49 fondé par elle-même chez elle. Après avoir narré en détail tout ce que sa grande héroïne faisait dans les neuf mois avant sa naissance, elle dit qu’à l’âge de trois ans elle balayait sa maison, aidée par neuf cents domestiques tous anges, que Dieu lui avait destinésv, commandés en personne par leur propre prince Michel, qui allait, et venait d’elle à Dieu, et de Dieu à elle pour leurs réciproques ambassades. Ce qui frappe dans ce livre est l’assurance où le lecteur judicieux doit se trouver qu’il n’y a rien que l’auteur plus que fanatique [334v] puisse avoir cru d’avoir inventé : l’invention ne peut pas aller jusque-là : tout est dit de bonne foi : ce sont des visions d’une cervelle sublimée50, qui sans aucune ombre d’orgueil, ivre de DIEU, croit de ne révéler autre chose que ce que le Saint-esprit lui dicte. Ce livre était imprimé avec la permission de l’inquisition51. Je ne pouvais revenir de mon étonnement. Bien loin que cet ouvrage augmentât, ou excitâtw dans mon esprit une ferveur, ou un zèle de religion, il me tenta de traiter de fabuleux tout ce que nous avons de mystique, et de dogmatique aussi.
Le caractère de ce livre traîne avec lui des conséquences. Un lecteur d’un esprit plus susceptible, et plus attaché que le mien au merveilleux, risque en le lisant de devenir visionnaire, et graphomane comme cette vierge. La nécessité de m’occuper à quelque chose m’a fait passer une semaine sur ce chef-d’œuvre d’un esprit exalté qui forge, je n’en disais rien au sot geôlier ; mais je n’en pouvais plus. D’abord que je m’endormais je m’apercevais de la peste que sœur d’Agrada avait communiquéex à mon esprit affaibli par la Mélancolie, et par la mauvaise nourriture. Mes rêves extravagants me faisaient rire, lorsqu’éveillé je les récapitulais, puisqu’il me venait envie de les écrire, et, si j’avais eu le nécessaire, j’aurais peut-être produit là-haut un ouvrage encore plus fou que celui que M. Cavalli m’avait envoyé. Depuis ce temps-là j’ai vu combien se trompent ceux qui attribuent à l’esprit de l’homme une certaine force : elle n’est que relative ; et l’homme qui s’étudierait bien ne trouverait en lui-même que faiblesse. J’ai vu que quoiqu’il arrive rarement que l’homme devienne fou, il est pourtant vrai que la chose est facile. Notre raison est comme la poudre à canon, qui quoiqu’il soit très facile de l’enflammer, elle ne s’enflamme cependant jamais à moins qu’on ne lui mette le feu ; ou comme un verre à boire qui ne se casse jamais à moins qu’on ne le casse. Le livre de cette Espagnole est ce qu’il faut pour faire devenir fou un homme ; mais pour que ce poison fasse l’effet, il faut le mettre seul sous les plombs, et le priver de toute autre occupation.
[335r] Dans le mois de novembre 1767 en allant de Pamplune à Madrid Andréa Capello mon voiturier s’arrêta pour dîner à une ville de la vieille Castille, dont considérant la tristesse, et la laideur il me vint envie d’en savoir le nom. Oh ! que j’ai ri quand on m’a dit que c’était Agreda52 ! C’est donc ici, me dis-je, que la tête de cette sainte folle est accouchée du chef-d’œuvre, que si je n’avais eu jamais à faire avec M. Cavalli je n’aurais jamais connu ! Un vieux prêtre, qui conçut de moi la plus haute estime, d’abord que je l’ai interrogé sur l’existence de cette heureuse amie de la mère de son créateur, me montra le lieu même où elle avait écrit,y m’assurant que le père, la mère et la sœur de la divine biographe avaient tous été saints. Il me dit, et c’était vrai, que l’Espagne sollicitait à Rome sa canonisation avec celle du vénérable Pallafox53. Ce fut peut-être cette cité mystique qui donna le talent au père Malagrida d’écrire la vie de sainte Anne54, que le Saint-esprit lui dicta aussi ; mais le pauvre jésuite dut en souffrir le martyre : raison plus forte pour lui procurer la canonisation lorsque la compagnie ressuscitera, et retournera dans son ancienne splendeur55.
Au bout de neuf à dix jours je n’ai eu plus d’argent. Laurent me demanda où il devait aller en prendre, et je lui ai répondu laconiquement : nulle part. Ce qui déplaisait à cet homme ignorant, avide, et bavard était mon silence. Le lendemain il me dit que le Tribunal m’assignait cinquante sous par jour56, dont il devait être le caissier, et dont il me rendrait compte tous les mois, et ferait l’usage que je lui prescrirais de mes épargnes. Je lui dis de me porter deux fois par semaine la gazette de Leide57, et il me répondit que ce n’était pas permis. Soixante et quinze livres par mois étaient plus qu’il ne me fallait, puisque je ne pouvais plus manger. L’extrême chaleur, et l’inanition causée par défaut de nourriture m’avaient énervé58. C’était le temps de la pestilentielle canicule : la force des rayons du Soleil qui dardaient sur les plombs qui couvraient le toit de ma prison, me tenait comme dans une étuve : [335v] la sueur qui filtrait de mon épiderme ruisselait sur le plancher à droite et à gauche de mon fauteuil, où je me tenais tout nu.
N’étant en quinze jours que j’étais là jamais allé à la selle, j’y fus, et j’ai cru de mourir des douleurs, dont je n’avais pas d’idée. Elles venaient d’hémorroïdes internes. C’est là que j’ai gagné cette cruelle maladie, dont je ne suis plus guéri : ce souvenir qui me rappelle de temps en temps la cause, ne vaut rien pour me la faire chérir. Si la Physique ne nous apprend pas des remèdes pour guérir de plusieurs maux, elle nous fournit du moins des moyens sûrs d’en acquérir. Cette maladie cependant m’a procuré des compliments en Russie : on en fait cas au point que je n’osais pas m’en plaindre lorsque j’y fus dix ans après. Il m’est arrivé la même chose à Constantinople, lorsque j’avais un rhume de cerveau, et que je m’en plaignais en présence d’un Turc : il ne disait rien ; mais il pensait en lui-même qu’un chien comme moi en était indigne.
Des violents frissons me firent connaître dans le même jour que j’étais assailli par la fièvre. J’ai gardé le lit, et le lendemain je n’en ai rien dit ; mais le surlendemain lorsque Laurent trouva encore tout le manger intact, il me demanda comment je me portais.
— Fort bien.
— Non monsieur, car vous ne mangez pas. Vous êtes malade, et vous verrez la magnificence59 du Tribunal qui vous fournira gratis médecin, médecines, médicaments, et chirurgien.
Trois heures après je l’ai vu sans aucun satellite60 avec une bougie à la main précédant un grave personnage dont la physionomie imposante me montra le médecin. J’étais dans l’ardeur de la fièvre qui depuis trois jours me brûlait le sang. Il m’interrogea, et je lui ai répondu qu’au confesseur, et au médecin je ne parlais jamais que sans témoins. Il dit à Laurent de sortir. Laurent ne voulut pas, et le docteur partit en me disant que j’étais en danger de mort. C’est ce que je désirais. Je sentais aussi quelque satisfaction dans une démarche qui pouvait démontrer aux impitoyables tyrans qui me tenaient là leur procédé inhumain.
Quatre heures après j’ai entendu le bruit des verrous. Le médecin [336r] entra tenant lui-même un flambeau à la main, et Laurent resta dehors. J’étais dans la plus grande langueur qui me procurait un véritable repos. Un vrai malade est exempt du tourment de l’ennui. J’étais charmé de voir cet infâme dehors, que je ne pouvais souffrir après l’explication qu’il m’avait faite du collier de fer.
Dans un petit quart d’heure j’ai informé le docteur de tout.
— Si vous voulezz, me dit-il, recouvrer la santé il faut bannir la tristesse.
— Écrivez-m’en la recette, et portez-la au seul apothicaire qui peut en faire la manipulation. Monsieur Cavalli est le mauvais physicien qui m’a donné le Cœur de Jésus, et la Cité mystique.
— Ces deux drogues peuvent fort bien vous avoir donné la fièvre, et les hémorroïdes : je ne vous abandonnerai pas.
Il s’en alla après m’avoir fait lui-même une fort longue61 limonade, dont il me pria de boire souvent. J’ai passé la nuit assoupi, et rêvant des extravagances mystiques.
Le lendemain deux heures plus tard que d’ordinaire je l’ai vu avec Laurent, et un chirurgien qui me saigna. Il me laissa une médecine qu’il me dit de prendre le soir, et une bouteille de bouillon. J’ai obtenu, me dit-il, la permission de vous faire transporter dans le galetas, où la chaleur n’est pas si grande qu’ici où l’air étouffe.
— Je renonce à cette grâce, car j’abhorre les rats que vous ne connaissez pas, et qui certainement viendraient dans mon lit.
— Quelle misère ! J’ai dit à Monsieur Cavalli qu’il a risqué de vous tuer avec ses livres, et il m’a dit de les lui rendre, et à leur place il vous donne Boèce62. Le voici.
— C’est un auteur qui vaut mieux que Sénèque, et je vous remercie.
— Je vous laisse une seringue, et de l’eau d’orge : amusez-vous avec des clystères63.
Il me fit quatre visites, et il me tira d’affaire : mon appétit revint. Au commencement de Septembre je me portais bien. Je n’endurais [336v] autre mal réel qu’une extrême chaleur, les puces, et l’ennui, car je ne pouvais pas toujours lire Boèce. Laurent me dit que j’avais la permission de sortir du cachot pour me laver en attendant qu’on faisait mon lit, et qu’on balayait, seul moyen de diminuer les puces, qui me dévoraient. Ce fut une grâce. Je profitai de ces huit à dix minutes pour me promener avec violence : les rats épouvantés n’osaient pas se montrer. Le même jour que Laurent me permit ce soulagement, il me rendit compte de mon argent. Il se trouva mon débiteur de vingt-cinq ou trente livres64 qu’il ne m’était pas permis de mettre dans ma bourse. Jeaa les lui ai laissées lui disant de me faire célébrer des messes. Il me remercia d’un style comme si c’était lui-même le prêtre qui devait les dire. J’en ai usé ainsi tous les mois, et je n’ai jamais vu de quittances d’aucun prêtre : il est certain que tout ce que Laurent put faire de moins injuste fut de s’approprier mon argent, et de dire mes messes lui-même au cabaret.
J’ai poursuivi dans cet étatab me flattant tous les jours d’être renvoyé chez moi : je ne me couchais jamais sans une espèce de certitude qu’on viendrait le lendemain me dire que j’étais libre ; mais lorsque toujours frustré dans mon espoir je réfléchissais qu’on aurait pu me fixer un terme, je décidais que ce ne pouvait pas être plus tard qu’auac premier d’Octobre jour où commençait le règne des nouveaux inquisiteurs. Ma prison donc selon moi, devait durer tant que les inquisiteurs actuels dureraient, et c’était la raison que je n’avais jamais vu le secrétaire qui, si cela n’était pas décidé, serait venu m’examiner, me convaincre de mes crimes, m’annoncer ma condamnation65 : cela me paraissait infaillible, parce que naturel ; mauvais argument sous les plombs où rien ne peut être selon la nature. Je me figurais que les inquisiteurs devaient avoir reconnu dans [337r] mon innocence leur injustice, et qu’ainsi ils ne me tenaient là que pour la forme, et en grâce de leur réputation ; mais qu’ils devaient absolument me remettre en liberté à la fin de leur règne. Je me sentais même en état de leur pardonner, et d’oublier l’injure qu’ils m’avaient faitead. Comment, me disais-je, pourraient-ils me laisserae ici à l’arbitre de leurs successeurs66 auxquels ilsaf n’auraient pu communiquer rien de suffisant à me faire condamner ? Je trouvais impossible qu’ils eussent pu me condamner et écrire ma sentence sans me la communiquer, et m’en avoir dit la raison. Mon droit me paraissait incontestable, et je raisonnais ainsi en conséquence ; mais ce raisonnement n’avait pas lieu vis-à-vis des règles d’un Tribunal qui se distingue de tous les tribunaux légaux de tous les gouvernements de la terre. Quand ce Tribunal procède contre un délinquant il est déjà sûr qu’il l’est : quel besoin a-t-il donc de lui parler ? Et quand il l’a condamné quelle nécessité a-t-il de lui donner la mauvaise nouvelle de sa sentence ? Son consentement n’est pas nécessaire : il vaut mieux, dit-on, de le laisser espérer : si on lui en rendait compte, il ne resterait pas pour cela en prison une seule heure de moins : celui qui est sage ne rend compte de ses affaires à personne ; et les affaires du Tribunal vénitien ne sont que celles de juger, et condamner ; le coupable est une machine qui n’a pas besoin de s’en mêler pour coopérer à la chose : c’est un clou qui pour entrer dans une planche n’a besoin que des coups de marteau.
Je savais en partie ces usages du colosse dont j’étais sous les pieds ; mais il y a sur la terre des choses qu’on ne peut jamais dire de bien savoir que lorsqu’on en a fait l’expérience. Si entre mes lecteurs s’en trouve quelqu’un auquel ces règles semblent injustes, je lui pardonne parce que vraiment elles n’en ont pas mal [337v] l’apparence ; mais il doit savoir qu’étant d’institution, elles deviennentag nécessaires parce qu’un Tribunal de cette trempe ne saurait subsister que par elles. Ceux qui les tiennent en vigueur sont des sénateurs choisis entre les plus qualifiés, et reconnus pour les plus vertueux. [Élusah à couvrir ce poste éminent, ils doivent jurer de faire ce que les premiers instituteurs67 ont prescrit à ceux qui y président, et ils n’y manquent pas, quoique quelquefois en soupirant, car ayant l’âme honnête ils doivent sentir qu’en condamnant même injustement un coupable, coupable de première évidence, ils exercent un exécrable despotisme en les condamnant sans le voir, sans le convaincre, et sans lui indiquer la punition.ai Ils ne sont pas honteux d’être élus à exercer un pouvoir si monstrueux ; mais au contraire ils en sont glorieux, et se sentent honorés. Ceux qui devraient être honteux sont leurs ministres, comme estaj le vers de A re malvagio consiglier peggiore [À mauvais roi, conseiller pire encore]68, mais il s’en faut bien qu’ils le soient :ak Les circospetti Nicolosi, Cavalli, Businello69 se croyaient monarques. Ce fut M. Cavalli qui manqua de me faire mourir avec sa maudite cité mystique, car ce livre n’a pu être dans l’institution du Tribunal.
Il y a douze ansal je crois que je fus témoin des soupirs de Monsieur Girolamo Diedo qui était inquisiteur d’état, et qui m’honorait de son amitié en qualité d’homme.
— Votre Excellence est si triste, lui dis-je un jour, qu’avez-vous donc ?
— Je dois ce soir faire étrangler un muranais, qui a soulevé le peuple à Muran où une rébellion était déjà déclarée, et dans le moment d’éclater.
— C’est haut crime, il mérite la mort, la raison d’état le condamne, si vous êtes sûr qu’il est coupable, pourquoi soupirez-vous ?
— Parce que ma nature répugne à faire mourir un homme sans l’avoir entendu.
— Vous avez raison ; mais vous deviez savoir que vous vous donniez un tel devoir, lorsque vous avez consenti à devenir du conseil de dix.
— On m’a élu sans que je le demande, […]am
[339r] anLe dernier de Septembre70 j’ai passé la nuit sans pouvoir dormir : j’étais impatient de voir paraître le nouveau jour, car je me sentais sûr d’être mis en liberté. Les impitoyables qui m’avaient fait mettre là avaient terminé leur règne. Mais le jour parut, Laurent vint me porter à manger, et ne m’annonça rien de nouveau. J’ai passé cinq ou six jours dans la rage, dans le désespoir. J’ai cru qu’il se pouvait que par des raisons que je ne pouvais pas deviner, on eût décidé de me tenir là pour tout le reste de mes jours. Cette idée affreuse me fit rire ; car je savais d’être le maître de n’y rester que très peu de temps d’abord que j’eusse pris le parti de me procurer la liberté au risque de ma vie. Ou l’on m’aurait tué, ou j’en serais venu à bout.
Deliberata morte ferocior [Devenu plus féroce par la résolution de mourir]71 ce fut au commencement de Novembre que j’ai formé le projet de sortir par force d’un lieu où on me tenait par force : cette pensée devint mon unique. J’ai commencé à chercher, à inventer, à examiner cent moyens de venir à bout d’une entreprise qu’avant moi plusieursao pouvaient avoir tentéeap ; mais que personne ne put conduire à son terme.
Dans ces mêmes jours un événement singulier me fit connaître la misérable situation où mon âme se trouvait.
J’étais debout dans le galetas regardant en haut vers la lucarne : je voyais également la très grosse poutre. Laurent sortait de mon cachot avec deux de ses gens, lorsque j’ai vu l’énorme poutre [339v] non pas branler, mais se tourner vers son côté droit, et se retourner d’abord comme elle était par un mouvement contraire lent, et interrompu : en même temps ayant senti que j’avais perdu mon aplomb, je fus convaincu que ç’avait été une secousse de tremblement de terre, et les archers étonnés dirent la même chose : me sentant réjoui de ce phénomène je n’ai pas prononcé le mot. Quatre ou cinq secondes après, ce mouvement reparut ; et je n’ai pas pu m’empêcheraq de prononcer ces mots : un altra, un altra gran Dio, ma più forte [Une autre, une autre grand Dieu, mais plus forte]. Les archers effrayés de ce qui leur sembla impiété d’un désespéré fou, et blasphémateur s’enfuirent saisis d’horreur. En m’examinant après, j’ai trouvé que je calculais entre les événements possibles l’écroulement du palais ducal compatible avec le recouvrement de ma liberté : le palais précipitant devait me jeter sans le moindre détriment72 sain, sauf, et libre sur le beau pavé de la place de S.t Marc. C’est ainsi que je commençais à devenir fou. Cette secousse vint du même tremblement de terre qui écrasa dans ces mêmes jours Lisbonne73.
a. Le noble biffé.
b. Il me flatta même de me faire vendre ces livres à un très cher prix. Je les lui avais confiés ; je les aurais donnés à très bon marché, car je n’en faisais aucun cas.
c. Que Mathilde m’avait donné et que biffé.
d. Écrits biffé.
e. Archers biffé.
f. Quatre biffé.
g. Entrâmes biffé.
h. Entre les mains du biffé.
i. Lorsque biffé.
j. D’un biffé.
k. Orth. une ais [planche] assurée… et élevée.
l. Jetant biffé.
m. Monsieur biffé.
n. Orth. fait.
o. Orth. ordonné.
p. Orth. acheté.
q. Orth. m’a fait.
r. Le biffé.
s. Personne biffé.
t. Archers biffé.
u. Aller biffé.
v. Orth. destiné.
w. Orth. augmenta ou excita.
x. Orth. communiqué.
y. Et il me dit biffé.
z. Monsieur biffé.
aa. Lui ai dit biffé.
ab. À me flatter biffé.
ac. Orth. que au.
ad. Orth. fait.
ae. Là biffé.
af. Ne pouvai biffé.
ag. Sinon justes, au moins de devoir, et biffé.
ah. Passage biffé. La première phrase reprend un passage de l’Histoire de ma fuite (voir ici).
ai. Bien loin d’être biffé.
aj. Leçon probable.
ak. Monsieur biffé.
al. Ou quatorze ans biffé.
am. Lacune : deux pages coupées.
an. Cinq lignes biffées en haut de la page : « comme dit Montagne, à tous les gros plaisirs que j’y serais mort comme un cochon ; et voilà comment assez souvent un malheur apparent est la cause d’un bonheur réel. Cette longue digression ne fera aucun tort à la narration exacte de mon séjour dans la prison des plombs ». Même référence à Montaigne dans l’Histoire de ma fuite (voir ici).
ao. Peuvent biffé.
ap. Orth. tenté.
aq. Qu’il ne m’échappât de la bouche biffé.
[342r] CHAPITRE XIV
Changement de cachot
Pour préparer mon lecteur à bien comprendre ma fuite d’un endroit pareil, il faut que je lui désigne le local. Ces prisons faites pour y tenir les coupables d’état sont positivement dans ce qu’on appelle le grenier du palais ducal. Son toit n’étant couvert ni d’ardoises, ni de briques ; mais de plaques de plomb de trois pieds carrés, et épaisses d’une ligne1, donne le nom de plombs aux mêmes prisons. On ne peut y entrer que par les portes du palais, ou par le bâtiment des prisons, par où on m’a fait entrer en passant le pont qu’on nomme des soupirs, dont j’ai déjà parlé. On ne peut monter à ces prisons qu’en passant par la salle où les inquisiteurs d’état s’assemblent : leur secrétaire en a seul la clef, que le concierge des plombs doit lui remettre, d’abord que du grand matin il a fait son service aux prisonniers. On le fait à la pointe du jour, parce que plus tard les archers allant, et venant seraient trop vus dans un endroit qui est rempli de tous ceux qui ont affaire aux chefs du conseil de dix, qui siègent tous les jours dans la salle contiguë appelée la bussola2 par où les archers doivent nécessairement passer.
Les prisons se trouvent divisées sous l’éminence des deux faces opposées du palais : trois sont au couchant dont la mienne était une, et quatre sont au levant. La gouttière au bord du toit de celles qui sont au couchant donne dans la cour du palais : celle au levant est perpendiculairement sur le canal dit rio di palazzo3. De ce côté les cachots sont très clairs, et on peut s’y tenir debout, qualités qui manquaient à la prison où j’étais qu’on appelait il trave4. Le plancher de mon cachot était positivement au-dessus du plafond de la salle des inquisiteurs, où ordinairement ils ne s’assemblent que la nuit après la séance [342v] journalière du conseil de dix dont tous les trois sont membres.
Informé comme j’étais de tout cela, eta ayant la parfaite idée topographique du local, la seule voie de me sauver susceptible de réussite, qui se présenta à mon jugement fut celle de percer le plancher de ma prison ; mais il fallait avoir des instruments, chose difficile dans un lieu où toute correspondance au-dehors5 était défendue, où on ne permettait ni visites, ni commerce épistolaire avec personne. N’ayant point d’argent pour séduire un archer je ne pouvais compter sur aucun. En supposant que le geôlier, et les deux satellites qui l’accompagnaient eussent eu la complaisance de se laisser étrangler, car je n’avais pas des armes, un autre archer se tenait à la porte de la galerie fermée qu’il n’ouvrait que lorsque le camarade qui voulait sortir lui donnait le mot de passe. La seule pensée qui m’occupait était celle deb m’enfuir, et ne trouvant pas dans Boèce le moyen je ne le lisais plus. J’y pensais toujours parce que j’étais certain de ne pouvoir le trouver qu’à force d’y penser. J’ai toujours cru que lorsqu’un homme se met dans la tête de venir à bout d’un projet quelconque, et qu’il ne s’occupe que de cela, il doit y parvenir, malgré toutes les difficultés : cet homme deviendra grand Vizir, il deviendra Pape, il culbutera une monarchie, pourvu qu’il s’y prenne de bonne heure, car l’homme arrivé à l’âge méprisé par la Fortune ne parvient plus à rien, et sans son secours on ne peut rien espérer. Il s’agit de compter sur elle, et en même temps de défier ses revers. Mais c’est un calcul politique des plus difficiles.
À la moitié de Novembre Laurent me dit que Messer Grande avait entre ses mains un détenu, et que le secrétaire Businello nouveau circospetto lui avait ordonné de le mettre dans le plus mauvais de tous les cachots, et que par conséquent c’était avec moi qu’il allait le mettre : il m’assurac que lui ayant représenté que j’avais regardé comme une grâce celle d’avoir été mis tout seul, ild lui avait répondu que je devais être devenu plus sage en quatre mois que j’étais là. Cette nouvelle ne me fit pas de peine, et je n’ai pas [343r] trouvé désagréable celle qui m’annonçait le changement de secrétaire. Ce M. Pierre Businello était un brave homme que j’avais connu à Paris, lorsqu’il allait à Londres en qualité de Résident de la République6.
Une heure après la cloche de Terza j’ai entendu le sifflement des verrous, et j’ai vu Laurent suivi de deux archers qui tenaient avec des menottes un jeune homme qui pleurait. On l’enferma chez moi, et on s’en alla sans dire le moindre mot. J’étais sur mon lit, où il ne pouvait pas me voir. Sa surprise m’amusa. Ayant le bonheur d’avoir une taille de cinq pieds7 il se tenait debout en regardant attentif mon fauteuil qu’il devait croire à son propre usage. Il voit sur la hauteur d’appui de la grille Boèce. Il essuie ses pleurs, l’ouvre et le rejette avec dépite, révolté peut-être d’avoir vu du latin. Il va à la gauche du cachot, et il s’étonne de trouver des hardes ; il s’approche de l’alcôve, il croit voir un lit ; il allonge la main, il mef touche, et il me demande pardon ; je lui dis de s’asseoir ; et voilà notre connaissance faite. Qui êtes-vous ? lui dis-je.
— Je suis de Vicence, je m’appelle Maggiorin8, mon père est cocher dans la maison Poggiana, il m’a tenu à l’école jusqu’à l’âge de onze ans, où j’ai appris à lire, et à écrire, puis je suis entré dans la boutique d’un perruquier, où en cinq ans j’ai appris à bien peigner. Je suis entré valet de chambre chez le comte XX9. Deux ans après sa fille unique sortit du couvent, et en la peignant je suis devenu amoureux d’elle comme elle de moi. Après nous être donné la foi de mariage nous nous abandonnâmes à la nature, et la comtesse qui a dix-huit ans comme moi devint grosse. Une servante de la maison fort dévote découvrit notre intelligence et la grossesse de la comtesse, et elle lui dit qu’elle était obligée en conscience de découvrir tout à son père ; mais ma femme sut l’engager à se taire en l’assurant que dans la semaine elle lui ferait dire le tout par son confesseur. Mais au lieu d’aller à confesse elle m’avertit de tout, et nous nous déterminâmes à partir. Elle s’est emparée d’une bonne somme d’argent, et de quelques [343v] diamants de feug sa mère, et nous devions partir la nuit pour aller à Milan ; mais après dîner le comte m’appela, et me donnant une lettreh il me dit que je devais partir d’abord pour la remettre en main propre de la personne ici à Venise à laquelle elle était adressée. Il me parla avec tant de bonté, et si tranquillement que je n’aurais jamais pu soupçonner ce qui m’est arrivé. Je suis allé prendre mon manteau, et en passant j’ai dit adieu à ma femme, en l’assurant que le cas était innocent, et qu’elle me verrait de retour le lendemain. Elle s’est évanouie. D’abord arrivé ici j’ai porté la lettre à la personne qui me fit attendre pour faire la réponse,i après l’avoir reçue je suis allé au cabaret pour manger un morceau, et pour partir d’abord après pour Vicence. Mais en sortant du cabaret les archers m’ont pris, etj m’ont conduit à la garde : j’y suis resté jusqu’à ce moment qu’ils m’ont conduit ici. Je crois, Monsieur, que je peux considérer la jeune comtesse comme ma femme.
— Vous vous trompez.
— Mais la nature.
— La nature si on l’écoute mène l’homme à faire des sottises jusqu’à ce qu’on le mette sous les plombs.
— Je suis donc sous les plombs ?
— Comme moi.
Il commença à pleurer à chaudes larmes. C’était un très joli garçon sincère, honnête, et amoureux à outrance, et je pardonnais en moi-même à la comtesse, en condamnant l’imprudence du père qui pouvait la faire peigner par une femme. Dans ses pleurs, et dans ses plaintes il ne parlait que de sa pauvre comtesse, il me faisait la plus grande pitié. Il croyait qu’on retournerait pour lui porter un lit, et à manger, mais je l’ai désabusé, et j’ai deviné10. Je lui ai donné à manger ; mais il n’a pu rien avaler. Il passa toute la journée, en ne se plaignant jamais de son sort que par rapport à sa maîtresse qu’il ne pouvait soulager, et qu’il ne pouvait pas se figurer ce qu’elle deviendrait. Elle était déjà vis-à-vis de moi plus que justifiée, et j’étais sûr que si les inquisiteurs [344r] s’étaient trouvés invisibles dans mon cachot présents à tout ce que ce pauvre garçon m’a dit, ils l’auraient non seulement renvoyé, mais marié avec sa maîtresse sans faire attention ni aux lois, ni aux usages ; et ils auraient peut-être fait enfermer le comte père, qui avait mis la paille près du feu. Je lui ai donné ma paillasse, car malgré qu’il fût propre je devais craindre les rêves d’un jeune homme amoureux. Il ne connaissait ni la grandeur de sa faute, ni le besoin que le comte avait qu’on lui donnât une punition secrète pour sauver l’honneur de sa famille.
Le lendemain on lui porta une paillasse, et un dîner de quinze sous que le Tribunal lui passait par charité. J’ai dit au geôlier que mon dîner suffisait pour tous les deux, et qu’il pouvait employer ce que le Tribunal passait à ce garçon pour lui faire célébrer trois messes par semaine. Il s’en chargea volontiers, il lui fit compliment de ce qu’il était avec moi, et il nous dit que nous pouvions nous promener dans le galetas pour une demi-heure. J’ai trouvé cette promenade excellente pour ma santé, et pour mon projet de fuite, qui ne parvint à sa maturité qu’onze mois après. Au bout de ce repaire de rats j’ai vu une quantité de vieux meubles jetés sur le plancher à droite et à gauche de deux caisses, et devant un grand tas de cahiers. J’en ai pris dix à douze pour m’amuser à les lire. C’était des procès tous criminels dont j’ai trouvé la lecture très divertissante, car il m’était permis de lire ce qui dans son temps dut avoir été très secret. J’ai vu des réponses singulières à des interrogations suggestives sur des séductions de vierges, des galanteries [344v] poussées trop loin par des hommes employés à des conservatoires de filles11, des faits vis-à-vis des confesseurs qui avaient abusé de leurs pénitentes, des maîtres d’école convaincus de pédérastie, et des tuteurs qui avaient trompé leurs pupilles : il y en avait d’anciens de deux, et trois siècles, dont le style, et les mœurs me procurèrent quelques heures de plaisir. Entre les meubles qui étaient par terre j’ai vu une bassinoire12, une chaudière, une pelle à feu, des pincettes, des vieux chandeliers, des pots de terre, et une seringue d’étain. J’ai jugé que quelqu’illustre prisonnier avait ainsi été distingué par la permission de faire usage de ces meubles. J’ai vu aussi une espèce de verrou tout droit gros comme mon poucek, et long d’un pied et demi13. Je n’ai touché à rien de tout cela. Le temps n’était pas encore venu pour jeter des dévolus sur quelque chose.
Mon camarade un beau matin vers la fin du mois me fut enlevé. Laurent me dit qu’on l’avait condamné aux prisons appelées les quatre14. Elles sont dans l’enceinte du bâtiment des prisons. Elles appartiennent aux inquisiteurs d’état. Les prisonniers qui sont là ont l’agrément de pouvoir appeler les geôliers quand ils en ont besoin15 : elles sont obscures ; mais ilsl ont une lampe à huile : tout est marbre, et on n’y craint pas le feu. J’ai su longtemps après que le pauvre Maggiorin y est resté cinq ans, et qu’on l’a après envoyé à Cerigo pour dix16. Je ne sais pas s’il y est mort. Il m’a tenu bonne compagnie, et je m’en suis aperçu lorsqu’étant resté seul je suis retombé dans la tristesse. Le privilège cependant de me promener tous les jours une demi-heure dans le galetas m’est resté. J’ai examiné tout ce qu’il y avait. Un caisson était rempli de beau papier, de cartons, de plumes d’oie non taillées, et de pelotons de ficelle : l’autre était cloué. Un morceau de marbre noir, poli, épais d’un pouce, long de six, et large de trois17 intéressa ma vue : je l’ai pris sans aucun dessein, et je l’ai placé sous mes chemises dans le cachot.
[345r] Huit jours après le départ de Maggiorin, Laurent me dit qu’il y avait apparence que j’aurais un nouveau camarade. Cet homme, qui au fond n’était qu’un bavard, commença à s’impatienter de ce que je ne lui faisais jamais aucune question. Son devoir était de ne pas l’être ; et ne pouvant pas faire parade avec moi de sa réserve, il s’imagina que je ne l’interrogeais jamais, parce que je supposais qu’il ne savait rien : son amour-propre se trouva lésé, et pour me faire voir que je me trompais, il commença à jaser non interrogé.
Il me dit qu’il croyait que j’aurais souvent des nouvelles visites, car les autres six cachots contenaient tous deux personnes qui n’étaient point faites pour être envoyées aux quatre. Après une longue pause, voyant que je ne lui demandais pas ce que c’était que cette distinction, il me dit qu’aux quatre il y avait pêle-mêle toutes sortes de gens, dont la condamnation quoiqu’à eux non connue était écrite : il poursuivit à me dire que ceux qui étaient comme moi sous les plombs, confiés à lui, étaient tous des personnes de la plus grande distinction, et criminels de ce qu’il était impossible que les curieux devinassent. Si vous saviez Monsieur quels sont les compagnons de votre sort ! Vous vous étonneriez, car il est vrai qu’on dit que vous êtes un homme d’esprit ; mais vous me pardonnerez…. Vous savez que ce n’est rien qu’avoir de l’esprit pour être traité18 ici…. vous m’entendez…. cinquante sous par jour c’est quelque chose….. on donne trois livres à un citoyen, quatre à un gentilhomme, et huit à un comte étranger19 : je dois le savoir je pense, car tout passe par mes mains.
Ici il me fit son propre éloge tout composé de qualités négatives : je ne suis ni voleur, ni traître, ni menteur, ni avare, ni méchant, ni brutal comme tous mes prédécesseurs, et quand j’ai bu une pinte de plus je deviens meilleur : si mon père m’avait envoyé [345v] à l’école, j’aurais appris à lire et à écrire, et je serais peut-être Messer Grande ; mais ce n’est pas ma faute. M. André Diedo20 m’estime, et ma femme qui n’a que vingt-quatre ans, et qui vous fait tous les jours à manger, va lui parler quand elle veut, et il la fait entrer sans façon, même quand il est au lit, grâce qu’il ne fait à aucun sénateur. Je vous promets que vous aurez avec vous tous les nouveaux débarqués, quoique toujours pour peu de temps ; car d’abord que le secrétaire a relevé de leur propre bouche ce qu’il lui importe de savoir, il les envoie à leur destination ou aux quatre, ou à quelque Fort, ou au Levant, ou, s’ils sont étrangers, aux confins de l’état, car le gouvernement ne se croit pas le maître de disposer des sujets des autres princes sommairement, à moins qu’ils ne soient à son service. La clémence du Tribunal, Monsieur, est sans exemple ; et il n’y en a aucun autre au monde qui procure à ses prisonniers plus de douceurs : on trouve cruel qu’il ne permette ni écrire, ni recevoir des visites, et c’est fou, car écrire et recevoir du monde est une perte de temps : vous me direz que vous n’avez rien à faire, mais nous ne pouvons pas dire cela nous autres.
Voilà à peu près la première harangue, dont ce bourreau m’a honoré, et qui, au vrai, m’amusa. J’ai vu que cet homme un peu moins bête aurait été plus méchant. J’ai décidé de tirer parti de sa bêtise.
Le lendemain on m’amena le nouveau camarade qu’on traita le premier jour comme on avait traité Maggiorin. J’ai appris qu’il me fallait avoir une autre cuiller d’ivoire, carm le premier jour on laissait le nouveau venu sans manger. C’était à moi à le traiter.
Cet homme, auquel je me suis d’abord montré, me fit une profonde révérence. Ma barbe, qui avait déjà quatre pouces21 de longueur, en imposait plus encore que ma taille. Laurent me prêtait souvent des ciseaux pour me faire les ongles des pieds ; mais il m’était défendu de couper ma barbe sous des grandes peines. On se fait à tout.
Mon nouveau venu était un homme de cinquante ans, grand comme moi, un peu courbé, maigre, à grande bouche, et longues dents sales ; il avait des petits yeux châtains, et des longs sourcils rouges22, une perruque ronde, et noire qui puait l’huile, et un habit de gros drap gris. Malgré qu’il ait accepté mon dîner, il fit le réservé ; il ne me dit pas le mot pour toute [346r] la journée, et j’en ai agi de même ; mais il changea de système le lendemain. On lui apporta de bonne heure un lit qui lui appartenait, et du linge dans un sac. Maggiorin sans moi n’aurait pas pu changer de chemise. Le geôlier lui demanda ce qu’il voulait pour son dîner, et de l’argent pour l’acheter.
— Je n’ai pas d’argent.
— Un homme riche comme vous n’a pas d’argent ?
— Je n’ai pas le sou.
— Fort bien. Je m’en vais d’abord vous porter du biscuit de munition une livre et demie, et un pot d’eau excellente. C’est dans l’ordre.
Il le lui porta avant que de partir, et il me laissa avec ce spectre23.
Je l’entends soupirer, il me fait pitié, et je romps le silence. Ne soupirez pas, Monsieur, vous dînerez avec moi ; mais il me semble que vous ayez commis une grande faute en venant ici sans argent.
— J’en ai ; mais il ne faut pas le dire à ces harpies.
— Belle sagacité qui vous condamne au pain, et à l’eau ! Puis-je vous demander si vous savez la raison de votre détention ?
— Oui Monsieur je la sais, et pour vous la faire sentir je vais vous dire en peu de mots mon histoire.
Je m’appelle Sgualdo Nobili24. Je suis fils d’un paysan, qui me fit apprendre à écrire, et qui à sa mort me laissa sa petite maison, et le peu de terrain qui en dépendait. Ma patrie est le Frioul une journée loin d’Udine. Un torrent qu’on appelle Corno25, et qui trop souvent endommageait ma petite possession, me fit prendre le parti il y a dix ans den la vendre, et de m’établir à Venise. On m’en compta huit mille livres en beaux sequins26. J’étais informé que dans la capitale de cette glorieuse république tout le monde jouissait d’une honnête liberté, et qu’un homme industrieux, et qui avait un capital comme le mien, pouvait y vivre fort à son aise en prêtant sur gages. Sûr de mon économie, de mon jugement, et de mon savoir-vivre, je me suis déterminé à faire ce même métier.
J’ai loué une petite maison dans le quartier du canal regio, je l’ai meublée, [346v] et en vivant tout seul, j’ai vécu deux ans très tranquille, et devenu plus riche deo dix mille livres, puisque voulant bien vivre j’en ai dépensé mille pour mon entretien. J’étais sûr de devenir en peu de temps dix fois plus riche. Dans ce temps-là j’ai prêté deux sequins à un Juif sur plusieurs livres bien reliés, entre lesquels j’ai trouvé la Sagesse de Charon. Je n’ai jamais aimé la lecture, je n’avais jamais lu que la doctrine chrétienne ; mais ce livre de la Sagesse me fit voir combien il était heureux de savoir lire27. Ce livre, Monsieur, que peut-être vous ne connaissez pas est l’excellent28. On connaît quand on l’a lu qu’on n’a pas besoin d’en lire d’autres ; car il contient tout ce qu’il peut importer à l’homme de savoir ; il le purge de tous les préjugés contractés dans l’enfance ; il le délivre des craintes d’une vie future ; il lui ouvre les yeux, il lui montre le chemin du bonheur, et il le rend savant. Procurez-vous cette lecture, et traitez de sots ceux qui vous diront qu’elle est défendue.
À ce discours j’ai connu mon homme, car je connaissais Charon, sans savoir qu’on l’avait traduit29. Mais quels sont les livres qu’on ne traduit pas à Venise ? Charon, grand admirateur de Montagne, crut d’aller au-delà de son modèlep mais il n’est pas parvenu à cela. Il a donné une forme méthodique à plusieurs choses que Montagne couche sans ordre, et qui jetées là par le grand homme ne parurent pas sujettes à censure ; mais Charon prêtre, et théologien fut justement condamné30. On ne l’a pasq beaucoup lu. Le sot Italien qui l’a traduit n’a pas seulement su que la traduction du mot sagesse est Sapienza. Charon eut l’impertinence de donner à son livre le titre de celui de Salomon. Mon camarade poursuivit ainsi :
Délivré par Charon de scrupules, et de toutes les anciennes fausses impressions, j’ai poussé mon commerce de façon qu’en six ans je me suis trouvé maître de neuf mille sequins31. Il ne faut pas vous étonner de cela, car dans cette riche ville le jeu, la débauche, et la [347r] fainéantise mettent tout le monde dans le désordre, et dans le besoin d’argent, et les sages profitent de ce que les fous dissipent.
Il y a trois ans qu’un comte Seriman32 fit connaissance avec moi, et qui m’ayant connu pour économe me pria de prendre de lui cinq cents sequins, de les mettre dans mon commerce, et de lui donner la moitié de l’utilité33. Il n’exigea qu’une simple quittance, dans laquelle je m’engageais de lui remettre la même somme à sa réquisition34. Je lui ai donné au bout de l’année soixante et quinze sequins, qui faisaient le quinze pour cent, et il me donna quittance, mais il se montra mécontent. Il avait tort car ayant assez d’argent je ne me suis pas servi du sien pour négocier. La seconde année par pure générosité j’en ai fait de même ; mais nous sommes venus à des mauvaises paroles, de sorte qu’il m’a demandé la restitution de la somme. Je lui ai répondu que j’en rabattrais cent cinquante sequins qu’il avait reçus ; rmais s’étant mis en colère il m’intima d’abord une extrajudiciaire exigeant la restitution de toute la somme. Un habile procureur prit ma défense, et suts me gagner deux ans : il y a trois mois qu’on m’a parlé d’un accommodement, et je m’y suis refusé ; mais craignant quelque violence, je me suis adressé à l’abbé Giustiniani, homme d’affaires du Marquis de Montallegre ambassadeur d’Espagne, qui me loua une petite maison sur la liste35, où on est à l’abri des surprises. Je voulais bien rendre au comte Seriman son argent mais je prétendais rabattre cent sequins que j’avais dépensést pour le procès qu’il m’a intenté. Mon procureur fut chez moi il y a huit jours avec celui du comte, et je leur ai fait voir les deux cent cinquante sequins dans une bourse que j’étais prêt à leur donner, et pas le sou davantage. Ils sont partis tous les deux mécontents. Il y a trois jours [347v] que l’abbé Giustiniani me fit dire que l’ambassadeur avait trouvé bon de permettre aux inquisiteurs d’état d’envoyer chez moi leurs gens pour faire une exécution36. Je ne savais pas que cela pouvait se faire. J’ai attendu cette visite avec courage après avoir mis tout mon argent en lieu de sûreté. Je n’aurais jamais cru que l’ambassadeur leur aurait permis de s’emparer de moi comme ils firent. À la pointe du jour Messer Grande vint chez moi, et me demanda trois cent cinquante sequins ; et à ma réponse que je n’avais pas le sou, il m’enleva ; et me voilà.
Après cette narration j’ai fait mes réflexions sur l’infâme coquin qu’on avait mis en ma compagnie, et à l’honneur qu’il m’avait fait de me croire un coquin comme lui en me narrant toute l’affaire, et me supposant fait pour l’applaudir. Dans tous les sots propos qu’il me tint trois jours de suite, me citant toujours Charon, j’ai vu la vérité du proverbe : Guardati da colui che non ha letto che un libro solo [Gardez-vous de celui qui n’a lu qu’un seul livre]37. Charon l’avait rendu athée, et il s’en vantait sans façon. Le quatrième jour, une heure après Terza, Laurent vint lui dire de descendre avec lui pour parler au Secrétaire. Il s’habilla vite, et au lieu de mettre ses souliers il mit les miens sans que je m’en aperçoive. Il descendit avec Laurent ; il remonta une demi-heure après en pleurant, et il tira hors de ses souliers deux bourses où il avait trois cent cinquante sequins que précédé de Laurent il porta au secrétaire. Il remonta après, et ayant pris son manteau il partit ; Laurent me dit après qu’on l’avait laissé aller. Le lendemain on vint prendre ses hardes. J’ai toujours cru que le secrétaire l’a fait confesser qu’il avait l’argent en lui menaçant la torture, qui en qualité de menace peut être encore bonne à quelque chose38.
Le premier de l’année 1756 j’ai reçu des étrennes. Laurent me porta une robe de chambre doublée de Renards, une couverture de soie rembourrée de coton, et un sac de peau d’ours pour y mettre les jambes, [348r] dans le froid qu’il faisait aussi excessif que la chaleur que j’avais enduréeu dans le mois d’Août. En me donnant cela il me dit par ordre du secrétaire que je pouvais disposer de six sequins par mois pour m’acheter tous les livres que je voulais, et la gazette aussi, et que ce présent me venait de M. de Bragadin. J’ai demandé à Laurent le crayon, et j’ai écrit sur un morceau de papier : Je suis reconnaissant à la pitié du Tribunal, et à la vertu de M. de Bragadin.
Il faut avoir été dans ma situation pour comprendre les sentiments que cette aventure réveilla dans mon âme : dans le fort de ma sensibilité j’ai pardonné à mes oppresseurs, et j’ai quasi abandonné le projet de m’enfuir, tant l’homme est pliant lorsque le malheur l’accable, et l’avilit. Laurent m’a dit que M. de Bragadin s’était présenté aux trois inquisiteurs, et qu’il leur avait demandé à genoux, et en pleurant la grâce de me faire parvenir cette marque de sa constante tendresse si j’étais encore dans le nombre des vivants ; et qu’émus ils n’avaient pas pu la lui refuser. J’ai sur-le-champ écrit tous les titres des livres que je voulais.
En me promenant dans le galetas, un beau matin, mes yeux s’arrêtèrent sur le long verrou qui était sur le plancher en le considérant comme arme offensive, et défensive : je l’ai pris, et porté dans le cachot en le plaçant sous mon habitv avec le morceau de marbre noir ;w d’abord que je me vis seul, je l’ai reconnu pour une parfaite pierre de touche39, puisqu’après un long frottement d’un bout du verrou contre la pierre j’ai vu sur le même bout une facette.
Devenu curieux de ce rare ouvrage où je me voyais nouveau, et auquel je me trouvais excité par l’espoir de posséder un meuble, qui là-haut devait être très défendu ; poussé aussi par la vanité de réussir à faire une arme sans les instruments nécessaires pour [348v] la construire, irrité même par les difficultés, car je devais frotter le verrou presqu’à l’obscur sur la hauteur d’appui sans pouvoir tenir ferme la pierre qu’avec ma main gauche, et sans avoir de l’huile pour l’humecter, et émoudre40 plus facilement le fer que je voulais rendre pointu : je n’ai fait usage que de ma salive, et j’ai travaillé quinze jours pour affiler41 huit facettes pyramidales, qui à leur bout formèrent une pointe parfaite : ces facettes avaient un pouce et demi de longueur. Cela formait un stylet octangulaire aussi bien proportionné qu’on n’aurait pu exiger davantage d’un bon taillandier42. On ne peut pas se figurer la peine, l’ennui que j’ai endurésx, et la patience que j’ai dû avoir à cette désagréable besogne sans autre outil qu’une pierre volante : ce fut pour moi un tourment d’une espèce quam siculi non invenere tyranni [que les tyrans siciliens n’ont pas inventée]43. Je ne pouvais plus mouvoir mon bras droit, et mon épaule me paraissaity disloquée. Le creux de ma main était devenu une grande plaie après que les vessies44 crevèrent : malgré mes douleurs je n’ai pourtant pas discontinué mon travail : je l’ai voulu voir parfait.
Vain de mon ouvrage, et sans avoir décidé comme, et en quoi j’aurais pu en faire usage, j’ai pensé à le cacher dans quelqu’endroit, où il eût pu se dérober même à la perquisition : j’ai pensé à le mettre à travers la paille de mon fauteuil ; mais non pas par-dessus où en levant le coussin on aurait pu voir la marque de la proéminence inégale ; mais en tournant le fauteuil à la renverse, où j’ai poussé dedans le verrou tout entier ; et si bien que pour le retrouver il aurait fallu savoir qu’il y était. C’est ainsi que DIEU me préparait le nécessaire à une fuite qui devait être admirable sinon prodigieuse. Je m’en avoue vain ; mais ma vanité ne vient pas de ce que j’ai réussi, car le bonheur45 s’en est beaucoup mêlé ;z elle procède de ce que j’ai jugé la chose faisable, et que j’ai eu le [349r] courage de l’entreprendre.
Après trois ou quatre jours de réflexions sur l’usage que je devais faire de mon verrou devenu esponton gros comme une canne, et long de vingt pouces46, dont la belle pointe acérée me démontrait qu’il n’est pas nécessaire de rendre le fer acier pour parvenir à la faire, j’ai vu que je n’avais qu’à faire un trou dans le plancher sous mon lit.
J’étais sûr que la chambre dessous ne pouvait être que celle où j’avais vu M. Cavalli ; j’étais sûr qu’on ouvrait cette chambre tous les matins, et j’étais sûr de pouvoir me couler facilement du haut en bas dès que le trou serait prêt moyennant mes draps de lit, dont j’aurais fait une espèce de corde, en assurant le bout d’en haut à un chevalet de mon lit. Dans cette même chambre je me serais tenu caché sous la grande table du Tribunal, et le matin, d’abord que j’aurais vu la porte ouverte, j’en serais sorti, et avant qu’on eût pu me suivre je me serais mis en lieu de sûreté. Je pensais qu’il était vraisemblable que Laurent laissât dans cette chambre un de ses archers pour garde, et pour celui-là je l’aurais d’abord tué en lui enfonçant mon esponton dans le gosier. Tout était bien imaginé ; mais le plancher pouvant être double, et triple, l’ouvrage aurait pu m’occuper un, et deux mois, je trouvais très difficile le moyen d’empêcher les archers de balayer le cachot pour un aussi long temps. Si je le leur avais défendu je leur aurais donné des soupçons, d’autant plus que pour me délivrer des puces j’avais exigé qu’ils balayassent tous les jours :aa le balai même leur aurait découvert le trou : j’avais besoin de la plus grande certitude que ce malheur ne m’arriverait pas.
En attendant j’aiab défendu qu’on balaye sans dire pourquoi je le défendais. Huit à dix jours après Laurentac m’en demanda la raison : je lui ai dit que c’était parce que la poussière qui s’élevait du plancher m’allait au poumon [349v] et pouvait me causer des tubercules47.
— Nous jetterons, me répondit-il, de l’eau sur le plancher.
— Point du tout car l’humidité peut produire la pléthore48.
Mais une semaine après, il ordonna qu’on balayât ; il fit porter le lit hors du cachot, et sous prétexte de faire nettoyer partout il alluma une chandelle. J’ai vu que le soupçon animait cette démarche, mais je me suis montré indifférent. J’ai alors pensé au moyen de fortifier mon projet. Le matin du lendemain, j’ai ensanglanté mon mouchoir me piquant un doigt, et j’ai attendu Laurent dans mon lit. La toux m’a pris, lui dis-je, avec tant de violence qu’une veine de ma poitrine s’est rompue, et m’a fait rendre tout le sang que vous voyez : faites-moi venir le médecin. Le docteur vint, m’ordonna une saignée, et m’écrivit un recipe. Je lui ai dit que Laurent était la cause de mon malheur ayant voulu balayer : il lui en fit des reproches, et il conta qu’un jeune perruquier venait de mourir de la poitrine49 par cette même raison, car, selon lui la poussière aspirée ne s’expirait jamais. Laurent jura qu’il crut de me rendre un service, et qu’il ne ferait plus balayer de toute sa vie. Je riais en moi-même de ce que le docteur n’aurait pas pu mieux parler étant concerté par moi. Les archers présents à ce doctrinal, furent enchantés de l’apprendre, et mirent entre les actes de leur charité celui de ne plus balayer que les cachots de ceux qui les maltraiteraient.
Après le départ du médecin, Laurent me demanda pardon, et m’assura que tous ses autres prisonniers se portaient bien, malgré qu’il faisait balayer leurs chambres tous les jours. Il les appelait chambres. Mais l’article, dit-il, est important, et je vais les éclairer là-dessus, car je vous regarde tous comme mes enfants.
La saignée d’ailleurs m’était nécessaire : elle m’a rendu le sommeil, et m’a guéri des contractions spasmodiques qui m’épouvantaient.
J’avais gagné un grand point ; mais le temps d’entamer mon ouvrage n’était pas encore arrivé. Le froid était fort, et mes mains ne pouvaient empoigner l’esponton sans geler. Mon entreprise exigeait un esprit prévoyant, déterminé à éviter tout ce qui pouvait être prévu [350r] facilement, et hardi, et intrépide pour se livrer au hasard dans tout ce qui malgré que prévu pouvait ne pas arriver. La situation de l’homme, qui doit en agir ainsi est fort malheureuse ; mais un juste calcul politique instruit que pour le tout expedit [il faut]50 risquer le tout.
Les nuits trop longues de l’hiver me désolaient. J’étais obligé de passer dix-neuf mortelles heures positivement dans les ténèbres ; et dans les jours de brouillard, qui à Venise ne sont pas rares, la lumière qui entrait par la fenêtre, et par le trou de la porte n’éclairait pas assez mon livre pour que je pusse y lire. Ne pouvant pas lire je tombais dans la pensée de mon évasion, et une cervelle toujours fixe à une même pensée peut donner dans la folie. La possession d’une lampe à l’huile m’aurait rendu heureux ; j’y ai pensé, et je me suis beaucoup réjoui lorsque j’ai cru d’avoir trouvé le moyen de l’obtenir par ruse. Pour la création de cette lampe, j’avais besoin des ingrédients qui devaient la composer. Il me fallait un vase, des lumignons de fil ou de coton, de l’huile, une pierre à fusil, briquet, allumettes, et amadou. Le vase pouvait être une petite casserole de terre, et j’avais celle où on me cuisait des œufs au beurre. Je me suis fait acheter de l’huile de Lucques sous prétexte que la salade accommodée avec l’ordinaire me faisait mal. J’ai extrait de ma courtepointe assez de coton pour me faire des lumignons. J’ai fait semblant d’être tourmenté par une forte douleur de dents ; et j’ai dit à Laurent qu’il me fallait de la pierre ponce ; il ne la connaissait pas, et j’ai substitué une pierre à fusil en lui disant qu’elle ferait le même effet ayant été mise pour un jour dans du fort vinaigre, et appliquée après sur la dent : elle m’aurait soulagé de la douleur. Laurent me dit que mon vinaigre était excellent, et que je pouvais y mettre une pierre moi-même, et il m’en jeta là trois ou quatre. Une boucle d’acier que j’avais à la ceinture de mes culottes devait me servir de briquet ; il ne restait à obtenir que du soufre, et de l’amadou, dont la provision me mettait aux champs. Mais [350v] voilà comment je l’ai trouvée à force d’y penser, et comment la Fortune s’en mêla.
J’avais eu une espèce de rougeole, qui après s’être desséchée m’avait laissé sur les bras des dartres qui me causaient une démangeaison qui m’incommodait ; j’ai dit à Laurent de demander au médecin un remède. Le lendemain il me porta un billet que le secrétaire avait lu, dans lequel le médecin avait écrit : un jour de diète, et quatre onces d’huile d’amandes douces, et la peau guérira : ou une onction d’onguent de fleur de soufre ; mais ce topique est dangereux. Je me moque, dis-je à Laurent, du danger, achetez-moi de cet onguent, et portez-le-moi demain ; ou donnez-moi du soufre, j’ai ici du beurre, et je me ferai l’onguent moi-même : avez-vous des allumettes ? Donnez-m’en. Il tira de sa poche toutes celles qu’il avait, et il me les donna. Qu’il est aisé d’avoir de la consolation quand on est dans la détresse !
J’ai passé deux ou trois heures pensant à ce que je pouvais substituer à l’amadou seul ingrédient qui me manquait, et que je ne savais sous quel prétexte me procurer ; lorsque je me suis souvenu d’avoir recommandé à mon tailleur de me doubler d’amadou mon habit de taffetas sous les aisselles, et de le couvrir avec de la toile cirée pour empêcher la tache de sueur qui principalement dans l’été gâte dans cet endroit-là tous les habits. J’avais mon habit devant moi, qui était tout neuf ; et mon cœur palpitait ; mon tailleur avait pu oublier mon ordre, et j’étais entre l’espoir, et la crainte. Je n’avais qu’à faire deux pas pour m’en assurer, et je n’osais pas. J’avais peur de ne pas trouver l’amadou, et de devoir abandonner un si cher espoir. Je m’y résous à la fin : je m’approche à l’ais où mon habit était, et tout d’un coup me trouvant indigne de cette grâce je me jette à genoux priant DIEU que le tailleur n’ait pas oublié mon ordre. Après cette chaude prière, je déploie mon habit, je découds la toile cirée, et je trouve l’amadou. Ma joie fut grande. Il était naturel que je remerciasse DIEU, puisque j’avais été chercher l’amadou confiant en sa bonté ; et ce fut ce [351r] que j’ai fait avec effusion de cœur.
À l’examen de cette action de grâces je ne me suis pas trouvé sot, comme je me suis découvert tel, réfléchissant à la prière que j’ai faitead au maître de tout en allant chercher l’amadou. Je ne l’aurais pas faite avant que d’aller sous les plombs, ni ne la ferais aujourd’hui ; mais la privation de la liberté du corps hébète les facultés de l’âme. On doit prier DIEU d’accorder des grâces, et non pas de bouleverser la nature par des miracles. Si le tailleur n’avait pas mis l’amadou sous les aisselles, je devais être certain de ne pas le trouver ; et s’il l’avait mis je devais être sûr de le trouver. Que voulais-je donc du maître de la nature ? L’esprit de ma première prière ne pouvait être que celui de dire :ae Seigneur faites que je trouve l’amadou quand même le tailleur l’aurait oublié, et s’il l’a mis ne le faites pas disparaître. Quelque théologien cependant pourrait trouver ma prière pieuse, sainte, et très raisonnable, car il la dirait fondée sur la force de la foi ; et il aurait raison, comme j’ai raison moi-même non théologien, de la trouver absurde. Je n’ai d’ailleurs pas besoin d’être sublime théologien pour trouver mon action de grâces louable. J’ai remercié DIEU de ce que le tailleur n’a pas manqué de mémoire, et ma reconnaissance fut juste selon les règles d’une saine philosophie.
D’abord que je me suis vu maître de l’amadou j’ai mis l’huile dans une casserole, et un lumignon, et j’ai vu une lampe. Quelle satisfaction que celle de ne devoir reconnaître ce bienfait que de moi-même, et de transgresser un ordreaf des plus cruels ! Il n’y avait pour moi plus de nuits. Adieu salade : je l’aimais beaucoup ; mais je ne la regrettais pas : il me semblait que l’huile n’était faite que pour nous éclairer. J’ai décidé de commencer à rompre le plancher le premier lundi de carême51, car dans les désordres du carnaval52 je craignais tous les jours des visites ; et j’ai bien prévu. Le Dimanche gras à midi j’ai entendu le bruit des verrous, et j’ai vu Laurent suivi d’un très gros homme que j’ai d’abord reconnu pour le Juif Gabriel Schalon53 célèbre dans l’habileté de faire trouver de l’argent aux jeunes gens par des mauvaises affaires : nous nous [351v] connaissions, ainsi nos compliments furent ceux de saison. La compagnie de cet homme n’était pas faite pour me faire plaisir ; mais il me fallait avoir patience : on l’enferma. Il dit à Laurent d’aller chez lui pour prendre son dîner, un lit, et tout ce qu’il lui fallait ; et il lui répondit qu’ils parleraient de cela le lendemain.
Ce Juif, qui était un évaporé54, ignorant, bavard et bête excepté dans son métier, commença par me féliciter de ce qu’on m’avait préféré à tout autre pour me donner sa compagnie. Je lui ai offert pour toute réponse la moitié de mon dîner qu’il refusa en me disant qu’il ne mangeait que du pur ; et qu’il attendrait à bien souper chez lui.
— Quand ?
— Ce soir. Vous voyez que quand j’ai demandé mon lit, il me dit que nous parlerons de cela demain. Il est évident que cela veut dire que je n’en ai pas besoin. Trouvez-vous vraisemblable qu’onag puisse laisser sans manger un homme comme moi ?
— On m’a traité de même.
— C’est bon ; mais entre nous il y a quelque différence ; et, cela soit dit entre vous et moi, les inquisiteurs d’état ont fait un faux pas en me faisant arrêter, et ils doivent se trouver embarrassés actuellement à réparer leur faute.
— Ils vous feront peut-être une pension, car vous êtes un homme à ménager.
— Vous raisonnez fort juste : il n’y a point de courtier à la bourse plus utile que moi au commerce intérieur, et les cinq sages55 ont beaucoup profité des avis que je leur ai donnésah. Ma détention est un événement singulier, qui par hasard aura fait votre bonheur.
— Mon bonheur ? Comment ?
— Il ne passera pas un mois que je vous ferai sortir d’ici. Je sais à qui je dois parler, et de quelle façon.
— Je compte donc sur vous.
Ce fripon imbécile se croyait quelque chose. Il a voulu m’informer de ce qu’on disait de moi ; et ne me rapportant que ce qu’on pouvait dire dans les entretiens des plus grands sots de la ville, il m’a ennuyé. J’ai pris un livre, et il eut l’effronterie de me prier de ne pas lire. Sa passion était celle de parler, et toujours de lui-même.
Je n’ai pas osé allumer ma lampe, et la nuit approchant il s’est déterminé à accepter du pain, et du vin de Chypre, et ma paillasse qui était devenue le lit de tous les nouveaux arrivés. Le lendemain on lui porta à manger de chez lui, et un lit. J’ai eu ce fardeau sur le corpsai huit à neuf semaines, car le secrétaire du tribunal eut besoin avant que de le condamner aux quatre [352r] de lui parler plusieurs fois pour tirer au clair ses friponneries, et pour le forcer à défaire des contrats illicites qu’il avait faits. Il me confessa lui-même d’avoir acheté de M. Dominico Micheli des rentes qui ne pouvaient appartenir à l’acheteur qu’après la mort du chevalier Antoine son père56. C’est vrai, me dit-il, que le vendeur y perdait cent pour cent, mais il faut considérer que l’acheteur aurait perdu tout, si le fils était mort avant le père. Lorsque j’ai vu que ce mauvais camarade ne s’en allait pas je me suis déterminé à allumer ma lampe : il me promit d’être discret, mais il ne le fut que tant qu’il resta avec moi ; car, quoique sans conséquence, Laurent l’a su. Cet homme enfin m’était à charge, et m’empêchait de travailler à ma fuite.
Il m’empêchait aussi de m’amuser à lire ; exigeant, ignorant, superstitieux, fanfaron, timide, de temps en temps désespéré fondant en larmes il prétendait de me faire faire les hauts cris d’accord avec lui en me démontrant que cette détention le perdait de réputation : je l’ai assuré que pour sa réputation il n’avait rien à craindre, et il prit mon brocard57 pour un compliment. Il ne voulait pas convenir d’être avare, et pour l’en convaincre je lui ai démontré un jour que si les inquisiteurs d’état lui donnaient cent sequins par jour, en lui ouvrant en même temps la porte de la prison, il n’en sortirait plus pour ne pas perdre les cent sequins. Il dut en convenir, et il en rit.
Il était Talmudiste comme tous les Juifs qui existent aujourd’hui ; et il affectait de me faire voir qu’il était très attaché à sa religion en conséquence de son savoir. Étant fils d’un Rabbi il était docte dans le cérémonial ; mais en examinant dans la suite mon genre humain, j’ai vu que la plus grande partie des hommes croit que le plus essentiel de la Religion consiste dans la discipline.
Ce Juif extrêmement gras ne sortant jamais de son lit, et dormant dans le jour, il lui arrivait de ne pas pouvoir dormir dans la nuit tandis qu’il entendait que je dormais assez bien. Il s’avisa une fois de me réveiller sur le plus beau de mon repos58.
— Eh bien par DIEU, lui dis-je, que voulez-vous ? Pourquoi m’avez-vous réveillé : si vous mourez je vous pardonne.
— Hélas ! mon cher ami, je ne peux pas dormir, ayez pitié de moi, et [352v] causons un peu.
— Et vous m’appelez cher ami ? Homme exécrable ! Je crois que votre insomnie est un vrai tourment, et je vous plains ; mais si une autre fois, pour vous soulager de votre peine, vous vous aviserez de me priver du plus grand bien dont la natureaj me permet de jouir dans le grand malheur qui m’accable, je sortirai de mon lit pour venir vous étrangler.
— Pardonnez de grâce, et soyez sûr que je ne vous réveillerai plus à l’avenir.
Il se peut que je ne l’aurais pas étranglé, mais il est certain qu’il m’en fit venir la tentation. Un homme en prison qui est entre les bras d’un doux sommeil n’est pas en prison, et l’esclave qui dort ne sent pas les chaînes de l’esclavage, tout comme les rois ne règnent pas alors. Le prisonnier donc doit regarder l’indiscret qui le réveille comme un bourreau qui vient le priver de sa liberté pour le replonger dans la misère : ajoutons qu’ordinairement le prisonnier qui dort rêve d’être en liberté, et que cette illusion lui tient lieu de réalité. Je me félicitais bien de n’avoir pas commencé mon travail avant l’arrivée de cet homme. Il demanda qu’on balaye ; les archers servants me firent rire lorsqu’ils lui dirent que cela me faisait mourir : il l’exigea. J’ai fait semblant d’en être malade, et les archers n’auraient pas exécuté son ordre si je m’y étais opposé ; mais mon intérêt me voulait complaisant.
Le Mercredi saint59, Laurent nous dit qu’après Terza M. le Circospetto Secrétaire monterait pour nous faire la visite de coutume à l’occasion des fêtes de Pâques qui sert à mettre la tranquillité dans l’âme de ceux qui veulent bien recevoir le Saint Sacrement, comme pour savoir s’ils n’ont rien à dire contre l’administration du geôlier. Ainsi, Messieurs, nous dit-il, si vous avez à vous plaindre de moi, plaignez-vous-en. Habillez-vous complètement, car telle est l’étiquette. J’ai ordonné à Laurent de me faire venir un confesseur pour le lendemain.
Je me suis donc habillé en tout point, et le Juif en fit de même en prenant congé de moi, parce qu’il se sentait sûr que le circospetto l’enverrait en liberté d’abord qu’il lui aurait parlé : il me dit que son [353r] pressentiment était de l’espèce de ceux qui ne l’avaient jamais trompé. Je l’en ai félicité. Le secrétaire arriva, on ouvrit le cachot, le Juif sortit, et se jeta à genoux : je n’ai entendu que des pleurs, et des cris, qui durèrent quatre ou cinq minutes sans que le secrétaire dise le mot. Il rentra, et Laurent me dit de sortir. Avec ma barbe de huit mois, et un habit composé par l’amour fait pour les chaleurs du mois de juillet dans ce jour-là, où le froid était fort, j’étaisak un personnage qui devait exciter à rire, et non pas inspirer la pitié. Ce terrible froid me faisait trembler comme le bord de l’ombre causée par le Soleil qui va se coucher, ce qui me déplaisait par la seule raison que le secrétaire pouvait croire que je tremblais de peur. Comme je suis sorti du cachot incliné, la révérence était déjà faite : je me suis dressé, je l’ai regardé sans orgueil, et sans bassesse sans me mouvoir, et sans parler : le circospetto immobile aussi garda le silence : cette scène muette de part, et d’autre dura deux minutes. Voyant que je ne lui disais rien, il me fit une inclination de tête d’un demi-pouce, et s’en alla. Je suis rentré, je me suis déshabillé, et je me suis mis au lit pour ressusciter ma chaleur naturelle. Le Juif fut étonné de ce que jeal n’avais pas parlé au secrétaire : tandis que mon silence avait dit beaucoup plus de ce qu’il croyait lui avoir dit avec ses lâches cris. Un prisonnier de mon espèce en présence de son juge ne devait ouvrir la bouche que pour répondre à des interrogations.
Le jour suivant un jésuite vint me confesser, et le Samedi saint un prêtre de S.t Marc vint m’administrer la sainte Eucharistie. Ma confessionam paraissant trop laconique au missionnaire qui l’écouta, il trouva bon de me faire plusieurs remontrances avant de m’absoudre.
— Priez-vous Dieu ? me dit-il.
— Je le prie depuis le matin jusqu’au soir, et depuis le soir jusqu’au matin, même lorsque je mange, et que je dors, puisque dans la situation où je suis tout ce qui se passe en moi jusqu’à mes agitations, à mes impatiences, et aux égarements de mon esprit ne peut être que prière devant la divine sagesse, qui seulean voit mon cœur.
Le jésuite accompagna d’un petit sourire mon doctrinal [353v] spécieux sur la prière, et le paya par un discours métaphysique d’un acabit qui ne cadrait aucunement avec celui du mien. J’aurais réfuté tout, si habile dans son métier il n’eût pas eu le talent de m’étonner, et de me rendre plus petit qu’une puce par une espèce de prophétie qui m’en imposa. Puisque, dit-il, c’est de nous que vous avez appris la religion que vous professez, exercez-la comme nous, et priez Dieu comme nous vous l’avons appris, et sachez que vous ne sortirez jamais d’ici que le jour dédié au Saint votre patron. Après ces paroles il me donna l’absolution, et il partit. L’impression qu’elles me firent est incroyable : j’ai eu beau faire, mais je n’ai jamais pu les faire sortir de ma tête. J’ai passé en revue tous les saints que j’ai trouvés sur l’almanach.
Ce jésuite était le directeur de la conscience de Monsieur Flaminio Corner60 vieux sénateur alors actuel inquisiteur d’état. Ce sénateur était homme de lettres célèbre, grand politique, très dévot, et auteur d’ouvrages tous pieux, et tous extraordinaires écrits en latin. Sa réputation était sans tache.
Informé que je devais sortir de là le jour du saint mon patron par un homme qui pouvait peut-être le savoir, je me suis réjoui d’avoir su d’en avoir un, et de savoir que je l’intéressais ; mais étant en devoir de le prier je devais le connaître. Qui est-il ? Le jésuite même n’aurait pas pu me le dire s’il l’avait su, car il aurait violé le secret : mais voyons, me suis-je dit, si je peux le deviner. Ce ne pouvait pas être S. Jacques de Compostelle, dont je portais le nom, car ce fut précisément dans le jour de sa fête que Messer Grande avait abattu ma porte. J’ai pris l’almanach, et examinant le plus voisin j’ai trouvé S.t Georges61, saint de quelque renommée, mais auquel je n’avais jamais pensé. Je me suis donc attaché à S. Marc qui venait au vingt-cinq du mois, et dont en qualité de Vénitien je pouvais [354r] réclamer la protection : je lui ai donc adressé mes vœux, mais en vain. Sa fête passa, et j’étais là. J’ai prisao l’autre S.t Jacques, frère de J.-C., qui vient avec S.t Philippe, mais je me suis aussi trompé, et pour lors je me suis attaché à S.t Antoine, qui fait, à ce qu’on dit à Padoue, treize miracles par jour ; mais en vain aussi62. Je suis passé ainsi d’un autre à un autre, et insensiblement je me suis accoutumé à espérer en vain dans la protection des saints. Je fus convaincu que le saint dans lequel je devais confier63 était mon verrou esponton. Malgré cela la prophétie du jésuite s’avéra. Je suis sorti de là le jour de la Toussaint, comme le lecteur verra, et il est certain, que, si j’en avais un, mon protecteur devait être chômé64 dans ce jour-là, puisqu’ils y sont tous.
Deux ou trois semaines après Pâques on me délivra du Juif ; mais ce pauvre homme ne fut pas renvoyé chez lui ; on le condamna aux quatre, où il resta deux ans, et après il est allé terminer ses jours à Trieste.
D’abord que je me suis vu tout seul, je me suis mis à mon ouvrage avec le plus grand empressement. J’avais besoin de me hâter avant l’arrivée de quelque nouvel hôte qui aurait voulu qu’on balayât. J’ai retiré mon lit, j’ai allumé ma lampe, et je me suis jeté sur le plancher mon esponton à la main après avoir étendu une serviette près de moi pour recueillir les petits débris de bois que je rongeais avec la pointe du verrou : il s’agissait de détruire la planche à force d’y enfoncer le fer : ces fragments au commencement de mon travail n’étaient pas plus grands qu’un grain de froment ; mais dans la suite ils devinrent des gros chicots. La planche était de bois de Mélèze de seize pouces65 de largeur : j’ai commencé à l’entamer à sa connexion à l’autre planche ; il n’y avait ni clou, ni lame de fer, et mon ouvrage était tout uni. Après six heures de travail j’ai noué ma serviette, et je l’ai placée [354v] de côté pour aller la vider le lendemain derrière le tas de cahiers qui était dans le fond du galetas. Les fragments de la rupture formaient un volume quatre à cinq fois plus grand que la cavité d’où je l’avais tiré : la courbe pouvait être de trente degrés d’un cercle ; son diamètre était de dix pouces66 à peu près. J’ai remis mon lit à sa place, et le lendemain en vidant ma serviette j’ai reconnu que je n’avais pas motif de craindre que mes fragments fussent vus.
Le second jour j’ai trouvé sous la première planche, qui avait une épaisseur de deux pouces, une seconde planche que j’ai jugéeap pareille à la première. N’ayant jamais eu le malheur d’avoir des visites, et étant toujours tourmenté par la crainte d’en avoir je suis parvenu en trois semaines à la parfaite dissolution de trois planches sous lesquelles j’ai trouvé le pavé incrusté de petites pièces de marbre qu’on nomme à Venise terrazzo marmorin67. C’est le pavé ordinaire des appartements de toutes les maisons de Venise, qui n’appartiennent pas à des pauvres gens. Les grands seigneurs mêmes préfèrent le terrazzo au parquet. Je me suis trouvé consterné lorsque j’ai vu que mon verrou n’y mordait pas : j’avais beau appuyer, et pousser ; ma pointe glissait. Cet incident m’abattait l’esprit. Je me suis souvenu d’Annibal qui selon Tite-Live s’était formé un passage à travers les alpes en brisant à coups de hache le roc qu’il rendait tendre à force de vinaigre : chose que j’avais trouvée incroyable, non pas par la force de l’acide, mais par la prodigieuse quantité de vinaigre qu’il aurait dû avoir. Je croyais qu’Annibal avait réussi à cela non pas aceto mais asceta qui dans le latin de Padoue pouvait être le même qu’ascia, et que l’erreur pouvait être des copistes68. J’ai tout de même versé dans ma concavité une bouteille de fort vinaigre que j’avais ; et le lendemain soit l’effet du vinaigre, ou d’une plus grande patience j’ai vu que j’en viendrais à bout, car il ne s’agissait pas de briser les petits morceaux de marbre, mais de pulvériser par la pointe de mon outil le ciment qui les unissait : et je fus bien content lorsque j’ai vu que la grande difficulté ne se trouvait que sur la surface. En quatre jours j’ai détruit tout ce pavé sans que la pointe de mon esponton s’endommageât. Le lustre de ses surfaces était même plus beau.
[355r] Sous le pavé marmorin j’ai trouvé une autre planche comme je m’y attendais : ce devait être la dernière ; c’est-à-dire la première dans l’ordre de comble de tout appartement dont les poutres soutiennent le plafond : j’ai entamé cette planche avec quelque difficulté majeure à cause que mon trou était devenu de dix pouces69 de profondeur. Je me recommandais sans cesse à la miséricorde de Dieu. Les esprits forts qui disent que la prière ne sert à rien ne savent pas ce qu’ils disent. Je sais qu’après avoir prié DIEU, je me trouvais toujours plus fort ; et c’est assez pour en prouver l’utilité, soit que l’augmentation de vigueur vienne immédiatement de DIEU, soit qu’elle soit une conséquence physique de la confiance qu’on a en lui.
Le vingt-cinq du mois de juin, jouraq dans lequel la seule république de Venise célèbrear la prodigieuse apparition de l’évangéliste S.t Marc sous la forme emblématique d’un lion ailé dans l’église ducale vers la fin de l’onzième siècle, événement qui démontra à la sagesse du sénat qu’il était temps de remercier S.t Théodore70, dont le crédit n’était plus assez fort pouras l’assister dans ses vues d’agrandissement, et de prendre pour son patron ce saint disciple de S.t Paul, ou de S.t Pierre selon Eusèbe71, que DIEU lui envoyait. Dans ce même jour trois heures après midi, lorsque tout nu, et fondant en sueur, étendu sur mon ventre je travaillais dans le trou, où pour y voir j’avais mis ma lampe allumée, j’ai entendu avec un effroi mortel l’aigre craquement du verrou de la porte du premier corridor. Quel moment ! Je souffle la lampe ; je laisse dans le trou mon esponton, j’y jette dedans ma serviette, je me lève, je mets à la hâte les chevalets, et les planches du lit dans l’alcôve ; j’y jette dessus la paillasse, et les matelas ; et n’ayant pas eu le temps d’y mettre les draps, j’y tombe dessus comme mort dans le moment que Laurent ouvrait déjà mon cachot. Un seul moment plus tôt on m’aurait surpris. Laurent allait me marcher sur le corps sans un cri que j’ai fait qui le fit reculer courbé sous la porte, en disant avec emphase : Hélas mon DIEU ! je vous plains, monsieur, car on brûle de chaleur ici comme dans une fournaise. Levez-vous, et remerciez DIEU qui vous envoie une excellente compagnie. — Entrez entrez illustrissime seigneur, dit-il au malheureux qui le suivait. Ce butor ne prend pas garde à ma nudité, et voilà l’illustrissime qui entre en m’esquivant, tandis que ne sachant pas ce que je faisais, je ramasse mes draps, je les jette sur le lit, et ne trouve nulle part une chemise, que la décence m’obligeait à me passer. Ce nouveau arrivé crut d’entrer dans l’enfer. Il s’écria : Où suis-je ? Où me met-on ? Quelle chaleur ! Quelle puanteur ! [355v] Avec qui suis-je ? Laurent l’appela alors dehors en me priant de me mettre une chemise, et de sortir dans le galetas ; il lui dit qu’il avait ordre d’aller chez lui pour lui porter un lit, et tout ce qu’il ordonnerait, et que jusqu’à son retour il pouvait se promener dans le galetas, et qu’en attendant le cachot avec la porte ouverte se purgerait de la puanteur qui n’était que d’huile. Quelle surprise pour moi en l’entendant dire que la puanteur était d’huile ! Effectivement elle venait de la lampe que j’avais éteinte sans la moucher. Laurent ne me faisait là-dessus aucune question ; il savait donc tout : le Juif lui avait tout dit. Que je me suis trouvé heureux qu’il n’a pas pu lui dire davantage ! J’ai conçu dans ce moment-là quelque considération pour Laurent.
Après avoir pris vite une autre chemise, et une robe de chambre je suis sorti. Le nouveau prisonnier écrivait avec du crayon ce qu’il voulait avoir. Ce fut lui qui dit le premier en me voyant : Voilà Casanova. J’ai d’abord reconnu l’abbé comte Fenarolo Bressan72, âgé de cinquante ans, homme aimable, riche, et chéri dans toutes les belles compagnies. Il vint m’embrasser, et lorsque je lui ai dit que j’aurais cru de voir là-haut tout le monde excepté luiat, il ne put pas retenir ses larmes, qui excitèrent les miennes.
D’abord que nous restâmes seuls je lui ai dit que lorsque son lit arriverait, je lui offriraisau l’alcôve, mais qu’il me ferait le plaisir de la refuser, et qu’il ne demanderait pas qu’on balayât le cachot, me réservant de lui en dire les raisons à loisir. Je lui ai dit la raison de la puanteur d’huile, et après m’avoir assuré du secret sur tout, il s’appela heureux d’avoir été mis avec moi. Il me dit que tout le monde ignorait mon crime, et que par conséquent tout le monde voulait le deviner. On disait que j’étais chef d’une nouvelle religion : d’autres disaient que Madame Memmo avait convaincu le Tribunal que j’enseignais l’athéisme à ses fils. On disait que M. Antonio Condulmer inquisiteur d’état m’avait fait enfermer en qualité de perturbateur du repos publicav, puisque je sifflais les comédies de l’abbé Chiari ; et que je voulais aller à Padoue exprès pour le tuer.
Toutes ces accusations avaient quelque fondement qui les rendaitaw vraisemblables ; mais elles étaient toutes controuvées. Je n’étais pas assez soucieux de religion pour penser à en bâtir une nouvelle. Les trois fils de Madame Memmo remplis d’esprit étaient plus faits pour séduire que pour être séduits, et M. Condulmer aurait eu trop à faire s’il avait voulu faire enfermer tous ceux qui sifflaient l’abbé Chiari. Pour ce qui regarde [356r] cet abbé, qui avait été jésuite, je lui avais pardonné. Le fameux père Origo73, aussi jésuite, m’avait appris à me venger en disant du bien de lui dans les grandes compagnies. Mes éloges excitaient les assistants à prononcer des satires, et je me voyais vengé sans m’incommoder.
Vers le soir on porta lit, fauteuil, linge, eaux de senteur, un bon dîner, et des bons vins. L’abbé n’a pu rien prendre ; mais je ne l’ai pas imité. On mit son lit sans déplacer le mien, et on nous enferma.
J’ai commencé par tirer hors du trou ma lampe, et ma serviette qui tombée dans la casserole s’était imbibée d’huile. J’en ai beaucoup ri. Un accident de peu de conséquence, arrivé par des raisons qui pouvaient en avoir des tragiques a droit de faire rire : j’ai mis tout en bon ordre ; et j’ai rallumé ma lampe, dont l’histoire a bien fait rire l’abbé. Nous passâmes la nuit sans dormir, non pas tant à cause d’un million de puces qui nous dévoraient, comme à cause de cent discours intéressants qui ne finissaient jamais. Voilà l’histoire de sa détention comme il me l’a narrée lui-même.
« Hier à vingt heures74 nous montâmes dans une gondole Madame Alessandri75, le comte Paul Martinengo, et moi ; nous arrivâmes à Fusine à vingt une, et à Padoue à vingt-quatre pour voir l’opéra, et retourner ici d’abord après. Au second acte mon mauvais Génie me fit aller dans la salle du jeu où j’ai vu le comte de Rosemberg ambassadeur de Vienne à masque levé, et à dix pas de lui Madame Ruzzini, dont le mari est sur son départ pour aller en qualité d’ambassadeur de la République à la même cour76. J’ai fait ma révérence à l’un et à l’autre, et j’allais sortir, lorsque l’ambassadeur me dit tout haut : Vous êtes bien heureux de pouvoir faire votre cour à une si aimable dame : ce n’est que dans ces moments que le personnage que je représente fait que le plus beau pays du monde devient ma galère. Dites-lui, je vous prie, que les lois qui m’empêchent de lui parler ici n’auront pas de force à Vienne, où je la verrai l’année prochaine, et où je lui ferai la guerre. Madame Ruzzini, qui vit qu’on parlait d’elle, me demanda ce que le comte avait dit, et je lui aiax rendu tout mot pour mot : répondez-lui, me dit-elle, que j’accepte la déclaration de guerre, et que nous verrons qui de nous deux saura la faire mieux. Je n’ai pas cru de commettre un crime en rendant cette réponse qui n’était qu’un compliment77. Après l’opéra nous mangeâmes un poulet, et nousay fûmes de retour ici à quatorze heures. J’allais me coucher pour dormir jusqu’à vingt, lorsqu’un fante me remit un billet, qui m’ordonnait d’être à la bussola à dix-neuf heures pour entendre ce que le circospetto Businello secrétaire du conseil de dix avait à me dire. Étonné par cet ordre [356v] toujours de mauvais augure, et fort fâché de devoir y obéir, je me suis rendu à l’heure prescrite à la présence du ministre, qui sans me dire le moindre mot ordonna qu’on me dépose ici. »az
Rien n’était si innocent que cette faute ; mais il y a au monde des lois qu’on peut violer innocemment, et dont les transgresseurs ne sont pas moins coupables. Je lui ai fait compliment sur ce qu’il savait son crime, sur son crime, et sur la forme de sa détention ; et comme sa faute était fort légère je lui ai dit qu’il ne resterait avec moi que huit jours, et qu’ensuite on lui dirait d’aller demeurer chez lui à Bresse pour six mois. Il me répondit sincèrement qu’il ne croyait pas qu’on le laisserait là huit jours ; et voilà l’homme qui ne se sentant pas coupable, ne peut pas concevoir qu’on puisse le punir. J’ai laissé qu’il se flatte ; mais ce que je lui ai dit est arrivé. Je me suis bien déterminé à lui tenir bonne compagnie pour soulager de tout mon pouvoir la grande sensibilité que lui causait sa détention. Je me suis approprié son malheur au point d’oublier totalement le mien dans tout le temps qu’il a passé avec moi.
Le lendemain à la pointe du jour Laurent porta du café, et dans un grand panier le dîner du comte abbé, qui ne concevait pas comment on pût supposer qu’un homme aurait envie de manger à cette heure-là. On nous laissa promener une heure, et après on nous enferma. Les puces qui nous tourmentaient furent la cause qu’il me demanda pourquoi je ne faisais pas balayer. Je n’ai pu souffrir ni qu’il me croie un cochon, ni qu’il pense que ma peau fût plus dure que la sienne : je lui ai tout dit, et même fait voir. Je l’ai vu surpris, et mêmeba mortifié de m’avoir d’une certaine façon forcé à lui faire cette importante confidence. Il m’encouragea à travailler, et à terminer l’ouverture dans la journée, si cela était possible pour me descendre lui-même, et retirer ma corde, puisque pour lui il ne se souciait pas de rendre son affaire plus grave par une fuite. Je lui ai fait voir le modèle d’une machine par laquelle j’étais sûr que lorsque je me serais descendu, je tirerai à moi le drap qui m’aurait servi de corde : c’était une petite baguette attachée par un bout à une longue ficelle. Mon drap ne devait être assuré au chevalet de mon lit que par cette baguette, qui devait entrer dans la corde par-dessous le chevalet des deux côtés : la ficelle maîtresse de la baguette devait aller jusqu’au plancher de la chambre des inquisiteurs où d’abord que je me serais vu debout je l’aurais tirée à moi. Il ne douta pas de cet effet, et il m’en félicita, d’autant plus que cette précaution m’était indispensablement nécessaire, puisque si le drap avait dû rester là, il eût été le principal objet qui aurait frappé la vue de Laurent qui ne pouvait monter où nous étions sans passer par cette chambre : il m’aurait d’abord cherché, trouvé, et arrêté. Mon noble compagnon fut persuadé que je devais suspendre mon travail, car je [357r] devais craindre la surprise d’autant plus que j’avais encore besoin de quelques jours pour achever ce trou qui devait coûter la vie à Laurent. Mais la pensée d’acheter ma liberté aux dépens de ses jours pouvait-elle ralentir mon empressement à me procurer ma liberté ? J’en aurais agi de même quand la conséquence de ma fuite aurait été la mort de tous les archers de la République, et même de l’état. L’amour de la patrie devient un vrai fantôme devant l’esprit d’un hommebb opprimé par elle.
Ma bonne humeur n’empêchait pas cependant mon cher camarade de tomber dans des quarts d’heure de tristesse. Il était amoureux de Madame Alessandri qui avait été chanteuse, et qui était maîtresse, ou épouse de son ami Martinengo, et il devait être heureux ; mais plus l’amantbc est heureux plus il devient malheureux si on l’arrache des bras de l’objet qu’il aime. Il soupirait, les larmes sortaient de ses yeux ; et il convenait qu’il aimait une femme qui assemblait en elle toutes les vertus. Je le plaignais sincèrement, sans m’aviser de lui dire pour le consoler que l’amour n’est que bagatelle, consolation désolante, que les seuls sots donnent aux amoureux : il n’est pas même vrai que l’amour ne soit que bagatelle.
Les huit jours que j’avais préditsbd passèrent bien vite : j’ai perdu cette chère compagnie ; mais je ne me suis pas laissé le temps de la regretter. Je n’ai jamais eu garde de recommander à cet honnête homme la discrétion ; le moindre de mes doutes aurait insulté sa belle âme.
Le trois de juillet Laurent lui dit de se tenir prêt à sortir à Terza, qui dans ce mois sonne à douze heures78. Par cette raison il ne lui porta pas son dîner. Dans ces huit jours il ne se nourrit que de soupe, de fruits, et de vin de Canaries. Ce fut moi qui fisbe chère exquise, à la grande satisfaction de mon ami qui admirait mon heureux tempérament. Nous passâmes les trois dernières heures dans les protestations de la plus tendre amitié. Laurent parut, descendit avec lui, et reparut un quart d’heure après pour emporter tout ce qui appartenait à cet aimable homme.
Le lendemain Laurent me rendit compte des dépenses du mois de Juin, et je l’ai vu attendri, lorsqu’ayant trouvé qu’il me restait quatre sequins, je lui dis que j’en faisais présent à sa femme. Je ne lui ai pas dit que c’était le loyer de ma lampe ; mais il l’a peut-être pensé.
Entièrement adonné à mon travail, j’ai vu mon ouvrage réduit à la perfection le vingt-trois d’Août. Cette longueur fut causée par un incident très naturel. En creusant la dernière planche toujours avec la plus grande circonspection pour ne la rendre que fort mince ; parvenu très près de la surface opposée, j’ai mis l’œil à un petit trou par lequel je devais voir la chambre [357v] des inquisiteurs, comme effectivement je l’ai vue ; mais en même temps j’ai vu très peu distante du même petit trou, qui n’était pas plus grand qu’une mouche une surface perpendiculaire d’environ huit pouces. C’était ce que j’avais toujours craint ; c’était une des poutres, qui soutenaient le plafond. Je me suis vu forcé à rendre le trou plus étendu du côté opposé à la poutre ; car elle rendait le passage si étroit que ma personne d’assez riche taille n’aurait jamais pu y passer. J’ai dû augmenter l’ouverture d’un quart craignant encore toujours que l’espace entre les deux poutres ne fût pas suffisant. Après l’ampliation79, un second petit trou du même calibre me fit voir que DIEU avait béni mon ouvrage. J’ai bouché les petits trous pour empêcher que les petits fragments ne tombassent dans la chambrebf ; ou qu’un rayon de lumière de ma lampe en y passant ne donnât indice de mon opération à quelqu’un qui aurait pu l’apercevoir.
J’ai fixé le moment de mon évasion dans la nuit précédant la fête de S.t Augustin80, parce que je savais que dans cette fête le grand Conseil s’assemblait, et que par conséquent il n’y aurait pas de monde à la bussola contiguë à la chambre par laquelle je devais nécessairement passer en me sauvant. J’ai donc fixé de sortir dans la nuit du vingt-sept.
La journée du vingt-cinq à midi il m’arriva ce qui me fait frissonner encore dans ce moment où je l’écris. À midi précis j’ai entendu le glapissement des verrous ; j’ai cru de mourir. Un violent battement de cœur qui frappaitbg trois ou quatre pouces plus bas que sa région me fit craindre mon dernier moment. Je me suis jeté éperdu sur mon fauteuil. Laurent en entrant dans le galetas, mit sa tête à la grille,bh me disant avec un ton de jouissance : Je vous félicite, Monsieur de la bonne nouvelle que je viens vous porter. Ayant d’abord cru que c’était celle de ma liberté, car je n’en connaissais pas d’autre qui pût être bonne, je me voyais perdu. La découverte du trou aurait fait révoquer ma grâce.
Laurent entre, et me dit d’aller avec lui.
— Attendez que je m’habille.
— N’importe, puisque vous ne faites que passer de ce vilain cachot à un autre clair, et tout neuf, où par deux fenêtres vous verrez la moitié de Venise81, où vous pourrez vous tenir debout, où…..
Mais je n’en pouvais plus ; je me sentais mourir.
— Donnez-moi du vinaigre, lui dis-je. Allez dire à M. le Secrétaire que je remercie le tribunal de cette grâce, et que je le supplie au nom de DIEU de me laisser ici.
— Vous me faites rire. Êtes-vous devenu fou ? On veut vous tirer de l’enfer pour vous placer au Paradis, et vous refusez ? Allons, allons, il faut obéir, levez-vous. Je vous donnerai le bras, et je vous ferai porter vos hardes, et vos livres.
[358r] Étonnébi, et en devoir de ne plus répliquer le moindre mot, je me suis levé, je suis sorti du cachot, et j’ai dans l’instant senti un petit soulagement en l’entendant ordonner à un des siens de le suivre avec mon fauteuil. Mon esponton était caché comme toujours dans la paille, et c’était toujours quelque chose. J’aurais voulu aussi me voir suivi par le beau trou que j’avais fait avec tant de peine, et que je devais abandonner ; mais c’était impossible. Mon corps allait ; mais mon âme restait là.
Le bras appuyé sur l’épaule de cet homme, qui par ses risées croyait d’exciter mon courage, j’ai passé deux étroits corridors, et après avoir descendu trois degrés je suis entré dans une grande salle très claire, et à son extrémité dans le coin à ma main gauche je suis entré par une petite porte dans un corridor qui avait deux pieds de large, et douze de long82, et deux fenêtres grillées à ma droite par où on voyait distinctement le haut de toute la partie de la grande ville qui était de ce côté-là jusqu’au Lido. Mais je n’étais pas en situation de me consoler par une belle vue.
La porte du cachot était au coin de ce corridor : j’ai vu une fenêtre grillée qui était vis-à-vis d’une des deux qui éclairaient le corridor, de sorte que le prisonnier quoiqu’enfermé, pouvait jouir en bonne partie de cette agréable perspective. Le plus important était que cette même fenêtre [358v] étant ouverte laissait entrer un vent doux, et frais, qui tempérait l’insoutenable chaleur, et qui était un vrai baume pour la pauvre créature qui devait respirer là-dedans principalement dans cette saison.
Je n’ai pas fait ces observations dans ce moment-là, comme le lecteur peut bien se le figurer. D’abord que Laurent me vit dans le cachot, il y fit placer mon fauteuil, et je m’y suis d’abord jeté dessus ; puis il s’en alla en me disant qu’il allait me faire porter dans l’instant mon lit avec tout ce qui m’appartenait.
Le stoïcisme de Zenon, l’Ataraxie des Pyrrhoniens83 offrent au jugement des images fort extraordinaires. On les célèbre, on les met en dérision, on les admire, on s’en moque, et les sages n’accordent leurs possibilités qu’avec des restrictions. Tout homme appelé à juger d’impossibilité, ou de possibilité morale a raison de ne partir jamais que de lui-même, car étant de bonne foi il ne peut admettre une force intérieure dans qui que ce soit à moins qu’il n’en sente le germe en soi-même. Ce que je trouve en moi sur cette matière est que l’homme par une force gagnée moyennant une grande étude peut parvenir à se défendre de crier dans les douleurs, et à se maintenir fort contre l’impulsion des premiers mouvements. C’est là le tout. L’abstine, et le sustine [supporte et abstiens-toi]84 caractérisent un bon philosophe, mais les douleurs matérielles qui affligent le stoïcien, ne [359r] seront pas moindres que celles qui tourmentent l’épicurien ; et les chagrins seront plus cuisants pour celui qui les dissimule que pour l’autre qui se procure un soulagement réel en se plaignant. L’homme qui veut paraître indifférent à un événement qui décide de son état n’en a que l’air, à moins qu’il ne soit imbécile, ou enragé. Celui qui se vante de tranquillité parfaite ment, et j’en demande mille pardons à Socrate. Je croirai tout à85 Zenon lorsqu’il me dira d’avoir trouvé le secret d’empêcher la nature de pâlir, de rougir, de rire, et de pleurer.
Je me tenais sur mon fauteuil comme un homme extupéfait86 : immobile comme une statue je voyais que j’avais perdu toutes les peines que je m’étais données, et je ne pouvais pas m’en repentir. Je me trouvais destitué d’espoir, et je ne sentais autre soulagement que celui que je pouvais me procurer en ne pensant pas à l’avenir.
Ma penséebj s’élevant jusqu’à Dieu, l’état où j’étais me semblait une punition venantbk immédiatement de lui, de ce que m’ayant laissé le temps d’achever mon opération, j’avais abusé de sa grâce en tardant trois jours à me sauver. Il était vrai que j’aurais pu descendre trois jours plus tôt, mais il ne me paraissait pas de mériter une pareille punition pour avoir différé en grâce de la plus prudente de toutes les réflexions ; et adoptant une précaution qui m’était prescrite par une prévoyance, qui au contraire méritait récompense, puisque si j’avais dû suivre toute mon impatience naturelle j’aurais bravé tous les dangers.
[359v] Pour brusquer la raison qui m’avait fait différer ma fuite jusqu’au vingt-sept du mois d’Août il m’aurait fallu une révélation ; et la lecture de Marie d’Agreda ne m’avait pas fait devenir fou.
a. Avec biffé.
b. M’enfuir ; et n’ayant pas trouvé biffé.
c. Qu’il lui avait biffé.
d. Et qu’il biffé.
e. Lorsqu’il voit que c’est biffé.
f. Trouve biffé.
g. Orth. feue.
h. En me disant biffé.
i. Il me l’a donné, et biffé.
j. Me conduisirent biffé.
k. Orth. puce.
l. Peuvent avoir de la lumière biffé.
m. On laissait sans manger biffé.
n. Vendre mon bien biffé.
o. Sept biffé.
p. : il n’eut jamais l’approbation des gens de lettres biffé.
q. Lu ; on l’a laissé dans la fange biffé.
r. Et il devint furieux, et le lendemain il m’intima biffé.
s. Faire passer deux ans sans biffé.
t. Orth. dépensé.
u. Orth. enduré.
v. : retourné [leçon probable] dehors j’ai pris biffé.
w. Et resté tout biffé.
x. Orth enduré.
y. Démise biffé.
z. Mais biffé.
aa. ils auraient trouvé le trou avec le balai, et j’avais biffé.
ab. Ordonné qu’on ne balaye pas sans alléguer aucune raison biffé.
ac. Me demandat pourquoi j’avais défendu de balayer biffé.
ad. Orth. fait.
ae. Seineur biffé. Italianisme ?
af. Dont je ne connaissais pas le plus cruel ! biffé.
ag. Traite ainsi un biffé.
ah. Orth. donné.
ai. Presque trois mois biffé.
aj. Une figure biffé.
ak. Ne lui biffé.
al. Parut biffé.
am. Peut me permettre biffé.
an. Voyait biffé.
ao. Un biffé.
ap. Orth. jugé.
aq. De la fête que biffé.
ar. En mémoire de biffé.
as. Le tenir biffé.
at. Lui est ajouté par nous : le manuscrit est déchiré à cet endroit.
au. Désinences verbales ajoutées par nous à arriverait et offrirais.
av. Orth. publique.
aw. Orth. rendaient.
ax. Guillemet ajouté par nous : selon l’usage de l’époque, Casanova n’avait mis de guillemets qu’en tête des quatre premières lignes et des trois dernières.
ay. Fâché biffé.
az. Dit biffé.
ba. Retournâmes biffé.
bb. En prison biffé.
bc. Était biffé.
bd. Orth. prédit.
be. Orth. fit.
bf. Des inquisiteurs biffé.
bg. Plus que six biffé.
bh. Et me dit biffé.
bi. À partir de là, écriture en double interligne, plus aérée.
bj. S’élevait biffé.
bk. Orth. venante.
[362r] CHAPITRE XV
Ma sortie de la prison par le toit du palais ducal
Une minute après, deux sbires me portèrent mon lit, et s’en allèrent pour revenir d’abord avec toutes mes hardes, mais deux heures s’écoulèrent sans que je ne revisse personne, malgré que les portes de mon cachot fussent ouvertes. Ce retard me causait une foule de pensées ; mais je ne pouvais rien deviner. Devant tout craindre, je tâchais de me mettre dans un état de tranquillité fait pour résister à tout ce qui pouvait m’arriver de désagréable.
Outre les plombs, et les quatre, les inquisiteurs d’état possèdent aussi dix-neuf autres prisons affreuses, sous terre dans le même palais ducal, où ils condamnent des criminels qui ont mérité la mort. Tous les juges souverains de la terre ont toujours cru qu’en laissant la vie à celui qui a mérité la mort on lui fait grâce, quelle quea soit l’horreur de la peine qu’on lui substitue. Il me semble que ce ne puisse être une grâce que paraissant telle au coupable ; mais ils la lui font sans le consulter. Elle devient injustice.
Ces dix-neuf prisons souterraines ressemblent parfaitement à des tombeaux ; mais on les appelle puits1, parce qu’ils sont toujours inondés par deux pieds d’eau de la mer qui y entre par le même trou grillé par où ils reçoivent un peu de lumière : ces trous n’ont qu’un pied carré d’extension2. Le prisonnier est obligé, à moins qu’il n’aime d’être toute la journée dans un bain d’eau salée jusqu’aux genoux, de se tenir assis sur un tréteau, où il a aussi sa paillasse, et où l’on met au point du jour son eau, sa soupe, et son pain de munition qu’il doit manger d’abord, car, s’il tarde, des rats de mer fort gros iraient le lui arracher des mains. Dans cette horrible prison, où ordinairement les détenus sont condamnés pour tout le reste de leurs jours, et avec une pareille nourriture plusieurs vivent jusqu’à leur extrême vieillesse. Un scélérat qui mourut dans ce [362v] temps-là, y avait été mis à l’âge de quarante-quatre ans. Persuadé d’avoir mérité la mort, il se peut que cette prison lui ait paru une grâce. Il y a des gens qui ne craignent que la mort. L’homme dont je parle s’appelait Beguelin3 : il était français. Il avait servi en qualité de capitaine dans les troupes de la république dans la dernière guerre qu’elle avait soutenueb contre le Turc l’an 1716, et dans Corfou sous les ordres du Maréchal comte de Schulembourg qui obligea le grand Vizir à en lever le siège. Ce Beguelin servait d’espion au maréchal, se déguisant en Turc, et allant hardiment dans l’armée ennemie ; mais en même temps ilc servait d’espion au grand Vizir. Ayant été reconnu coupable de ce double espionnage il mérita la mort, et il est certain que l’envoyant mourir dans les puits on lui fit grâce, et c’est si vrai qu’il y vécut trente-sept ans. Il ne peut que s’être ennuyé, et avoir eu toujours faim. Il peut avoir dit : Dum vita superest bene est [Tant que la vie me reste, tout est bien]4. Mais les prisons que j’ai vuesd à Spilberg5 en Moravie, où la clémence mettait des coupables de mort, et où le scélérat ne pouvait jamais parvenir à y résister un an sont telles que la mort qu’elles causent Siculi non invenere tyranni [Les tyrans siciliens ne l’ont pas inventée]6.
Dans les deux heures d’attente, je n’ai pas manqué de me figurer qu’on allait peut-être me transporter aux puits. Dans un endroit où le malheureux se nourrit d’espérances chimériques, il doit aussi avoir des craintes paniques déraisonnées. Le tribunal, maître de l’éminence, et des souterrains du grand palais, aurait fort bien pu envoyer à l’enfer quelqu’un qui aurait tenté de déserter du purgatoire.
J’ai enfin entendu les pas furieux de quelqu’un qui venait où j’étais. J’ai vu Laurent que la colère défigurait. Écumant de rage, blasphémant Dieu, et tous les saints, il commença par m’ordonner de lui donner la hache, et les outils que j’avais employés pour percer le plancher, et de lui dire quel était celui de ses sbires qui me les avait portés. Je lui ai répondu, sans bouger, que je ne savais pas de quoi il me parlait. Il ordonne alors qu’on me fouille. Mais à cet ordre je me lève vite, je menace les coquins, et me mettant tout [363r] nu je leur ai dit de faire leur métier. Il fit visiter mes matelas, et vider ma paillasse, et il fit chercher jusque dans la cassolette puante. Il prit entre ses mains le coussin de mon fauteuil, et n’y ayant trouvé rien de résistant, il le jeta par dépit contre terre.
— Vous ne voulez pas, dit-il, me dire où sont les instruments avec lesquels vous avez fait l’ouverture, mais vous serez forcée à parler par quelqu’un.
— S’il est vrai que j’ai fait un trou dans le plancher je dirai que j’ai reçu les instruments de vous-même, et que je vous les ai rendusf.
À cette réponse que ses gens, qu’il avait apparemment irrités, applaudirent, il hurla, il donna de la tête contre la cloison, il pesta des pieds7 ; j’ai cru qu’il devenait furieux. Il sortit, et ses gens me portèrent mes hardes, mes livres, mes bouteilles, et tout excepté ma lampe et ma pierre. Après celag avant de quitter le corridor, il ferma les vitres des deux fenêtres par où je recevais un peu d’air. Par là je me suis trouvé enfermé dans un petit lieu, où l’air ne pouvait entrer par aucune autre ouverture. J’avoue qu’après son départ je me suis trouvé quitte à bon marché. Malgré l’esprit de son métier, il n’a pas pensé àh renverser le fauteuil.i Me trouvant encore possesseur de mon verrou, j’ai adoré la providence, et j’ai vu que jej pouvais encore y compter dessus pour le rendre l’instrument de ma fuite.
La grande chaleur, et le bouleversement arrivé dans la journée m’empêchèrent de dormir. Le lendemain de bonne heure il me porta du vin qui était devenu vinaigre, de l’eau puante, de la salade pourrie, de la viande gâtée, et du pain très dur : il ne fit point nettoyer, et lorsque je l’ai prié d’ouvrir les fenêtres, il ne m’a pas seulement répondu. Une cérémonie extraordinaire qu’on commença à exercer ce jour-là fut celle d’un archer qui avec une barre de fer faisait le tour de mon cachot en frappant partout le plancher, et les parois, et principalement sous le lit. J’ai observé que l’archer qui donnait ces coups de barre ne frappait jamais le plafond. Cette observation me fit enfanter le projet de sortir de là par le toit ; mais pour rendre le projet mûr il fallait des combinaisons qui ne dépendaient pas de moi ; car je ne [363v] pouvais rien faire qui ne fût exposé à la vue. Le cachot était tout neuf ; la moindre égratignure aurait sauté aux yeux de chacun des archers à leur entréek.
J’ai passé une cruelle journée. La forte chaleur commença vers midi. Je croyais positivement d’étouffer. Je me trouvais dans une véritable étuve. Il me fut impossible de manger, ou de boire, car tout était corrompu. La faiblesse causée par la chaleur, et par la sueur qui sortait de tout mon corps à grosses gouttes, ne me permettait ni de marcher, ni de lire. Mon dîner le lendemain fut le même ; la puanteur du veau qu’il me porta vint d’abord à mon odorat. Je lui ai demandé s’il avait ordre de me faire mourir de faim, et de chaud, et il s’en alla sans me répondre. Il fit la même chose le jour suivant. Je lui ai dit de me donner du crayon, car je voulais écrire quelque chose au secrétaire, et sans me répondre il s’en alla. J’ai mangé la soupe par dépit, et trempé du pain dans du vin de Chypre pour me conserver en force, et pour le tuer le lendemain en lui enfonçant mon esponton dans la gorge : cela était devenu si sérieux que je trouvais que je n’avais point d’autre parti à prendre ; mais le lendemain au lieu d’exécuter mon projet, je me suis contenté de lui jurer de le tuer lorsqu’on me remettrait en liberté : il en a ri ; et sans me répondre il s’en alla. J’ai commencé à croire qu’il en agissait ainsi par ordre du secrétaire, auquel il avait peut-être déclaré la fracture. Je ne savais que faire : ma patience luttait avec le désespoir ; je me sentais mourir d’inanition.
Ce fut le huitième jour que d’une voix foudroyante, et en présence de ses archers, je lui ai demandé compte de mon argent en l’appelant infâme bourreau. Il me répondit que j’aurais le compte le lendemain ; mais avant qu’il fermât le cachot j’ai pris avec violence le baquet des immondices, et je lui ai fait voir par ma posture que j’allais le verser dans le corridor : il dit alors à un archer de le prendre, et l’air étant devenu infecté il ouvrit une fenêtre ; mais après que l’archer me le changea il la referma [364r] encore, et il partit méprisant mes cris. Telle était ma situation ; mais ayant vu que ce que j’avais obtenu était en conséquence des injures que je lui avais ditesl, je me suis disposé à le traiter encore plus mal le lendemain.
mLe lendemain ma fureur se calma. Avant que de me présenter mon compte, il me donna un panier de citrons que M. de Bragadin m’envoyait, et j’ai vu une grande bouteille d’eau que j’ai jugée bonne, et dans mon dîner un poulet qui avait bonne mine : outre cela un archer ouvrit les deux fenêtres. Lorsqu’il m’a présenté mon compte je n’ai jeté les yeux que sur la somme, et je lui ai dit de donner le reste à sa femme, excepté un sequin que je lui ai ordonné de distribuer à ses gens, qui étaient là, et qui me remercièrent. Étant resté seul avec moi, voici le discours qu’il me tint d’un air assez serein :
— Vous m’avez déjà dit, Monsieur, que c’est de moi-même que vous aviez reçu le nécessaire pour faire l’énorme trou que vous avez fait à l’autre cachot, ainsi je n’en suis plus curieux. Mais pourrais-je à titre de grâce savoir qui vous a donné le nécessaire pour vous faire une lampe ?
— Vous-même.
— Pour le coup, je ne croyais pas que l’esprit consistât dans l’effronterie.
— Je ne mens pas. C’est vous qui m’avez donné avec vos propres mains tout ce qui m’était nécessaire huile, pierre à fusil, et allumettes ; j’avais tout le reste.
— Vous avez raison. Pourriez-vous me convaincre avec cette même facilité que je vous ai donné aussi le nécessaire pour faire le trou ?
— Oui ; avec cette même facilité. Je n’ai rien reçu ici que de vous.
— DIEU ayez miséricorde de moi. Qu’entends-je ! Dites-moi donc comment je vous ai donné une hache.
— Je vous dirai tout si vous voulez, mais en présence du Secrétaire.
— Je ne veux plus rien savoir, et je vous [364v] crois. Taisez-vous, et songez que je suis un pauvre homme, et que j’ai des enfants.
Il s’en alla tenant sa tête entre ses mains.
Je suis resté bien content d’avoir trouvé le moyen de me faire craindre de ce maraud, auquel il était décidé que je dusse coûter la vie8. J’ai alors connu que son propre intérêt le força à ne rien dire au ministre de tout ce que j’avais fait.
J’avais ordonné à Laurent de m’acheter toutes les œuvres du marquis Maffei9 : cette dépense lui déplaisait, et il n’osait pas me le dire. Il me demanda quel besoin je pouvais avoir de livres tandis que j’en avaisn beaucoup.
— J’ai tout lu, et il me faut du nouveau.
— Je vous ferai prêter des livres par quelqu’un qui est ici, si vous voulez aussi en prêter des vôtres, et par là vous épargnerez votre argent.
— Ces livres seront des romans, que je n’aime pas10.
— Ce sont des livres scientifiques ; et si vous croyez d’être la seule bonne tête qui se trouve ici, vous vous trompez.
— Je le veux bien. Nous verrons. Voici un livre que je prête à la bonne tête. Portez-m’en un aussi.
Je lui ai donné le rationarium de Petau, et quatre minutes après il me porta le premier tome de Wolff11. Assez content je lui ai révoqué l’ordre de m’acheter Maffei ; et très satisfait de m’avoir fait entendre raison sur cet important article, il s’en alla.
Moins ravi de m’amuser à cette savante lecture que de saisir une occasion d’entamer une correspondance avec quelqu’un qui aurait pu m’aider au projet de fuite que j’avais déjà ébauché dans ma tête, j’ai trouvé en ouvrant le livre un papier sur lequel j’ai lu en six bons vers la paraphrase de ces mots de Sénèque : Calamitosus est animus futuri anxius [L’esprit inquiet de l’avenir est malheureux]12. J’en ai fait d’abord six autres. J’avais laissé croître l’ongle de mon petit doigt de la main droite pour me nettoyer l’oreille, je l’ai coupé en pointe, et j’en ai fait une plume, et au lieu d’encre je me suis servi du suc de mûres noires, et j’ai écrit mes six vers sur le même papier. Outre cela j’ai écrit le [365r] catalogue des livres que j’avais, et je l’ai mis dans le dossier du même livre. Tous les livres reliés en carton en Italieo forment sous la reliure par-derrière une espèce de poche. Au dos du même livre là où l’on met le titre j’ai écrit latet [il est caché]p. Impatient de recevoir une réponse j’ai dit à Laurent, d’abord le lendemain, que j’avais déjà lu tout le livre, et que la même personne me ferait plaisir m’en envoyant un autre. Il me porta sur-le-champ le second tome.
Un billet volantq entre les feuilles du livre, écrit en latin parlait ainsi : Nous deux, qui sommes ensemble dans cette prison, ressentons le plus grand plaisir que l’ignorance d’un avare nous procure un privilège sans exemple. Moi, qui écris, suis Marin Balbi13 noble vénitien, régulier Somasque. Mon compagnon est le comte André Asquin14 d’Udine capitale du Frioul. Il m’ordonne de vous dire que vous êtes le maître de disposer de tous ses livres, dont vousr trouverez le catalogue dans le creux de la reliure. Nous avons besoin, Monsieur, de toutes les précautions pour cacher à Laurent notre petit commerce.
L’uniformité de notre idée de nous envoyer le catalogue, et l’autre de placer un écrit dans la cavités au dos du livre ne me surprit pas, car la chose me parut dépendante du sens commun ; mais la recommandation de la précaution me parut singulière tandis que la lettre qui disait tout était volante. Laurent non seulement pouvait, mais devait ouvrir le livre, ett voyant la lettre, et ne sachant pas lire, ilu l’aurait mise dans sa poche, pour se la faire lire en italien par le premier prêtre qu’il aurait trouvé dans la rue, et tout aurait été découvert dans sa naissance. J’ai d’abord décidé que ce père Balbi devait être un franc étourdi.
J’ai lu le catalogue, et sur la moitié de la feuille je leur ai écrit qui j’étais, comment j’avais été arrêté, l’ignorance dans laquelle j’étais de mon crime, et l’espérance que j’avais d’être bientôt renvoyé chez moi. À la réception d’un nouveau livre le père Balbi m’écrivait [365v] une lettre de seize pages. Le comte Asquin ne m’a jamais écrit. Ce moine s’est amusé à m’écrire toute l’histoire de son infortune. Il était sous les plombs depuis quatre ans parce qu’ayant eu de trois pauvres filles toutes pucelles trois bâtards il les avait fait baptiser en leur donnant son nom. Le père son supérieur15 l’avait corrigé la première fois, menacé la seconde, et à la troisième il avait porté plainte au Tribunal, qui l’avait fait enfermer, et le père supérieur lui envoyait son dîner tous les matins. Sa défense occupait la moitié de sa lettre, où il disait cent pauvretés. Son Supérieur, me disait-il, également que le Tribunal, n’étaient que des vrais tyrans, car ils n’avaient aucun droit sur sa conscience. Il me disait qu’étant sûr que ses bâtards lui appartenaient, il ne pouvaitv les frustrer des avantages qu’ils pouvaient retirer de son nom ; et que leurs mères étaient respectables quoique pauvres, car ellesw n’avaient connu, avant lui, aucun homme. Il concluait que sa conscience l’obligeait à reconnaître publiquement pour siens les enfants que ces honnêtes filles lui avaient donnésx pour empêcher la calomnie de les attribuer à d’autres, et que d’ailleurs il ne pouvait pas démentir la nature, et les entrailles de père qu’il se sentait en faveur de ces pauvres innocents. Il n’y a pas de risque, me disait-il, que mon supérieur devienne coupable de ma même faute, puisque sa tendresse pieuse ne se déclare que vis-à-vis de ses écoliers.
Il ne m’a pas fallu davantage pour connaître mon homme : original, sensuel, mauvais raisonneur, méchant, sot, imprudent, ingrat. Après m’avoir dit dans sa lettre qu’il serait fort malheureux sans la compagnie du comte Asquin qui avait soixante et dix ans, des livres, et de l’argent, il employait deux pages à m’en dire du mal en me peignant ses défauts, et ses ridicules. Hors de prison je n’aurais pas répondu à un homme de ce caractère ; mais là-haut j’avais besoin de tirer parti de tout. J’ai trouvé dans le dossier du livre du crayon, des plumes, et du papier, ce qui me mit en état d’écrire avec toute ma commodité.
[366r] Tout le reste de sa longue lettre contenait l’histoire de tous les prisonniers qui étaient sous les plombs, et qui y avaient été depuis les quatre ans qu’il y était lui-même. Il me dit que Nicolas était l’archer qui en secret lui achetait tout ce qu’il voulait, et qui lui disait le nom de tous ceux qu’on arrêtait, et de tout ce qui arrivait dans les autres cachots, et pour m’en convaincre il me disait tout ce qu’il savait du trou que j’avais fait. On vous a tiré de là, me disait-il, pour y loger le patricien Priuli Gran Can16, et Laurent a employé deux heures à faire boucher l’ouverture que vous avez faite par un menuisier, et un serrurier auxquels il a intimé le silence sous peine de la vie, comme à tous ses archers. Nicolasy m’a assuré qu’un seul jour plus tard vous vous en seriez en allé par un moyen qui aurait fait beaucoup parler, et qu’on aurait fait étrangler Laurent parce qu’il était tout simple que quoiqu’il ait voulu paraître surpris à la vue du trou, et qu’il ait fait semblant d’être fâché contre vous ce ne pouvait être que lui qui vous eût donné les instruments pour rompre le plancher, que vous devez lui avoir rendus. Nicolas m’a aussi dit que M. de Bragadin lui a promis mille sequins s’il peut vous procurer le moyen de vous en aller, et que Laurent se flatte de pouvoir les gagner sans perdre son emploi moyennant la protection de Monsieur Diedo ami de sa femme. Il m’a aussi dit qu’aucun archer n’a osé rapporter au secrétaire ce qui était arrivé de crainte que Laurent venant à se tirer d’affaire ne se vengeât du rapporteur en le faisant chasser. Je vous prie d’avoir confiance en moi et de me dire en détail l’histoire de cet événement, et surtout comment vous avez fait pour avoir les instruments nécessaires. Je vous promets que ma discrétion sera égale à ma curiosité.
Je ne doutais pas de sa curiosité, mais beaucoup de sa discrétion, puisque sa demande même le déclarait pour le plus indiscret des hommes. J’ai cependant vu que je devais le ménager, car un être dans ce goût-là me paraissait fait exprès pour exécuter tout ce que je lui dirais, et qui me servirait à regagner ma liberté. J’ai passé toute la journée à lui répondre ; mais un fort soupçon me fit différer à lui envoyer ma réponse : j’ai vu que ce commerce épistolaire aurait pu être un artifice de Laurent pour parvenir à savoir qui m’avait donné les instruments pour rompre, et où je les avais. Je lui ai [366v] écrit en peu de mots qu’un grand couteau avec lequel j’avais fait le trou se trouvait sous la hauteur d’appui de la fenêtre du corridor du cachot où j’étais, où en entrant je l’avais placé là moi-même. Cette fausse confidence mit en moins de trois jours mon esprit en paix, car Laurent n’a pas visité la hauteur d’appui ; et il l’aurait visitée s’il avait intercepté ma lettre.
Le père Balbi m’écrivit qu’il savait que je pouvais avoir ce gros couteau, car Nicolas lui avait dit qu’avant de m’enfermer on ne m’avait pas fouillé : c’était ce que Laurent avait su, et cette circonstance aurait peut-être sauvé Laurent si ma fuite m’avait réussi, car il prétendait qu’en recevant un homme des mains de Messer Grande il devait le supposer déjà visité. Messer Grande aurait dit que m’ayant vu sortir de mon lit il était sûr que je n’avais point d’armes sur moi. Il finissait sa lettre par me prier de lui envoyer mon couteau par Nicolas dont je pouvais me fier.
La légèreté de ce moine me surprenait. Lorsque je me suis cru sûr, que mes lettres n’étaient pas interceptées je lui ai écrit que je ne me sentais pas la force d’avoir quelque confiance dans son Nicolas, et que je ne pouvais pas même confier mon secret au papier. Ses lettres cependant m’amusaient. Il m’informa dans une de la raison qu’on tenait sous les plombs le comte Asquin qui ne pouvait pas se mouvoir, car outre qu’il était âgé de soixante, et dix ans, il était incommodé par un gros ventre, et par une jambe jadis cassée, et mal raccommodée après.
Il me disait que ce comte, n’étant pas riche, exerçait à Udine le métier d’avocat, et qu’il défendait l’ordre des paysans dans le conseil de la ville contre la noblesse qui voulait le priver du droit de suffrage dans les assemblées provinciales. Les prétentions des paysans troublant la paix publique, les nobles eurent recours au Tribunal des inquisiteurs d’état qui ordonnèrent au comte Asquin d’abandonner ses clients. Le comte Asquin répondit que le code municipal l’autorisait à défendre la constitution, et il désobéit ; mais les inquisiteurs le firent enlever malgré le code, et mettre sous les plombs, où il se trouvait depuis cinq ans. Il avait comme moi cinquante sous par jour ; mais il avait le privilège de manier son argent. Ce moine qui n’avait [367r] jamais le sou, me disait à ce propos beaucoup de mal de son camarade par rapport à son avarice. Il me dit que dans le cachot à l’autre côté de la salle il y avait deux gentilshommes des sept communes17, qui étaient aussi détenus par désobéissance, dont l’aîné était devenu fou, et qu’on le tenait lié. Dans un autre cachot il y avait deux notaires18.
Dans ces jours-là un marquis Véronais de la famille Pindemonte avait été enfermé pour n’avoir pas obéi à l’ordre qu’il reçut de se présenter. Ce seigneur avait eu des grandes distinctions, jusqu’à celle qu’on avait permis à ses domestiques de lui consigner ses lettres en main propre. Il n’est resté là que huit jours19.
Lorsque mes soupçons furent dissipés, l’état de mon âme me fit raisonner ainsi. Je voulais me procurer la liberté. L’esponton que j’avais était excellent ; mais il était impossible que je m’en servisse, parce que tous les matins mon cachot était frappé par des coups de barre à tous les coins excepté au plafond. Je ne pouvais donc penser qu’à sortir par le plafond en le faisant rompre par-zdehors. Celui qui l’aurait rompu aurait pu se sauver avec moi en m’aidant à faire un trou dans le grand toit du palais dans la même nuit. Je pouvais me flatter d’en venir à bout ayant un compagnon à l’ouverture. Lorsque j’aurais été sur le toit j’aurais vu ce qu’il y avait à faire ; il fallait donc se résoudre, et y aller. Je n’ai vu que ce moine, qui à l’âge de trente-huit ans, quoique non pourvu d’un bon jugement, aurait pu exécuter mes instructions. Je devais donc me déterminer à lui confier tout, et penser au moyen de lui envoyer mon verrou. J’ai commencé par lui demander s’il désirait la liberté, et s’il se sentait disposé à tout faire pour se la procurer en se sauvant avec moi. Il me répondit que tant lui que son camarade seraient prêts à tout faire pour briser leurs chaînes ; mais qu’il était inutile de penser à ce qui était impossible : il me faisait ici un long détail des difficultés dont il remplissait quatre pages, et que je n’aurais jamais finiesaa, si j’avais [367v] voulu les aplanir. Je lui ai répondu que les difficultés générales ne m’occupaient pas ; et qu’ayant fait mon plan je n’avais pensé qu’à la solution des particulières que je ne pouvais pas confier au papier. Je lui ai promis la liberté s’il me donnait parole d’honneur d’exécuter aveuglément mes ordres. Il m’a promis de faire tout.
Je lui ai alorsab écrit que j’avais une barre de fer pointue de la longueur de vingt pouces, qui devait lui servir à percer le plafond de son cachot, pour en sortir ; et qu’étant sorti il devait percer le mur qui nous séparaitac, passer par cette ouverture pour venir sur mon cachot le rompre par-dessus, et me tirer dehors. D’abord que vous aurez fait tout cela, lui disais-je, vous n’aurez plus rien à faire, puisque ce sera moi qui feraiad le reste. Je vous tirerai dehors vous, et le comte Asquin.
Il me répondit que lorsqu’il m’aurait tiré dehors du cachot je serai tout de même en prison qui ne différera de la première que dans la grandeur. Nous nous trouverons, m’écrivait-il, dans les galetas sujets encore à trois portes à clefs. — Je le sais, mon révérend père, lui répondis-je, et aussi ce n’est pas par les portes que je veux que nous nous sauvions. Mon plan est fait, et j’en suis sûr, et je ne vous demande plus qu’exactitude dans l’exécution, et point d’objections. Pensez seulement au moyen fait pour faire passer entre vos mains ma barre longue de vingt pouces sans que celui qui vous la remettra sache qu’il vous la remet ; et communiquez-moi vos pensées là-dessus. En attendant faites acheter par Laurent quarante à cinquante images de saints assez grandes pour tapisser toute la surface intérieure de votre cachot. Toutes ces estampes analogues à la religion ne laisseront pas soupçonner à Laurent qu’elles ne vous servent qu’à couvrir l’ouverture que vous ferez au plafond, et par où vous sortirez. Vous aurez besoin de quelques jours pour faire cette ouverture ; et Laurent le matin ne pourra pas voir l’ouvrage que vous aurez fait la veille, puisque vous remettrez l’estampe à la place où elle était, et votre travail ne sera pas aperçu. Je neae peux pas faire cela, car je suis suspect, et on ne meaf croit pas dévot d’estampes. Faites cela, et pensez au moyen d’avoir ma barre.
[368r] En y pensant aussi j’ai ordonné à Laurent de m’acheter une bible in-folio20 qu’on avait nouvellement imprimée, où il y avait la vulgate, et la version des septante21. J’ai pensé à ce livre dont le volume me faisait espérer de pouvoir placer au derrière de la reliure mon esponton, et de l’envoyer ainsi au moine ; mais lorsque je l’ai reçu j’ai vu que le verrou avait deux pouces de longueur plus que la bible qui avait un pied et demi juste. Le moine m’avait écrit que son cachot était déjà tapissé d’estampes ; et je lui avais communiqué ma pensée sur la bible, et la forte difficulté dépendante de la longueur de ma barre qu’il m’était impossible de raccourcir sans la forge. Il me répondit en se moquant de l’infécondité de mon imagination, que je n’avais qu’à lui envoyer le verrou dans ma pelisse de Renards. Il me disait que Laurent leur avait dit que j’avais cette belle pelisse, et que le comte Asquin ne pourrait causer aucun soupçon en demandant de la voir pour en faire acheter une pareille. Je n’avais, me disait-il, qu’à la leur envoyer pliée ; mais j’étais sûr que Laurent laag déplierait chemin faisant, car une pelisse pliée embarrassait plus celui qui la portait qu’étant dépliée ; mais pour ne pas le décourager, et le convaincre en même temps que j’étais moins étourdi que lui, je lui ai écrit qu’il n’avait qu’envoyer prendre la pelisse. Laurent le matin suivant me la demanda, et je la lui ai donnée pliée, mais sans le verrou. Un quart d’heure après il me la rendit, en me disant qu’on l’avait trouvée belle.
Le moine m’écrivit le lendemain une lettre dans laquelle il s’avouait coupable d’un mauvais conseil ; mais il me disait aussi que j’avais eu tort de le suivre. L’esponton selon lui était perdu, car Laurent avait porté la pelisse déjàah dépliée, et il avait dû avoir mis la barre dans sa poche. Tout espoir était donc perdu. Je l’ai consolé en le désabusant, et en le priant d’être moins hardi à l’avenir dans ses conseils. Je me suis alors déterminé d’envoyer au moine mon verrou dans la bible en employant un moyen sûr pour empêcher Laurent de regarder les extrémités du gros volume. Je lui ai donc dit [368v] que je voulais célébrer le jour de S. Michel22 avec deux grands plats de macaroni23 au beurre, et au fromage parmesan : j’en voulais deux plats, parce que je voulais en faire présent d’un à la respectable personne qui me prêtait des livres. À ce propos Laurent me dit que la même respectable personne désirait de lire le gros livre qui coûtait trois sequins. Je lui ai répondu que je le lui enverrai avec un plat de macaroni ; mais je lui ai dit que je voulais le plus grand plat qu’il eût à la maison, et que je voulais les assaisonner moi-même : il me promit de faire tout à la lettre. En attendant j’ai enveloppé le verrou dans du papier, et je l’ai mis dans le dos de la reliure de la bible. J’ai partagé les deux pouces : chaque extrémité du verrou sortait de la bible d’un pouce. En posant sur la bible un grand plat de Macaroni rempli de beurre j’étais sûr que les yeux de Laurent s’attacheraient au beurre de crainte de le verser sur la bible, et qu’ainsi il n’aurait pas le temps de regarder aux extrémités des coins du volume. J’ai averti le père Balbi de tout, en lui recommandant d’être adroit en recevant les macaroni des mains de Laurent, et de prendre bien garde à ne pas prendre le plat, et la bible après, mais l’un et l’autre ensemble, car en prenant le plat il aurait découvert la bible, et Laurent aurait pu facilement alors voir les deux excédents.
Le jour de S.t Michel Laurent parut de grand matin avec une grande chaudière où les macaroni bouillonnaient : j’ai d’abord mis le beurre sur un réchaud pour le fondre, et j’ai préparé mes deux plats arrosés de fromage parmesan qu’il m’avait porté tout râpé. J’ai pris la cuiller percée, et j’ai commencé à les remplir, en y mettant dessus à chaque main beurre, et fromage, et en ne finissant que lorsque le grand plat destiné au moine ne pouvaitai pas en contenir davantage. Ils nageaient dans le beurre qui touchait jusqu’aux extrémités de ses bords. Le diamètre de ce plat était quasi le double de la largeur de la bible. Je l’ai pris, et je l’ai [369r] placé sur le grand livre que j’avais à la porte de mon cachot, et en le prenant au-dessus de mes mains avec le dossier tourné vers Laurent, je lui ai dit d’allonger ses bras, et d’étendre ses mains, et je lui ai consigné le tout en toute diligence, et lentement pour que le beurre sortant du plat ne coulât pas sur la bible. En lui consignant cet important fardeau, je tenais mes yeux fixés contre les siens qu’avec le plus grand plaisir je ne voyais pas se détourner de dessus le beurre qu’il craignait de verser. Il voulait porter les macaroni, et revenir prendre la bible après ; mais je lui ai dit en riant que mon présent perdrait alors toute sa beauté. Il le prit enfin en se plaignant que j’avais mis trop de beurre, et protestant que s’il coulait sur la bible ce ne serait pas sa faute. Je me suis vu sûr de la victoire d’abord que j’ai vu la bible sur ses bras, car les deux bouts de l’esponton qui étaient éloignés de mes yeux de toute la largeur du livre, étaient devenus invisibles pour lui lorsqu’il le tenait : ils se trouvaient attenants à ses épaules, et il n’y avait aucune raison qui pût lui faire détourner les yeux pour regarder ni l’un ni l’autre de ces coins qui ne pouvaient l’intéresser en rien. Son seul empressement devait être celui de tenir son plat parallèle. Je l’ai suivi des yeux jusqu’à ce que je l’aie vu descendre trois marches pour entrer dans l’avant-cachot du moine, qui se mouchant à trois reprises me donna le signal concerté que le tout était arrivé en bon ordre entre ses mains. Laurent est retourné me dire que le tout avait été dûment consigné.
Le père Balbi employa huit jours pour faire une suffisante ouverture dans son plafond, qu’il masqua facilement tous les jours avec une estampe qu’il décollait, et recollait avec de la mie de pain.
Le huit d’octobre il m’écrivait qu’il avait passé toute la nuit en travaillant dans le mur qui nous séparait, et qu’il n’était parvenu à en extraire qu’un seul carreau : il m’exagérait la difficulté de dessouder des briques unies par un ciment trop solide : il me promettait de poursuivre, et il me répétait dans toutes ses lettres que nous allions rendre notre condition plus mauvaise, car nous ne réussirions pas. Je lui répondais que j’étais sûr du contraire.
[369v] Hélas ! je n’étais sûr de rien ; mais il fallait en agir ainsi ou abandonner le tout. Comment aurais-je pu lui dire que je ne savais pas moi-même ? Je voulais sortir de là : voilà tout ce que je savais ; et je ne pensais qu’à faire des pas24, et aller en avant pour ne m’arrêter que lorsque je trouverais l’insurmontable25. J’avais luaj et appris sur le grand livre de l’expérience qu’il ne fallait pas consulter26 les grandes entreprises mais les exécuter sans contester à la fortune l’empire qu’elle a sur tout ce que les hommes entreprennent. Si j’avaisak communiqué ces hauts mystères de la philosophie morale au père Balbi, il aurait dit que j’étais fou.
Son travail fut difficile dans la seule première nuit ; mais dans les suivantes plus il tirait des briques plus il trouvait de facilité à en extraire d’autres. Il trouva à la fin de son travail qu’il avait ôté du mur trente-six briques.
Le seize d’octobre à dix-huit heures27 dans le moment que je m’amusais à traduire une ode d’Horace j’ai entendu un trépignement au-dessus deal mon cachot, et trois petits coups de poignet : j’ai d’abord répondu avec trois coups pareils : c’était le signal concerté pour nous assurer que nous ne nous étions pas trompés. Il travailla jusqu’au soir, et le lendemain il m’écrivit que si mon toit n’était que de deux rangs de planches son travail serait fini dans le même jour, puisque la planche n’avait qu’un pouce d’épaisseur. Il m’assura qu’il ferait le petit canal en cercle comme je l’avais instruit, et qu’il aurait grand soin de ne jamais parvenir à percer tout à fait la dernière planche ; c’était ce que je lui avais beaucoup recommandé, parce que le moindre petit signe de fraction28 au-dedans de mon cachot aurait fait soupçonner la fraction extérieure. Il m’assurait que l’excavation serait poussée au point qu’elle se trouverait en état d’être achevée dans un quart d’heure. J’avais déjà fixé ce moment au surlendemain pour sortir de mon cachot la nuit, et pour n’y retourner plus, car ayant un compagnon je me sentais sûr de faire en trois ou quatre heures une ouverture dans le grand toit du palais ducal, et d’y monter dessus, et pour lors d’embrasseram le meilleur des moyens que le hasard me présenterait pour descendre.
Dans ce même jour, c’était un lundi, deux heures après midi dans le temps même que le père Balbi travaillait, j’ai entendu ouvrir la porte de la salle contiguë à mon cachot : mon sang se gela ; mais je n’ai [370r] pas perdu la force de frapper deux coups, marque concertée d’alarme, à laquelle le père Balbi devait vite repasser le trou du mur, et rentrer dans son cachot. Une minute après j’ai vu Laurent qui me demandait pardon s’il mettait en ma compagnie un gueux mauvais sujet. J’ai vu un homme de quarante à cinquante ans petit, maigre, laid, mal vêtu, en perruque noire, et ronde que deux archers dégarrottèrent. Je n’ai pas douté que ce nean fût un coquin, puisque Laurent me l’a annoncé pour tel en sa présence sans que ce titre ait rebuté le personnage. J’aiao répondu à Laurent que le Tribunal était le maître ;ap après lui avoir fait porter une paillasse, il s’en alla lui disant que le Tribunal lui donnait dix sous par jour. Mon nouveau camarade lui répondit : DIEU les lui rende.
Désolé par ce fatal contretemps j’ai regardé ce coquin que sa physionomie décelait. Je pensais à le faire parler, lorsqu’il commença lui-même par me remercier de la paillasse que je lui avais fait porter. Je lui ai dit qu’il mangera avec moi, et il me baisa la main en me demandant s’il pouvait tout de même se faire donner les dix sous que le Tribunal lui passait, et je lui ai dit qu’oui. Il se mit alors à genoux, et il tira de sa poche un chapelet en regardant tous les endroits du cachot.
— Que cherchez-vous mon ami ?
— Je cherche, vous me pardonnerez, quelqu’image dell’immacolata Vergine Maria [de l’immaculée Vierge Marie], car je suis chrétien, ou au moins quelque chétif crucifix, car je n’ai jamais eu tant besoin deaq me recommander à S.t François d’Assise, dont je porte le nom indignement, comme dans le moment présent.
J’ai eu de la peine à retenir un éclat de rire, non pas à cause de sa piété chrétienne que je révérais, mais à cause de la tournure de sa remontrance : sa demande de pardon me fit croire qu’il me prenait pour juif ; je me suis hâté de lui donner l’office de la sainte vierge29, dont il baisa l’image, en me le rendant, me disant modestement que son père argousin30 de galère avait négligé de lui faire apprendre à lire. Il me dit qu’il était dévot du très saint Rosaire31, dont il me narra une quantité de miracles que j’ai écoutés avec une patience d’ange, et il me demanda la permission de le dire en mettant devant ses yeux la sainte image qui était sur le frontispice de mon livre d’heures. Après le Rosaire que j’ai récité avec lui, je lui ai demandé [370v] s’ilar avait dîné, et il me dit qu’il mourait de faim. Je lui ai donné tout ce que j’avais ; il dévora tout avec une faim canine, but tout le vin que j’avais, et lorsqu’il fut gris, il commença à pleurer, et ensuite à parler de tout à tort, et à travers. Je lui ai demandé la cause de son malheur, et voici sa narration.
Mon unique passion dans ce monde, mon cher maître, fut toujours la gloire de cette sainte République, et l’exacte obéissance à ses Lois : toujours attentif aux malversations des fripons, dont le métier est celui de tromper, et frustrer de ses droits leur prince, et de tenir cachées leurs démarches, j’ai tâché de découvrir leurs secrets, et j’ai toujours fidèlement rapporté à Messer Grande tout ce que j’ai pu découvrir : il est vrai qu’on m’a toujours payé ; mais l’argent qu’on m’a donné ne m’a jamais fait tant de plaisir comme la satisfaction que j’ai ressentie de me voir utile au glorieux évangéliste S.t Marc. Je me suis toujours moqué du préjugé de ceux qui attachent une mauvaise idée au nom d’espion : ce nom ne sonne mal qu’aux oreilles de ceux qui n’aiment pas le gouvernement, car l’espion n’est autre chose que l’ami du bien de l’état, le fléau des criminels, et le fidèle sujet de son prince. Lorsqu’il s’est agi de mettre en activité mon zèle, le sentiment de l’amitié, qui peut avoir quelque force sur d’autres, n’en a jamais eu sur moi, et encore moins ce qu’on appelle reconnaissance, et j’ai souvent juré de me taire pour arracher à quelqu’un un important secret que d’abord su j’ai référé ponctuellement, assuré par mon confesseur que je pouvais le révéler non seulement parce que je n’avais pas eu intention d’observer le jurement32 de silence, lorsque je l’avais fait ; mais parce qu’en s’agissant du bien public il n’y a pas de serment qui tienne. Je sens qu’esclave de mon zèle j’aurais trahi mon père, et j’aurais su faire taire la nature.
Il y a donc trois semaines que j’ai observé à Isola, petite île où je demeurais, une grande union entre quatre ou cinq personnes notables de la ville que je connaissais mécontentes du gouvernement à cause d’une contrebande surprise, et confisquée, que les principaux avaient dû expier par la prison. Le premier chapelain de la paroisse né sujet de l’impératrice reine33 était de ce complot, dont je me suis déterminé à développer le mystère. Ces gens-là s’assemblaient le soir dans une chambre du cabaret, où il y avait un lit ; et après qu’ils avaient bu [371r] et parlé ensemble, ils s’en allaient. Je me suis courageusement déterminé à me cacher sous ce lit, un jour que sûr de n’être pas observé, j’ai trouvé la chambre ouverte, et vide. Vers le soir mes gens vinrent, et parlèrent de la ville d’Isola qu’ils disaient n’être pas de la juridiction de S.t Marc, mais de celle de la principauté de Trieste, car elle ne pouvait aucunement être regardée comme une partie de l’Istrie vénitienne. Le chapelain dit au principal du complot qui s’appelait Pietro Paolo que s’il voulait signer un écrit, et si les autres voulaient en faire de même, il irait en personne chez l’ambassadeur impérial34, et que l’impératrice non seulement s’emparerait de la ville, mais les récompenserait. Ils dirent tous au chapelain qu’ils étaient prêts, et il s’engagea de porter le lendemain l’écriture, et de partir d’abord pour venir ici la porter à l’ambassadeur. J’ai décidé de faire aller en fumée cet infâme projet, malgré qu’un des conjurés était mon compère de S.t Jean35, parenté spirituelle qui lui donnait sur moi un titre inviolable, et plus sacré que s’il avait été mon propre frère.
Après leur départ j’ai eu tout le loisir de m’évaderas, jugeant inutile de m’exposer à un nouveau risque en me cachant de nouveau le lendemain sous le même lit. J’avais assez découvert. Je suis parti à minuit dans un bateau, et le lendemain avant midi je fus ici, où je me suis fait écrire les noms des six rebelles que j’ai portésat au secrétaire des inquisiteurs d’état en lui narrant le fait. Il m’a ordonné d’aller le lendemain de bonne heure chez Messer, qui me donnerait un homme avec lequel j’irais à Isola pour lui faire connaître la figure du chapelain, qui apparemment ne serait pas encore parti, et qu’après cela je ne devais plus me mêler de rien. J’ai exécuté son ordre. Messer me donna l’homme, je l’ai mené à Isola, je lui ai montré le chapelain, et je suis allé à mes affaires.
Après dîner mon compère de S. Jean me fit appeler pour aller le raser, car je suis barbier. Après que je lui ai fait la barbe il m’a donné un excellent verre de refosco, et quelques tranches de saucisson à l’ail, et goûta avec moi en bonne amitié. Mon affection de compère s’est alors emparée de mon âme, je l’ai pris par la main, et pleurant de bon cœur je l’ai conseillé à quitter la connaissance du chapelain, et surtout de se garder de signer l’écriture qu’il savait ; il me dit [371v] alors qu’il n’était pas ami du chapelain plus que d’un autre, et il me jura qu’il ne savait pas de quelle écriture je voulais lui parler. Je me suis alors mis à rire, je lui ai dit que j’ai badiné, et je l’ai quitté repenti d’avoir écouté la voix de mon cœur.
Le lendemain je n’ai vu ni l’homme ni le chapelain, et huit jours après j’ai quitté Isola pour venir ici. Je suis allé faire une visite à Messer Grande qui sans façon me fit enfermer ; et me voilà avec vous, mon cher maître. Je remercie S.t François de me voir en compagnie d’un bon chrétien qui est ici pour des raisons que je ne me soucie pas de savoir, car je ne suis pas curieux. Mon nom est Soradaci, et ma femme est Legrenzi36 fille d’un secrétaire du conseil de dix, qui se moquant du préjugé voulut m’épouser. Elle sera au désespoir de ne pas savoir ce que je suis devenu, mais j’espère de ne rester ici que pour peu de jours : je ne peux y être que pour la commodité du secrétaire qui apparemment aura besoin de m’examiner.
Après cette narration effrontée qui me fit connaître de quelle espèce était ce monstre, j’ai fait semblant de le plaindre, et faisant l’éloge de son patriotisme je lui ai prédit sa liberté dans peu de jours. Une demi-heure après il s’est endormi, et j’ai tout écrit au père Balbi lui remontrant la nécessité où nous étions de suspendre notre travail pour attendreau la favorable opportunité. Le lendemain j’ai ordonné à Laurent de m’acheter un crucifix de bois, une estampe de la sainte vierge, et de me porter un flacon d’eau bénite. Soradaci lui demanda ses dix sous, et Laurent avec un air de mépris lui en donna vingt. Je lui ai ordonné de me porter quatre fois plus de vin, et de l’ail, car il faisait les délices de mon camarade. Après son départ j’ai adroitement tiré hors du livre la lettre du père Balbi qui me peignait sa frayeur. Il était rentré dans son cachot plus mort que vivant, et il avait vite remis l’estampe sous le trou. Il réfléchissait que tout était perduav si Laurent se fût avisé de mettre Soradaci dans son galetas au lieu de le mettre avec moi. Il ne l’aurait pas vu dans le cachot, et il aurait vu l’ouverture.
[372r] Le récit que Soradaci me fit de son affaire m’a fait juger qu’il devait certainement subir des interrogatoiresaw ; car le secrétaire ne pouvait l’avoir fait enfermer que par soupçon de calomnie, ou par obscurité de rapport. J’ai donc décidé de lui confier deux lettres, que s’il avait portéesax à ceux auxquels elles seraient adressées elles ne m’auraient fait ni bien ni mal, et qui m’auraient fait du bien, si le traître lesay remettait au secrétaire pour lui donner une marque de sa fidélité. J’ai passé deux heures à écrire ces lettres avec du crayon. Le lendemain Laurent me porta le Crucifix, l’image de la Vierge, la bouteille d’eau bénite, et tout ce que je lui avais ordonné.
Après avoir bien nourri ce coquin, je lui ai dit que j’avais besoin de lui demander un plaisir dont dépendait mon bonheur.
— Je compte, mon cher Soradaci, sur votre amitié, et sur votre courage. Voici deux lettres que je vous prie de porter à leurs adresses d’abord que vous serez remis en liberté. Mon bonheur dépend de votre fidélité ; mais vous avez besoin de les cacher, car si on vous les trouve en sortant d’ici nous sommes perdus tous les deux. Il faut que vous me juriez sur ce crucifix, et sur cette sainte vierge que vous ne me trahirez pas.
— Je suis prêt, mon maître, à jurer tout ce que vous voudrez : je vous ai trop d’obligation pour que je puisse vous trahir.
Il se mit à pleurer, et à s’appeler malheureux de ce que je pouvais supposer sa trahison vraisemblable.az Après lui avoir fait présent d’une chemise, et d’un bonnet ; j’ai ôté le mien, j’ai arrosé le cachot d’eau bénite, et devant les deux saintes images j’ai prononcé une formule de serment avec des conjurations qui n’avaient pas de bon sens mais qui étaient épouvantables, et après plusieurs signes de croix je l’ai fait mettre à genoux, et je l’ai fait jurer avec des imprécations à faire trembler qu’il portera les lettres. Je les lui ai [372v] données après cela, et ce fut lui-même qui voulut les coudre au dos de sa veste entre le dessus, et la doublure.
J’étais moralement sûr qu’il les remettrait au secrétaire : aussi j’ai employé tout l’art pour qu’on ne puisse jamais par mon style relever ma ruse. Elles étaient faites pour me concilier l’indulgence du Tribunal et même son estime. J’écrivais à M. Bragadin et à M. l’abbé Grimani, et je leur disais de se tenir tranquilles, et de ne s’affliger nullement sur mon sort, puisque j’avais lieu d’espérer bientôt mon élargissement. Je leur disais qu’ils trouveraient à ma sortie que cette punition m’a fait plus de bien que de mal,ba puisque personne à Venise n’avait eu plus que moi besoin de réforme. Je priais M. de Bragadin de m’envoyer des bottes doublées pour l’hiver, mon cachotbb étant assez haut pour que je pusse m’y tenir debout, et m’y promener. Je n’ai pas voulu que Soradaci sache que mes lettres étaient si innocentes, car il aurait pu lui venir le caprice de faire une action d’honnête homme, et de les porter.
Deux ou trois jours après Laurent monta à Terza, etbc fit descendre Soradaci avec lui. Ne le voyant pas revenir j’ai cru de ne plus le revoir ; mais on me l’a reconduit vers la fin du jour, ce qui m’a un peu surpris. Après le départ de Laurent il me dit que le Secrétaire le soupçonnait d’avoir averti le chapelain, puisque ce prêtre n’avait jamais été chez l’ambassadeur, et on n’avait trouvé sur lui aucune écriture. Il me dit qu’après un long interrogatoire on l’avait mis tout seul dans une très petite prison où on l’avait laissé sept heures, et qu’après on l’avait garrotté pour une seconde fois, et on l’avait ainsi reconduit devant le secrétaire, qui voulait qu’il confessât d’avoir dit à quelqu’un à Isola que le prêtre ne retournerait plus là ; ce qu’il n’avait pas pu confesser, car il n’avait dit cela à personne. Le secrétaire enfin avait sonné, et on l’avait reconduit avec moi37.
[373r] J’ai connu dans l’amertume de mon âme qu’il était possible qu’on le laissât avec moi pour longtemps. J’ai écrit dans la nuit au père Balbi tout cet événement. Ce fut là-dedans que je me suis accoutumé à écrire à l’obscur.
Le lendemain après avoir avalé mon bouillon, j’ai voulu me rassurer38 de ce dont je me doutais déjà. Je veuxbd, dis-je à l’espion, ajouter quelque chose à la lettre que j’ai écritebe à M. Bragadin ; donnez-la-moi : vous la recoudrez après.
— C’est dangereux, me répondit-il, car on pourrait venir dans ce moment, et nous surprendre.
— Laissez qu’on vienne. Rendez-moi mes lettres.
Ce monstre alors se jeta à genoux devant moi, et me jura qu’à sa seconde apparition devant le redoutable secrétaire, il lui prit un grand tremblement, et une pesanteur au dos insoutenable dans l’endroit même où les lettres étaient, et que le secrétaire lui ayant demandé ce que c’était, il n’avait pu s’empêcher de lui déclarer la vérité. Il avait alors sonné, et Laurent l’ayant dégarrotté, et ôté sa veste, il avait décousu les lettres, que le secrétaire avait misesbf dans un tiroir après les avoir lues. Il m’ajouta que le secrétaire lui avait dit que s’il avait porté ces lettres, on l’aurait su, et que sa faute lui aurait coûtébg la vie.
J’ai fait alors semblant de me trouver mal. J’ai porté mes mains devant mon visage, je me suis jeté sur le lit à genoux devant le Crucifix, et la Vierge, et je leur ai demandé vengeance du monstre qui m’avait trahi en violant le plus solennel de tous les serments. Après cela je me suis couché sur mon côté avecbh le visage tourné vers la cloison, et j’ai eu la constance de me tenir ainsi sans articuler le moindre mot pour toute la journée, faisant semblant de ne pas entendre les pleurs, les cris, et les protestations de repentir de cet infâme. J’ai joué mon rôle à merveille pour une comédie, dont j’avais déjà tout le canevas dans la tête. J’ai [373v] écrit dans la nuit au père Balbi de venir à dix-neuf heures précises39, pas une minute avant ni après pour achever son travail, et de ne travailler que quatre heures, de sorte que sans nulle faute il devait partir précisément lorsqu’il entendrait sonner vingt-trois heures. Je lui ai dit que notre liberté dépendait de cette fidèle exactitude, et qu’il n’y avait rien à craindre.
Nous étions au vingt-cinq d’Octobre, et les jours s’approchaient dans lesquels je devais exécuter mon projet, ou l’abandonner pour toujours. Les inquisiteurs d’état, et même le secrétaire allaient tous les ans passer les trois premiers jours de Novembre dans quelque village de la terre ferme40. Laurent dans ces trois jours de vacance de ses maîtres se soûlait le soir, dormait jusqu’à Terza, et ne paraissait que fort tard sous les plombs. Il y avait déjà un an que j’avais appris tout cela. Je devais par prudence, voulant m’enfuir, choisir une de ces trois nuits pour être sûr que ma fuite n’aurait été découverte que le matin assez tard. Une autre raison de cet empressement, qui me fit prendre cette résolution dans un temps où je ne pouvais plus douter de la scélératesse de mon camarade fut très puissante, et elle mérite, ce me semble, d’être écrite.
Le plus grand soulagement qu’un homme qui est dans la peine puisse avoir est celui d’espérer d’en sortir bientôt : il contemple l’heureux instant dans lequel il verra la fin de son malheur, il se flatte qu’ellebi ne tardera pas beaucoup à arriver, et il ferait tout au monde pour savoir le temps précis dans lequel ellebj arrivera ; mais il n’y a personne qui puisse savoir dans quel instant un fait qui dépend de la volonté de quelqu’un arrivera, à moins que ce quelqu’un ne l’ait dit. L’homme néanmoins devenu impatient, et faible parvient à croire que l’on puisse par quelque moyen occulte découvrir ce moment. DIEU, dit-il, doit le savoir, et DIEU peut permettre que l’époque de ce moment me soit révélée [374r] par le sort. D’abord que le curieux a raisonné ainsi, il n’hésite pas à consulter le sort, disposé ou non à croire infaillible tout ce qu’il peut lui dire. Tel était l’esprit de ceux qui consultaient jadis les oracles ; tel est l’esprit de ceux qui interrogent encore aujourd’hui les cabales, et qui vont chercher ces révélations dans un verset de la bible, ou dans un vers de Virgile ce qui a rendu si célèbres les sortes virgilianae41, dont tant d’auteurs nous parlent.
Ne sachant pas de quelle méthode me servir pour obliger la destinée à me révéler par la bible le moment dans lequel je recouvrerais ma liberté, je me suis déterminé à consulter le divin poème du Roland Furieux de Messer Lodovico Ariosto, que j’avais lu cent fois, et qui faisait encore là-haut mes délices. J’idolâtrais son Génie, et je le croyais beaucoup plus propre que Virgile à me prédire mon bonheur.
Dans cette idée j’ai couché une courte question, dans laquelle je demandais à la supposée intelligence dans quel chant de l’Arioste se trouvait la prédiction du jour de ma délivrance42. Après cela j’ai formé une pyramide à rebours composée des nombres résultant des paroles de mon interrogation, et par la soustraction du nombre neuf de chaque couple de chiffres j’ai trouvé pour dernier nombre le neuf. J’ai alors fixé que la prédiction que je cherchais se trouvait dans le neuvième chant. J’ai suivi la même méthode pour savoir dans quelle stance la même prédiction se trouvait, et le nombre résultant fut le sept. Curieux à la fin de savoir dans quel vers de la même stance se trouvait l’oracle, la même méthode me donna le nombre un. Ayant donc les nombres 9 · 7 · 1, j’ai pris le poème, et avec le cœur palpitant j’ai trouvé dans le chant neuvième à la stance septième au premier vers
Tra il fin d’Ottobre, e il capo di Novembre
[Entre la fin d’octobre et le début de novembre]43
La précision de ce vers, et l’à-propos me parurent si admirables que je ne dirai pas d’y avoir entièrement ajouté foi mais le lecteur me pardonnera si je me suis disposé de mon côté à faire tout ce qui dépendait de moi pour aider à la vérification de l’oracle. Le [374v] singulier de ce fait est que tra il fin d’ottobre, e il capo di novembre il n’y a que minuit, et que ce fut positivement au son de la cloche de minuit du trente un d’octobre que je suis sorti de là comme le lecteur va voir. Je le prie de ne pas vouloir d’après cette fidèle narration m’expédier44 pour homme plus superstitieux qu’un autre, car il se tromperait. Je narre la chose parce qu’elle est vraie, et extraordinaire, etbk parce que si je n’y avais pas fait attention je ne me serais peut-être pas sauvé. Ce fait instruira tous ceux qui ne sont pas encore devenus savants quebl sans les prédictions plusieurs faits qui arrivèrent ne seraient jamais arrivés. Le fait rend à la prédiction le service de la vérifier. Si le fait n’arrive pas la prédiction devient nulle ; mais je renvoie mon lecteur débonnaire à l’histoire générale45, où il trouvera beaucoup d’événements, qui ne seraient jamais arrivés s’ils n’avaient pas été prédits. Pardon à la digression.
Voici comment j’ai passé la matinée jusqu’à dix-neuf heures pour frapper l’esprit de ce méchant sot animal, pour porter la confusion dans sa frêle raison par des images étonnantes, et pour le rendre par là impuissant à me nuire. Le matin après que Laurent nous quitta j’ai dit à Soradaci de venir manger la soupe. L’infâme était couché, et il avait dit à Laurent qu’il était malade. Il n’aurait pas osé venir à moi si je ne l’avais appelé. Il se leva et étendu sur son ventre à mes pieds, me les baisa, et me dit fondant en larmes qu’à moins que je ne lui pardonnasse, il se voyait mort dans la journée, et qu’il sentait déjà le commencement de la malédiction dépendante de la vengeance de la Sainte vierge que j’avais conjurée contre lui : il sentait des tranchées46 qui lui déchiraient les entrailles, et sa langue était couverte d’ulcères : il me la montra ; et je l’ai vue réellement couverte d’aphtes : je ne sais pas s’il les avait la veille. Je ne me suis pas beaucoup soucié de l’examiner pour voir s’il me disait la vérité ; mon intérêt était celui de faire semblant de le croire, et même de lui faire espérer pardon. Il fallait alors le faire manger et boire. Le traître avait peut-être l’intention de me tromper ; mais déterminé comme j’étais à le tromper lui-même, il s’agissait de voir lequel de nous deux serait le plus habile. Je lui avais préparé une attaque contre laquelle j’étais sûr qu’il ne pouvait pas se défendre.
J’ai emprunté dans l’instant une physionomie d’inspiré, et je lui ai ordonné de s’asseoir. Mangeons ce potage, lui dis-je, et après je vous [375r] annoncerai votre bonheur. Sachez que la sainte Vierge du Rosaire m’est apparue à la pointe du jour, et m’a ordonné de vous pardonner. Vous ne mourrez pas, et vous sortirez d’ici avec moi. Tout ébahi, il mangea la soupe avec moi se tenant à genoux parce qu’il n’y avait pas de sièges, puis il s’assit sur la paillasse pour m’écouter. Voici mon discours.
Le chagrin que votre trahison m’a causé m’a fait passer toute la nuit sans dormir, puisque mes lettres que vous avez donnéesbm au secrétaire, ayant été lues par les inquisiteurs d’état, devaient me faire condamner à passer ici tout le reste de ma vie. Mon unique consolation, je le confesse, était celle d’être certain que vous mourriez en trois jours sous mes yeux. Ayant la tête pleine de ce sentiment indigne d’un chrétien, car DIEU nous commande de pardonner, un assoupissement à la pointe du jour me procura une véritable vision. J’ai vu cette sainte vierge, dont vous voyez l’image, devenir vivante, se mouvoir, se mettre devant moi, ouvrir la bouche, et me parler en ces termes : Soradaci est dévot de mon saint Rosaire, je le protège, je veux que tu lui pardonnes ; et la malédiction qu’il s’est attirée cessera d’abord d’opérer. En récompense de ton acte généreux, j’ordonnerai à un de mes anges de prendre la figure d’un homme, de descendre d’abord du ciel pour venir rompre le toit de ce cachot, et te tirer dehors dans cinq à six jours. Cet ange commencera son ouvrage aujourd’hui à dix-neuf heures, et il travaillera jusqu’à une demi-heure avant que le Soleil se couche ; car il doit remonter au ciel en plein jour. En sortant d’ici accompagné de mon ange tu conduiras Soradaci, et tu auras soin de lui sous condition qu’il quittera le métier d’espion. Tu lui diras tout. Ce discours terminé, la sainte vierge disparut, et je me suis trouvé réveillé.
En gardant mon plus grand sérieux, j’observais la physionomie de ce traître qui paraissait pétrifié. J’ai alors pris mon livre d’heures, j’ai arrosé d’eau bénite le cachot, et j’ai commencé à faire semblant de prier DIEU en baisant de temps en temps l’image de la vierge. Une heure après, cet animal qui n’avait jamais dit le mot, me demanda de but en blancbn à quelle heure l’ange devait descendre du ciel, et si nous l’entendrions lorsqu’il romprait le cachot.
— Je suis sûr qu’il viendra à dix-neuf heures, que nous l’entendrons travailler, et qu’il s’en ira à vingt-trois ; et il me semble qu’un travail de quatre heures soit assez pour un ange.
— Vous pouvez avoir rêvé.
— Je suis sûr que non. Vous [375v] sentez-vous déterminé à me jurer de quitter le métier d’espion ?
Au lieu de me répondre, il s’endormit, et ne se réveilla que deux heures après pour me demander s’il pouvait différer à me prêter serment qu’il quitterait son métier.
— Vous pouvez différer, lui répondis-je, jusqu’au moment que l’ange entrera ici pour me conduire avec lui : mais je vous avertis, que si vous ne renoncez pas par serment à votre mauvais métier, je vous laisserai ici, car tel est l’ordre que j’ai de la sainte Vierge.
J’ai alors observé sa satisfaction, car il se sentait sûr que l’ange ne viendrait pas. Il avait l’air de me plaindre. Il me tardait d’entendre sonner l’heure dix-neuvième ; et cette comédie m’amusait infiniment, car j’étais sûr que l’arrivée de l’ange devait donner des vertiges à la misérable raison de cet animal. La chose ne pouvait manquer à mon grand regret que dans le seul cas que Laurent eût oublié de porter le livre.
À dix-huit heures j’ai voulu dîner, et j’ai bu de l’eau. Soradaci but tout le vin, et mangea au dessert tout l’ail que j’avais ; c’était sa confiture. Lorsque j’ai entendu dix-neuf heures, je me suis jeté à genoux en lui ordonnant d’en faire autant d’un ton de voix qui le fit trembler. Il m’obéit en me regardant comme un imbécile avec des yeux égarés. Lorsque j’ai entendu le petit bruit qui m’indiquait le passage du mur : L’Ange vient, lui dis-je. Je me suis alors couché sur mon ventre, en lui donnant en même temps un coup aux épaules qui le fit tomber aussi dans la même position. Le bruit de la fraction était fort, et je suis resté là ainsi prosterné pour un bon quart d’heure : n’y avait-ilbo pas de quoi rire en remarquant que le coquin s’était tenu immobile dans la même position ? Mais je ne riais pas : il s’agissait de l’œuvre méritoire de le faire devenir fou, ou au moins énergumène. Sa maudite âme ne pouvait devenirbp humaine qu’en la noyant dans la terreur. J’ai passé trois heures et demie à lire, et lui à dire le Rosaire en s’endormant de temps en temps n’osant jamais ouvrir la bouche, regardant seulement le plafond lorsqu’il entendait le bruit de la planche que le moine déchirait. Dans sa stupeur il faisait des gestes de tête à l’image de la sainte vierge dont rien n’était plus comique. Au son de vingt-trois heures je lui ai dit de m’imiter, car l’ange devait partir : nous nous sommes prosternés, le Père Balbi partit, et nous n’ouïmes plus le moindre bruit. J’ai vu, en me levant, sur la physionomie de ce méchant homme le trouble, et [376r] l’effroi plus que le raisonnable étonnement.
Je me suis un peu amusé à lui parler pour entendre comme il raisonnerait. Il tenait des propos, toujours en pleurant, dont la liaison allait à l’extravagance : c’était un assemblage d’idées, dont aucune n’avait une suite. Il parlait de ses péchés, de ses dévotions particulières, de son zèle pour S.t Marc, de ses devoirs vis-à-vis de son prince, et il attribuait à ce mérite la grâce qu’il recevaitbq alors de la Sainte viergebr, et j’ai dû souffrir ici une longue narration des miracles du Rosaire que sa femme, dont le confesseur était un dominicain, lui avait contésbs. Il me disait qu’il ne pouvait pas deviner ce que je pourrais faire de lui ignorant comme il était.
— Vous serez à mon service, et vous aurez tout ce qui vous sera nécessaire sans plus faire le dangereux, et vilain métier d’espion.
— Mais nous ne pourrons plus rester à Venise.
— Non certainement. L’ange nous conduira dans un état qui n’appartiendra pas à S. Marc. Êtes-vous disposé à me jurer de quitter ce métier ? Et si vous jurez, deviendrez-vous parjure une autre fois ?
— Si je jure, je ne manquerai plus à mon serment, cela est sûr ; mais convenez que sans mon parjure vous n’auriez pas obtenu de la sainte vierge la grâce qu’elle vous a faitebt. Mon manque de foi est la cause de votre bonheur. Vous devez donc m’être obligé, et aimer ma trahison.
— Aimez-vous Judas qui a trahi Jésus Christ ?
— Non.
— Vous voyez donc qu’on déteste le traître, et qu’on adore en même temps la Providence qui sait faire sortir le bien du mal. Vous avez été un scélérat, mon cher, jusqu’à présent. Vous avez offensé DIEU, et la Sainte vierge, et actuellement je ne veux plus accepter votre serment à moins que vous ne fassiez une expiation à votre péché.
— Quel péché ai-je fait ?
— Vous avez péché d’orgueil en supposant que je doive vous être obligé de ce que vous avez remis mes lettres au secrétaire.
— Quelle est donc l’expiation de mon péché ?
— La voici. Demain lorsque Laurent viendra vous devez vous tenir immobile sur votre paillasse, le visage tourné vers le mur, sans jamais regarder Laurent. S’il vous parle, vous devez lui [376v] répondre sans le regarder que vous n’avez pas pu dormir. Me promettez-vous d’être obéissant ?
— Je vous promets que je ferai tout ce que vous me dites.
— Promettez cela à cette sainte image. Vite.
— Je vous promets très sainte vierge qu’à l’arrivée de Laurent je ne le regarderai pas, et que je ne bougerai pas de ma paillasse.
— Et moi, très sainte Vierge, je vous jure par les entrailles de Jésus Christ votre Dieu, et fils, que d’abord que je verrai Soradaci tourné vers Laurent je courrai sur-le-champ à lui, et je l’étranglerai à votre honneur, et gloire.
Je lui ai demandé s’il avait quelque opposition à mon serment ; et il me répondit qu’il était content. Je lui ai alors donné à manger, et je lui ai dit de se coucher, car j’avais besoin de dormir. J’ai passé deux heures à écrire au moine toute cette histoire, et je lui ai dit que si l’ouvrage était à la perfection il n’avait plus besoin de venir sur le toit de mon cachot que pour abattre la planche, et y entrer. Je lui disais que nous sortirions la nuit du trente un octobre, et que nous serions quatre en comptant son camarade, et le mien. Nous étions au vingt-huit. Le lendemain de bonne heure le moine m’avertit que le petit canal était fait, et qu’il n’avait plus besoin de monter sur mon cachot que pour l’ouvrir, ce qu’il était sûr de faire en quatre minutes. Soradaci exécuta sa leçon à merveille. Il fit semblant de dormir, et Laurent ne lui adressa pas même la parole. Je lui ai tenu les yeux dessus, et je crois que je l’aurais exactement étranglé si je l’avais vu tourner la tête vers Laurent, car pour me trahir il n’aurait eu besoin que de lui faire un clin d’œil.
J’ai passé la journée en lui faisant des discours sublimes qui inspiraient le fanatisme,bu ne le laissant en paix que lorsque je le voyais ivre, et prêt à s’endormir, ou sur le point de tomber en convulsion par la force d’une métaphysique tout à fait [377r] étrangère, et neuve à sa tête qui n’avait jamais exercé ses facultés que pour inventer des ruses d’espion.
Il m’embarrassa en me disant qu’il ne concevait pas comment un ange pouvait avoir besoin d’un si long travail pour ouvrir mon cachot ; mais je me suis d’abord débarrassé47 en lui disant qu’il ne travaillait pas en qualité d’ange mais en qualité d’homme, et au surplus je lui ai dit que sa pensée malicieuse avait dans l’instant offensé la sainte vierge, et vous verrez, lui dis-je, qu’à cause de ce péché l’ange ne viendra pas aujourd’hui. Vous pensez toujours non comme un homme honnête, pieux, et dévot, mais comme un malin pécheur qui croit de traiter avec Messer Grande, et des sbires.
Il se mit alors à pleurer, et je fus enchanté de le voir désespéré lorsque dix-neuf heures sonnèrent, et qu’on n’entendit pas l’arrivée de l’ange. J’ai fait alors des plaintes qui le désolèrent, et je l’ai laissé passer dans l’affliction toute la journée. Le lendemain il ne manqua pas à l’obéissance, et interrogé de l’état de sa santé par Laurent il lui répondit sans le regarder. Il se régla ainsi le jour suivant jusqu’à ce qu’enfin j’ai vu Laurent pour la dernière fois le trente un au matin lui ayant donné le livre dans lequel j’avertissais le moine de venir abattre l’ouverture à dix-sept heures. Pour le coup je ne craignais plus aucun contretemps,bv ayant su de Laurent même que non seulement les inquisiteurs, mais que le secrétaire aussi étaient allés à la campagne. Je ne pouvais pas avoir peur de l’arrivée de quelque nouvel hôte ; et je n’avais plus besoin de ménager cet infâme coquin.
[377v] Mais voici une apologie qui m’est nécessaire peut-être vis-à-vis de quelque lecteur qui pourrait juger sinistrement de ma religion et de ma morale par rapport à l’abus que j’ai fait de nos saints mystères, et au serment que j’ai exigé de cet imbécile, et aux mensonges que je lui ai dits touchant l’apparition de la sainte Vierge.
Mon but étant celui de narrer l’histoire de mon évasion avec toutes les véritables circonstances qui l’ont accompagnée je me suis cru en devoir de ne rien cacher. Je ne peux pas dire de me confesser, car je ne me sens mortifié par aucun repentir, et je ne peux pas dire non plus de me vanter, car ce fut à contrecœur que je me suis servi de l’imposture. Si j’avais eu des meilleurs moyens je leur aurais donné certainement la préférence. Pour regagner ma liberté je sens que je ferais encore aujourd’hui la même chose, et peut-être beaucoup davantage.
La nature m’ordonnait de me sauver, et la religion ne pouvait pas me le défendre : je n’avais pas de temps à perdre : il fallait mettre un espion que j’avais avec moi, et qui m’avait donné un exemple évident de sa perfidie, dans la morale impuissance d’avertir Laurent qu’on rompait le toit du cachot. Que devais-je faire ? Je n’avais que deux moyens, et il fallait opter. Ou faire ce que j’ai fait enbw enchaînant l’âme de ce maraud par la terreur, ou l’étouffer en l’étranglant, comme tout autre homme raisonnable, et plus cruel que moi aurait fait. Cela m’aurait été beaucoup plus facile, et même sans rien craindre, car j’aurais dit qu’il était mort de sa mort naturelle, et on ne se serait pas donné beaucoup de peine pour savoir si c’était vrai, ou non. Or quel est le lecteur qui pourra penser que j’aurais mieux fait à l’étrangler ? S’il y en a un, DIEU veuille l’éclairer : sa religion ne sera jamais la mienne. Je crois d’avoir fait mon devoir, et la victoire qui a couronné mon exploit peut être une preuve, que mes moyens ne furent pas désapprouvés par la Providence éternelle. Pour ce qui regarde le serment que je lui ai fait d’avoir toujours soin de lui, il m’en a délivré, Dieu merci, lui-même, car il n’a pas eu le courage de se sauver avec moi ; mais quand même il l’aurait eu, je [378r] confie au lecteur que je ne me serais pas cru parjure si je ne le lui avais pas tenu. Je me serais débarrassé de ce monstre à la première occasion opportune quand même je me serais vu obligé à le pendre à un arbre. Lorsque je lui ai juré une assistance éternelle je savais que sa foi ne durerait qu’autant que l’exaltation de son fanatisme qui devait disparaître d’abord qu’il aurait vu que l’ange était un moine. Non merta fé chi non la serba altrui [Celui qui manque de foi en autrui ne mérite pas qu’on en ait pour lui-même]48. L’homme a beaucoup plus de raison d’immoler tout à sa propre conservation que les souverains n’en ont pour conserver l’état.
Après le départ de Laurent j’ai dit à Soradaci que l’Ange viendrait faire une ouverture dans le toit de mon cachot à dix-sept heures ; il portera des ciseaux, lui dis-je, et vous nous couperez la barbe à moi, et à l’ange.
— Est-ce que l’ange a la barbe ?
— Oui : vous le verrez. Après cela nous sortirons, et nous irons rompre le toit du palais ; et dans la nuit nous descendrons à la place de S.t Marc, et nous irons en Allemagne.
Il ne me répondit pas ; il mangea tout seul, car j’avais le cœur, et l’esprit trop occupés de l’affaire pour avoir la faculté de manger. Je n’avais pas même pu dormir.
Dix-sept heures sonnent, et voilà l’Ange. Soradaci voulait se prosterner,bx mais je lui dis que ce n’était plus nécessaire. En moins de trois minutes il enfonça le canal,by le morceau de planche bel, et rond tomba à mes pieds, et le père Balbibz se coula entre mes bras. Voilà, lui dis-je en l’embrassant, vos travaux terminés : les miens vont commencer. Il me consigna l’esponton, et il me donna des ciseaux, que j’ai remis à Soradaci pour qu’il nous fasse d’abord la barbe. Pour le coup je n’ai plus pu me tenir de rire enca observant cet animal qui tout étonné regardaitcb l’ange, qui avait l’air d’un diable. Hors de lui-même il nous fit la barbe à tous les deux à la pointe des ciseaux à la perfection.
[378v] Impatient de voir le local j’ai dit au moine de rester avec Soradaci, car je ne voulais pas le laisser seul ; je suis sorti, et j’ai trouvé le trou du mur étroit, mais j’y ai passé : je me suis trouvé sur le toit du cachot du comte, j’y suis entré, et j’ai cordialement embrassé ce malheureux vieillard. J’ai vu une taille d’homme qui n’était pas fait pour aller au-devant des difficultés, et des dangers, auxquels une pareille fuite devait nous exposer sur un vaste toit penchant tout couvert de plaques de plomb. Il me demanda d’abord quel était mon projet en me disant qu’il croyait que j’avais fait des pas trop légèrement. Je ne demande, lui répondis-je, que de faire des pas en avant jusqu’à ce que je trouve la liberté ou la mort. Il me dit en me serrant la main que si je pensais de percer le toit, et d’aller chercher en marchant sur les plombs un chemin pour descendre, il ne le voyait pas, à moins que je n’eusse des ailes. Je n’ai pas, m’ajouta-t-il, le courage de vous accompagner : je resterai icicc prier Dieu pour vous.
Je suis alors sorti pour visiter le grand toit,cd m’approchant tant que j’ai pu des bords latéraux du grenier. Parvenu à toucher le dessous du toit au plus étroit de l’angle je me suis assis entre les œuvres de comble, dont les greniers de tous les grands palais sont remplis. J’ai tâté les planches avec la pointe de mon verrou, et je les ai trouvées comme pourries. À chaque coup d’esponton tout ce que je perçais tombait en poussière.ce Me voyant sûr de faire une ouverture assez ample en moins d’une heure,cf je suis retourné dans mon cachot où j’ai employé quatre heures à couper draps, serviettes, matelas, et tout ce que j’avais pour faire corde. J’ai voulu nouer les morceaux ensemble moi-même avec des nœuds de tisserand49, car un nœud mal fait aurait pu se délacer, et l’homme qui dans l’instant se serait trouvé suspendu à la corde se serait précipité50. Je me suis vu maître de cent brasses de corde51. Il y a dans les grandes entreprises des articles qui décident de tout, et sur lesquels le chef qui mérite de [379r] réussir est celui qui ne se fie à personne.
Après avoir fait la corde, j’ai fait un paquet de mon habit, de mon manteau de bout de soie, de quelques chemises, de bas, et de mouchoir, et nous sommes allés tous les trois dans le cachot du comte en portant avec nous tout ce bagage. Le comte fit d’abord compliment à Soradaci de ce qu’il avait eu le bonheur d’être mis avec moi, et d’être dans le moment de me suivre. Son air interdit me donnait la plus grande envie de rire. Je ne me gênais plus ; j’avais envoyé à tous les diables le masque de Tartuffe que je gardais toute la journée depuis une semaine pour empêcher ce double coquin de me trahir. Je le voyais convaincu que je l’avais trompé, mais il n’y comprenait rien ; car il ne pouvait pas deviner comment je pouvais avoir une correspondance avec le prétendu ange pour le faire venir, et aller à l’heure que je voulais. Il entendait le comte qui nous disait que nous allions nous exposer au risque le plus évident de périr, et poltron, comme il devait être, il roulait dans sa tête le dessein de se dispenser de ce dangereux voyage. J’ai dit au moine de faire son paquet pendant quecg j’irais faire le trou au bord du grenier.
Mon ouverture sans que j’eusse eu besoin d’aucun secours se trouva parfaite à deux heures de nuit52. J’ai pulvérisé les planches. Ma rupture était deux fois plus ample qu’il ne fallait ; et je touchais la plaque de plomb tout entière. Le moine m’a aidé pour la soulever parce qu’elle était rivée, ou courbée sur le bord de la gouttière de marbre ; mais à force de pousser l’esponton entre la gouttière, et la plaque je l’ai détachée, et puis avec nos épaules nous l’avons pliée au point où il fallait pour que l’ouverture par laquelle nous devions passer fût suffisante. En mettant la tête hors du trou j’ai vu avec bien de douleur la grande clarté du croissant qui devait être à son premier quartier le lendemain. C’était un contretemps qu’il fallait souffrir en patience ; et attendre à sortir jusqu’à minuit, temps où la Lune serait allée éclairer nos antipodes. Dans une nuit superbe, où tout le monde du bon ton devait se promener dans la place de S.t Marc, je ne pouvais pas m’exposer à être vu me promener là-haut. On aurait vu notre ombre fort allongée sur le pavé [379v] de la place ; on aurait élevé les yeux, et nos personnes auraient offert un spectacle fort extraordinaire, qui aurait excité la curiosité, et principalement celle de Messer Grande, dont les sbiresch, seule garde de la grande ville de Venise, veillent toute la nuit. Il aurait d’abord trouvé le moyen d’en envoyer là-haut une bande, qui aurait dérangé tout mon beau projet. J’ai donc décidé impérieusement que nous ne sortirions de là qu’après le coucher de la Lune. J’invoquais l’aide de DIEU, et je ne demandais pas des miracles. Exposé aux caprices de la Fortune je devais lui donner moins de prise que je pouvais. Si mon entreprise échouait je ne devais pas pouvoir me reprocher le moindre faux pas. La Lune devait infailliblement se coucher à cinq heures, et le Soleil devait se lever à treize et demie53 ; il nous restait sept heures de parfaite obscurité dans lesquelles nous aurions pu agir.
J’ai dit au père Balbi que nous passerions trois heures à causer avec le comte Asquin ; et d’aller d’abord tout seul le prévenir que j’avais besoin qu’il me prêtât trente sequins54, qui pourraient me devenir nécessaires autant que mon esponton me l’avait été pour faire tout ce que j’avais fait. Il fit ma commission, et quatre minutes après il vint me dire d’y aller tout seul, car il voulait me parler sans témoins. Ce pauvre vieillard commença par me dire avec douceur que pour m’enfuir je n’avais pas besoin d’argent, qu’il n’en avait pas, qu’il avait une nombreuse famille, que si je périssais l’argent qu’il me donnerait serait perdu, et beaucoup d’autres raisons toutes faites pour masquer l’avarice. Ma réponse dura une demi-heure. Raisons excellentes ; mais quici depuis que le monde existe n’eurent jamaiscj de force, parce que l’orateur ne peut pas déraciner la passion. C’est le cas de nolenti baculus [le bâton au récalcitrant] ; mais je n’étais pas assez cruel pour employer la violence vis-à-vis de ce malheureux vieillard. J’ai fini par lui dire que s’il voulait s’enfuir avec moi je le porterais sur mes épaules comme Énée Anchise55 ; mais que s’il voulait rester pour prier DIEU de nous conduire je l’avertissais que sa prière serait inconséquente, puisqu’il prierait DIEU de faire réussir une chose à laquelle il n’aurait pas contribué par les moyens ordinaires. Le son de sa voix me fit voir ses larmes qui m’énervèrent56 : il me [380r] demanda si deux sequins me suffisaient ; et je lui ai répondu que tout devait me suffire. Il me les donna en me priant de les lui rendre, si après avoir fait un tour sur le toit du grand palais j’eusse pris le sage parti de rentrer dans mon cachot. Je lui ai promis cela un peu surpris de ce qu’il supposait que je pouvais me déterminer à retourner sur mes pas. J’étais sûr de n’y retourner plus.
J’ai appelé mes compagnons, et nous mîmes près du trou tout notre équipage. J’ai séparé en deux paquets les cent brasses de corde ; et nous passâmes deux heures à causer, et à rappeler, non sans plaisir, toutes nos vicissitudes. Le premier essai que le père Balbi me donna de son joli caractère fut celui de me répéter dix fois que je lui avais manqué de parole, puisque je l’avais assuré dans mes lettres que mon plan était fait, et sûr, tandis qu’il n’en était rien ; et il me disait effrontément que s’il avait prévu cela il ne m’aurait pas tiré hors du cachot. Le comte avec une gravité de soixante et dix ans me disait que mon plus sage parti était celui de ne pas aller en avant, car l’impossibilité de descendre du toit était évidente, comme le danger, qui pouvait me coûter la vie. Je lui ai dit avec une voix douce que ces deux évidences ne me paraissaient pas évidentes ; mais comme il était avocat de son métier, voilà la harangue par laquelle il prétendit de me convaincre. Ce qui l’animait étaient les deux sequins que j’aurais dû lui rendre s’il m’avait persuadé à rester.
La déclivité du toit, me dit-il, garni de plaques de plomb ne vous permettra pas d’y marcher, car à peine pourrez-vous vous y tenir debout. Ce toit est garni de sept à huit lucarnes, mais elles sont toutes grillées de fer, et inaccessibles pour s’y tenir devant de pied ferme, puisqu’elles sont toutes éloignées des bords. Les cordes que vous avez vous seront inutiles, parce que vous ne trouverez pas un endroit propre à y attacher ferme un bout ; et quand même vous le trouveriez, un homme descendant d’une si grande éminence ne peut pas se tenir suspendu sur ses bras, ni s’accompagner jusqu’au bas. Un de vous trois devrait donc lier à travers un à la fois les deux, et les descendre comme on descend un seau dans un puitsck ; et celui qui ferait cet ouvrage devrait rester, et retourner dans son cachot. Quel est celui de vous trois qui se sente porté à faire cette charitable action ? Et supposant qu’un de vous ait l’héroïsme de se contenter de rester dites-moi de quel côté vous descendrez. Non pas du côté de la place vers les colonnes, car on vous verrait. Non pas [380v] du côté de l’église, car vous vous trouveriez enfermé. Non pas du côté de la cour du palais car la garde des Arsenalotti57 y fait continuellement la ronde. Vous ne pourriez donc descendre que du côté du canal. Vous n’avez pas là une gondole, ni un bateau qui vous attende ; vous seriez donc obligés de vous jeter à l’eau, et de nager jusqu’à S.te Appolonie58, où vous arriveriez dans un état déplorable, ne sachant où aller dans la nuit pour vous mettre en état de prendre d’abord la fuite. Songez que sur les plombs on glisse, et que si vous tombez dans le canal vous ne pouvez pas espérer d’éviter la mort même en sachant nager, car l’éminence est si élevée, et le canal a si peu de profondeur que la chute vous ferait mourir écrasés avant que noyés. Trois ou quatre pieds d’eau59 ne forment pas un volume fluide assez fort pour modérer la violence du plongeon du corps solide qui y tombe. Votre moindre malheur serait celui de vous trouver avec les jambes ou les bras cassés.
J’écoutai ce discours, imprudent par rapport à l’exigence du cas60, avec une patience qui ne me ressemblait pas. Les reproches du moine lancés sans aucun ménagement m’indignaient, et m’excitaient à les repousser durement ; mais j’aurais ruiné mon édifice, car j’avais affaire àcl un lâche capable de me répondre qu’il n’était pas assez désespéré pour défier la mort, et que par conséquent je n’avais qu’à m’en aller tout seul ; et tout seul je ne pouvais pas me flatter de réussir. J’ai ménagé ces mauvais esprits avec la douceur. Je leur ai dit que j’étais sûr de nous sauver malgré que je n’étais pas en état de leur communiquer mes moyens en détail. J’ai dit au comte Asquin que son sage raisonnement ferait que je me réglerai avec prudence, et que la confiance que j’avais en DIEU était si grande qu’elle me tenait lieu de tout.
J’allongeais souvent les mains pour savoir si Soradaci était là, car il ne disait jamais le mot : je riais en songeant à ce qu’il pouvait rouler dans sa méchante cervelle qui devait connaître que je l’avais trompé. À quatre heures et demie je lui ai dit d’aller voir dans quel endroit du ciel était le croissant. Il me dit en revenant que dans une demi-heure on ne le verrait plus ; et qu’un brouillard très épais devait rendre les plombs fort dangereux. — Il me suffit, mon cher, que le brouillard ne soit pas de l’huile. Mettez votre manteau en paquet avec une partie de nos cordes, [381r] que nous devons également partager.
Je fus alors fort surpris de sentir cet homme à mes genoux prendre mes mains, les baiser, et me dire en pleurant qu’il me suppliait de ne pas vouloir sa mort. Je suis sûr, me dit-il, de tomber dans le canal : je ne peux vous être d’aucune utilité. Hélas ! Laissez-moi ici, et je passerai toute la nuit à prier S.t François pour vous. Vous êtes le maître de me tuer ; mais je ne me déterminerai jamais à venir avec vous.
Le sot ne savait pas que je croyais que sa compagnie me porterait malheur. Vous avez raison, lui dis-je, restez ; mais sous condition que vous prierez S.t François, et allez d’abord prendre tous mes livres,cm que je veux laisser à M. le comte. Il m’obéit dans l’instant. Mes livres valaient cent écus61 pour le moins. Le comte me dit qu’il me les rendrait à mon retour. Soyez sûr, lui répondis-je, que vous ne me reverrez plus ici, et que je suis bien aise que ce lâche n’ait pas le courage de me suivre. Il m’embarrasserait, et d’ailleurs le lâche n’est pas digne de partager avec le père Balbi, et moi l’honneur d’une si belle fuite. N’est-ce pas ? mon brave camarade, dis-je au moine autre lâche que je voulais piquer d’honneur. C’est vrai, me répondit-il, pourvu que demain il n’ait pas raison de se féliciter.
J’ai alors demandé au comte plume, encre, et papier qu’il possédait malgré la défense, car les lois prohibitives n’étaient rien pour Laurent, qui pour un écu aurait vendu S.t Marc. J’ai alors écrit cette lettre que j’ai laissée à Soradaci sans que j’aie pu la relire, car je l’ai écrite à l’obscur. Je l’ai commencée par une devise de tête sublimée62, qui dans la circonstance me parut très à propos.
Non moriar sed vivam, et narrabo opera domini
[Je ne mourrai pas, je vivrai pour raconter les œuvres du seigneur]63
« Nos seigneurs les inquisiteurs d’état doivent tout faire pour tenir par force dans une prison un coupable : le coupable heureux de n’être pas prisonnier sur sa parole, doit aussi tout faire [381v] pour se procurer la liberté. Leur droit a pour base la justice, celui du coupable la nature. Tout comme ils n’eurent pas besoin du consentement de celui-ci pour l’enfermer, il ne peut pas avoir besoin du leur pour se sauver.
« Jacques Casanova qui écrit ceci dans l’amertume de son cœur, sait qu’il peut lui arriver le malheur qu’avant qu’il sorte de l’état on le rattrape, et on le reconduise entre les mains de ceux mêmes dont il se dispose à fuir le glaive, et dans ce cas il supplie à genoux l’humanité de ses généreux juges à ne vouloir pas rendre son sort plus cruel en le punissant de ce qu’il n’a fait que forcé par la raison, et par la nature. Il supplie qu’on lui rende, s’il est repris, tout ce qui lui appartient, et qu’il laisse dans le cachot qu’il a violé. Mais, s’il a le bonheur de se sauver, il fait présent de tout ce qu’il laisse ici à François Soradaci qui reste prisonnier parce qu’il craint les dangers auxquels je vais m’exposer, et n’aime pas comme moi sa liberté plus que sa vie. Casanova supplie la vertu magnanime de L.L.E.E.64 de ne pas contester à ce misérable le don qu’il lui fait. Écrit une heure avant minuit sans lumière dans le cachot du comte Asquin ce 31 8bre 1756. »
Castigans castigavit me Deus, et morti non tradidit me.
[Dieu qui châtie m’a châtié, mais il ne m’a pas livré à la mort.]65
Je lui ai donné cette lettre l’avertissant de ne pas la donner à Laurent, mais au secrétaire même qui certainement ne manquerait pas de monter. Le comte lui dit que l’effet de cette lettre était immanquable, mais qu’il devait me rendre tout si je reparaissais. Le sot lui répondit qu’il désirait de me revoir, et de me rendre tout.
Mais il était temps de partir. On ne voyait plus la lune. J’ai lié au cou du père Balbi la moitié des cordes d’un côté, et le paquet de ses pauvres nippes sur son autre épaule. J’en ai fait de même sur moi. Tous les deux en gilet ; nos chapeaux sur la tête ; nous allâmes à l’ouverture
E quindi uscimmo a rimirar le stelle [Et par là nous sortîmes pour revoir les étoiles] – Dante66
a. Orth. quelque.
b. Orth. soutenu.
c. Servit biffé.
d. Orth. vu.
e. De le confesser à biffé.
f. Suit un double tiret (=) que nous interprétons comme un nouveau paragraphe.
g. Il entra dans biffé.
h. Verser biffé.
i. Et en me biffé.
j. Devais biffé.
k. Dans le cachot biffé.
l. Orth. dit.
m. Mais biffé.
n. Tant biffé.
o. Ont biffé.
p. Quaere [Cherche !] biffé.
q. Enfoncé dans la cavité de la reliure biffé.
r. Voyez biffé.
s. Derrière le biffé.
t. Voir biffé.
u. Devait la mettre biffé.
v. Pas biffé.
w. N’avaient pas, avant lui, connu d’autres.
x. Orth. donné.
y. M’assurait biffé.
z. Dessus biffé.
aa. Orth. fini.
ab. Dit biffé.
ac. Et par l’ouverture du mur pass biffé.
ad. Orth. fera.
ae. Pouvais biffé.
af. Croirait biffé.
ag. Plus biffé.
ah. Déployerait biffé.
ai. Déployée biffé.
aj. Quelque part biffé.
ak. Dit ces biffé.
al. Ma tête biffé.
am. Tous les biffé.
an. Soit biffé.
ao. Dit biffé.
ap. Et je l’ai prié de lui porter une paillasse, qu’il lui fit porter d’abord, et s’en alla après en.
aq. Prier biffé.
ar. Encre plus fine à partir de cet endroit.
as. Et j’ai cru biffé.
at. Orth. porté.
au. L’occasion biffé.
av. S’il se fût biffé.
aw. Interrogations, corrigé en interrogatoires.
ax. Eût biffé ; orth. porté.
ay. Avaient remises biffé.
az. Je lui ai alors biffé.
ba. Et que biffé.
bb. Était biffé.
bc. Dit à Soradici de biffé.
bd. Lui dis-je ajou biffé.
be. Orth. écrit.
bf. Orth. mis.
bg. Cher biffé.
bh. Mon biffé.
bi. Il biffé.
bj. Il biffé.
bk. Parce que à cause de l’attention que j’y ai fait pas.
bl. Ce ne sont pas les prédictions qui font arriver le fait, mais les faits qui arrivant rendent.
bm. Orth. donné.
bn. Orth. de bout en blanc.
bo. Orth. n’y avait-y.
bp. Passable biffé.
bq. À présent biffé.
br. Du Rosaire biffé.
bs. Orth. conté.
bt. Orth. fait.
bu. Et je biffé.
bv. Et j’avais biffé.
bw. Lui biffé.
bx. Et biffé.
by. Et biffé.
bz. Vint biffé.
ca. Regardant biffé.
cb. Le moine biffé.
cc. À biffé.
cd. Et je me suis approché biffé.
ce. Je me suis vu biffé.
cf. Je suis alors biffé.
cg. J’allais biffé.
ch. Veillent toute la nuit biffé.
ci. Orth. que.
cj. La biffé.
ck. Orth. sceau et puit.
cl. Des lâches capables.
cm. Et biffé.
[384r] CHAPITRE XVI
Mon essor1, et mon arrivée à Paris
Je suis sorti le premier ; le père Balbi vint après moi. J’ai dit à Soradaci de remettre la plaque comme elle était, et je l’ai envoyé prier son S.t François. En me tenant à genoux, et à quatre pattes j’ai empoigné mon esponton, et en allongeant le bras je l’ai poussé obliquement entre la connexion des plaques de l’une à l’autre, de sorte que saisissant avec mes quatre doigts le bord de la plaque que j’avais élevéea, j’ai pu m’aider à monter jusqu’au sommet du toit. Le moine pour me suivre avait mis les quatre doigts de sa main droite dans la ceinture de mes culottes à l’endroit de la boucle ; moyennant quoi j’avais le malheureux sort de la bête qui porte, et traîne ; et qui plus est en montant une déclivité mouillée par le brouillard.
À la moitié de cette montée assez dangereuse, le moine me dit de m’arrêter, parce qu’un de ses paquets s’étant détaché de son cou était allé en roulant peut-être pas plus loin que sur la gouttière. Mon premier mouvement fut une tentation de lui sangler une ruade2 : il ne fallait pas davantage pour l’envoyer vite vite rejoindre son paquet ; mais DIEU m’a donné la force de me retenir : la punition aurait été trop grande de part et d’autre, car tout seul je n’aurais absolument jamais pu me sauver. Je lui ai demandé si c’était le paquet des cordes ; mais lorsqu’il me dit que c’était celui où il avait sa redingote noire, deux chemises, et un précieux manuscrit qu’il avait trouvé sous les plombs, qui à ce qu’il prétendait devait faire sa fortune, je lui ai dit tranquillement qu’il fallait avoir patience, et aller notre chemin. Il soupira, et toujours accroché à mon derrière il me suivit.
Après avoir passé par-dessus à quinze ou seize plaques je me suis trouvé sur la plus haute éminence du toit, où enb écartant mes jambes, je me suis commodément assis à califourchon. Le moine en fit autant derrière moi. Nous avions le dos tourné à la petite [384v] île de S. George Majeur, et nous avions à deux cents pas vis-à-vis de nous les nombreuses coupoles de l’église de S.t Marc, qui fait partie du palais ducal : c’est la chapelle du Doge : nul monarque sur la terre peut se vanter d’en avoir une pareille. Je me suis d’abord déchargé de mes sommes3, et j’ai dit à mon associé qu’il pouvait en faire autant. Il plaça son tas de cordes entre ses cuisses assez bien, mais son chapeau qu’il voulut y placer aussi, perdit l’équilibre, et après avoir fait toutes les culbutes nécessaires pour parvenir à la gouttière, il tomba dans le canal. Voilà mon compagnon désespéré. Mauvais augure, dit-il, me voilà dans le commencement de l’entreprise sans chemise, sans chapeau, et sans un manuscrit, qui contenait l’histoire précieuse, et inconnue à tout le monde de toutes les fêtes du palais de la République. Moins féroce alors que quand je grimpais, je lui ai dit tranquillement que les deux accidents qui venaient de lui arriver n’avaient rien d’extraordinaire pour qu’un superstitieux pût leur donner le nom d’augures, que je ne les prenais pas pour tels, et qu’ils ne me décourageaient pas ; mais qu’ils devaient lui servir de dernière instruction pour être prudent, et sage, et pour réfléchir que si son chapeau au lieu de tomber à sa droite était tombé à sa gauche nous aurions été perdus ; puisqu’il serait tombé dans la cour du palais où les arsenalotes l’auraient ramassé, etc conjecturant qu’il devait y avoir du monde surd le toit du palais ducal, ils n’auraient pas manqué de faire leur devoir en trouvant le moyen de nous faire une visite.
Après avoir passé quelques minutes à regarder à droite et à gauche, j’ai dit au moine de rester là immobile avec les paquets jusqu’à mon retour. Je suis parti de cet endroit n’ayant que mon esponton à la main, et marchant sur mon derrière toujours à cheval de l’angle sans nulle difficulté. J’ai employé presque une heure à aller partout, à visiter4, à observer, à examiner, et ne voyant dans aucun des bords rien où je pusse rassurer5 un bout de [385r] ma corde pour me descendre dans un lieu où je me serais vu sûr j’étais dans la plus grande perplexité. Il ne fallait plus penser ni au canal, ni à la cour du palais. Le dessus de l’église n’offrait à ma vue que des précipices entre les coupoles qui n’aboutissaient à aucun endroit non fermé. Pour aller au-delà de l’Église vers la Canonica6 j’aurais dû gravir sur des déclivités courbes : il était naturel que je dépêchasse7 pour impossible tout ce que je ne concevais pas faisable. J’étais dans la nécessité d’être téméraire sans imprudence. C’était un point de milieu dont la morale ne connaît pas, à ce que je crois, le plus imperceptible.
J’ai arrêté ma vue, et ma pensée sur une lucarne, qui était du côté due rio de palazzo8 à deux tiers de la pente. Elle était assez éloignée de l’endroit d’où j’étais sorti pour me rendre certain que le grenier qu’elle éclairait n’appartenait pas à l’enclos des prisons que j’avais brisées. Elle ne pouvait éclairer que quelque galetas, habité, ou non, au-dessus de quelque appartement du palais, où au commencement du jour j’aurais trouvé les portes naturellement ouvertes. Les servants du palais, ou ceux de la famille du doge9 qui auraient pu nous voir, j’étais moralement sûr qu’ils se seraient hâtés de nous faire sortir, et auraient fait tout hormis que nous remettre entre les mains de la justice inquisitoriale, quand même ils nous auraient reconnus pour les plus grands criminels de l’état. Dans cette idée je devais visiter le devant de la lucarne ; et je m’y suis d’abord mis en levant une jambe, et en me laissant glisser jusqu’à ce que je m’y suis trouvé comme assis sur son petit toit parallèle, dont la longueur était de trois pieds, et la largeur d’un et demi10. Je me suis alors bien incliné en tenant mes mains fermes sur les bords, et en y approchant ma tête en l’avançant. J’ai vu, et mieux senti en tâtonnant une mince grille de ferf, et derrière elle une fenêtre de vitres rondes jointes les unesg aux autres par des petites coulisses de plomb. Je n’ai fait aucun cas de cette fenêtre quoique fermée ; mais la grille toute mince qu’elle était demandait la lime, et je ne possédais autre outil que mon esponton.
[385v] Pensif, triste, et confus, je ne savais que faire, lorsqu’un événement très naturel fit sur mon âme étonnée11 l’effet d’un véritable prodige. J’espère que ma sincère confession ne me dégradera pas dans l’esprit de mon lecteur bon philosophe, s’il réfléchira que l’homme en état d’inquiétude, et de détresse n’est que la moitié de ce qu’il peut être en état de tranquillité. La cloche de S. Marc qui sonna minuit dans ce moment-là fut le phénomène qui frappa mon esprit, et qui par une violente secousse le fit sortir de la dangereuseh ambiguïté qui l’accablait. Cette cloche me rappela que le jour qui allait commencer dans ce moment-là était celui de la Toussaint, où mon patron, si j’en avais un, devait se trouver ; mais ce qui éleva avec beaucoup plus de force mon courage, et augmenta positivement mes facultés physiques fut l’oracle profane que j’avais reçu de mon cher Arioste Tra il fin d’Ottobre, e il capo di Novembre. Si un grand malheur fait qu’un esprit fort devienne dévot, il est presque impossible que la superstition ne se mettei de la partie. Le son de cette cloche me parla, me dit d’agir, et me promit la victoire. Étendu sur mon ventre jusqu’au cou la tête penchéej vers la petite grille, j’ai poussé mon verrou dans le châssisk qui l’entourait, et je me suis déterminé à le briser pour l’enlever toute entière. Je n’ai employé qu’un quart d’heure à mettre en morceaux, tout le bois qui composait les quatre coulisses. La grillel étant restée toute entière entre mes mains, je l’ai placée à côté de la lucarne. Je n’ai eu non plus aucune difficulté à rompre toute la fenêtre vitrée en méprisant le sang qui sortait de ma main gauche légèrement blessée par une vitre que j’ai arrachéem.
À l’aide de mon verrou j’ai suivin ma première méthode pour retourner à monter à chevalo du sommet pyramidal du toit, et je me suis acheminé à l’endroit, où j’avais laissé mon compagnon. Je l’ai trouvé désespéré, furieux, atroce : il me dit des injures, parce que je l’avais laissé là tout seul deux [386r] grandes heures. Il m’assura qu’il n’attendait que sept heures pour retourner à sa prison.
— Que pensiez-vous de moi ?
— Je vous croyais tombé dans quelque précipice.
— Et vous ne vous réjouissez pas en voyant que je n’y suis pas tombé ?
— Qu’avez-vous donc fait si longtemps ?
— Vous le verrez. Suivez-moi.
J’ai relié à mon cou mon équipage, et mes cordes, et jep me suis acheminé vers la lucarne. Lorsque nous fûmes à l’endroit où nous l’avionsq à notre main droite, je lui ai rendu un compte exact de tout ce que j’avais fait, en le consultant sur le moyen d’entrer dans le grenier tous les deux. Je voyais cela facile pourr un de nous deux qui moyennant la corde pourrait être descendu par l’autre ; mais je ne savais pas quel serait le moyen que l’autre pourrait employer pour descendre aussi, car je ne voyais pas comment j’aurais pu assurer la corde pour m’y attacher. En m’introduisant, et me laissant tomber je pouvais me casser une jambe,s car je ne savais pas la mesure de ce saut trop hardi. À ce discours tout sage et prononcé avec le ton de l’amitié, le moine me répondit que je n’avais qu’à le descendre, et qu’après j’aurais tout le temps de penser au moyen d’aller le rejoindre dans l’endroit où je l’aurais descendu. Je me suis assez possédé12 pour ne pas lui reprocher toute la lâcheté de cette réponse, mais non pas assez pour différer à le mettre hors d’embarras. J’ai d’abord défait mon paquet de cordes ; je lui ai ceint par-dessous les aisselles la poitrine, je l’ai fait coucher sur le ventre, et je l’ai fait descendre à reculons jusque sur le petit toit de la lucarne, où me tenant à cheval du sommet toujours maître de la corde, je lui ai dit de s’introduire par les jambes jusqu’aux hanches, en se soutenant sur ses coudes appuyés sur le toit. Je me suis alors glissé sur la pente comme j’avais fait la première fois, et couché sur ma poitrine je lui ai dit d’abandonner son corps sans rien craindre, car je tenais fermement la corde. Lorsqu’il parvint sur le plancher du grenier il se délia, et tirant la corde à moi j’ai trouvé que la distance de la lucarne au plancher était de dix longueurs de mon bras13. C’était trop pour risquer [386v] le saut. Il me dit que je pouvais jeter dedans les cordes ; mais je n’ai eu garde de suivre ce sot conseil.
Je suis retourné sur le sommet, et ne sachant quel parti prendre je me suis acheminé vers un endroit près d’une coupole que je n’avais pas visité. J’ai vu une terrasse en plate-forme pavée de plaques de plomb jointe à une grande lucarne fermée par deux battants de volets, et j’ai vu dans une cuve un tas de chaux vive, outre cela une truelle, et une échelle assez longue pour pouvoir me servir à descendre là où était mon compagnon : cette échelle m’intéressa uniquement. J’ai passé sous le premier échelon ma corde, et m’étant remis à califourchon du toit, je l’ai traînée jusqu’à la lucarne. Il s’agissait alors de l’introduire. La longueur de cette échelle était de douze de mes bras.
Les difficultés que j’ai rencontréest pour venir à bout de cette introduction furent si grandes que je me suis bien repenti de m’être privé du secours du moine. J’avais poussé l’échelle vers la gouttière d’une façon que son bout touchait à l’embouchure de la lucarne, et son autre bout était au-delà de la gouttière avec un tiers de l’échelle, qui avançait dehors. Je me suis alors glissé sur le toit de la lucarne, j’ai traîné l’échelle de côté, et la tirant à moi j’ai assuré la corde à l’huitième échelon. Après cela je l’ai repoussée en bas, et je l’ai remise de nouveau parallèle à la lucarne ; puis j’ai tiré à moi la corde ; mais l’échelle n’a jamais pu entrer que jusqu’au cinquième échelon : son bout trouvait le toit de la lucarne, et nulle force aurait pu la faire entrer davantage. Il fallait absolument l’élever à l’autre bout : l’élévation pour lors aurait causé l’inclinationu du côté opposé, et l’échelle aurait pu être entièrement introduite. J’aurais pu placer l’échelle de travers à l’embouchure, y lier ma corde, et me descendre sans aucun risque ; mais l’échelle serait restée dans le même endroit, et le matin elle aurait montré aux sbires, et à Laurent l’endroit où je me serais trouvé peut-être encore.
Il fallait donc introduire dans la lucarne toute l’échelle, et n’ayant personne je devais me déterminer à aller moi-même sur la gouttière pour élever son bout. C’est ce que j’ai faitv, [387r] m’exposant à un risque qui sans un secours extraordinaire de la providence m’aurait coûté la vie. J’ai osé abandonner l’échelle en lâchant la corde sans craindre qu’elle tombât dans le canal, puisque son troisième échelon l’accrochait à la gouttière. Je me suis glissé tout doucement tenant mon esponton à la main jusque sur la gouttière à côté de l’échelle : j’ai déposé l’esponton, et je me suis adroitement tourné de façon que j’avais la lucarne vis-à-vis, et ma main droite sur l’échelle. La gouttière de marbre faisait front aux pointes de mes pieds, puisque je n’étais pas debout, mais couché sur mon ventre. Dans cette posture j’ai eu la force de soulever l’échelle un demi-pied en la poussant en même temps en avant. J’ai eu la satisfaction de la voir entrer un bon pied. Le lecteur voit que son poids a dû se diminuer de beaucoup. Il s’agissait de la soulever encore deux pieds pour la faire entrer autant, et pour lorsw j’étais sûr de la faire entrer entièrement, en retournant d’abord sur le toit de la lucarne, et en tirant à moi la corde que j’avais liée à l’échelon. Pour lui donner l’élévation de deux pieds, je me suis dressé sur mes genoux,x mais la force que j’ai voulu employer pour la lui donner fit glisser les pointes de mes deux pieds de façon que mon corps tomba dehors jusqu’à la poitrine suspendu à mes deux coudes. Ce fut dans le même épouvantable instant que j’ai employé toute ma vigueur à m’aider des coudes pour m’appuyer, et m’arrêter sur mes côtes ; et j’y ai réussi14. Attentif à ne pas m’abandonner, je suis parvenu à m’aider de tout le reste de mes bras jusqu’aux poignets pour me rendre ferme sur la gouttière avec tout mon ventre. Je n’avais rien à craindre pour l’échelle qui étant entrée aux deux efforts plus de trois pieds était là immobile. Me trouvant donc sur la gouttière positivement sur mes poignets, et sur mes aines entre le bas-ventre, et le haut de mes cuisses, j’ai vu qu’en élevant ma cuisse droite pour parvenir à mettre sur la [387v] gouttière un genou, puis l’autre, je me trouverais tout à fait hors du grand danger. L’effort que je fis pour exécuter mon dessein me causa une contraction nerveuse, dont la douleur est faite pour abattre le plus fort des hommes. Elle me prit dans le moment que mon genou droit touchait déjà la gouttière ; mais non seulement cette douloureuse contraction, qu’on appelle crampe, me rendit comme perclus de tous mes membres, mais en devoir de me tenir immobile pour attendre qu’elle s’en allât d’elle-même, comme j’en avais fait l’expérience autrefois. Terrible moment ! Deux minutes après, j’ai tenté, et j’ai, Dieu merci, opposé à la gouttière mon genou, puis l’autre, et d’abord que j’ai cru d’avoir recouvré assez d’haleine, tout droit, quoiqu’à genoux, j’ai soulevé l’échelle tant que j’ai pu, et j’ai pu assez pour la faire parvenir parallèle à l’embouchure de la lucarne.y Suffisant connaisseur15 des lois du levier, et de l’équilibre, j’ai alors pris mon verrou, et suivant ma méthode ordinaire, je me suis grimpé16 à la lucarne, où j’ai très facilement fini d’y introduire l’échelle, dont mon compagnon reçut le bout entre ses bras. J’ai jeté dans le grenier les cordes, mes hardes, et tous les débris des fractures, et je suis entré dans le grenier bien accueilli par le moine qui eut soin de retirerz l’échelle. Nous tenant bras à bras, nous avons fait le tour de l’endroit ténébreux où nous étions, qui pouvait avoir trente pas de longueur, et dix de largeur17.
À un de ses bouts nous avons trouvé une porte à deux battants composée de barreaux de fer : en tournant le loquet qu’elle avait au milieu je l’ai ouverte. Nous fîmes à tâtons le tour des cloisons, et en voulant traverser le lieu nous trouvâmes une grande table, entourée de tabourets, et de fauteuils. Nous retournâmes là, où nous avions touché des fenêtres ; j’en ai ouvert une, puis les volets, et à la lueur des étoiles, nous avons vu des précipices entre des coupoles. Je ne me suis pas arrêté un seul instant sur l’idée de descendre : je voulais savoir où j’allais, et [388r] je ne connaissais pas ces lieux-là. J’ai refermé les volets ; nous sortîmes de la salle, et nous retournâmes à l’endroit où nous avions laissé nos bagages. Las à n’en pouvoir plus, je me suis laissé tomber sur le plancher, je me suis étendu mettant sous ma tête un paquet de cordes, et dans une destitution totale de force18 de corps, et d’esprit, un très doux assoupissementaa s’est emparé de tout mon individu : je me suis si invinciblement endormi que j’ai cru de consentir à la mort, et quand même j’aurais été sûr que c’était elle, je ne m’y serais pas refusé, car le plaisir que j’ai ressenti en m’endormant était incroyable.
Mon sommeil duraab trois heures et demie. Les cris perçants, et les fortes secousses du moine furent celles qui me réveillèrent. Il me dit que douze heures19 venaient de sonner, et que mon sommeil dans notre situation était inconcevable. Il l’était pour lui ; mais mon sommeil n’avait pas été volontaire : c’était ma nature aux abois qui se l’avait procuré, et l’inanition procédantac de n’avoir ni mangé, ni dormi depuis deux jours. Mais ce sommeil m’avait rendu toute ma vigueur, et j’étais enchanté de voir un peu diminuée l’obscurité du grenier.
Je me suis levé en disant : ce lieu n’est pas une prison, il doit avoir une issue simplead qu’on doit facilement trouver. Nous nous acheminâmes alors au bout opposé à la porte de fer, et dans un recoin fort étroit j’ai cru de sentir une porte. Je sens un trou de serrure, j’y enfonce mon verrou, désirant que ce ne soit pas une armoire. Après trois ou quatre secousses je l’ouvre, je vois une petite chambre, et je trouve une clef sur une table. J’essaye la clef à la porte, et je vois que je la referme. Je l’ouvre, et je dis au moine d’aller vite prendre nos paquets, et d’abordae qu’il me les remit je referme la petite porte, et je remets la clef là où elle était. Je sors de cette petite chambre, et je meaf trouve dans une galerie à niches remplies de cahiers. C’était des archives. Je trouve un escalier de pierre court, et étroit, je le descends : j’en trouve un autre qui avait au bout une porte de vitres : je l’ouvre, et je me vois à la fin dans une salle que je connaissais : nous étions dans la chancellerie ducale20. J’ouvre une fenêtre, et je vois qu’il me serait facile de descendre, mais je me serais trouvé dans le labyrinthe des petites cours qui entourent l’église de S. Marc. Dieu m’en garde. Je vois sur un bureau un outil de fer à manche de bois à pointe arrondie, le même dont les secrétaires de la chancellerie se servent pour percer les parchemins, auxquels ils attachent avec une ficelle les sceaux de [388v] plomb21 : je le prends. J’ouvre le bureau, et je trouve la copie d’une lettre qui annonce au Provéditeur Général22 à Corfou trois mille sequins23 pour la restauration de la vieille forteresse. Je regarde si je trouve la somme, mais elle n’y était pas. Dieu sait avec quel plaisir que je m’en serais emparé, et comme je me serais moqué du moine s’il avait osé me dire que c’était un vol. Je l’aurais pris pour un don de la Providence, et outre cela je m’en serais emparé en force du droit de conquête.
Je vais à la porte de la chancellerie, je mets mon verrou dans la serrureag mais en moins d’une minuteah me trouvant certain que mon esponton neai pouvait pas la forcer, je me détermine à faire vite un trou dans un des deux battants. Je choisis l’endroit où la planche avait le moins de nœuds. J’entame la planche à la fente que sa connexion à l’autre battant m’offre, et cela va bien. J’ai faitaj enfoncer par le moine l’outil à manche de bois dans les fentes que j’ouvrais avec l’espontonak, puis en le poussant tant que je pouvais à droite, et à gauche, je rompais, je fendais, je crevais le bois,al méprisant le bruit énorme que ce moyen de rompre faisait : le moine tremblait car on devait l’entendre de loin. Je connaissais ce danger, mais j’étais dans la nécessité de le braver.
Le trou dans une demi-heure fut assez grand, et tant mieux pour nous qu’il le fût assez, car il m’aurait été bien difficile de le faire plus ample. Des nœuds à droite, à gauche, en haut, et en bas m’auraient rendu nécessaire une scie. Le circuit de ce trou faisait peur, car il était tout hérissé de pointes, fait pour déchirer les habits, et lacérer la peau. Il était à la hauteur de cinq pieds24 : j’y ai mis un tabouret dessous, sur lequel le moine monta. Il introduisit dans l’ouverture ses bras joints, et sa tête, et moi derrière lui sur un autre tabouret le saisissant aux cuisses, puis aux jambes, je l’ai poussé dehors où il faisait très sombre ; mais je ne m’en souciais pas car je connaissais le local. Lorsque mon compagnon fut dehors je lui ai jeté tout ce qui m’appartenait, en ne laissant dans la chancellerie que les cordes.
J’ai alors mis deux tabourets l’un à côté de l’autre sous le trou, etam en y ajoutant un troisième dessus ;an j’y suis monté : de cette [389r] façon le trou se trouva vis-à-vis de mes cuisses. Je m’y suis fourré jusqu’à mon bas-ventre avec difficulté, et me déchirantao car il était étroit, etap n’ayant personne derrière qui pût m’aider à m’avancer davantage, j’ai dit au moine de me prendre à travers, et de me tirer dehors impitoyablement, et par morceaux, s’il était nécessaire. Il exécuta mon ordre, et j’ai dévoré en silence toute la douleur que ma peau déchirée aux flancs, et aux cuisses me fit ressentir.
D’abord que je me suis vu dehors j’ai ramassé vite mes hardes, j’ai descendu deux escaliers, et j’ai ouvert sans nulle difficulté la porte qui donne dans l’allée où il y a la grande porte de l’escalier royal25, et à son côté le cabinet du Savio alla scrittura26. Cette grande porte était fermée comme celle de la salle aux quatre portes. La porte à l’escalier était grosse comme celle d’une ville : je n’ai eu besoin que du coup d’œil pour voir que sans le mouton27, ou le pétard28 elle était inviolable : mon verrou dans ce moment là parut me dire hic fines posuit [il a fixé la frontière ici]29, tu n’as plus que faire de moi : instrument de ma chère liberté digne d’être suspendu ex voto30 sur l’autel de la divinité tutélaire. Serein et tranquille, je me suis assis, en disant au moine que mon ouvrage était fini, et que c’était à DIEU ou à laaq Fortune à faire le reste.
Abbia chi regge il ciel cura del resto,
O laar Fortuna se non tocca a lui.
[Pour le reste y pourvoie celui qui gouverne le ciel
Ou la Fortune, si ce n’est pas à lui.]31
Je ne sais pas, lui dis-je, si les balayeurs du palais s’aviseront de venir ici aujourd’hui, jour de la Toussaint, ni demain dédié aux Trépassés. Si quelqu’un vient, je me sauverai d’abord que je verrai cette porte ouverte, et vous me suivrez à la piste ; mais si personne ne vient je ne bouge pas d’ici ; et si je meurs de faim je ne sais qu’y faire.
Plan du palais des Doges
(1er et 2e étages)
À ce discours ce pauvre homme se mit en fureur. Il m’appela fou, désespéré, séducteur, menteur, et que sais-je. Ma patience fut héroïque. Treize heures32as sonnèrent. Depuis le moment de mon réveil dans le grenier sous la lucarne jusqu’à ce moment-là il n’était passé qu’une heure. L’affaire importante qui m’occupa d’abord fut celle de me changer de tout33. Le père Balbi avait l’air d’un paysan, mais il était intactat : on ne le voyait ni en lambeaux ni en sang : son gilet de flanelle rouge, et ses culottes de peau violette n’étaient pas déchirésau. Mais ma personne faisaitav pitié, et horreur. [389v] J’étais tout déchiré, et tout en sang.aw Ayant arraché mes bas de soie de deux plaies que j’avais, une à chaque genou ;ax elles saignaient. La gouttière, et les plaques de plomb m’avaient mis dans cet état. Le trou de la porte de la chancellerie m’avait déchiré gilet, chemise, culottes, hanches, et cuisses : j’avais partout des écorchures effrayantes. J’ai déchiré des mouchoirs, et je me suis fait des bandages comme j’ai pu en les liant avec de la ficelle, dont j’avais un peloton dans ma poche. J’ai mis mon joli habit qui dans ce jour-là assez froid devenait comique ; j’ai arrangé comme j’ai pu mes cheveux que j’ai mis dans la bourse ; j’ai mis des bas blancs : une chemise à dentelle,ay n’en ayant pas d’autres, et deux autres chemises, des mouchoirs, et des bas dans mes poches, et j’ai jeté derrière un fauteuil mes culottes, et ma chemise déchirées, et tout le reste. J’ai mis mon beau manteau sur les épaules du moine qui lui donnait l’air de l’avoir volé. J’avaisaz l’apparence d’un homme qui après avoir été au bal, avait été dans un lieu de débauche où on l’avait échevelé. Les bandages qu’on voyait à mes genoux étaient ce qui gâtait toute l’élégance de mon personnage.
Ainsi paré, mon beau chapeau à point d’Espagne d’or, et à plumet blanc sur la tête, j’ai ouvert une fenêtre. Ma figure34 fut d’abord remarquée par des fainéants qui étaient dans la cour du palais, qui ne comprenant pas comment quelqu’un fait comme moi pouvait se trouver de si bonne heure à cette fenêtre allèrent avertir celui qui avait la clef de ce lieu35. L’homme crut qu’il pouvait y avoir enfermé quelqu’un la veille sans s’en apercevoir, etba étant allé prendre ses clefs il vint. Je n’ai su cela qu’à Paris cinq ou six mois après.
bbFâché de m’être fait voir à la fenêtre je m’étais assis près du moine qui me disait des impertinences, lorsque j’ai entendu un bruit de clefs, et de quelqu’un qui montait l’escalier royal. Tout ému je me lève, je regarde par une fente de la grande porte, et je vois un homme seul, en perruque noire, et sans chapeau qui montait à son aise tenant entre ses mains un clavier. J’ai dit au moine du ton le plus sérieux de ne pas ouvrir la bouche, de se tenir derrière moi, et de suivre mes pas. J’ai empoigné mon esponton, le tenant caché sous mon habit, et je me suis posté à l’endroit de la porte, où d’abord ouverte j’aurais pu prendre l’escalier. J’envoyais des vœux à [390r] DIEU pour obtenir que cet homme ne fît aucune résistance, car dans le cas contraire je me voyais en devoir debc l’égorger. J’y étais déterminé.
D’abord que la porte fut ouvertebd je l’ai vu à mon aspect comme pétrifié. Sans m’arrêter, et sans lui dire le moindre mot, je suis descendu avec la plus grande célérité suivi par le moine. Sans aller lentement, et sans courir, j’ai pris le magnifique escalier qu’on appelle des géants36, méprisant la voix du père Balbi qui me suivant ne cessait de me dire, et de me répéter : Allons dans l’église. La porte de l’église était à main droite vingt pas loin de l’escalier.
Les églises de Venise ne jouissent de la moindre immunité pour assurer un coupable quelconque, soit pour le criminel, soit pour le civil ; aussi n’y a-t-il plus personne qui aille s’y retirer pour mettre un obstacle aux archers qui auraient ordre de se saisirbe d’elle. Le moine savait cela ; mais cela n’avait pas la force d’éloigner de son esprit cette tentation. Il me dit après que ce qui le poussait à recourir à l’autel était un sentiment de religion que je devais respecter.
— Pourquoi n’y êtes-vous pas allé tout seul ?
— Parce que je n’ai pas eu le cœur de vous abandonner.
L’immunité que je cherchais était au-delà des confins de la Sérénissime République : je commençais déjà dans ce moment-là à m’y acheminer : j’y étais avec mon esprit ; il fallait y transporter mon corps. Je fus tout droit à la porte de la Carte, qui est la royale du palais ducal37 ; et sans regarder personne (moyen d’être moins regardé) j’ai traversé la piazzetta, je suis allé au rivage, et je suis entré dans la première gondole que j’ai trouvée là, en disant tout haut au gondolier qui était sur la poupe : je veux aller à Fusina38 appelle vite un autre homme. L’autre homme entre d’abord ; je me jette nonchalamment sur le coussin du milieu, le moine se met sur la banquette, et la gondole se détache d’abord du rivage. La figure de ce moine sans chapeau avec mon manteau contribua beaucoup à me faire croire un charlatan, ou un astrologue.
À peine doublée la Douane39, mes gondoliers commencèrent à fendre avec vigueur les eaux du grand canal de la Giudecca par [390v] lequelbf il faut passer tant pour aller à Fusine comme pour aller à Mestre, où effectivement je voulais aller. Lorsque je me suis vu à la moitié du canal, j’ai mis la tête dehors, et j’ai dit au barcarol de poupe : Crois-tu que nous serons à Mestre avant quatorze heures ?
— Vous m’avez dit d’aller à Fusina.
— Tu es fou ; je t’ai dit à Mestre.
bgL’autre barcarol me dit que j’avais tort ; et le père Balbi bon chrétien, zélé pour la vérité me dit aussi que j’avais tort. Je donne alors dans un éclat de rirebh, convenant que je pouvais m’être trompé ; mais quebi mon intention était d’ordonner à Mestre. On ne réplique pas. Mon gondolier me dit qu’il est prêt à me conduire en Angleterre. Nous serons à Mestre, me dit-il, dans trois quarts d’heure, car nous allons à seconde d’eau et de vent40.
J’ai alors regardé derrière moi tout le beau canal, et ne voyant pas un seul bateau, admirant la plus belle journée qu’on pût souhaiter, les premiers rayons d’un superbe Soleil qui sortait de l’Horizon, les deux jeunes barcarols qui ramaient à vogue forcée41, et réfléchissant en même temps à la cruelle nuit que j’avais passée, à l’endroit où j’étais dans la journée précédente, et à toutes les combinaisons qui me furent favorables, le sentiment s’est emparé de mon âme, qui s’éleva à Dieu miséricordieux secouant les ressorts de ma reconnaissance, m’attendrissant avec une force extraordinaire, et tellement que mes larmes s’ouvrirent soudain le chemin le plus ample pour soulager mon cœur, que la joie excessive étouffait : je sanglotais, je pleurais comme un enfant qu’on mène par force à l’école.
Mon adorable compagnon, qui jusqu’alors n’avait parlé que pour donner raison aux gondoliers, se crut en devoir de calmer mes pleurs, dont il ne connaissait pas la belle source ; et la façon dont il s’y prit me fit effectivement passer tout d’un coup des pleurs à un rire d’une espèce si singulière, que n’y comprenant rien il m’avoua quelques jours après qu’il me crut devenu fou. Ce moine était bête, et sa méchanceté venait de sa bêtise. Je me suis vu à la dure condition de devoir en tirer parti ; mais il m’a presque perdu, sans cependant en avoir l’intention, car il était bête. Il n’a jamais voulu croire que j’ai ordonné d’aller à Fusine avec intention d’aller à Mestre : il disait que cette pensée ne pouvait m’être venue que lorsque j’étais sur le grand canal.
[391r] Nous arrivâmes à Mestre. Je n’ai pas trouvé des chevaux à la poste ; mais il y avait à l’auberge de la Campana42 assez de voituriers qui servent aussi bien que la poste. Je suis entré dans l’écurie, et ayant vu que les chevaux étaient bons, j’ai accordé au voiturier ce qu’il me demanda pour être en cinq quarts d’heure à Treviso. En trois minutes les chevaux furent mis,bj et supposant le père Balbi derrière moi, je ne me suis tourné que pour lui dire : montons ; mais je ne l’ai pas vu. Je le cherche des yeux ; je demande où il est ; on n’en sait rien. Je dis au garçon d’écurie d’aller le chercher, déterminé à le réprimander quand même il serait allé satisfaire à des nécessités naturelles ; car nous étions dans le cas de devoir différer cette besogne aussi. On vient me dire qu’on ne le trouve pas. J’étais comme un damné. Je pense à partir tout seul ; et je le devais ; mais j’écoute un sentiment faible de préférence à ma forte raison, et je cours dehors, je demande, toute la place me dit de l’avoir vu ; mais personne ne sait me dire où il peut être allé ; je parcours les arcades de la grande rue, je m’avisebk d’introduire ma tête dans un café, et je le vois au comptoir debout prenant du chocolat, et causant avec la servante. Il me voit, il me dit qu’elle est gentille, et il m’excite à prendre aussi une tasse de chocolat : il me dit de payer parce qu’il n’avait pas le sou. Je me possède, et je lui réponds que je n’en veux pas ;bl lui disant de se dépêcher, et lui serrant le bras de façon qu’il a cru que je le lui avais cassé. J’ai payé ; il me suivit. Je tremblais de colère. Je m’achemine à la voiture qui m’attendait à la porte de l’auberge ; mais à peine faits dix pas, je rencontre un citoyen de Mestre nommé Balbo Tomasi, bon homme, mais qui avait la réputation d’être un confident43 du Tribunal des inquisiteurs. Il me voit, il m’approche, et il s’écrie : Comment ici, Monsieur, je suis bien charmé de vous voir. Vous venez donc de vous sauver. Comment avez-vous fait ?
— Je ne me suis pas sauvé, Monsieur, mais on m’a donné mon congé.
— Cela n’est pas possible, car hier au soir j’étais à la maison Grimani à S.t Pole44, et je l’aurais su.
Le lecteur peut se figurer l’état de mon âme dans ce moment [391v] là : je me voyais découvert par un homme que je croyais payé pour me faire arrêter, et qui pour cela n’avait besoin que de cligner l’œil au premier sbire, dont Mestre était plein. Je lui ai dit de parler tout bas, et de venir avec moi derrière l’auberge. Il y vint, et lorsque j’ai vu que personne ne nous voyait, et que je me suis vu voisin d’un petit fossé, au-delà duquel il y avait la vaste campagne, j’ai mis ma main droite à mon esponton, et ma gauche à son collet ; mais très leste il m’échappa, il sauta le fossé, et il se mit à courir de toute sa force en direction opposée à la ville de Mestre, se tournant de temps en temps, et me faisant des baisemains qui voulaient dire : Bon voyage, bon voyage, soyez tranquille. Je l’ai perdu de vue ; et j’ai remercié DIEU que cet homme ayant pu sortir de ma main m’avait empêché de commettre un crime, car j’allais l’égorger ; et il n’avait pas de mauvaises intentions. Ma situation était terrible. J’étais seul, et en guerre déclarée contre toutes les forces de la République. Je devais tout sacrifier à la prévoyance, et à la précaution. J’ai remis mon esponton dans la poche.
Morne comme un homme qui venait d’échapper à un grand danger, j’ai donné un coup d’œil de mépris au lâche qui avait vu à quoi il m’avait réduit, et je me suis mis dans la calèche. Il se mit auprès de moi ; et il n’osa jamais me parler. Je pensais au moyen de me délivrer de ce malheureux. Nous arrivâmes à Treviso, où j’ai ordonné au maître de la poste de me tenir deux chevaux prêts pour partir à dix-sept heures45 ; mais mon intention n’était pas de poursuivre mon voyage en poste ; premièrement parce que je n’avais pas d’argent ; et en second lieu parce que je craignais d’être suivi. L’aubergiste me demanda si je voulais déjeuner, et j’en avais besoin pour me conserver en vie, car je mourais d’inanition ; mais je n’ai pas eu le courage d’accepter. Un quart d’heure de perdu pouvait me devenir fatal. Je craignais d’être rattrapé, et de devoir en rester honteux pour tout le reste de ma vie, car un homme sage en pleine campagne doit défier quatre cent mille hommes à le dénicher. S’il ne sait pas se cacher, c’est un sot.
[392r] Je suis sorti de la porte de S.t Thomas comme un homme qui allait se promener, et après avoir marché un mille46 sur le grand chemin je me suis jeté aux champs avec intention de ne plus en sortir tant que je me trouverais dans l’état vénitien. Le plus court chemin pour en sortir était celui de Bassan, mais j’ai pris le plus long, parce qu’au débouché le plus voisin on pouvait m’attendre, et j’étais sûr qu’on ne s’imaginerait pas que pour sortir de l’état je prendrais le chemin de Feltre, qui pour aller sur la juridiction de l’évêque de Trento était le plus éloigné47.
Après avoir marché trois heures, je me suis laissé tomber sur la dure48 n’en pouvant positivement plus. J’avais besoin de prendre quelque nourriture, ou de me disposer à mourir là.
J’ai dit au moine de mettre près de moi le manteau, et d’aller à une maison de fermier que je voyais pour se faire donner en payant quelque chose à manger, et de me porter tout là où j’étais. Je lui ai donné l’argent nécessaire. Après m’avoir dit qu’il me croyait plus courageux, il alla faire ma commission. Ce malheureux était plus vigoureux que moi. Il n’avait pas dormi ; mais il s’était bien nourri la veille, il avait pris du chocolat, il était maigre, la prudence, et l’honneur ne tourmentaient pas son âme, et il était moine.
Malgré que cette maison ne fût pas une auberge, la bonne fermière m’envoya par une paysanne un suffisant dîner qui ne me coûta que trente sous49. Lorsque j’ai senti le sommeil qui venait m’assaillir, je me suis remis en chemin assez bien orienté. Quatre heures après je me suis arrêté derrière un hameau, et j’ai su que j’étais vingt-quatre milles50 loin de Treviso. J’étais rendu ; j’avais les chevilles enflées, et mes souliers déchirésbm. Le jour allait finir dans une heure. Je me suisbn étendu au milieu d’un bouquet d’arbres, et j’ai fait asseoir près de moi ce moine.
— Nous devons aller, lui dis-je, à Borgo di Valsugana51 première ville qu’on trouve au-delà des confins de l’état de Venise. Nous serons là aussi sûrs qu’à Londres, et nous nous reposerons [392v] mais pour parvenir à cette ville qui appartient au prince-évêque de Trente nous avons besoin de prendre des précautions essentielles, dont la première est celle de nous séparer. Vous irez par le bois du Mantello52, moi par des montagnes, vous par la plus facile, et plus courte, moi par la plus difficile, et plus longue, vous avec de l’argent, moi sans le sou. Je vous fais présent de mon manteau, que vous troquerez contre une capote, et un chapeau, et tout le monde alors vous prendra pour un paysan, car heureusement vous en avez la figure. Voilà tout l’argent qui me reste de deux sequins que j’ai pris du comte Asquin, ce sont dix-sept livres53, prenez-les, vous serez à Borgo après-demain au soir ; moi vingt-quatre heures après vous. Vous m’attendrez à la première auberge à main gauche. J’ai besoin de dormir cette nuit dans un bon lit, et la providence me le fera trouver, mais j’ai besoin d’y être tranquillement, et avec vous je ne peux pas y être tranquille. Je suis sûr qu’on nous cherche actuellement partout, et que nos signalements sont si bien donnés, que l’on nous arrêterait dans toute auberge où nous oserions entrer ensemble. Vous voyez mon état déplorable, et le besoin indispensable que j’ai de me reposer dix heures. Adieu donc. Allez-vous-en, et laissez que j’aille tout seul dans ces alentours pour me trouver un gîte.
— Je m’attendais déjà, me répondit-il, à tout ce que vous venez de me dire ; mais pour toute réponse je ne vous rappelle que ce que vous m’avez promis lorsque je me suis laissé persuader à rompre votre cachot. Vous m’avez promis que nous ne nous séparerions plus, ainsi n’espérez pas que je vous quitte, votre destinée sera la mienne, la mienne sera la vôtre. Nous trouverons un bon gîte pour notre argent, et nous n’irons pas aux auberges : on ne nous arrêtera pas.
— Vous êtes donc déterminé à ne pas suivre le bon conseil que je vous ai donné.
— Très déterminé.
— Nous verrons.
Je me suis alors levé, non sans effort : j’ai pris la mesure de sa taille, et je l’ai marquée sur le terrain, puis j’ai tiré de ma poche l’esponton, je me suis couché sur mon côté gauche, [393r] et j’ai commencé une petite excavation avec le plus grand sang-froid, et ne répondant rien à toutes les questions qu’il me faisait. Après un quart d’heure d’ouvrage je lui ai dit en le regardant tristement qu’en qualité de chrétien je me croyais obligé de l’avertir qu’il devait se recommander à Dieu car, lui dis-je, je vais vous enterrer ici tout vivant, et si vous êtes plus fort que moi ce sera vous-même qui m’y enterrerezbo. C’est à cette extrémité que votre brutale opiniâtreté me réduit. Vous pouvez cependant vous sauver car je ne courrai pas après vous.
Voyant qu’il ne me répondait pas j’ai poursuivi mon travail. J’ai commencé à avoir peur de me voir poussé à bout par cet animal, dontbp j’étais déterminé à me défaire.
Enfin soit réflexion, soit peur, il se jeta près de moi. Ne sachant pas ses intentions je lui ai présenté la pointe de mon verrou ; mais il n’y avait rien à craindre. Il me dit qu’il allait faire tout ce que je voulais. Je l’ai alors embrassé : je lui ai donné tout l’argent que j’avais, et je lui ai confirmé la promesse d’aller le rejoindre à Borgo. Malgré que resté sans le sou, et en devoir de passer deux rivières je me suis bien félicité d’avoir su me délivrer de la compagnie d’un homme de ce caractère. Pour lors je me suis trouvé sûr de parvenir à sortir de l’état.
J’ai observé sur une colline à cinquante pas de moi un berger qui conduisait un troupeau de dix à douze brebis, et je m’y suis adressé pour prendre des informations qui m’étaient nécessaires. Je lui ai demandé comment s’appelait ce village, et il me dit que j’étais à Val de piadene54 ; ce qui me surprit à cause du chemin que j’avais fait. Je lui ai demandé les noms des maîtres de cinq à six maisons que je voyais de loin, et à la ronde, et j’ai trouvé que tous ceux qu’il me nomma étaient des personnes de ma connaissance ; mais chez lesquelles je ne devais pas aller porter le troublebq par mon apparition. J’ai vu un palais de la famille Grimani,br où le doyen55 qui était alors inquisiteur d’état devait se trouver, et je ne devais pas me laisser voir.
[393v] J’ai demandé au berger à qui appartenait une maison rouge, que je voyais à quelque distance, et ma surprise fut grande lorsque j’ai su que c’était la maison du nommé capitaine de campagne qui est le chef des sbires. J’ai dit adieu au paysan, et machinalement j’ai descendu la colline. Il est inconcevable que je me sois acheminé à cette terrible maison, dont raisonnablement, et naturellement je devais56 m’éloigner. J’y suis allé en droite ligne ; et en vérité je sais que je n’y suis pas allé de volonté déterminée. S’il est vrai que nous possédions tous une existence invisible bienfaisante qui nous pousse Saepe revocans raro impellens [Souvent en retenant, rarement en poussant]57 à notre bonheur comme il arrivait quoique rarement à Socrate, je dois croire que ce qui me fit aller là ait été cette existence. Je conviens que dans toute ma vie je n’ai jamaisbs fait une démarche plus hardie.
J’entre dans cette maison sans hésiter, et même d’un air fort libre. Je vois dans la cour un jeune enfant qui joue à la toupie ; je lui demande où est son père ; et au lieu de me répondre il va appeler sa mère. Je vois dans un instant paraître devant moi une très jolie femme enceinte, qui me demande fort poliment ce que je veux de son mari qui n’y était pas.
— Je suis fâché, Madame, que mon compèrebt n’y soit pas, autant quebu charmé de connaître dans ce moment sa belle moitié.
— Votre compère ? Je parle donc à Son Excellence Vetturi58 ? Il m’a dit que vous avez eu la bonté de lui promettre d’être le parrain de l’enfant dont je suis grosse. Je suis bien enchantée de vous connaître, et mon mari sera au désespoir de ne s’être pas trouvé chez nous.
— J’espère qu’il ne tardera pas à arriver car je veux lui demander un lit pour cette nuit. Je n’ose aller nulle part dans l’état où vous me voyez.
— Vous aurez un lit tout de même, et un passable souper, et mon mari ira vous remercier à son retour de l’honneur que vous nous avez fait. Il y a une heure qu’il est sorti à cheval avec tous ses hommes, et je ne l’attends de retour que dans trois ou quatre jours.
— Et pourquoi restera-t-il si longtemps ?
— Vous ne savez donc [394r] pas que deux prisonniers se sont échappés des plombs ? Un est patricien, et l’autre est un particulier qui s’appelle Casanova. Il reçut une lettre de Messer Grande de les chercher : s’il les trouve, il les conduira à Venise, et s’il ne les trouve pas il retournera à la maison ; mais il les cherchera au moins trois jours.
— J’en suis fâché, ma chère commère, mais je ne voudrais pas vous gêner, d’autant plus que je voudrais me coucher d’abord.
— Cela sera fait dans l’instant, et vous serez servi par ma mère. Qu’avez-vous aux genoux ?
— Je suis tombé à la chasse sur la montagne : ce sont des fortes écorchures ; et j’ai perdu du sang.
— Pauvre seigneur ! Mais ma mère vous guérira.
Elle l’appelabv, et après lui avoir dit tout ce dont j’avais besoin, elle s’en alla. Cette jolie femme d’archer n’avait pas l’esprit de son métier, car rien n’avait plus l’air d’un conte que l’histoire que je lui avais faite. À cheval avec des bas blancs ! À la chasse en habit de taffetas ! Sans manteau, sans domestique ! Son mari à son retour se sera bien moqué d’elle. Sa mère eut soin de moi avec toute la politesse que j’aurais pu prétendre chez des personnes de la plus grande distinction. Elle prit un ton de mère, et en soignant mes blessures elle m’appela toujours son fils. Si mon âme eût été tranquille, je lui aurais donné des marques non équivoques de ma politesse, et de ma reconnaissance ; mais l’endroit où j’étais, et le rôle dangereux que je jouais m’occupaient trop sérieusement.
Après avoir visité mes genoux, et mes hanches, elle me dit qu’il me fallait un peu souffrir ; mais que le lendemain je me trouverais guéri : je devais seulement tenir les serviettes imbibées, qu’elle appliqua sur mes plaies, pour toute la nuit, et dormir sans jamais bouger. J’ai bien soupé, et après, je l’ai laissé faire : je me suis endormi pendant qu’elle m’opérait, car je ne me suis jamais souvenu de l’avoir vue me quitter : elle dut m’avoir déshabillé comme un enfant : je ne parlais, et je ne pensais pas. J’ai mangé [394v] pour suppléer à la nécessité que j’avais de nourriture, et j’ai dormi cédant à un besoin auquel je ne pouvais pas résister. J’ignorais tout ce qui dépendait d’un certain raisonnement. Il était une heure de nuit59, lorsque j’ai fini de manger, et le matin en me réveillant, et en entendant sonner treize heures60, j’ai cru que c’était un enchantement, car il me semblait que je ne m’étais endormi que dans ce moment-là. Il m’a fallu plus de cinq minutes pour recouvrer mes sens, pour rappeler mon âme à ses fonctions, pour m’assurer que ma situation était réelle, pour passer en un mot du sommeil au vrai réveil ; mais d’abord que je me suis reconnu, je me suis vite débarrassé des serviettes, étonné de voir mes plaies tout à fait sèches. Je me suis habillé dans moins de quatre minutes ; j’ai mis moi-même mes cheveux dans la bourse, et je suis sorti de ma chambre qui était tout ouverte : j’ai descendu l’escalier, traversé la cour, et quitté cette maison sans faire nulle attention qu’il y avait là deux hommes debout, qui sans aucun doute ne pouvaient être que sbires. Je me suis éloigné de cet endroit, où j’ai trouvé politesse, bonne chère, santé, et tout le recouvrement de mes forces, avec un sentiment d’horreur qui me faisait frissonner, car je voyais que je m’étais exposé très imprudemment au plus évident de tous les risques. Je m’étonnais d’être entré dans cette maison, et plus encorebw d’avoir pu en sortir, et il me paraissait impossible de n’être pas suivi. J’ai marché cinq heures de suite par bois, et montagnes sans jamais rencontrer que quelques paysans, sans jamais regarder derrière moi.
Il n’était pas encore midi, lorsqu’allant mon chemin j’ai entendu le son d’une cloche. Regardant en bas de l’éminence où j’étais, j’ai vu la petite église d’où le son venait, et voyant du monde qui y entrait, j’ai cru que c’était une messe ; il me vint envie d’aller l’entendre. Lorsque l’homme est dans la détresse tout ce qu’il lui vient dans l’esprit lui semble inspiration. C’était la fête des Trépassés61. Je descends, j’entre dans l’église, et je suis surpris d’y voir M. Marc-Antoine Grimani neveu de l’inquisiteur d’état62 avec madame Marie Pisani son épouse. Je les ai vus étonnés. Je leur ai fait la révérence, et j’ai entendu la messe. À ma sortie de l’église, Monsieur me suivit, madame y resta. Il m’approche, et il me dit :
— Que faites-vous ici, où est votre [395r] compagnon ?
— Je lui ai donné dix-sept livres que j’avais pour qu’il aille se sauver par un autre côté plus facile, tandis que je vais aux confins par celui-ci qui est le plus difficile ; et je n’ai pas le sou. Si V. E. voulait bien me donner quelque secours je me tirerais d’affaire plus facilement.
— Je ne peux vous rien donner ; mais vous trouverez des ermites qui ne vous laisseront pas mourir de faim. Mais contez-moi comment vous avez pu réussir à percer les plombs.
— C’est très intéressant ; mais c’est long, et les ermites pourraient en attendant tout manger.
En lui disant cela, je lui ai tiré ma révérence. Malgré mon extrême besoin, ce refus d’aumône me fit plaisir. Je me suis trouvé beaucoup plus gentilhomme que ce monsieur. J’ai su à Paris, que lorsque sa femme sut la chose elle lui dit des injures. Il n’est pas douteux que le sentiment loge chez les femmes plus souvent que chez les hommes.
J’ai marché jusqu’au Soleil couchant, et las, et affamé je me suis arrêté à une maison solitaire qui avait bonne mine. J’ai demandé de parler au maître, et la concierge me dit qu’il était allé à une noce au-delà de la rivière63, où il passerait la nuit ; mais qu’elle avait ordre de faire bon accueil à ses amis. Par conséquent elle me donna un excellent souper, et un très bon lit. Je me suis aperçu par plusieurs adresses de lettres que j’étais chez M. Rombenchi consul je ne me souviens pas de quelle nation64. Je lui ai écrit, et j’ai laissé là ma lettre cachetée. Après avoir bien dormi je me suis vite habillé, j’ai passé la rivière en promettant de payer à mon retour, et après cinq heures de marche j’ai dîné à un couvent de capucins. Après le dîner j’ai marché jusqu’à vingt-deux heures65 pour aller à une maison, dont le maître était mon ami. Ce fut d’un paysan que j’ai su cela. J’entre, je demande si le maître y est, et on me montre la porte de la chambre où il était tout seul attentif à écrire. Je cours pour l’embrasser ; mais d’abord qu’il me voit, il recule, et il me dit de m’en allerbx sans le moindre délai en me rendant des raisons frivoles, et outrageantes. Je lui représente mon cas, mon [395v] besoin, et je lui demande soixante sequins66 sur mon billet qui l’assurait que M. de Bragadin les lui remettrait, et il me répond qu’il ne peut pas me secourir, et pas même m’offrir un verre d’eau, puisqu’en me voyant chez lui il tremblait de peur d’encourir la disgrâce du Tribunal. C’était un homme de soixante ans courtier de changes qui m’avait des obligations. Son cruel refus fit en moi un effet différent de celui que me fit M. Grimani. Soit colère, soit indignation, soit droit de raison, ou de nature, je l’ai pris au collet, lui présentant mon esponton, et lui menaçant la mort s’il élevait la voix. Tout tremblant il tira de sa poche une clef, et il me dit en me montrant un secrétaire, qu’il y avait là de l’argent, et que je n’avais qu’à prendre ce que je voulais ; mais je lui ai dit d’ouvrir lui-même. Il fit cela, et il m’ouvrit un tiroir où il y avait de l’or : je lui ai dit alors de me compter six sequins.
— Vous m’en avez demandé soixante.
— Oui, quand je les voulais de l’amitié ; mais de la violence je n’en prends que six, et je ne te ferai pas de billet. On te les rendra à Venise, où j’écrirai demain ce que tu m’as forcé à faire, homme lâche, et indigne de vivre.
— Pardon, je vous supplie, prenez tout.
— Non. Je m’en vais, et je te conseille à me laisser aller tranquille, ou crains que je ne revienne mettre le feu à ta maison.
J’ai marché deux heures, et voyant la nuit, je me suis arrêté à une maison de paysan, oùby après avoir fait un mauvais souper, j’ai dormi sur la paille. Le matin j’ai acheté une vieille redingote, et je me suis mis à cheval d’un âne après avoir acheté près de Feltre une paire de bottes. C’est ainsi que j’ai passé la bicoque qu’on appelle la Scala. Un garde qui était là ne m’a pas seulement demandé mon nom. J’ai pris une charrette à deux chevaux, et je suis arrivé de bonne heure à Borgo de Valsugana, où j’ai trouvé à l’auberge que je lui avais indiquée le Père Balbi. S’il ne m’avait pas approché je ne l’aurais pas reconnu. Une redingote verte, et un chapeau rabattu au-dessus d’un bonnet de coton le déguisaient tout à fait. Il me dit qu’un fermier lui avait donné tout cela pour mon manteau, et encore un sequin ; et qu’il était arrivé là le matin, et fait bonne chère. Il termina [396r] sa narration me disant fort noblement qu’il ne m’attendait pas, car il ne supposait pas que je lui eusse promis avec intention de lui tenir parole. J’ai passé dans cette auberge toute la journée suivante écrivant sans sortir du lit plus de vingt lettres à Venise, dont dix à douze circulaires où je narrais ce que j’avais dû faire pour me faire donner six sequins. Le moine écrivit des lettres impertinentes au Père Barbarigo son supérieur, aux patriciens ses frères, et des lettres galantes aux servantes causes de sa ruine. J’ai dégalonné mon habit, et j’ai vendu mon chapeau, car ce luxe me faisait trop observer.
Le lendemain j’ai dormi à Pergine où un jeune comte d’Alberg67 vint me voir, ayant su, je n’ai jamais su comment, que nous étions des gens qui se sauvaient de l’état de Venise. J’ai passé à Trente, et de là à Bolzan68, où ayant besoin d’argent pour m’habiller, et pour m’acheter des chemises, je me suis présenté à un vieux banquier nommé Mench69, qui me donna un homme sûr, que j’ai envoyé à Venise avec une lettre à M. Bragadin, qui l’accréditait. Le négociant Mench me mit à une auberge où j’ai passé au lit tous les six jours que l’homme employa pour aller et revenir. Il revint avec une lettre de change de cent sequins tirée sur le même Mench. Avec cet argent je me suis habillé ; mais auparavant je me suis acquitté de ce devoir envers mon camarade, qui me donnait tous les jours quelque nouvelle raison pour trouver sa société insoutenable. Il me disait que sans lui je ne me serais jamais sauvé, et qu’en force de ma promesse je lui devais la moitié de toute ma fortune éventuelle. Il était amoureux de toutes les servantes, et n’ayant ni taille, ni figure pour les rendre bonnes, et soumises, elles recevaient ses galanteries en luibz appliquant des bons soufflets qu’il prenait avec une patience exemplaire. C’était mon seul amusement.
[396v] Nous avons pris la poste, etca le troisième jour nous arrivâmes à Munichcb. Je fus me loger au cerf70, où j’ai d’abord su que deux jeunes frères vénitiens de la famille Contarini étaient là depuis quelque temps accompagnés du comte Pompei Véronais ; mais n’étant pas connu d’eux, et n’ayant plus besoin de rencontrer des ermites pour vivre je ne me suis pas soucié d’aller leur faire ma révérence. Je fus la faire à la comtesse de Coronini que j’avais connue à Venise au couvent de S.te Justine71, et qui était fort bien en cour.
Cette illustre dame âgée alors de soixante et dix ans m’a très bien reçu, et m’a promis de parler d’abord à l’Électeur72 pour me faire obtenir la sûreté de l’asile.cc Le lendemain s’étant acquittée de sa promesse, elle me dit que le souverain n’avait aucune difficulté sur moi, et que je pouvais me tenir pour sûr à Munich, et en toute la Bavière ; mais qu’il n’y avait point de sûreté pour le père Balbi, qui en qualité de Somasque, et de fugitif pouvait être réclamé par les somasques de Munich, et qu’il ne voulait pas avoir des démêlés avec des moines. La comtesse donc me conseilla de le faire sortir de la ville tout au plus tôt pour aller se recouvrer ailleurs, et éviter ainsi quelque mauvais tour que les moines ses confrères pourraient lui jouer.
Me sentant en conscience, et en honneur obligé à avoir soin de ce malheureux je suis allé chez le confesseur de l’Électeur73 pour lui demander quelque recommandation pour le moine dans quelque ville de la Souabecd. Ce confesseur qui était un jésuite me reçut on ne peut pas plus mal. Il me dit, par manière d’acquit, qu’à Munich on me connaissait à fond. Je lui ai demandé d’un ton ferme s’il me [397r] donnait cet avis comme une bonne, ou comme une mauvaise nouvelle ; et il ne m’a pas répondu. Il m’a laissé là ; et un prêtre me dit qu’il était allé pour vérifier un miracle, dont tout Munich parlait. L’impératrice, me dit-il, veuve de Charles VII, dont le cadavre est encore dans la salle exposé à la vue du public, a les pieds chauds toute morte qu’elle est74 ; il me dit que je pouvais aller voir ce prodige moi-même. Très curieux de pouvoir à la fin me vanter d’avoir été témoin d’un miracle, et d’ailleurs très intéressant pour moi, car j’avais toujours les pieds gelés, je vais voir l’auguste morte, qui effectivement avait les pieds chauds ; mais c’était en conséquence d’un poêle ardent qui était très près de sa Majesté impériale morte. Un danseur qui était là, et qui me connaissait beaucoup, m’approcha, et me fit compliment sur mon bonheur, dont on parlait déjà par toute la ville. Ce danseur me pria à dîner, et j’ai accepté avec plaisir : il s’appelait Michel da l’Agata, et sa femme était la même Gardela que seize ans avant cette époque j’avais connue chez le vieillard Malipiero qui m’avait donné les petits coups de canne à cause que je badinais avec Thérèse75. La Gardela qui était devenue célèbre danseuse, et toujours fort jolie fut enchantée de me voir, et de savoir de ma bouche même toute l’histoire de ma fuite. Elle s’intéressa pour le moine76, et elle m’offrit une lettre de recommandation à Augsbourg au chanoine Bassi77 Bolognais, son ami, et doyen du chapitre de S.t Maurice78. Elle écrivit la lettre sur-le-champ, et elle m’assura en me la donnant que je n’avais plus besoin de penser au moine, puisqu’elle était sûre que le doyen s’en chargerait même pour accommoder son affaire à Venise.
Enchanté de me défaire de lui d’une façon si honorable, [397v] je cours à l’auberge, je lui narre le fait, je lui donne la lettre, et je lui promets de ne pas l’abandonner dans le cas que le doyen ne le reçoive pas bien. Je l’ai fait partir le lendemain à la pointe du jour dans une bonne voiture.
Il m’écrivit quatre jours après que le Doyen l’avait reçu on ne peut pas mieux, l’avait logé chez lui, l’avait habillé en abbé, l’avait présenté au prince-évêque qui était un d’Armestat79, et l’avait fait assurer80 par la ville. Le doyen outre cela lui avait promis de le garder chez lui jusqu’à ce qu’il eût obtenu de Rome sa sécularisation en prêtre, et la liberté de retourner à Venise, car d’abord qu’il n’était plus moine il cessait d’être coupable vis-à-vis du Tribunal des inquisiteurs d’état81. Le père Balbi finissait sa lettre par me dire de lui envoyer quelques sequins pour ses menus plaisirs, car il était trop noble, me disait-il, pour demander de l’argent au Doyen, qui ne l’était pas assez pour lui en offrir. Je ne lui ai pas répondu.
Resté seul, et tranquille, j’ai pensé à rétablir ma santé ; car les fatigues, et les peines souffertes m’avaient donné des contractions aux nerfs, qui pouvaient devenir très sérieuses. Un bon régime me rendit en moins de trois semaines ma parfaite santé. Dans ces mêmes jours Madame Rivière vint de Dresde avec son fils, et ses deux filles, dont elle allait marier l’aînée à Paris82. Le fils avait fait ses études, et était à tous égards très accompli, et sa fille aînée qu’elle allait marier à un comédien joignait à la figure la plus jolie qu’on pût voir le talent de la danse ; elle touchait le clavecin à la perfection, et elle avait l’esprit de la société accompagné de toutes les grâces de la jeunesse. Toute cette famille fut enchantée de me voir ; et je me suis trouvé très heureux, [398r] lorsque Madame Rivièrece prévenant mes vœux,cf me fit comprendre que ma compagnie jusqu’à Paris lui serait agréable. Il n’y a pas eu question de me faire payer ma part,cg et j’ai dû recevoir le cadeau en entier. Mon projet étant celui d’aller m’établir à Paris, ce coup de Fortune me fit prévoir que mon bonheur m’attendait dans la carrière d’aventurier sur laquelle j’allais me mettre dans la seule ville de l’univers où l’aveugle déesse dispensait ses faveurs à ceux qui s’abandonnaient à elle. Je ne me suis pas trompé, comme le lecteur le verra à temps, et lieu, mais les grâces de la Fortune furent inutiles ; j’ai abusé de tout par ma folle conduite. Les plombs en quinze mois me donnèrent le temps de connaître toutes les maladies de mon esprit ; mais il m’aurait été nécessaire d’y demeurer davantage pour me fixer à des maximes faites pour les guérir.
Madame Rivière me voulait bien avec elle ; mais elle ne pouvait pas différer son départ, et je devais attendre une réponse de Venise, et de l’argent, qui d’ailleurs ne pouvait pas beaucoup tarder.ch M’ayant assuré qu’elle resterait huit jours à Strasbourg,ci je me suis flatté de la rejoindre, et je l’ai vue partir de Munich le dix-huit de Décembre.
J’ai reçu de Venise la lettre de change, que j’attendais, deux jours après son départ, j’ai payé mes petites dettes, et je suis d’abord parti pour me rendre à Augsbourg non pas tant pour voir le père Balbi que pour connaître l’aimable Doyen Bassi qui en avait agi en prince vis-à-vis de lui. Étant arrivé à Augsbourg sept heures après mon départ de Munichcj, je suis d’abord allé chez le Doyen. [398v] Leck doyen n’y était pas : j’ai trouvé le père Balbi habillé en abbé, coiffé en cheveux, poudré en blanc, ce qui faisait paraîtrecl sa peau encore plus noire. Cet homme qui n’avait pas encore quarante ans était non seulement laid, mais il avait une physionomie qui indiquait bassesse, lâcheté, insolence, et sotte malice. Je l’ai vu bien logé, bien servi, je lui ai vu des livres, tout ce qui lui était nécessaire pour écrire ; je lui ai fait compliment, je l’ai appelé heureux, et heureux moi-même d’avoir pu lui procurer tous ses avantages avec l’espoir de devenir bientôt prêtre séculier. Bien loin de me remercier il me dit que je m’étais débarrassé de lui, et ayant appris que j’allais à Paris il me dit qu’il irait beaucoup plus volontiers avec moicm car à Augsbourg il s’ennuyait à périr.
— Que voudriez-vous faire à Paris ?
— Qu’y ferez-vous vous-même ?
— Je mettrai à profit mes talents.
— Et moi les miens.
— Vous n’avez donc pas besoin de moi. Allez-y. Les personnes qui m’y conduisent ne voudraient pas de moi, peut-être, si j’étais accompagné de vous.
— Vous m’avez promis de ne pas m’abandonner.
— Appelez-vous abandonner quelqu’un lorsqu’on le laisse avec tout ce qui lui est nécessaire ?
— Tout le nécessaire ? Je n’ai pas le sou.
— Vous n’avez pas besoin d’argent. Et si vous croyez en avoir besoin pour vos plaisirs, demandez-en à vos frères83.
— Ils [399r] n’en ont pas.
— À vos amis.
— Je n’ai pas d’amis.
— Tant pis : c’est une marque que vous n’avez jamais été l’ami de personne.
— Vous me laisserez quelques sequins.
— Je n’en ai pas de reste.
— Attendez le doyen ; il viendra demain. Parlez-lui : persuadez-le à me prêter de l’argent. Dites-lui que je le lui rendrai.
— Je ne l’attendrai pas, car je pars d’abord, et je ne serais jamais assez effronté pour lui dire de vous donner de l’argent.
Après cet aigre dialogue je l’ai quitté ; je suis allé à la poste, et je suis parti très peu content d’avoir procuré un si grand bonheur à un homme qui ne le méritait pas. À la fin de Mars j’ai reçu à Paris une lettre du noble, et honnête doyen Bassi dans laquelle il me rendait compte que le père Balbi s’était évadé de chez lui avec une de ses servantes en lui enlevant une somme d’argent, une montre d’or, et douze couverts d’argent ; il ne savait pas où il était allé.
Vers la fin de l’an j’ai su qu’il était allé avec lacn servante du doyen à Coire capitale des Grisons, où il demanda d’être agrégé à l’église des calvinistes, et d’être reconnu pour mari légitime de la dame qui était avec lui, mais lorsqu’on sut qu’il ne savait rien faire pour soutenir sa vie, on n’a plus voulu de lui. Lorsqu’il n’eut plus d’argent, la servante qu’il avait trompée, l’a quitté après l’avoir battu plusieurs fois. Le père Balbi alors ne sachant ni où aller, ni comment faire pour vivre [399v] prit le parti d’aller à Bresse, ville appartenantco à la République84, où il se présenta au gouverneur, lui dit son nom, sa fuite, et son repentir, et le pria de le prendre sous sa protection pour obtenir son pardon. La protection ducp podestà85 commença par faire mettre en prison le sot recourant86 ; puis il écrivit au tribunal, lui demandant ce qu’il devait en faire ; et en conséquence des ordres qu’il a reçuscq, il l’envoya enchaîné à Messer Grande qui le consigna au tribunal, qui le fit remettre sous les plombs, où il ne trouva plus le comte Asquin qu’on avait envoyé aux quatre par pitié de son âge trois mois après mon évasion. J’ai su cinq ou six ans après que le Tribunalcr après avoir gardé le Père Balbi sous les plombs deux ans, l’avait envoyé à son couvent où son supérieur l’avait relégué dans le couvent de l’institution près de Feltre bâti sur une éminence ; mais le père Balbi n’y demeura que six mois. Il prit la fuite, et il est allé à Rome se jeter aux pieds du Pape Rezzonico87 qui l’absout de ses vœux monastiques, et il retourna alors à sa patrie en qualité de prêtre, où il vécut toujours misérablement, parce qu’il n’eut jamais de conduite. Il mourut dans la misère l’année 1785.
J’ai rejoint à Strasbourg à l’auberge de l’Esprit88 Madame Rivière avec sa charmante famille, qui me reçut avec les démonstrations du vrai plaisir. Nous y passâmes quelques jours, et nous partîmes pour Paris dans une [400r] bonne Berline où je me suis cru en devoir de payer de ma personne par l’emploi de tenir la compagnie toujours gaie. Les charmes de Mademoiselle Rivière ravissaient mon âme ; mais j’étais humilié, et j’aurais cru de manquer à la mère, et à ce que je devais à ma situation si j’avais fait paraître la moindre inclination amoureuse. Malgré que trop jeune pour cela je me plaisais à jouer le rôle de père, et avoir tous les soins qu’il est nécessaire d’avoir quand on voyage avec toutes ses aises, et qu’on veut passer les nuits dans des bons lits.
Nous sommes arrivés à Paris le matin du 5 de janvier 1757 jour de Mercredi, et je suis descendu chez mon ami Balletti, qui me reçut à bras ouverts,cs m’assurant que malgré que je ne luict avais pas donné de mes nouvelles il m’attendait, car ma fuite ayant pour conséquence nécessaire mon éloignement de Venise, et même mon exil, il ne concevait pas que je pusse choisir autre séjour qu’une ville, où j’avais vécu deux années de suite jouissant de tous les agréments de la vie. La joie fut dans toute la maison d’abord qu’on sut mon arrivée ; et j’ai embrassé sa mère, et son pèrecu qu’à mon égard j’ai trouvés tels que je les avais laissés l’an 1752. Mais ce qui me frappa fut Mademoiselle Balletti sœur de mon ami. Elle avait quinze ans89, et elle était devenue fort jolie : la mère l’avait élevée en lui donnant [400v] tout ce qu’une tendre mère, et pleine d’esprit, peut donner à sa fille et tout ce qui a du rapport aux talents, aux grâces, à la sagesse, et au savoir-vivre.cv Après avoir loué une chambre dans la même rue90, je suis allé à l’Hôtel de Bourbon91 pour me présenter à M. l’abbé de Bernis, qui était chef du département des affaires étrangères92, et j’avais des bonnes raisons pour espérer de lui ma fortune.cw J’y vais : on me dit qu’il était à Versailles ; impatient de le voir jecx vais au pont royal93,cy je prends une voiture qu’on appelle pot de chambre94, etcz j’y arrive à six heures et demie.da Ayant su qu’il était retourné à Paris avec le comte de Cantillana ambassadeur de Naples,db je n’ai eu autre parti à prendre que celui de faire la même chose. Je retourne donc dansdc ma même voiture ; mais à peine arrivé à la grille je vois une grande quantité de monde courir de tous côtés dans la plus grande confusion ; et j’entends crier à droite, et à gauche : Le roi est assassiné ; on vient de tuer Sa Majesté.
Mon cocher effrayé ne pense qu’à suivre son chemin ; mais on arrête ma voiture, on me fait descendre, et on me met dans le corps de garde, où je vois en trois ou quatre minutes plus de vingt personnes arrêtées toutes étonnées, et [401r] aussi coupables que moi. Je ne savais que penser, et ne croyant pas aux enchantements, je croyais de rêver. Nous étions là, et nous nous regardions sans oser nous parler ; la surprise nous tenait tous accablés, chacun quoiqu’innocent avait peur.
Mais quatre ou cinq minutes après un officier entra, et après nous avoir demandé fort poliment excuse, il nous dit que nous pouvions nous en aller. Le roi, dit-il, est blessé, et on l’a porté dans son appartement. L’assassin que personne ne connaît est arrêté95. On cherche partout Monsieur de la Martinière96.
Remonté dans ma voiture, et me trouvant fort heureux de m’y voir, un jeune homme très bien mis, et d’une figure faite pour persuader me prie de le prendre avec moi moyennant qu’il payerait la moitié ; mais malgré les lois de la politesse je lui refuse ce plaisir. Il y a des moments où il ne faut pas être poli.
Dans les trois heures que j’ai employées pour retourner à Paris, car les pots de chambre vont très lentement, deux cents courriers pour le moins, qui allaient ventre à terre, me devancèrent. À chaque minute j’en voyais un nouveau, et chaque courrier criait, et publiait à l’air la nouvelle qu’il portait. Les premiers dirent ce que je savais ; un quart d’heure après j’ai su qu’on avait saigné le roi, j’ai su après que la blessure n’était pas mortelle, et [401v] une heure après, que la blessure était si légère que Sa M. pourrait même aller à Trianon si elle voulait97.
Avec cette intéressante nouvelle je suis allé chez Silvia, et j’ai trouvé toute la famille à table, car il n’était pas encore onze heures. J’entre, et je vois tout le monde consterné. J’arrive, leur dis-je, de Versailles.
— Le Roi est assassiné.
— Point du tout, il pourrait aller à Trianon, s’il en avait envie. Monsieur de la Martinière l’a saigné, l’assassin est arrêté, et il sera brûlé après qu’on l’aura tenaillé, et écartelé vif.
À cette nouvelle que les domestiques de Silvia publièrent d’abord, tous les voisins vinrent pour m’entendre, et ce fut à moi que tout le quartier eut l’obligation d’avoir bien dormi cette nuit-là. Dans ce temps-là les Français s’imaginaient d’aimer leur roi, et ils en faisaient toutes les grimaces : aujourd’huidd on est parvenu à les connaître un peu mieux. Mais dans le fond les Français sont toujours les mêmes. Cette nation est faite pour être toujours dans un état de violence : rien n’est vrai chez elle : tout n’est qu’apparent. C’est un vaisseau qui ne demande que d’aller, et qui veut du vent, et le vent qui souffle est toujours bon. Aussi un navire est-il les armes de Paris.
Fin du tomede troisième
a. Orth. élevé.
b. Élargissant biffé (italianisme sur allargare : écarter).
c. Auraient jugé qu’il y avait biffé.
d. Les plombs, et biffé.
e. Canal biffé.
f. Assez mince biffé.
g. Orth. vitres ronds joints les uns (italianisme : vitro est masculin).
h. Probablement inaction biffé.
i. Pas biffé.
j. Vis-à-vis de la biffé.
k. Qui entourait la grille, et je me suis déterminé à le détruire, et à enlever la grille.
l. Resta biffé.
m. Orth. un vitre que j’ai arraché.
n. La même biffé.
o. De l’angle biffé.
p. Lui ai dit de me suivre biffé.
q. La lucarne biffé.
r. Un, qui puis quelqu’ biffé.
s. Et biffé.
t. Orth. rencontré.
u. De l’autre côté biffé.
v. Et je me suis exposé biffé.
w. Je me serais assuré de la faire biffé.
x. Et biffé.
y. Petit [leçon probable], mais biffé.
z. L’escalier biffé (italianisme : scala signifie à la fois « échelle » et « escalier »).
aa. Orth. assouvissement (voir aussi ici).
ab. Quatre heures biffé.
ac. Orth. procédente.
ad. Et elle doit être facile, il faut la trouver biffé.
ae. Que j’ai tout biffé.
af. Vois biffé.
ag. Et biffé.
ah. Je me trouve biffé.
ai. Sert à rien pour la forcer, et je me détermine donc.
aj. Je fais biffé.
ak. Et biffé.
al. En biffé.
am. J’en ai mis biffé.
an. Et biffé.
ao. Puisqu’il biffé.
ap. Et lorsque je n’ai pu plus m’avancer par moi, et n’ayant personne qui m’aidât par derrière biffé.
aq. Nature biffé.
ar. Natura biffé.
as. Douze heures étaient sonnées que nous étions incertains dans la chancellerie biffé.
at. Orth. intacte.
au. Orth. déchirée (latinisme).
av. Peur biffé.
aw. J’ai biffé.
ax. Et biffé.
ay. Car je n’en avais biffé.
az. L’air biffé.
ba. Il prit d’abord ses clefs, et biffé.
bb. J’étais morne, et biffé.
bc. Le tuer [?] biffé.
bd. J’ai vu cet homme comme pétrifié à mon aspect.
be. De la personne biffé.
bf. Encre plus fine à partir de cette page.
bg. Le barcarol de proue me dit que biffé.
bh. Et je conviens que je peux biffé.
bi. Je veux qu’on aille à Mestre, et on ne me biffé.
bj. Je supposais biffé.
bk. De mettre ma biffé.
bl. Et je lui dis biffé.
bm. Orth. déchirées (scarpa est féminin).
bn. Couché biffé.
bo. Orth. enterrera.
bp. Il était sûr que je voulais biffé.
bq. Avec biffé.
br. Dont biffé.
bs. Commis une plus grande biffé.
bt. Ne soit pas chez lui biffé.
bu. D’avoir connu biffé.
bv. Sa mère, et elle lui biffé.
bw. D’en être sorti biffé.
bx. D’abord biffé.
by. J’ai fait biffé.
bz. Rendant des biffé.
ca. N’étant point pressés biffé.
cb. Orth. Munick. Vers la moitié du mois biffé.
cc. Elle me dit biffé.
cd. Orth. Suabe.
ce. Prévint biffé.
cf. Et biffé.
cg. Et elle me fit comprendre que je devais biffé.
ch. Elle m’assura biffé.
ci. Ainsi biffé.
cj. Je suis arrivé à Augsbourg, et biffé.
ck. Écriture en double interligne à partir de cette page.
cl. Sur sa peau noire un effet très immonde au spectateur biffé.
cm. Que rester biffé.
cn. Belle d’Augsbourg biffé.
co. Orth. appartenante.
cp. Gouverneur biffé.
cq. Orth. reçu.
cr. Avait envoyé le père Balbi au somasque biffé.
cs. Et m’assura biffé.
ct. Eusse biffé.
cu. Que j’ai trouvé les mêmes à mon égard comme ils l’étaient par rapport à leur état physique biffé.
cv. Quatre lignes biffées illisibles.
cw. Il me suffisait de m’annoncer. On m’a dit biffé.
cx. Suis allé biffé.
cy. J’ai pris biffé.
cz. Je suis arrivé biffé.
da. On m’a dit biffé.
db. Et biffé.
dc. Mon biffé.
dd. Ils veulent le voir pendre il est devenu [mot illisible], leur premier fonctionnaire, et ils s’imaginent de n’avoir plus pour lui autre sentiment que celui qu’un maître éclairé a pour le plus dévoué de tous ses serviteurs biffé.
de. Cinquième puis quatrième biffés.
L’écrivain Casanova
avant
l’Histoire de ma vie
Les premières préfaces de l’Histoire de ma vie
Le texte de 1797 est la troisième version de la préface de l’Histoire de ma vie. Un premier projet date de 1791. Il a été publié par Octave Uzanne dans Le Livre (1887, p. 35-44) puis dans l’édition de La Sirène (t. I, p. 259-268). Entre ces deux éditions, une partie (le début et la fin) en a été perdue, qui n’a pas été retrouvée depuis. Nous établissons la majeure partie du texte à partir du manuscrit conservé à Prague (U29-7) et, pour la partie manquante, donnons le texte de La Sirène.
Le deuxième projet de préface date de 1794. Le texte devait se trouver dans les papiers de Dux : il est annoncé par le catalogue de B. Marr revu par Marco Leeflang (U40-284). Le manuscrit a cependant disparu dès l’époque de Dux (le catalogue établi par Marco Leeflang en 1997 indique « not in Dux », mais cette mention disparaît dans celui de 2005). Marie Tarantova, responsable du Fonds Casanova, nous a confirmé que les Archives de Prague n’ont jamais détenu ce document. La seule source disponible reste les Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires du Prince de Ligne (1807) : Charles-Joseph de Ligne y publie le texte sur lequel nous nous fondons. Helmut Watzlawick l’a signalé et reproduit dans son article « La genèse des mémoires de Casanova en trois dates, trois préfaces et trois titres » (Recherches et Travaux, nº 61, 2002, p. 11-22).
Nous donnons à la suite de la préface de 1794 trois fragments conservés à Prague et publiés pour la première fois par La Sirène. Le premier, intitulé « Histoire de mon existence », semble préparer la préface de 1791. Le suivant constitue un probable brouillon partiel du « pacte autobiographique » anticipé contenu dans l’Histoire de ma fuite. Le dernier s’intitule « Casanova au lecteur » : il semble former une digression autant qu’un fragment d’introduction, mais la réflexion qu’il propose sur le plaisir et le devoir fait écho à une préoccupation des préfaces. Nous établissons le texte d’après les manuscrits.
Préface de 17911
aHISTOIRE DE MON EXISTENCE
Volentem ducit, nolentem trahit
[Le destin conduit celui qui veut, et entraîne celui qui résiste]2
Glose au titre
Quand je m’annonce comme historien de mon existence, j’entends parler de celle dont ma mémoire me rend témoin, car il est impossible que je rende compte de ce dont je ne peux pas me souvenir. Le fait le plus ancien, dont je me souvienne, m’est arrivé à l’âge de huit ans et quatre mois. Donc avant cet âge, l’organe qui fait ma mémoire ne s’était pas encore formé, car s’il avait été formé, il aurait reçu l’impression de plusieurs autres petits faits qui durent être arrivés à ma présence. L’homme entre tous les animaux est le seul qui sait d’avoir une mémoire, et qui possède l’art de se rappeler des idées, et de se souvenir des faits qu’il sait lui avoir fait impression. Il se donne la peine de les chercher, et il les trouve, secouru quelquefois par le local comme les chiens et les chevaux, auxquels un lieu rappelle des faits malgré eux, et sans qu’ils se donnent aucune peine. Si l’homme donc ne se souvient de rien qu’en se rappelant des impressions, il est évident qu’il ne pourra jamais trouver des impressions plus anciennes que l’organe sur lequel elles durent être gravées, et que sans l’organe il n’aurait pas de mémoire, comme il ne pourrait pas posséder le sens de la vue sans les yeux. Il est donc absurde de s’imaginer l’âme dépouillée de matière, et en même temps susceptible d’idées sans se la figurer en Dieu, auquel tantummodo [seulement] la raison doit accorder abstraitement toutes les facultés concevables. L’âme de l’homme, conçue comme existence séparée de Dieu, ne peut pas être susceptible d’impression, car il est absurde d’imaginer impression sans supposer matière, et également absurde d’accorder à l’âme les attributs que la raison ne me permet d’accorder qu’à Dieu. Il est aussi impossible de se figurer le pouvoir attaché à la mémoire sans établir la nécessité des impressions. Avant l’âge de huit ans et quatre mois, je n’avais donc pas de mémoire, car, comme je puis dire : je suis sûr que ce fait est arrivé à ma présence, parce que j’en éprouve l’impression dans ma cervelle, je dois pouvoir dire qu’il n’est pas arrivé à ma présence, puisque je n’en trouve pas l’impression. Si un témoin m’assure que le fait est arrivé à ma présence, et qu’il m’y a vu attentif, la conséquence que je dois en tirer, ne m’en souvenant pas, est que je manquais donc alors de l’organe sur lequel il aurait dû faire impression, car il est impossible de communiquer sans toucher et de toucher sans presser. Donc mon existence d’homme qui pense commence à huit ans et quatre mois.
Glose à ma devise
Par cette devise Volentem ducit, nolentem trahit, je souhaite que le lecteur entende que de gré ou de force je ne peux avoir jamais fait autre chose que ce que Dieu a voulu. Dieu étant présent à tout, toujours agissant et jamais indifférent, est-il possible à l’homme de faire quelque chose de contraire à sa divine volonté ? Je ne le crois pas, mais malgré cela je me suis toujours cru libre dans l’action, et par conséquent je suis sûr que si j’ai démérité dans le mal, je dois avoir mérité dans le bien. La liberté de l’âme est le don que Dieu lui a fait ; mais l’exécution dépend de sa santé, mens sana in corpore sano [un esprit sain dans un corps sain]3. Si je ne m’étais pas trouvé libre un million de fois, je ne me serais jamais persuadé d’être une âme enfermée dans un corps. Lorsqu’après l’action et à l’examen je ne me suis pas trouvé libre, j’ai reconnu que j’étais malade. La maladie de l’âme est une forte passion en mouvement : Videt bona probatque, deteriora SEQUITUR [je vois, j’approuve le meilleur (et pourtant) je POURSUIS le pire]4. L’homme qui se reconnaît dans un état de violence est sage s’il sait se tenir dans l’inaction, car, s’il agit, il agira mal, quand même il aura la force de se déterminer à faire tout le contraire de ce à quoi la passion l’excite. La liberté cependant de ce pouvoir m’a rendu sûr de ma divine existence, dont depuis longtemps je ne révoque
plusb en doute l’immortalité. Si j’existe, j’ai donc toujours existé, et j’existerai toujours ; et comme je ne sais pas ce que j’ai fait avant que d’être dans le corps où je me trouve actuellement, je ne me flatte pas de parvenir à me reconnaître, lorsqu’à cause de la dissolution du corps que j’anime je me trouverai enveloppé dans une autre matière, à moins que mon esprit tout nu ne se trouve absorbé dans DIEU. C’est là où la philosophie toute tremblante doit s’arrêter.
Pour me reconnaître après ma mort, restant existence distincte de la divine universelle, j’aurais besoin de conserver l’organe, dont je me sers actuellement pour écrire ces mémoires, et cet organe deviendra poussière. En raisonnant ainsi, je rends à DIEU mon tout-puissant auteur, et mon seul principe l’hommage le plus pur ; et ne me sentant pas en danger de tomber, je ne lui demande pas d’empêcher ma chute en me soutenant avec les lisières de la foi. Je n’en aurai besoin que lorsque ma raison n’aura plus de force, ou lorsque j’oublierai l’évidence dont l’éblouissante lumière m’éclaire dans ce moment.
Préface
Mon histoire est celle d’un célibataire, qui dans cette année 1791 a soixante et six ans, et dont l’affaire principale fut celle de cultiver les plaisirs de ses sens : il n’en a pas eu de plus importante. Se sentant né pour le sexe différent du sien, il l’a toujours aimé, et tant qu’il l’a pu il s’en est fait aimer : il a aussi aimé la table : il a eu des amis qui lui ont fait du bien ; et il leur a été reconnaissant, et des ennemis, dont il ne s’est pas vengé parce qu’il ne l’a pas pu, et auxquels il n’aurait jamais pardonné, s’il n’avait oublié le mal qu’ils lui ont fait. L’homme, qui oublie une injure, ne l’a pas pardonnée : il l’a oubliée. Le pardon part de la générosité du cœur ; l’oubli de la faiblesse de mémoire.
Cet homme prévoit aujourd’hui sa fin imminente ; et en est fort fâché quand il y pense, car il aime la vie comme son âme, et ses sens comme lui-même : cela étant son tout, nulle autre chose ne peut l’attacher. Cet homme, qui aspire à porter dignement le respectable nom de monothéiste, est sûr de l’action jamais discontinuée de la providence d’un DIEU infini, tout puissant, et incompréhensible, auteur de toutes les formes, et maître de la nature. Il sait que Dieu n’est pas matière, et qu’il n’a rien de commun avec elle, quoiqu’il soit par tout comme elle ; mais il ne sait pas davantage. Il lui rend hommage en l’adorant, et il l’adore dans tous les moments, où il lui adresse la prière mentale, qu’il a trouvéec toujours consolante. Il croit qu’on ne peut adorer DIEU qu’en le priant, qu’on ne peut le prier qu’en l’adorant, et qu’on ne peut le remercier qu’étant juste. Il pense par conséquent que l’homme ne peut ni adorer, ni prier, ni remercier l’être des êtres qu’en se faisant aimer de toutes ses créatures. Tel est le partage du juste, et le philosophe qui cherche le bonheur ailleurs se trompe.
Cet homme écrit son histoire pour s’amuser, pour renouveler les plaisirs qu’il a eusd en se les rappelant, et pour rire des peines qu’il a souffertese, et qu’il ne sent plus. Il écrit sa vie actuellement qu’il croit d’avoir fini de la faire. Il l’écrit comme un maître d’hôtel présente à son seigneur un compte rendu avant que de partir pour aller vivre ailleurs, ou pour disparaître. Il croit d’avoir existé parce qu’il a senti ; et par conséquent, il croit qu’il n’existera plus quand il aura fini de sentir. S’il lui arrivera après sa mort de sentir encore, il trouvera la chose fort plaisante ; mais il donnera un démenti à tous ceux qui iront lui dire qu’il est mort.
Les lecteurs qui me trouveront trop diffus5 dans les descriptions de mes sensualités, me pardonneront quand ils sauront que la tâche de les allonger fut toujours ma marotte laudibus arguitur vini vinosus Homerus [Par les éloges qu’il donne au vin, Homère est convaincu d’en être l’ami]6. Ceux qui diront que j’aurais dû être honteux de les publier padroni7. Il se peut que je l’aurais dû ; mais je n’ai pas senti ce devoir. Je leur permets de m’appeler cochon. Le serais-je moins si je me cachais ? Quand j’examine un vrai cochon, je me sens plus incliné à le féliciter de ce qu’il n’a pas les qualités de l’esprit de l’homme, qu’à plaindre un homme qui a les qualités d’un cochon, car avec l’esprit qu’il a il les purge de toutes les saletés qui dégoûtent : or si elles ne dégoûtent pas, le nom de saletés ne leur convient plus ; et rien de dégoûtant ne se trouve dans mes mémoires. Si mon goût n’est pas le général, je ne saurais qu’y faire ; et d’ailleurs je ne me crois pas beaucoup à plaindre de ce que je n’ai jamais trouvé que ma maîtresse sente mauvais. Est-ce un grand malheur que le fromage de Sassenage, ou celui de Roquefort me plaît davantage lorsque je le trouve habité par des petites créatures qui me le déclarent vivant, à la barbe de Dioscorides, d’Avicenna, et de Galenus, que les Français appellent Galien, et en dépit de Martin Schookius8, dont l’aversion au fromage me fait rire. J’aime le gibier qui touche aux confins de la corruption, et son agréable fumet qui me ragoûte, comme le gluant de l’odoriférante Morue. En grâce de ces cochonneries je suis assez effronté pour me croire plus heureux qu’un autre.
La vie en général n’est autre chose que l’âme de l’univers. Cette vie générale est une masse immense de vies particulières de cent mille millions d’êtres, qui ne font autre chose que mourir et renaître dans une succession continuelle jamais interrompue. Entre toutes ces espèces, la mienne est la seule, qui ait su pousser plus loin l’art de communiquer ses pensées aux individus ses semblables, et qui ait la faculté de raisonner sur sa propre existence. Cette espèce est celle qui a dit, et fait plus de sottises que les autres toutes ensemble, parce qu’elle eut en partage du Créateur des facultés toutes particulières. L’homme est sans contredit l’animal qui a poussé plus loin la prévoyance, et la précaution, et s’il n’y a aucun animal qui ait fait la cent millième partie des sottises que l’homme a faitesf, je défie qu’on m’en montre un qui ait fait la cent millième partie des bonnes, et belles choses que l’homme a faitesg. Nous n’avons d’idée d’autre beauté que de celle qui gît sur la surface des objets. Serait-elle belle la surface de notre globe, nommé terre, sans l’homme ? La vilaine figure ! Le Créateur m’a donné la matière ; mais qu’on me permette de dire qu’il ne peut pas s’en repentir, puisqu’en suivant son grand dessein j’ai tiré parti de tout, et en grand maître. J’ai deviné des choses qui ont étonné, et étonnent la philosophie, des choses que des têtes obtuses crurent qu’elles durent m’avoir été révélées. Quelqu’un croit encore aujourd’hui que sans certaines tables antédiluviennesh, que le célèbre fléau doit avoir respectées je ne saurais rien de chimiei, et l’étonnement fait dire que le très savant auteur de ces tables doit avoir été DIEU lui-même. Je crois DIEU maître de tout ; mais je ne crois pas à la prétendue préexistence de ces tables. Je ne mets cependant pas en doute la révélation. Il ne s’agit que de la forme. Tout ce que nous savons fut communiqué par DIEU même à l’esprit humain : cela n’est pas douteux ; mais comment ? L’esprit parle à l’esprit, et non pas aux oreilles. L’abeille qui fait sa ruche, l’oiseau qui fait son nid, la fourmi qui fait sa cave, la fait par une révélation. Il est impossible que l’homme, qui admire la nature n’adore son auteur : malheureux celui qui peut ne pas le contempler. Il est impossible à l’homme d’être athée d’abord qu’il s’arrête un seul instant pour s’examiner. Est Deus in nobis [Il est un dieu en nous]9. L’homme qui après s’être reconnu s’aimera ne pourra s’aimer qu’en conséquence d’un amour de reconnaissance, qui n’aura sa source qu’en DIEU. Il se trouvera redevable de tout à l’être suprême qui l’a créé.
Il n’est donné qu’à l’homme de fabriquer le plaisir. C’est un don de DIEU. Heureux celui qui le met en usage en se conservant juste, et monstre l’autre qui croit que DIEU puisse jouir des douleurs, des peines, des abstinences qu’il lui offre en sacrifice, et qu’il chérisse principalement l’extravagant qui se les procure.
Nous ne pouvons avoir d’autres devoirs que ceux que la nature fille unique de DIEU, nous enseigne. Il a gravé dans nos cœurs la religion naturelle : ceux qui la violent sont damnés ; ceux qui la suivent sont sûrs d’être heureux. Les peines, ou les récompenses après la mort n’existent que par la foi ; mais la philosophie nous démontre les peines, et les récompenses immanquables dans cette vie. Le genre humain déteste le méchant ; il aime le juste. L’homme ne peut être heureux que par l’exercice de la vertu. Cette religion naturelle nous ordonne avant tout de nous conserver, et dans ce précepte on trouve la loi de nous procurer tous les plaisirs imaginables, et d’écarter de nous toutes les peines, excepté celles qui doivent nous produire des plaisirs plus grands. La principale de ces peines est celle d’être entièrement soumis, et obéissants aux princes, dont nous sommes nés, ou devenus sujets, car elle nous produit la satisfaction de leur plaire. Pour nous rendre à la fin très heureux DIEU nous a donné l’amour-propre, l’ambition, le courage, et le moyen d’augmenter notre faible force par les moyens de défense. Il nous a donné aussi un pouvoir dont nulle force ne peut nous priver : c’est celui de nous tuer, si en calculant mal nous avons le malheur d’y trouver notre compte. C’est la plus forte preuve de notre liberté morale, que le sophisme a tant combattue.
Je dois avertir le lecteur qu’en écrivant ma vie je ne prétends ni de faire mon éloge, ni de me donner pour modèle : c’est au contraire une vraie satire que je me fais, malgré qu’il n’y trouvera pas le caractère de la confession. Il verra que je n’ai jamais fait le bien que par vanité, ou par intérêt, et le mal par inclination : que je n’ai jamais commis un crime par ignorance : que les prohibitions au lieu de me diminuer le courage, me l’ont augmenté : qu’assez content de trouver la permission dans ma force, je me suis laissé aller, disposé souvent à en payer l’amende.
Malgré cela, tout complaisant que je suis, je n’écrirais pas ma vie, si je croyais de me rendre par là méprisable. Je suis sûr que mes égaux ne me mépriseront pas, et cela me suffit, car leur suffrage est le seul auquel j’aspire. Si pour obtenir pardon du mal que j’ai fait, je dois me confesser ignorant, j’ai moins de répugnance à passer pour plus coupable que pour sot. Je me consterne cependant quand je trouve que je ne suis devenu bon que parce que je ne peux plus être mauvais ; mais cette consternation n’engendre pas le mépris. Je m’aime, je regrette ma jeunesse, et je suis fâché de me voir sur le bord du fossé.
Je suis loin de mépriser la vie. Quel mérite y a-t-il à mépriser un bien qu’on ne peut pas conserver ? Qu’est-ce que le mépris d’une chose chérie, et qu’invinciblement je dois perdre ? C’est un parti, un expédient qu’on n’emploie que par lâcheté. Je sais, et je sens que je mourrai ; mais je veux que cela arrive malgré moi : mon consentement sentirait le suicide.
Il faut toujours être de bonne foi. Comment peut-on ne pas regretter ce monde, où s’il y a des peines il n’y en a que pour interrompre les plaisirs ? Plaisirs immanquables, dont nous jouissons tous les jours. Malheur à celui qui les méconnaissant n’est pas ingénieux à en augmenter les charmes, et sot l’autre qui n’en regrette pas l’irréparable perte. Il faut un fond de bêtise, ou une incrédulité outrée pour mourir content, et je parle en chrétien, car rien n’est si incertain que le salut éternel. L’homme, qui meurt, est un être qui raisonne, et qui dit : Mon existence doit actuellement obéir à un décret de la nature : ma raison ne peut pas applaudir à ce décret, car il la détruit.
C’est un devoir désolant que celui qui oblige un spectateur attentif à sortir d’un théâtre, où l’auteur très savant DIEU fait jouer une pièce, dont les variétés intéressantes offrent à chaqu’instant unej intrigue, et un dénouement, un commencement, et une fin, des catastrophes affreuses mêlées de bouffonneries continuelles, qui tempèrent la tristesse, que les premières devraient causer à l’esprit des spectateurs, qui tour à tour deviennent acteurs, et où les incidents surprennent toujours, malgré qu’ils auraient dû être prévus, et où le philosophe même se trouve agréablement surpris, parce qu’il aperçoit précisément leur nouveauté dans ce qu’ils sont toujours les mêmes. Celui-ci est un des plus respectables paradoxes de la plus sublime philosophie.
J’ai écrit cette préface, parce qu’il me paraît juste que le lecteur me connaisse avant que de me lire. Ce n’est qu’aux cafés, et qu’aux tables d’hôtes, où l’on converse avec des inconnus. Mais à mon tour suis-je sage en donnant mon histoire au public que je ne connais qu’en gros, et à son grand désavantage ? Point du tout. Je fais une folie : mais comme je le sais, je me la pardonne. Je complais à un petit nombre de gens que j’aime, et dont je fais plus de cas que des innombrables que, m’étant inconnus, je ne mets pas entre les existences permanentes. Si ceux qui condamneront mon histoire ne m’en parleront pas, je leur saurai gré ; et si on me les nommera je les aimerai.
Pline le jeune me dit gravement : Si vous ne faites pas des choses dignes d’être écrites, écrivez-en du moins de dignes d’être lues10. Ce précepte est un diamant de première eau brillanté en Angleterre ; mais il ne me regarde pas, car je n’écris ni la vie d’un illustre, ni un roman. Ma matière est mon histoire, et mon histoire est ma matière ; et je sais que ma vie qui intéressera beaucoup de lecteurs, n’intéresserait peut-être personne, si j’avais employé soixante ans à la faire avec un dessein prémédité de l’écrire. Les sages liront mon histoire quand ils sauront qu’elle narre des faits, que l’acteur n’a pas cru que le jour viendrait dans lequel il se déterminerait à les publier. Ils deviendront curieux de voir ce qui est sorti d’un homme qui s’est laissé aller, et dont le grand système fut celui de n’en avoir aucun. Mon histoire est unek école de morale ; et elle donnera matière à penser à ceux qui savent combien la prudence a peu de force sur les vicissitudes de la vie, et combien la chaîne des événements est indépendante des méthodes, et de ce qu’on appelle bonne conduite.
Il n’est pas nécessaire d’être bien docte en histoire pour savoir que dans notre monde tant physique que moral le bien sort du mal, et le mal du bien. Mais faites toujours du bien dit le moraliste. D’accord ; mais que sais-je ? Je défie le plus profond des hommes à faire le moindre bien étant sûr qu’il ne produira pas le plus grand mal. Nous ne pouvons pas apercevoir l’utilité dans ce qui ne nous plaît pas, ni préférer au nôtre le plaisir d’autrui.
En vous communiquant mes actions mon cher lecteur je ne vous les donne pas comme des exemples à suivre : je désire au contraire que mes égarements vous instruisent, et vous montrent un chemin contraire à celui que j’ai pris, malgré qu’il puisse vous arriver de vous trouver attrapé. J’ai presque toujours vu le bonheur tomber sur moi en conséquence d’une infortune, ou d’une démarche imprudente, et je me suis vu souvent accablé par un malheur, dont la source fut une démarche de ma part dictée par la sagesse. C’est pourquoi je rejette le triste, et avilissant repentir. Il me rendrait ingrat à une providence toute divine, qui par sa bénédiction changea en bonne toute la mauvaise influence que ma conduite devait avoir sur ma vie. Je dirai outre cela que puisque tout ce que j’ai fait est fait je ne pouvais pas faire autrement. Je l’aurais pu hors de la violence de la passion. Ce raisonnement n’est pas si scabreux11 qu’on le pense, car il est absolument impossible que l’homme agité se détermine autrement qu’en force des motifs qui le font agir lorsqu’une passion prépondérante l’occupe. La vertu consiste à savoir surseoir jusqu’au moment que l’oscillation cesse.
Sautez, mon cher lecteur, mes incartades philosophiques, si vous en trouvez de temps en temps, et si elles ne sont pas de votre goût. Vous ne trouverez dans cet ouvrage de vérité que ma mémoire, et point d’autre esprit que le nécessaire à la narration, esprit de routine, et ordinaire, le même que quand je parle, et quand je rêve, et que je n’ai besoin de conjurer que quand j’invente. Vous ne lirez que la vérité, et mon amour-propre est votre garant.
Cet amour-propre qui a toujours exercé sur moi un empire absolu, me menace que si j’ajoute ou ôte un seul iotal à la vérité, je n’aurai pas le droit de repousser un démenti, s’il arrive que quelqu’un entre mes contemporains se trouve en état de pouvoir me le donner à l’examen de quelque fait qu’il pourra lire dans ces mémoires.
J’ai quelquefois trompé mon homme de volonté déterminée quand ce fut un trompeur, et malgré moi quand ce fut un honnête homme, car j’étais trompé moi-même. Quand il m’est arrivé de tromper un sot, je ne me suis pas trouvé humilié : j’ai cru d’avoir vengé l’esprit, car rien n’est plus difficile que de tromper les sots : ils ont la cuirasse d’airain. J’ai trompé quelquefoism des femmes, mais elles prirent leur revanche et très cruellement. Je me suis trompé en croyant que je ne les aimerais qu’autant que je m’en ferais aimer : elles ne m’aiment plus, et je les aime encore.
Ceux qui me connaissent, et qui savent certaines histoires qui me regardent, et qu’ils ne trouveront pas dans ces mémoires m’excuseront. Je me crois le maître de publier mes affaires, et non pas celles des autres. Ajoutons que pour narrer certaines choses, j’aurais besoin du cynisme du misanthrope qui n’est pas dans mon caractère ; ou d’une bonhomie qui ne me ressemble pas. L’homme sage ne doit la confession humiliante qu’à soi-même, et à DIEU qui pour savoir tout n’a pas besoin qu’on le lui dise ; qui est bon dépositaire de tout, et qui n’en dit rien à personne. Approbateur de tous les préjugés de la bonne compagnie, je ne diffame personne ni vivante ni morte : il y a donc apparence qu’on ne fera pas à mon ouvrage l’honneur de le défendre. Je souffrirai ce malheur en paix ; car à la honte des lettres, ou du siècle les seuls ouvrages qui font fortune sont ceux dont on défend la lecture.
On m’accusera d’être trop peintre là où je narre plusieurs exploits d’amour. C’est en cela que mon cynisme consiste ; mais cette critique ne sera juste que dans le cas qu’on me trouve mauvais peintre. On dira que je circonstancie ces faits d’une façon qu’il semble que je m’en complaise en me le rappelant. On aura deviné. Je conviens que le souvenir de mes plaisirs passés les renouvelle dans ma vieille âme : je me trouve alors enchanté de me convaincre que ce ne sont pas des vanités, puisque ma mémoire m’en démontre la réalité. Mais le critique insiste, et me dit que mes descriptions trop lubriques peuvent échauffer la fantaisie du lecteur12. C’est ce que je désire. C’est un service que je prétends lui rendre, car je ne suppose pas un lecteur ennemi de lui-même. Outre cela n’est-il pas vrai que l’office d’un écrivain est celui d’intéresser ? Suis-je donc condamnable si je remplis ma tâche ? Je ne peux être critiquable que convaincu d’avoir mal écrit, et pour l’être il me suffira de savoir que je n’intéresse pas. On me dira qu’un livre qui alarme la vertu est mauvais. À cette sentence je me rends ; et j’avoue que ceux dont la vertu favorite est la chasteté, ceux qui frémissent lorsqu’ils se souviennent des plaisirs que l’amour leur a procurésn quand ils étaient jeunes, ceux que l’ivresse amoureuse rend malades, ceux qui croient qu’elle souille l’âme doivent s’abstenir de me lire.
Il est cependant singulier que cet avis, au lieu de diminuer le nombre de mes lecteurs, paraisse fait pour l’augmenter. J.-J. Rousseau l’a donné à cet effet dans sa préface de la nouvelle Héloïse. Il a averti les femmes qu’elles sont perdues si elles la lisent. Jamais livre ne fut tant lu, et cela devait être car les perdues ne risquaient rien, et les autres voulurent voir si cela était vrai. D’abord qu’on considère les égarements des sens comme des faiblesses, malheur à ceux qui ne savent qu’il faut les pardonner. Que pardonnera-t-on, si on ne pardonne pas à l’humanité ses faiblesses ? La seule chose que le philosophe ne doit jamais pardonner au mortel est l’esprit tyrannique ; l’homme horrible est l’intolérant, comme le tolérant est l’aimable toujours, et par tout. Mais qui est l’homme véritablement tolérant ? C’est l’homme tranquille. Cet homme à mon avis n’est certainement pas ni Voltaire, ni un J.-J. Rousseau. C’est un Haller, un Hume, un d’Alembert, un philosophe qui n’a jamais inquiété personne, un savant qui bene vixit si bene latuit [a bien vécu s’il s’est bien caché]13. Je terminerai cette préface par dire quelque chose sur mon style.
Étant Italien, et persuadé que la langue que je possède le mieux est la mienne, il semble que j’aurais dû lui donner la préférence sur la française, quand même je la saurais comme Théophraste savait la grecque ; mais plusieurs raisons s’y opposèrent.
J’ai écrit en français parce que dans le pays où je me trouve cette langue est plus commune que l’italienne : parce que, mon ouvrage n’étant pas scientifique, je préfère les liseurs français aux italiens ; eto
parce que l’esprit français est plus tolérant que l’italien et plus éclairé dans la connaissance du cœur humain, et plus rompu dans les vicissitudes de la vie. Fort bien. Mais sais-je la langue que j’ai choisie ? Je dois croire qu’oui, puisque j’y dis sans peine tout ce que je pense et sans me trouver aucunement gêné. Mais m’entendra-t-on ? Je dois le supposer. Je me croirais présomptueux, si je m’imaginais d’avoir plus d’esprit que les lecteurs que j’ai en vue. Ceux qui diront que ma diction est tudesque14 me feront rire, comme les rhéteurs firent rire Tite-Live lorsqu’ils dirent que sa latinité sentiebat patavinitatem [sentait sa patavinité]15.
La langue française est la sœur bien-aimée de la mienne ; je l’habille souvent à l’italienne ; je la regarde, elle me semble plus jolie, elle me plaît davantage, et je me trouve content. Sûr en grammaire et certain qu’aucun lecteur ne me trouvera obscur, j’ai défendu à mon éditeur d’adopter des corrections que quelque puriste constipé s’aviserait d’introduire dans mon manuscrit16.
Si nous nous sentons flattés en Italie, lorsque nous trouvons dans les belles proses du docte comte Algarotti17 une grande quantité de gallicismes ; et s’il nous semble que cet ornement étranger nous rende plus agréable la matière qu’il traite, pourquoi jugerai-je la langue française insusceptible d’ornements italiens ? Pourquoi bornerai-je l’intelligence du Français en lui refusant la faculté de comprendre la force d’une période18 parce qu’elle exige une plus longue haleine ? Ils la chériront lorsqu’ils se trouveront convaincus qu’elle dit davantage. Ils se déferont du préjugé qui leur fait croire que leur langue ne souffre pas des beautés étrangères. Qui leur a dit cela ? Est-ce une loi salique ? Ils les ont déjà abdiquées toutes. L’aurait-on cru ? Ils donneront aussi une nouvelle constitution à leur langue, tout comme ils l’ont donnée à leur musique, et la révolution ne sera pas meurtrière. Dans le nouveau règlement, ils n’auront pas la confusion de devoir se reconnaître pour parjures.
Jacques Casanova de Seingalt
a. La première partie du texte ne se trouve plus dans le Fonds Casanova.
b. À partir de ce mot, le texte est conservé dans le Fonds Casanova (U29-7).
c. Orth. trouvé.
d. Orth. eu.
e. Orth. souffert.
f. Orth. fait.
g. Orth. fait.
h. Orth. antidiluviennes.
i. Orth. chymie.
j. Orth. un.
k. Orth. un.
l. Orth. jota.
m. Orth. quelques fois.
n. Orth. procuré.
o. Fin du texte conservé dans le Fonds Casanova.
Préface de 17941
FRAGMENT SUR CASANOVA
Mémoires de ma vie écrits par moi-même à Dux en Bohème Volentem ducit, nolentem trahit
Préface
Ayant besoin de m’amuser je me suis déterminé dans l’année 1790 à écrire tout ce qu’on m’a fait et que j’ai fait jusqu’à ce moment. Je suis, actuellement que j’écris cette préface, dans le mois de Juin 1794, Dieu sait quand je finirai. J’ai bientôt soixante et dix ans.
Mon histoire, comme de raison, doit commencer par le fait le plus reculé que ma mémoire puisse me rappeler. Ce fait m’est arrivé à l’âge de huit ans et quatre mois. Avant cette époque, s’il est vrai que vivere cogitare est [vivre, c’est penser], je ne vivais pas : je végétais. La pensée de l’homme ne peut pas, à ce que je crois, précéder sa mémoire ; cette divine faculté, principal apanage de l’âme, et sans lequel l’entendement et la volonté ne seraient qu’égaux à ceux des brutes, ne lui fut donnée, par le développement de l’organe qui lui est propre, que huit ans et quatre mois après ma naissance. Mon âme dut commencer dans ce moment-là à être susceptible d’impressions, car étant immatérielle, il semble qu’elle ne puisse pas en avoir d’immédiates. Lorsqu’après ma mort je me trouverai savant, malgré l’extinction de mes organes, je déplorerai la misère de l’entendement de l’homme vivant dans ce monde, qui trouve tout inconcevable et qui n’est pas matière, comme le chien, le singe et l’éléphant.
Une philosophie consolante dit que la dépendance de l’âme des sens et des organes n’est que fortuite et passagère et qu’elle sera libre et heureuse, lorsque la mort du corps l’aura affranchie de leur pouvoir tyrannique. Hélas ! c’est fort beau ; mais ce n’est pas assez. Ne pouvant me trouver dans la certitude d’être immortel qu’ayant perdu la vie, je ne suis pas pressé de parvenir à connaître cette vérité. Comment peut-on désirer de connaître une vérité, dont la connaissance doit coûter la vie ? La philosophie ne me permettant pas la certitude, la religion me l’ordonne. En attendant j’adore Dieu, me défendant toute action injuste, et abhorrant tous les hommes injustes, sans cependant leur faire du mal, il me suffit de m’abstenir de leur faire du bien. Il ne faut pas nourrir les serpents.
Ma devise volentem ducit, nolentem trahit, dévoile au lecteur ma façon de penser.
Malgré qu’ordinairement je me sois dans toute ma vie, trouvé libre dans l’action, j’ai cependant toujours aperçu une force occulte à laquelle je n’ai jamais pu me soustraire. Il se peut que je me trompe ; mais il me semble de n’avoir jamais fait que ce que j’ai dû faire. De là vient que je n’ai jamais pu me repentir, lorsqu’il m’est arrivé de prendre le mauvais parti. Si j’avais su m’abstenir d’agir lorsque j’étais amoureux ou en colère, je n’aurais jamais fait de mal ; n’étant ni l’un ni l’autre, j’ai souvent mérité, et démérité : pour lors je fus libre, le témoignage de ma conscience me paraît irréfragable, malgré qu’il ne paroisse pas toujours tel à certains fatalistes plus rigoureux que moi.
En croyant à la force de la destinée, et malgré cela me croyant libre, je sais que je combine deux idées au premier aspect contradictoires. Mais les choses ne sont jamais ce qu’elles paraissent au premier aspect : il ne représente que la superficie, qui très souvent induit en erreur. L’homme n’est pas le maître de se donner une idée, ni de vouloir ; il est le maître de son action, mesurée par son pouvoir. De cette dépendance et de cette indépendance dérive toute la doctrine de la destinée qui ne s’oppose pas au franc arbitre, et de celui-ci qui ne peut jamais s’opposer à la force du destin. Je ne suis pas assez sot pour tâcher de me rendre plus clair à ceux qui me trouveront obscur, car mon système est tel qu’il devient encore plus obscur quand on veut le rendre plus clair.
Homère, dont le grand Dieu est Jupiter, ne le représente cependant que soumis au destin. Il nous apprend qu’Achille était destiné à mourir jeune au siège de Troie ; mais que cela n’a dépendu que de lui, car le même destin l’avait laissé libre dans le choix de la gloire, ou d’une longue vie, s’il avait voulu passer ses jours à Phtie, régnant dans la maison paternelle et jouissant du repos. Achille choisit la gloire ; et le choix n’est que liberté, mais Achille n’obéit pas moins à la toute puissante destinée. Ce destin peut chrétiennement aussi être regardé comme Dieu, dont nous ne pouvons connaître les irrévocables décrets qu’après leur accomplissement, et c’est de notre part une très heureuse ignorance, car si ces décrets pouvaient nous être connus, il ne serait plus question de liberté. Cette grande science nous hébéterait, et nous rendrait inutile le divin usage de la raison. Chérissons donc notre ignorance ; et remercions notre créateur qu’il ait gardé pour lui la grande science inconcevable du temps avenir, et même des événements dépendants de nos actions. Dieu doit les connaître par des conjectures d’une si haute profondeur, que notre raison ne peut les envisager un tant soit peu qu’en se prosternant, et adorant l’inconcevable grandeur de l’Être des Êtres. Soyons justes et humbles ; et défions l’inexorable destin de nous rendre malheureux. Un parfait Stoïcisme est la médecine universelle contre tous les maux.
Mon histoire, cher lecteur, est celle d’un célibataire, qui dans cette année 1794 a soixante-neuf ans, et dont l’affaire principale fut dans toute sa vie celle de cultiver les plaisirs de ses sens. Il n’en a pas eu de plus importante, se sentant né pour le sexe différent du sien, il l’a toujours aimé, et tant qu’il l’a pu il s’en est fait aimer. Il a aussi aimé la table, et tous les objets qui ont droit d’exciter toute espèce de curiosité. Il a eu des amis qui lui ont fait du bien, et il leur a été reconnaissant ; et des ennemis qui l’ont persécuté, et dont il ne s’est pas vengé parce qu’il ne l’a pas pu, et auxquels il n’aurait jamais pardonné, s’il n’avait pas oublié le mal qu’ils lui ont fait. L’homme qui oublie une injure ne l’a pas pardonnée ; il l’a oubliée. Le pardon part de l’héroïque générosité d’un cœur ; l’oubli vient d’une faiblesse de mémoire, ou d’une douce nonchalance, amie d’une belle âme, et souvent d’un besoin de calme et de paix, car la haine à la longue tue celui qui la nourrit.
Cet homme ne peut pas être indifférent à sa fin qu’il voit imminente : il tâche de s’en éloigner la pensée, parce qu’elle le rend triste ; et pour se distraire il écrit. En écrivant il rend hommage à ce sens qu’il a toujours aimé comme lui-même. Le lecteur verra que ce fut un sensuel ; mais, s’il est humain, il lui pardonnera quand il trouvera qu’il ne s’en vante pas. Veut-on porter en triomphe ses propres égarements ?
Cet homme avait été théiste2 ; mais de la bonne espèce, et toujours certain de l’action jamais discontinuée de la providence d’un Dieu infini, immatériel, tout puissant, auteur de toutes les formes, et maître de la nature, sachant que son essence est incompréhensible, il ne l’a jamais soumise à l’examen de son faible entendement. Il n’a jamais osé que le contempler. Il sait qu’il n’est pas matière, et que quoiqu’il soit par tout comme elle, il ne peut cependant avoir rien de commun avec elle : il sait qu’il s’en sert comme il veut ; et quoiqu’il ne sache pas comment, il n’en doute pas, il lui rend hommage en l’adorant : et il l’adore dans tous les moments où il lui adresse la prière mentale, qu’il a trouvée toujours consolante et efficace. Il croit qu’on ne peut adorer Dieu qu’en le priant, qu’on ne peut le prier qu’en l’adorant, et qu’on ne peut le remercier qu’étant juste. Pour la posture du corps dans laquelle il faut être pour adorer dignement l’être suprême, il dit avec Pétrarque :
Con le ginocchia della mente inchine
[Les genoux de l’âme ployés]3
Cet homme écrit son histoire pour s’amuser, pour renouveler les plaisirs qu’il a eus en se les rappelant et pour rire des peines qu’il a souffertes et qu’il ne sent plus. Il écrit sa vie actuellement qu’il croit avoir fini de la faire. Il l’écrit comme un maître d’hôtel présente à son Seigneur un compte rendu avant que de partir pour aller vivre ailleurs, ou pour disparaître. Il croit avoir existé parce qu’il a senti ; par conséquent il est sûr qu’il n’existera plus quand il aura fini de sentir. S’il lui arrive après sa mort de sentir encore ; sans la religion catholique, qui l’assure et que je crois à présent, après avoir eu la bêtise d’en douter : il donnerait un démenti à tous ceux qui iront lui dire qu’il est mort.
Les lecteurs qui me trouvant prolixe dans les descriptions de mes sensualités diront avec Horace :
Laudibus arguitur vini vinosus Homerus.
[Par les éloges qu’il donne au vin, Homère est convaincu d’en être l’ami.]4
ne se tromperont pas ; et ceux qui diront que j’aurais dû être honteux de les publier, auront tort, car le sentiment de la honte n’est pas volontaire. Je leur permets de m’appeler cochon ; mais le serais-je moins si je me cachais ? Quand j’examine un vrai cochon, je me sens plus incliné à le féliciter de ce qu’il n’a pas les qualités de l’esprit de l’homme, qu’à plaindre un homme qui a les qualités d’un cochon, car avec l’esprit qu’il a, il peut les purger de toutes les saletés qui dégoûtent : or si elles ne dégoûtent pas, le nom de saletés ne leur convient plus. Il reste à voir si les choses qu’on trouvera dans ces mémoires seront dégoûtantes au moins pour le plus grand nombre, car il n’y a pas au monde un goût général.
Note de l’Éditeur
Je fais grâce du reste ; et on voit bien que j’ai raison. Cet article cochon prouve que ce savant singulier et aimable père d’Épicure n’a pas été délicat dans les détails de ses pensées, que je supprime, quoique le feu le plus impur qui les anime, les rende bien piquants.
Trois fragments
Premier fragment1
HISTOIRE DE MON EXISTENCE
[signe illisible] premier
[S’ila est vrai que je suis une partie de l’immense univers, bmon existence n’a pas eu un commencement ; ainsi il m’est impossible d’en
Je suis une partie de l’immense univers, et par conséquent j’ai toujours existé. Étant sûr que je suis indestructible, je suis fou si je ne me crois pas incréé ; ainsi il m’est impossible d’écrire l’histoirec du commencement de mon existence, car en qualité de matière elle ne peut pas en avoir eu un.
J’écris donc l’histoire de mon existence en qualité de témoin, et de registrateur de tout ce qui est arrivé jusqu’à ce jour à l’individud dans lequel je me trouve enveloppé. dCette mienne existence doit avoir eu un commencement, et c’est là que je dois en commencer l’histoire.]
ePhysiquement sûr, qu’en qualité de matière j’existerai toujours, je dois croire d’avoir toujours existé, carf je fais partie de l’univers. Quand je dis donc d’écrire l’histoire de mon existence je ne peux entendre que de la partie de mon existence qui commence à l’époque dans laquelle l’individu qui m’enveloppe a commencé à penser guidé par la raison. Ce fut à l’âge de cent mois solaires, comme je l’ai appris à ma grande commodité. Il se peut qu’avant cette époque ma matière ait pensé, mais en qualité de fidèle historien je ne peux en rien dire, car ma mémoire n’y étant pas présente je ne peux en rien savoir. L’écrivain donc de ces mémoires est ma mémoire, qui certainement ne peut parler d’elle avant sa propre naissance. Elle est née que mon individu avait l’âge de huit ans et quatre mois, et elle en est sûre, puisqu’elle s’en souvient : elle est sûre aussi de n’avoir pas existé auparavant, car elle s’en souviendrait. La mémoire est une faculté quig ne peut pas exister à son propre insu : si elle ne sait pas d’être, elle n’est pas.
J’ai donc commencé à être à l’âge de cent mois. Mais avant cette époque étais-je ? Certainement, car il n’est pas possible d’arriver au cent sans passer par nonante neuf ; mais je n’en suis certain que par déductions, et parce qu’on me l’a dit : jeh sais que j’étais, mais je ne pourrais pas en jurer en qualité de témoin : je n’en suis sûr qu’en conséquence des lois de la nature qu’on m’a communiquéesc dans la suite.
La Métempsycosei n’est un dogme qu’entre les mains de visionnaires : elle ne l’est pas, Dieu merci, entre les miennes. C’est une vérité physique que je suis une partie de mon père, que mon père l’était de son grand-père, et ainsi jusqu’àj l’infini ; mais cela ne sert à rien ; car suis-je bien avancé, et gagnais-je quelque chose quand par une suite de descendancesk assez bien constatées je me trouve en droitel ligne fils du fils du fils de fils du plus grand des hommes qui ont vécu ? C’est une vérité physique quim n’a aucune force naturelle pour men rendre meilleur d’un autre, car l’homme de mérite ne l’est qu’en grâce de l’éducation. La force vitale dans le germe qui fut le principe de mon individu est si petite qu’on ne peut la regarder que comme une puissance, et ce qu’elle devra être devient imperceptible, puisqu’elle doit se combiner avec l’esprit du germe féminino qui ne prévaut jamais mais qui n’influe pas moins.
Si nous regardons donc la nommée métempsycose comme un passage de la faculté pensante d’un homme dans un autre être elle devient absurde, ou pour le moins inconséquente. Absurdep parce qu’une faculté ne peut être considérée comme chose réelle qu’attachée à l’être réel qui la possède, et l’être réel est mort. Inconséquente, carq devant passer dans un autre organe elle ne peut plus être la même.
Si nous regardons la métempsycose comme un passage dans un autre corps de l’être réel qui possède cette faculté pensante nous supposons pour lors l’âme, et nous voilà hors de physique. C’est dogme. Il ne s’agit plus du passage de l’esprit du père dans celui du fils qui doit se trouver dans le germe nommé sperme, mais du passage d’un être qui n’a rien de commun avec la matière qu’il quitte, il ne l’habitait que dans ses organes tantôt maître, tantôt dépendant. C’est une autre question. Cet être donc qui n’est pas matière, et qui passe dansr une autre matière, s’il a la faculté pensante il est certain qu’il devra la conserver quel que soit le corps dans lequel il entre animal, végétable, ou minéral. Quel que soit ce corps, l’être métempsycosé pensera, mais dans une pierre, dans une herbe, dans une brutes, il ne pourra pas nous faire voir qu’il pense, car il n’aura pas d’organes. Le seul cas dans lequel il pourra exercer sa qualité pensante sera si le hasard, la nécessité, ou Dieu le fait aller dans un sperme, ou dans un fétus, et pour lors quand ses organes seront parvenus à maturité il pensera.
Deuxième fragment2
Ou mon histoire ne verra jamais le jour, ou ce sera une vraie confession. Elle fera rougir des lecteurs qui n’auront jamais rougi de leur vie, car elle sera un miroir dans lequel de temps en temps ils se verront, et quelques-uns jetteront mon livre par la fenêtre ; mais ils ne diront rien à personne. Elle ne portera pas le titre de confession, car depuis qu’il a été profané par un extravagant je ne peux plus le souffrir ; mais elle sera une confession si jamais il y en eut.
Je ne sais pas si elle me conciliera l’estime de ceux quit s’imaginent de me connaître, et qui ne m’estiment pas car je ne me donnerai pas la peine d’écrire pour eux, mais je suis sûr qu’elle ne me produira le mépris de personne, car il est impossible qu’un homme qui pense soit méprisable sans qu’il sache de l’être, et je sais que je n’aurais pu me souffrir vivant si je me fusse reconnu pour tel. Si après ma mort on pourra m’adapter la devise d’extinctus amabitur idem [il sera aimé après sa mort]3 je ne demanderai pas davantage. Nil ultra deos lacesso [je ne demande rien de plus aux dieux]4. J’aurai des très illustres compagnons.
Troisième fragment5
CASANOVA AU LECTEUR
J’ai dit que ceteris paribus [toutes choses étant égales par ailleurs] l’homme qui fait son devoir avec une répugnance invincible mérite plus que l’autre qui le fait volontiers. Une société de théologiens s’est opposée à ma proposition très poliment, mais d’un styleu à me faire comprendre qu’elle était fausse et insoutenable.
Quand un homme qui sait calculer est convaincu d’une vérité par la force d’une démonstration, ceux qui veulent le faire changer d’avis doivent commencer par lui démontrer qu’il est fou, car si cet homme n’est pas fou il ne pourra jamais se rendre au raisonnement de ceux qui impugnent6 son opinion, et qui se montrent par là ennemisv déclarés de la démonstration mère toujours de la vérité.
Je suis dans ce cas même. Et pour rendre ma proposition claire comme le soleil contre toutes les assertions sophistiques, et paradoxiques je n’ai que quatre mots à dire, et tout sera dit.
Celui qui fait son devoir volontiers le fait animo libenti avec plaisir7 : celui qui le fait avec répugnance ressent de la peine. Qui de ces deux est celui qui mérite le plus ?
Qui osera me dire que celui qui fait son devoir, et qui en le faisant se procure un plaisir mérite de son maître une plus grande récompense que l’autre qui en le faisant souffre ? Je crois que la récompense est due au plus grand mérite, et que le mérite dépend de l’effervescence des sentiments. Est-ce que l’effervescence du plaisir est plus méritoire que celle qui est causée par la vertu de l’obéissance ?
Ajoutons qu’en nature simple et pure l’homme n’est pas porté à faire avec plaisir ce qu’on lui a prescrit en qualité de devoir, et que le plaisir même perd ses appas lorsqu’on lui donne une teinture de devoir. Je suis chrétienw et je vais à la messe. Je confesse que je n’y vais pas avec plaisir, et que je me gêne même pour y aller : mais j’y vais. Suis-je pour cela moins chrétien, ou ai-je moins de mérite qu’un autre qui ressent du plaisir à y aller ? Ajoutons que je ne comprends pas quelle sorte de plaisir on peut avoir à aller à la messe, où il faut que je réfléchisse à la passion de mon créateur, idée qui doit remplir mon cœur d’amertume. Si ces messieurs ressentent du plaisir à cela je les félicite.
Je trouve dans le saint évangile la doctrine de Jésusx Christ, et je crois qu’on ne me cherchera pas chicane sur les mérites du créateur. Il dit net et clair Pater si fieri potest transeat a me calix iste [Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi]8.
Ces paroles démontrent-elles qu’il soit allé sur la croix avec plaisir ?
a. Tout le passage entre crochets est rayé par des biffures verticales. Nous le reproduisons et donnons en note le texte rayé par des biffures horizontales, qui indiquent des corrections antérieures. Cette première phrase est inachevée.
b. Il ne me sera donc pas possible d’écrire le commencement de mon histoire, car biffé. Dans l’interligne, une autre correction sur cette biffure : Je ne pourrai donc pas écrire devait corriger il ne me sera donc pas possible d’écrire.
c. De mon biffé.
d. Quand je dis donc mon existence, j’entends M [?] biffé.
e. Sûr et certain biffé.
f. Quoique fort petit biffé.
g. , si elle biffé.
h. Ne peux biffé.
i. Orth. Metempsicose.
j. L’Éte [éternité ?].
k. Orth. descendences.
l. Orth. droit.
m. Ne peut avoir aucune biffé.
n. Prouver biffé.
o. : si le féminin prévaut [le germe biffé] l’animal provenant du germe tiendra de la mère plus que du père, et pour lors la descendance masculine est manquée.
p. Car une faculté séparée de la partie qui la possède ne peut pas être biffé.
q. Il est biffé.
r. Le manuscrit porte un autre être matière.
s. Orth. un herbe […] un brute.
t. Espèrent [?] biffé.
u. Orth. stile.
v. Orth. ennemi.
w. Orth. crétien. Idem dans la suite.
x. Orth. Jesu.
Sur la langue française
Ce texte fut inspiré par le sujet proposé par l’Académie de Berlin en 1783 : Qu’est-ce qui a rendu la langue française universelle ? Pourquoi mérite-t-elle cette prérogative ? Est-il à présumer qu’elle la conserve ? L’opuscule de Rivarol De l’universalité de la langue française (1784)1 avait été couronné malgré sa rhétorique agressive et son ton catégorique : « sûre, sociale, raisonnable, ce n’est plus la langue française, c’est la langue humaine », proclamait le pamphlétaire. Rivarol comme Casanova reprennent des lieux communs vieux de plus d’un siècle (l’exemple de Charles Quint, la prétendue clarté naturelle du français) sur le mythe de l’universalité de la langue française. Le sujet a été longuement traité par Bouhours dans ses Entretiens d’Ariste et d’Eugène (1672). Or ce type de propagande idéologique, encouragée sous le règne de Louis XIV pour assurer l’hégémonie de la culture française en Europe, est à bout de souffle sous celui de Louis XVI. Aussi est-ce sur le terrain philologique et grammatical que se place initialement Casanova pour démontrer que la principale qualité de la langue française est la séduction qu’elle produit sur l’esprit et les sens – à l’instar des Françaises comme Henriette. Choix des mots, brièveté et simplicité des phrases assurent tout naturellement « la clarté et la grâce, constituants uniques du beau ». La voie est ouverte vers une réinvention personnelle de la langue qui n’exclut pas la précision ni l’agrément.
SUR LA LANGUE FRANÇAISE2
Pourquoi elle est devenue quasi générale.
Si elle mérite de l’être.
Si elle le sera toujours.
La langue française ne doit ses progrès ni à son énergie, ni à l’abondance de ses termes et de ses manières de dire, ni à la liberté qui peut lui être propre, mais bien à sa clarté, à l’ordre qui prévaut dans sa tournure, et à sa netteté, de sorte qu’on peut la dire très soignée3. La source de la clarté de la langue française, c’est l’ordre qui dépend d’une construction toujours simple et totalement exempte d’inversions, ce qui a pour seul inconvénient de faire trébucher la rime des vers sur des consonances peu agréables, inconvénient que l’on peut facilement pardonner quand on constate que les inversions rendent le discours ambigu, mal bien plus grand que l’autre, qui ne me semble pas substantiel. Ceux qui, en raison des déplacements de mots4, donnent la préférence aux langues à la nature desquelles ils participent me semblent avoir un si grand tort qu’il est inutile de le démontrer. Tous les critiques reconnaissent que le fait de déployer les mots dans le raisonnement selon leur ordre grammatical est une perfection. C’était là la vraie raison pour laquelle Charles Quint5 donnait la préférence à la langue française sur les autres ; il disait qu’elle était la plus adéquate de toutes pour les négociations, les traités et toutes les grandes affaires : il l’appelait la langue d’État. Les faits donnèrent raison au génie et au jugement de ce monarque : la langue française devint après lui la langue de la politique et de toutes les affaires importantes.
Henri Estienne6 traduit ainsi un distique d’Ovide :
Aube, rebaille le jour ; pourquoi notr’aise retiens-tu ?
César doit revenir : aube rebaille le jour7
Phosphore redde diem ; cur gaudia nostra moraris ?
Caesare venturo Phosphore redde diem.
La facilité et la grâce doivent avoir été les raisons pour lesquelles toutes les nations d’Europe ont consenti à choisir la langue française pour avoir entre elles un commerce général. Ce choix même prouve la vérité de ces qualités de la langue. La langue française est la seule qui soit parlée de la même façon par tous ceux qui l’ont apprise, contrairement à toutes les autres qui, ou à cause de leur difficulté, ou de leur génie changeant8, sont parlées de façon différente par tous ceux qui les apprennent. Un Italien qui aura appris l’allemand et un Anglais qui l’aura également appris auront du mal à se comprendre en parlant ensemble, de même un Français et un Espagnol s’entretiendront bien mal en italien et un Anglais et un Suisse ayant appris la langue illyrienne se trouveront fort obscurs en parlant ensemble. L’habileté des Français fut celle de donner à leur commerce la plus vaste extension, si bien que toutes les nations se trouvèrent presque en même temps intéressées à s’expliquer avec les Français dans leur langue ; ce qu’elles furent obligées de faire dès qu’il fut clair pour tout le monde que non seulement les Français répugnaient à apprendre une langue étrangère, mais aussi qu’il leur était généralement difficile de 1’apprendre. Les raisons de cette difficulté ne sont pas seulement évidentes, mais plausibles. Voulant exprimer leurs sentiments dans une langue différente de la leur, les Français trouvent qu’il n’y a aucune langue de nature à leur permettre de les expliquer plus clairement et plus simplement que la leur, aussi répugnent-ils à juste titre à l’étude de toute autre. À cela s’ajoute que les Français ont la langue, le palais, les lèvres, la poitrine et le nez si bien adaptés au son, à l’accent, à la prosodie, à la consonance de leurs mots et à la force de convention de leurs phrases9, que, quelque effort qu’ils fassent, ils ne parviennent jamais à imiter les phrases et encore moins la prononciation de la langue étrangère qu’ils veulent parler.
Dans les plus belles langues d’Europe, vivantes et mortes, nous pouvons admirer la grâce, la force et même la beauté, mais, après les avoir bien examinées, nous verrons que, chez elles, ces trois qualités sont égales ou du moins nous n’entendrons jamais un observateur raisonnable affirmer qu’il trouve dans les langues grecque, latine, italienne, allemande, illyrienne et arabe une grâce supérieure à leur force, suprématie d’où naît la vraie beauté de la langue française10. Selon moi, seule la langue française tire toute sa force de sa grâce. La grâce est donc la principale qualité de la langue française, et c’est en vain que quiconque chercherait à briller et à persuader en la parlant, s’il ne tendait d’abord au respect rigoureux de l’ordre, du choix des mots, de la brièveté et de la simplicité des phrases, d’où naissent la clarté et la grâce, constituants uniques du beau. Cette qualité naturelle et cette essence effective de la langue française sont les prestiges qui obligèrent tout le monde à l’adopter, puisque le beau pour plaire n’a pas besoin de l’assentiment, ni de la volonté de qui le contemple, mais opère par lui-même, et fait l’effet qu’il doit faire en charmant l’esprit de tous ceux sous les sens desquels il tombe. Une idée sublime qui frappe quand elle est noblement exprimée, n’ouvrira pas de brèche avancée en termes bas et en phrases mal agencées. En somme ce qui fait que la langue française plaît à tout le monde, c’est le vêtement avec lequel elle se présente. La pensée, les mots et les phrases sont l’étoffe du vêtement, l’élégance, l’harmonie et la modestie en composent la forme : constitué de toutes ces parties, il est impossible que ce vêtement ne plaise pas11. J’exclus de mes assertions le jugement d’un esprit prévenu : en vain le philosophe cherchera-t-il à faire sortir une claire sentence d’un esprit préoccupé : l’esprit prévenu est toujours séduit et corrompu male verum judicat omnis corruptus judex [Un juge corrompu est toujours mauvais juge du vrai]12. On ne voit jamais de grâce dans aucun objet sans la modestie, qui en est toujours l’âme, tant au moral qu’au physique.
Le juge du beau véritable doit être une sensation qui s’appelle le bon goût. Ce bon goût est toujours auteur du beau, et il est impossible que le beau soit créé par qui en est dépourvu. Mais, me répondra-t-on, si le beau a le droit de plaire à tous, le bon goût sera, de ce fait, commun à tout le monde ; or il n’en est rien. On appelle bon goût ce jugement qu’on forme sur des choses dont l’examen ne dépend pas de règles assurées ou susceptibles de démonstrations évidentes, par conséquent celui qui le possède ne peut l’exprimer avec précision que par ses productions qui, fortes ensuite de l’approbation générale, démontrent que la semence de ce bon goût se trouve dans l’esprit de tous. L’objet lui donne vie et la développe. Le palais Farnèse à Rome plaît à tout le monde. Ceux qui n’ont que la semence cachée du bon goût n’auraient jamais été capables d’imaginer le palais Farnèse s’ils ne l’avaient vu. Chez celui qui le bâtit, elle s’était développée. Mais ce qui plaît à Rome déplaît à Constantinople. Les vieilles gens et les jeunes vivent13, et sentent différemment, et de même les joyeux et les mélancoliques : c’est vrai, mais ce sont des exceptions qui proviennent de causes physiques14, de préjugés15, d’une éducation barbare. L’idée du beau véritable, le siège bon goût, les fondements essentiels […]16 de la nature, et de la vérité. Ce qui ne charme pas les sens en plaisant à la raison ne peut être ni beau, ni honnête, puisque le bon goût ne peut jamais être séparé de la raison qui évalue la symétrie, l’ordre, et toutes ces parties dont nous avons montré qu’elles concourent à former les choses qui doivent plaire. Si le bon goût était arbitraire, la langue française n’aurait pas été adoptée par toute l’Europe. La cause physique pour laquelle le germe du bon goût doit se trouver chez tous n’a pas encore été bien développée17, nous devons la placer dans la nécessaire perfection de notre âme ; et nous entrons ici dans la métaphysique : notre esprit doit toujours craindre de plonger dans ses profonds abîmes à ses risques et périls.
La possession de Bettine dans la Confutazione
Vingt ans avant d’écrire l’Histoire de ma vie (voir ici), Casanova insère un premier récit de la « possession » de Bettine dans le deuxième tome de la Confutazione della Storia del governo veneto.
Une traduction de cet extrait a été donnée dans l’édition de La Sirène, puis reprise dans le Répertoire de l’édition Bouquins de 1993. Élégante, elle met en valeur le texte de Casanova, mais estompe les effets produits par des phrases longues, à la syntaxe complexe. Or celles-ci sont un fait d’écriture. Le récit à la première personne interrompt le fil de la réfutation et entraîne une réflexion sur la réputation d’athéisme, qui semble contredire l’ambition première de ce livre : plaire à l’Inquisition d’État pour obtenir le droit de revenir à Venise. Les méandres syntaxiques, la digression autobiographique, la critique des superstitions comme du dogmatisme chrétien et l’ambiguïté de certaines expressions ne peuvent être dissociés. Si nous avons pu nous fonder sur la traduction de La Sirène, nous nous efforçons donc de restituer quelque chose de l’allure du texte italien.
En 1737, Elisabetta Gozzi, à Padoue, jeune fille de quinze ans, fut communément réputée ensorcelée, et l’effet des sortilèges qui furent ensuite découverts dans les matelas et les coussins de son lit fut de la faire devenir possédée par le diable, et elle fut déclarée telle par tous les experts padouans, Exorcistes de profession, et amateurs, et je fus présent à tous les exorcismes, qui durèrent environ six mois. Celui qui entreprit et prit l’engagement de la guérir fut F.1 Prospero Capucin, lequel, alléguant pour raison qu’un membre de l’assistance, faute de foi, pouvait être la cause de l’obstination de ce Diable à rester dans la jeune fille, chassait tout le monde et s’entretenait seul avec elle pendant deux heures. Ses peines durèrent un mois, et chaque jour il sortait en disant qu’elle était libérée, mais de nouvelles culbutes, que la pauvre Lisabetta faisait le lendemain de bon matin, obligeaient ses parents à faire appeler de nouveau le Frère Conjurateur ; et nous en étions toujours au même point.
Mais un Dominicain avenant, de belle figure, doté de littérature et, à ce que l’on disait, de mœurs saintes, qui s’appelait le Père Mancia et pouvait avoir entre vingt-huit et trente ans, se fit fort de chasser du corps de Lisabetta les maudits petits démons qui la possédaient.
Ce jeune Moine, qui ne partageait pas l’avis du capucin, disait que plus l’assistance était nombreuse, plus le Diable était tourmenté, et pour cette raison il convoquait toute la maison et tous les élèves, parmi lesquels je me trouvais aussi.
Le Docteur D. Bastiano Zanetti, jeune prêtre qui aimait honnêtement Lisabetta et avait plaisir à parler, interrogea un jour le P. Mancia sur sa maladie, et lui demanda modestement si d’aventure elle ne pouvait pas être naturelle. L’Exorciste répondit que l’on ne pouvait plus révoquer en doute la possession démoniaque, puisqu’il avait déjà vu chez Lisabetta non pas un, mais tous les trois signes indiqués par le Rituel pour établir la réalité du fait. Ces signes sont la prédiction de l’avenir, la connaissance de langues jamais apprises, et une force extraordinaire. Un seul de ces trois signes suffisait à affirmer que celui qui opérait dans la créature soignée était l’ennemi de Dieu ; et Lisabetta, c’est-à-dire le Démon qui l’envahissait, les avait montrés tous les trois. Et en effet, je l’entendis dire cent choses, qui paraissaient relever de l’avenir, parce qu’elles étaient prédites dans le futur. Je l’entendis dire au hasard des mots Latins, Grecs et Hébreux, bien qu’ils appartinssent à ces termes triviaux qui sont dans la bouche de tout le monde, et que tout le monde prononce sans savoir ce qu’ils signifient, et je la vis parfois serrer les dents et se tordre les mains d’une façon telle que la force employée par toute l’assistance réunie ne suffisait ni à lui ouvrir la bouche, ni à séparer ses bras joints l’un à l’autre.
Je me sentais mourir d’envie de poser au Moine beaucoup de questions ; mais, de surcroît jeune comme je l’étais, je n’avais pas le droit d’ouvrir la bouche, et puis je me serais rendu suspect d’incrédulité par mes questions trop curieuses, et je serais sur-le-champ passé pour Athée.
Les Chrétiens sévères ont toujours considéré comme tel un Chrétien qui a le plus petit doute, qui hésite sur la moindre croyance, et la raison en est qu’ils voudraient qu’il y ait un voile devant les yeux de chacun, grâce auquel on croirait aveuglément sans se risquer à raisonner sur la foi, ni affirmativement, ni négativement, de telle sorte que celui qui raisonne se détachant de quelque façon que ce soit de la foi soit justement considéré comme un mécréant ; or la piété chrétienne traite le mécréant d’Athée, parce qu’elle ne peut pas imaginer que l’on puisse adorer un autre Dieu, si l’on n’adore pas Jésus-Christ.
J’aurais voulu dire au Père Mancia, qu’il fallait attendre que les prédictions se vérifiassent pour décider que la Divination, un des signes prescrits, était bien établie. Que les mots qu’elle prononçait en Grec, en Hébreu, en Latin, ne prouvaient pas la connaissance de ces langues, parce que c’étaient des mots connus de tout le monde, et que serrer les bras et les dents pouvait être naturel. Je ne dis rien, mais n’en pensai pas moins. Je décidai qu’on ne pouvait pas induire, de ces prétendus signes, que Lisabetta fut mue par le Diable ; mais il était vrai aussi que rien ne pouvait me convaincre du contraire.
Je me rappelle qu’un jour le Moine Exorciste demanda au Démon, au nom de Dieu, de lui dire s’il était seul ou accompagné, et le démon répondit (bien évidemment) par la bouche d’Élisabeth qu’il était à la tête de onze mille Diables, qui étaient tous amoureux d’elle, et qu’ils restaient avec plaisir dans son corps, parce qu’ils n’y éprouvaient pas les peines de l’Enfer, et que jadis, c’est-à-dire avant d’avoir été chassés du Ciel par l’Archange Michel, ils étaient les Anges Gardiens des onze mille Vierges Compagnes de la glorieuse Sainte Ursule, que ces Saintes Vierges avaient été ensuite toutes envahies par ces mêmes Esprits, par l’œuvre d’un sortilège et d’un pacte impie de Simon le mage, et que les mêmes vierges avaient été libérées ensuite par S. Antoine de Padoue.
Le Père Mancia, stupéfait par d’aussi énormes anachronismes, ne put alors s’empêcher de rire et, indigné, il prit à deux mains la Sainte Étole et se mit à frapper la pauvre Lisabetta qui, malmenée par ces coups non retenus, pleurait abondamment et le priait de s’apaiser, et me faisait beaucoup de peine, car je me sentais enclin à l’aimer ; mais F. Mancia, implacable, la frappait de plus en plus, disant qu’il frappait le Diable, qu’il appelait père du mensonge, comme monsieur Voltaire appelle Hérodote. Seul dans mon coin, je réfléchissais, et il me semblait que la facétie des onze mille était une bagatelle pour l’esprit angélique, mais elle me semblait trop sublime pour Lisabetta qui ne savait que coudre, et pourtant il me semblait ne pas pouvoir, en conscience, considérer comme gens de mauvaise foi ni le Moine, ni la jeune fille, qui se maria ensuite et eut des enfants, parce qu’en fin de compte le P. Mancia, ne pouvant la libérer, lui lia son Diable Chef de troupe avec toute la légion sous l’ongle du gros doigt du pied gauche, mais je me rappelle que le cordonnier Annibale Pigozzo, qui l’épousa, après l’avoir abandonnée, fatigué ou dégoûté d’elle, soutint que ce Diable Général n’était pas bien attaché, parce qu’il faisait de temps en temps une escapade. Je ne sais que décider. Je remarquai seulement chez Lisabetta une grande inclination pour les Hommes quand les Démons la tourmentaient, et de lubriques et indécentes contorsions quand les Esprits s’attaquaient à sa gorge, et que tout son corps en convulsions s’arquait ; ces efforts, je ne suis pas persuadé qu’un vieil homme ou une vieille femme puissent les faire, malgré le diable qu’il aurait dans le corps, sans risquer de perdre la vie ; mais je ne me rappelle pas avoir vu en Italie, ou du moins très rarement, des hommes d’un âge avancé, ou de vieilles femmes parmi les Énergumènes, et j’ai noté que ce sont presque toujours des jeunes gens, des jeunes filles nubiles, et de tempérament robuste.
Giacomo Casanova, Confutazione della Storia
del governo Veneto d’Amelot de la Houssaie, 1769,
t. II, p. 147 et sq.
Page de titre de l’édition originale (1788)
É quello : mettetelo in deposito
Frontispice de l’édition originale
Messer grande, Casanova, le secrétaire Cavalli et Laurent
(voir ici et ici)
Histoire de ma fuite
Vir fugiens denuo pugnabit – HOR.
[L’homme en fuite se remettra à combattre – Horace]1
AVANT-PROPOS2
J.-J. Rousseau, fameux relaps, écrivain très éloquent, philosophe visionnaire, jouant la misanthropie et ambitionnant la persécution, écrivit un avant-propos à sa nouvelle Héloïse, qui est unique : il insulte le lecteur, et3 ne l’indispose pas4. Un petit avant-propos étant de saison dans tout ouvrage, j’en écris un aussi ; mais c’est pour vous procurer ma connaissance, mon cher lecteur, et pour me concilier votre amitié : vous verrez, j’espère, que je ne prétends rien ni par mon style, ni par des nouvelles, et surprenantes découvertes en morale, comme l’auteur que je viens de nommer, qui n’écrivait pas comme on parle, et qui au lieu de décider en conséquence d’un système, il prononçait des aphorismes résultant d’un enchaînement casuel de ses chaudes circonlocutions, et non pas de la froide raison : ses axiomes sont des paradoxes faits pour faire éternuer l’esprit : passés à la coupelle5 de l’entendement ils se dispersent en fumée. Je vous préviens que dans cette histoire vous ne trouverez rien de nouveau que l’histoire, car pour ce qui regarde la morale, Socrate, Horace, Sénèque, Boèce, et plusieurs autres ont tout dit : tout ce que nous pouvons faire encore ne consiste qu’en portraits ; et il n’est pas nécessaire de posséder un grand génie pour en faire, même de fort jolis.
Vous devez me vouloir du bien, mon cher lecteur, car sans nul autre intérêt que celui de vous amuser, et sûr de vous plaire je vous présente une confession. Si un écrit de cette espèce n’est pas ce qu’on appelle une véritable confession il faut le jeter par la fenêtre, car un auteur qui se loue n’est pas digne d’être lu : je sens dans moi-même le repentir, et l’humiliation ; et c’est tout ce qu’il faut pour que ma confession soit parfaite ; mais ne vous attendez pas à me trouver méprisable : une confession sincère ne peut rendre méprisable que celui qui l’est effectivement, et celui qui l’est est bien fou s’il la fait au public, dont tout homme sage doit aspirer à l’estime. Je suis donc certain que vous ne me mépriserez pas. Je n’ai jamais commis des fautes que trompé par mon cœur, ou tyrannisé par une force abusive d’esprit, que l’âge seul a pu dompter ; et c’est assez pour me faire rougir : les sentiments d’honneur, que me communiquèrent ceux qui m’ont appris à vivre, furent toujours mes idoles, quoique non pas toujours à l’abri de la calomnie. Je n’ai point de plus grand mérite.
Trente-deux ans après l’événement je me détermine à écrire l’histoire d’un fait qui me surprit à l’âge de trente nel mezzo del cammin di nostra vita [au milieu du chemin de notre vie]6. La raison qui m’oblige à l’écrire est celle de me soulager de la peine de la réciter toutes les fois que des personnes dignes de respect, ou de mon amitié exigent, ou me prient que je leur fasse ce plaisir. Il m’est arrivé cent fois de me trouver après le récit de cette histoire quelqu’altération dans la santé, causée ou par le fort souvenir de la triste aventure, ou par la fatigue soutenue par mes organes en devoir d’en détailler les circonstances : j’ai cent fois décidé de l’écrire, mais plusieurs raisons ne me l’ont jamais permis : elles sont toutes disparues aujourd’hui à l’aspect de celle qui me met la plume à la main.
Je ne me sens plus la force nécessaire à narrer ce fait, et je n’ai pas non plus celle de dire aux curieux, qui me pressent de le leur réciter, que je ne l’ai pas ; car j’aimerais mieux succomber aux dangereuses conséquences d’un effort qu’aller au-devant d’une odieuse suspicion de peu de complaisance. Voilà donc cette histoire qui jusqu’à ce jour ne fut par moi communiquée nisi amicis idque coactus [qu’à des amis, et encore par contrainte]7 parvenue à la possibilité de devenir publique. Soit. Je suis arrivé à un âge, où il faut que je fasse à ma santé de bien plus grands sacrifices. Pour narrer il faut avoir la faculté de bien prononcer : la langue déliée ne suffit pas, il faut avoir des dents, car les consonnes auxquelles elles sont nécessaires composent plus d’un tiers de l’alphabet, et j’ai eu le malheur de les perdre : l’homme peut s’en passer pour écrire, mais elles lui sont indispensables s’il veut parler, et persuader.
Celui de survivre au dépérissement de nos membres, et à la perte de ce dont notre individu a besoin pour son bien-être est un grand malheur, car la misère ne peut dépendre que du manque du nécessaire ; mais si ce malheur arrive quand on est vieux il ne faut pas s’en plaindre, puisque si l’on a enlevé nos meubles on nous a laissé du moins la maison. Ceux qui pour se délivrer de pareils maux se sont tués ont mal raisonné, puisqu’il est bien vrai qu’un homme qui se tue anéantit ses maux, mais il n’est pas vrai qu’il s’en délivre, puisqu’en se tuant il se prive de la faculté de sentir ce bénéfice. L’homme ne hait les maux que parce qu’ils sont incommodes à la vie : dès qu’il ne la possède plus le suicide ne peut le délivrer de rien8. Debilem facito manu – Debilem pede, coxa – Lubricos quate – dentes – Vita dum superest bene est [Fais de moi un infirme, manchot, estropié d’une jambe, boiteux ; ébranle et fais tomber mes dents : tant que la vie me reste, tout est bien]9.
Ceux qui ont dit que les chagrins sont plus accablants que les plus grands maux qui affligent notre corps, ont mal dit ; puisque les maux de l’esprit n’attaquent que l’esprit, tandis que ceux du corps abattent l’un, et désolent l’autre. Le vrai sapiens, l’homme sage est toujours, et partout plus heureux que tous les rois de la terre nisi quum pituita molesta est [sauf quand la pituite le tourmente]10. Il n’est pas possible de vivre longtemps sans que nos outils s’usent : je crois même que s’ils se conservassent exempts de détérioration nous sentirions le coup de la mort avec beaucoup plus de sensibilité : la matière ne peut résister au temps sans perdre sa forme : singula de nobis anni praedantur euntes [nos années en s’en allant emportent chacune son butin]11. La vie est comme une coquine que nous aimons, à laquelle nous accordons à la fin toutes les conditions qu’elle nous impose, pourvu qu’elle ne nous quitte pas : ceux qui ont dit qu’il faut la mépriser ont mal raisonné ; c’est la mort qu’il faut mépriser, et non pas la vie ; et ce n’est pas la même chose : ce sont deux idées entièrement diverses : aimant la vie j’aime moi-même, et je hais la mort parce qu’elle en est le bourreau : le sage cependant ne doit que la mépriser parce que la haine est un sentiment qui incommode : ceux qui la craignent sont un peu sots, car elle est inévitable ; et ceux qui la désirent sont des lâches, car chacun est le maître de se la donner.
Disposé à écrire l’histoire de ma fuite des prisons d’état de la république de Venise qu’on appelle les plombs, je crois, avant que d’entrer en matière, de devoir prévenir le lecteur sur un article, où il pourrait s’aviser d’exercer sa critique. On ne veut pas que les auteurs parlent beaucoup d’eux-mêmes, et dans l’histoire que je vais écrire je parle de moi à tout moment. Je le prie donc de se disposer à m’accorder cette permission, et je l’assure qu’il ne trouvera jamais que je me fasse des éloges, car, Dieu merci, au milieu de tous mes malheurs je me suis toujours reconnu pour leur première cause. Pour ce qui regarde mes réflexions, et plusieurs menus détails, je laisse à tous ceux qui s’y ennuieront la belle liberté de les sauter.
Tout auteur qui prétend de faire penser tous ceux, qui ne lisent que positivement pour se défendre de la tentation de penser, est un impertinent. Je déclare que je n’ai rien écrit que dans la maxime de ne dire que la pure vérité, dont j’aurais cru de frustrer les lecteurs, si j’eusse omis la moindre des choses qui ont rapport à mon sujet. Quand on se détermine à exposer un fait qu’on peut se dispenser de narrer, on doit, ce me semble, le rendre tout pur, et entier, ou n’en rien dire. Il faut ajouter à cela que tout comme je me trouverais gêné si je dusse raconter toutes les circonstances de ce fait en le récitant, je me trouverais également gêné actuellement si voulant l’écrire avec satisfaction je fusse obligé par quelqu’un à passer sous silence la moindre des particularités qui ont rapport à ma matière. Pour me captiver le suffrage de tout le monde j’ai cru de devoir me montrer avec toutes mes faiblesses tel que je me suis trouvé moi-même, en parvenant par là à me connaître : j’ai reconnu dans mon épouvantable situation mes égarements, et j’ai trouvé des raisons pour me les pardonner : ayant besoin de la même indulgence de la part de ceux qui me liront, je n’ai voulu leur rien cacher, car je préfère un jugement fondé sur la vérité, et qui me condamne, à un qui pourrait m’être favorable fondé sur le faux.
Si l’on trouvera dans quelqu’endroit de l’histoire quelque trait amer contre le pouvoir qui m’a détenu, et m’a pour ainsi dire forcé à m’abandonner aux risques auxquels l’exécution de mon projet m’a exposé, je déclare que mes plaintes ne peuvent être sorties que de la pure nature, car nulle aigreur préoccupe mon cœur, ou mon esprit, pour qu’elles puissent être nées de haine, ou de colère. J’aime ma patrie, et par conséquent ceux qui la gouvernent : je n’ai pas approuvé alors ma détention, parce que la nature ne me l’a pas permis ; mais je l’approuve aujourd’hui par rapport à l’effet qu’elle fit sur moi, et au besoin que j’avais d’une correction à ma conduite : malgré cela je condamne la maxime, et les moyens. Si j’avais su mon crime, et le temps qu’il me fallait pour l’expier je ne me serais pas mis dans l’évident danger de perdre la vie ; et ce qui m’aurait fait périr si je fusse péri aurait été l’économie d’un despotisme quia vub ses funestes conséquences devrait être aboli par ceux mêmes qui l’exercent.
PREMIÈRE PARTIE
Après avoir fini mes études, avoir quitté à Rome l’état d’ecclésiastique, avoir embrassé celui de militaire, l’avoir quitté à Corfou, entrepris le métier d’avocat, l’avoir quitté par aversion, et après avoir vu toute mon Italie, les deux Grèces12, l’Asie mineure, Constantinople, et les plus belles villes de France, et d’Allemagne, je suis retourné à ma patrie l’année 1753 assez instruit, plein de moi-même, étourdi, aimant le plaisir, ennemi de prévoir, parlant de tout à tort, et à travers, gai, hardi, vigoureux, et me moquant au milieu d’une bande d’amis de ma clique13, dont j’étais le gonfalonier14 de tout ce qui me paraissait sottise soit sacrée, soit profane, appelant préjugé tout ce qui n’était pas connu aux sauvages, jouant gros jeu, trouvant égal le temps de la nuit à celui du jour, et ne respectant que l’honneur, dont j’avais toujours le nom sur les lèvres plus par hauteur que par soumission, prêt pour garantir le mien de toute tache à violer toutes les lois qui auraient pu m’empêcher une satisfaction, un dédommagement, une vengeance de tout ce qui avait l’apparence d’injure, ou de violence. Je ne manquais à personne, je ne troublais pas la paix des sociétés, je ne me mêlais ni d’affaires d’état, ni des différendsc des particuliers, et voilà tout ce que j’avais de bon, et ce que je croyais suffisant pour être à l’abri de tout malheur, qui en me surprenant aurait pu me priver d’une liberté, que je supposais inviolable. Lorsque dans certains moments je jetais un coup d’œil sur ma conduite je ne manquais pas de la trouver exempte de reproche, puisqu’enfin mon libertinage ne pouvait que tout au plus me rendre coupable vis-à-vis de moi-même, et aucun remords ne troublait ma conscience. Je croyais de n’avoir autre devoir que celui d’être honnête homme, et je m’en piquais, et n’ayant besoin pour vivre ni d’emploi, ni d’office, qui aurait pu gêner pour quelques heures ma liberté, ou m’obliger à en imposer au public avec une conduite régulière, et édifiante, je me félicitais, et j’allais mon train.
Monsieur de Br… Sénateur amplissime15 avait soin de moi ; sa bourse était la mienne ; il aimait mon cœur, et mon esprit. Après avoir été dans tout le cours de sa jeunesse grand libertin, et esclave de toutes ses passions un coup d’Apoplexie lui fit le cruel halte-là, qui le mettant au bord du tombeau le rappela à la raison. Retourné en état d’agir, et d’espérer de parvenir à l’âge de vieillesse moyennant le bon régime, il ne trouva autre ressource que celle de la dévotion, seule faite pour remplacer les vices avec des actes de vertu : il s’y livra de bonne foi : il crut de voir en moi son propre portrait, et je lui faisais pitié : il disait que j’allais si vite qu’il était impossible que je ne me désabusasse en peu de temps ; et dans cet espoir il ne m’a jamais abandonné : il attendait l’assouvissement de mes passions de l’issue continuelle ; mais il n’a pas assez vécu pour voir ses vœux exaucés. Il me donnait toujours des excellentes leçons de morale, que j’écoutais avec plaisir, et avec admiration sans jamais les éviter : c’était tout ce qu’il exigeait de moi. Il me donnait de bons conseils, et de l’argent ; et ce dont il ne me rendait pas compte était qu’il priait incessamment Dieu de me faire connaître toute l’irrégularité de ma conduite.
Dans le mois de Mars de l’année 1755 j’ai pris un appartement dans la maison d’une veuve sur le quai qu’on appelle à Venise le fondamente nove en assurant M. de Br…. que ce nouveau séjour était nécessaire à ma santé, puisque l’été allait venir, et dans les grandes chaleurs qu’on ressentait dans l’intérieur de la ville j’avais besoin d’habiter dans un quartier exposé au grand air, et à la fraîcheur du vent du Nord. Ce Seigneur qui trouvait bon tout ce que je désirais approuva mon idée, assez content de ce que je lui promettais d’aller dîner chez lui tous les jours. La vraie raison qui me faisait quitter son palais était celle de devenir voisin d’une fille que j’aimais16. Le détail de cette intrigue n’a rien de commun avec cette histoire ; ainsi je l’épargne au lecteur.
Le 25 du mois de Juillet un quart d’heure avant le lever du Soleil j’ai quitté l’Erbaria pour aller me coucher. Cette Erbaria est un endroit sur un quai du grand canal attenant au pont de Rialte, qui s’appelle ainsi parce que c’est le marché aux herbes, aux fruits, et aux fleurs : les hommes, et les femmes galantes qui ont passé la nuit dans les plaisirs de la table, ou dans les fureurs du jeu ont l’habitude d’aller y faire un tour de promenade avant que d’aller se coucher. Cette promenade démontre qu’une nation peut facilement changer de caractère. Les Vénitiens de jadis mystérieux en politique, et en galanterie sont effacés par les modernes dont le goût prédominant est celui de ne faire plus aucun mystère de rien. Ce lieu offre un beau coup d’œil, mais il n’en est que le prétexte. On va dans l’Erbaria plus pour se faire voir que pour voir, et les femmes l’aiment plus que les hommes : elles veulent que le monde sache qu’elles ne se gênent pas : la coquetterie y est exclue à cause du délabrement de la parure. Le jour commence alors, mais personne n’a l’air d’en convenir : c’est la fin du précédent : chaque homme, chaque femme doit voir dans l’autre les marques du désordre : les hommes doivent afficher l’ennui d’une complaisance trop usée, et les femmes doivent faire parade des débris d’une vieille toilette qu’on n’a pas respectée : tout le monde doit avoir l’air rendu, et montrer le besoin d’aller se mettre au lit. Je ne manquais jamais à cette promenade ; observateur de ses lois le plus souvent sans aucune raison.
À l’heure qu’il était tout devait dormir chez moi : ma surprise ne fut pas petite en voyant la porte de la maison ouverte : elle augmenta lorsque j’ai vu la serrure abattue. Je monte, et je trouve toute la famille debout, et mon hôtesse triste à cause d’une visite extraordinaire qui avait mis sens dessus dessous toute la maison. Elle me dit toute effarée qu’une heure avant le jour Messer grande (c’est le nom d’emploi du chef des archers de la république) avait abattu la porte de la rue, était monté avec son escouade, et avait fait dans toute la maison la perquisition la plus exacte sans excepter mon appartement dont il avait visité tous les recoins. Après toutes ses vaines recherches il lui avait dit que le matin du jour précédent on avait débarqué chez elle une malle, et qu’il savait que cette malle était pleine de sel : elle la lui avait alors fait voir remplie, non pas de sel, mais d’habits du comte Securo ami de la maison, qui l’avait envoyée de la campagne. Messer grande après avoir vu cela s’en était allé. J’ai assuré mon hôtesse de lui faire obtenir une éclatante satisfaction ; et sans la moindre inquiétude je me suis mis au lit.
Je me suis levé à midi pour aller dîner chez M. de Br….., auquel j’ai exposé le fait, et représenté la nécessité de procurer à cette femme une satisfaction proportionnée, puisque les lois garantissaient la tranquillité de toute maison exempte de crime. Je lui ai dit que le mal avisé ministre devait pour le moins perdre sa charge. Ce sage vieillard, après m’avoir écouté très attentivement, me dit qu’il me répondrait après dîner. Nous passâmes deux heures fort gaiement avec deux autres nobles aussi dévots, et pieux que lui, quoique moins âgés, tous les deux mes tendres amis, et pensant comme lui sur mon compte. L’étroite liaison de ces trois respectables personnages avec moi était le sujet de l’étonnement de tous ceux qui l’observaient : on en parlait comme d’un rare phénomène, dont la cause devait être mystérieuse ; car on ne pouvait pas comprendre comment le caractère des trois pût convenir avec le mien, comment le mien pût se conformer au leur, eux tout éternité, et vertus, moi tout monde, et vices. Les méchants inventaient des raisons infâmes : la chose, disait-on, ne pouvait pas être naturelle ; et la calomnie s’en mêlait : il y avait sûrement là-dessous un mystère, il fallait le dévoiler. J’ai su vingt ans après qu’on nous faisait suivre, et que les plus fins des espions du Tribunal des inquisiteurs d’état furent chargés de découvrir la raison occulte de cette union invraisemblable, et monstrueuse. Pour moi innocent comme je croyais d’être je ne me défiais de personne, et j’allais mon train de la meilleure foi du monde.
M. de Br…. d’abord après dîner me dit d’un grand sang-froid, et sans autres témoins que les deux nobles, qu’au lieu de penser à tirer vengeance de l’affront fait à mon hôtesse, je devais penser à me mettre en lieu de sûreté. Il me dit que la malle remplie de sel était une contrebande forgée par Messer grande, qui n’en voulait qu’à moi : qu’il était vrai qu’il ne parlait que par conjecture, mais qu’ayant eu siège dans le tribunal, il reconnaissait le style de captures qu’il ordonnait. Il me dit qu’en conséquence il avait fait armer à quatre rames sa gondole, dans laquelle je devais aller sur-le-champ à Fusine, où je prendrais la poste pour aller à Florence, et pour y rester jusqu’à ce qu’il m’eût écrit que je pourrais retourner. À la fin de son sage discours il me donna un rouleau qui contenait cent sequins. Plein de respect et de reconnaissance, je lui ai répondu que je lui demandais mille pardons si je ne me rendais pas à son conseil. Je lui ai dit qu’en ne me sentant pas coupable je ne pouvais pas craindre la justice du tribunal. Il me dit qu’un tribunal comme celui-là pouvait en savoir plus que moi, et reconnaître en moi des crimes, dont je pouvais me croire innocent, et que ce qu’il y avait pour moi de plus sûr en attendant, était d’accepter les cent sequins, et de m’en aller. Je lui ai dit alors que l’homme ne pouvait pas être criminel sans le savoir, et que j’aurais commis une faute contre moi-même, si en fuyant j’eusse pu donner und indice aux inquisiteurs d’état de quelque remords de conscience, qui n’aurait pu que les confirmer dans leur propre idée. Je lui ai ajouté que le silence étant l’âme de ce grand Magistrat, il serait impossible de pénétrer après mon départ si j’eusse eu raison de me sauver, et que je ne pouvais prendre ce parti qu’en donnant à ma patrie un éternel adieu, puisque rien ne m’aurait assuré que j’aurais pu y vivre à mon retour libre de crainte, et de la même qui m’aurait induit à partir dans ce moment-là. En disant cela je l’ai embrassé, je n’ai pas voulu l’argent offert, et je l’ai supplié de ne pas vouloir avec son inquiétude troubler la paix de mon âme. Fais-moi du moins le plaisir, dit-il, de ne pas aller dormir cette nuit dans ton casin. Je me suis dispensé de cela aussi, et j’ai eu tort : cette prière me venait de la bonté même ; et c’est par une raison des plus frivoles que je n’y ai pas fait attention. Ce jour-là était la fête de S. Jacques, dont je porte le nom ; et le lendemain on chômait S.te Anne nom de la fille que j’aimais à cette époque-là : j’avais écrit que nous irions déjeuner ensemble à Castello. Le même jour le tailleur m’avait apporté un habit de taffetas, dont la bordure en dentelle d’argent était de l’invention de ma belle. Je n’ai pas cru de devoir sacrifier ce rendez-vous à une prudente précaution, et à la tendresse de mon bienfaiteur. Je n’étais cependant pas méchant, ni ingrat, mais étourdi, et sensible au plaisir, que je me figurais d’avance toujours plus grand : un engagement pareil à cet âge-là est quelque chose de très important : amare et sapere vix Deo conceditur [aimer et demeurer sage, à peine est-ce donné à un Dieu]17 est une sentence dont je n’ai reconnu la vérité que dernièrement18 à Vienne. Lorsque j’ai pris congé de M. de Br…. il me dit en riant que nous ne nous reverrions peut-être plus : ces paroles m’étonnèrent : mais ce fut lui-même qui craignant de m’avoir trop dit me fit sortir de mon étonnement en me disant en vrai stoïcien comme il était : va-t’en, va-t’en, mon fils, sequere Deum, fata viam inveniunt [suis le Dieu, les destins trouvent leur voie]19. Le fait est que ce fut la dernière fois que je l’ai vu quoiqu’il ait survécu dix ans à ma fuite. J’ai embrassé mes deux autres amis qui étaient là comme extupéfaits ; et obligé à me lever le lendemain de bonne heure, je suis rentré chez moi à une heure de nuit, et je me suis d’abord couché.
À la pointe du jour 26 Juillet 1755 Messer grande20 entra dans ma chambre. Me réveiller, le voir, et entendre son interrogation fut l’affaire d’un moment. Il prononça mon nom en me demandant s’il se trompait ; car c’était la première fois qu’il me voyait : je lui ai répondu qu’il ne se trompait pas. Donnez-moi, dit-il, tout ce que vous avez d’écrit soit de vous, soit d’autres ; habillez-vous d’abord, et venez avec moi. Je lui ai demandé de qui il tenait cette commission, et il me répondit qu’il obéissait aux ordres du tribunal. J’ai laissé alors qu’il prenne tous mes papiers qu’il fit mettre dans un sac par deux de ses gens, et sans plus ouvrir la bouche je me suis habillé. Ce qui est rare est que je me suis rasé, fait peigner, mis une chemise à dentelle, et mon galant habit, non pas comme un homme qui sait d’aller en prison, mais comme on va aux noces, ou au bal : j’ai fait tout cela machinalement ; car le lendemain en y pensant je ne me suis pas trouvé en état de rendre compte à moi-même comment cela était arrivé. Messer grande sans jamais me perdre de vue me laissa faire toute ma toilette : quand il me vit prêt, il me dit que je devais avoir des manuscrits reliés en livres, et que je devais les lui consigner. Ce fut pour lors que j’ai cru de pouvoir pénétrer quelque chose. Je lui ai indiqué un tas de livres tous imprimés, au-dessus desquels il y en avait quatre des manuscrits : il les prit, et avec eux tous les imprimés qu’il a vuse sur ma table de nuit : c’était l’Arioste, Pétrarque, Horace, un tome des opuscules de Plutarque, et quelques brochures françaises. Les manuscrits contenaient des impostures de Magie, Clavicule de Salomon, Talismans, Cabale, Zecor-ben, Picatrix, parfums, et conjurations pour avoir des colloques avec les démons de toutes les classes21 : la curiosité m’avait fait devenir possesseur de toutes ces drogues-là, dont je ne faisais aucun cas ; mais ceux qui savaient que je les avais ne croyaient pas cela, et je les laissais croire tout ce qu’ils voulaient, n’étant pas même fâché qu’on me crût un peu sorcier.
Deux mois avant ce fait un Vénitien22, dont l’ancien métier avait été de metteur en œuvre, fit connaissance avec moi en me proposant l’achat d’une jolie bague de brillants à bon marché, et étant venu chez moi il vit mes livres de Magie. Deux ou trois semaines après, il vient me dire que quelqu’un, qui ne voulait pas être nommé, m’en donnerait mille ducats si je voulais les vendre, mais qu’on voulait auparavant les voir. Cette proposition m’a plu, et je lui ai répondu que je n’aurais pas de difficulté à les lui confier pour vingt-quatre heures. Quinze jours après il me demanda les livres, qu’il me rendit le lendemain en me disant que la personne ne les trouvait pas légitimes. Huit jours après cela je fus arrêté, et ces mêmes livres m’ayant été demandés par Messer grande j’ai fait là-dessus des conjectures sans cependant rien décider. Ce que j’ai su après fut, que ce Vénitien était espion du tribunal.
En sortant de ma chambre je fus surpris de voir trente à quarante archers : on m’a fait l’honneur de les croire nécessaires pour s’assurer de ma personne, tandis que deux auraient été assez selon l’axiome ne Hercules quidem contra duos [même Hercule, contre deux, n’est pas de force]23. Il est singulier qu’à Londres où tout le monde est brave on n’emploie qu’un seul homme pour en arrêter un autre, et qu’à Venise ma patrie, où généralement on est poltron, on en emploie trente : je crois que cela vient de ce que le poltron obligé à assaillir a toujours plus de peur que l’assailli, et l’assailli peut par la même raison devenir brave : et effectivement l’on voit souvent à Venise de gens arrêtés qui se sont défendus, et qui enfin ne se rendirent qu’accablés par le nombre.
Messer grande me fit entrer dans une gondole où il se plaça près de moi n’ayant gardé que quatre hommes, et ayant renvoyé tout le reste. La gondole arriva chez lui : il me fit entrer dans une chambre où il me laissa seul après m’avoir offert du café que j’ai refusé. J’ai passé presque quatre heures toujours opprimé par un sommeil assez tranquille, interrompu à chaque quart d’heure par la nécessité de lâcher de l’eau, phénomène fort extraordinaire ; car la chaleur était excessive ; je n’avais pas soupé, et je n’avais pris dans la journée précédente qu’une glace à l’entrée de la nuit : j’ai néanmoins rempli d’urine deux grands pots de chambre. La surprise causée par l’oppression était pour moi un grand narcotique, et j’en avais fait autrefois l’expérience ; mais je ne l’avais pas crue diurétique : j’abandonne cela aux physiciens. Il y a cependant apparence que dans le même temps que mon esprit effrayé devait donner des marques de défaillance par l’assouvissement de sa faculté pensante, mon corps aussi, comme s’il se fût trouvé dans un pressoir devait exprimer une bonne partie des fluides qui avec une circulation continuelle donnent action à notre faculté de penser : et voilà comment une effrayante surprise peut parvenir à causer une mort subite, car elle peut arracher l’âme au sang.
Au son de la cloche de Terza Messer grande entra, et me dit qu’il avait ordre de me mettre sous les plombs. Je l’ai suivi. Nous entrâmes dans une autre gondole, et après un détour par des petits canaux nous entrâmes dans le grand, et nous descendîmes au quai des prisons. Après avoir monté quelques escaliers nous passâmes un pont éminent, et enfermé qui sert de communication des mêmes prisons avec le palais ducal par-dessus le canal qu’on appelle rio di palazzo. Au-delà de ce pont nous passâmes une galerie, et entrâmes dans une seconde chambre où il me présenta à un homme vêtu en robe de patricien, qui après m’avoir regardé lui dit : é quello : mettetelo in deposito [c’est lui : mettez-le au cachot]. Ce personnage était le secrétaire de messieurs les inquisiteurs il circospetto Domenico Cavalli24, qui apparemment eut honte de parler vénitien à ma présence, car il prononça mon arrêt en bonne langue toscane. Messer Grande alors me consigna au gardien des plombs25, qui suivi de deux hommes me fit monter deux petits escaliers, enfiler une galerie, puis une autre séparée par porte à clef, et puis une autre encore, qui avait au bout une porte après laquelle je me suis vu dans un grand vilain, et sale galetas long six toises, large deux, éclairé par une éminente lucarne : j’ai pris ce galetas pour ma prison ; mais je me suis trompé. Il empoigna une grosse clef, il ouvrit une grosse porte doublée de fer haute trois pieds et demi, qui dans son milieu avait un trou rond de huit pouces de diamètre, et m’ordonna d’entrer. Tandis qu’il ouvrait cette porte je regardais attentivement une machine de fer enclouée dans la forte cloison, qui avait la forme d’un fer à cheval, un pouce d’épaisseur, et un diamètre de cinq d’un à l’autre de ces bouts parallèles. Je pensais à ce que cela pouvait être, lorsque le gardien me dit en souriant : je vois monsieur que vous voudriez deviner à quoi cette machine sert, et je peux vous le dire. Lorsque leurs excellences ordonnent qu’on étrangle quelqu’un, on le fait asseoir sur un tabouret, le dos tourné contre ce collier, et on lui place la tête de façon qu’il embrasse la moitié de son cou, et une masse de soie qui lui environne l’autre moitié, passe avec ses deux bouts par ce trou qui aboutit à un moulinet auquel on les recommande, et un homme le tourne jusqu’à ce que le patient ait rendu l’âme à notre Seigneur, car le confesseur ne le quitte, Dieu soit loué, que lorsqu’il est mort. — C’est fort ingénieux, lui répondis-je, et je pense, monsieur, que c’est vous-même qui avez l’honneur de tourner le moulinet. Il ne me répondit pas. Ayant la taille de cinq pieds, et neuf pouces je me suis bien courbé pour entrer, et il m’enferma. Il me demanda par la grille ce que je voulais manger, et je lui ai répondu je n’y avais pas encore pensé. Il s’en alla en refermant toutes ses portes.
Étonné j’ai appuyé mes coudes sur la hauteur d’appui de la grille : elle avait deux pieds en tous sens, croisée par six barreaux de fer d’un pouce de diamètre, qui formaient seize trous carrés de cinq pouces. Elle aurait rendu le cachot assez clair si une poutre quadrangulaire maîtresse d’œuvres de comble, qui avait un pied et demi de large, et qui entrait dans le mur au-dessous de la lucarne, que j’avais obliquement vis-à-vis, n’eût pas intercepté la lumière qui entrait dans le galetas. J’ai fait le tour de mon affreuse prison qui n’avait que cinq pieds et demi de hauteur en tenant ma tête inclinée : j’ai trouvé quasi à tâtons qu’elle formait les trois quarts d’un carré de deux toises. Le quart contigu à celui qui lui manquait était positivement une alcôve capable de contenir un lit ; mais je n’ai trouvé ni lit, ni siège, ni table, ni meuble d’aucune espèce, excepté un baquet pour les besoins naturels, et un ais assuré au mur, large un pied, et élevéf du plancher quatre. J’ai placé là mon beau manteau de soie, et mon joli habit mal étrenné, avec mon chapeau bordé d’un point d’Espagne, et d’un plumet blanc. La chaleur était extrême. Triste, et rêveur la nature m’a porté au seul lieu, où je pouvais me reposer sur mes coudes : je ne pouvais pas voir la lucarne ; mais je voyais la lumière, qui éclairait le galetas, et des rats gros comme des lapins qui se promenaient. Ces hideux animaux dont j’abhorrais la vue, venaient jusque sous ma grille sans nulle marque de frayeur. J’ai vite enfermé le trou de la porte avec un volet intérieur : leur visite m’aurait glacé le sang. Je suis tombé dans la rêverie la plus profonde, mes bras toujours croisés sur la hauteur d’appui, où j’ai passé huit heures immobile, dans le silence, et sans jamais bouger.
J’ai entendu sonner vingt une heure, et j’ai commencé à m’inquiéter de ce que je ne voyais paraître personne, de ce qu’on ne venait pas voir si je voulais manger, de ce qu’on ne me portait pas un lit, une chaise, et au moins du pain, et de l’eau. Je n’avais pas d’appétit, mais il me semblait qu’on ne devait pas le savoir : jamais de ma vie je n’avais eu la bouche si amère : je me tenais cependant pour sûr que vers la fin du jour quelqu’un paraîtrait : mais lorsque j’ai entendu sonner le vingt-quatre heures je suis devenu comme un forcené hurlant, frappant des pieds, pestant, et accompagnant de hauts cris tout le vain tapage que mon étrange situation m’excitait à faire. Après plus d’une heure de ce furieux exercice ne voyant personne, n’entendant pas moi-même le moindre indice, qui m’aurait fait imaginer que quelqu’un pût avoir entendu mes fureurs, enveloppé de ténèbres j’ai fermé la grille, craignant que les rats ne sautassent dans le cachot : je me suis jeté étendu sur le plancher avec mes cheveux enveloppés dans un mouchoir. Un pareil impitoyable abandon ne me paraissait pas vraisemblable quand même on eût décidé de me faire mourir. L’examen de ce que je pouvais avoir fait pour mériter un traitement si cruel ne pouvait durer qu’un moment, car je ne trouvais pas matière pour m’arrêter. En qualité de grand libertin, de hardi parleur, et d’homme qui ne pensait qu’à jouir de la vie je ne pouvais pas me trouver coupable ; mais en me voyant malgré cela traité comme tel j’épargne au lecteur tout le détail de ce que la rage, la fureur, le désespoir m’a fait dire, et penser contre le despotisme qui m’opprimait. La noire colère cependant, et le chagrin qui me dévorait, et le dur plancher sur lequel j’étais ne m’empêchèrent pas de m’endormir : ma nature avait besoin du sommeil, et lorsque l’individu qu’elle anime est jeune, et sain elle sait se procurer ce qu’il lui faut sans avoir besoin de son consentement.
La cloche de minuit m’a éveillé. Affreux réveil lorsqu’il fait regretter le rien, ou les illusions du sommeil. Je ne pouvais pas croire d’avoir passé trois heures sans avoir senti aucun mal. Sans bouger, couché comme j’étais sur mon côté gauche j’ai allongé le bras droit pour prendre mon mouchoir que la réminiscence me rendait sûr d’avoir placé là. En allant à tâtons avec ma main, Dieu ! quelle surprise lorsque j’en trouve une autre froide comme glace. L’effroi m’a électrisé depuis la tête jusqu’aux pieds, et mes cheveux se hérissèrent : jamais je n’ai eu dans toute ma vie l’âme saisie d’une telle frayeur, et je ne m’en suis jamais cru susceptible : j’ai passé certainement trois ou quatre minutes non seulement immobile, mais incapable de penser : rendu à moi-même je me suis fait la grâce de croire que la main que j’avais touchéeg n’était qu’un objet de l’imagination : dans cette ferme supposition, j’allonge de nouveau le bras au même endroit, et je trouve la même main, que jetant un cri perçant, et transi d’horreur je serre, et je relâche en retirant mon bras. Je frémis ; mais devenu maître de mon raisonnement je décide que pendant que je dormais on avait mis près de moi un cadavre ; car j’étais sûr que lorsque je me suis couché sur le plancher il n’y avait rien. J’imagine d’abord le corps de quelqu’innocent malheureux, et peut-être mon ami qu’on avait étranglé, et qu’on avait ainsi placé près de moi pour que je trouvasse à mon réveil devant mes yeux l’exemple du sort qu’on m’avait destiné. Cette pensée me rend féroce : je porte pour la troisième fois mon bras à la main, je la saisis, je la serre, et je veux dans le même instant me lever pour tirer à moi ce cadavre, et me rendre certain de toute l’atrocité de ce fait : mais voulant m’appuyer sur mon coude gauche la même main froide que je tenais serrée devient vive, se retire, et je me sens dans l’instant avec ma grande surprise convaincu que je ne tenais dans ma main droite autre main que ma même main gauche, qui percluse, et engourdie avait perdu mouvement, sentiment, et chaleur, effet du lit tendre, flexible, et douillet sur lequel mon pauvre individu reposait.
Cette aventure quoique comique ne m’a pas égayé. Elle m’a donné matière aux réflexions les plus noires. Je me suis aperçu que j’étais dans un endroit où si le faux paraissait vrai, les réalités devaient paraître des songes, où l’entendement devait perdre la moitié de ses privilèges, où la fantaisie échauffée devait rendre la raison victime ou de l’espérance chimérique, ou de l’affreux désespoir. Je me suis d’abord mis sur mes gardes pour tout ce qui concernait cet article, et j’ai pour la première fois de ma vie à l’âge de trente ans appelé à mon secours la philosophie, dont j’avais tous les germes dans l’âme, et dont il ne m’était pas encore arrivé l’occasion d’en faire cas, ni usage. Je crois que la plus grande partie des hommes meurent sans avoir jamais pensé. Je me suis tenu sur mon séant jusqu’au frapper de huit heures : les crépuscules du nouveau jour paraissaient ; le Soleil devait se lever à neuf heures et un quart ; il me tardait de voir ce jour : un pressentiment intérieur que je tenais pour infaillible m’assurait qu’on me renverrait chez moi d’abord, et je brûlais des désirs de vengeance, que je ne me dissimulais pas. Je me voyais à la tête du peuple pour pulvériser le gouvernement, et je ne pouvais pas me contenter d’ordonner à des bourreaux le carnage de mes oppresseurs ; mais c’était moi-même qui devais en faire le massacre. Tel est l’homme : et il ne se doute pas que ce qui tient ce langage dans lui n’est pas la raison, mais sa plus grande ennemie, la colère.
J’ai attendu moins de ce que je me sentais disposé à attendre ; et voilà un premier motif de calme des fureurs. À huit heures et demie le profond silence de ces lieux, enfer de l’humanité vivante, fut rompu par le glapissement des verrous aux vestibules des corridors qu’il fallait passer pour arriver à mon cachot. J’ai vu le gardien devant ma grille, qui me demanda si j’avais eu le temps de penser à ce que je voulais manger. Je lui ai répondu, sans relever sa raillerie, que je voulais une soupe au ris, du bouilli, du rôti, des fruits, du pain, du vin, et de l’eau : j’ai vu ce butor étonné de ne pas entendre les plaintes auxquelles il s’attendait. Après s’être arrêté une minute, voyant que je ne lui disais rien, et sa dignité ne lui permettant pas de me demander si je voulais autre chose, il s’en alla ; mais un quart d’heure après il reparut, et me dit qu’il s’étonnait que je ne voulusse pas avoir un lit, et ce qu’il me fallait, puisque si je me flattais de n’avoir été mis là que pour une nuit je me trompais. Je lui ai répondu qu’il me ferait plaisir en me portant ce qu’il me croyait nécessaire. Où faut-il, me dit-il, que j’aille le chercher ? Je lui ai dit d’aller chez moi, et de me porter tout. Il me donna pour lors un morceau de papier, et un crayon. J’ai demandé par écrit lit, chemises, bas, robe de chambre, bonnets, peignes, pantoufles, fauteuil, table, miroir, rasoirs et nommément les livres que Messer Grande avait trouvésh sur la tablette près de mon lit ; outre cela papier, plumes, et encre. À la lecture que je lui ai faitei de ces articles (car il ne savait pas lire), il me dit de rayer papier, écritoire, miroir, et rasoirs ; car tout cela était défendu par institution, et il me demanda de l’argent pour acheter le dîner que je lui avais ordonné. Je lui ai donné un sequin de trois dont j’étais possesseur. Je l’ai entendu partir une demi-heure après. Dans cette demi-heure, comme j’ai su dans la suite, il avait servi sept autres prisonniers qui étaient détenus là-haut, chacun séparé, et dans l’impossibilité de tout commerce réciproque, et d’avoir connaissance ni du nom, ni de la qualité de ceux que le même malheur accablait.
Vers midi cet homme parut dans le galetas suivi de cinq archers destinés au service des prisonniers d’état (c’est le titre dont on nous honorait). Il ouvrit mon cachot pour introduire les meubles que j’avais ordonnésj, et mon dîner. On fit le lit dans l’alcôve, et on mit mon dîner sur la petite table ; il me donna une cuillère d’ivoire qu’il avait achetéek de mon argent, en me disant que couteau, et fourchette étaient défendus, comme tout outil de métal, et qu’il ne me laissait mes boucles que parce qu’il voyait qu’elles étaient de pierres. Il me dit de lui ordonner ce que je voulais manger dans le jour suivant, parce que la seule heure à laquelle il pouvait monter là-haut était à la pointe du jour : il finit par me dire que l’illustrissimo signor secretario avait effacé de ma note tous les livres que j’avais ordonnésl en lui disant qu’il m’en enverra des convenables à mon état actuel. Je lui ai ordonné de le remercier de ma part de ce qu’il ne m’avait fait mettre en compagnie de personne. Il me répondit qu’il fera ma commission, mais que j’avais tort de me moquer, puisque je devais sentir qu’on ne m’avait mis tout seul que pour me rendre la prison plus pénible. Il avait raison, et je m’en suis bien aperçu quelques jours après. J’ai reconnu qu’un homme mis dans l’impossibilité de s’occuper, et enfermé tout seul dans un endroit quasi obscur, où il ne peut appeler personne, et où il ne voit qu’une fois en vingt-quatre heures, celui qui lui porte sa nourriture doit se trouver dans un vrai enfer. La compagnie d’un assassin, d’un fou, d’un malade puant, d’un ours, d’un tigre est préférable à une solitude de cette espèce : elle désespère : mais on ne peut le savoir qu’en ayant fait l’expérience.
Après le départ du gardien, pour voir un peu de jour, et pour ne pas manger à l’obscur, car toute espèce de lumière artificielle était défendue, j’ai placé ma table près du trou par où entrait la petite lueur qui venait de la lucarne. J’étais à jeun précisément depuis quarante-cinq heures, mais je n’ai pu avaler que du riz. J’ai passé la journée sans fureur sur mon fauteuil ne souffrant que l’ennui, désirant le lendemain, et m’accommodant déjà l’esprit à la lecture prétendue convenable qu’on m’avait annoncée. J’ai passé la nuit sans dormir au bruit que les rats bondissants faisaient dans le galetas, et en compagnie de l’horloge de S. Marc qui me paraissait frapper dans mon cachot. Une espèce de tourment, dont je trouverai dans mes lecteurs peu de juges me faisait une peine insoutenable : c’était un million de puces qui s’en donnaient à cœur joie sur tout mon corps, avides de mon sang, et de ma peau qu’ellesm perçaient avec un acharnement dont je n’avais point d’idée : ces insectes me donnaient des convulsions, me causaient des contractions spasmodiques dans les nerfs ; ils m’empoisonnaient le sang.
Le lendemain à la pointe du jour le gardien parut, fit faire mon lit, balayer, et nettoyer : lorsqu’un de ses archers me présenta de l’eau pour me laver les mains, le gardien qui vit que je voulais sortir, m’avertit que cela ne m’était pas permis. J’ai vu deux livres, et je me suis abstenu de les ouvrir pour me garantir d’un premier mouvement peut-être de dédain, qu’il n’aurait pas manqué de référer. Après m’avoir laissé ma mangeaille, et m’avoir coupé deux citrons il partit.
Ayant à peine mangé ma soupe chaude je mis mes livres contre la lumière du trou, et j’ai vu qu’il ne me serait pas difficile de lire. Un de ces livres avait pour titre La cité mystique de Sœur Marie de Jésus appelée d’Agreda26 : je n’en avais nulle idée. Le second était d’un jésuite dont j’ai oublié le nom : il établissait une nouvelle adoration particulière directe au cœur de notre seigneur J.-C. De toutes les parties humaines de notre divin médiateur c’était celle-là que selon cet auteur on devait particulièrement adorer : idée singulière d’un fou ignorant, dont je n’ai pas pu souffrir la lecture, car le cœur ne me paraissait pas un viscère plus respectable du poumon. La cité mystique m’intéressa un peu. J’ai lu tout ce que l’extravagance d’une imagination échauffée d’une vierge extrêmement dévote, espagnole, mélancolique, enfermée dans un couvent, ayant des directeurs de conscience ignorants et flatteurs, pouvait enfanter. Toutes ses visions chimériques, et monstrueuses étaient décorées du nom de révélations : amoureuse, et amie très intime de la sainte vierge, elle avait reçu ordre de Dieu même d’écrire la vie de sa divine mère : le saint esprit lui avait fourni les instructions qui lui étaient nécessaires, et que personne ne pouvait avoir lues nulle part. Elle commençait l’histoire non pas du moment de sa naissance, mais de celui de sa très immaculée conception dans le ventre de sainte Anne. Cette sœur Marie d’Agreda était supérieure d’un couvent de cordelières fondé par elle-même chez elle. Après avoir narré en détail tout ce que la mère de Dieu fit dans les neuf mois avant sa naissance, elle dit qu’à l’âge de trois ans elle balayait sa maison aidée par neuf cents domestiques, tous anges que Dieu lui avait destinés, commandés en personne par leur prince archange Michel qui allait, et venait d’elle à Dieu, et de Dieu à elle pour leurs réciproques ambassades. Ce qui frappe dans ce livre est l’assurance où le lecteur judicieux doit se trouver qu’il n’y a rien dans tout l’ouvrage que l’auteur plus que fanatique puisse avoir cru d’avoir inventé : l’invention ne peut pas aller jusque-là : tout est dit de bonne foi : ce sont des visions d’une cervelle sublimée, qui sans aucune ombre d’orgueil, ivre de Dieu croit de ne révéler autre chose que ce que le saint esprit lui dicte : ce livre était imprimé avec la permission de l’inquisition : je ne pouvais revenir de mon étonnement : bien loin d’augmenter, ou d’exciter dans mon esprit une ferveur, un zèle de religion, il me tenta de traiter de fabuleux tout ce que nous avons de mystique, et de dogmatique aussi.
Le caractère de ce livre porte des conséquences : un lecteur d’un esprit plus susceptible que le mien, et plus attaché au merveilleux risque en le lisant de devenir visionnaire, et graphomane comme cette vierge. La nécessité de m’occuper à quelque chose m’a fait passer une semaine sur ce chef-d’œuvre d’un esprit exalté qui forge : je n’en ai jamais rien dit au sot gardien ; mais je n’en pouvais plus. D’abord que je m’endormais je m’apercevais de la peste que ce livre avait communiquée à mon esprit affaibli par la mélancolie, et par la mauvaise nourriture. Mes rêves extravagants me faisaient rire lorsqu’éveillé je les récapitulais, puisqu’il me prenait envie de les écrire, et si j’eusse eu le nécessaire j’aurais peut-être produit là-haut un ouvrage encore plus fou que celui que M. de Cavalli m’avait envoyé. Depuis ce temps-là j’ai vu combien se trompent ceux qui attribuent à l’esprit de l’homme une certaine force : elle n’est que relative, et l’homme qui s’étudierait bien ne trouverait en lui-même que faiblesse. J’ai vu que quoiqu’il arrive rarement que l’homme devienne fou il est pourtant vrai que la chose était facile. Notre jugement est comme la poudre à canon, qui quoiqu’il soit très facile de l’enflammer elle ne s’enflamme cependant jamais à moins qu’on ne lui mette le feu ; ou comme un verre à boire qui ne se cassera jamais à moins qu’on ne le casse. Le livre de cette Espagnole est ce qu’il faut pour faire devenir fou un homme ; mais il faut lui donner ce poison lorsqu’il est en prison seul, et sans nul moyen de s’occuper.
Dans l’année 1767, en allant de Pamplune à Madrid mon voiturier s’arrêta pour dîner dans une ville de la vieille Castille, dont considérant la tristesse, et la laideur il me vint envie de savoir le nom. Oh que j’ai ri quand on m’a dit que c’était Agreda ! C’était là où la tête de cette sainte folle était accouchée du chef-d’œuvre que si je n’eusse jamais eu affaire avec M. de Cavalli je n’aurais jamais lu. Un vieux prêtre me montra le lieu où sœur Marie avait écrit, dont le père, la mère, et la sœur avaient tous été saints : il me dit, et c’était vrai, que l’Espagne sollicitait à Rome sa canonisation avec celle du bienheureux Pallafox. Ce fut peut-être cette cité mystique qui donna le talent au père Malagrida d’écrire la vie de sainte Anne, que le saint esprit lui dicta aussi : mais le pauvre jésuite dut en souffrir le martyre : raison plus forte pour lui procurer la canonisation lorsque la compagnie ressuscitera, et retournera dans son ancienne splendeur.
Au bout de neuf à dix jours, je n’ai eu plus d’argent. Le gardien me demanda où il devait aller en prendre, et je lui ai répondu laconiquement nulle part : ce qui déplaisait à cet homme avare, et bavard était mon silence. Le lendemain, il me dit que le tribunal m’assignait cinquante sous par jour dont il devait être le caissier, et dont il me rendrait compte tous les mois, et ferait l’usage que je lui ordonnerais de mes épargnes. Je lui ai dit de me porter deux fois par semaine la gazette de Leide, et il me répondit que ce n’était pas permis. Ces cinquante sous par jour étaient plus qu’il ne me fallait, puisque je ne pouvais plus manger : l’extrême chaleur, et la diète m’avaient rendu languissant : c’était le temps de la canicule, et la force des rayons du Soleil qui dardaient les plombs me tenaitn comme dans une étuve : la sueur qui sortait de mon corps ruisselait sur le plancher à droite, et à gauche de mon fauteuil, où il me semblait de me soulager en me tenant tout nu.
Au bout de quinze jours que je n’allais à la selle, j’y fus, et j’ai cru de mourir des douleurs, dont je n’avais pas d’idée : ce fut la maladie des hémorroïdes internes qui me prit alors, et dont je ne suis plus guéri : ce souvenir, qui me rappelle de temps en temps la cause, ne vaut rien pour me la faire chérir : si la physique ne nous donne pas ces bons remèdes pour guérir des maux, elle nous fournit du moins des moyens sûrs d’en acquérir. On fait grand cas en Russie de cette maladie-là, jusqu’à faire compliment à ceux qui en sont attaqués. Des violents frissons me firent connaître dans le même jour que j’étais assailli par la fièvre : j’ai gardé le lit, et le lendemain je n’ai rien dit : mais le surlendemain que le gardien trouva pour la seconde fois mon dîner tel qu’il me l’avait porté, me demanda comment je me portais ; et je lui ai répondu que cela allait fort bien : il me parla alors avec emphase des avantages que ses prisonniers avaient lorsqu’ils étaient malades, que le tribunal leur fournissait gratis médecin, médecines, et chirurgien, et que j’avais tort de ne pas lui donner mes ordres, puisqu’il était sûr que j’étais malade. Je ne lui ai rien répondu, mais malgré cela il retourna trois heures après sans aucun de ses satellites, une bougie à la main, suivi d’une figure grave, et imposante, qui me fit d’abord connaître le médecin.
J’étais dans l’ardeur de la fièvre, et c’était le troisième jour qu’elle me brûlait le sang : il me fit des interrogations, et je ne lui ai répondu autre chose, sinon qu’au confesseur, et au médecin je ne parlais que tête à tête : il dit alors au gardien de sortir, et le gardien ne l’ayant pas voulu, il partit avec lui après m’avoir dit que j’étais en danger de mort. Le fait est que j’enrageais, et que je ne me souciais pas de vivre. Je ressentais aussi quelque satisfaction dans une démarche qui pouvait démontrer aux cruels, qui me condamnaient à une prison pareille, leur procédé inhumain.
Quatre heures après j’ai entendu le bruit des verrous, et j’ai vu le même médecin qui tenait la bougie lui-même, et le gardien resté dehors. J’étais dans la plus grande langueur, et je jouissais d’un véritable repos. Un vrai malade est exempt du tourment de l’ennui : j’ai ressenti une vraie satisfaction en voyant le gardien resté dehors. Je ne pouvais souffrir la vue de cet homme depuis l’explication du collier de fer.
Dans un petit quart d’heure j’ai informé le médecin de tout. Il me dit que si je voulais recouvrer ma santé il fallait éloigner de moi la tristesse, et je lui ai répondu qu’il n’avait qu’à écrire la recette pour une pareille opération, et la donner au seul apothicaire qui pouvait exécuter son ordonnance. J’ai exagéré contre le cœur, ou pour mieux dire contre le livre du cœur de Jésus, et contre la cité mystique qui dans l’ardeur de la fièvre me faisait égarer dans ses mêmes délires ; et il me plut, en convenant que ces deux drogues m’avaient donné les hémorroïdes, et la fièvre : il me quitta en m’assurant qu’il ne m’abandonnera pas, après m’avoir fait lui-même une fort longue limonade qu’il mit à côté de moi, dont il me pria de boire souvent. J’ai passé la nuit toujours assoupi, et rêvant des extravagances mystiques.
Le matin deux heures plus tard que d’ordinaire je l’ai vu avec le gardien, et avec un chirurgien qui me saigna d’abord du bras : il me laissa une médecine qu’il me dit de prendre le soir, et une bouteille de bouillon fort léger : il me dit qu’il avait obtenu la permission de faire transporter mon lit dans le galetas, où la chaleur était moindre, grâce qui positivement m’épouvanta à cause des rats que j’abhorrais plus que la mort : il ne trouva pas à redire à la raison de mon refus ; mais ce qui me consola, et qui vraiment mit ce médecin dans toutes mes bonnes grâces fut qu’il jeta hors du cachot les deux mauvais livres, et me donna à leur place Boèce. Sans connaître cet auteur j’en avais la plus grande idée ; mais n’ai pu commencer à le lire que deux semaines après. Pour savoir ce qu’il vaut il faut le lire dans la situation où j’étais. Personne ni avant ni après lui est parvenu à fournir un baume pareil aux esprits affligés. Sénèque à côté de lui devient petit.
Plusieurs clystères d’eau d’orge me guérirent en huit jours de la fièvre, et calmèrent l’autre cruelle incommodité, et huit jours après l’appétit vint. Au commencement de Septembre je me portais bien : je n’endurais autre mal réel qu’une extrême chaleur, les puces, et l’ennui, car je ne pouvais pas lire Boèce toute la journée. Le gardien me dit que je pouvais sortir du cachot pour me laver, et marcher tandis que ses gens faisaient mon lit, et balayaient à force, seul moyen de diminuer cette maudite vermine qui se nourrissait de mon sang. Cette promenade de cinq minutes que je faisais tous les matins dans le galetas, et avec violence me paraissait une grâce essentielle. C’était peut-être un ordre que le secrétaire avait donné, ou c’était un arbitre du gardien, s’il était vrai que ce ne fût pas permis. Le fait est qu’il ne me donna cette permission que le premier de Septembre, lorsque m’ayant rendu compte de l’argent qui lui était resté de la dépense du mois d’Août, il se trouva mon débiteur de vingt-cinq à trente livres : je lui ai dit qu’il n’avait qu’à employer cet argent à faire célébrer des messes selon mon intention. Il me remercia d’un style comme si c’eût été lui-même le prêtre qui devait les dire. En me voyant par cet acte de dévotion gratifié de la permission de cette courte promenade où je me voyais debout, j’ai suivi à faire la même chose tous les mois ; mais je n’ai jamais vu la moindre quittance de prêtre qui aurait pu avoir reçu mes aumônes. Tout ce que mon gardien a pu faire de moins injuste fut de s’approprier mon argent, et de prier Dieu pour moi lui-même.
J’ai poursuivi dans cet état à me flatter tous les jours d’être renvoyé chez moi : je ne me couchais jamais sans une espèce de certitude qu’on viendrait le lendemain me dire que j’étais libre : mais lorsque toujours frustré dans mon espoir, je réfléchissais qu’on aurait pu m’avoir fixé un terme, je décidais que ce ne pouvait pas être au-delà du dernier jour de Septembre, puisque dans ce jour-là les inquisiteurs régnants finissaient leur année : ce qui me faisait croire que la chose serait ainsi était que je n’avais jamais vu personne ni juge, ni secrétaire qui fût venu pour m’examiner, pour me convaincre que j’avais mérité cette punition. Il me paraissait que cela fût indispensable, et qu’on n’avait pu négliger ce devoir que parce que mes juges qui devaient savoir que je n’avais manqué en rien, n’avaient par conséquent rien à me dire ; et qu’ainsi ne me tenant là que pour la forme, et en grâce de leur réputation ils auraient ordonné ma délivrance à la fin de leur cours. Je me sentais même en état de leur pardonner l’injure qu’ils m’avaient faiteo ; car une fois qu’ils avaient commis la faute de me faire enfermer ils ne me devaient pas tenir moins de neuf à dix semaines ; car autrement ils auraient donné motif au monde de juger qu’ils s’étaient trompés, ou qu’ils ne m’avaient mis là qu’à cause de quelques fredaines incompétentes27. J’étais donc sûr de sortir de là tout au plus tard le premier d’Octobre, à moins qu’ils ne m’oubliassent, ce que je ne pouvais pas mettre en ligne de compte ; ou qu’ils ne me laissassent à l’arbitre de leurs successeurs, qui n’auraient su que faire de moi ; car ils n’auraient pu leur communiquer le moindre crime de ma part. Je trouvais impossible qu’ils m’eussent condamné, et écrit ma sentence ; car selon mon système cela ne pouvait pas se faire sans me parler, sans me la communiquer : celui de la savoir en même temps que son crime est le droit incontestable de tout criminel, auquel notre religion nous dit que Dieu même devenu notre juge se soumettra dans le jour novissime [dernier]28. Tels étaient mes raisonnements, et tels sont ceux de tous les prisonniers qui ne se sentent pas criminels : on se figure immanquable ce qu’on désire, Arioste dit : il miser suole dar facile credenza a quel che vuole [l’infortuné souvent a coutume de croire aisément ce qu’il veut]29 ; et Sénèque dans une de ses tragédies, l’a dit encore plus élégamment : Quod nimis miseri volunt, hoc facile credunt [quand dans le malheur, on veut trop quelque chose, on y croit facilement]30.
Mon raisonnement n’avait pas lieu vis-à-vis des règles du tribunal qui se distingue de tous les tribunaux de la terre, et qui ne fait pas profession d’une certaine politesse. Quand il procède contre un délinquant il est déjà sûr qu’il l’est : quel besoin a-t-il donc de lui parler ? Et quand il l’a condamné quelle nécessité y a-t-il de lui donner la mauvaise nouvelle de la sentence ? Son consentement n’est pas nécessaire : il vaut mieux, dit-on, de le laisser espérer : si l’on lui en rendît compte, il ne resterait pas pour cela en prison une seule heure de moins : celui qui est sage ne rend compte à personne de ses affaires : et juger, et condamner sont les affaires du tribunal, dont le coupable ne doit pas se mêler. Je savais en partie ses usages ; mais il y a sur la terre des choses qu’on ne peut dire de bien savoir que lorsqu’on les sait par expérience. Si entre mes lecteurs il s’en trouve quelqu’un auquel ces règles paraissent injustes, je lui pardonne parce que vraiment elles n’en ont pas mal l’apparence ; mais il faut qu’il sache qu’étant d’institution elles deviennent justes ou du moins nécessaires, parce qu’un tribunal pareil ne saurait subsister que par elles. Ceux qui les tiennent en vigueur sont des sénateurs choisis entre les plus qualifiés, et reconnus pour les plus vertueux. Élus à couvrir ce poste éminent ils doivent jurer de faire ce que les premiers instituteurs ont prescrit à ceux qui y président ; et ils n’y manquent pas, quoique quelquefois en soupirant. Il n’y a que sept à huit ans que je fus témoin des soupirs d’un d’eux, très honnête homme31, dans le cas qu’il dut faire étrangler sommairement un chef boute-feu qui mettait en alarme toute la ville de Muran : ce sénateur avec un cœur bon, et un esprit juste ne se croyait maître de rien ; il n’osait pas croire d’être inquisiteur d’état ; il disait : je sers le tribunal ; je crois qu’il devait avoir une espèce de sentiment de vénération pour la table, et pour les trois fauteuils qui le forment. Un fort désagrément que j’ai eu dans l’année 1782 m’a excité à une vengeance32 : je me suis satisfait sans blesser les lois ; mais je me suis rendu ennemie toute la noblesse, qui a fait cause commune : je lui ai donné volontairement un éternel adieu : sans ce puissant motif je n’aurais jamais eu la force de m’éloigner de ma patrie ; car j’étais tant acoquiné, comme dit Montagne33, à tous les gros plaisirs que l’homme peut s’y procurer que peu différent d’un cochon je croupissais délicieusement : et voilà comment les hommes font souvent du bien à quelqu’un sans l’intention de lui en faire.
Le dernier de Septembre j’ai passé la nuit sans pouvoir fermer les yeux ; impatient de voir paraître le jour dans lequel je me sentais sûr de retourner chez moi. Mais le jour parut, Laurent vint, et ne me dit rien de nouveau. J’ai passé cinq ou six jours dans la rage, dans le désespoir. J’ai cru qu’il se pouvait que par des raisons que j’ignorais on eût décidé de me tenir là pour tout le reste de mes jours. Cette idée affreuse me fit rire ; car je savais d’être le maître de n’y rester que très peu de temps, une fois que j’eusse pu me résoudre à me procurer la liberté au risque de ma vie.
Deliberata morte ferocior [Devenu plus féroce par la résolution de mourir]34, ce fut au commencement de Novembre que j’ai formé le projet de sortir par force d’un lieu où on me tenait par force : cette pensée devint mon unique : j’ai commencé à chercher, à inventer, à examiner cent moyens de venir à bout d’une entreprise qu’avant moi plusieurs peuvent avoir tentée ; mais que personne ne put conduire à son terme.
Dans ce même temps il m’arriva un matin un accident qui me fit connaître la misérable situation de mon âme. J’étais debout dans le galetas regardant en haut vers la lucarne : je voyais également la grosse poutre. Laurent mon gardien, sortait de mon cachot avec deux de ses gens, lorsque j’ai vu l’énorme poutre non pas branler, mais se tourner vers son côté droit, et se retourner d’abord comme elle était par un mouvement contraire lent, et interrompu : en même temps ayant senti que j’avais perdu mon aplomb je fus convaincu que c’était une secousse de tremblement de terre, et mes gens s’en aperçurent : je n’ai rien dit, et je me suis senti réjoui de ce phénomène. Quelques secondes après, ce même mouvement reparut ; et je n’ai pu empêcher qu’il ne m’échappât de la bouche ces mots : un’ altra, un’ altra, gran Dio, ma più forte [une autre, une autre grand Dieu, mais plus forte]. Les archers effrayés de ce qui leur sembla impiété d’un désespéré fou, et blasphémateur s’enfuirent saisis d’horreur. En m’examinant après, j’ai trouvé que je calculais entre les événements possibles l’écroulement du palais ducal compatible avec le recouvrement de ma liberté : le palais précipité devait me jeter sans le moindre détriment sain, sauf, et libre sur le beau pavé de la place de S. Marc. C’est ainsi que je commençais à devenir fou. Cette secousse vint du même tremblement de terre qui écrasa dans ces mêmes jours Lisbonne.
Pour préparer mon lecteur à bien comprendre ma fuite d’un endroit pareil il faut que je lui désigne le local. Ces prisons sont positivement dans ce qu’on appelle le grenier du grand palais : son toit n’étant couvert ni d’ardoises, ni de briques, mais de plaques de plomb de trois pieds carrés, et épaisses d’une ligne donne le nom des plombs aux mêmes prisons. On ne peut y entrer que par les portes du palais, ou par le beau bâtiment des prisons, par où on m’a fait entrer en passant le pont qu’on nomme des soupirs, dont j’ai déjà parlé. On ne peut monter à ces prisons qu’en passant par la salle où les inquisiteurs d’état s’assemblent : leur secrétaire en a seul la clef, que le gardien des plombs doit lui remettre d’abord que dep grand matin il a fait son service aux prisonniers. On le fait à la pointe du jour parce que plus tard les archers allant, et venant seraient trop vus dans un endroit qui est rempli de tous ceux qui ont affaire aux chefs du conseil de dix qui siègent tous les matins dans la salle contiguë appelée la bussola [la salle du Tambour], par où les archers doivent passer.
Ces prisons se trouvent divisées sous l’éminence des deux faces opposées du palais : trois sont au couchant, dont la mienne était une, et quatre au levant. La gouttière au bord du toit de celles qui sont au couchant donne dans la cour du palais : celle au levant est perpendiculairement sur le canal di Palazzo. De ce côté les cachots sont très clairs, et on peut y être debout, qualités qui manquaient à la prison où j’étais, et dont le nom était il trave la poutre. Le plancher de mon cachot était positivement au-dessus du plafond de la salle des inquisiteurs d’état, où ils vont presque toujours dans la nuit après la séance journalière du conseil de dix, dont tous les trois sont membres.
Informé comme j’étais de tout cela avec la parfaite idée topographique du local, la seule voie susceptible de réussite qui se présenta à mon jugement fut celle de percer le plancher ; mais il fallait avoir des instruments, chose très difficile dans un lieu où toute correspondance au-dehors est défendue, où on ne permet ni visites, ni commerce épistolaire avec personne. Je ne pouvais pas penser à confier à quelqu’un35 de ces archers d’autant plus que je n’avais pas d’argent pour le séduire. Dans certaines heures de fureur je roulais dans ma tête le moyen de me rendre la sortie libre en tuant le gardien, et les deux satellites qui venaient faire mon lit ; mais, n’ayant pas des armes je ne voyais autre moyen que celui de les étrangler à belles mains en leur supposant toute la complaisance nécessaire à l’exécution. Un archer était toujours dehors à la première porte, qu’il n’ouvrait que lorsque ceux qui voulaient sortir lui donnaient le mot de passe : outre cela il était prêt à accourir au moindre bruit. Mon seul plaisir était celui de me repaître de projets chimériques tous tendantq au recouvrement de ma liberté sans laquelle je ne voulais pas de la vie. Je lisais toujours Boèce ; mais j’avais besoin de sortir de là, et dans Boèce je ne trouvais pas le moyen : j’y pensais toujours parce que j’étais persuadé de ne pouvoir le trouver qu’à force d’y penser. Je crois encore aujourd’hui que lorsque l’homme se met dans la tête de venir à bout d’un projet quelconque, et qu’il ne s’occupe que de cela il doit y parvenir malgré toutes les difficultés : cet homme deviendra grand Vizir, il deviendra Pape, il culbutera une monarchie, pourvu qu’il s’y prenne de bonne heure ; car l’homme arrivé à l’âge méprisé par la fortune ne parvient à rien, et sans son secours on ne peut pas espérer de réussite. Il s’agit de compter sur elle, et en même temps de défier ses revers ; mais c’est un calcul politique des plus difficiles.
À la moitié de Novembre, le gardien me dit que Messer grande avait entre ses mains un détenu, et que le secrétaire nouveau circospetto Pierre Businello36 lui avait ordonné de le mettre dans le plus mauvais de tous les cachots, et que par conséquent c’était avec moi qu’il allait le mettre : il m’assura qu’il lui avait représenté que j’avais regardé comme une grâce celle d’avoir été mis tout seul, et qu’il lui avait répondu que je devais être devenu plus sage en quatre mois que j’étais là. Cette nouvelle ne me fit pas de peine, et je n’ai pas trouvé désagréable celle qui m’annonçait le changement du secrétaire. Ce M. de Businello était un brave homme que j’avais connu à Londres Résident de la République ; mais je me suis montré indifférent à l’une aussi bien qu’à l’autre de ces nouveautés.
Une heure après la cloche de Terza j’ai entendu le sifflement des verrous, et j’ai vu Laurent suivi de deux archers qui tenaient avec des menottes un jeune homme37 qui pleurait. On l’enferma chez moi, et on s’en alla sans dire le moindre mot. J’étais sur mon lit dans la petite alcôve, où il ne pouvait pas me voir : sa surprise m’amusa. Ayant le bonheur d’avoir une taille de cinq pieds il se tenait debout en regardant attentif mon fauteuil qu’il croyait préparé pour lui : il vit sur la hauteur d’appui Boèce : il essuya ses pleurs, l’ouvrit, et le rejeta avec dépit, lorsqu’il vit que c’était du latin. Il fit le tour du cachot, et étonné de trouver des hardes, il fut vite à l’alcôve, où une faible lueur lui fit voir un lit : il mit alors la main sur moi qu’il retira en me demandant pardon, lorsqu’il entendit le son de ma voix : je lui ai dit de s’asseoir, et le lecteur peut s’imaginer que notre connaissance fut bientôt faite. Il me dit qu’il était natif de la ville de Vicence, et que son père quoique pauvre cocher, l’avait envoyé à l’école, où ayant appris à écrire il s’était trouvé en état à l’âge de onze ans d’entrer dans la boutique d’un perruquier : en quatre ans il avait appris à peigner perruques, et cheveux assez bien pour aller servir M. le comte… en qualité de valet de chambre. Il me dit en soupirant que deux ans après la fille unique du comte fut retirée du couvent, et qu’en peignant ses beaux cheveux il en était devenu amoureux comme elle de lui ; et que ne pouvant résister ni l’un ni l’autre à la violence de leur ardeur ils s’étaient donné la foi de mariage, et avaient laissé après cela un libre cours à la nature, au moyen de quoi la jeune comtesse qui avait dix-huit ans était devenue grosse. Une vieille servante de la maison fort dévote avait découvert leur intelligence, et l’embonpoint criminel de sa maîtresse, et après avoir su lui faire confesser tout, lui avait dit qu’elle était obligée en conscience de tout découvrir au comte père : la coupable avait assuré la vieille que dans la semaine même elle le lui ferait dire par son confesseur ; et sous cette condition elle lui avait promis silence. Il me dit qu’au lieu de penser à cette vaine démarche ils avaient pris le parti de s’enfuir, et d’aller vivre à Milan sûrs, et contents : la demoiselle sa femme s’était déjà emparée d’une somme d’argent, et de quelques diamants de feu sa mère, et ils devaient partir ensemble au commencement de la nuit lorsque le comte l’appela, lui donna une lettre, et l’envoya à Venise pour la remettre à la personne à laquelle elle était adressée : il me dit que le comte lui avait parlé avec tant de bonté, et si tranquillement qu’il n’eut aucun motif de soupçonner la fraude. Il n’avait eu le temps que d’aller dans sa chambre pour prendre son manteau, et il n’avait dit adieu à sa belle qu’en passant en l’assurant qu’il serait de retour le lendemain, sur quoi elle s’était évanouie. Il était arrivé à Venise en moins de huit heures ; il avait porté la lettre à son adresse ; il avait reçu la réponse, il était allé à l’hôtellerie pour manger, et pour retourner d’abord à Vicence ; mais en sortant du cabaret les archers l’avaient pris, et l’avaient mis dans leur corps de garde, où ils l’avaient tenu jusqu’au moment qu’ils l’avaient conduit là où il se voyait.
C’était un fort joli garçon sincère, honnête, et amoureux à outrance : il ne faisait que réfléchir au sort de la jeune comtesse qu’il plaignait plus qu’il ne se plaignait : il me demanda en pleurant s’il pouvait la regarder comme sa femme, et je l’ai vu désespéré, lorsque je lui ai dit qu’elle ne l’était pas : il défendit sa cause vis-à-vis de moi par des raisons tirées du code de la nature qui lui paraissaient saintes, et tout-puissantes ; et je crois qu’il m’a supposé un peu fou lorsque je lui ai dit que la nature ne pouvait mener l’homme qu’à faire des sottises. Il croyait qu’on retournerait pour lui porter à manger, et un lit, mais je l’ai désabusé, et j’ai deviné.
Je lui ai donné à manger, mais il n’a pu rien avaler : il me parla de sa maîtresse toute la journée toujours pleurant : il me faisait la plus grande pitié ; et cette pauvre fille était déjà vis-à-vis de moi plus que justifiée. Si les inquisiteurs d’état se fussent trouvés invisibles dans mon cachot présents à tout ce que ce pauvre garçon m’a dit, je suis sûr encore aujourd’hui qu’ils l’auraient non seulement renvoyé, mais marié sans faire attention ni aux lois ni aux usages : je lui ai donné ma paillasse ; car je n’ai pas voulu d’un jeune homme amoureux dans mon lit. Il ne connaissait pas la grandeur de sa faute, ni le besoin que le comte avait qu’on lui donnât une punition secrète pour sauver l’honneur de sa famille.
Le lendemain on lui porta une paillasse, et un manger de quinze sous que le tribunal lui passait par charité. J’ai dit au gardien que mon dîner suffisait pour tous les deux, et qu’il pouvait employer ce que le tribunal passait à ce garçon pour lui faire célébrer trois messes par semaine. Il s’en chargea volontiers, fit compliment au garçon de ce qu’il était avec moi, lui ordonna de me respecter, et nous dit que nous pouvions nous promener dans le galetas pour la demi-heure qu’il lui fallait pour faire servir les autres prisonniers. J’ai accepté cette grâce, et j’ai trouvé cette promenade excellente pour ma santé, et essentielle pour mon projet de fuite qui parvint à sa maturité en onze mois. J’ai vu plusieurs vieux meubles jetés sur le plancher à droite, et à gauche de deux caisses, et devant un grand tas de cahiers : j’en ai pris cinq à six pour m’amuser à les lire. C’étaient des procès tous criminels que j’ai trouvésr très amusants ; lecture pour moi d’une nouvelle espèce ; interrogations suggestives, réponses singulières sur des séductions de vierges, des galanteries défendues vis-à-vis des gouverneurs, des confesseurs, des maîtres d’école, et des pupilles : il y en avait de deux ou trois siècles d’ancienneté, dont le style, et les mœurs me firent passer assez agréablement des journées entières. Dans les meubles qui étaient par terre j’ai vu une bassinoire, une chaudière, une pelle à feu, des pincettes, deux vieux chandeliers, des pots de terre, et une seringue d’étain. J’ai jugé que quelqu’illustre prisonnier put avoir mérité être distingué par la permission de faire usage de ces meubles. J’ai vu aussi une espèce de verrou tout droit gros comme mon pouce, et long plus d’un pied, et demi. Je n’ai touché à rien de tout cela : le temps n’était pas encore venu de jeter des dévolus sur quelque chose.
Mon camarade un beau matin vers la fin du mois me fut enlevé. On l’a condamné dans les prisons appelées les quatre. Elles sont dans l’enceinte du bâtiment des prisons, et elles appartiennent aux inquisiteurs d’état. Les prisonniers qui sont là ont l’agrément de pouvoir appeler les gardiens quand ils en ont besoin : elles sont obscures ; mais on leur accorde une lampe : tout est marbre, et on n’y craint pas le feu. J’ai su longtemps après qu’on a tenu là-dedans ce pauvre garçon cinq ans, et qu’on l’a envoyé après à Cerigo, qui est l’ancienne Cythère, île appartenant à la république de Venise, située à la fin de l’Archipel, la plus éloignée de toutes les possessions du grand conseil. On envoie là à terminer leurs jours tous les coupables en fait de galanterie, qui ne sont pas d’un rang qui mérite des égards : cette île est la patrie de Vénus selon la mythologie ; et il est singulier que les Vénitiens l’aient choisie pour la terre d’exil de toute la famille de la déesse, et que ce soit pour la déshonorer, tandis que les anciens ses dévots y allaient pour lui rendre hommage, et pour se livrer à tous les plaisirs. J’ai doublé le cap de cette île l’année 43 allant à Constantinople, et je suis descendu pour y voir la misère qui n’empêche pas cependant que l’air ne soit embaumé par les délicieux parfums des fleurs, et des herbes, que le climat ne soit des plus doux, que le muscat ne soit plus estimé que celui de Chypre, que les femmes ne soient toutes belles, et que tous les habitants n’y brûlent d’amour jusqu’au dernier moment de leur vie. La république y envoie tous les deux ans un noble pour la gouverner avec le titre de provéditeur qui, ayant besoin de se pourvoir lui-même ne manque pas de réaliser son titre38. Je n’ai jamais pu savoir si ce garçon y est mort : il m’a tenu bonne compagnie ; et je m’en suis aperçu lorsque resté seul je suis retombé dans la tristesse.
Le privilège de me promener une demi-heure dans le galetas m’est resté : j’ai examiné tout ce qu’il y avait : un caisson était rempli de beau papier, de cartons, de plumes d’oie non taillées, et de pelotons de ficelle. L’autre était cloué. Un morceau de marbre noir, poli, épais d’un pouce, long six, et large trois intéressa ma vue : je l’ai pris sans aucun dessein, et je l’ai placé sous mes chemises dans le cachot.
Huit jours après le départ de ce garçon, Laurent me dit qu’il y avait apparence que j’aurais un nouveau camarade. Cet homme qui aus fond n’était qu’un bavard, commença à s’impatienter de ce que je ne lui faisais jamais aucune question : son devoir était de ne pas l’être ; et ne pouvant pas faire parade avec moi de sa réserve, car je ne me montrais curieux de rien, il s’imagina que je ne l’interrogeais jamais, parce que je supposais qu’il ne savait rien : son amour-propre se trouva lésé, et pour me faire voir que je me trompais, il commença à jaser non interrogé.
Il me dit qu’il croyait que j’aurais souvent des nouvelles visites, car les autres six cachots contenaient tous deux personnes qui n’étaient pas faites pour être envoyées aux quatre. Après une longue pause voyant que je ne lui demandais pas ce que c’était que cette distinction, il me dit qu’aux quatre il y avait pêle-mêle toute sorte de gens dont la sentence quoique à eux non connue était écrite : il poursuivit à me dire que ceux qui étaient comme moi sous les plombs, confiés à lui, étaient tous des personnes de la plus grande distinction, et criminels de ce qu’il était impossible que les curieux devinassent. Si vous saviez monsieur quels sont les compagnons de votre sort ! Vous vous étonneriez, car il est vrai qu’on dit que vous êtes un homme d’esprit ; mais vous me pardonnerez. Vous savez que ce n’est rien qu’avoir de l’esprit pour être traité ici…. vous m’entendez… cinquante sous par jour c’est quelque chose… on donne trois livres à un patricien, et je dois le savoir je pense, puisque tout passe par mes mains. Ici il me fit son propre éloge tout composé de qualités négatives : il me dit qu’il n’était ni voleur, ni brutal, ni méchant, ni menteur, ni traître, ni ivrogne, ni avare comme tous ses prédécesseurs ; il me dit que si son père l’eût envoyé à l’école, il aurait appris à écrire, et qu’il serait au moins Messer grande, puis S. E. André D….39, qui à son tour était toujours inquisiteur d’état l’estimait beaucoup, et qu’il avait une femme qui n’avait que vingt-quatre ans, et que c’était elle-même qui me faisait à manger. Il me dit que j’aurais le plaisir d’avoir avec moi tous les nouveaux arrivés, mais tous pour peu de jours ; car lorsque le secrétaire avait relevé d’eux ce qu’il avait besoin de savoir de leur propre bouche, il les envoyait à leur destination, ou aux quatre ou dans quelque fort, ou s’ils étaient étrangers il les faisait accompagner où on leur annonçait l’exil. La clémence du tribunal, mon cher monsieur, est sans exemple, et il n’y en a aucun autre au monde qui procure à ses prisonniers plus de douceur, et d’agréments : on trouve cruel qu’il ne permette ni d’écrire ni de recevoir des visites, et c’est une folle idée, car écrire ne sert à rien, et recevoir des visites est une perte de temps : vous me direz que vous n’avez rien à faire ; mais les gardiens ne peuvent pas dire cela.
Voilà à peu près la première harangue dont ce bourreau m’a honoré, et qui au vrai m’amusa : j’ai décidé que j’aurais pu avoir un gardien beaucoup moins bête, et beaucoup plus méchant. J’ai fait plusieurs dispositions pour tirer quelque parti de sa bêtise.
Le lendemain on m’amena le nouveau camarade qu’on traita le premier jour comme on avait traité le jeune valet de chambre : j’ai appris qu’il s’agissait de recevoir un convive inattendu, et qu’il fallait donc avoir toujours préparée une autre cuillère d’ivoire.
Cet homme, auquel je me suis d’abord montré, me fit une profonde révérence : ma barbe en imposait encore plus que ma taille : elle avait déjà quatre pouces de longueur, et je m’y étais accoutumé autant qu’un capucin. Laurent me prêtait souvent des ciseaux pour me faire les ongles des pieds, mais il m’était défendu de couper ma barbe sous de grandes peines ; et je n’avais garde de désobéir.
Mon nouveau venu était un homme de cinquante ans grand comme moi, un peu courbé, maigre, à grande bouche, et longues dents, avec des petits yeux châtains, des longs sourcils rouges, une perruque ronde, et noire, et vêtu de gros drap gris. Malgré qu’il ait accepté mon dîner, il fit le réservé : il ne me dit pas le mot de toute la journée ; et j’en ai agi de même ; mais il changea de système le lendemain. On lui apporta de bonne heure un lit qui lui appartenait, et du linge dans un sac. Mon pauvre premier camarade sans moi n’aurait pas pu changer de chemise. Le gardien dit à cet homme qu’il avait mal fait à ne pas mettre dans sa poche de l’argent, puisque le secrétaire lui avait ordonné de ne lui porter que de l’eau, et du pain de munition qu’on appelle biscotto : mon homme soupira, et ne répondit rien. Lorsque nous fûmes seuls, je lui ai dit qu’il mangerait avec moi, et le vilain avare me baisa la main, et me parla ainsi :
Je m’appelle Sgualdo Nobili40. Je suis fils d’un paysan qui m’envoya à l’école, où j’ai appris à écrire, et qui me laissa à sa mort sa petite maison, et le peu de terrain qui en dépendait. Ma patrie est le Frioul une journée au-delà d’Udine. Un torrent qu’on appelle Corno, et qui souvent endommageait ma petite possession me fit prendre le parti il y a dix ans de vendre mon bien, et de m’établir à Venise. On m’en compta huit mille livres vénitiennes en beaux sequins. J’étais informé que dans la capitale de cette glorieuse république tout le monde jouissait d’une honnête liberté, et qu’un homme industrieux, et qui avait un capital comme le mien, pouvait y vivre fort à son aise sans fatiguer son corps en prêtant sur gages. Sûr de mon économie, de mon jugement, et de mon savoir-vivre, je me suis déterminé à faire ce même métier. J’ai loué une petite maison dans le canal regio ; je l’ai meublée, et en vivant tout seul, et sans besoin de domestique, en me faisant moi-même mon manger, j’ai vécu deux ans avec toute ma tranquillité, devenu plus riche de deux mille livres, puisqu’en voulant bien vivre j’en avais dépensé mille pour mon entretien. J’étais sûr de devenir en peu de temps vingt fois plus riche. Dans ce temps-là un Juif me pria de lui prêter deux sequins sur plusieurs livres latins bien reliés, entre lesquels j’en ai trouvé un italien dont le titre était la Saggezza di Charon. Je n’ai jamais aimé la lecture : je n’ai jamais lu que la doctrine chrétienne, mais je vous avoue que cette Saggezza que j’ai voulu lire, m’a démontré combien l’homme a tort de ne pas se procurer des lumières en lisant. Ce livre, monsieur, que peut-être vous ne connaissez pas, est l’excellent entre tous les livres ; et quand on l’a lu on connaît qu’on n’a pas besoin d’en lire d’autres ; car il contient tout ce qu’il peut importer à l’homme de savoir : il le purge des préjugés contractés dans l’enfance ; il le délivre des craintes d’une vie future ; il lui fait ouvrir les yeux sur tout, et lui fournit à la fin le vrai moyen de devenir heureux, et foncièrement savant. Si vous sortez jamais d’ici procurez-vous cette lecture, et vous aimerez toujours celui qui vous l’a suggérée : si quelqu’un vous dit qu’elle est défendue traitez-le de sot.
À ce discours j’ai entièrement connu quel homme c’était, car je connaissais ce livre, et j’ignorais qu’on l’eût traduit. Mais quels sont les livres auxquels on ne fait pas cet honneur à Venise ? Charon fut ami, et admirateur de Montagne, et crut d’aller au-delà de son modèle : il n’a jamais eu la moindre approbation des gens de lettres ; car mauvais physicien il raisonne mal. Il a donné une forme méthodique à plusieurs choses que Montagne couche sans ordre, et qui jetées là par le grand homme ne parurent pas sujettes à censure ; mais Charon prêtre, et théologien fut justement improuvé41 : on ne l’a pas lu, et on l’a laissé dans la fange. Le traducteur italien très ignorant n’a pas seulement su que Saggezza est un mot inusité mauvais synonyme de Saviezza. Il fallait dire Sapienza. Charon eut la folie de donner à son livre le titre de celui de Salomon. Mon camarade poursuivit ainsi :
Délivré par Charon de certains scrupules, et de toutes les anciennes fausses impressions, j’ai poussé mon commerce de façon qu’en six années je me suis trouvé maître de neuf mille sequins. Il ne faut pas vous étonner de cela, car cette ville est fort riche, mais le jeu, la débauche, et la fainéantise mettent tout le monde dans le désordre, et dans le besoin d’argent, et les sages profitent de ce que les fous dissipent.
Il y a trois ans qu’un comte Ser….42 fit connaissance avec moi, et m’ayant connu pour économe me pria de prendre de lui cinq cents sequins, de les mettre dans mon commerce, et de lui donner la moitié de l’utilité : il n’exigea qu’une simple quittance, dans laquelle je m’engageais de lui remettre la même somme à sa réquisition. Je lui ai donné au bout de la première année soixante, et quinze sequins, qui fait le quinze pour cent, et il me donna quittance ; mais il se montra mécontent. Il eut tort, puisque son argent ne m’a rien produit : j’ai toujours négocié avec le mien. La seconde année par pure générosité j’en ai fait de même, et nous sommes venus à des mauvaises paroles, de sorte qu’il m’a demandé la restitution de la somme : je lui ai répondu que j’en rabattrais les cent cinquante sequins que je lui avais payés : il devint furieux : il partit, et le lendemain il m’intima une extrajudiciaire exigeant la restitution de toute la somme. Un habile procureur prit ma défense, et sut faire passer deux ans sans qu’on parvienne à la sentence : on m’a parlé d’un accommodement il y a trois mois, et je m’y suis refusé ; et craignant quelque violence je me suis adressé à M. l’abbé Giust…. qui me procura la permission de M. le Duc de Mont….43 ambassadeur d’Espagne, d’aller habiter sur la liste44, où on est à l’abri de toute surprise. Je voulais bien rendre au comte Ser…. son argent, mais je prétendais cent sequins que j’avais dépensés pour le procès qu’il m’a intenté. Mon procureur fut chez moi il y a huit jours avec celui du comte, et je leur ai fait voir les deux cent cinquante sequins dans une bourse que j’étais prêt à leur donner, et pas le sou davantage. Ils sont partis tous les deux mécontents.
Il y a trois jours que M. l’abbé Giust… me fit dire que M. l’ambassadeur avait trouvé bon de permettre aux inquisiteurs d’état d’envoyer chez moi leurs gens pour faire une exécution. Je ne savais pas que cela pouvait se faire. J’ai attendu cette visite avec courage ayant mis tout mon argent en lieu de sûreté. Je n’aurais jamais pu croire que l’ambassadeur leur aurait permis de s’emparer de ma personne comme ils firent. À la pointe du jour Messer grande vint chez moi, et me demanda trois cent cinquante sequins ; et à ma réponse que je n’avais pas le sou il me fit amener dans une gondole ; et me voilà.
Après cette narration j’ai fait plusieurs réflexions sur l’infâme coquin qu’on avait mis en ma compagnie. Je trouvais très juste sa détention, et l’ambassadeur louable de l’avoir livré. Cet homme a passé dans son lit tous les trois jours qu’on l’a laissé avec moi : il est vrai qu’il faisait un grand froid. Il m’a toujours ennuyé en me faisant des discours où il me citait toujours Charon : ce fut alors que j’ai reconnu la vérité du proverbe Guardati da colui che non ha letto che un libro solo [méfie-toi de celui qui n’a lu qu’un seul livre]. J’ai bien maudit Charon et les usuriers.
Le quatrième jour, une heure après Terza Laurent vint ouvrir le cachot, et ordonna à l’avare Nobili de descendre avec lui pour parler à M. le secrétaire : je suis sorti avec Laurent pour le laisser en liberté, et en moins d’un quart d’heure je l’ai vu paraître ayant au lieu de ses boucles les miennes : il était naturel de lui en demander la raison ; mais sous les plombs on ne fait rien que par réflexion : je n’ai rien dit, et ils descendirent. Il laissa le cachot ouvert, et ferma les autres portes. Une demi-heure après je les ai revus, et Nobili pleurait. Laurent me fit rire en m’ordonnant de lui remettre tout l’argent que cet homme m’avait laissé. Nobili entra dans le cachot, et en sortit d’abord tenant entre les mains ses souliers, d’où il tira deux petits sacs de sequins qu’il porta, précédé par Laurent, au secrétaire. Ils remontèrent après, et l’usurier mit ses souliers beaucoup moins pesants, et ses boucles : il prit son manteau, et son chapeau, et s’en alla avec Laurent qui pour lors m’enferma. Le lendemain il fit emporter ses hardes, et me dit que d’abord que le secrétaire reçut la somme il remit ce fripon en liberté : je n’ai plus entendu parler de lui. Je n’ai jamais su les moyens que le secrétaire employa pour obliger cet infâme à confesser qu’il avait cette somme avec lui : il l’a peut-être menacé de la torture ; et en qualité de menace elle peut être encore bonne.
Le premier de l’année 1756 j’ai reçu des étrennes. Laurent me porta une robe de chambre doublée de beaux renards, une couverture de soie rembourrée de coton ; et un sac de peau d’ours pour tenir mes pieds chauds dans le cruel froid que je sentais aussi excessif que la chaleur que j’avais endurée dans le mois d’Août. En me donnant tout cela, il me dit par ordre du secrétaire que je pouvais disposer de six sequins par mois pour me faire acheter tous les livres que je voulais, et les gazettes aussi ; et que ce présent m’était fait par M. de Br….
J’ai demandé à Laurent son crayon, et un morceau de papier, et j’ai écrit : je suis reconnaissant à la pitié du tribunal, et à la vertu de M. de Br…. Il faut avoir été dans ma situation pour comprendre les sentiments que cette aventure réveilla dans mon âme : dans le fort de ma sensibilité j’ai pardonné à mes oppresseurs, et j’ai quasi abandonné le projet de m’enfuir, tant l’homme est bon, tant le malheur l’accable, et l’avilit ; mais le sentiment excité par un moyen pareil devient faible peu de moments après son essor. Malgré les livres que je me suis procurés d’abord, mon projet était toujours présent à mon imagination, et j’y rapportais tous les objets qui se présentaient à ma vue dans la petite promenade qu’on me permettait le matin dans le galetas.
Laurent me dit que M. de Br…. s’est présenté lui-même aux inquisiteurs d’état en leur demandant à genoux la grâce de me faire parvenir quelque marque de sa constante amitié, si j’étais encore dans le nombre des vivants, et qu’ils lui avaient accordé ce qu’il avait demandé.
Un matin mes yeux s’étant arrêtés sur le long verrou de fer qui était sur le plancher avec d’autres vieux meubles, je l’ai considéré comme une arme offensive, et défensive, et je l’ai pris, et porté dans mon cachot, en le cachant sous mon habit. Resté seul je l’ai bien examiné, et en me le figurant bien pointu j’ai vu que ce serait un excellent esponton, et bon à tout. J’ai pris le marbre noir premier de mes larcins, et je l’ai reconnu pour une parfaite pierre de touche, puisqu’après un long frottement d’un bout du verrou contre la pierre j’ai vu sur le même bout une facette.
Devenu curieux de ce rare ouvrage où je me voyais nouveau, et où je me trouvais excité par l’espoir de posséder un meuble qui devait être là-dedans très défendu, encouragé aussi par la vanité de réussir à faire une arme sans les instruments nécessaires pour la composer, enhardi par les difficultés mêmes qui s’opposaient à la construction ; car je devais frotter le verrou presqu’à l’obscur sur la hauteur d’appui sans pouvoir tenir ferme la pierre qu’avec ma main gauche, et sans avoir de l’huile pour l’humecter, et émoudre plus facilement le fer que je voulais rendre pointu : je n’ai fait usage que de ma salive, et j’ai travaillé quinze jours pour affiler huit facettes pyramidales qui à leur bout formèrent une pointe parfaite : ces facettes avaient un pouce et demi de longueur. Cela formait un stylet octangulaire aussi bien proportionné qu’on n’aurait pu exiger davantage d’un bon taillandier. On ne peut pas se figurer la peine, l’ennui que j’ai endurést, et la patience que j’ai dû avoir à cette désagréable besogne sans autre outil qu’une pierre volante : ce fut pour moi un tourment d’une espèce quam siculi non invenere tyranni [que n’ont pas inventée les tyrans de Sicile]45. Je ne pouvais plus mouvoir mon bras droit, et mon épaule me paraissait démise. Le creux de ma main était devenu une grande plaie après que les vessies crevèrent : malgré mes douleurs, je n’ai pourtant pas discontinué mon travail : je l’ai voulu voir parfait. Vain de mon ouvrage, et sans avoir décidé comme, et en quoi j’aurais pu m’en servir, j’ai pensé à le cacher dans quelqu’endroit, où il eût pu se dérober même à la perquisition : j’ai pensé de le mettre à travers la paille de mon fauteuil, mais non pas par-dessus où en levant le coussin on aurait pu voir la marque dans la proéminence inégale ; mais en tournant le fauteuil à la renverse, où j’ai poussé dedans le verrou tout entier ; et si bien que pour le trouver il aurait fallu savoir qu’il y était.
C’est ainsi que Dieu me préparait le nécessaire à une fuite qui devait être admirable ; mais non pas prodigieuse. Je m’avoue vain d’en être l’auteur, mais je puis assurer le lecteur que ma vanité ne dépend pas de ce que j’ai réussi, puisque le bonheur s’en est beaucoup mêlé ; mais de ce que j’ai jugé la chose faisable, et que j’ai eu le courage de l’entreprendre.
Après trois, ou quatre jours de réflexion sur l’usage que je devais faire de mon verrou devenu esponton gros comme une canne, et long vingt pouces, dont la belle pointe acérée me démontrait qu’il n’est pas nécessaire de rendre le fer acier pour parvenir à la faire, j’ai vu que je n’avais qu’à faire un trou dans le plancher de mon cachot sous mon lit.
J’étais sûr que la chambre dessous ne pouvait être que celle ou j’avais vu M. de Cavalli : j’étais sûr qu’on ouvrait cette chambre tous les matins, et j’étais sûr de pouvoir me couler facilement du haut en bas dès que le trou serait prêt, moyennant mes draps de lit, dont j’aurais fait une espèce de corde en assurant le bout d’en haut à un chevalet de mon lit. Dans cette même chambre je me serais tenu caché sous la grande table du tribunal ; et le matin d’abord que j’aurais vu la porte ouverte, j’en serais sorti, et avant qu’on eût pu me suivre je me serais mis en lieu de sûreté. Je pensais qu’il était vraisemblable que Laurent laissât dans cette chambre un de ses archers pour garde, et pour celui-là je l’aurais d’abord tué en lui enfonçant dans le gosier mon esponton. Tout était bien imaginé ; mais la difficulté consistait en ce que le trou ne pouvait être fait ni dans un jour, ni dans une semaine ; je prévoyais que le fort plancher pouvait être double, et triple, et m’occuper un, et deux mois, et que par conséquent il fallait chercher un moyen d’empêcher les archers de balayer le cachot pour tout ce temps, ce qui aurait pu leur donner des soupçons, d’autant plus que pour me délivrer des puces j’avais exigé qu’ils balayassent tous les jours : ils auraient trouvé le trou avec le balai ; et j’avais besoin de la plus grande certitude que ce malheur ne m’arriverait pas. Nous étions dans l’hiver, et je n’avais pas le tourment des puces. J’ai d’abord commencé à ordonner qu’on ne balaie pas, sans alléguer aucune raison. Quelques jours après Laurent me demanda pourquoi je ne voulais pas qu’on balayât, et je lui ai répondu que c’était, parce que la poussière qu’on agitait m’allait au poumon, me causait la toux, et pouvait me causer des tubercules mortels : nous jetterons, dit-il, de l’eau sur le plancher. Point du tout, lui dis-je, car l’humidité peut produire la pléthore : il se tut. Mais une semaine après, il ne me demanda pas la permission de faire balayer ; il ordonna : il fit même porter dehors le lit, et sous prétexte de faire nettoyer partout, il alluma une chandelle : j’ai laissé faire avec un air d’indifférence ; mais j’ai vu que le soupçon animait cette démarche. J’ai pensé au moyen de fortifier mon projet, et le jour suivant j’ai ensanglanté mon mouchoir m’ayant piqué un doigt, et j’ai attendu Laurent dans mon lit. Je lui ai dit que la toux m’avait pris, et qu’ayant craché du sang il me fallait le médecin. Le docteur le lendemain, persuadé, ou non, m’ordonna une saignée, et écrivit un récipe. Je lui ai dit que la cause de mon malheur était la cruauté de Laurent, qui voulut faire balayer malgré ma remontrance : il lui fit des reproches, et le butor jura qu’il crut de me rendre un service, et jura encore que quand je resterais là dix ans il ne ferait plus balayer. J’ai répondu froidement qu’on balaiera lorsque la saison des puces reviendra. Le médecin conta alors qu’un jeune homme était mort il y avait quelques jours de maladie de poumon pour nulle autre cause que pour avoir voulu faire le métier de friseur, et il dit qu’il était persuadé que la poudre, et la poussière aspirées ne s’expiraientu jamais. Je riais en moi-même de ce que le docteur paraissait de concert avec moi. Les archers présents à ce doctrinal furent enchantés de l’apprendre, et mirent entre les actes de leur charité celui de ne balayer pour l’avenir que les cachots de ceux qui les maltraiteraient. Après le départ du médecin Laurent me demanda pardon en m’assurant que tous les autres prisonniers se portaient bien malgré que leurs chambres (il les appelait chambres) fussent balayées tous les jours ; mais qu’il allait les éclairer d’abord sur cet article important, car en qualité de chrétienv il nous regardait tous comme ses enfants. La saignée d’ailleurs m’était nécessaire : elle m’a rendu le sommeil, et m’a guéri des contractions spasmodiques qui m’épouvantaient. Je me suis fait saigner dans la suite tous les quarante jours.
J’avais gagné un grand point, mais le temps de commencer mon ouvrage n’était pas encore arrivé : le froid était très fort, et mes mains ne pouvaient empoigner l’esponton sans geler : si j’eusse travaillé avec des gants j’en aurais usé un tous les jours, et si l’on eût vu ce même gant on aurait pu se douter de quelque chose : mon entreprise était d’une espèce qui exigeait un esprit prévoyant, et déterminé à éviter tout ce qui pouvait l’être facilement, et hardi, et intrépide pour se livrer au hasard dans tout ce qui malgré que prévu pouvait ne pas arriver. La situation de l’homme qui doit en agir ainsi est fort malheureuse ; mais un juste calcul politique instruit que pour le tout expedit [il faut] risquer le tout.
Les nuits éternelles de l’hiver me désolaient. J’étais obligé de passer dix-neuf mortelles heures positivement dans les ténèbres ; et dans les jours de brouillard, qui à Venise ne sont pas rares, la lumière qui entrait par le trou de la porte n’éclairait pas assez mon livre. Ne pouvant pas lire je tombais un peu trop dans la pensée de mon évasion, et une cervelle toujours occupée dans une même pensée parvient facilement aux confins de la folie. Je contemplais comme le souverain bonheur celui de posséder une lampe à l’huile, et ma joie fut grande, lorsqu’après avoir pensé à me la procurer par ruse, j’ai cru d’en avoir trouvé les moyens. Il s’agissait pour la création de cette lampe de me mettre en possession des ingrédients nécessaires à son existence. Il me fallait un vase, des lumignons de fil ou de coton, de l’huile, pierre à fusil, briquet, allumettes, amadou. Le vase pouvait être une petite casserole de terre, que j’ai retenue en la cachant, où on me portait des œufs brouillés dans le beurre : je me suis rendu possesseur d’huile en disant que l’ordinaire avec lequel on m’assaisonnait la salade était mauvais, comme il l’était effectivement : on n’eut pas de difficulté à m’acheter de l’huile de Lucques, et à me porter tous les jours de la salade que je ne mangeais pas pour épargner l’huile. J’ai extrait de ma couverture de lit rembourrée assez de coton pour me faire des lumignons en le filant à sec, et si bien entortillés, que je me suis étonné de les avoir su faire. J’ai fait semblant d’être tourmenté par une forte douleur de dents, et j’ai dit à Laurent de me porter de la pierre ponce qu’il ne connaissait pas : je lui ai substitué une pierre à fusil en lui disant qu’elle ferait le même effet ayant été mise pour un jour dans du fort vinaigre, et appliquée après sur la dent : elle m’aurait soulagé de la douleur. Laurent me dit, comme je l’avais prévu que le vinaigre qu’il m’avait porté était excellent, et que je pouvais y mettre la pierre moi-même ; et il me donna d’abord deux ou trois pierres qu’il avait dans la poche. Une boucle d’acier que j’avais à la ceinture de mes culottes devait être un excellent briquet : il ne me restait que les allumettes, et l’amadou dont la provision me mettait aux champs ; mais à force d’y penser je l’ai trouvée, et la fortune s’en mêla.
Une efflorescence dartreuse qui de temps en temps m’envahissait en me causant une très incommode démangeaison sur tout le corps m’assaillit, et me fit prier Laurent de porter un billet au médecin dans lequel je demandais un prompt remède. Le lendemain il me porta la réponse qu’il fit lire au secrétaire, dans laquelle il n’y avait que ces deux lignes : Diète et quatre onces d’huile d’amandes douces, et tout s’en ira : ou une onction d’onguent de fleur de soufre, mais ce topique est dangereux. Ravi d’aise, j’ai quasi perdu mon air d’indifférence. Je me moque, lui dis-je, du danger : achetez-moi de l’onguent de fleur de soufre, et portez-le-moi demain : ou donnez-moi du soufre ; j’ai ici du beurre, et je me ferai l’onguent moi-même. Avez-vous des allumettes ? donnez-les-moi. Il tira de son étui toutes celles qu’il avait, et me les donna. Grand Dieu ! Qu’il est facile d’avoir de la consolation quand on est dans la détresse !
J’ai passé deux ou trois heures à penser à ce que je pouvais substituer à l’amadou seul ingrédient qui me manquait, et que je ne savais pas sous quel prétexte je pourrais me procurer. Lorsque je commençais à désespérer de la chose je me suis souvenu d’avoir recommandé à mon tailleur de me doubler d’amadou mon habit de taffetas sous les aisselles, et de le couvrir avec de la toile cirée pour empêcher la tache de sueur qui ordinairement principalement dans l’été gâte dans cet endroit-là tous les habits. Mon habit que je n’avais porté que quatre heures sans suer était là vis-à-vis de moi ; mon cœur palpitait ; le tailleur aurait pu avoir oublié mon ordre ; je n’osais pas me lever, et aller faire deux pas pour voir d’abord si l’amadou y était ; c’était la seule matière qui manquait à mon bonheur ; j’avais peur de ne pas la trouver, et de payer trop cher mon désabus46, qui allait me priver d’un si cher espoir. Il fallut à la fin m’y résoudre. Je m’approche de la planche où mon habit était ; mais tout d’un coup je me trouve indigne de cette grâce, je me jette à genoux, et je prie Dieu que par sa bonté infinie il fasse que le tailleur n’ait pas oublié mon ordre. Après cette chaude prière je déploie mon habit, je découds la toile cirée, et je trouve l’amadou. Ma joie fut grande. Il était naturel que je remerciasse Dieu, puisque j’ai été chercher l’amadou confiant en sa bonté ; et c’est ce que j’ai fait avec effusion de cœur. Dans l’examen de cette action de grâces je ne me suis pas trouvé sot, comme je me suis découvert tel, réfléchissant à la prière que j’ai faite au maître de tout en allant chercher l’amadou. Je ne l’aurais pas faite avant que d’aller sous les plombs, ni ne la ferais aujourd’hui ; mais la privation de la liberté du corps hébète les facultés de l’âme. On doit prier Dieu d’obtenir des grâces, et on ne doit pas le prier de bouleverser la nature par des miracles. Si le tailleur n’eût pas mis l’amadou sous les aisselles je devais être certain de ne pas le trouver ; et s’il l’avait mis je devais être sûr de le trouver. L’esprit de ma première prière à Dieu ne pouvait être que celui de dire : Seigneur faites que je trouve l’amadou quand même le tailleur ne l’aurait pas mis : et s’il l’a mis, ne le faites pas disparaître. Quelque théologien cependant trouverait cette prière pieuse, sainte, et très raisonnable, car elle serait fondée sur la force de la foi ; et il aurait raison, comme j’ai raison moi-même non théologien de la trouver absurde. Je n’ai d’ailleurs pas besoin d’être sublime théologien pour trouver juste mon action de grâces. J’ai remercié le tout-puissant de ce que le tailleur n’a pas manqué de mémoire, et ma reconnaissance fut juste selon les règles d’une très saine philosophie.
D’abord que je me suis vu maître de l’amadou, j’ai mis dans une casserole l’huile, et un lumignon, et je l’ai allumée. Quel contentement ! quelle satisfaction de ne reconnaître ce bienfait que de soi-même ! et de transgresser un ordre dont je ne connaissais pas le plus cruel. Il n’y avait plus de nuits pour moi. Adieu salade : je l’aimais beaucoup ; mais je ne la regrettais pas : il me semblait que l’huile n’était faite que pour nous éclairer, et que c’était abuser de la providence que de s’en servir pour autre chose. J’ai décidé de commencer à rompre le plancher le premier lundi de carême ; car dans les désordres du carnaval je craignais toujours des visites. Ma précaution fut bonne. Le dimanche gras à midi j’ai entendu le bruit des verrous, et j’ai vu Laurent suivi d’un très gros homme, que j’ai reconnu d’abord pour le Juif Gabriel Schalon47 célèbre dans l’habileté de faire trouver de l’argent aux jeunes gens par des mauvaises affaires : nous nous connaissions, ainsi nos compliments furent ceux de saison. La compagnie de cet homme n’était pas faite pour me faire plaisir ; mais il fallait avoir patience : on l’enferma. Il dit à Laurent d’aller chez lui pour lui porter son dîner, un lit, et tout ce qu’il lui fallait, et il lui répondit qu’ils parleraient de cela dans le jour suivant.
Ce Juif qui était ignorant, bavard, et bête, excepté dans son métier, commença par me féliciter de ce qu’on m’avait préféré à tout autre pour me donner sa compagnie. Je lui ai offert pour toute réponse la moitié de mon dîner, qu’il refusa en me disant qu’il ne mangeait que du pur, et qu’il attendrait à bien souper chez lui ; car il n’était pas vraisemblable qu’on eût laissé sans lit, et sans manger un homme comme lui, si l’on n’eût pas eu l’intention de le renvoyer d’abord chez lui. Je lui ai dit qu’on en avait agi de même avec moi ; et il me répondit modestement qu’il y avait entre lui, et moi quelque différence. Il me dit sans mystère que les inquisiteurs d’état devaient sûrement s’être trompés en ordonnant sa capture ; qu’ils devaient déjà s’en être aperçus, et se trouver un peu embarrassés à réparer leur faute. Je lui ai dit qu’il se pourrait qu’on lui fît une pension, car, bien loin d’avoir jamais mérité cette prison, l’état lui avait de grandes obligations : il trouva que je raisonnais juste, puisqu’il se disait l’âme du commerce intérieur dans son métier de courtier, et il avait donné sous main des avis fort utiles aux cinq sages présidents au commerce. Cet événement, dit-il, aura fait votre bonheur ; car je vous donne ma parole d’honneur qu’il ne passera pas un mois que je vous ferai sortir d’ici. Je sais à qui je dois parler pour cela, et de quelle façon. Je lui ai répondu que je comptais sur lui. Il fallait laisser en pleine liberté les vains propos de cet animal imbécile qui positivement se croyait quelque chose. Il a voulu, sans que je le lui aiew demandé, m’informer de ce qu’on disait de moi, et il m’a ennuyé : puisqu’il ne m’a rapporté que ce qu’on pouvait dire dans les entretiens des plus grands sots de la ville. J’ai jeté les mains sur un livre pour me désennuyer ; mais il ne me laissa pas lire : sa passion était celle de parler ; et toujours de lui-même.
Je n’ai pas osé allumer ma lampe, et l’obscurité étant prévue48, il s’est déterminé à accepter du pain, et un verre de vin de Chypre que je n’ai pas pu m’empêcher de lui offrir également que ma paillasse, qui était devenue le lit de tous les nouveaux arrivés. Le lendemain on lui porta un lit, et du linge, et à manger de la juiverie49. J’ai eu ce fardeau sur le corps presque trois mois, car le secrétaire du tribunal eut besoin avant que de l’envoyer aux quatre de lui parler plusieurs fois pour tirer au clair ses friponneries, et pour le forcer à défaire des contrats illicites qu’il avait faitsx à son trop grand avantage. Il me confessa lui-même d’avoir acheté du N. H. Dom. Mich. des rentes qui ne pouvaient appartenir à l’acheteur qu’après la mort du Ch. Ant…. son père50 : il ajouta qu’il était vrai que le vendeur y perdait cent pour cent ; mais qu’il fallait considérer que l’acheteur aurait perdu tout, si le fils fût mort avant le père.
Lorsque j’ai vu que ce mauvais camarade ne s’en allait pas je me suis déterminé à allumer ma lampe : il m’assura qu’il n’en dirait rien à personne, mais le bavard ne m’a tenu parole que jusqu’à son départ, car, quoique sans conséquence Laurent l’a su. La compagnie de cet homme me comblait de chagrin : je ne pouvais pas travailler à mon projet. Orgueilleux, fanfaron, timide, de temps en temps désespéré, fondant en larmes il prétendait de me faire faire les hauts cris d’accord avec lui en me démontrant que cette détention le perdait de réputation : je lui ai dit que pour la réputation il n’avait rien à craindre ; et il m’a remercié prenant mon brocard pour un compliment. Je me suis diverti un jour à le convaincre que son vice dominant était l’avarice, au point qu’il ne tiendrait qu’aux inquisiteurs de le faire rester en prison pour toute sa vie, s’ils eussent envie de se divertir en lui donnant de l’argent d’avance sous condition qu’il y resterait de bon gré pour un temps limité : il tomba d’accord que pour une somme considérable il pourrait se résoudre à rester pour un peu de temps ; mais que ce ne serait que pour se dédommager de ses pertes. Ce fut assez pour l’obliger à convenir que pour une plus grosse somme il renouvellerait la même condition au bout du terme convenu ; et au lieu de se mortifier il en a ri. Il était Talmudiste comme tous les Juifs qui existent aujourd’hui ; et il affectait de me faire voir qu’il était très attaché à sa religion en conséquence de son savoir. En examinant dans la suite de ma vie mon genre humain j’ai vu que la plus grande partie des hommes croit que le plus essentiel de la religion est le cérémonial.
Ce Juif extrêmement gras ne sortait jamais de son lit, et dans la nuit il lui arrivait de ne pouvoir pas dormir, tandis que je dormais assez bien. Il s’avisa une fois de me réveiller sur le plus beau de mon repos. Je lui ai demandé avec aigreur pourquoi il m’avait réveillé, et il me dit que ne pouvant pas dormir il me priait d’avoir la complaisance de causer avec lui, moyennant quoi il espérait qu’un doux sommeil viendrait à son secours. Surpris par un mouvement d’indignation je ne lui ai pas répondu d’abord ; mais dès que je me suis trouvé en état de lui parler avec douceur, je lui ai dit que j’étais persuadé que son insomnie était un vrai tourment, et que je le plaignais ; mais qu’une autre fois que pour s’en soulager il s’aviserait de me priver du plus grand bien dont la nature me permettait de jouir dans le grand malheur qui m’accablait, je sortirais de mon lit pour aller l’étrangler. Il ne me répondit pas. Ce fut la dernière fois qu’il me joua ce tour.
Je ne crois pas que je l’aurais étranglé ; mais je sais qu’il m’en donna la tentation. Un homme en prison qui dort tranquillement n’est pas en prison pendant son doux sommeil, et l’esclave ne sait pas d’y être ; tout comme les rois ne règnent pas alors : il doit donc regarder celui qui le réveille comme un bourreau qui vient le priver de sa liberté, et le replonger dans la misère : ajoutons qu’ordinairement le prisonnier qui dort rêve d’être en liberté, et que cette illusion lui tient lieu de réalité. Je me félicitais bien de n’avoir pas commencé mon travail avant l’arrivée de cet homme : il exigea positivement qu’on balaye : j’ai fait semblant d’en être malade ; et les archers n’auraient pas exécuté son ordre, si je m’y fusse opposé ; mais mon intérêt était de me montrer complaisant.
Le Mercredi saint, Laurent nous dit qu’après Terza Monsieur le secrétaire monterait pour nous faire la visite que de coutume l’on fait tous les ans avant Pâques aux prisonniers, tant pour mettre la tranquillité dans l’âme de ceux qui veulent recevoir le saint sacrement, comme pour savoir s’ils n’ont rien à dire contre le gardien ce qui ne m’inquiète pas, dit-il, car contre moi vous ne pouvez rien dire. Il nous dit donc de nous habiller complètement, car telle était l’étiquette. Il me dit, que si j’avais envie de faire mes Pâques je n’avais qu’à lui donner mes ordres. Je lui ai dit de me faire venir un confesseur.
Je me suis donc habillé en tout point, et le Juif en fit de même en prenant congé de moi, parce qu’il se sentait sûr que le secrétaire l’enverrait en liberté d’abord après lui avoir parlé : il me dit que son pressentiment était de l’espèce de ceux qui ne l’avaient jamais trompé : je l’en ai félicité. Le secrétaire arriva, on ouvrit le cachot, et le Juif sortit, se jeta à genoux, et je n’ai entendu que pleurs, et cris : cinq à six minutes après il rentra, et Laurent me dit de sortir. J’ai fait une profonde révérence à M. de Businello, et après je n’ai fait autre chose que le regarder : nul mouvement, et pas un seul mot : cette scène muette de part, et d’autre dura autant que celle de mon camarade. Le secrétaire me fit une inclination de tête d’un demi-pouce, et s’en alla. Je suis rentré d’abord pour me déshabiller, et mettre ma pelisse, car le froid me tuait. Le ministre du tribunal doit avoir employé toute sa force pour s’empêcher de rire en me voyant, car ma personne habillée très galamment, échevelée, et avec une barbe noire de huit mois avait de quoi faire rire le plus sérieux de tous les hommes. Le Juif s’étonna de ce que je ne lui avais pas parlé, et ne fut pas persuadé que je lui eusse beaucoup plus dit moi par mon silence, que lui avec ses lâches cris. Un prisonnier de mon espèce en présence de son juge ne devait ouvrir la bouche que pour répondre aux interrogations.
Le jour suivant un jésuite vint me confesser, et le samedi saint un prêtre de S. Marc vint m’administrer la sainte Eucharistie. Ma confession parut trop laconique au père qui l’écouta, et il trouva bon de me faire plusieurs remontrances avant que de me donner l’absolution. Il me demanda si je priais Dieu, et je lui ai répondu que je le priais depuis le matin jusqu’au soir, et depuis le soir jusqu’au matin, même en mangeant, même en dormant, puisque tout ce qui se passait dans mon âme, dans mon cœur, et dans mes agitations ne pouvait être, dans la situation où j’étais qu’une prière continuelle devant la divine sagesse : je lui ai dit que mes impatiences mêmes, et les égarements de mon imagination devenaient prières. Ce jésuite qui était un missionnaire directeur de la conscience d’un vieux célèbre sénateur homme de lettres, dévot, politique, et auteur d’ouvrages tous pieux, et tous extraordinaires, et inquisiteur d’état, fit un petit sourire, et paya mon doctrinal spécieux sur la prière avec un discours métaphysique d’un acabit qui ne cadrait aucunement avec celui du mien. J’aurais réfuté tout, si habile dans son métier, il n’eût pas eu le talent de m’étonner, et de me rendre plus petit qu’une puce par une espèce de prophétie qui m’en imposa : puisque, dit-il, c’est de nous que vous avez appris la religion que vous professez, exercez-la comme nous, et priez Dieu comme nous vous l’avons appris, et sachez que vous ne sortirez jamais d’ici que le jour dédié au saint votre protecteur. Après ces paroles il me donna l’absolution, et il partit. L’impression qu’elles me firent est incroyable : j’ai eu beau faire, mais elles ne voulurent jamais sortir de ma tête. J’ai passé en revue tous les saints que j’ai trouvés sur l’almanach.
S. Jacques de Compostelle dont je porte le nom devait naturellement être par moi regardé comme mon principal patron, mais comment pouvais-je le croire pendant que ce fut précisément dans le jour de sa fête que Messer grande vint enfoncer ma porte ? Si je devais prier le saint mon protecteur il me semblait que le jésuite aurait dû me le nommer : j’ai cru qu’il s’agissait de le choisir. Examinant l’almanach, j’ai jeté un dévolu sur le plus voisin, qui était S. Marc. S. Georges venait avant lui, saint de quelque renommée, mais j’ai cru de devoir confier beaucoup plus dans l’évangéliste, d’autant plus qu’en qualité de Vénitien j’avais droit de réclamer sa protection : je n’ai donc pas manqué de lui adresser mes vœux, mais sa fête passa, et me voyant encore là je me suis recommandé à l’autre S. Jacques dont on célèbre la fête avec S. Philippe, mais elle passa sans que je me visse exaucé. Je me suis alors adressé avec beaucoup de dévotion au saint Thaumaturge S. Antoine, dont j’avais visité le tombeau mille fois dans le temps de mes études à Padoue ; mais j’ai aussi espéré en vain. J’ai été ainsi d’un autre à un autre, et insensiblement je me suis accoutumé à espérer en vain, et la chaleur de mes prières diminua, mais non pas l’envie, ni la décision de m’enfuir : ce bonheur m’est arrivé, comme le lecteur verra, dans le jour de la fête du saint mon protecteur ; car s’il y en avait un il devait se trouver dans ce jour-là : je n’ai jamais su son nom ; mais c’est égal : je ne lui ai pas été pour cela moins reconnaissant. C’est ainsi que la prophétie du jésuite dut s’avérer. J’ai regagné ma liberté le jour de la Toussaints.
Deux, ou trois semaines après Pâques on me délivra du Juif ; mais ce pauvre homme ne fut pas renvoyé chez lui : on le mit aux quatre d’où il sortit quelques années après pour aller passer le reste de ses jours à Trieste.
D’abord que je me suis vu tout seul je me suis mis à mon ouvrage avec le plus grand empressement. J’avais besoin de l’achever, et de m’en aller avant qu’on m’emmenât quelque nouvel hôte qui eût voulu qu’on balaie. J’ai retiré mon lit, j’ai allumé ma lampe, je me suis jeté sur le plancher mon esponton à la main, après avoir étendu à côté de l’endroit une serviette pour recueillir les petits débris du bois que j’allais ronger avec la pointe du verrou : il s’agissait de détruire la planche à force d’y enfoncer le fer : ces fragments au commencement de mon travail n’étaient pas plus grands qu’un grain de froment : ces chicots dans la suite devinrent plus gros. La planche était du bois de Mélèze, de seize pouces de largeur : j’ai commencé à l’entamer à sa connexion à l’autre planche : il n’y avait ni clou, ni fer, et mon ouvrage était tout uni. Après six heures de travail j’ai noué ma serviette, et je l’ai placée de côté pour aller la videry le lendemain derrière le tas de cahiers qui était dans le fond du galetas. Les fragments de la rupture formaient un volume quatre à cinq fois plus grand de la cavité d’où je l’avais tiré : la courbe pouvait être de trente degrés d’un cercle : son diamètre était de dix pouces à peu près ; et je me suis trouvé très content de mon travail. J’ai remis mon lit à sa place ; et le lendemain en vidantz ma serviette j’ai reconnu que je n’avais pas motif de craindre que mes fragments fussent vus.
Le second jour j’ai trouvé sous la première planche, qui avait deux pouces d’épaisseur, une seconde planche, que j’ai jugée pareille à la première. N’ayant jamais eu le malheur d’avoir des visites, et étant toujours tourmenté de la crainte d’en avoir, je suis parvenu dans trois semaines à la parfaite dissolution de trois planches sous lesquelles j’ai trouvé le pavé incrusté de pièces de marbre qu’on nomme à Venise terrazzo marmorin. C’est le pavé ordinaire des appartements de toutes les maisons de Venise qui n’appartiennent pas à des pauvres gens : les grands seigneurs mêmes préfèrent le terrazzo au parquet. Je me suis vu consterné, lorsque j’ai trouvé que mon verrou n’y mordait pas : j’avais beau appuyer, et pousser, ma pointe glissait : cet incident m’abattait l’esprit. Je me suis souvenu d’Annibal qui selon Tite-Live s’était formé un passage à travers les Alpes en brisant à coups de hache les durs cailloux, qu’il rendait tendres à force de vinaigre ; chose que j’avais trouvée incroyable, non pas par la force de l’acide, mais par la prodigieuse quantité de vinaigre qu’il aurait dû avoir. Je croyais qu’Annibal avait réussi à cela acetta [par la hache], et non pas aceto [par le vinaigre], erreur que les premiers copistes de Tite-Live pouvaient avoir faite par incurie51. J’ai tout de même versé dans ma concavité une bouteille de fort vinaigre que j’avais, et le lendemain soit l’effet de ce vinaigre, soit une plus grande patience de ma part j’ai vu que j’en viendrais à bout ; car il ne s’agissait pas de briser les petits morceaux de marbre, mais de pulvériser par la pointe de mon esponton poussée le ciment qui les unissait : et je fus bien content, lorsque j’ai vu que la grande difficulté ne se trouvait que sur la surface. En quatre jours j’ai détruit tout ce pavé sans que la pointe de mon esponton s’endommageât : le lustre de ses surfaces était même plus beau.
Sous le pavé marmorin j’ai trouvé une autre planche comme je m’y attendais : ce devait être la dernière ; c’est-à-dire la première dans l’ordre de comble de tout appartement dont les poutres soutiennent le plafond : j’ai entamé cette planche avec quelque difficulté majeure à cause que mon trou était devenu de dix pouces de profondeur. Je me recommandais sans cesse à la miséricorde de Dieu. Les esprits forts qui disent que la prière ne sert à rien, ne savent pas ce qu’ils disent : je sais qu’après avoir prié Dieu je me trouvais toujours plus fort : il n’en faut pas davantage pour en reconnaître l’utilité : on prétend que cette augmentation de force soit un effet naturel de la matière rendue plus vigoureuse par la confiance qu’elle eut en sa prière ; et que cela se fait sans que Dieu s’en mêle : je réponds qu’une fois qu’on admet Dieu, Dieu doit se mêler de tout. Ceux qui ont une religion ont bien des ressources que les incrédules n’ont pas : les premiers y entendent peu, mais les derniers n’y comprennent absolument rien. Poursuivons.
Le vingt-cinq du mois de Juin, jour de la fête que la seule république de Venise célèbre en mémoire de la prodigieuse apparition de l’évangéliste S. Marc sous la forme emblématique d’un lion ailé dans l’église ducale vers la fin de l’onzième siècle, événement qui démontra à la sagesse du sénat qu’il était temps de remercier S. Théodore, dont le crédit n’était pas assez fort pour la faire réussir dans ses vues d’agrandissement, et de prendre pour son patron ce saint disciple de S. Paul, ou, selon Eusèbe, de S. Pierre, que Dieu lui envoyait. Dans ce même jour trois heures après midi, lorsque tout nu, et fondant en sueur, étendu sur mon ventre je travaillais dans le trou, où pour y voir j’avais ma lampe allumée, j’ai entendu avec un effroi mortel l’aigre craquement du verrou de la porte du premier corridor. Quel moment ! Je souffle la lampe, je laisse dans le trou mon esponton ; j’y jette dedans ma serviette ; je me lève ; je mets à la hâte les chevalets, et les planches du lit dans l’alcôve ; j’y jette dessus la paillasse, et les matelas ; et n’ayant pas le temps d’y mettre les draps, j’y tombe dessus comme mort dans le moment que Laurent ouvrait déjà mon cachot. Si j’eusse tardé un seul instant, on m’aurait surpris. Laurent allait me marcher sur le corps, si je n’eusse pas crié. À mon cri il recula tout courbé sous la porte, en disant avec emphase : Hélas ! mon Dieu ! je vous plains monsieur ; car on brûle de chaleur ici, comme dans une fournaise. Levez-vous, et remerciez Dieu qui vous envoie une excellente compagnie. Entrez, entrez illustrissime seigneur. Ce butor ne prend pas garde à ma nudité, et voilà l’illustrissime qui entre en m’esquivant tandis que ne sachant pas ce que je faisais, je ramasse mes draps, je les jette sur le lit, et ne trouve nulle part une chemise que la décence m’obligeait à me passer. Ce nouveau arrivé crut d’entrer dans l’enfer ; je n’avais pas encore pu voir sa physionomie. J’ai entendu une voix désolée s’écrier : Où suis-je ! où me met-on ? quelle chaleur ! quelle puanteur ! avec qui suis-je ? Laurent l’appela alors dehors, en me disant par la grille de mettre une chemise, et de sortir dans le galetas. Il dit d’abord au nouvel hôte qu’il avait ordre d’aller chez lui pour lui porter un lit, et tout ce qu’il lui ordonnerait, et que jusqu’à son retour il pouvait se promener dans le galetas avec moi, et que le cachot avec la porte ouverte se purgerait en attendant de la puanteur qui n’était que d’huile. Quelle surprise pour moi en l’entendant dire que la puanteur n’était que d’huile ! Effectivement elle venait de la lampe que j’avais éteinte sans la moucher. Laurent ne me faisait là-dessus aucune question : il savait donc tout : le Juif lui avait tout dit. Que je me suis trouvé heureux qu’il n’ait pas pu lui dire davantage. J’ai conçu dans ce moment-là quelque considération pour Laurent.
Après avoir vite mis une autre chemise des caleçons, des bas, et une légère robe de chambre je suis sorti. Le nouveau prisonnier écrivait avec du crayon ce qu’il voulait avoir. Ce fut lui qui dit le premier en me voyant : voilà C. ; et je l’ai reconnu d’abord pour l’abbé comte de F.52 bressan, âgé de vingt ans plus que moi, très noble dans ses procédés, assez riche, et aimé dans toutes les belles compagnies. Il vint m’embrasser, et lorsque je lui ai dit que j’aurais cru de voir là-haut tout le monde, excepté lui, il ne put pas retenir ses larmes, qui excitèrent les miennes : il finit de donner ses ordres, et nous restâmes seuls.
La première chose, que je lui ai diteaa, fut, qu’il me ferait le plus grand plaisir, lorsque son lit arriverait, en refusant mon offre de déplacer le mien pour placer le sien : la seconde prière que je lui ai faiteab, fut de ne pas exiger qu’on balaye : je lui ai promis de lui en dire les raisons à loisir. Je lui ai confié en attendant que la puanteur qu’il avait sentieac venait d’une lampe, que je possédais à l’insu de tout le monde, et que j’avais soufflée sans étouffer la fumée du lumignon, n’en ayant pas eu le temps à cause de son arrivée imprévue. Il me promit tout ce que je désirais, et se dit heureux d’avoir été mis avec moi. Il me dit que tout le monde ignorait mon crime, et que par conséquent, tout le monde voulait le deviner.
Plusieurs disaient que je m’étais fait chef d’une nouvelle religion, et que les inquisiteurs d’état ne m’avaient fait enfermer qu’à la réquisition de l’inquisition ecclésiastique. Autres disaient que Madame L. M.53 avait fait persuader par le ch. A. Moc.54 le tribunal à me faire arrêter, parce que je gâtais avec mes raisonnements ultramontains la bonne religion de ses trois fils, dont le premier est aujourd’hui P. de S. Marc55, et les deux autres membres à leur tour du C. de Dix56. Quelques-uns disaient que le conseiller Ant. C.57 inquisiteur d’état lors de ma détention, et protecteur du théâtre de Saint Ange m’avait fait enfermer en qualité de perturbateur du repos public, puisque je sifflais les comédies de l’abbé Chiari58, lié à la clique du N. H. Marcant Z.59 chef du parti de Goldoni : on assurait que si l’on ne m’eût pas fait enfermer j’allais tuer le même abbé à Padoue.
Toutes ces accusations avaient quelque fondement qui les rendait vraisemblables ; mais elles étaient toutes controuvées. Je n’étais pas assez soucieux de religion pour penser à en bâtir une nouvelle. Les trois fils de Madame L. M. remplis d’esprit étaient plus faits pour séduire que pour être séduits ; et M. de Cond. aurait eu trop à faire, s’il eût voulu faire enfermer tous ceux qui sifflaient Chiari. Pour ce qui regarde cet abbé, il était vrai que j’avais dit que je voulais aller à Padoue pour le tuer ; mais le père Origo60 illustre jésuite m’avait calmé en m’insinuant que je pouvais me venger de ce qu’il m’avait ridiculisé dans un mauvais roman, mais pas autrement que comme il est permis de se venger à un bon chrétien. Il me dit d’aller faire publiquement son éloge dans les cafés où il était connu. J’ai suivi son conseil, et j’ai trouvé la vengeance parfaite. D’abord que j’en avais dit du bien, tout le monde, en se moquant de mon éloge, prononçait contre lui des satires sanglantes. Je suis devenu l’admirateur de la profonde politique du père Origo.
Vers le soir on porta lit, fauteuil, linge, eaux de senteur, un bon dîner, et des bouteilles de bon vin à M. l’abbé, qui n’a pu rien prendre ; mais je ne l’ai pas imité. Depuis neuf mois que j’étais là, ce fut le premier bon repas que j’ai fait. On laissa mon lit là où il était, on ne balaya pas, on nous fit entrer, et nous restâmes seuls.
J’ai commencé par tirer hors du trou ma lampe, et ma serviette qui tombée dans la casserole s’était imbibée d’huile. J’en ai beaucoup ri. Un accident de peu de conséquence arrivé par une raison qui pouvait en avoir des tragiques, a droit de faire rire : j’ai mis tout en bon ordre ; j’ai bien nettoyé ma casserole qui était pleine de terrazzo ; je l’ai garnie de nouveau, et nous nous vîmes éclairés. J’ai beaucoup diverti mon cher compagnon en lui faisant le détail de la création de ma lampe. Nous avons passé la nuit sans dormir, non pas tant à cause d’un million de puces, qui nous dévoraient, comme de cent discours intéressants qui ne finissaient jamais. Mais lorsqu’il me vit curieux de savoir par quelle malheureuse aventure je possédais sa chère compagnie, voilà ce qu’il n’eut aucune difficulté de me dire, et que je crois de pouvoir publier au bout de trente-deux ans de silence.
« Hier à vingt heures nous montâmes dans une gondole, Madame Aless…61 le comte P. Mart., et moi, et arrivâmes à Fusine à vingt une : nous fûmes à Padoue à vingt-quatre pour voir l’opéra, et repartir d’abord après. Au second acte mon mauvais génie me fit aller à la salle du jeu, où j’ai vu le comte de Ros….62 ambassadeur de Vienne, et peu loin de lui Madame de R….63 dont le mari doit partir un de ces jours pour aller à la même cour en qualité d’ambassadeur de Venise ; j’ai fait ma révérence muette à Monsieur qui n’était pas en masque, et j’ai fait un compliment à Madame l’Ambassadrice ; et j’allais sortir lorsque M. de Ros. me dit tout haut : Vous êtes bien heureux de pouvoir parler à une si aimable dame ! ce n’est que dans des pareils moments que le personnage que je représente fait que le plus beau pays du monde devient ma galère. Dites-lui, je vous prie, que je la connais, et que les lois qui m’empêchent de lui parler ici n’auront aucune force à la cour de Vienne, où je la verrai l’année prochaine, et où je lui ferai la guerre. Madame de R…. qui vit que le comte parlait d’elle, me fit signe, et me demanda en riant ce qu’il avait dit : je lui ai redit le compliment, et elle m’ordonna de lui répondre qu’elle acceptait la déclaration de guerre, et que l’on verrait quel serait celui des deux qui saurait la faire à l’autre plus habilement. Je n’ai pas cru de commettre un crime en rendant cette réponse qui n’était qu’un compliment : j’ai perdu quelques sequins au pharaon, et j’ai rejoint ma compagnie. Après l’opéra nous fûmes manger un poulet, et nous retournâmes ici. Il était quatorze heures : je me suis d’abord rendu chez moi pour dormir jusqu’à vingt ; mais un homme me remit un billet, qui m’ordonnait d’être à la boussole à dix-neuf heures pour entendre ce que le circonspect P. B. secrétaire du conseil de X. avait à me dire. Étonné de cet ordre toujours de mauvais augure, et fort fâché de devoir y obéir, je me suis rendu à l’heure prescrite à la présence du ministre, qui sans me dire le moindre mot ordonna qu’on me dépose ici. Voilà tout. »ad
Rien n’était si innocent que cette faute ; mais il y a au monde des lois qu’on peut violer innocemment ; et les transgresseurs n’en sont pas moins coupables. Je lui ai fait compliment sur ce qu’il savait son crime, sur son crime et sur la forme de sa détention : et comme sa faute était fort légère, je lui ai dit qu’il ne resterait avec moi que huit jours, et qu’après une petite réprimande on lui dirait d’aller passer six mois chez lui à Bresse. L’abbé me dit sincèrement qu’il ne croyait pas qu’on le laisserait là huit jours : et voilà l’homme qui ne se sentant pas coupable ne peut pas concevoir qu’on puisse le punir : j’ai laissé qu’il se flatte, mais ce que je lui ai dit lui est arrivé au pied de la lettre. Je me suis bien déterminé à lui tenir bonne compagnie pour soulager de tout mon pouvoir la grande sensibilité que lui causait sa détention. Je me suis approprié son malheur au point d’oublier totalement le mien dans tout le temps qu’il passa avec moi.
Le lendemain à la pointe du jour Laurent porta du café, et dans un grand panier le dîner du comte abbé, qui ne concevait pas comment on pût supposer qu’un homme aurait envie de manger à cette heure-là : nous nous promenâmes dans le galetas tandis qu’on servit les autres ; on nous renferma après. Les puces, qui impatientaient l’abbé, furent la cause qu’il me demanda pourquoi je ne faisais pas balayer. Je n’ai pu souffrir ni qu’il me croie un cochon, ni qu’il imagine que j’eusse la peau moins sensible que la sienne : je lui ai tout découvert, et même fait voir. Je l’ai vu surpris, et mortifié de m’avoir d’une certaine façon forcé à lui faire cette importante confidence. Il m’encouragea à travailler, et à terminer l’ouverture dans la journée, s’il était possible pour me descendre lui-même, et retirer ma corde, puisque pour lui il ne se souciait pas de rendre son affaire plus grave par une fuite. Je lui ai fait voir le modèle d’une machine par laquelle j’étais sûr que lorsque je me serais descendu, je tirerais à moi le drap qui m’aurait servi de corde : c’était une petite baguette attachée par un bout à une longue ficelle. Mon drap ne devait être assuré au chevalet de mon lit que par cette baguette, qui devait entrer dans la corde par-dessous le chevalet des deux côtés : la ficelle maîtresse de la baguette devait aller jusqu’au plancher de la chambre des inquisiteurs, où d’abord que je me serais vu debout je l’aurais tirée à moi. Il ne douta pas de cet effet, et il m’en félicita, d’autant plus que cette précaution m’était indispensablement nécessaire, puisque si le drap eût dû rester là, il eût été le principal objet, qui aurait frappé la vue de Laurent, qui ne pouvait monter où nous étions sans passer par cette chambre : il m’aurait d’abord cherché, trouvé, et arrêté. Mon noble compagnon fut persuadé que je devais suspendre mon travail, car je devais craindre la surprise d’autant plus que je devais encore employer quelques jours pour achever ce trou qui devait coûter la vie à Laurent ; mais la pensée d’acheter ma liberté aux dépens de ses jours ne ralentissait pas mon empressement à me la procurer : j’en aurais agi de même quand la conséquence de ma fuite eût évidemment été la mort de tous les archers. L’amour de la patrie devient un vrai fantôme devant l’esprit d’un homme en prison.
Ma bonne humeur n’empêchait cependant pas mon cher camarade de tomber dans des quarts d’heure de tristesse. Il était amoureux de Madame Ales…, et il devait être heureux ; mais plus l’amant est heureux plus il devient malheureux si on l’arrache de l’objet qu’il aime. Il soupirait, les larmes sortaient de ses yeux malgré lui ; et obligé à convenir que ce qui le faisait gémir était quelque malheur qui n’existerait pas sans la prison, il m’avoua qu’il aimait, et me dit que l’objet de sa flamme était l’assemblage de toutes les vertus, ce qui ne permettait pas à son ardeur d’aller au-delà des bornes du respect le plus profond. Je le plaignais sincèrement, et je ne me suis jamais avisé de lui dire pour le consoler que l’amour n’est que bagatelle, puisque c’est une consolation désolante, que les seuls sots donnent aux amoureux : il n’est même pas vrai que l’amour ne soit que bagatelle. Je me suis plusieurs fois félicité là-dedans de ce que je n’étais pas amoureux ; et ma dernière pensée fut celle de la fille avec laquelle je devais aller déjeuner à sainte Anne le jour de ma capture.
Les huit jours que j’avais prédits passèrent bien vite : j’ai perdu cette chère compagnie ; mais je ne me suis pas laissé le temps de la regretter. Je n’ai jamais eu garde de recommander à cet honnête homme la discrétion : le moindre de mes doutes sur cet article m’aurait rendu coupable d’une insulte.
Le trois de Juillet, Laurent lui dit de se préparer à sortir à Terza, qui dans ce mois sonne à douze heures. Par cette raison il porta mon dîner. Celui de l’abbé suffisait pour quatre, quoiqu’il n’ait vécu que de soupe, de fruits, et de quelque verre de vin des Canaries. C’est moi qui fis dans ces huit jours une chère exquise, qui faisait un véritable plaisir à mon ami, qui admirait mon heureux tempérament. Nous passâmes les trois dernières heures dans les protestations de la plus tendre amitié. Laurent parut, descendit avec lui, et laissa mon cachot ouvert ; ce qui me fit juger qu’il allait d’abord revenir. Un quart d’heure après il reparut, fit emporter tout ce qui appartenait à cet aimable homme, et me renferma. J’ai passé toute la journée fort triste sans rien faire, et même sans pouvoir lire. Le lendemain Laurent me rendit compte des dépenses du mois de Juin et je l’ai vu attendri, lorsqu’ayant trouvé qu’il me restait quatre sequins, je lui ai dit que j’en faisais présent à sa femme. Je ne lui ai pas dit que c’était le loyer de ma lampe, mais il l’a peut-être pensé.
Entièrement adonné à mon travail j’ai passé sept semaines sans avoir jamais été interrompu, et le 23 d’Août j’ai vu mon ouvrage à sa perfection. La raison de cette longueur fut un incident très naturel. En creusant la dernière planche toujours avec la plus grande circonspection pour ne la rendre que fort mince ; parvenu très près de sa surface opposée, j’ai mis l’œil à un petit trou par lequel je devais voir la chambre ; et effectivement je l’ai vue, mais en même temps j’ai vu très peu distante du même petit trou qui n’était pas plus grand qu’une goutte de cire, une surface perpendiculaire d’environ huit pouces. C’était ce que j’avais toujours craint : c’était une des poutres qui soutenaient le plafond. Je me suis vu forcé à rendre le trou que j’avais fait plus grand du côté opposé à cette poutre ; car elle rendait le passage si étroit que ma personne d’assez riche taille n’aurait jamais pu y passer. J’ai dû rendre le trou plus grand d’un quart, craignant encore toujours que l’espace entre les deux poutres ne fût pas suffisant. Après l’ampliation, un second petit trou du même calibre, que j’ai fait, et où j’ai mis l’œil, me fit voir mon ouvrage, Dieu merci, réduit à sa perfection. J’ai bouché les petits trous pour empêcher que les petits fragments ne tombent dans la chambre des inquisiteurs, et qu’un rayon de lumière de ma lampe en y passant ne donnât indice de mon opération à quelqu’un qui aurait pu l’apercevoir.
J’ai fixé le moment de mon évasion dans la nuit précédantae la fête de saint Augustin, non pas tant parce qu’il y avait déjà plus de quatre semaines que je l’avais fait mon protecteur, comme parce que je savais que dans cette fête-là le grand conseil s’assemblait, et que par conséquent il n’y aurait pas de monde à la boussole contiguë à la chambre par laquelle je devais nécessairement passer en me sauvant. J’ai donc fixé de sortir dans la nuit du vingt-sept.
La journée du vingt-cinq, à midi il m’arriva ce qui me fait frissonner encore dans ce moment où je vais l’écrire. À midi précis j’ai entendu le glapissement des verrous : j’ai cru de mourir. Un violent battement de cœur, qui frappait plus que six pouces plus bas que sa région, me fit craindre mon dernier moment : je me suis jeté éperdu sur mon fauteuil. Laurent en entrant me dit, mettant sa tête à la grille, et avec un ton de jouissance : je viens, monsieur, vous porter une bonne nouvelle, dont je vous félicite. J’ai d’abord cru que c’était celle de ma liberté, car je n’en connaissais pas d’autre, qui pût être bonne ; et je me voyais perdu : la découverte du trou aurait fait révoquer ma grâce. Laurent entre, et me dit d’aller avec lui ; je lui réponds d’attendre que je m’habille : n’importe, me dit-il, puisque vous ne faites que passer de ce vilain cachot à un autre clair, et tout neuf où par deux fenêtres vous verrez la moitié de Venise, où vous pourrez vous tenir debout, où…. Mais je n’en pouvais plus, je mourais : je le lui ai dit : j’ai demandé du vinaigre en le priant d’aller dire à monsieur le secrétaire que je remerciais le tribunal de cette grâce, en le suppliant au nom de Dieu de me laisser là. Laurent me dit avec un grand éclat de rire que j’étais fou : que le cachot où j’étais s’appelait l’enfer, et que celui où il avait ordre de me mettre était délicieux. Allons, allons, ajouta-t-il, il faut obéir, levez-vous. Je vous donnerai le bras, et je vous ferai d’abord porter toutes vos hardes, et tous vos livres. Étonné, et en devoir de ne plus répliquer le moindre mot je suis sorti, et j’ai dans l’instant ressenti un petit soulagement en l’entendant ordonner à un des siens de le suivre avec mon fauteuil. Mon esponton était caché dans sa paille : c’était toujours quelque chose. J’aurais voulu me voir suivi par le beau trou que j’avais fait avec tant de peine, mais c’était impossible : mon corps allait, mais mon âme restait là.
Le bras appuyé sur l’épaule de cet homme qui par ses risées croyait d’exciter mon courage, j’ai descendu trois petits degrés après avoir passé deux étroits corridors : je suis entré dans une salle assez grande, et très éclairée, et à son extrémité dans le coin à ma main gauche je suis entré par une petite porte dans un corridor qui avait deux pieds de large, et douze de long, et deux fenêtres grillées à ma droite par où on voyait distinctement toute la partie de la ville qui était de ce côté-là jusqu’au Lido. La porte du cachot était au coin de ce corridor : j’ai vu une fenêtre grillée qui était vis-à-vis d’une des deux, de sorte que le prisonnier quoiqu’enfermé pouvait jouir en bonne partie de cette agréable perspective. Le plus important était que cette même fenêtre ouverte laissait entrer un vent doux, et frais qui était un vrai baume pour la pauvre créature qui devait respirer là-dedans principalement dans cette saison où l’air était brûlant. Je n’ai pas fait ces observations dans ce moment-là, comme le lecteur peut bien penser. D’abord que Laurent me vit dans le cachot il y fit placer mon fauteuil sur lequel je me suis d’abord jeté, et s’en alla en me disant qu’il allait me faire porter dans l’instant mon lit avec tout le reste.
Fin de la première partie
SECONDE PARTIE
Le stoïcisme de Zénon, l’ataraxie des Pyrrhoniens offrent au jugement des images fort extraordinaires. On les célèbre, on les met en dérision, on les admire, on s’en moque, et les sages n’accordent leurs possibilités, qu’avec des restrictions. Tout homme appelé à juger d’impossibilité, ou de possibilité morale a raison de ne partir jamais que de lui-même, car étant de bonne foi il ne peut admettre une force intérieure dans qui que ce soit à moins qu’il n’en sente le germe en soi-même. Ce que je trouve en moi sur cette matière est que l’homme par une force gagnée moyennant une grande étude peut parvenir à se défendre de crier dans les douleurs, et à se maintenir fort contre l’impulsion des premiers mouvements. Cela est tout. L’abstine, et le sustine [supporte et abstiens-toi]64 caractérisent un bon philosophe, mais les douleurs matérielles qui affligent le stoïcien ne seront pas moindres que celles qui tourmentent l’épicurien ; et les chagrins seront plus cuisants pour celui qui les dissimule que pour l’autre qui se procure un soulagement réel en se plaignant : l’homme qui veut paraître indifférent à un événement qui décide de son état n’en a que l’air, à moins qu’il ne soit imbécile, ou enragé. Celui qui se vante de tranquillité parfaite ment, et j’en demande mille pardons à Socrate. Je croirai tout à Zénon, lorsqu’il me dira d’avoir trouvé le secret d’empêcher la nature de pâlir, de rougir, de rire, et de pleurer.
Je me tenais sur mon fauteuil comme un homme extupéfait : immobile comme une statue, je voyais que j’avais perdu toutes les peines que je m’étais données ; et je ne pouvais pas m’en repentir ; je me trouvais destitué d’espoir, et je ne sentais autre soulagement que celui que je pouvais me procurer en ne pensant pas à l’avenir. Ma pensée s’élevait à Dieu, et l’état où j’étais me semblait une punition venantaf de lui directement de ce qu’après qu’il m’avait laissé le temps d’achever mon ouvrage, j’avais abusé de sa grâce en tardant trois jours à me sauver. J’en convenais ; mais en même temps j’accusais la punition de trop de sévérité, puisque je n’avais différé de trois jours que par prudente précaution. Pour brusquer la raison qui me fit fixer ma fuite au 27 il m’aurait fallu une révélation ; et la lecture de Marie d’Agreda ne m’avait pas fait devenir fou.
Une minute après que Laurent m’eut quitté, deux de ses gens me portèrent mon lit, c’est-à-dire les draps, les matelas, et la paillasse, et s’en allèrent pour prendre le reste ; mais deux heures entières s’écoulèrent sans que je visse personne, malgré que les portes de mon cachot fussent ouvertes. Ce retard me causait une foule de pensées, qui me rendaient stupide : je ne pouvais rien deviner, et je devais tout craindre : je tâchais de me mettre dans un état assez tranquille pour souffrir sans lâcheté tout ce qui pouvait m’arriver de plus horrible.
Outre les plombs, et les quatre les inquisiteurs d’état possèdent aussi dix-neuf prisons affreuses sous terre dans le même palais ducal, où ils condamnent ceux qui ont commis des crimes qui les ont rendus coupables de mort. Tous les juges de la terre ont toujours cru qu’en laissant la vie à celui qui a mérité la mort on lui accorde une grâce, quelle que soit l’horreur de la prison qu’on lui substitue. Ces dix-neuf prisons souterraines sont positivement des tombeaux ; mais on les appelle puits ; et la raison qu’on leur donne ce nom peut être bonne, car effectivement ils sont toujours inondés de deux pieds d’eau de la mer qui y entre par le même trou grillé par où ils reçoivent un peu de lumière : ces trous n’ont qu’un pied carré d’extension. Le prisonnier est obligé, à moins qu’il n’aime d’être toute la journée dans un bain d’eau salée jusqu’aux genoux, de se tenir assis sur un tréteau, où il tient aussi sa paillasse, et où l’on met à la pointe du jour son eau, sa soupe, et sa portion de biscuit qu’il doit manger d’abord qu’on la lui porte, puisque des rats de mer plus grands que ceux que j’ai connusag à la poutre iraient le lui arracher des mains. Dans cette terrible prison, où ordinairement les détenus sont condamnés jusqu’à leur dernière heure, et avec une nourriture pareille où il semble qu’un homme ne puisse vivre que cinq à six mois, plusieurs y vivent jusqu’à la vieillesse ; et on m’a assuré qu’un vieillard de quatre-vingts ans qui mourut dans ce temps-là y avait été mis à l’âge de quarante : persuadé d’avoir mérité la mort il se trouva peut-être heureux : il y a des gens qui ne craignent que la mort : c’était un espion qui dans la dernière guerre que la république eut contre le Turc l’année seize, partait de Corfou, entrait dans l’armée du grand Vizir pour découvrir ce qu’on y décidait, et pour en instruire M. le maréchal de Schoulenbourg qui défendait la forteresse : cet infâme était dans le même temps l’espion du grand Vizir. Dans ces deux heures d’attente je n’ai pas manqué de me figurer qu’on allait peut-être me transporter dans les puits. Dans un endroit où on se nourrit d’espérances chimériques on doit aussi avoir des craintes extrêmes. Le tribunal qui pouvait disposer de moi, maître de l’éminence, et de la profondeur du palais aurait fort bien pu envoyer à l’enfer quelqu’un qui aurait tenté de déserter du purgatoire.
J’ai enfin entendu le bruit d’une serrure, et les pas d’un furieux qui venait où j’étais. J’ai vu Laurent que la colère défigurait. Tout en rage, blasphémant Dieu, et tous les saints il commença par m’ordonner de lui donner la hache, et tous les instruments que j’avais employés à percer le pavé du cachot, et de lui dire quel était celui de ses gens qui me les avait portés. Sans bouger, et de sang-froid je lui ai dit que je ne savais pas de quoi il me parlait. Il ordonna alors à deux archers de me fouiller, ce que je n’ai pas permis en me mettant dans un instant tout nu. Il fit visiter mes matelas, et vider ma paillasse, et visiter jusque dans la cassolette puante : il prit entre ses mains le coussin de mon fauteuil, et n’y ayant trouvé rien de résistant il le jeta par dépit contre terre. Vous ne voulez pas m’avouer, dit-il, où sont les instruments avec lesquels vous avez rompu le plancher, mais vous serez forcé de le confesser à quelqu’un. Je lui ai répondu que s’il était vrai que j’eusse percé le plancher je ne pouvais avoir reçu les instruments que de lui-même, et les lui avoir rendus, s’il ne les trouvait pas. À cette réponse que ses gens, qu’il avait apparemment irrités applaudirent, il hurla, il donna de la tête contre la cloison, il pesta des pieds, j’ai cru qu’il allait devenir furieux. Il sortit suivi de ses archers, qui me portèrent d’abord mes hardes, mes livres, mes bouteilles, mon dîner qui était encore là depuis le grand matin, et tout ce qui m’appartenait excepté le morceau de pierre de touche, et ma lampe. Après cela il entra dans le corridor, et il ferma les vitres des deux fenêtres par où je recevais un peu d’air. Moyennant cela je me suis trouvé, dans le plus ardent de l’été enfermé comme hermétiquement dans un très petit lieu où l’air ne pouvait entrer par aucune autre ouverture. J’avoue qu’après son départ je me suis trouvé quitte à bon marché. Malgré l’esprit de son métier il n’a pas pensé à visiter le fauteuil ; et en me trouvant encore possesseur de mon verrou j’ai poursuivi à y compter dessus sans avoir cependant dans ma tête aucun projet.
La grande chaleur, et le bouleversement de la journée m’empêchèrent de dormir. Le lendemain de bonne heure il me porta du vin qui était devenu vinaigre, de l’eau mauvaise, de la salade pourrie, et de la viande puante : il ne fit pas nettoyer, et n’ouvrit pas les fenêtres, lorsque je lui ai dit de les ouvrir. Une cérémonie extraordinaire qu’on commença à exercer ce jour-là fut l’emploi d’un archer qui avec une barre de fer faisait le tour de mon cachot, et frappait partout sur le plancher, et sur les cloisons pour découvrir s’il n’y avait rien de rompu, et on retirait tous les matins le lit pour faire cette même fonction. J’ai observé que l’archer qui donnait ces coups de barre ne frappait jamais sous le plafond. Cette observation me fit en peu de jours enfanter le projet de sortir de là par le haut ; mais pour rendre mon projet mûr il fallait des combinaisons qui ne dépendaient pas de moi ; car je ne pouvais rien faire qui ne fût exposé à la vue. La moindre égratignure serait sautée aux yeux de chacun des archers qui entraient dans mon cachot tous les matins.
J’ai passé une cruelle journée. La chaleur forte commença vers midi : je croyais positivement d’étouffer : mon cachot était devenu une véritable étuve. Il me fut impossible de manger, ou de boire, car tout était corrompu : la faiblesse causée par la chaleur, et par la sueur qui sortait de tout mon corps à grosses gouttes ne me permettait ni de marcher, ni de lire. Mon dîner le lendemain fut le même, et la nouvelle puanteur du veau qu’il me porta, et qui était encore chaud vint d’abord à mon odorat. Je lui ai demandé s’il avait ordre de me faire mourir de faim, et de chaleur ; et sans me répondre le moindre mot il s’en alla. Le jour suivant ce fut la même chose. Je lui ai dit de me donner du crayon, puisque je voulais écrire quelque chose à M. le secrétaire ; et sans me répondre il s’en alla. J’ai mangé la soupe par dépit, et trempé du pain dans du vin de Chypre pour me conserver en force, et pour le tuer le lendemain en lui enfonçant mon esponton dans le cou : cela était devenu si sérieux que je trouvais que je n’avais point d’autre parti à prendre. Mais le lendemain au lieu d’exécuter mon projet je me suis contenté de lui jurer de le tuer, lorsque l’on me remettrait en liberté : il en a ri, et sans me répondre il s’en alla. J’ai commencé à croire qu’il en agissait ainsi par ordre du secrétaire, auquel il avait peut-être déclaré la fracture. Je ne savais que faire ; ma patience luttait avec le désespoir : je me sentais mourir d’inanition, et réellement j’allais succomber.
Ce fut le huitième jour qu’avec une voix foudroyante, et toujours à la présence de ses archers je lui ai demandé compte de mon argent en l’appelant infâme bourreau. Il me répondit qu’il me portera mon compte dans le jour suivant ; mais avant qu’il fermât le cachot j’ai embrassé avec violence le baquet des immondices, et je lui ai fait voir par ma posture que j’allais le verser dans le corridor s’il ne me le faisait pas changer d’abord. Il ordonna alors à un archer de le porter dehors, et l’air étant devenu infecté il se détermina à ouvrir une fenêtre ; mais lorsque l’archer me porta dedans le nouveau baquet il la referma en sortant. J’ai crié comme un possédé, mais en vain. Telle était ma situation, et ayant vu que ce que j’avais obtenu avait été l’effet des injures que je lui avais ditesah, j’ai décidé de le traiter encore plus mal le lendemain.
Mais le lendemain ma fureur se calma. Avant que de me présenter mon compte il me donna un panier de citrons que M. de Br…. m’envoyait, et j’ai vu une grande bouteille d’eau que j’ai jugée bonne, et dans mon dîner un poulet qui avait bonne mine : outre cela un archer ouvrit les deux fenêtres. Lorsqu’il m’a présenté mon compte je n’ai jeté l’œil que sur la somme qui me restait pour lui dire que j’en faisais présent à sa femme, un sequin excepté que je distribuais à ses gens, dont deux là présents me remercièrent.
Resté seul avec moi, voici le discours qu’il me tint d’un air assez serein : Vous m’avez déjà dit, Monsieur, que c’est de moi-même que vous avez reçu l’instrument avec lequel vous avez fait l’énorme trou dans l’autre cachot, ainsi je n’en suis plus curieux ; mais pourrais-je à titre de grâce savoir qui vous a donné le nécessaire pour vous faire une lampe ? Vous-même lui ai-je répondu. Je ne croyais pas, répliqua-t-il, que l’esprit consistât dans l’effronterie. Je ne mens pas, lui dis-je d’un ton ferme, c’est vous qui m’avez donné avec vos propres mains tout ce qu’il me fallait pour me composer une lampe.
Je lui ai alors expliqué comment je m’y étais pris ; et lorsqu’il se vit convaincu il donna de ses mains contre la tête, et me demanda, si je le pouvais convaincre aussi de m’avoir donné les instruments pour rompre le plancher, et je lui ai dit qu’oui, mais qu’il ne saurait jamais comment qu’en présence du secrétaire du tribunal. Il me pria alors de penser qu’il avait des enfants, et il s’en alla. Je fus bien enchanté d’avoir trouvé le moyen de me faire craindre de cet homme auquel il était décidé que je dusse coûter la vie : je fus alors convaincu que son propre intérêt le forçait à tenir caché au ministre du tribunal ce que j’avais fait. Le petit vent qui soufflait tous les jours, et qui toujours à la même heure entrait chez moi me rendit la force, et l’appétit.
J’ai ordonné à Laurent de m’acheter les œuvres du marquis Maffei65 : cette dépense lui déplaisait, et il n’osait pas me le dire. Il me demanda quel besoin je pouvais avoir de livres pendant que j’en avais là plus de cinquante : je lui dis que je les avais tous lus, et qu’il me fallait du nouveau. Il me répondit que, si je voulais en prêter à quelqu’un, il m’en ferait prêter aussi, et que moyennant cela je m’occuperais à une lecture toute neuve sans dépenser le sou. Je lui ai opposé que les livres qu’on pourrait me prêter seraient peut-être des romans frivoles dont je n’aimais pas la lecture : il me répliqua d’un air piqué que je me trompais, si je croyais d’être la seule bonne tête qu’on tenait enfermée là-haut, et il ajouta que je m’étonnerais, si je susse quelles étaient les personnes qui partageaient mon même sort. J’ai alors contrefait l’homme pénétré de respect, et sans perdre une minute j’ai pris le premier tome de la chronologie du père Petau, et je lui ai dit de me porter en échange un autre livre d’égale importance : quatre minutes après il me porta le premier tome de Wolff66 en latin ; et très content j’ai retiré l’ordre que je lui avais donné de m’acheter Maffei. Charmé de m’avoir fait entendre raison sur cet article, il s’en alla.
Moins ravi de m’amuser à cette savante lecture que de saisir l’occasion d’entamer une correspondance avec quelqu’un qui aurait pu m’aider au projet de fuite que dans ma tête j’avais déjà ébauché, j’ai feuilleté le livre, et j’y ai trouvé une demi-feuille de papier sur lequel j’ai lu dans six bons vers la paraphrase de ces mots de Sénèque : calamitosus est animus futuri anxius [l’esprit inquiet de l’avenir est malheureux]67. J’en ai fait d’abord six autres, et n’ayant pas de crayon je me suis servi du suc de mûres noires au lieu d’encre, et m’ayant laissé croître l’ongle du petit doigt de ma main droite pour me polir les oreilles, j’y ai fait la pointe, et je m’en suis servi comme d’une excellente plume, en mettant le petit doigt entre le pouce, et l’index. Enchanté de ma belle invention j’ai fait le catalogue des livres que j’avais, et je l’ai placé dans le dossier du même livre. Tous les livres reliés en carton en Italie ont sous la reliure par-derrière une espèce de poche. Sur le même livre là où l’on écrit le titre j’ai écrit : latet quaere [il y a quelque chose de caché : cherche]. Impatient de recevoir une réponse j’ai dit à Laurent dans le matin du jour suivant que j’avais déjà lu tout le livre, et que la même personne me ferait plaisir à m’en envoyer un autre. Laurent me porta sur-le-champ le second tome de Wolff. Il me dit que la personne n’avait pas voulu différer pour me faire un si petit plaisir. J’en fus fâché ; car je désirais une réponse.
D’abord que je fus seul j’ai ouvert le livre, et j’y ai trouvé une courte lettre en latin sur laquelle j’ai lu : nous deux qui sommes ensemble dans cette prison, ressentons le plus grand plaisir que l’ignorance d’un avare nous procure un avantage sans exemple. Moi qui écris suis Marin Balbi68 noble vénitien régulier somasque. Mon compagnon est le comte André Asquin69 noble d’Udine capitale du Frioul. Il m’ordonne de vous dire que vous êtes le maître de disposer de tous ses livres, dont vous trouverez le catalogue dans le dossier, et nous vous recommandons les plus grandes précautions pour que Laurent ne parvienne jamais à découvrir notre correspondance s’il vous plaira que nous l’entretenions. L’uniformité de notre idée de placer des billets dans le derrière des livres me parut singulière, et singulière la recommandation de précaution tandis que sa petite lettre était entre une feuille et l’autre, où Laurent l’aurait d’abord trouvée, s’il eût ouvert le livre : il est vrai qu’il ne savait pas lire ; mais naturellement il aurait gardé la lettre, et aurait été chercher quelqu’un qui lui en aurait déclaré le contenu, et notre correspondance aurait fini en naissant. J’ai d’abord décidé que le père Balbi devait être un personnage auquel je ne devais céder qu’à l’égard de sa naissance, et à cause de son sacré caractère70.
J’ai trouvé le catalogue, et j’ai d’abord amplement répondu à cette lettre sur la moitié de la feuille du catalogue. Je leur ai dit mon nom : je leur ai écrit l’histoire de ma détention, et l’espoir que j’avais de sortir bientôt, car je ne pouvais être là que pour des bagatelles : je ne leur ai rien dit de la fraction du pavé. J’ai envoyé un livre le lendemain, et j’en ai reçu un autre, où j’ai trouvé une lettre du père Balbi de seize pages : le comte Asquin ne m’a jamais écrit. Ce moine m’écrivit l’histoire cause de son infortune. Il était sous les plombs depuis quatre ans, parce qu’il avait eu plusieurs bâtards, qu’il avait voulu reconnaître pour ses fils naturels en les faisant baptiser sans aucune réserve sous son nom. Le père supérieur l’avait corrigé la première fois ; l’avait menacé la seconde ; mais à la troisième il avait porté ses plaintes au tribunal, qui l’avait fait enfermer ; et le supérieur lui envoyait son dîner tous les matins. Il employait quatre pages à se défendre où il disait mille pauvretés : entre autres il soutenait que ni son supérieur, ni les inquisiteurs d’état pouvaient avoir des droits sur sa conscience, et que par conséquent ce qu’ils exerçaient sur lui n’était que tyrannie, et violent despotisme : il disait que sachant en conscience que ses enfants étaient de lui il ne pouvait pas les frustrer des avantages qu’ils pouvaient retirer de son nom ; et qu’un homme d’honneur ne pouvait envoyer à l’hôtel-Dieu (qui à Venise s’appelle la Pietà) que ceux nés d’inceste, dont la qualité connue pouvait causer du scandale. Il ajoutait que les trois mères de ces enfants, quoique pauvres, et obligées pour vivre à faire le métier de femmes de chambre, étaient respectables, parce qu’on ne pouvait rien dire contre leurs mœurs avant qu’elles ne l’eussent connu, et que l’erreur que l’amour leur avait fait commettre avec lui, étant devenue notoire, le moindre dédommagement, qu’il leur devait, était celui de reconnaître pour siens les fruits de leur commerce pour empêcher la calomnie de les attribuer à d’autres ; il finissait par dire qu’il ne pouvait pas démentir la nature en agissant autrement qu’en père. Après m’avoir dit beaucoup de mal de son supérieur, il ajoutait qu’il n’y avait point de risque qu’il pût jamais devenir coupable de la même faute, parce que sa tendresse pieuse ne se déclarait que vis-à-vis de ses écoliers, qui étaient les objets de toutes ses attentions.
À la lecture de cette longue lettre j’ai connu mon homme : original, vicieux, sophistique dans son raisonnement sans le savoir, libertin, méchant, sot, et ingrat, parce qu’après m’avoir dit qu’il serait fort malheureux sans la compagnie du vieillard qui avait des livres, et de l’argent, il employait deux pages à la description de ses défauts, et de ses ridicules. Hors de ces prisons je n’aurais pas répondu à un homme d’un pareil caractère ; mais là-haut j’avais besoin de tirer parti de tout. Dans le dossier du livre j’ai trouvé deux plumes, de l’encre de la Chine, et deux feuilles de papier dans le livre ; ce qui me mit en état d’écrire avec toute ma commodité.
Tout le reste de sa longue lettre contenait l’histoire de tous les prisonniers qui étaient sous les plombs, et de ceux qui y avaient été, et qui étaient sortis depuis les quatre ans qu’il était là. Il me rendit compte que l’archer nommé Nicolas lui portait en cachette tout ce qu’il voulait acheter, et l’informait du nom de tous les détenus, et de ce qu’il arrivait dans tous les autres cachots ; et pour m’en convaincre il me disait l’histoire du trou que je devais avoir fait dans le cachot où j’étais, et d’où l’on ne m’avait tiré que pour y loger le patricien Pr…. G. C.71 qui y fut mis le lendemain de ma sortie : il me disait que Laurent avait passé les deux heures qu’il m’avait laissé seul à chercher un menuisier, et un serrurier pour faire remplir, et ferrer le trou, en prenant la liberté d’intimer à ces artisans le silence sous peine de la vie. Nicolas l’avait assuré qu’un seul jour plus tard je m’en serais allé par un moyen qui aurait fait beaucoup parler, et qu’on aurait fait étrangler Laurent, puisqu’il était tout simple, que quoiqu’il ait voulu paraître surpris à la vue du trou, et qu’il ait fait semblant d’être fâché contre moi, il ne pouvait être que d’accord, car ce ne pouvait être que lui qui m’eût donné les instruments pour rompre, et qu’on n’avait jamais pu trouver, parce qu’adroitement je devais les lui avoir rendus. Nicolas lui avait dit aussi que M. de Br…. avait promis à Laurent mille sequins à l’événement72 de ma fuite, qu’il avait espéré de gagner sans rien risquer en comptant sur la protection de S. E. D….73 qui protégeait sa femme ; et que tous les archers étaient sûrs qu’il trouverait quelque moyen de me procurer la fuite sans risquer de perdre son emploi : il lui avait dit qu’ils n’osaient pas faire savoir à M. le secrétaire toutes ses malversations, parce qu’ils craignaient qu’en se tirant d’affaire il ne leur fît perdre leur pain. Le père Balbi finissait sa lettre par me prier d’avoir confiance en lui, et de lui conter toute l’histoire du plancher percé, et de qui j’avais reçu les instruments, en m’assurant qu’il serait discret autant qu’il était curieux. Je ne doutais pas de sa curiosité, mais sur sa discrétion j’avais des doutes : les demandes qu’il me faisait le déclaraient déjà pour le plus indiscret des hommes. J’ai vu qu’il fallait le ménager, et que j’aurais pu facilement réduire un être dans ce goût-là à faire tout ce que j’aurais voulu pour me procurer la liberté.
J’ai passé toute la journée à lui répondre ; mais un fort soupçon me fit différer à lui envoyer ma réponse. Il m’est venu dans l’esprit que ce commerce épistolaire aurait pu être un artifice de Laurent pour parvenir à savoir où étaient les instruments avec lesquels j’avais rompu le plancher. Je lui ai donc écrit une très courte lettre en lui disant qu’un fort grand mal à la tête m’empêchait de lui répondre en détail ; mais qu’en attendant je croyais de devoir satisfaire à sa curiosité en lui disant qu’un grand couteau avec lequel j’avais fait le trou se trouvait sous la hauteur d’appui de la fenêtre du corridor, où je l’avais caché d’abord que je m’étais vu seul dans le nouveau cachot, et où Laurent n’avait pas regardé, et que je ne savais plus que faire de ce couteau. Cette fausse confidence mit en trois jours de temps mon esprit en paix, car, si l’on eût intercepté mes lettres le gardien aurait visité la fenêtre ; mais je n’ai rien vu d’extraordinaire.
Le père Balbi m’écrivit qu’il savait que je pouvais avoir ce gros couteau, car Nicolas lui avait dit qu’on ne m’avait point fouillé avant que de m’enfermer. Il lui avait dit que Laurent s’était informé que les hommes de Messer grande n’avaient pas visité mes poches, et qu’il était persuadé que j’avais des armes : il disait qu’il ne se crut pas obligé à me fouiller, car en me recevant des mains de Messer grande il devait supposer que ce devoir avait été exécuté, et que dans le cas que ma fuite me fût réussie cette circonstance aurait pu le sauver, et que tout le blâme serait tombé sur l’autre : l’autre aurait dit que m’ayant vu dans mon lit, et m’habiller à sa présence il n’avait pas besoin de me faire fouiller, car il était sûr que je n’avais rien. Il finissait sa lettre par me dire, que je pouvais me fier à Nicolas, et lui envoyer mon couteau. Ce moine était un curieux qui voulait tout savoir, et cet archer Nicolas, dont la passion dominante devait être l’indiscrétion, faisait toutes ses délices. Ses lettres m’amusaient en même temps qu’elles me découvraient ses défauts. Il me dit que le comte Asquin était un homme de soixante et dix ans, incommodé par un fort gros ventre, et par une jambe qui cassée jadis, et mal raccommodée le rendait boiteux. N’étant pas riche il exerçait dans Udine le métier d’avocat, et il défendait l’ordre des paysans, que celui des nobles voulait priver du droit de suffrage dans les assemblées provinciales : les prétentions des paysans troublaient la paix publique, et les nobles eurent recours au tribunal qui ordonna au comte Asquin d’abandonner leur clientèle ! Il avait répondu que le code municipal l’autorisait à défendre la constitution, et il désobéit. Les inquisiteurs d’état le firent enlever malgré le code, et le logèrent sous les plombs où il y avait cinq ans qu’il s’amusait à lire, et à attendre le moment de sa liberté. Il avait comme moi cinquante sous par jour, et il avait le privilège de manier son argent ; ce qui l’avait mis en état d’amasser quelques douzaines de sequins, puisqu’il ne dépensait pour vivre que dix à douze sous par jour. Ce moine qui n’avait jamais le sou me disait à ce propos beaucoup de mal de son camarade que comme de raison il accusait d’avarice. Il me fit savoir que dans le cachot vis-à-vis du mien il y avait deux frères du pays des sept communes qui étaient là-dedans par inobéissance aussi, dont l’aîné était devenu fou furieux au point qu’on le tenait lié. Dans un autre cachot il y avait deux notaires publics. Un comte véronais de la maison de Pind….74 avait été enfermé pour huit jours pour n’avoir pas obéi à un ordre qu’il avait reçu de se présenter. Nicolas lui avait dit que ce seigneur avait eu des grandes distinctions : on avait permis à ses domestiques de lui consigner ses lettres en mains propres.
Lorsque mes soupçons furent dissipés l’état de mon âme me fit raisonner ainsi. Je voulais me procurer la liberté : l’esponton, que j’avais, était excellent ; mais il était impossible que je m’en servisse, parce que tous les matins mon cachot était frappé par des coups de barre à tous les coins excepté au plafond : je ne pouvais donc penser qu’à sortir par le plafond en le faisant rompre par-dessus : celui qui l’aurait rompu aurait pu se sauver avec moi en m’aidant à faire un trou dans le grand toit du palais dans la même nuit. Je pouvais me flatter d’en venir à bout ayant un compagnon à l’ouvrage. Lorsque j’aurais été sur le toit, j’aurais vu ce qu’il y avait à faire : il fallait donc se résoudre, et y aller. Je n’ai vu que ce moine qui à l’âge de trente-huit ans, quoique mal pourvu de bon jugement, aurait pu exécuter toutes mes instructions. Il fallait donc me déterminer à lui confier tout, et penser au moyen de lui envoyer mon verrou. J’ai commencé par lui demander s’il désirait sa liberté, et s’il se sentait disposé à tout faire pour se la procurer en se sauvant avec moi. Il me répondit que tant lui que son compagnon seraient prêts à tout faire pour briser leurs chaînes ; mais qu’il était inutile de penser à ce qui était impossible : il me faisait ici un long détail des difficultés dont il remplissait quatre pages, et que je n’aurais jamais fini, si j’eusse voulu les aplanir. Je lui ai répondu que toutes ses difficultés ne me paraissaient que fort légères, et qu’absolument je ne voulais pas confier au papier leur résolution ; et que s’il voulait me promettre d’exécuter mes instructions je lui promettais la liberté. Il me répondit qu’il était prêt à tout.
Je lui ai alors écrit que je penserais au moyen de lui envoyer le véritable instrument que je possédais pour rompre qui n’était pas un couteau : qu’avec cet instrument il percerait le toit de son cachot, il y monterait dessus, il irait au mur qui nous séparait, il le percerait, il le passerait, il se trouverait sur le toit de mon cachot, il le romprait, j’en sortirais, et pour lors me trouvant avec lui, et avec le comte nous romprions le grand toit du palais, soulèverions les plaques de plomb, et que dès que nous serions sur le grand toit celle de descendre pour nous trouver libres dans les rues de Venise serait mon affaire. Il me répondit qu’il était prêt à tout, mais que j’allais entreprendre un ouvrage impossible : et ici avec cent mais il me faisait l’énumération des impossibilités qui rigoureusement n’étaient que des difficultés : je lui ai répondu que j’étais sûr de mon fait, et que, s’il voulait se sauver avec moi, il n’avait qu’à commencer à exécuter mes instructions, dont la première était de faire acheter par Laurent quarante à cinquante images de saints sur papier, et sous prétexte de dévotion d’en couvrir toutes les cloisons du cachot, et avec les plus grandes le plafond, et que je ne lui dirais pas davantage, que lorsqu’il aurait exécuté cette première commission. J’avais reconnu qu’il m’était nécessaire d’en agir ainsi avec cet homme qui ne savait faire l’habile vis-à-vis de moi que par des raisonnements, dont le fond n’était que timidité, et obstacles que selon mon calcul il fallait brusquer ; il les mettait en ligne de compte : c’était le vrai moyen de ne se déterminer jamais.
J’ai ordonné à Laurent de m’acheter la nouvelle Bible qu’on avait imprimée en grand in-folio, où il y avait, outre la vulgate, et le nouveau testament la version aussi des septante. J’ai pensé à ce livre dont le grand volume me faisait espérer de pouvoir y placer mon esponton, et de l’envoyer ainsi au moine ; mais lorsque je l’ai eu, et que j’ai essayé je suis devenu triste, et rêveur. J’ai trouvé que le verrou avait deux pouces de longueur plus que la Bible. Le moine m’avait écrit que le cachot était déjà tout tapissé comme je l’avais prescrit, et que Laurent leur avait dit que j’avais acheté ce grand livre, et qu’ils l’avaient prié de leur en procurer la lecture à ma commodité : effectivement il me le demanda, et je lui ai dit que pour trois ou quatre jours j’en avais besoin moi-même.
Je ne trouvais pas de remède à la longueur excédente du verrou : il aurait fallu la forge pour le raccourcir, et je ne pouvais pas prétendre que Laurent dût devenir aveugle pour ne pas voir l’excédent de la machine qui ne pouvait sortir du dossier du livre sans lui sauter aux yeux : il fallait pourtant le trouver cet heureux moyen, et s’il existait en nature on ne pouvait le trouver qu’à force d’y penser. J’ai communiqué mon embarras au père Balbi : il me répondit le lendemain, en se moquant de l’infécondité de mon imagination, que le moyen était tout simple. Laurent leur avait dit que j’avais une belle pelisse : il me disait qu’ils s’en montreraient curieux, et qu’ils me feraient prier de la leur faire voir : que je n’avais donc qu’à y mettre dedans l’esponton, et la leur envoyer pliée ; que naturellement Laurent la leur porterait sans la déplier, et qu’adroitement il en tirerait dehors l’esponton, et qu’il me la renverrait d’abord.
Malgré que le style du moine m’ait piqué, la hardiesse de ce projet ne m’a pas déplu : j’avais des preuves de la bêtise de Laurent ; mais je trouvais trop naturel qu’il déployât la pelisse lui-même en entrant dans le galetas, comme pour la leur faire mieux regarder, d’autant plus que leur cachot n’était pas bien clair : le verrou serait tombé sur le plancher. J’ai cependant écrit au moine que j’adoptais son projet, et qu’il n’avait qu’à me faire demander la pelisse. Laurent le lendemain me pria d’excuser la curiosité de la personne qui me prêtait des livres, qui désirait de voir ma pelisse. Je la lui ai donnée sur-le-champ très bien pliée en lui disant de me la rapporter d’abord : mais j’espère que le lecteur ne pensera pas que j’aie été assez bête pour y mettre dedans le verrou : il me la rapporta deux minutes après en me remerciant. Je lui ai dans le même moment ordonné pour le jour de la saint Michel trois livres de macaroni dans une chaudière d’eau bouillante sur un grand réchaud : je lui ai dit que je voulais en assaisonner moi-même deux plats, un le plus grand qu’il eût dans sa maison, dont je voulais régaler les dignes personnes qui me donnaient des livres, l’autre de moyenne grandeur pour moi : je lui ai dit que je voulais fondre le beurre moi-même, et y mettre le fromage parmesan qu’il me porterait tout râpé. J’ai décidé de mettre le verrou dans le dossier de la Bible, en y plaçant dessus le grand plat de macaroni, dont le beurre abondant dans lequel ils devaient nager aurait engagé les yeux de Laurent tellement qu’il n’aurait pas osé les en détacher pour prendre garde aux extrémités du dossier du livre : le plat devait être si plein qu’il devait craindre d’en verser sur le livre.
Le lendemain du jour que j’ai envoyé la pelisse, j’ai bien ri. Le père Balbi inquiet, et tremblant m’écrivait que Laurent était entré dans leur galetas en tenant la pelisse déployée, et que, quoiqu’il n’eût fait semblant de rien, il dut certainement avoir trouvé, et gardé l’esponton. Il me disait qu’il était au désespoir de devoir se reconnaître pour la cause de cet irréparable malheur ; il me reprochait cependant de n’avoir pas réfléchi un peu avant que d’adopter son projet. Je lui avais déjà écrit le même matin qu’il n’y avait rien dans la pelisse, et que je ne la lui avais envoyée tout de même que pour lui faire voir qu’il pouvait se fier à moi, et être sûr pour l’avenir qu’il n’avait pas affaire à un étourdi. Je lui ai en même temps communiqué mon projet pour le jour de la S. Michel, et je lui ai recommandé toute l’adresse dans le moment où il recevrait le plat sur le livre des mains de Laurent, car ce passage des mains à mains devait être le moment le plus critique pour la fatale découverte du verrou. Je lui ai dit de se bien garder de jeter ses yeux impatients sur les deux bouts du livre, puisque par nature les yeux de Laurent se tourneraient alors vers le même endroit, et il verrait l’excédent, et tout serait perdu.
La veille de cet heureux jour, j’ai enveloppé l’esponton dans du papier, et je l’ai enfoncé dans le dossier du livre ; et au lieu de laisser l’excédent de deux pouces d’un côté, je l’ai divisé en deux : il sortait la mesure d’un pouce à droite, et d’un pouce à gauche : n’y ayant aucune raison pour que Laurent doive regarder les coins du livre plus d’un côté que de l’autre, j’ai cru en divisant cet excédent de diminuer le danger de la moitié.
Laurent parut de grand matin avec une grande chaudière où les macaronis bouillonnaient : j’ai d’abord mis le beurre sur le réchaud pour le fondre, et j’ai préparé mes plats arrosés de fromage : j’ai pris la cuillère percée, et j’ai commencé à les remplir en y mettant dessus à chaque main beurre, et fromage, et je n’ai cessé, que lorsque le grand plat destiné au moine ne pouvait en contenir davantage. Le beurre allait jusqu’aux extrémités de ses bords. Le diamètre de ce plat était quasi le double de la largeur de la Bible. Je l’ai pris, et je l’ai placé sur le grand livre que j’avais à la porte de mon cachot, et en le prenant au-dessus de mes mains avec le dossier tourné vers Laurent je lui ai dit d’allonger ses bras, et d’étendre ses mains : c’est là que j’ai placé ma Bible tout doucement pour que le beurre ne coule dessus. En lui consignant cet important fardeau je tenais mes yeux fixés contre les siens, qu’avec le plus grand plaisir je ne voyais pas se détourner de dessus le beurre qu’il craignait de verser. Il le prit en se plaignant que j’en avais mis trop, mais en y tenant toujours les yeux fermes dessus, et en disant que si quelque goutte allait se verser sur le livre, ce ne serait pas sa faute. Je me suis vu sûr de la victoire d’abord que j’ai vu la Bible sur ses mains, car les deux bouts du verrou, qui étaient éloignés de mes yeux de toute la largeur du livre, lorsque je le tenais, étaient devenus invisibles pour lui, lorsqu’il le tenait lui-même : ils se trouvaient attenants à ses épaules, et il n’y avait aucune raison qui pût lui faire détourner les yeux, et la tête pour regarder ni l’un ni l’autre de ces coins : ils ne pouvaient l’intéresser en rien, et il aurait dû faire un effort : son seul empressement devait être celui de tenir son plat parallèle. Il partit, et je l’ai suivi des yeux jusqu’à ce que je l’ai vu descendre les marches pour entrer dans le galetas du moine : un instant après j’ai entendu le bruit d’un nez qui se mouchait à trois reprises ; signal concerté pour m’indiquer que le tout était parvenu à bon port. J’ai alors fini de remplir mon plat de macaroni pour moi-même, et Laurent est venu m’assurer que pas une seule goutte de beurre était tombée sur le livre.
Le père Balbi employa huit jours à faire une suffisante ouverture dans le toit de son cachot pour pouvoir en sortir. Il détachait du toit une grande estampe qu’il remettait après à la même place en la collant avec de la mie de pain mâché pour empêcher que son travail ne fût vu.
Le huit d’Octobre, il m’écrivit qu’il avait passé toute la nuit à travailler dans le mur qui nous séparait, et qu’il n’était parvenu à en extraire qu’un seul carreau : il m’exagérait la difficulté de dessouder des briques unies par un ciment trop solide : il me promettait de poursuivre, et me répétait dans toutes ses lettres que nous allions rendre notre condition plus mauvaise, puisque nous ne réussirions pas, et que le tout étant découvert nous nous en repentirions. Je l’ai encouragé à travailler toujours en l’assurant que j’étais sûr de mon fait d’abord qu’il serait parvenu à faire une suffisante ouverture dans mon cachot. Hélas ! je n’étais sûr de rien, mais il fallait en agir ainsi ou abandonner le tout. Comment aurais-je pu lui dire ce que je ne savais pas moi-même ? Je voulais sortir de là ; voilà tout ce que je savais, et je ne pensais qu’à faire des pas et aller en avant pour ne m’arrêter, que lorsque je trouverais l’insurmontable. J’avais lu quelque part qu’il ne fallait pas consulter les grandes entreprises, mais les exécuter sans contester à la fortune l’empire qu’elle a sur tout ce que les hommes entreprennent. Si j’eusse dit ces vérités au père Balbi, si je lui eusse communiqué ces hauts mystères de la sublime philosophie, il m’aurait traité de fou.
Son travail fut difficile dans la seule première nuit : dans les suivantes plus il tirait dehors des carreaux, plus il trouvait de facilité à en extraire d’autres : il trouva à la fin de son travail qu’il avait ôté du mur trente-six briques. Le seize d’Octobre à dix-huit heures, dans le moment que je m’amusais à traduire une ode d’Horace, j’ai entendu un trépignement sur mon cachot, et d’abord trois petits coups de poignet : je me suis levé, et j’ai d’abord frappé au même endroit trois coups pareils : c’était le signal concerté pour nous rendre sûrs que nous ne nous étions pas trompés. Une minute après j’ai entendu le commencement de son travail, et j’ai adressé à Dieu tous mes vœux pour son heureuse réussite. Vers le soir il me salua en frappant trois autres coups que je lui ai rendus, et il se retira repassant le mur, et rentrant dans son cachot. Le lendemain de bonne heure j’ai reçu sa lettre dans laquelle il me disait, que si mon toit n’était composé que de deux rangs de planches, il était sûr d’être à la fin de son ouvrage en quatre jours, car la planche qu’il avait percéeai n’avait qu’un pouce d’épaisseur. Il m’assurait qu’il ferait le petit canal en cercle comme je l’avais instruit, et qu’il aurait grand soin de ne jamais parvenir à percer tout à fait la dernière planche, parce que le moindre petit signe de fraction au-dedans de mon cachot aurait fait soupçonner la fraction supérieure : il me répétait aussi la leçon en me disant qu’il pousserait l’excavation au point qu’il ne resterait qu’une ligne d’épaisseur à la dernière planche, de sorte qu’il se verrait en état d’ouvrir dans un quart d’heure le trou au moment où je l’aurais ordonné. J’avais déjà fixé ce moment. L’ouvrage devait être terminé le jeudi, et je comptais de faire achever l’ouverture le samedi à midi pour aller faire le reste de l’ouvrage en rompant les planches du grand toit qui étaient immédiatement sous les plaques de plomb qui couvraient le palais.
Le lundi deux heures après midi, dans le temps même que le père Balbi travaillait j’ai entendu le bruit des portes qu’on ouvrait de mon côté : mon sang se gela, mais j’ai frappé vite deux coups sous le plafond, marque d’alarme. Une minute après, j’ai vu Laurent qui entrait dans le corridor en me demandant pardon, s’il mettait en ma compagnie un gueux75 dans toute la signification du terme. J’ai vu un homme de quarante à cinquante ans petit, maigre, laid, mal vêtu, en perruque noire, et ronde : deux archers le dégarrottèrent. Je n’ai pas douté que ce ne soit un gueux, puisque Laurent me l’avait annoncé à sa présence sans que le titre ait rebuté le personnage. Je lui ai répondu que le tribunal était le maître, et je l’ai prié de ne pas s’en aller sans lui donner une paillasse : il eut cette complaisance. Après nous avoir enfermés, il lui dit que le tribunal lui passait dix sous par jour : mon nouveau camarade lui répondit : Dieu les lui rende. Malgré que désolé, j’ai commencé d’abord à examiner ce coquin que sa physionomie décelait. J’avais besoin de le sonder, et pour le connaître il fallait le faire parler.
Il commença par me remercier que je lui avais fait porter une paillasse. Je lui ai dit qu’il mangera avec moi, et à toute force il a fallu que je me laisse baiser la main : il me demanda, s’il pouvait demander au gardien les dix sous que le tribunal lui donnait, et en prenant un livre, et faisant semblant de lire, je lui ai répondu qu’il ferait fort bien. J’ai vu cet homme se mettre à genoux, et tirer de sa poche un chapelet : il cherchait des yeux, et je ne savais pas quoi. Que cherchez-vous ? lui dis-je. Je cherche, vous me pardonnerez quelque image dell’immacolata vergine Maria [de l’immaculée Vierge Marie], car je suis chrétien ; ou au moins quelque passable crucifix, car je n’ai jamais eu tant besoin de prier S. François, dont je porte indignement le nom, comme aujourd’hui.
J’ai eu la plus grande peine à retenir un grand éclat de rire, non pas à cause de la piété chrétienne que je révérais, mais à cause de la tournure de sa remontrance : j’ai cru à sa demande de pardon qu’il me prenait pour un Juif. Je me suis hâté de lui donner l’office de la sainte vierge, dont il baisa d’abord l’image en me le rendant, et me disant modestement que feu son père argousin de galère avait négligé de lui faire apprendre à lire ; mais que certainement il voulait pour le moins apprendre à écrire, car il lui arrivait d’en avoir besoin tous les jours. Je lui ai dit que j’allais moi-même dire l’office tout haut, et qu’en l’écoutant il aurait le même mérite, que s’il le récitait lui-même : il me répondit que sa dévotion particulière était pour le très saint Rosaire, dont il a voulu me narrer une quantité de miracles, que j’ai écoutésaj avec une patience exemplaire ; et il me dit à la fin que la grâce qu’il me demandait était de lui permettre de poster vis-à-vis de lui la sainte image que je lui avais montréeak pour l’adorer en disant son Rosaire. Je lui ai fait ce plaisir, et j’ai même accompagné sa prière, ce qui dura une demi-heure. Je lui ai demandé s’il avait dîné, et il me dit qu’il était à jeun : je lui ai donné tout ce que j’avais, et il dévora tout avec une faim canine ; mais en pleurant toujours : ayant bu tout le vin sans eau il se trouva gris, et pour lors ses larmes redoublèrent, et il lui prit une forte envie de parler. Je lui en ai fourni un grand sujet en l’interrogeant sur la cause de son malheur. Voici le précis de sa réponse, que mon esprit n’oubliera qu’en passant le Styx. Je la rends fidèlement au lecteur dans l’ordre de narration qu’il suivit lui-même.
« Mon unique passion dans ce monde, mon cher maître, fut toujours la gloire de cette sainte république, et l’exacte obéissance à ses lois : toujours attentif aux malversations des fripons dont le métier est celui de tromper, et frustrer de ses droits leur prince, et de tenir cachées leurs démarches, j’ai tâché de découvrir leurs secrets, et j’ai toujours fidèlement rapporté à Messer grande tout ce que j’ai pu découvrir : il est vrai qu’on m’a toujours payé, mais l’argent qu’on m’a donné ne m’a jamais fait tant de plaisir, comme la satisfaction que j’ai ressentieal de me voir utile au glorieux évangéliste saint Marc. Je me suis toujours moqué du préjugé de ceux qui attachent une mauvaise idée au nom d’espion : ce nom ne sonne mal qu’aux oreilles de ceux qui auam fond n’aiment pas le gouvernement, car l’espion n’est autre chose que l’ami du bien de l’état, le fléau des criminels, et le fidèle sujet de son prince. Lorsqu’il s’est agi de mettre en activité mon zèle, le sentiment de l’amitié, qui peut avoir quelque force sur d’autres, n’en a jamais eu sur moi, et encore moins ce qu’on appelle reconnaissance, et j’ai souvent juré de me taire pour arracher à quelqu’un un important secret, que d’abord su j’ai référé ponctuellement, assuré par mon confesseur, que je pouvais le révéler, non seulement parce que je n’avais pas eu l’intention d’observer le jurement de silence, lorsque je l’avais fait, mais parce qu’en s’agissant du bien public il n’y a pas de serment qui tienne. Je sens qu’esclave de mon zèle j’aurais trahi mon père, et j’aurais su imposer silence à la nature.
« Tel que je suis, il y a trois semaines que j’ai observé à Isola, petite ville où je demeurais, une grande union entre quatre ou cinq personnes notables de la ville, que je connaissais pour mécontentes du gouvernement à cause d’une contrebande surprise, et confisquée, que les principaux avaient dû expier par la prison. Le premier chapelain de la paroisse né sujet de l’impératrice était de ce complot, dont je me suis déterminé à développer le mystère. Ces gens-là s’assemblaient le soir dans une chambre du cabaret où il y avait un vieux lit, et après qu’ils avaient bu, et parlé ensemble ils s’en allaient. Je me suis courageusement déterminé à me cacher sous ce lit un jour que sûr de n’être pas observé, j’ai trouvé la chambre ouverte et vide. Vers le soir mes gens vinrent et parlèrent de la ville d’Isola qu’ils disaient n’être pas de la juridiction de Saint Marc ; mais appartenantan à la principauté de Trieste, car elle ne pouvait aucunement être regardée comme une partie de l’Istrie vénitienne. Le chapelain dit au principal du complot qui s’appelait P. P.76, que s’il voulait signer un écrit, et si les autres voulaient en faire de même, il irait en personne chez l’ambassadeur impérial, et que certainement l’impératrice non seulement s’emparerait de la ville, mais les récompenserait. Ils dirent tous au chapelain qu’ils étaient prêts ; et il s’engagea de porter le lendemain l’écriture, et de partir d’abord pour venir ici la présenter à l’ambassadeur. Avant que de partir, il dit que L… signerait aussi, ce qui me fit une grande peine, car ce L… était mon compère de S. Jean, parenté spirituelle qui lui donnait sur moi un titre inviolable et beaucoup plus fort, que s’il eût été mon frère ; mais après avoir beaucoup combattu avec moi-même j’ai vaincu ce scrupule aussi, et j’ai décidé de faire aller en fumée cet infâme projet.
« Après leur départ, j’ai eu tout le loisir de m’évader, et j’ai cru inutile de m’exposer à un nouveau risque en me cachant le lendemain sous le même lit : j’avais assez découvert. Je suis parti avant minuit dans un bateau ; et le matin avant midi je fus ici. Je suis entré dans une apothicairerie, où un jeune homme me fit le plaisir d’écrire les six noms de ces rebelles, et en s’agissant de crime d’état, j’ai été chez le secrétaire des inquisiteurs, auquel j’ai tout dit. Il m’a ordonné d’aller chez lui le lendemain de bonne heure : j’y fus, et j’ai reçu ordre d’aller chez Messer grande, qui me donnerait un homme, auquel j’aurais dû faire connaître la figure du chapelain en allant d’abord à Isola avec lui, d’où il y avait apparence qu’il ne serait pas encore parti. Il me dit qu’après cela j’aurais pu me tenir tranquille où je voulais. J’ai exécuté ses ordres. Messer me donna l’homme avec lequel je suis parti d’abord, et six ducats d’argent pour mes frais : je suis sûr qu’il en a reçu douze ; mais j’ai fait semblant d’en être content. Arrivé à Isola, j’ai montré à mon homme le chapelain, et je l’ai laissé. Vers le soir j’ai vu à sa fenêtre ma commère femme de L… qui me pria de monter pour raser son mari ; car je suis de mon premier métier barbier, et perruquier. Après l’avoir rasé il me donna un excellent verre de Refosque, et coupa quelques tranches de saucisson à l’ail que nous avons mangéesao ensemble. Me trouvant seul avec lui mon affection de compère de S. Jean s’est emparée de mon âme ; car je suis bon : en le prenant par la main, et versant des larmes, je l’ai prié de quitter l’amitié du chapelain, et surtout de se garder de signer une certaine écriture. Mon compère me jura qu’il n’était pas plus ami du chapelain que d’un autre, qu’il n’avait jamais signé aucune écriture, et il me pria de lui dire de quoi il s’agissait. Je me suis pour lors mis à rire, je l’ai assuré que j’ai badiné, et je l’ai quitté repenti d’avoir écouté mon bon cœur qui m’excita à lui donner un sage avertissement. Le lendemain je n’ai vu ni l’homme, ni le chapelain, et huit jours après j’ai quitté Isola, pour faire une visite à Messer grande, qui sans façon me fit hier mettre en prison chez lui, et aujourd’hui avec vous, dont je remercie S. François ; car je suis avec un homme comme il faut, et bon chrétien ; je vous crois ici pour quelque raison que vous savez, et que je ne vous demanderai pas. Mon nom è Sior Checco da Castello barbier al pontesello de S. Martin. Mon nom de famille est Soradaci, et ma femme est de la maison Legrenzi fille d’un secrétaire du conseil de dix, qui devenue amoureuse de moi se moqua du préjugé, et voulut m’épouser. Elle sera au désespoir de ne pas savoir ce que je suis devenu, mais j’espère de n’être ici que pour peu de jours, et pour la commodité du secrétaire, qui apparemment aura besoin de m’examiner. »
Après cette narration effrontée qui me fit connaître de quelle espèce était ce monstre, j’ai fait semblant de le plaindre, et faisant l’éloge de son patriotisme, je lui ai prédit sa liberté dans peu de jours. Une demi-heure après il s’est endormi, et j’ai tout écrit au père Balbi, et la nécessité où nous étions de suspendre tout travail pour attendre la favorable opportunité.
Le lendemain j’ai ordonné à Laurent de m’acheter un crucifix de bois, une image de la sainte vierge, et un flacon d’eau bénite, Soradaci lui demanda hardiment ses dix sous, et Laurent, faisant le généreux se mit à rire, et en l’appelant gueux lui en donna vingt. Je lui ai ordonné de me porter quatre fois plus de vin, et de l’ail, car mon camarade m’avait dit que l’ail faisait ses délices. Après le départ de Laurent, j’ai partagé ma soupe avec ce traître, et j’ai conçu le projet de faire une expérience : mais auparavant j’ai tiré adroitement hors du livre la lettre du père Balbi, et je l’ai lue sans qu’il y prenne garde. Il me peignait dans sa lettre sa surprise, sa frayeur : il s’était sauvé dans un instant : il était rentré dans son cachot plus mort que vivant, et il avait vite remis l’estampe sous le trou ; mais si Laurent fût allé chez lui tout était perdu, car il aurait vu le trou ouvert, et il ne l’aurait point vu dans le cachot.
Le récit que Soradaci me fit de son affaire m’a fait juger qu’il devait certainement subir des interrogatoires ; car on ne pouvait l’avoir enfermé que par soupçon de calomnie, ou par obscurité de rapport. J’ai donc décidé de lui confier deux lettres, quiap s’il eût porté à leurs adresses dans le cas qu’il fût mis en liberté n’auraient pu me faire ni bien ni mal, et qui n’auraient pu que m’être utiles, si au lieu de les porter il m’eût joué un tour de son métier en les donnant au secrétaire. J’ai donc passé une grande partie de la journée à les écrire avec du crayon. Le lendemain Laurent me porta un crucifix de bois, une image de la sainte vierge, et une bouteille d’eau bénite.
Après avoir bien donné à manger à Soradaci, et mieux à boire, je lui ai dit que j’avais besoin de le prier de me rendre un grand service, en comptant sur sa fidélité pour le secret, et sur son courage, car si l’on vînt à savoir que ce fût lui qui m’eût fait ce plaisir, il serait puni. Après ces paroles, je lui ai dit qu’il s’agissait de porter à leur adresse deux lettres, desquelles dépendait ma félicité. Je lui ai demandé, s’il voulait jurer sur le crucifix, et sur la sainte vierge qu’il ne me trahirait pas. Il me répondit qu’il était prêt à jurer, et à mourir plutôt que de manquer à sa foi, et il versa des larmes, dont la grande source ne s’ouvrait qu’après qu’il avait bu. Je lui ai d’abord fait présent d’une chemise, et d’un bonnet. Je me suis alors levé, j’ai ôté le mien, et devant les deux saintes images j’ai prononcé une formule de serment avec des conjurations qui n’avaient pas l’ombre du bon sens, mais qui étaient épouvantables : j’ai arrosé d’eau bénite le cachot, sa personne, la mienne, et je me suis fait plusieurs signes de croix : je l’ai fait mettre à genoux, jurer, et se faire les plus horribles imprécations, s’il violait le serment : intrépide il a dit tout ce que j’ai voulu. Après cela je lui ai donné mes deux lettres décachetées, et ce fut lui-même qui voulut les coudre dans la doublure du dos de sa veste pour qu’on ne puisse pas les lui trouver, si par hasard on eût voulu le fouiller à sa sortie.
J’étais moralement sûr que cet homme remettrait mes lettres au secrétaire : aussi ai-je employé tout l’art pour que le tribunal ne puisse jamais par mon style relever ma ruse. Ces lettres étaient faites pour me concilier la pitié, et l’estime des trois tout-puissants qui me tenaient dans un si dur esclavage : elles étaient adressées à M. de Br…, et à M. de Gr…77 : je les priais de me conserver leur bonté, de se tenir tranquilles, et de ne s’affliger aucunement sur mon sort, puisque la douceur avec laquelle je me voyais traité me faisait espérer d’obtenir bientôt ma grâce ; je leur disais qu’ils trouveraient à ma sortie que cette détention bien loin de m’avoir fait du mal m’avait été nécessaire ; que personne à Venise n’avait eu plus besoin de réforme que moi. Je priais M. de Gr… de m’envoyer quelques flacons de vin de Poleselle, et M. de Br… de m’envoyer l’histoire de Venise de Contarini, et des bottes très larges doublées de peau d’ours avant l’hiver, car me trouvant dans un cachot où je pouvais marcher debout j’avais besoin de tenir mes jambes chaudes. Je n’ai pas voulu que Soradaci sache que mes lettres étaient innocentes à ce point-là, car s’il l’avait su, il lui serait peut-être venu le caprice de faire une action d’honnête homme. Il les cousitaq à sa veste.
Deux jours après Laurent monta à Terza et dit à Soradaci de descendre, et ne l’ayant pas vu retourner j’ai cru de ne plus le revoir : j’ai écrit au moine de poursuivre son travail ; mais vers la fin du jour j’ai vu Laurent qui me reconduisait ce méchant animal. Il me dit après le départ du gardien que le secrétaire le soupçonnait d’avoir averti le chapelain, puisque non seulement il n’avait jamais été chez l’ambassadeur ; mais il n’avait eu sur lui à son arrivée à Venise ni lettre ni écriture. Il me dit qu’après cet interrogatoire, dans lequel le secrétaire devait être assuré de son innocence, on l’avait mis tout seul dans une petite prison où on l’avait laissé sept heures, et qu’après on l’avait garrotté pour une seconde fois, et on l’avait ainsi reconduit devant le secrétaire, qui voulait qu’il confessât d’avoir dit à quelqu’un à Isola que le prêtre ne retournerait plus là ; ce qu’il n’avait pu confesser, car c’était faux. Le secrétaire enfin avait sonné, et l’avait fait remettre avec moi.
J’ai connu sans rien dire, et avec amertume qu’il était possible qu’on le laissât avec moi pour longtemps. Dans la nuit pendant qu’il dormait, j’ai écrit au père Balbi tout cet événement après avoir tiré hors du livre la lettre que je lui avais écritear. C’est à cette occasion que je me suis rendu habile à écrire dans l’obscurité.
Le lendemain après avoir avalé mon bouillon, j’ai voulu m’assurer de ce dont je me doutais déjà. Je lui ai dit que je voulais ajouter quelque chose sur une des deux lettres, et que nous la recoudrions après : le sot me dit que c’était inutile, et dangereux, puisqu’on pouvait venir dans ce moment-là, et nous surprendre. Je fus pour lors sûr de sa trahison, et je lui ai dit que je voulais cela absolument : ce monstre alors se jeta à genoux, et me jura qu’à sa seconde apparition devant le redoutable secrétaire, il lui prit un grand tremblement, et une pesanteur insoutenable au dos dans l’endroit même où les lettres étaient, et que le secrétaire lui ayant demandé ce qu’il lui arrivait, il n’avait pu s’empêcher de lui déclarer la vérité : qu’il avait sonné alors, et que Laurent l’ayant dégarrotté, et ôté sa veste, il avait décousu les lettres, que le secrétaire avait misesas dans un tiroir après les avoir lues : il me dit que le secrétaire l’avait assuré, que s’il eût porté ces lettres on l’aurait su, et que sa faute lui aurait coûté la vie.
J’ai fait alors semblant de me trouver mal : j’ai porté mes mains devant mon visage, je me suis jeté sur le lit à genoux devant le crucifix, et la vierge, et je leur ai demandé vengeance du monstre qui m’avait perdu en violant le plus solennel de tous les serments. Après cela je me suis couché sur le côté avec mon visage tourné vers la cloison, et j’ai eu la constance de me tenir ainsi sans articuler le moindre mot pour toute la journée, faisant semblant de ne pas entendre les pleurs, les cris et les protestations de repentir de cet infâme. J’ai joué mon rôle à merveille pour une comédie, dont j’avais déjà tout le canevas dans ma tête. J’ai écrit dans la nuit au père Balbi de venir à dix-neuf heures précises, pas une minute avant ni après pour achever son travail, et de ne travailler que quatre heures, de sorte que sans nulle faute il devait partir précisément, lorsqu’il entendrait sonner vingt-trois heures. Je lui ai dit que notre liberté dépendait de cette fidèle exactitude, et qu’il n’y avait rien à craindre.
Nous étions au vingt-cinq d’Octobre, et les jours s’approchaient dans lesquels je devais exécuter mon projet, ou l’abandonner pour toujours. Les inquisiteurs d’état, et même le secrétaire allaient tous les ans passer les trois premiers jours de Novembre dans quelque village de la terre ferme. Laurent dans ces trois jours de vacance de ses maîtres se saoulait le soir, dormait jusqu’à Terza, et ne paraissait que fort tard sous les plombs. Il y avait déjà un an que j’avais appris cela. Je devais par prudence devant m’enfuir prendre une de ces nuits pour être sûr que ma fuite n’aurait été découverte que le matin assez tard. Une autre raison de cet empressement, qui me fit prendre cette résolution dans un temps où je ne pouvais plus douter de la scélératesse de mon camarade, fut très puissante ; et elle mérite, ce me semble, d’être écrite.
Le plus grand soulagement qu’un homme qui est dans la peine puisse avoir est celui d’espérer d’en sortir bientôt : il contemple l’heureux instant, dans lequel il verra la fin de son malheur, il se flatte qu’il ne tardera pas beaucoup à arriver, et il ferait tout au monde pour savoir le temps précis, dans lequel il arrivera : mais il n’y a personne qui puisse savoir dans quel instant un fait qui dépend de la volonté de quelqu’un arrivera, à moins que ce quelqu’un ne l’ait dit. L’homme néanmoins devenu impatient, et faible parvient à croire que l’on puisse par quelque moyen occulte découvrir ce moment. Dieu, dit-il, doit le savoir, et Dieu peut permettre que l’époque de ce moment me soit révélée par le sort. D’abord que le curieux a fait ce raisonnement il n’hésite pas à consulter le sort, disposé, ou non, à croire infaillible tout ce qu’il peut lui dire. Tel était l’esprit de ceux qui consultaient jadis les oracles, tel est l’esprit de ceux qui interrogent encore aujourd’hui les cabales ; et qui vont chercher ces révélations dans un verset de la Bible, ou dans un vers de Virgile, ce qui a rendu si célèbres les sortes virgilianae [sorts virgiliens]78 dont plusieurs auteurs nous parlent.
Ne sachant pas de quelle méthode me servir pour me faire révéler le moment de ma liberté par la Bible, je me suis déterminé à consulter le divin poème du Roland furieux de Messire Lodovico Ariosto, que j’avais lu cent fois, et qui faisait encore là-haut mes délices. J’idolâtrais son génie, et je le croyais beaucoup plus propre que Virgile à me prédire mon bonheur.
Dans cette idée, j’ai couché une courte question dans laquelle je demandais à une intelligence, que je supposais, dans quel chant de l’Arioste se trouvait la prédiction du jour de ma délivrance. Après cela j’ai formé une pyramide à rebours composée des nombres résultant des paroles de mon interrogation, et avec la soustraction du nombre 9 de chaque couple de chiffres j’ai trouvé pour le dernier nombre le 9, et j’ai cru que dans le neuvième chant il y avait ce que je cherchais. J’ai suivi la même méthode pour savoir dans quelle stance de ce chant se trouvait cette prédiction, et j’ai trouvé le nombre 7, et curieux enfin de savoir dans quel vers de la stance se trouvait l’oracle, j’ai reçu l’1. J’ai d’abord pris entre mes mains l’Arioste avec le cœur palpitant, et j’ai trouvé que le premier vers de la septième strophe du neuvième chant était : Tra il fin d’Ottobre, e il capo di Novembre [Entre la fin d’octobre et le début de novembre].
La précision de ce vers, et l’à-propos me parurent si admirables, que je ne dirai pas d’y avoir ajouté foi, mais le lecteur me pardonnera, si je me suis disposé de mon côté à faire tout ce qui dépendait de moi pour aider à la vérification de l’oracle. Le singulier de ce fait est que Tra il fin d’Ottobre, e il capo di Novembre il n’y a que minuit, et que ce fut positivement au son de la cloche de minuit du trente un d’Octobre que je suis sorti de là, comme le lecteur va voir. Je le prie de ne pas vouloir d’après cette fidèle narration me dépêcher pour homme plus superstitieux qu’un autre, ni pour un esprit capable à cause d’un fait pareil de former un système : il se tromperait. Je narre la chose, parce qu’elle est vraie, quoiqu’extraordinaire, et parce qu’à cause de l’attention que j’y ai faiteat il m’est peut-être arrivé de me sauver. Ce ne sont pas les prédictions qui font arriver un fait quelconque, mais c’est le fait lui-même qui arrivant rend à la prédiction le service de l’avérer : lorsque le fait n’arrive pas elle devient nulle ; mais il y a dans l’histoire générale beaucoup d’événements, qui ne seraient jamais arrivés s’ils n’eussent pas été prédits.
Voici comment j’ai passé la matinée jusqu’à dix-neuf heures pour frapper l’esprit de ce méchant ignorant, pour porter la confusion dans sa frêle raison avec des images extraordinaires, et étonnantes, et pour le rendre par là incapable de me nuire. Le matin après que Laurent, auquel j’ai donné le livre pour le père Balbi, nous quitta, j’ai dit à Soradaci de venir manger la soupe. Cet homme s’était tenu couché, ayant dit au gardien qu’il était malade ; et ne se serait pas levé de sa paillasse, si je ne l’eusse pas appelé. Il se leva, s’étendit sur son ventre à mes pieds, me les baisa, et me dit en versant des larmes, et en sanglotant qu’à moins que je ne lui pardonnasse, il se voyait mort dans la journée, et qu’il sentait déjà le commencement de la malédiction dépendante de la vengeance de la sainte vierge que j’avais conjurée contre lui : il sentait des tranchées qui lui déchiraient les entrailles, et sa langue s’était remplie d’ulcères : il me la montra alors et avec quelque surprise je l’ai vue réellement couverte d’aphtes : je ne sais pas, s’il les avait le jour auparavant. Je ne me suis pas soucié de l’examiner beaucoup pour voir, s’il disait la vérité, mon intérêt était celui de faire semblant de le croire, et de lui faire espérer pardon : il fallait le faire manger. Il avait peut-être l’intention de me tromper ; mais déterminé à le tromper comme j’étais, il s’agissait de voir, lequel de nous deux jouerait avec plus d’habileté son personnage.
J’ai emprunté dans l’instant une physionomie d’inspiré, et je lui ai ordonné de s’asseoir. Mangeons ce potage, lui dis-je, et après je vous annoncerai votre bonheur. Sachez que la sainte vierge m’est apparue à la pointe du jour, et m’a ordonné que je vous pardonne : vous ne mourrez pas, et vous serez heureux. Tout ébahi il mangea la soupe avec moi à genoux, puisqu’il n’y avait pas de chaises, puis il s’assit sur sa paillasse pour m’écouter ; voici mon discours :
« La douleur que votre trahison m’a causéeau m’a fait passer toute la nuit sans dormir, puisque mes lettres que vous avez données au secrétaire ayant été lues par les inquisiteurs d’état, j’étais sûr qu’après leur lecture ils m’auraient condamné à passer ici tout le reste de ma vie. Mon unique consolation, je le confesse, était celle d’être certain que vous mourriez dans le terme de trois jours dans ce cachot même sous mes yeux. Ayant la tête pleine de ce sentiment indigne d’un chrétien, car Dieu veut que nous pardonnions, un assoupissement à la pointe du jour me procura une véritable vision. J’ai vu cette même image de la sainte vierge, que vous voyez ici, devenir vivante, se mouvoir, se mettre devant moi, ouvrir la bouche, et me parler en ces termes : Soradaci est dévot de mon très saint Rosaire, je le protège, tu me feras plaisir à lui pardonner, et la malédiction de Dieu cessera d’abord d’opérer sur lui. En récompense de ton acte généreux et chrétien, j’ordonnerai à un de mes anges de prendre la figure d’un homme, et de descendre d’abord du ciel pour venir rompre le toit de ce cachot, et te tirer dehors dans cinq à six jours : cet ange commencera son ouvrage aujourd’hui à dix-neuf heures, et il travaillera jusqu’à une demi-heure avant que le Soleil se couche, car il doit remonter au ciel chez moi en plein jour. En fuyant d’ici tu conduiras avec toi Soradaci, et tu auras soin de lui pour toute sa vie sous condition qu’il quitte pour toujours le métier d’espion. Tu rendras fidèlement à ce pauvre homme tout ce que je viens de te dire. »av Ce discours terminé, la sainte vierge disparut, et je me suis trouvé avec mes yeux ouverts.
J’observais, en me conservant dans le plus grand sérieux, la figure de ce traître, qui paraissait pétrifié. Lorsque j’ai vu qu’il ne me répondait pas, j’ai pris entre mes mains un livre d’heures, je me suis fait le signe de la croix, j’ai baisé l’image de la vierge, j’ai arrosé le cachot d’eau bénite, et j’ai commencé à faire semblant de prier. Une heure après, cet animal qui n’avait jamais ouvert la bouche ni bougé de sa paillasse, s’avisa de me demander à quelle heure l’ange devait descendre du ciel, et si nous entendrions quelqu’indice de son arrivée. Je suis sûr, lui répondis-je, qu’il viendra à dix-neuf heures, que nous entendrons son travail, et qu’il s’en ira à vingt-trois, et il me semble que pour un ange c’est assez que de travailler quatre heures de suite. Une demi-heure après il me dit que je pouvais avoir rêvé. Je lui ai répondu froidement que j’étais sûr que non ; et je lui ai ajouté qu’il devait me jurer de quitter le métier d’espion. Il s’étendit sur sa paillasse, et il dormit deux heures. À peine réveillé il me demanda, s’il pouvait différer à me prêter le serment de quitter le métier qu’il faisait jusqu’au lendemain ; et je lui ai dit qu’il était le maître de différer jusqu’au dernier moment de mon séjour dans le cachot ; mais que je ne le conduirais jamais avec moi, que préalablement il ne m’ait prêté le serment que la sainte vierge sa protectrice exigeait. J’ai alors observé sa satisfaction, car en lui-même il était sûr que l’ange ne viendrait pas. Toutes les heures avant les dix-neuf lui furent fort longues, mais elles ne passèrent pas plus vite pour moi : cette comédie m’amusait, et je me sentais sûr de son effet : l’incertitude cependant me tourmentait : je me voyais perdu, si par oubli Laurent n’eût pas porté le livre au père Balbi.
À dix-huit heures j’ai voulu dîner : j’ai bu de l’eau ; et Soradaci but tout le vin que j’avais, et il a mangé tout l’ail au dessert : c’était sa confiture. Lorsque j’ai entendu dix-neuf heures je me suis jeté à genoux en lui ordonnant d’en faire autant d’un ton de voix qui l’épouvanta : il m’obéit en me regardant fixement comme un imbécile. Lorsque j’ai entendu le petit bruit qui m’indiquait le passage du mur : L’ange vient, lui dis-je, et je me suis couché sur mon ventre en le poussant pour le faire tomber dans la même position. Le bruit de la fraction était fort ; je me suis tenu là un bon quart d’heure, et lorsque je me suis levé, il me vint envie de rire en voyant qu’il s’était tenu ainsi couché comme moi avec la plus grande obéissance. J’ai passé trois heures et demie à lire, et lui à marmotter le Rosaire, à prier, à soupirer, à dormir, à plusieurs reprises, et à faire des gestes à l’image de la vierge dont rien n’était plus comique. Au son de vingt-trois heures je me suis levé, et je lui ai fait signe de m’imiter en se couchant de nouveau sur le ventre, puisque l’ange devait s’en aller, et il fallait le remercier. Le père Balbi, partit et nous n’ouïmes plus aucun bruit. La confusion, l’effroi, l’étonnement étaient tous à la fois peints sur la physionomie de ce méchant homme.
J’ai commencé à lui parler pour entendre comme il raisonnerait. Il me paraissait fou : la liaison de ses propos allait à l’extravagance : il parlait de ses péchés, de ses dévotions, des miracles que sa femme lui avait contésaw, de ce qu’il pourrait faire avec moi ignorant comme il était, et il me fit une réflexion fort singulière à laquelle je n’ai répondu qu’en biaisant. Il me dit que, s’il ne m’eût pas trahi, je n’aurais jamais reçu de la sainte vierge une grâce si signalée, et qu’ainsi je lui en avais l’obligation. Il voulait jurer d’abord, mais je lui ai dit qu’avant que d’en venir là, j’avais besoin d’une véritable marque de son obéissance. Je lui ai dit qu’il devait se tenir immobile sur sa paillasse, le visage tourné vers la cloison, tout le temps que Laurent resterait le matin dans le cachot, et que, s’il lui parlait, il devait lui répondre sans le regarder, et ne lui dire autre chose sinon que les puces ne le laissaient pas dormir. Il me promit qu’il ferait exactement ce que je lui ordonnais. J’ai ajouté avec un ton de douceur, mais ferme, et imposant, que j’étais ainsi inspiré, et en devoir de tenir les yeux sur lui pour courir l’étrangler, si j’eusse vu qu’il jetterait sur Laurent le moindre regard. Dans la nuit j’ai écrit au moine l’histoire de ce prodige pour lui faire comprendre l’importance de l’exactitude dans le rôle d’ange que je lui faisais jouer. Je lui disais que nous sortirions la nuit du trente un, et que nous serions quatre en comptant son camarade.
Soradaci le matin exécuta sa leçon à merveille : il fit semblant de dormir. Même étonnement, et augmentation de foi, lorsqu’après le dîner l’ange retourna. Je ne lui faisais que des discours sublimes inspirantax le fanatisme, et je ne le laissais en paix, que lorsque je le voyais ivre de vin prêt à s’endormir, ou sur le point de tomber en convulsion par la force d’une métaphysique tout à fait étrangère, et neuve à une tête qui n’avait jamais exercé ses facultés que pour inventer des ruses d’espion. Il m’embarrassa un jour en me disant qu’il ne concevait pas comment un ange pouvait avoir besoin d’un temps si long pour percer des planches. Lorsque j’ai su que le petit canal en cercle était fini, j’ai accepté le serment qu’il me fit de quitter son vilain métier, et je lui ai juré de ne jamais l’abandonner.
Il se peut qu’ici quelque lecteur ait besoin d’une déclaration de ma façon de penser sur ce serment, et sur l’usage que j’ai fait de nos sacrés mystères, et de notre religion pour tromper ce méchant animal. J’ai aussi besoin de la faire en général cette déclaration en qualité d’apologie, car je ne veux ni scandaliser personne, ni passer pour un autre. Je dirai donc que je ne prétends ni de me vanter, ni de me confesser : mon but n’est que d’écrire la pure vérité sans m’embarrasser du jugement, que quiconque me lira pourra porter sur ma façon de penser, ou sur ma morale ; mais par manière d’acquit je puis cependant m’expliquer un peu là-dessus.
Je ne me vante pas d’avoir abusé de ma religion, et du germe que cet homme-là en avait dans l’âme, parce que je sais que je m’en suis servi à contrecœur, et ne pouvant faire autrement dans la nécessité où j’étais de me sauver. Je ne me confesse pas non plus d’avoir fait ce que j’ai fait, parce que je n’en rougis pas, parce que je ne me sens pas repenti, et parce que je sens que j’en agirais de même aujourd’hui, si le cas l’exigeait. La nature m’ordonnait de me sauver ; la religion ne me le défendait pas ; je n’avais pas de temps à perdre ; il fallait mettre un espion que j’avais avec moi, et qui m’avait communiqué sa façon de penser, dans l’impuissance d’avertir Laurent qu’on rompait le toit du cachot : que devais-je faire ? Je n’avais que deux moyens, et il fallait opter : ou faire ce que j’ai fait en lui enchaînant l’âme, ou l’étouffer en l’étranglant ce qui m’aurait été beaucoup plus facile sans rien craindre, car j’aurais dit qu’il était mort de sa mort naturelle, et on ne se serait donné, à ce que je crois, nulle peine pour savoir, si c’était vrai, ou faux. Or quel est le lecteur qui pourra penser que j’aurais mieux fait à l’étrangler ? S’il y en a un, Dieu puisse l’éclairer : sa religion ne sera jamais la mienne. J’ai fait mon devoir, et la victoire qui couronna mon exploit peut être une preuve qu’il fut approuvé de la providence éternelle. Pour ce qui regarde le serment que je lui ai fait d’avoir toujours soin de lui, il m’en a délivré, Dieu merci, lui-même, car il n’a pas voulu se sauver avec moi ; mais quand même il se serait sauvé avec moi, je confie à mon bon lecteur que je ne me serais pas cru parjure en me débarrassant de lui d’abord que j’aurais cru de pouvoir le faire en toute sûreté, eussé-je dû le pendre à un arbre. Lorsque je lui ai juré une assistance éternelle, je savais que sa foi ne durerait qu’autant que l’exaltation de son fanatisme, qui devait disparaître d’abord qu’il aurait vu que l’ange était un moine. Non merta fé chi non la serba altrui [Celui qui ne fait pas confiance à autrui ne mérite pas qu’on lui fasse confiance], dit Le Tasse79. L’homme a beaucoup plus de raison d’immoler tout à sa propre conservation que les souverains n’en ont pour conserver leurs états.
Le trente au soir, j’ai écrit au père Balbi d’ouvrir le trou à dix-huit heures, et d’entrer chez moi : je lui ai dit de porter avec lui des ciseaux que je savais que le comte avait le privilège de posséder. Le trente un de bon matin, j’ai vu Laurent pour la dernière fois, et d’abord que je l’ai vu parti, j’ai dit à Soradaci que l’ange viendrait à dix-huit heures par le trou du toit, d’où nous sortirions pour aller faire un autre trou. Je lui ai dit que l’ange aurait une barbe longue comme la mienne, et des ciseaux avec lesquels il nous la couperait à tous les deux. Toujours étonné il ne doutait plus de rien, et il me promit obéissance ; mais tout était déjà fait, et je ne me souciais plus de lui en faire croire. Jamais sept heures ne me durèrent si longtemps : au moindre bruit que j’entendais dehors, je m’attendais à voir Laurent qui serait venu prendre l’espion, qui n’aurait pas manqué de lui narrer d’abord tous les prodiges, dont il avait été témoin : j’en serais mort de douleur. Je n’avais pas dormi : je n’ai pu ni manger ni boire : enfin dix-huit heures sonnèrent.
L’ange n’employa que dix minutes à ouvrir le trou en enfonçant le petit canal : j’ai reçu entre mes bras le père Balbi qui entra ses jambes les premières. Je l’ai cordialement embrassé en lui disant : voilà vos travaux terminés, les miens vont commencer d’abord. L’esponton vint d’abord entre mes mains, et j’ai donné les ciseaux à Soradaci pour qu’il coupe nos barbes. Cet homme était tout hors de lui-même en regardant le moine qui avait l’air de tout hormis que d’un ange. Malgré sa confusion, il nous fit la barbe à la pointe des ciseaux dans moins d’une heure, et il nous la fit à la perfection.
J’ai dit en latin au moine de rester là, que je ne voulais pas laisser ce coquin tout seul ; je suis monté sur mon fauteuil, et poussé par les jambes, je suis sorti, et me suis trouvé sur le toit de mon cachot. Je me suis approché du mur, où j’ai eu beaucoup de peine à passer par le trou, qui malgré mes instructions, était trop haut, et trop étroit ; mais j’y suis passé. Au-delà du mur je me suis trouvé sur le cachot du comte ; je me suis descendu, et j’ai cordialement embrassé ce malheureux vieillard. J’ai vu une taille d’homme qui n’était pas fait pour aller au-devant des difficultés, et des dangers auxquels une pareille fuite devait nous exposer sur un grand toit penchant tout couvert de plaques de plomb. Il me demanda d’abord quel était mon projet en me disant qu’il croyait que j’avais fait trop de pas inconsidérément. Je lui ai répondu que je me suis mis exprès dans la nécessité d’aller en avant jusqu’à ce que je trouvasse la liberté ou la mort. Il me dit alors en me serrant la main, que si je pensais de percer le toit du palais, et d’aller chercher là une issue qu’il ne voyait pas, il n’aurait pas le courage de me suivre, car il serait sûr de se précipiter, et que cela étant il resterait là pour prier Dieu pour nous, tandis que nous chercherions le moyen de nous sauver.
Impatient de voir le local, je suis remonté pour aller m’approcher des bords latéraux du grenier ; et parvenu à toucher le toit, je me suis courbé tant que j’ai pu pour parvenir au bord tant qu’il était possible. Assis très commodément entre les œuvres de comble dont les greniers de toutes les grandes maisons sont remplis, j’ai tâté pour deux minutes avec la pointe de mon verrou ces planches, et je les ai trouvées comme pourries : je me suis vu sûr de faire une très grande ouverture dans moins d’une heure. J’ai remercié de tout mon cœur la providence éternelle, et je suis retourné en repassant le mur dans mon cachot, où j’ai employé quatre heures à couper en long tous les draps de lit que j’avais, essuie-mains, serviettes, couvertures, et matelas en nouant moi-même ensemble toutes les longues pièces de façon que je me suis vu maître de cent brasses de corde très forte, et dont j’étais sûr de la résistance, car j’avais fait moi-même les nœuds qu’on appelle de tisserand. Cette diligence80 était nécessaire, car un nœud mal fait aurait pu se délacer, et l’homme qui dans l’instant se serait trouvé suspendu à la corde aurait précipité. Il y a dans les grandes entreprises des articles qui décident de tout, et sur lesquels le chef qui mérite de réussir ne doit se fier à personne. Après cela j’ai fait un paquet de mon habit, de mon manteau de bout de soie, de quelques chemises, de bas, de mouchoirs, et nous sommes entrés tous les trois dans le cachot du comte en portant avec nous tout ce bagage. Le comte fit d’abord ses compliments à Soradaci de ce qu’il avait eu le bonheur d’être mis avec moi, et l’autre d’être dans le moment de me suivre ; et il n’a rien répondu. Son air interdit me donnait la plus grande envie de rire. Je ne me gênais plus : j’avais envoyé à l’enfer le masque de l’hypocrisie que je gardais toute la journée depuis une semaine. Je voyais cet espion convaincu que je l’avais trompé, mais n’y comprenant rien ; car il ne pouvait pas concevoir de quelle façon je pouvais avoir eu une correspondance avec le prétendu ange, qui arrivait, et s’en allait dans l’instant que je l’annonçais. Il entendait le comte, qui nous disait que nous allions nous exposer au plus grand risque de périr, et, poltron comme il devait être, il roulait dans sa tête le dessein de se dispenser de ce dangereux voyage. J’ai dit au moine de faire son paquet pendant que j’allais faire le trou au bord du grenier.
À une heure et demie de nuit, j’ai achevé l’ouverture, ayant non pas rompu, mais pulvérisé toutes les planches : ce trou était fort ample, et il n’était couvert que par la plaque de plomb que je touchais tout entière. Je me suis fait aider par le père Balbi pour la soulever, parce qu’elle était rivée, ou courbée sur le bord de la gouttière de marbre ; mais à force de pousser l’esponton entre la gouttière, et la plaque je l’ai détachée, et puis avec nos épaules nous l’avons pliée au point où il fallait pour que l’ouverture par laquelle nous devions passer fût suffisante. En mettant la tête hors du trou, j’ai vu avec dépit la clarté du croissant qui devait être à son premier quartier le lendemain. C’était un contretemps qu’il fallait souffrir en patience, et attendre à sortir jusqu’à minuit, temps où la lune serait allée éclairer nos antipodes. Dans une nuit superbe, où tout le monde du bon ton devait se promener dans la place de S. Marc, je ne pouvais pas m’exposer à être vu me promener là-haut. On aurait vu notre ombre fort allongée sur le pavé de la place, on aurait élevé les yeux, et nos personnes auraient offert un spectacle extraordinaire qui aurait excité la curiosité, et principalement celle de Messer grande, dont les hommes veillent toute la nuit, seule garde de la grande ville. Il aurait d’abord trouvé le moyen d’envoyer là-haut une bande, qui aurait dérangé tout mon projet.
Remis à la volonté de Dieu, je lui demandais assistance, et point de miracles : exposé aux caprices de la fortune, je devais lui donner moins de prise que je pouvais : si mon entreprise échouait, je ne devais pas pouvoir me reprocher le moindre faux pas. La lune devait infailliblement se coucher avant six heures, et le Soleil devait se lever à treize et demie : il nous restait six heures de parfaite obscurité dans lesquelles nous aurions pu agir.
J’ai dit au père Balbi que nous passerions quatre heures à causer chez le comte Asquin, et d’aller d’abord tout seul le prévenir que j’avais besoin qu’il me prêtât trente sequins qui pourraient me devenir nécessaires autant que mon esponton me l’avait été pour faire tout ce que j’avais fait : il fit ma commission, et quatre minutes après il vint me dire d’y aller tout seul, car il me voulait parler sans témoins. Ce bon vieillard commença par me dire avec douceur que pour m’enfuir je n’avais pas besoin d’argent, qu’il n’en avait pas, qu’il n’était pas riche, qu’il avait une nombreuse famille, que si je périssais l’argent qu’il me donnerait serait perdu, et beaucoup d’autres raisons toutes faites pour masquer l’avarice. Ma réponse dura une demi-heure, et le lecteur peut se la figurer : raisons excellentes ; mais quiay depuis que le monde existe n’eurent jamais la force ni de persuader ni de convaincre, parce que l’orateur ne peut pas déraciner la passion qui fait le plus puissant obstacle à son éloquence : c’est le cas de nolenti baculus [le bâton au récalcitrant] ; mais je n’étais pas assez cruel pour employer ce moyen vis-à-vis du comte. J’ai fini par lui dire, que s’il voulait s’enfuir avec moi, je le porterais sur mes épaules comme Énée Anchise ; mais que s’il voulait rester pour prier Dieu de nous conduire, je l’avertissais que sa prière serait inconséquente, puisqu’il prierait Dieu de faire réussir une chose à laquelle il n’aurait pas contribué par les moyens ordinaires. Quisque sibi est deus [chacun est son propre dieu]81. Le son de sa voix me fit voir ses larmes : elles eurent la force de m’émouvoir : il me demanda, si deux sequins me suffisaient ; je lui ai dit que tout devait me suffire. Il me les donna en me priant de les lui rendre, si après avoir fait un tour sur le toit, j’eusse pris le parti de rentrer dans mon cachot. Cette supposition me fit presque rire, puisque ce retour ne me paraissait pas vraisemblable.
J’ai appelé mes compagnons, et nous mîmes près du trou tout notre équipage. J’ai séparé en deux paquets les cent brasses de corde, et nous passâmes trois heures à causer. Le père Balbi commença à me donner un bel essai de son caractère m’ayant répété dix fois que je lui avais manqué de parole, puisque dans mes lettres je l’avais assuré que mon plan pour nous sauver était fait, et sûr, tandis qu’il n’en était rien ; et que s’il eût prévu cela il ne m’aurait pas tiré hors du cachot : le comte disait que le plus sage parti était celui de rester où nous étions, car il prévoyait la fuite impossible, et le danger d’y laisser la vie évident. Il dit que la déclivité du toit garni de plaques de plomb ne permettait pas de s’y tenir debout, et encore moins d’y marcher, que toutes les lucarnes étaient grillées de fer, et qu’elles étaient inaccessibles, car elles étaient toutes distantes des bords ; que les cordes que j’avais me seraient inutiles, parce que je n’aurais pas trouvé un endroit propre à y attacher ferme un bout : que quand même nous l’aurions trouvé, un homme descendant d’une si grande éminence ne pouvait pas se tenir assez longtemps suspendu sur ses bras, ni s’accompagner jusqu’au bas : qu’il aurait fallu qu’un de nous trois descendît un à la fois les deux, comme on descend un seau dans un puits, et que celui qui ferait cette charitable opération se sentît disposé à rester là, et à retourner dans son cachot. Il dit qu’en supposant que nous eussions pu nous descendre tous les trois, nous ne pouvions penser qu’au côté du canal, puisque de l’autre il y avait la cour, où la garde des arsenalotti veillait toute la nuit, et que n’ayant point sur le canal du palais ni une gondole, ni un bateau, nous aurions dû parvenir au rivage en nageant, et que dans un état déplorable, et tout mouillés nous n’aurions su où aller dans la nuit pour nous mettre en état de prendre d’abord la fuite ; et que nous n’aurions pu rien faire, si nous eussions attendu le jour, puisqu’on nous aurait d’abord arrêtés. Il dit que le moindre faux pas sur les plombs nous aurait fait glisser, et tomber dans le canal, où il ne fallait pas espérer d’éviter la mort en sachant nager, puisqu’il ne s’agissait pas de se noyer, mais de rester écrasés, le fond du canal n’étant que de huit à neuf pieds dans le flux, et de deux ou trois dans le reflux ; qu’un homme donc tombant de si haut aurait donné sur le fond, et se serait assommé, l’espace d’eau n’étant pas assez grand pour modérer la violence du plongeon ; que le moindre malheur qui pourrait arriver à celui qui précipiterait dans le canal serait d’avoir les bras ou les jambes cassés.
J’écoutais ces discours avec une patience qui n’était point du tout analogue à mon caractère : les reproches du moine lancés sans aucun ménagement m’indignaient, et m’excitaient à les repousser dans les termes qui leur étaient dus ; mais j’ai vu que j’allais ruiner tout mon édifice, car il me paraissait impossible de m’en aller tout seul, ou avec Soradaci traître de métier, et lâche par nature : je me suis donc contenté de dire avec douceur au père Balbi qu’il pouvait être sûr que je ne l’avais pas trompé, et que nous nous sauverions malgré que je ne fusse pas en état de lui détailler mon plan. J’ai dit au comte Asquin que son raisonnement était sage ; et que j’en tirerais parti pour me régler avec prudence : que certainement l’accident de tomber dans le canal ne nous arriverait pas, et que ma confiance en Dieu était plus grande que la sienne. Soradaci n’ouvrait jamais la bouche : j’allongeais souvent les mains pour savoir, s’il était là, ou s’il dormait : je riais en songeant à ce qu’il pouvait rouler dans sa méchante cervelle, qui devait connaître que je l’avais trompé. À quatre heures et demie je lui ai dit d’aller voir dans quel endroit du ciel était le croissant : il me dit en retournant qu’on ne le verrait plus dans une demi-heure ; et qu’un brouillard très épais devait rendre les plombs fort dangereux : je lui ai dit qu’il suffisait que le brouillard ne fût pas de l’huile, et je lui ai demandé, s’il avait mis son manteau dans un paquet : vous me ferez aussi le plaisir, lui dis-je, d’attacher à votre cou un paquet de nos cordes : je porterai l’autre moi-même.
Je fus alors fort surpris de sentir cet homme à mes genoux, prendre mes mains, les baiser, et me dire en pleurant qu’il me suppliait de ne pas vouloir sa mort. Il était sûr, disait-il, de tomber dans le canal, où savoir nager ne lui servirait de rien. Il m’assura qu’il ne me serait d’aucune utilité ; mais qu’il pourrait bien au contraire m’embarrasser, et que si je l’eusse laissé là, il aurait passé toute la nuit à prier S. François de m’assister : le sot termina sa prière en me disant que j’étais le maître de le tuer, mais que n’étant pas désespéré il ne se déterminerait jamais à me suivre. J’ai écouté cette harangue avec plaisir, car une pareille compagnie ne pouvait que me porter malheur.
Je lui ai répondu qu’en se tenant dans son cachot à prier S. François il me serait beaucoup plus utile que s’il me suivît, et que j’allais sur-le-champ lui faire présent de tout ce qui m’appartenait, les livres exceptés qu’il devait aller prendre dans la minute pour les porter tous à M. le comte. Soradaci sans me répondre courut vite dans mon cachot, et en quatre voyages porta au comte tous mes livres, qui me dit qu’il les tiendrait en dépôt, ne me répondant rien, lorsque je lui ai dit que je serais bien plus satisfait de les lui vendre pour cinq ou six sequins. L’avare est toujours méprisable, mais il y a des cas où l’humanité doit lui pardonner : une centaine de sequins, que peut-être ce vieillard possédait, était la seule consolation qu’il avait dans sa prison : il est cependant vrai, que si j’eusse prévu que sans son argent ma fuite me serait devenue impossible, ma raison m’aurait forcé à faire taire le sentiment, qui dans ce cas-là serait devenu faiblesse. J’ai demandé au moine du papier, une plume, et de l’encre, qu’il possédait malgré les lois prohibitives, et voici la lettre que j’ai laissée à Soradaci et que j’ai écrite à l’obscur beaucoup plus intelligible, que si je l’eusse écrite à la grande lumière. Je l’ai écrite en prononçant à haute voix ce que j’écrivais, parce qu’il m’aurait été impossible de la relire. J’ai commencé par une devise de tête sublimée ; ce qui me parut fort à propos dans la circonstance.
Non moriar sed vivam, et narrabo opera Domini – David in psalmis [Je ne mourrai pas, je vivrai, et je raconterai les œuvres du Seigneur – Psaumes de David]82.
Nos seigneurs les inquisiteurs d’état doivent tout faire pour tenir par force dans une prison un coupable : le coupable, heureux de n’être pas prisonnier sur sa parole, doit tout faire pour se procurer la liberté. Leur droit a pour base la justice ; celui du coupable a la nature. Tout comme ils n’eurent pas besoin de son consentement pour l’enfermer, il ne peut pas avoir besoin du leur pour se sauver. Ja. Ca., qui écrit ceci dans l’amertume de son cœur sait qu’il peut lui arriver le malheur, qu’avant qu’il soit hors de l’état on le rattrape, et on le reconduise entre les mains de ceux-mêmes, dont il fuit le glaive, et dans ce cas il supplie à genoux l’humanité de ses généreux juges à ne vouloir pas rendre son sort plus cruel en le punissant de ce qu’il a fait, forcé par la raison, et par la nature : il supplie qu’on lui rende, s’il est repris, tout ce qui lui appartient, et qu’il le laisse dans le cachot qu’il a violé. Mais s’il a le bonheur de parvenir à se voir libre hors de l’état, il fait présent de tout ce qu’il laisse ici à François Soradaci, qui reste prisonnier, parce qu’il craint les dangers, auxquels je vais m’exposer, et n’aime pas comme moi sa liberté plus que sa vie. C… supplie la vertu magnanime de L. L. E. E.83 de ne pas contester à ce misérable le don qu’il lui fait. Écrit à minuit sans lumière dans le cachot du comte Asquin ce 31 d’Octobre 1756. Castigans castigavit me Dominus, et morti non tradidit me [Le Seigneur qui châtie m’a châtié, mais il ne m’a pas livré à la mort]84.
J’ai donné cette lettre à Soradaci en l’avertissant de ne pas la donner à Laurent, mais au secrétaire même qui certainement ne manquerait pas de monter. Le comte lui dit que mon billet était tel que son effet était immanquable, et qu’ainsi tout ce que j’avais devenait à lui ; mais qu’il devait me rendre tout, si je reparusse. Il répondit qu’il n’était pas avare, et qu’il désirait de me revoir. Cette réponse nous fit rire.
Mais il était temps de partir ; le père Balbi ne parlait pas : je m’attendais à l’entendre se dispenser aussi de me suivre, et cela m’aurait désespéré, mais il vint. J’ai lié à son cou appuyé sur son épaule gauche un paquet de cordes, et sur la droite il se lia celui où il avait mis ses pauvres nippes. J’en ai fait de même. Tous les deux en gilet, nos chapeaux sur la tête nous sortîmes par l’ouverture, moi le premier, le moine le second, nous tenant à genoux à quatre pattes. Mon compagnon rebaissa la plaque de plomb. Le brouillard n’était pas épais. À cette sombre lueur j’ai empoigné mon esponton, et en allongeant le bras, je l’ai poussé obliquement entre les connexions des plaques d’une à l’autre, de sorte que saisissant avec mes quatre doigts le bord de la plaque que j’avais élevéeaz, j’ai pu m’aider à monter jusqu’au sommet du toit. Le moine pour me suivre avait mis les quatre doigts de sa main droite à la ceinture de mes culottes à l’endroit de la boucle, moyennant quoi j’avais le malheureux sort de la bête qui porte, et traîne ; et qui plus est en montant une déclivité mouillée par le brouillard. À la moitié de cette montée assez dangereuse le moine me dit de m’arrêter, parce qu’un de ses paquets s’étant détaché de son cou était allé en roulant peut-être pas davantage que sur la gouttière : mon premier mouvement fut une tentation de lui sangler une ruade : il ne fallait pas davantage pour l’envoyer vite vite rejoindre son paquet ; mais Dieu m’a donné la force de me retenir : la punition aurait été trop grande de part et d’autre, car tout seul je n’aurais absolument jamais pu me sauver. Je lui ai demandé, si c’était le paquet de cordes ; mais lorsqu’il me dit que c’était celui où il avait sa redingote noire, deux chemises, et un précieux manuscrit qu’il avait trouvé sous les plombs, qui à ce qu’il prétendait devait faire sa fortune, je lui ai dit tranquillement qu’il fallait avoir patience, et aller notre chemin. Il soupira, et toujours accroché à mon derrière il me suivit.
Après avoir passé par-dessus quinze ou seize plaques, je me suis trouvé sur la plus haute éminence du toit, où en élargissant mes jambes je me suis commodément assis à califourchon. Le moine en fit autant derrière moi. Nous avions nos dos tournés à la petite île de S. Georges majeur, et nous avions vis-à-vis de nous les nombreuses coupoles de la grande église de S. Marc, qui fait partie du palais ducal : c’est la chapelle du Doge : nul monarque sur la terre ne peut se vanter d’en avoir une pareille. Je me suis d’abord déchargé de mes sommes, et j’ai dit à mon associé qu’il pouvait en faire autant. Il plaça son tas de cordes entre ses cuisses assez bien, mais son chapeau, qu’il voulut y placer aussi, perdit l’équilibre, et après avoir fait toutes les culbutes nécessaires pour parvenir à la gouttière, tomba dans le canal. Voilà mon compagnon désespéré. Mauvais augure, dit-il, me voilà dans le beau commencement de l’entreprise sans chemises, sans chapeau, et sans un manuscrit qui contenait l’histoire précieuse, et inconnue à tout le monde de toutes les fêtes du palais de la république. Moins féroce alors que quand je grimpais, je lui ai dit assez tranquillement, que les deux accidents qui venaient de lui arriver n’avaient rien d’extraordinaire pour qu’un superstitieux pût leur donner le nom d’augures, que je ne les prenais pas pour tels, et qu’ils ne me décourageaient pas ; mais qu’ils devaient lui servir de dernières instructions pour être prudent, et sage, et pour réfléchir, que si son chapeau au lieu de tomber à sa droite fût tombé à sa gauche, nous aurions été immanquablement perdus, puisqu’il serait tombé dans la cour du palais, ou les arsenalottes, qui y font toute la nuit la ronde, l’auraient ramassé, et auraient jugé qu’il y avait du monde sur les plombs, et ils n’auraient pas manqué de faire leur devoir en trouvant le moyen de nous faire une visite.
Après avoir passé quelques minutes à regarder à droite et à gauche, j’ai dit au moine de rester là immobile avec les paquets jusqu’à mon retour. Je suis parti de cet endroit n’ayant que mon esponton à la main, et marchant sur mon derrière toujours à cheval de l’angle sans nulle difficulté. J’ai employé presqu’une heure à aller partout, à visiter, à observer, à examiner, et ne voyant dans aucun des bords rien où je pusse assurer un bout de ma corde pour me descendre dans un lieu où je me serais vu sûr, j’étais dans la plus grande perplexité. Il ne fallait penser ni au canal, ni à la cour du palais. Le dessus de l’église n’offrait à ma vue que des précipices entre les coupoles, qui n’aboutissaient à aucun endroit non fermé : pour aller au-delà de l’église vers la canonica j’aurais dû gravir sur des déclivités courbes : il était naturel que je dépêchasse pour impossible tout ce que je ne concevais pas faisable. J’étais dans la nécessité d’être téméraire sans imprudence : c’était un point de milieu dont la morale ne connaît pas, à ce que je crois, le plus imperceptible.
J’ai arrêté ma vue, et ma pensée sur une lucarne, qui était du côté du canal à deux tiers de la pente. Elle était assez éloignée de l’endroit d’où j’étais sorti pour me rendre certain que le grenier qu’elle éclairait n’appartenait pas à l’enclos des prisons que j’avais brisé : elle ne pouvait donner que dans quelque galetas, habité ou non, au-dessus de quelqu’appartement du palais, où au commencement du jour j’aurais trouvé les portes naturellement ouvertes. Les servants du palais, ou ceux de la famille du doge, qui auraient pu nous voir se seraient hâtés de nous faire sortir, et auraient fait tout hormis que nous remettre entre les mains de la justice, quand même ils nous auraient reconnus pour les plus grands criminels de l’état. Dans cette idée je devais visiter le devant de la lucarne, et je m’y suis mis d’abord en levant une jambe, et en me glissant jusqu’à ce que je me suis trouvé comme assis sur son petit toit parallèle, dont la longueur était de trois pieds, et la largeur d’un et demi. Je me suis alors bien incliné en tenant mes mains fermes sur les bords, et en y approchant ma tête en l’avançant : j’ai vu, et mieux senti en tâtonnant une grille de fer assez mince, et derrière elle une fenêtre de vitres rondes jointes les unesba aux autres par des petites coulisses de plomb. Je ne fis aucun cas de la fenêtre, quoique fermée, mais la grille toute mince qu’elle était demandait la lime, et je n’avais que mon esponton.
Pensif, triste, et confus je ne savais que faire, lorsqu’un événement très naturel arriva pour faire sur mon âme étonnée l’effet d’un véritable prodige. J’espère que ma sincère confession ne me dégradera pas dans l’esprit de mon lecteur bon philosophe, s’il voudra réfléchir que l’homme en état d’inquiétude et de détresse n’est que la moitié de ce qu’il peut être en état de tranquillité. La cloche de S. Marc qui sonna minuit dans ce moment-là fut le phénomène qui frappa mon esprit, et qui par une très violente secousse le fit sortir de la dangereuse inaction qui l’accablait. Cette cloche me rappela que le jour qui allait alors commencer était celui de la Toussaints, où mon patron, si j’en avais un, devait se trouver ; mais ce qui éleva avec beaucoup plus de force mon courage, et augmenta positivement mes facultés physiques fut l’oracle profane que j’avais reçu de mon cher Arioste Tra in fin d’Ottobre, e il capo di Novembre : c’était là le moment. Si un grand malheur fait qu’un esprit fort devienne dévot, il est presqu’impossible que la superstition ne veuille pas se mettre de la partie. Le son de cette cloche me parla, il me dit d’agir, et il me promit la victoire. J’ai poussé mon esponton dans le châssis qui entourait la grille, et je me suis déterminé à le détruire, et à l’enlever tout entière. Je n’ai employé qu’un quart d’heure à mettre en morceaux tout le bois qui composait les quatre coulisses. La grille resta toute entière libre entre mes mains, et je l’ai placée à côté de la lucarne. Je n’ai eu aucune difficulté non plus à rompre toute la fenêtre vitrée en méprisant le sang qui sortait de ma main gauche légèrement blessée dans plusieurs endroits par les vitres que j’arrachais.
À l’aide de mon verrou j’ai suivi ma première méthode pour retourner à monter à cheval du toit, et je me suis acheminé à l’endroit où j’avais laissé mon compagnon. Je l’ai trouvé désespéré, fou, furieux : il me dit des injures de ce que je l’ai laissé là tout seul une heure et demie, il m’assura qu’il n’attendait que le son de sept heures pour s’en retourner à sa prison ; et qu’il s’étonnait de me voir, puisqu’il me croyait déjà tombé dans quelque précipice. J’ai tout pardonné à sa cruelle situation, et à son caractère. J’ai relié à mon cou mon équipage, et les cordes, et je lui ai dit de me suivre. Lorsque nous fûmes vis-à-vis le derrière de la lucarne, je lui ai rendu un compte exact de mon opération en consultant avec lui le moyen d’entrer là-dedans tous les deux : je voyais cela facile pour un, qui pourrait moyennant la corde être descendu par l’autre ; mais je ne savais pas quel serait le moyen que l’autre pourrait employer pour descendre aussi, car je ne voyais pas comment j’aurais pu assurer la corde après que je l’aurais facilement descendu : en m’introduisant, et sautant en bas je pouvais me casser une jambe : je ne savais pas la mesure de ce saut trop hardi. À ce discours tout sage, et tout prononcé avec le ton de l’amitié le moine me répondit que je n’avais qu’à le descendre, et qu’après j’aurais tout le temps de penser au moyen d’aller le trouver dans l’endroit, où je l’aurais descendu. Je me suis assez possédé pour ne pas lui reprocher toute la lâcheté de cette réponse, mais pas assez pour différer à le mettre hors d’embarras. J’ai d’abord défait mon paquet de cordes ; je lui ai ceint par-dessous les aisselles la poitrine ; je l’ai fait coucher sur son ventre, et je l’ai fait descendre à reculons jusque sur le petit toit de la lucarne, où me tenant à cheval du sommet toujours maître de la corde, je lui ai dit de s’introduire par les jambes jusqu’aux hanches en se soutenant sur ses coudes appuyésbb sur le toit de la lucarne. Je me suis alors glissé sur la pente comme j’avais fait la première fois, et couché sur ma poitrine, je lui ai dit d’abandonner son corps sans rien craindre, car je tenais fermement la corde. Lorsqu’il fut sur le plancher du grenier, il dénoua la corde, qui le ceignait, et la retirant à moi, je l’ai mesurée, et vu que la distance de la lucarne au plancher était de dix longueurs de mon bras. C’était trop haut pour me risquer par un saut : il me dit qu’il se trouvait sur un pavé de plaques de plomb. Le conseil qu’il me donna de là-bas, et que je n’ai pas suivi, fut d’y jeter les paquets de cordes. Resté tout seul dans l’embarras, je me suis bien repenti d’avoir trop tôt cédé au mouvement d’indignation qui me poussa à le descendre.
Je suis retourné sur le sommet, et ne sachant quel parti prendre, je me suis acheminé vers un endroit près d’une coupole que je n’avais pas visité. J’ai vu une terrasse en plate-forme découverte, et pavée de plaques de plomb jointe à une grande lucarne fermée par deux battants de volets, et j’ai vu dans une cuve un tas de chaux vive, une truelle, et une échelle assez longue pour pouvoir me servir à descendre là, où était mon compagnon : elle m’intéressa uniquement. Je fus vite prendre la corde, je l’ai passée sous le premier échelon, et m’étant remis à califourchon du toit, je l’ai traînée jusqu’à la lucarne. Il s’agissait de l’introduire.
Les difficultés que j’ai rencontréesbc pour venir à bout de cette introduction, furent si grandes, que je me suis de nouveau reproché le tort, que j’ai eu de me priver du secours d’un compagnon, qui de gré ou de force aurait pu m’aider. J’avais traîné mon échelle jusqu’au point que son bout était à l’embouchure de la lucarne, à sa moitié elle touchait à la gouttière, et l’autre moitié avançait dehors. Je me suis glissé sur le toit de la lucarne, j’ai traîné l’échelle de côté, et la tirant à moi, j’ai assuré la corde à l’huitième échelon ; je l’ai après poussée en bas, et remise de nouveau parallèle à la lucarne ; puis j’ai tiré à moi la corde ; mais l’échelle n’a jamais pu entrer que jusqu’au sixième échelon : son bout trouvait le toit de la lucarne, et nulle force aurait pu la faire entrer davantage : il fallait absolument l’élever à l’autre bout : pour lors l’élévation de celui-là aurait causé l’inclination de celui qui était déjà entré, et l’échelle aurait pu être entièrement introduite. J’aurais pu placer l’échelle de travers à l’embouchure, y lier ma corde, et me descendre en bas moi-même sans aucun risque ; mais mon échelle serait restée dans le même endroit, et le matin les archers en la voyant, seraient entrés dans le même endroit, où ils m’auraient peut-être encore trouvé.
Il fallait donc introduire dans la lucarne toute l’échelle, et n’ayant personne, je devais me déterminer à aller moi-même jusqu’à la gouttière pour élever son bout. Je m’y suis déterminé, et je me suis exposé à un risque, qui sans un secours extraordinaire de la providence m’aurait coûté la vie. J’ai laissé ma corde, et j’ai pu abandonner l’échelle sans craindre qu’elle tombe dans le canal, puisque son troisième échelon la tenait ferme à la gouttière. Je me suis glissé tout doucement tenant mon esponton à la main jusque sur la gouttière à côté de l’échelle ; j’ai placé l’esponton sur la gouttière, et je me suis adroitement tourné de façon que j’avais la lucarne vis-à-vis, et ma main droite sur l’échelle. La gouttière de marbre faisait front aux pointes de mes pieds, puisque je n’étais pas debout, mais couché sur mon ventre : dans cette posture, j’ai eu la force de soulever l’échelle un demi-pied, et en la poussant, j’ai eu la satisfaction de la voir entrée un bon pied : le lecteur voit que son poids a dû se diminuer de beaucoup. Il s’agissait de la soulever encore deux pieds pour la faire entrer autant, et pour lors je me serais assuré de la faire entrer entièrement, retournant d’abord sur le toit de la lucarne, et tirant à moi la corde que j’avais liée à l’échelon : pour l’élever ces deux pieds85, je me suis levé sur mes genoux, et la force que j’ai voulu employer pour soulever l’échelle fit glisser les pointes de mes deux pieds de façon que mon corps tomba dehors jusqu’à la poitrine suspendu à mes deux coudes. Ce fut dans le même épouvantable instant, que j’ai employé toute ma vigueur à m’aider des coudes pour m’appuyer, et m’arrêter sur mes côtes ; et j’y ai réussi. Attentif à ne pas m’abandonner, je suis parvenu à m’aider de tout le reste de mes bras jusqu’au poignet pour me rendre ferme sur la gouttière avec tout mon ventre. Je n’avais rien à craindre pour l’échelle, qui étant entrée aux deux efforts plus de trois pieds, était là immobile. Me trouvant donc sur la gouttière positivement sur mes deux poignets, et sur mes aines entre le bas-ventre, et le haut de mes cuisses, j’ai vu qu’en élevant ma cuisse droite pour parvenir à mettre sur la gouttière un genou, puis l’autre, je me trouverais tout à fait hors du grand danger. L’effort, que je fis pour exécuter mon dessein me causa une contraction nerveuse, dont la douleur doit abattre le plus fort des hommes : elle me prit dans le moment que mon genou droit touchait déjà la gouttière ; mais non seulement cette douloureuse contraction qu’on appelle crampe me rendit comme perclus de tous mes membres, mais en devoir de me tenir immobile pour attendre qu’elle s’en aille d’elle-même, comme j’en avais fait l’expérience autrefois. Terrible moment ! Deux minutes après j’ai tenté, et j’ai, Dieu merci, opposé à la gouttière mon genou, puis l’autre, et d’abord que j’ai cru d’avoir recouvré assez d’haleine, tout droit, quoiqu’à genoux, j’ai soulevé l’échelle tant que j’ai pu en la poussant de sorte qu’elle était devenue presque parallèle à l’embouchure de la lucarne. J’ai alors pris mon verrou, et suivant ma méthode ordinaire, je me suis grimpé à la lucarne, où j’ai très facilement fini d’y introduire l’échelle, dont mon compagnon reçut le bout entre ses bras. J’ai jeté dans le grenier les cordes, et le paquet de mes hardes, et adroitement je suis descendu. Je l’ai embrassé ; j’ai retiré dedans l’échelle, et nous tenant bras à bras, nous avons fait à tâtons le tour de l’endroit, où nous étions, qui pouvait avoir trente pas de longueur, et dix de largeur. C’était effectivement le grenier, dont le sol était comme il m’avait dit tout couvert de plaques de plomb.
La fuite sur le toit des Plombs
À un de ses bouts nous avons trouvé une porte très grande composée de barreaux de fer : en tournant un loquet qu’elle avait sur son bord, j’ai tiré à moi un de ses deux battants. Nous sommes entrés, et à l’obscur nous fîmes le tour des cloisons ; et en voulant traverser ce lieu, nous donnâmes dans une grande table, entourée de tabourets, et de fauteuils : nous retournâmes là où nous avions senti des fenêtres, j’en ai ouvert une, puis les volets, et regardant en bas, la faible lueur ne nous laissa voir que des précipices. Je n’ai pas un seul instant pensé à y descendre, car je voulais savoir où j’allais, et je ne reconnaissais pas ces lieux-là. J’ai refermé les volets, et nous sommes sortis de cette salle, et retournés à notre bagage, qui était sous la lucarne. Las à n’en pouvoir plus, je me suis jeté sur le pavé, et un moment après je m’y suis étendu en mettant sous ma tête un paquet de cordes. Réduit à une destitution totale de force de corps, et d’esprit, j’ai cru de céder non pas à la force du sommeil, mais à une charmante mort. L’assoupissementbd le plus doux s’est emparé de tout mon individu. J’ai dormi presque quatre heures, et ce furent les cris perçants du moine, et les fortes secousses qu’il me donna qui me réveillèrent. Il me dit qu’onze heures venaient de sonner, et que mon sommeil dans notre situation était incroyable, et inconcevable. Il avait raison, mais mon sommeil n’avait pas été volontaire : ma nature aux abois, le travail du corps, et de l’esprit, l’inanition qui procédait de n’avoir depuis deux jours ni dormi ni mangé, tout cela m’avait demandé le secours du sommeil, qui m’avait déjà rendu ma vigueur. Il me dit qu’il commençait à désespérer de mon réveil, puisque tous ses efforts consistant en cris, et en secousses avaient été vains depuis deux heures. J’en ai ri en me réjouissant beaucoup de voir que l’endroit, où nous étions, n’était plus si obscur : les crépuscules du nouveau jour entraient par deux lucarnes.
Je me suis levé en disant : ce lieu doit avoir une issue ; allons briser tout ; nous n’avons point de temps à perdre. Nous nous acheminâmes alors au bout opposé à la porte de fer, et dans un recoin fort étroit j’ai cru de sentir une porte : j’ai mis la pointe de mon verrou dans un trou de serrure en désirant que ce ne fût pas une armoire. Après trois ou quatre secousses je l’ai ouverte, et j’ai vu une petite chambre suivie d’une galerie à niches remplies de cahiers : nous étions dans l’archive. J’ai vu un escalier, que j’ai vite descendu, et nous trouvâmes un cabinet pour les nécessités naturelles : j’en ai descendu un autre au bout duquel une porte de vitres me laissa l’entrée libre dans la chancellerie ducale. Je me suis alors hâté de retourner sur mes pas, pour aller prendre mon paquet, que j’avais laissé sous la lucarne. J’ai repris tout, et rentrant dans la petite chambre, j’ai vu une clé sur une commode : j’ai pensé que ce pouvait être la clé de cette porte : j’ai voulu voir, si j’en avais gâté la serrure : j’ai essayé, et je l’ai parfaitement refermée, et remis la clef à la même place. Toutes ces diligences ne furent pas nécessaires, mais je les croyais telles : il me semble de devoir narrer tout.
Retourné dans la chancellerie, j’ai vu mon compagnon à une fenêtre, examinant, si nous aurions pu nous descendre moyennant nos cordes. J’ai vu des recoins, que j’ai jugés appartenantbe à l’église, où nous nous serions trouvés enfermés. J’ai vu sur un bureau un fer long à pointe arrondie avec un manche de bois, outil dont les secrétaires se servent pour percer les parchemins, auxquels ils attachent avec une ficelle les sceaux de plomb de la chancellerie. J’ai mis cet instrument dans ma poche, et ouvrant le bureau, j’ai trouvé la copie d’une lettre qui parlait de trois mille sequins que le sérénissime prince envoyait au provéditeur général de mer pour faire des améliorations nécessaires à la vieille forteresse de Corfou : si j’eusse trouvé cette somme, je l’aurais prise sans croire de commettre un vol : j’étais dans une situation, où je devais reconnaître tout de la providence de Dieu. La nécessité est une grande maîtresse qui instruit l’homme de tous ses droits.
Après avoir vite tout examiné, j’ai vu qu’il fallait forcer la porte de la chancellerie ; mais mon verrou, malgré tous mes efforts, ne put jamais faire sauter le ressort de la serrure. Je me suis déterminé à faire un trou dans un des battants de la même porte dans le lieu qui me parut le plus facile, où j’ai vu qu’il y avait moins de nœuds. J’ai eu dans le commencement quelque difficulté à entamer la planche à la fente que sa connexion m’offrait ; mais en peu de minutes cela commença à bien aller. Je faisais enfoncer par le moine l’outil à manche de bois dans les fentes que j’ouvrais avec mon esponton, et puis en le poussant tant que je pouvais à droite, et à gauche, je rompais, je fendais, je crevais le bois en méprisant le bruit énorme que ce moyen de rompre faisait, et qui faisait trembler le moine, car on devait l’entendre de loin. Je connaissais ce danger, mais je devais le braver. Le trou dans une demi-heure fut assez grand, et tant mieux pour nous qu’il le fût assez, car je n’aurais pu le faire plus ample. Des nœuds à droite, à gauche, en haut, et en bas m’auraient rendu nécessaire une scie. Le circuit de ce trou faisait peur, car il était tout hérissé de pointes, et fait pour déchirer les habits, et lacérer la peau. Il était à la hauteur de cinq pieds : j’y ai mis un tabouret dessous, sur lequel le moine monta : il introduisit dans l’ouverture ses bras, et sa tête ; et moi derrière lui sur un autre tabouret le prenant aux cuisses, puis aux jambes, je l’ai poussé dehors où il faisait très sombre ; mais je ne m’en souciais pas, car je connaissais le local. Lorsque mon compagnon fut dehors, j’y ai jeté tout ce qui m’appartenait, et j’ai laissé dans la chancellerie les cordes. J’ai mis un autre tabouret au-dessus des deux, l’un voisin à l’autre, et j’y ai monté dessus. Le trou alors se trouva vis-à-vis le haut de mes cuisses. Je m’y suis fourré jusqu’à mon bas-ventre avec quelque difficulté, puisqu’il était étroit, et lorsque je n’ai pu plus m’avancer par moi-même, n’ayant personne, qui me poussât par-derrière, j’ai dit au moine de me prendre à travers, et de me tirer dehors impitoyablement, et par morceaux, s’il était nécessaire. Il exécuta mon ordre, et j’ai dissimulé toute la douleur que j’ai ressentiebf au déchirement de ma peau aux flancs, et au-devant des cuisses. D’abord que je me suis vu dehors, j’ai ramassé vite mes hardes, j’ai descendu deux escaliers, et j’ai ouvert sans nulle difficulté la porte qui était au bout du second : sa serrure était de celles qu’on appelle à Venise à la tedesca [à l’allemande], que pour ouvrir par-dehors, il faut la clé, et qu’on ouvre par-dedans en tirant un ressort. Je me suis vu dans l’allée où il y a la grande porte de l’escalier royal, et à son côté le cabinet du président de la guerre, qu’on appelle Savio alla scrittura. La porte de la salle aux quatre portes était fermée, également que celle de l’escalier, grosse comme la porte d’une ville que pour forcer il m’aurait fallu avoir le mouton, ou le pétard. Il ne m’a fallu qu’un coup d’œil pour connaître que mon verrou avait fait dans ce grand ouvrage tout ce qu’il avait à faire : c’était devenu un instrument digne d’être suspendu ex voto sur l’autel de la divinité tutélaire. Serein, et tranquille je me suis assis en disant au moine que mon ouvrage était fini, et que c’était à Dieu à faire le reste. Je ne sais pas, lui dis-je, si les balayeurs du palais s’aviseront de venir ici aujourd’hui, jour de la Toussaints, ni demain dédié aux trépassés : si quelqu’un vient je me sauverai d’abord que je verrai cette porte ouverte, et vous me suivrez à la piste : mais si personne ne vient je ne bouge pas d’ici ; et si je meurs de faim, je ne sais qu’y faire.
À ce discours ce pauvre homme se mit en fureur. Il m’appela fou, désespéré, séducteur, traître, et que sais-je. Ma patience fut héroïque : je l’ai laissé dire : douze heures sonnèrent alors. Depuis le moment de mon réveil sous la lucarne jusqu’à celui-là, il était passé une seule heure. L’affaire importante qui m’occupa pour une demi-heure, tandis que le moine délirait, fut celle de me changer de tout. Le père Balbi avait l’air d’un paysan ; mais il n’était pas en lambeaux : son gilet de flanelle rouge, et ses culottes de peau violette n’étaient pas déchirésbg. Ma personne faisait peur, et horreur, j’étais tout déchiré, et tout en sang. J’ai détaché mes bas de soie de deux plaies que j’avais une à chaque genou ; et elles saignaient : les plaques de plomb, et la gouttière m’avaient mis dans cet état-là. Le trou de la porte de la chancellerie m’avait déchiré gilet, chemise, culottes, hanches, et cuisses ; j’avais partout des écorchures effrayantes. J’ai déchiré des mouchoirs et je me suis fait des bandages partout comme j’ai pu en les liant avec de la ficelle, dont j’avais un peloton dans ma poche. J’ai mis mon joli habit qui dans ce jour-là assez froid devenait comique : j’ai arrangé au mieux mes cheveux que j’ai mis dans la bourse : j’ai mis des bas blancs, une chemise à dentelle, car je n’en avais pas d’autre espèce, et deux autres chemises, des mouchoirs, et des bas dans mes poches, et j’ai jeté derrière la porte tout le reste. J’avais l’air d’un homme qui après avoir été au bal, avait été dans un lieu de débauche, où on l’avait échevelé. Les bandages qu’on voyait à mes genoux étaient ce qui gâtait toute l’élégance de mon personnage. Dans cet état j’ai dit au père Balbi de mettre sur ses épaules mon beau manteau, et ennuyé de ses impertinences, j’ai ouvert une fenêtre, et j’ai mis ma tête dehors. Ma figure remarquable par le brillant d’un chapeau à point d’Espagne d’or, et par un plumet blanc fut observée par des fainéants qui étaient dans la cour du palais, que j’ai vus me fixer, et qui apparemment cherchaient à comprendre comment quelqu’un pouvait se trouver là à une heure pareille, et dans un tel jour. Je me suis d’abord retiré bien repenti de mon imprudence : je me suis jeté sur un siège plongé dans la plus grande tristesse. J’ai su six mois après, que cette imprudence fut la cause de mon bonheur. On est allé dire à l’homme qui avait les clés de ces lieux qu’il y avait du monde qui devait y avoir passé la nuit, et qu’apparemment il devait avoir enfermé lui-même sans le savoir ; chose qu’il conçut possible, car il fermait tard, et quelqu’un pouvait s’y être endormi. Cet homme qui s’appelait Andreoli, et qui existe encore aujourd’hui, se crut en devoir de courir d’abord pour voir qui étaient ceux, qui par son inadvertance devaient avoir passé une fort mauvaise nuit.
J’étais donc dans les plus sombres méditations, lorsque j’ai entendu un bruit de clés, et de quelqu’un qui montait l’escalier. Tout ému je me lève, je regarde par la fente de la grande porte, et je vois un homme seul en perruque noire, et sans chapeau, qui montait à son aise tenant entre ses mains un clavier. J’ai dit au moine du ton le plus sérieux de ne pas ouvrir la bouche, de se tenir derrière moi, et de suivre mes pas. J’ai empoigné mon esponton le tenant caché sous mon habit, et je me suis posté à l’endroit de la porte, où j’aurais pu, d’abord ouverte, prendre l’escalier. J’envoyais des vœux à Dieu pour obtenir que cet homme ne fît aucune résistance, car je me voyais en devoir dans le cas contraire de le tuer. Et il est certain que j’y étais déterminé.
La porte d’abord ouverte, j’ai vu cet homme comme pétrifié à mon aspect. Sans m’arrêter, et sans lui dire le moindre mot, j’ai descendu l’escalier avec la plus grande célérité suivi par le moine. Sans aller lentement, et sans courir, j’ai pris le magnifique escalier qu’on appelle des géants, méprisant la voix, et l’avis du père Balbi, qui ne cessait de me dire, et de me répéter : allons dans l’église, dans l’église. Sa porte était à main droite presque au pied du même escalier.
Les églises à Venise ne jouissent de la moindre immunité pour assurer un coupable quelconque, soit pour le criminel, soit pour le civil, aussi n’y a-t-il plus personne qui aille s’y retirer pour mettre un obstacle aux archers, qui auraient ordre de s’en saisir. Le moine savait cela, mais cela n’avait pas la force d’éloigner de lui cette tentation. Il me dit après, que ce qui le poussait à recourir à l’autel était un sentiment de religion, que je devais respecter. Pourquoi, lui dis-je, n’y êtes-vous pas allé tout seul ? Et il me répondit qu’il n’a pas eu la cruauté de m’abandonner. Je lui ai prouvé que ce qu’il appelait à cette occasion-là sentiment de religion n’était que lâcheté pure ; et il ne m’a jamais pardonné ce raisonnement : il est vrai que j’aurais pu le lui épargner ; mais le fait est, qu’au fond je ne pouvais pas souffrir ce mauvais être.
L’immunité, que je cherchais, était au-delà des confins de la sérénissime république ; je commençais dans ce moment-là à m’y acheminer ; j’y étais déjà avec mon esprit ; mais il fallait y aller avec mon corps. J’ai été tout droit à la porte de la Carte, qui est la royale du palais ducal ; et sans regarder personne (moyen pour se faire moins regarder) j’ai traversé la piazzetta ; je me suis approché au rivage ; et entrant dans la première gondole que j’ai vue là, j’ai dit au gondolier, qui était sur sa poupe : appelle un autre rameur. Ce rameur accourut dans l’instant, et empoigna sa rame pendant que l’autre, maître de la gondole, me demandait où je voulais aller. J’ai répondu alors à haute voix, charmé que cinquante barcaroli étaient là à m’écouter, toujours curieux : Je veux aller à Fusina, et si tu vogueras bien vite, je te donnerai un Philippe. C’était lui donner plus que le tarif. Le Philippe était une monnaie espagnole, qui valait la moitié d’un sequin : on n’en voit plus. Après avoir donné cet ordre, je me suis jeté nonchalamment sur le coussin du milieu, et le père Balbi sans chapeau, et avec mon manteau s’assit comme un subalterne sur la banquette. La figure comique de ce moine contribua beaucoup à me faire croire un charlatan, ou un astrologue, car mon habit gelait les yeux de tous ceux qui me regardaient.
La gondole se détacha vite du rivage, doubla la douane, et commença à fendre avec vigueur les eaux du grand canal de la Giudecca par lequel il faut passer, tant pour aller à Fusine, comme pour aller à Mestre, où effectivement je voulais aller. Lorsque je me suis vu à la moitié du canal, j’ai mis la tête dehors, et j’ai dit au barcarol de poupe : crois-tu que nous serons à Mestre avant quatorze heures ? J’avais entendu sonner treize heures, lorsqu’Andreoli ouvrait la grande porte. Le barcarol me répondit que je lui avais ordonné d’aller à Fusine ; et je lui ai répondu qu’il était fou, puisqu’à Fusine je n’avais rien à faire. Le second barcarol me confirma que j’avais ordonné à Fusine, et appela en témoin le père Balbi, qui me dit avec un visage à faire pitié qu’il avait une conscience, et qu’il devait donner raison aux barcaroli. Je me rends, dis-je, avec un grand éclat de rire, je n’ai pas dormi cette nuit, et il se peut que j’aie dit à Fusine : c’est à Mestre que je veux aller. Et nous, répondit le barcarol, irons à Mestre, et même en Angleterre, si vous voulez ; mais si vous ne m’eussiez pas demandé, si nous y serons avant quatorze heures, vous seriez resté bien attrapé ; car nous allions à Fusine. Oui oui Monsieur nous y serons, car nous allons à seconde d’eau, et de vent.
J’ai alors regardé derrière moi tout le beau canal, et ne voyant pas un seul bateau, admirant la plus belle journée qu’on pût souhaiter, les premiers rayons d’un superbe Soleil qui sortait de l’horizon, les deux jeunes barcaroli, qui ramaient à vogue forcée, et réfléchissant en même temps à la cruelle nuit que j’avais passéebh, à l’endroit où j’étais dans la journée précédente, et à toutes les combinaisons, qui me furent favorables, le sentiment s’est emparé de mon âme, qui s’éleva à Dieu miséricordieux secouant les ressorts de ma reconnaissance, m’attendrissant avec une force extraordinaire, et tellement que mes larmes s’ouvrirent soudain le chemin le plus ample pour soulager mon cœur que la joie excessive étouffait, je sanglotais, je pleurais comme un enfant qu’on mène par force à l’école.
Mon adorable compagnon, qui jusqu’alors n’avait parlé que pour donner raison aux barcaroli, se crut en devoir de calmer mes pleurs, dont il ne connaissait pas la belle source ; et la façon, dont il se prit me fit effectivement passer tout d’un coup des pleurs à un rire d’une espèce si singulière, que n’y comprenant rien, il m’avoua quelques jours après qu’il me crut devenu fou. Ce moine était bête ; et sa méchanceté venait de sa bêtise : je me suis vu à la dure condition d’en tirer parti ; mais il m’a presque perdu sans pourtant en avoir l’intention. Il n’a jamais voulu croire que j’aie ordonné d’aller à Fusine avec l’intention d’aller à Mestre : il disait que cette pensée ne pouvait m’être venue, que lorsque j’étais sur le grand canal.
Nous arrivâmes à Mestre. J’ai été tout droit à la Campane, auberge où il y a toujours des voituriers. Je suis entré dans l’écurie disant que je voulais aller d’abord à Treviso, et le maître de deux chevaux, que j’ai jugés bons, m’ayant dit qu’il me servira dans une calèche fort légère en cinq quarts d’heure, je lui ai accordé quinze livres, et je lui ai dit d’atteler d’abord : ce qu’il fit en n’employant que deux minutes. Je supposais le père Balbi derrière moi ; je ne me suis retourné que pour lui dire : montons ; mais je ne l’ai pas vu : je le cherche des yeux, je demande où il est, on n’en sait rien. Je dis au garçon d’écurie d’aller le chercher, déterminé à le gronder, quand même il serait allé satisfaire à des nécessités naturelles, car nous étions dans le cas de devoir différer cette besogne aussi. On le cherche, on ne le trouve pas ; il ne vient pas ; j’étais comme une âme damnée : je pense à partir tout seul ; mais mon cœur s’oppose à ma raison : je ne puis pas m’y résoudre. Je cours dehors, je demande, et tous les polissons me disent qu’ils l’avaient vu, mais qu’ils ne savaient pas, où il était allé. Je vole tout seul dans la grande rue, je parcours les arcades, je m’avise de mettre la tête dans un café, et je le vois assis près du comptoir prenant du chocolat avec toute sa commodité en causant avec la servante. Il me voit, et il me dit : asseyez-vous, et prenez du chocolat aussi, puisque vous devez le payer. Je n’en veux pas, lui dis-je, avec l’angoisse au cœur, et je lui serre le bras avec une telle rage, que huit jours après il en avait encore la marque noire. Il ne me répondit rien ; il me voyait trembler de colère : j’ai payé, et nous sortîmes pour aller à la voiture, qui m’attendait à la porte de l’auberge.
À peine faits dix pas, un certain B. To…86, bon homme, mais qui avait la réputation d’être soudoyé par le tribunal, me voit, m’approche, et s’écrie : comment ici, monsieur ! je suis bien charmé de vous voir : vous vous êtes certainement sauvé des plombs, j’en suis bien aise ; contez-moi, comment vous avez pu faire ce prodige. Je me possède ; je lui réponds en riant qu’il me faisait trop d’honneur, et que j’étais en liberté depuis deux jours : il me répond net que cela n’était pas vrai, puisqu’il avait été dans le jour précédent dans un endroit, où il l’aurait su. Le lecteur peut se figurer l’état de mon âme dans ce moment-là : je me voyais découvert par un homme que je croyais payé pour me faire arrêter, et qui pour cela n’avait qu’à cligner l’œil au premier archer que nous aurions rencontré ; et Mestre en est plein. Je lui ai dit de parler tout bas, et de venir avec moi derrière l’auberge. Il y vint, et lorsque je n’ai vu personne, et que je me suis vu voisin à un petit fossé, au-delà duquel il y avait la vaste plaine de la campagne, j’ai mis ma main droite à mon esponton, et j’ai allongé ma gauche vers le collet de mon homme ; mais très leste il sauta le fossé, et se mit à courir à toutes jambes en direction opposée à Mestre, se tournant de temps en temps, et me faisant des baisemains, qui voulaient dire : bon voyage, bon voyage, partez tranquille. Je l’ai enfin perdu de vue, et j’ai remercié Dieu que la prudence de cet homme m’ait empêché de commettre un crime, car il n’avait pas de mauvaises intentions ; mais ma situation était horrible : j’étais alors en guerre déclarée contre toutes les forces de la république, et j’étais seul : je devais donc tout sacrifier à la précaution, et à la prévoyance.
J’ai remis dans ma poche l’esponton, et morne comme un homme qui venait d’échapper à un danger mortel, j’ai donné un coup d’œil de mépris au lâche, qui m’avait réduit à cela, et je me suis acheminé à la voiture, où nous montâmes, et où nous arrivâmes à Treviso sans qu’il nous arrive rien de sinistre. Mon compagnon, qui se sentait coupable, n’osa jamais m’exciter à sortir de mon silence. Je pensais à quelque moyen de me délivrer de cette compagnie, qui avait tout l’air de devoir me devenir fatale.
J’ai ordonné au maître de la poste de Treviso une voiture à deux chevaux pour Coneillan pour dix-sept heures précises ; il était alors quinze heures et demie. Je me sentais mourir d’inanition, et j’aurais pu à la hâte manger une soupe ; mais un quart d’heure pouvait m’être fatal : j’avais toujours devant mes yeux une escouade d’archers qui me garrottaient. Il me semblait qu’étant rattrapé, j’aurais non seulement perdu ma liberté, mais l’honneur. Je me suis acheminé à la porte S. Thomas, et je suis sorti de la ville comme un homme, qui allait se promener : après avoir marché un mille sur le grand chemin, j’en suis sorti pour ne plus y rentrer : je me suis déterminé à sortir de l’état en marchant toujours entre les champs, et non pas par Bassan, qui aurait été le plus court chemin, mais par Feltre : ceux qui se sauvent, doivent toujours choisir le débouché le plus éloigné, car on poursuit toujours les fuyards par le chemin qui mène au plus voisin, et on les rattrape.
Après avoir marché trois heures, je me suis étendu sur la dure n’en pouvant positivement plus : il fallait me procurer quelque nourriture ou mourir là. J’ai dit au moine de placer près de moi mon manteau, et d’aller à une maison de fermier que je voyais pour se faire donner pain, soupe, viande, vin, et eau, et je lui ai donné un Philippe pour qu’il le laisse en gage pour les plats, et les couverts. Après m’avoir dit qu’il ne me croyait pas si timide, il est allé faire la commission. Ce malheureux était plus vigoureux que moi : il n’avait pas dormi, mais dans la journée précédente, il s’était nourri, il avait pris du chocolat, et la prudence ne tourmentait pas son âme : avec cela il était maigre : j’avais l’air d’être dix fois plus fort que lui pour résister aux fatigues ; mais cela n’était pas vrai.
Malgré que cette maison ne fût pas une auberge, la bonne fermière nous envoya un bon dîner par une paysanne : le moine me dit qu’elle avait bien regardé le Philippe, et qu’elle l’avait soupçonné faux, et qu’il l’avait assurée que son ami le paierait avec de la monnaie de S. Marc. Mon pauvre ami avait un peu l’air d’un voleur, et la fermière avait raison. Nous avons fait assis sur l’herbe un excellent repas, qui ne me coûta que trente sous : j’avais alors des dents, qui ne trouvaient jamais la viande trop dure. Lorsque j’ai senti le sommeil qui venait m’assaillir, je me suis remis en chemin assez bien orienté. Quatre heures après je me suis arrêté derrière un hameau, et j’ai su d’une bonne paysanne que j’étais à vingt milles de Treviso. J’étais extrêmement las, et j’avais les jambes enflées aux chevilles : il ne nous restait plus qu’une heure de jour. Je me suis couché au milieu d’un bouquet d’arbres, et j’ai fait asseoir près de moi mon compagnon. Je lui ai dit avec le ton de la plus tendre amitié que nous devions aller à Borgo di Val Sugana première bonne ville qu’on trouve au-delà des confins de la république, ville appartenant à l’évêché de Trente, où nous serions aussi sûrs qu’à Londres, et où nous pourrions nous reposer autant qu’il nous serait nécessaire pour recouvrer entièrement nos forces : mais que pour parvenir à cette ville nous avions besoin de prendre des précautions essentielles, dont la première était celle de nous séparer en y allant lui d’un côté, moi d’un autre, lui par le bois du Mantello, moi par les montagnes, et par Feltre, lui par la plus facile, et avec tout l’argent que j’avais, moi sans le sou, et par la plus difficile. Je lui ai dit que je lui faisais présent de mon manteau qu’il aurait pu très facilement troquer contre une capote, et un chapeau, et que pour lors il se serait trouvé bien masqué, et secondé par sa physionomie tout le monde l’aurait pris pour un vrai paysan. Je l’ai donc prié de vouloir bien me quitter d’abord, et m’attendre à Borgo di Valsugana, où il aurait pu se trouver le surlendemain, et où je le priais de m’attendre l’espace de vingt-quatre heures. Je lui ai indiqué la première auberge que d’abord entré dans la ville il trouverait à sa main gauche. Je lui ai dit que j’avais besoin de repos, et que je ne pouvais me le procurer qu’avec une entière tranquillité d’âme, et que d’abord que je me verrais seul, quoique sans argent, j’étais sûr que Dieu m’inspirerait le vrai moyen de m’en procurer sans m’exposer au plus grand de tous les malheurs, qui était celui de me voir arrêté. Que nous devions d’ailleurs être sûrs qu’à l’heure qu’il était tous les archers de l’état devaient avoir été avertis de notre fuite par des exprès, et avoir reçu ordre de nous chercher dans toutes les auberges, et que le premier des signalements, qu’on devait leur avoir envoyés, devait certainement être que nous étions deux, et que nous étions vêtus comme nous l’étions, dont lui sans chapeau, et avec un manteau de bout de soie devenait le plus remarquable. Je lui ai vivement peint tout le déplorable de mon état, et le besoin indispensable que j’avais de reposer dix heures libre de toute crainte, affaibli comme j’étais par une lassitude, qui me rendait comme perclus de tous mes membres. Je lui ai montré mes genoux, mes jambes, et mes pieds avec des vessies, car les souliers fort minces que j’avais n’étant faits que pour marcher sur le beau pavé de Venise étaient tout déchirés. Je devais sans nulle exagération périr de langueur dans la même nuit, sans un bon lit ; et je devais exclure tous ceux des auberges. À l’heure même où je parlais, un seul homme aurait pu me garrotter, et me mener en prison, car je n’aurais pu lui faire aucune résistance. En lui représentant cela, je l’ai convaincu qu’allant chercher un gîte tous les deux ensemble nous risquions d’être arrêtés sur-le-champ, sur le simple soupçon que nous aurions pu être les deux qu’on cherchait. Mon cher compagnon me laissa terminer mon discours sans jamais prononcer le mot, et m’écouta toujours avec la plus grande attention.
Pour toute réponse il me dit en peu de mots qu’il s’attendait à tout ce que je venais de lui dire, et qu’il avait déjà pris son parti là-dessus jusque du temps qu’il était encore en prison : qu’il était décidé à ne pas me quitter, quand même cela aurait dû lui coûter la liberté, et la vie. Une réponse si ronde, et inattendue me surprit au plus haut degré. J’ai alors fini de bien connaître cet homme, et j’ai vu qu’il ne me connaissait pas. Je n’ai pas différé une minute à exécuter un projet formé sur-le-champ, et que l’exigence du cas me démontrait comme le seul remède contre une pareille brutalité : il tenait du comique ; mais je voyais en même temps qu’il pouvait terminer tragiquement.
Je me suis levé, non sans effort : j’ai noué ensemble mes deux jarretières, je l’ai mesuré, et puis j’ai tracé sa mesure sur le terrain ; et mon esponton à la main, j’ai commencé une petite excavation avec le plus grand empressement ne répondant rien à toutes les questions qu’il me faisait. Après un quart d’heure d’ouvrage, je lui ai dit en le regardant tristement, qu’en qualité de chrétien je me croyais obligé à l’avertir qu’il devait se recommander à Dieu. Je vous enterrerai ici tout vivant, lui dis-je, ou si vous êtes le plus fort, ce sera vous-même qui m’y enterrerez. C’est à ceci que votre brutale obstination me réduit : vous pouvez cependant vous sauver, car je ne courrai pas après vous pour vous rejoindre. Voyant qu’il ne me répondait pas, j’ai poursuivi mon travail : j’ai commencé à avoir peur de me voir poussé à bout, et de devoir lutter contre cet animal, dont il est certain que je voulais me défaire.
Enfin soit réflexion, soit peur, il se jeta près de moi : ne sachant pas ses intentions, je lui ai présenté la pointe de mon verrou ; mais il n’y avait rien à craindre : il me dit qu’il allait faire tout ce que je voulais. Je l’ai alors embrassé ; je lui ai répété sa leçon ; je lui ai confirmé la promesse de le rejoindre, et je lui ai donné tout le reste des deux sequins que le comte m’avait donnésbi. Je suis resté sans le sou, et je devais passer deux rivières. Je me suis malgré cela bien félicité d’avoir su me délivrer de la compagnie d’un homme de ce caractère : pour lors je n’ai plus douté de sortir d’affaire.
J’ai observé sur une colline à cinquante pas un berger, qui conduisait un troupeau de dix à douze brebis, et je m’y suis adressé pour prendre des informations qui m’étaient nécessaires. Je lui ai demandé, comment s’appelait cet endroit, et il me dit que j’étais à Val de piadene, ce qui me surprit à cause du chemin que j’avais fait. Je lui ai demandé le nom des maîtres de cinq à six maisons que de cette éminence je voyais à la ronde, et j’ai trouvé qu’ils étaient tous de ma connaissance, et tous à la campagne dans cette saison-là, où les Vénitiens vont tous faire la Saint-Martin quelque part ; je devais avec grand soin éviter la rencontre de qui que ce fût. J’ai vu un palais de la maison Gr., dont un vieillard87, qui était précisément alors inquisiteur d’état, s’y trouvait ; je ne devais pas me laisser voir. J’ai demandé à qui appartenait une maison rouge que je voyais à quelque distance, et ma surprise fut grande, lorsque j’ai su que c’était la maison du capitaine de campagne qui est le chef des archers. J’ai dit adieu au paysan, et machinalement j’ai descendu la colline : il est inconcevable que je me sois acheminé à cette terrible maison dont raisonnablement, et naturellement j’aurais dû m’éloigner ; j’y ai été en droite ligne, et en vérité je sais que je n’y ai pas été d’une volonté déterminée. S’il est vrai que nous possédions tous une existence invisible bienfaisante, qui nous pousse à notre bonheur, comme il arrivait quelquefois à Socrate, pourrais-je croire, sans crainte quebj quelque lecteur se moque de moi, que je fus poussé à cette maison par mon bon génie ? Je dois le croire, car la nature, et la raison me repoussaient de là, et je ne connais pas en pure physique un troisième moteur. Je conviens que dans toute ma vie, je n’ai jamais commis une plus grande imprudence.
J’entre dans cette maison sans hésiter, et même d’un air fort libre : je vois dans la cour un jeune enfant qui joue à la toupie, et je lui demande, où est son père : il ne me répond pas ; il va appeler sa mère, et je vois dans un moment une belle femme enceinte, qui me demande fort poliment ce que je veux de son mari, qui n’y était pas. Ma présence lui en imposa. Je lui ai dit que j’étais fâché que mon compère ne fût pas chez lui autant que charmé d’avoir connu sa belle moitié. Compère ? dit-elle. Vous êtes donc son Excellence Vetturi88, qui eut la bonté de promettre à mon mari d’être le parrain de l’enfant, dont je suis grosse. Je suis bien enchantée de vous connaître, et mon mari sera au désespoir de ne s’être pas trouvé chez nous. Je lui ai répondu que j’espérais qu’il ne tarderait pas à arriver, car j’avais besoin de lui demander à souper, et un lit, ne voulant me montrer à personne dans l’état où j’étais. Elle me dit avec vivacité qu’un bon lit, et un passable souper ne me manqueraient pas, mais qu’il ne fallait pas espérer son mari de retour, puisqu’il n’y avait qu’une heure qu’il était sorti à la tête de dix hommes à cheval pour aller chercher deux prisonniers, qui s’étaient enfuis des plombs, dont l’un était Patricien, et l’autre un particulier nommé C…., elle disait, que s’il les trouvait, il les conduirait à Venise, et ne les trouvant pas, il emploierait au moins deux, ou trois jours à les chercher. Charmé de me trouver persuadé89, j’ai fait semblant d’en être fâché, et de refuser de rester chez elle, craignant de la gêner ; mais elle sut se servir de manières, auxquelles la politesse veut qu’on se rende, et j’ai cédé. Pour donner à ma fable un air de vérité, j’ai dit qu’un domestique viendrait peut-être me chercher avec ma voiture ; mais que si je dormais, je la priais de ne pas me faire réveiller : je lui ajoutai, que ce qui me faisait plaisir était, que personne de mes amis ne devinerait jamais où j’étais. J’ai vu qu’elle observait mes genoux, et je n’ai pas attendu qu’elle m’interroge pour lui dire que je m’étais blessé en tombant de cheval. Elle appela alors sa mère, belle femme aussi ; et après lui avoir dit à l’oreille qui j’étais, elle ajouta qu’il fallait me donner à souper, et que c’était à elle à panser mes blessures. Je me suis laissé conduire, sans faire plus de façons, dans une chambre, où j’ai vu un lit, qui avait bonne apparence, et la jeune femme me quitta disant qu’elle ne voulait pas me gêner.
Cette jolie femme d’archer n’avait pas l’esprit de son métier, car rien n’avait plus l’air d’un conte que l’histoire que je lui avais faitebk. À cheval avec des bas blancs ! À la chasse en habit de taffetas, et sans manteau de drap ! Dieu sait combien son mari doit s’être moqué d’elle à son retour. Sa mère eut soin de moi avec toute la politesse, que j’aurais pu prétendre chez des personnes de la première distinction. Elle prit un ton de mère, et pour sauver sa dignité en soignant mes blessures, elle m’appela son fils. Si mon âme eût été tranquille, je lui aurais donné des marques non équivoques de ma politesse et de ma reconnaissance ; mais l’endroit, où j’étais, et le rôle dangereux que je jouais, m’occupaient trop sérieusement.
Après avoir visité mes genoux et mes hanches, elle me dit, qu’il me fallait un peu souffrir, mais que le lendemain je me trouverais guéri : je devais seulement tenir toute la nuit les serviettes imbibées, qu’elle appliqua sur mes plaies, et dormir sans jamais bouger. J’ai bien soupé, et après je l’ai laissée faire : je me suis endormi pendant qu’elle m’opérait, car je ne me suis jamais souvenu de l’avoir vue me quitter. Tout ce que j’ai pu rappeler à ma mémoire le lendemain fut, que j’ai mangé, et bu avec un excellent appétit, et que je me suis laissé déshabiller comme un enfant : je n’avais ni courage, ni peur, je ne parlais pas, je ne pensais pas ; j’ai mangé pour suppléer à la nécessité que j’avais de nourriture, et j’ai dormi cédant à un besoin, auquel je ne pouvais pas résister : j’ignorais tout ce qui dépendait d’un certain raisonnement. Je n’ai jamais su ni avec quelle eau elle me frotta, ni si j’ai souffert pendant qu’elle me frottait. Il était une heure de nuit, lorsque j’ai fini de manger, et le matin en me réveillant, et entendant sonner douze heures, j’ai cru que c’était un enchantement, car il me semblait que je ne m’étais endormi que dans ce moment-là. Il m’a fallu plus de cinq minutes pour rappeler mon âme à ses fonctions, pour m’assurer que ma situation était réelle, pour passer en un mot du sommeil au vrai réveil. Mais d’abord que je me suis reconnu, je me suis vite débarrassé des serviettes, étonné de voir mes plaies tout à fait sèches. Je me suis habillé dans moins de trois minutes ; j’ai mis moi-même mes cheveux dans la bourse ; j’ai mis une chemise, et des bas blancs, et je suis sorti de ma chambre que j’ai trouvéebl ouverte. J’ai descendu l’escalier, passé la cour, et quitté cette maison sans faire nulle attention qu’il y avait là deux hommes debout qui sans aucun doute ne pouvaient être qu’archers. Je me suis éloigné de cet endroit, où j’ai trouvé politesse, bonne chère, santé, et tout le recouvrement de mes forces, avec un sentiment d’horreur, qui me faisait frissonner, car je voyais que je m’étais exposé très imprudemment au plus évident de tous les risques. Je m’étonnais d’être entré dans cette maison, et plus encore d’en être sorti, et il me paraissait impossible de n’être pas suivi, et arrêté à chaque pas que je faisais. J’ai marché cinq heures de suite par bois, et montagnes sans jamais rencontrer que quelques paysans. Je me suis aperçu que j’avais oublié sur le lit ma chemise, mes bas, et un mouchoir, et j’en fus affligé, car il ne me restait plus qu’une autre chemise ; mais le malheur ne me parut pas grand : ma seule pensée était de me voir bientôt au-delà de Feltre.
Il n’était pas encore midi, lorsqu’allant mon chemin, j’ai entendu le son d’une cloche : regardant en bas de la petite éminence où j’étais, j’ai vu la petite église d’où le son venait, et voyant du monde qui ybm entrait, j’ai cru que c’était une messe, et il me vint envie d’aller l’entendre : lorsque l’homme est dans la détresse, tout ce qui lui vient dans l’esprit lui paraît inspiration. C’était le jour des trépassés : je descends, j’entre dans l’église, et je suis surpris d’y voir M. Marc. Gr. neveu de l’inquisiteur d’état, et M. M. Pis. son épouse90 : je les ai vus étonnés. Je leur ai fait la révérence, et j’ai entendu la messe. À ma sortie de l’église, monsieur me suivit, madame y resta. Il me dit en m’approchant : Que faites-vous ici, où est votre compagnon ? Je lui ai répondu que je me sauvais d’un côté tandis que par mon conseil il avait pris un autre chemin avec seize livres que je possédais, et que je lui ai donnéesbn, étant par là resté sans le sou : je lui ai clairement demandé le secours dont j’avais besoin pour sortir de l’état : il me répondit qu’il ne me pouvait rien donner ; mais que je pouvais compter sur plusieurs ermites que je trouverais chemin faisant, qui ne me laisseraient pas mourir de faim. Il me dit que son oncle avait su notre évasion à midi dans la journée précédente, et qu’il n’en avait pas été fâché. Il me demanda alors comment j’avais pu réussir à percer les plombs, et je lui ai répondu que les ermites pouvaient alors se disposer à dîner, et que n’ayant pas le sou, je n’avais pas non plus de temps à perdre : et lui tirant la révérence, je l’ai laissé. Ce refus de secours me fit plaisir : je crois que mon âme fut charmée de se trouver plus grande que celle du vilain, qui put dans un cas pareil écouter son avarice. On m’a écrit à Paris, que lorsque Madame sut la chose, elle lui dit des injures. Il n’est pas douteux que le sentiment loge chez les femmes plus souvent que chez les hommes.
J’ai marché jusqu’au Soleil couchant ; et las, et affamé, je me suis arrêté à une maison solitaire, qui avait bonne mine. J’ai demandé de parler au maître, et la concierge me dit qu’il était allé à une noce au-delà de la rivière, où il devait passer la nuit ; mais qu’elle me ferait à souper, comme son maître lui en avait donné l’ordre. J’ai accepté lui disant que j’avais besoin de me coucher. Elle me fit entrer dans une belle chambre, où d’abord que j’ai vu sur une table encre, et papier, j’ai écrit une lettre de remerciement au maître de la maison, que je ne connaissais pas. J’ai vu par l’adresse de plusieurs lettres, qui étaient là que j’étais chez M. de Rombenchi91 consul, je ne me souviens pas de quelle puissance. J’ai cacheté ma lettre, et je l’ai laissée à la bonne femme, qui me fit un souper délicat, et me traita avec tous les égards. Au bout d’un excellent sommeil d’onze heures, je partis, je passai le fleuve disant que je paierais à mon retour, et j’ai marché cinq heures. Le père gardien d’un couvent de capucins me donna à dîner, et je crois qu’il m’aurait aussi donné de l’argent, s’il n’eût pas eu peur de me scandaliser. Je me suis remis en chemin, et deux heures avant la fin du jour, j’ai demandé à un paysan à qui appartenait une maison, que je voyais, et je me suis réjoui en entendant le nom d’un de mes amis assez riche, et que je croyais honnête homme. Je m’achemine à cette maison, j’y entre, je demande le maître, on me dit qu’il écrit, qu’il est seul, et on me montre la chambre au rez-de-chaussée. Je l’ouvre, je le vois, je cours pour l’embrasser, il se lève, et il me repousse en reculant : il me dit des raisons, qui m’outragent, et qui m’irritent, et je me venge lui demandant soixante sequins sur un billet à vue sur M. de Br… : il me les refuse me disant que son précipice92 serait immanquable, lorsque le tribunal saurait qu’il m’avait donné ce secours : il me dit de m’en aller d’abord, et qu’il n’oserait pas même m’offrir un verre d’eau, car il aurait fallu attendre une minute. C’était un homme de soixante ans courtier de change, qui m’avait des obligations. Son cruel refus fit en moi un effet bien différent de celui de M. Gr… Soit colère, soit indignation, soit droit de raison ou de nature, je l’ai pris au collet lui présentant mon esponton, et lui disant que j’allais le tuer, s’il élevait la voix. Tout tremblant alors il tira de sa poche une petite clé, et voulut me la donner me montrant un tiroir, où il y avait de l’argent. Je lui ai dit de l’ouvrir lui-même, ce qu’il fit me disant de me servir d’un tas de sequins que je voyais : je lui ai ordonné alors de me donner six sequins avec ses propres mains : il me dit qu’il avait cru que je lui en eusse demandé soixante : c’est vrai, lui dis-je, mais actuellement que tu m’as réduit à employer la violence, je n’en veux que six, et tu n’auras pas de billet, mais je te promets que je te les ferai payer à Venise, où je te déshonorerai en écrivant des lettres circulaires, qui te feront connaître pour le plus lâche des hommes. Il se jeta alors à genoux me conjurant de prendre tout, si je croyais d’en avoir besoin, mais ma réponse fut un coup de pied dans la poitrine, et une menace de lui brûler la maison, si, à ma sortie de chez lui, il eût osé m’inquiéter.
J’ai marché deux heures, et voyant la nuit, je me suis arrêté à une maison de paysan, où j’ai trouvé du fromage, du pain, des œufs, et du vin, disposé à dormir sur la paille. N’ayant pas assez de monnaie pour me changer un sequin, je l’ai envoyé en chercher à la paroisse lui disant que j’achèterais volontiers un manteau. Je dormais à son retour, et il ne m’a pas réveillé ; mais le matin il me montra une vieille redingote bleue de gros drap appartenantbo au curé : je lui en ai donné deux sequins, et je suis parti. Je me suis acheté à Feltre des souliers, et j’ai passé à cheval d’un âne la bicoque qu’on appelle la Scala. Un garde qui était là ne m’a pas seulement demandé mon nom. J’ai pris une charrette à deux chevaux, et je suis arrivé le soir à Borgo de Valsugane, où à l’auberge indiquée, j’ai trouvé le moine. S’il ne m’eût pas approché, je ne l’aurais pas reconnu. Une redingote verte, et un chapeau rabattu au-dessus d’un bonnet de coton le déguisaient tout à fait. Il me dit qu’un fermier lui avait donné tout cela pour mon manteau, et un sequin avec, et qu’il était arrivé à Borgo le matin, où il avait fait bonne chère : il termina sa narration me disant fort noblement qu’il ne m’attendait pas, car il n’avait pas cru que j’eusse eu intention de lui tenir parole. J’ai passé dans cette auberge toute la journée suivante écrivant sans sortir du lit. Le père Balbi écrivit des lettres impertinentes au père supérieur de son couvent, et à ses frères, et des tendres aux servantes qu’il avait renduesbp fécondes. J’ai écrit plus de vingt lettres, dont dix à douze circulaires, où je rendais compte des six sequins que j’avais eusbq, et du moyen que j’avais employé pour les obtenir.
Le lendemain, j’ai dormi à Pergine, où un jeune comte d’Alberg93 vint me voir, ayant su, je n’ai jamais su comment, que nous étions des gens qui se sauvaient de l’état de Venise. J’ai passé à Trente, et de là à Bolzan, où n’ayant plus d’argent pour avancer chemin, je me suis présenté à un vieux banquier nommé Mench, auquel j’ai demandé un homme sûr pour l’envoyer me prendre de l’argent à Venise : je l’ai prié en même temps de nous recommander à un aubergiste jusqu’au retour de l’homme. Ce banquier qui riait toujours fit tout. En huit jours, dans lesquels nous ne sommes jamais sortis, et que j’ai tous passés au lit, l’homme est retourné avec une lettre de change de cent sequins sur le même Mench. Avec cet argent je me suis habillé ; mais je me suis auparavant acquitté de ce devoir vis-à-vis du père Balbi, qui me disant toujours, que sans lui je ne me serais jamais sauvé, me faisait entendre qu’il était devenu propriétaire juridique au moins de la moitié de toute ma fortune éventuelle.
J’ai pris la poste, et ayant voulu dormir toutes les nuits, nous sommes arrivés à Munichbr le quatrième jour. Mon camarade devenait chaque jour plus insoutenable. Il devenait amoureux de la servante dans toutes les auberges, et ne sachant pas parler, ni remplacer les désagréments de sa personne par les bonnes manières, ou par l’argent, je me pâmais de rire le voyant souvent régalé de soufflets qu’il recevait des Maritornes94 du Tyrol avec une résignation angélique. Il me trouvait avare, et vilain, parce que je n’ai jamais voulu lui donner de l’argent, avec lequel il aurait espéré de séduire leur vertu.
Je fus me loger au cerf, où j’ai d’abord su que deux jeunes frères vénitiens de l’illustre famille Cont….95 étaient là depuis quelque temps, accompagnés par un comte Pomp…96 Véronais, mais n’étant pas connu d’eux, je n’ai pas pensé à aller les voir, d’autant plus que je n’avais plus besoin de rencontrer des ermites. Je fus faire ma révérence à la comtesse de Coronini97, qui m’avait connu à Venise, et qui était fort bien en cour.
Cette illustre dame âgée de soixante et dix ans m’a très bien reçu, et m’a promis de parler à l’électeur pour me faire obtenir la sûreté de l’asile. Elle me l’a annoncée le lendemain pour moi, mais non pas pour mon camarade, car l’électeur ne voulait pas avoir des démêlés avec les somasques, dont un couvent était dans Munich ; ils auraient pu prétendre d’avoir des droits sur le père Balbi en qualité de membre fugitif de la religion : la comtesse me conseilla de le faire d’abord sortir de la ville pour aller se recouvrer ailleurs, et éviter ainsi quelque mauvais tour que les moines ses confrères pouvaient lui jouer.
J’ai d’abord été chez le jésuite confesseur de l’électeur pour obtenir de lui quelque recommandation dans quelque ville de l’empire en faveur de cet infortuné. Le jésuite me reçut fort mal : il me dit par manière d’acquit qu’à Munich on me connaissait à fond : je lui ai demandé d’un ton ferme, s’il me donnait cet avis comme une bonne, ou comme une mauvaise nouvelle, et il ne m’a pas répondu. Il m’a laissé là ; et quelqu’un me dit qu’il était allé pour vérifier un miracle tout récent, dont toute la ville parlait. Un prêtre qui était là me dit que l’impératrice veuve de Charles VII morte dans ces jours-là avait, quoique morte les pieds chauds, et que je pouvais aller voir cela moi-même, si j’en avais envie, puisque son corps était exposé au public. Ce miracle m’intéressa, car j’avais toujours froid aux pieds : il me prit envie d’aller voir le prodige, et m’étant mis à genoux pour asperger l’auguste morte, j’ai réellement trouvé ses pieds chauds ; mais c’était l’effet d’un poêle ardent, qui était très près de ses mêmes pieds. Un danseur98 que j’ai vu là, et qui me connaissait beaucoup, me fit compliment, et m’invita à dîner. Sa femme99, Vénitienne, jolie, et remplie de talent, que j’avais connue enfant, me fit le plus gracieux accueil, et me voyant embarrassé à cause de mon camarade, que je ne voulais pas abandonner, elle m’a offert une lettre de recommandation à Augsbourg au chanoine Bassi100 doyen du chapitre de S. Maurice, qui était son ami. J’ai accepté cette lettre qu’elle écrivit d’abord, et j’ai fait partir mon compagnon à la pointe du jour dans une bonne voiture lui promettant de penser à lui dans le cas que la recommandation n’eût pas la force, dont il avait besoin. Quatre jours après j’ai su par sa lettre même qu’on l’avait accueilli, logé, vêtu en abbé, présenté au magistrat, et au prince-évêque. Outre cela l’honnête, et noble doyen lui avait promis d’avoir soin de lui jusqu’à ce qu’il eût obtenu de Rome une dispense de ses vœux monastiques, et un plein pardon de la république. Il finissait sa lettre par me demander quelques sequins pour ses menus plaisirs, car il était trop noble, disait-il, pour en demander au doyen, qui ne l’était pas assez pour lui en offrir. Je ne lui ai pas répondu.
Resté seul, et tranquille, j’ai pensé à rétablir ma santé ; car les fatigues, et les peines souffertes m’avaient donné des contractions aux nerfs, qui pouvaient devenir sérieuses. Un bon régime me rendit en moins de trois semaines ma parfaite santé. Dans ces mêmes jours, Madame Rivière101 vint de Dresde à Munich avec ses deux filles, et un fils pour aller marier son aînée à Paris. Je connaissais le fils, excellent garçon, qui vit aujourd’hui à Paris chargé de famille, et d’affaires de la maison électorale de Saxe. Sa mère très bonne femme, qui connaissait d’ailleurs tous mes parents, fut enchantée de me conduire gratis dans la seule ville de l’univers faite pour ceux qui ont besoin d’invoquer le suffrage de la fortune. Ce coup de bonheur me fit prévoir toutes les grâces que la déesse se plairait à me faire dans la carrière d’aventurier, sur laquelle je devais me mettre : elles furent excessives, mais je n’en ai pas fait bon usage ; j’ai démontré par ma conduite que la fortune se plaît à favoriser ceux qui abusent de ses bienfaits. Les plombs en quinze mois me donnèrent le temps de connaître toutes les maladies de mon esprit, mais je n’y ai pas demeuré assez de temps pour me fixer à des maximes faites pour les guérir. Madame Rivière partit de Munich le 18 de Décembre m’assurant qu’elle s’arrêterait à Strasbourg huit jours. Dans le même jour, j’ai reçu de l’argent de Venise, et je suis parti seul le lendemain. Sept heures après mon départ, je me suis arrêté à Augsbourg non pas tant pour voir le père Balbi, comme pour avoir la satisfaction de connaître l’aimable Doyen, qui en avait agi en prince vis-à-vis de mon malheureux compagnon sur la simple recommandation d’une danseuse.
Je l’ai trouvé tout habillé en abbé, mal poudré, bien logé, et bien servi. Le doyen n’était pas en ville. Il me dit, que quoiqu’il ne lui manquât rien, il se trouvait dans la misère, car il n’avait pas le sou, et qu’il était étonnant que le doyen, qui le savait, ne lui donnât pas de temps en temps quelque couple de ducats. Je lui ai demandé, pourquoi il ne se faisait pas envoyer de l’argent par les nobles vénitiens ses frères, ses cousins, ses oncles, ou par quelques amis, et il me répondit qu’il n’avait que des ennemis : il aurait dû me dire qu’ils étaient tous aussi gueux que lui. J’avais de l’argent, mais j’ai su résister à la tentation de lui en donner : c’était un ingrat, bas, vil, et insatiable. À la fin de Mars, j’ai reçu à Paris une lettre de l’honnête doyen, qui me fit la plus grande peine. Il me disait que le père Balbi s’était évadé de chez lui avec une servante lui enlevant une petite somme, une montre d’or, et douze couverts d’argent, et qu’il ne savait pas, où il était allé. Vers la fin de l’année on m’a écrit de Venise qu’on l’avait remis sous les plombs. J’ai su après que d’Augsbourg, il était allé se réfugier à Coire capitale des Grisons avec la servante, où il demanda d’être agrégé à l’église des calvinistes, et d’être reconnu comme mari légitime de la dame, qui était avec lui : mais lorsqu’on sut qu’il ne savait rien faire pour soutenir sa vie, on n’a pas voulu de lui. Lorsqu’il n’eut plus d’argent, la servante qu’il avait trompéebs, l’a quitté après l’avoir battu plusieurs fois. Le père Balbi alors ne sachant pas où aller, ni comment faire pour vivre prit le parti d’aller à Bresse ville appartenant à la république, où il se présenta au gouverneur, lui dit son nom, sa fuite, et son repentir, et le pria de le prendre sous sa protection pour obtenir son pardon. La protection du gouverneur commença par faire mettre en prison le sot recourant ; puis il écrivit au tribunal, lui demandant ce qu’il devait en faire, et en conséquence des ordres qu’il reçut, il lui envoya ce fugitif enchaîné, qu’il remit de nouveau sous les plombs, où il ne trouva pas le comte Asquin, que par pitié de son âge, on avait envoyé aux quatre trois mois après mon évasion. Cinq ou six ans après, j’ai su que le tribunal avait envoyé hors des plombs mon ancien compagnon le reléguant dans le couvent de l’institution, qui est bâti sur une éminence près de Feltre ; mais il n’y demeura que six mois : il s’est enfui, et il alla à Rome se jeter aux pieds du pape Rezzonico102, qui lui permit de devenir prêtre séculier. Il retourna alors à sa patrie, où il vécut toujours dans la misère, parce que sans conduite. À mon retour à Venise103 il est venu me voir tout en lambeaux ; il me fit pitié, et j’ai fait pour lui tout ce que j’ai pu par faiblesse de cœur, et non pas par vertu. Il finit ses jours l’année 85.
J’ai rejoint à Strasbourg la charmante famille, avec laquelle je suis arrivé à Paris le matin du jour 5 de Janvier de l’année 1757 jour de mercredi. Je n’ai jamais de ma vie fait un plus agréable voyage. Le bon sens de la mère, l’esprit cultivé du fils, la beauté parfaite, l’esprit gai, et les talents de la charmante fille formaient une société, dont les charmes ne me laissaient rien à désirer. Après avoir vu le plus cher de tous mes amis104, je courus à Versailles dans un pot de chambre, que j’ai pris au pont royal pour aller embrasser M. de Sers.105 noble napolitain sur l’ancienne amitié duquel je comptais beaucoup. Je suis arrivé à la cour à quatre heures, et ayant su qu’il était parti avec l’ambassadeur comte de Cant…106 j’ai pensé d’aller dîner avant que de retourner à Paris.
Mais à peine arrivé à la grille dans ma même voiture, je vois une grande quantité de monde courir de tout côté dans la plus grande confusion, et j’entends tout le monde crier : le roi est assassiné ; on vient de tuer Sa Majesté. Mon cocher plus effrayé que moi veut suivre son chemin, mais on arrête la voiture, on me fait descendre, et on me met dans le corps de garde, où je vois en moins de trois minutes plus de vingt personnes, que je juge aussi innocentes que moi. Je ne savais que penser, et ne croyant pas aux enchantements, je croyais de rêver, lorsqu’un officier entra, nous demanda fort poliment excuse à tous, et nous dit que nous pouvions aller notre chemin : le roi, dit-il, est blessé, et n’est pas mort : l’assassin que personne ne connaît est arrêté : on cherche partout M. de la Martinière107.
Remonté dans ma voiture comme tous les autres, et absorbé par la surprise causée par un événement si extraordinaire, j’ai refusé une place à une aimable figure d’homme, qui me la demanda de la meilleure grâce. On dit que la politesse ne gâte jamais rien ; et il faut laisser qu’on le dise. Il y a des moments, où la politesse est positivement hors de saison, et où la prudence ordonne d’être impoli.
Dans les trois heures, que j’ai employéesbt pour retourner à Paris, trois cents courriers pour le moins me devancèrent à tout moment allant ventre à terre : ces courriers ne faisaient que répéter à haute voix la nouvelle, qu’ils portaient : les premiers dirent que le roi avait été saigné, et que la blessure était mortelle : les seconds que le chirurgien répondait de sa vie : les troisièmes que la blessure était légère ; et à la fin que ce n’était qu’une égratignure de la pointe d’un couteau. Le lendemain, on n’enbu a pas su davantage, ni jamais, malgré un très sévère procès, qui coûta au roi cinq millions, qui fut imprimé, et connu de tout le monde, et qui n’a rien de commun avec l’histoire de ma fuite, qu’il me semble devoir terminer ici.
Quand il me prendra envie d’écrire l’histoire de tout ce qui m’est arrivé en dix-huit ans, que j’ai passés parcourant toute l’Europe jusqu’au moment qu’il plut aux inquisiteurs d’état de m’accorder la permission de retourner libre dans ma patrie d’une façon qui me fut très honorable, je la commencerai à cette époque, et mes lecteurs la trouveront écrite avec le même style, car il n’y a pas d’écrivain, qui en ait deux, tout comme il n’y a pas de visage, qui ait deux physionomies. Mon histoire, si je l’écris, sera instructive dans plusieurs points de morale. On apprendra que le plus souvent l’homme a tort de s’attribuer du mérite pour ce qu’il fait de bon ; et double tort de calomnier la fortune mettant sur son compte les maux, qui lui arrivent : mon histoire démontrera que nous sommes tous des imbéciles, lorsque nous allons chercher loin de nous les causes de tout ce qu’il nous arrive de sinistre : nous les trouverons toutes directement, ou indirectement dans nous-mêmes ; mais dans l’examen gardons-nous bien de chatouiller notre amour-propre : il rend épaisse la divine lumière de la vérité ; il nous séduit, il nous aveugle : il s’agit de nous ériger en juges de nous-mêmes, et non pas en avocats. Male verum, dit mon maître, examinat omnis corruptus judex [Un juge corrompu démêle mal la vérité]108. Si je fais tant que d’écrire mon histoire, il est possible, qu’elle ne paraisse qu’après ma mort, puisque déterminé à dire la vérité, il faudra que très souvent je me maltraite, et cela ne m’amusera pas : si je me suis pardonné ce n’est pas une bonne raison pour que je prétende que tout le monde doive avoir pour moi la même bonté, que j’ai eue moi-même.
Je conviens avec un prince digne de l’amour de tout l’univers, que je puis ne pas tout dire : je le sais ; mais je ne le veux pas : ou tout, ou rien. Je ne puis pas me résoudre à m’outrager ; et ce serait m’outrager que de me faire moi-même le protagoniste d’un roman. Le seul cas, dans lequel je ne dirai pas tout, sera, lorsque la vérité pourrait m’obliger à introduire sur la scène des personnes, que le monde croit irréprochables, et qu’il s’en faut bien qu’elles le soient : j’emploierai tout mon art pour qu’on ne les devine pas, parce qu’elles me sont connues, il n’est pas nécessaire que je les fasse connaître aux autres ; et qui plus est, je n’en ai pas le droit. Que ces personnes donc ne tremblent pas en lisant ceci. Si elles ont du cœur, si leur philosophie les a rendues si fortes que je le suis, je les défie à m’imiter : c’est d’elles, et non pas de moi, que le monde doit savoir leurs affaires.
Ou mon histoire ne verra jamais le jour, ou ce sera une vraie confession. Elle fera rougir des lecteurs, qui n’auront jamais rougi de toute leur vie, car elle sera un miroir, dans lequel de temps en temps ils se verront ; et quelques-uns jetteront mon livre par la fenêtre ; mais ils ne diront rien à personne, et on me lira ; car la vérité se tient cachée dans le fond d’un puits ; mais lorsqu’il lui vient le caprice de se montrer, tout le monde étonné fixe ses regards sur elle, puisqu’elle est toute nue, elle est femme, et toute belle. Je ne donnerai pas à mon histoire le titre de confessions, car depuis qu’un extravagant l’a souillé, je ne puis plus le souffrir : mais elle sera une confession, si jamais il en fut.
Je ne me soucie pas de savoir, si elle me conciliera l’estime de ceux qui s’imaginent de me connaître, et qui ne m’estiment pas, car je ne me donnerai pas la peine d’écrire pour eux ; mais je suis sûr qu’elle ne me produira le mépris de personne, car il est impossible qu’un homme qui pense soit méprisable sans qu’il sache de l’être ; et je sais que je n’aurais pas pu me souffrir vivant, si je me fusse reconnu pour tel. Si après ma mort on pourra m’adapter la devise d’extinctus amabitur idem [quand il sera mort on l’aimera]109, je ne demande pas davantage : Nil ultra deos lacesso [Je ne demande rien de plus aux dieux]110. J’aurai des illustres compagnons.
Encore deux mots à mon lecteur ; et j’ai fini. Laurent sot gardien des plombs, qui était né pour favoriser ma fuite avec sa grande bêtise, tout comme j’étais né pour être la cause de sa mort, ce qui m’est fort indifférent, mourut quelques mois après mon évasion, dans les prisons du tribunal, je ne sais pas de quelle espèce de mort. Le nommé Andreoli, qui m’ouvrit naturellement la grande porte au haut bout du grand escalier a dit, que je l’ai jeté par terre tenant une arme à la main ; et ce n’est pas vrai.
Le 12 de Septembre de l’année 1774 M. de Monti111 consul de la république de Venise à Trieste me donna un billet des inquisiteurs d’état, dans lequel ils m’ordonnaient de me présenter dans le terme d’un mois au circonspect Marcantoine Businello112 leur secrétaire pour savoir leur volonté. Je n’ai pas écouté ceux qui me conseillaient de ne pas m’y fier : je savais parfaitement qu’une pareille trahison ne pouvait pas avoir lieu. La grandeur, et l’importance du Tribunal peut bien laisser courir la trahison, lorsque ses bas ministres l’emploient pour s’emparer d’un coupable, mais il n’est jamais arrivé qu’il souille la sainteté de sa foi l’employant directement, et partantbv d’eux-mêmes en premier chef. Le billet, que j’ai reçu à Trieste, était un vrai sauf-conduit signé par le très honoré, et très noble François Grimani113 alors inquisiteur d’état, neveu de celui qui régnait lors de ma fuite, et oncle de l’autre que j’ai trouvé à la messe, et qui m’a envoyé dîner avec des ermites.
Au lieu d’attendre un mois, je me suis rendu à Venise en moins de vingt-quatre heures, et je me suis présenté au secrétaire Businello frère de celui qui l’était dix-huit ans auparavant. D’abord que je lui ai dit mon nom, il m’embrassa, me fit asseoir près de lui, me dit que j’étais libre, et que ma grâce était la récompense de ma confutation de l’histoire du gouvernement de Venise d’Amelot de la Houssaye, que j’avais publiéebw en trois volumes in 8vo quatre ans auparavant114. Il m’a dit que j’avais mal fait à m’enfuir, puisque si j’eusse encore eu un peu de patience, on m’aurait remis en liberté. Je lui ai répondu que je croyais d’être condamné à rester là pour toute ma vie : il repartit que je ne pouvais pas m’imaginer cela, car à petite faute petite peine. Je l’ai pour lors interrompu avec quelqu’émotion, et je l’ai prié en grâce de me communiquer ma faute, car je n’avais jamais pu la deviner. Le sage circospetto ne me répondit alors qu’en me regardant sérieux en mettant l’index de sa main droite sur les lèvres, comme nous voyons la statue de l’Égyptien Harpocrate115, ou celle de S. Bruno fondateur des chartreux116. Je n’ai pas demandé davantage. J’ai témoigné à M. le secrétaire les sentiments de reconnaissance, dont j’étais véritablement pénétré, et je l’ai assuré que dans la suite il n’arriverait pas que le tribunal eût lieu de se repentir de la grâce complète, dont il m’avait rendu digne.
Après cette démarche je fus m’habiller, et j’ai commencé à jouir du plaisir de me montrer à toute la grande ville, où je suis d’abord devenu la nouvelle du jour. Je fus remercier un à un chez eux les trois bienfaisants inquisiteurs d’état, qui me reçurent gracieusement, et m’invitèrent à leur tour à dîner pour entendre de ma bouche même la belle histoire de ma fuite, que je leur ai narréebx sans leur rien déguiser, et avec tous les détails, que je n’ai pas épargnésby au lecteur en l’écrivant. Ceux auxquels j’ai fait des longues visites, et que j’ai su m’attacher furent les trois patriciens, qui s’intéressèrent pour moi, qui travaillèrent beaucoup pour obtenir ma grâce, et qui l’obtinrent. Le premier fut M. de Dand.117 le plus ancien de mes protecteurs, constant au point qu’il ne m’a abandonné qu’en mourant. Ce fut lui qui détermina à ma faveur M. F… de Gr… Le second que j’ai vu avec épanchement de cœur fut M. P. de Zag.118 qui travailla deux années de suite pour aplanir toutes les difficultés, qui s’opposaient à mon retour dans ma patrie. Le troisième auquel je me suis présenté fut M. le pr. L… de Mor…119 personnage à Venise de la plus grande importance, et qui détermina M. de Sagr.120 à signer ma grâce d’abord qu’il lui a parlé. Soit amour de patrie, soit amour-propre, je sais que je dois à ce retour les plus beaux moments de ma vie : on ne m’a obligé à aucune expiation, et tout le monde le savait. La plénitude extraordinaire de ma grâce à l’égard de la gravité du tribunal fit mon apologie. Ce grand magistrat souverain n’a pu faire davantage, ni pour me déclarer innocent, ni pour convaincre toute l’Europe que j’ai su mériter son indulgence. Tout le monde s’attendait à me voir pourvu d’un emploi convenable à ma capacité, et nécessaire à ma subsistance ; mais tout le monde s’est trompé, hormis moi. Un établissement quelconque, que j’aurais pu obtenir par la faveur d’un tribunal, dont l’influence n’ait point de limites, aurait eu l’air d’une récompense, et c’eût été trop. On m’a supposé tout le talent qu’un homme, qui veut se suffire, doit avoir, et cette opinion ne m’a pas déplu ; mais toutes les peines, que je me suis données pendant l’espace de neuf ans, furent vaines. Ou je ne suis pas fait pour Venise, me suis-je dit, ou Venise n’est pas faite pour moi, ou l’un et l’autre. Dans cette ambiguïté un fort désagrément est venu à mon secours, et m’a donné l’essor121. Je me suis déterminé à quitter ma patrie, comme l’on quitte une maison qui plaît, mais où il faut souffrir un mauvais voisin qui incommode, et qu’on ne peut pas faire déloger. Je suis à Dux, où pour être d’accord avec tous mes voisins, il suffit que je ne raisonne pas avec eux, et rien n’est plus facile que cela.
Fin
a. Orth. que.
b. Orth. vues.
c. Orth. différens.
d. Orth. une.
e. Orth. vu.
f. Orth. une ais assurée […] élevée.
g. Orth. touché.
h. Orth. trouvé.
i. Orth. fait.
j. Orth. ordonné.
k. Orth. acheté.
l. Orth. ordonné.
m. Orth. ils.
n. Orth. tenaient.
o. Orth. fait.
p. Orth. du.
q. Orth. tendants.
r. Orth. trouvé.
s. Orth. à.
t. Orth. enduré.
u. Orth. aspirée […] s’expirait.
v. Orth. crétien (de même dans la plupart des occurrences suivantes).
w. Orth. ai.
x. Orth. fait.
y. Orth. vuider.
z. Orth. vuidant.
aa. Orth. dit.
ab. Orth. fait.
ac. Orth. senti.
ad. Nous ajoutons le guillemet.
ae. Orth. précédente.
af. Orth. venante.
ag. Orth. connu.
ah. Orth. dit.
ai. Orth. percé.
aj. Orth. écouté.
ak. Orth. montré.
al. Orth. ressenti.
am. Orth. mangé.
an. Orth. à.
ao. Orth. appartenante.
ap. Orth. cousut.
aq. Orth. écrit.
ar. Orth. que.
as. Orth. mis.
at. Orth. fait.
au. Orth. causé.
av. Nous ajoutons le guillemet.
aw. Orth. conté.
ax. Orth. inspirants.
ay. Orth. que.
az. Orth. élevé.
ba. Orth. ronds joints les uns.
bb. Orth. appuyées.
bc. Orth. rencontré.
bd. Orth. assouvissement.
be. Orth. appartenants.
bf. Orth. ressenti.
bg. Orth. déchirées.
bh. Orth. passé.
bi. Orth. donné.
bj. Leçon originale : pourrais-je sans crainte croire, que.
bk. Orth. fait.
bl. Orth. trouvé.
bm. Orth. qu’y
bn. Orth. donné.
bo. Orth. appartenante.
bp. Orth. rendu.
bq. Orth. eu.
br. Orth. Munick.
bs. Orth. trompé.
bt. Orth. employé.
bu. Orth. on en.
bv. Orth. partante.
bw. Orth. publié.
bx. Orth. narré.
by. Orth. épargné.
NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE SUR L’HISTOIRE DE MA FUITE
L’édition originale est celle de Leipzig, imprimée chez Lenoble de Schönfeld en 1788, format in-8° (188 × 109 cm), 270 p., frontispice et gravure par J. Berka. Elle est consultable sur le site Gallica de la BNF. D’après Joseph Pollio (Bibliographie anecdotique et critique des œuvres de Jacques Casanova, Paris, Giraud-Badin, 1926, p. 131) et James Rives Childs (Casanoviana, n° XXXVII-2, p. 85), le livre aurait en réalité été imprimé à Prague fin 1787.
Une traduction allemande partielle par Holtzmann et Bohatta paraît à Vienne en 1788 sous le titre : Der zweite Trenck, oder Geschichte meiner Entweichung aus dem Staatsgefängnisse zu Venedig, geschrieben zu Dux in Böhmen, 1787. Nach dem Französischen (Vienne, G.P. Wucherer, 1788, in-16, 125 p.).
Plusieurs rééditions reprennent le texte de 1788. Celle de 1797 porte le titre Relation de ma fuite des prisons de la République de Venise…, histoire intéressante et instructive pour les jeunes personnes (Halle, chez J.-J. Gebauer, 176 p., in-8°). Elle comporte une préface en allemand signée K. Ch. André.
Devenu introuvable à la fin du XIXe siècle, le texte est réédité en 1884 par Philippe-Louis de Bordes de Fortage, accompagné d’une notice et d’une bibliographie casanovienne (Bordeaux, Vve Moquet, 1884, in-8°, 285 p., pl. et portrait de Casanova). Les interventions de l’éditeur ne sont pas heureuses : il introduit près de soixante-dix erreurs et modifie toute la ponctuation. Son texte a cependant servi de base aux trois éditions du XXe siècle :
– l’édition de Charles Samaran (Paris, Bossard, 1922), dont les notes comportent la traduction des expressions latines et italiennes ;
– l’édition préfacée par Félicien Marceau, parue sous le titre Mon évasion de Venise par Casanova (Paris, Hachette, 1961), avec des notes de Bernardine Melchior-Bonnet, accompagné de « La Venise de Casanova » par Philippe Monnier ;
– l’édition Allia (Paris, 1987), qui reproduit à l’identique l’édition Fortage en reprenant les traductions de Samaran.
Salvatore Di Giacomo donna une traduction italienne du texte dans une somptueuse édition : Historia della mia fuga dalle prigioni della Republica di Venezia dette « di Piombi », scritta a Dux, in Boemia, l’anno 1787, da Giacomo Casanova di Seingalt (Milan, Alfieri e Lacroix, 1911, in-4°, 340 p., fig. et pl.). Elle contient de riches annexes comportant des extraits de lettres, des rapports, des comptes de l’administration des Plombs, etc.
Pour bien comprendre la topographie de la prison, on se reportera à deux contributions : Mario Brunetti, La fuga di G. Casanova in una narrazione contemporanea (Venise, Nuovo Archivo, 1917) et Thomas Steidle, « Casanova sous les Plombs de Venise » (Casanova Gleanings, n° 15, 1972, p. 1-17).
AUTOUR DE L’HISTOIRE DE MA FUITE : UNE CRITIQUE ET LA RÉPONSE DE CASANOVA
Peu de temps après sa publication en français, l’Histoire de ma fuite est « adaptée » en allemand par un éditeur viennois. Celui-ci se passe de l’accord de Casanova. Il complète son titre en qualifiant le Vénitien de second « Trenck », allusion à l’évasion du baron emprisonné par Frédéric II. Casanova, qui analyse très justement la fonction de cet ajout – l’éditeur veut susciter la curiosité du public germanophone qui connaît mieux Trenck que lui – n’apprécie guère la manœuvre.
Un journaliste de Iéna prend connaissance de cette adaptation allemande. Son compte rendu dans l’Allgemeine Literatur-Zeitung (ou Gazette de Iéna) le 29 juin 1789 est peu flatteur. Une phrase de cette critique doit être particulièrement agaçante pour Giacomo : il est présenté comme « frère du célèbre peintre » Casanova. Francesco est en effet beaucoup plus connu que lui. Fort habilement, le Vénitien ne s’attarde pas plus que nécessaire sur cet affront symbolique, mais relève celui fait à son protecteur, mentionné comme « un certain comte de Waldstein » : la formule est blessante pour le descendant d’une illustre famille.
La Gazette de Iéna se penche peu après sur l’Icosameron (août 1789). Casanova accordait beaucoup d’importance à son roman utopique et c’est en s’inquiétant de ne pas recevoir de nouvelles de son débit qu’il entend parler de ces deux articles qu’il fait aussitôt traduire. Les différentes versions des réponses qu’il prépare, sans les publier, montrent sa colère. Il entend défendre les deux ouvrages, avec des arguments différentiés. La vente des livres, bien sûr, est en jeu : il assume pleinement s’en préoccuper, car sa situation financière n’est pas brillante. Mais sa reconnaissance comme écrivain est aussi mise en péril par des jugements qu’il s’empresse de contester et de disqualifier.
Nous présentons ici une traduction de l’article paru dans la Gazette de Iéna et la réponse de Casanova. Les archives de Prague comportent plusieurs états de la réfutation (confutazione en italien) du Vénitien sous le titre de Confutation de deux articles diffamatoires […] et d’Esprit de l’Icosameron. Nous donnons la version la plus élaborée de la réponse consacrée à l’Histoire de ma fuite (Archives de Prague, U23-2, fº 38-51). Il faut donc se souvenir que le texte prend place dans une réfutation plus large : l’ensemble de ce dossier sera publié dans le quatrième volume de la présente édition, consacré à des textes philosophiques de Casanova.
Compte rendu de la traduction allemande de l’Histoire de ma fuite, paru dans l’Allgemeine Literatur-Zeitung en 17891
Histoire
Vienne, chez Wucherer : Le Second Trenck, ou Histoire de ma fuite des prisons d’État de Venise, écrite à Dux en Bohême2, traduit du français. 1788, 125 pages, in-8º avec deux gravures (10 groschen3).
Lorsque les Mémoires de Trenck parurent4 et firent sensation chez nous comme chez nos voisins, il était facile de prévoir que plusieurs histoires d’évasion allaient bientôt suivre. – Le sujet lui-même est gratifiant. Tout prisonnier mérite notre compassion, surtout lorsque ses conditions de détention sont sévères et qu’il est innocent. S’il s’efforce de regagner sa liberté avec détermination et ténacité, ou en faisant preuve d’une habileté supérieure, alors nous faisons cause commune avec lui contre ses oppresseurs. Il y a ici matière pour nombre de scènes admirables, et dès lors que l’on s’est assuré de notre sympathie, nous pardonnons même à l’auteur d’affabuler parfois ou d’enjoliver un peu son récit. – L’histoire présente se recommande au moins de la vérité. L’auteur de cet article l’a entendue unanimement confirmée par plusieurs Vénitiens ; et son héros, M. Casanova, frère du célèbre peintre, vit encore à l’heure actuelle (comme en témoignent le titre et la conclusion) en Bohême, à Dux, où un certain comte de Waldstein l’a nommé à la tête de sa prestigieuse bibliothèque. – En réalité, le petit texte dont il est ici question n’est qu’un extrait d’un ouvrage plus vaste, qui était écrit dans un français si incroyablement rempli de fautes, que ces huit feuillets5, même s’ils ne sont pas parfaits, se laissent toutefois bien mieux lire ; d’autant plus qu’ils contiennent réellement des aventures en tous genres.
L’auteur, natif de Venise, a été arrêté le 23 juillet 1755, sans pouvoir, à ce qu’il assure, en deviner la raison, et a été placé dans ce qu’on appelle les Piombi, prisons d’État que l’on ne peut sans doute pas comparer aux cachots de Trenck (surtout vu la nourriture convenable qu’il y reçut), mais qui devaient être néanmoins fort désagréables. Car elles s’étendent sous le toit du grand palais de l’Inquisition, et sont ainsi exposées aux températures les plus effrayantes ; elles sont en outre tellement exiguës que le cachot où se trouvait M. C. n’avait que cinq pieds et demi de haut sur une base carrée d’une demi-brasse de côté. Mais même là, il recevait encore de temps à autre de la compagnie. Ce ne fut qu’après six à sept semaines, et après avoir réchappé à une cruelle maladie, qu’il obtint la permission de faire quelque pas dans le corridor pendant qu’on faisait son lit. Au cours d’une de ces promenades, il ressentit une secousse sismique (c’était précisément le jour où Lisbonne disparut presque entièrement), puis une seconde juste après ; impatient de son sort, il laissa alors échapper ces mots, à vrai dire sacrilèges : Encore une autre, grand Dieu, mais plus forte ! – Car il espérait recouvrer la liberté si le palais venait à s’effondrer. Ses gardiens trouvèrent son souhait tellement blasphématoire qu’ils s’enfuirent épouvantés ! (p. 30) – Au début de l’année 1756, lors d’une autre promenade dans ce corridor sous le toit du palais, il aperçut une barre en fer épaisse d’un pouce et longue d’un pied et demi ; il s’en empara, il l’aiguisa avec des peines indicibles, et décida de s’en servir pour se creuser un passage dans le sol. – Il détaille la manière dont il parvint à se procurer tout ce qui lui était nécessaire pour fabriquer une lampe : un récipient, une mèche, de l’huile, une pierre à feu, du soufre et un briquet. C’est un des passages les plus intéressants du récit (p. 43). Et lorsqu’il commença à creuser un trou sous son lit, il fut assez heureux pour empêcher que sa chambre ne fût balayée. – Il y travailla constamment jusqu’au 23 août, malgré de fréquentes interruptions, progressant peu à peu ; et il était même sur le point d’avoir tout achevé quand il fut transféré dans un autre cachot. Ce dernier était certes bien plus confortable, mais son geôlier ayant alors découvert le trou qu’il avait laissé derrière lui, il fut traité bien plus sévèrement : sa cellule était fouillée quotidiennement de fond en comble, chaque mur était ausculté ; seul le plafond échappait à cette inspection, c’est pourquoi C. décida de le percer avec la barre qu’il avait dissimulée dans son fauteuil. – Comment il réalisa son plan ; comment il réussit à échanger des lettres et des livres avec un autre détenu moins bien surveillé que lui ; comment il lui fit parvenir son instrument ; comment cet autre détenu, un moine, qui était dans un tout autre cachot, perça d’abord celui-ci, puis ouvrit une brèche dans le toit à partir du haut ; comment, ce faisant, il dupa un pauvre type emprisonné avec lui, le trompant d’une manière qui n’est concevable qu’avec de grossiers catholiques ; comment ils grimpèrent sur le toit de plomb au prix de risques effrayants, et rentrèrent finalement par une lucarne ; comment C. se trouva plusieurs fois à deux doigts de la mort ; comment ils parvinrent enfin, en traversant un grand nombre de portes et de pièces, dans la chancellerie ducale, et comment ils s’en évadèrent d’une façon presque incroyable ; tout ceci est évidemment impossible à résumer ici, mais pourrait supporter d’être lu une fois avec intérêt, si le livre n’était écrit de façon tellement désordonnée qu’il est difficile de suivre le récit, et de réussir à s’en faire une représentation claire. – Même alors que les fugitifs étaient déjà en dehors de Venise, ils n’avaient pas pour autant surmonté tous les dangers. À cet endroit, le moyen qu’a trouvé M. Cas. pour se débarrasser pour un temps de son compagnon qui commençait à lui devenir pénible a beaucoup diverti l’auteur de ces lignes (p. 110). Car après avoir longuement essayé en vain de lui faire comprendre qu’il valait mieux qu’ils se séparent, il se saisit de son instrument, commença à creuser d’un air grave un petit trou dans la terre, et conseilla au moine de « recommander son âme à Dieu, car il était résolu à l’enterrer vivant ici même. Il l’autorisait cependant, s’il se sentait plus fort, à en faire de même avec lui ». – Ces quelques mots ne manquèrent pas de produire leur effet et de ranimer le courage du moine ! – Le danger dans lequel se précipita M. C. en se rendant dans la maison du lieutenant de police témoigne toutefois d’une grande hardiesse, pour ne pas dire d’une grande légèreté. L’auteur de l’article avoue par ailleurs franchement qu’il ne comprend absolument pas comment on peut dormir dans de telles circonstances : c’est pourtant ce que l’auteur de l’ouvrage affirme avoir fait à deux reprises, et à chaque fois précisément dans les moments les plus périlleux (p. 95 et 115). Si son récit est ici tout à fait véridique, alors il surpasse le fameux chancelier suédois, Axel Oxenstirna, qui, ainsi que le raconte la reine Christine, n’avait connu que deux nuits blanches au cours d’une vie trépidante et remplie de prouesses. Il nous semblerait beaucoup plus concevable que les lecteurs s’endorment par moments à la lecture de ce petit ouvrage. Car si le contenu, comme nous l’avons déjà dit, est parfois susceptible de fournir la matière d’un récit intéressant, la façon de le raconter est par trop fautive. Et nous ne voulons pas même reprendre les fautes de langage ; elles sont déjà de règle dans les éditions Wucherer (exception faite des réimpressions).
Réponse de Casanova
Confutation de deux articles diffamatoires publiés dans les gazettes littéraires allemandes de Iénaa
Troisième partie
Dans l’année 1788 à Leipzig à la foire de S. Michel j’ai fait un marché avec le libraire La Garde établi à Berlin par lequel je lui cédais l’édition d’un ouvrage en cinq volumes in-8º que je venais de faire imprimer à Prague. Cet honnête libraire s’engagea par écrit de me payer dans le terme de deux ans la valeur de mon édition moyennant un rabais de 50 pour 100, et me donna le temps de trois jours pour me dédire.
Le lendemain M. Hyrchel, bibliothécaire, et professeur dans la ville de Leipzig me dit que mon marché avec La Garde m’était trop désavantageux, et me conseilla de céder mon édition au libraire de Leipzigb Hyrchel son cousin.
J’y consentis, et j’ai conclu le marché avec ce dernier qui se contenta de me prendre pas davantage du 33 pour 100. Monsieur le Bibliothécaire me dit que j’avais affaire à de très honnêtes gens, et que je n’avais aucun besoin de consolider mon marché par la moindre écriture. J’ai déféré à ce noble conseil, et je suis parti en laissant à ce libraire mes livres de la valeur de 2 000 écus6.
J’eus tort. Je devais exiger un engagement par écrit, égal à celui que La Garde m’avait fait, car Hyrchel ne pouvait prétendre de jouir des privilèges de l’honnête homme plus que La Garde. Si Hyrchel me l’avait refusé j’aurais conclu avec La Garde ; et s’il me l’avait fait il se serait donné du mouvement pour vendre mes livres, car au temps prescrit en force de son engagement il aurait dû m’en payer la valeur.
Ce libraire Hyrchel, point du tout malhonnête, mais homme qui ne parle qu’allemand, et qui n’a nul acheminement à la routine qui concerne le commerce des livres français, ne s’engagea avec moi que vocalement avec la même légèreté, dont ma confiance contraire à la règle lui a donné l’exemple. Ne sachant que faire il ne fit rien : il en fut fâché, peut-être ; mais il s’en consola en réfléchissant qu’il ne s’était engagé à rien, et qu’aucun orage ne pouvait lui être imminent à cause de cet incident. Dans la théorie du commerce, et dans son dictionnaire le terme d’obligation non écrite ne signifie rien : un contrat vocal n’est pas obligatoire : il est aérien. Si Hyrchel s’était engagé à me payer mon édition, il est bien sûr qu’il aurait trouvé le moyen d’induire le gazetierc de Iéna à en dire du bien, ou du moins, ne noceat [pour qu’il ne nuise pas], à se taire, d’autant plus que la satire que ce brigand littéraire fit à mon ouvrage ne parut sur sa feuille que dans le mois d’Août, tandis que son venin contre moi s’était déjà déclaré dans le mois de Juin dans la satire qu’il fit à l’histoire de ma fuite des prisons etc. sous l’apparence de critique. Il faut observer qu’à mon départ de Leipzig Hyrchel le bibliothécaire me dit qu’il allait envoyer mon ouvrage à l’habile gazetier de Iéna.
Trois mois après j’ai écrit de Dux à ce bibliothécaire en lui demandant d’où cela venait qu’on ne me rendait aucun compte de mon affaire. Il ne m’a pas répondu : la raison qu’il allègue est qu’il était malade : s’il avait pu me dire qu’il était mort, sa raison aurait été bonne, car il devait me répondre au moins après sa convalescence. Quatorze mois s’étant écoulés, j’ai écrit au libraire de m’envoyer cent écus à compte, et en même temps j’ai écrit au bibliothécaire. Le libraire me répondit qu’il n’avait pas d’argent pour moi, car il n’avait vendu aucun de mes livres qu’il me priait de retirer de ses mains ; et le bibliothécaire m’écrivit, que mon édition ne pouvait plus faire fortune en Allemagne, après ce que le gazetier de Iéna en avait dit dans sa gazette du mois d’Août. Il ne me dit rien de ce que le diffamateur avait dit de moi dans sa gazette du mois de Juin.
Je me suis procuré la traduction des deux gazettes de cet homme, et j’ai trouvé dans la première 129-29 Juin une singulière critique d’un petit in-8º de 227 pages que j’ai fait imprimer il y a trois ans, dont le titre est histoire de ma fuite des prisons etc. Dans la seconde 227 dpr. d’Août7 1789 j’ai lu la critique de l’ouvrage que j’ai laissé au libraire Hyrchel dont le titre est Icosameron ou histoire d’Édouard, et d’Élisabeth etc., dont je suis aussi éditeur, et dont j’ai assez parlé. Examinons à présent la critique du mois de Juin.
Étant jeune dans Venise ma patrie, étourdi, et libertin, Messieurs les inquisiteurs d’état maîtres souverains de la police trouvèrent à propos de mettre un frein à ma conduite. Ils me firent enfermer sous les plombs. C’est le nom d’une dure prison d’état, qui est de leur seule juridiction, et où ils enferment les coupables à eux connus sans faire usage du procès criminel dans les formes. Sans cela je n’aurais pas pu être enfermé, car je n’avais commis aucun crime. Ils me firent enfermer par précaution, et pour me corriger, mais n’ayant pas senti cela, je ne leur fus pas reconnaissant. Cette prison trop incommode me mit en fureur, et oisif, et ne sachant à quoi penser, j’ai formé le hardi projet de m’enfuire. Je le pouvais en tout honneur car on ne me tenait pas là sur ma parole, et les difficultés d’ailleurs auxquelles cette fuite était sujette ne me rebutaient point : elles me servirent même d’aiguillon à l’entreprendre, car nolo nimis facilem [je ne veux pas ce qui est trop facile]8 fut toujours une de mes devisesf caractéristiques.
J’ai tant pensé, et fait qu’en quinze mois j’ai conduit à maturité mon dessein. J’aig cru de pouvoir risquer ma vie pour gagner ma liberté. J’ai pris l’essor comme une hirondelle, et je suis arrivé à Paris mal en harnais le 5 de janvier 1757, jour de Mercredi, qui par le fanatisme de Damien manqua d’être fatal au roi Louis XV le bien-aimé.
L’histoire de ma fuite est très intéressante, parce que toutes les circonstances qui l’accompagnent sont vraies. Je l’ai récitée à mes amis pendant l’espace de trente-deux ans, et devenu vieux je me suis déterminé à la faire imprimer, non pas pour la vendre, mais pour en faire présent aux curieux, comme effectivement j’ai fait.
Ce petit livre qui contient un morceau de ma vie parvint à Vienne entre les mains d’un libraire qui ne pensant qu’à tirer parti de son métier le fit imprimer traduit en allemand, après l’avoir châtré ; infamie que ne peut se permettre qu’un butor, qui ne craignant aucune loi, et ne se sentant soumis à aucune ne pouvait être corrigé que par le bâton. Cet imprimeur dont le nom même est l’appellatif d’une scélératesse renchérit sur le frontispice en y ajoutant le second Trenck pour se procurer un plus ample débit. Le gazetier de Iéna qui n’entend pas le français fit son infâme critique sur cette traduction allemande.
Pouvais-je imaginer que mon petit livre fait pour la seule bonne compagnie deviendrait la proie de la rage du rédacteur de Iéna. Après avoir lu ce que Lucien, et Érasme disent de ces faiseurs d’épitomés9 je me flattais d’avoir su me tenir à l’abri de leurs plumes, ne donnant jamais mes ouvrages à vendre aux libraires ; mais je succombai enfin à la destinée des auteurs qui tombent entre leurs mains.
Ce compilateur commence à faire ses sublimes réflexions sur le titre de second Trenck, tandis que lorsque j’ai imprimé mon histoire je ne savais pas que ce brave homme existait, et que quand même je l’aurais su je ne me serais certainement jamais mis sur les rangs en qualité de son secondh. Si le gazetier avait connu le cœur humain il aurait vu qu’il n’est pas naturel qu’un homme qui pense, et qui écrit un fait qui le regarde en première personne veuille monter comme un fat, ou descendre comme un lâche en se donnant le titre de second de quelqu’un ? Le stupide imprimeur viennois a peut-être cru de m’honorer par le nom de Trenck, et l’homme de Iéna croirait perdu pour sa feuille tout le temps qu’il emploierait à penser, et à raisonner comme un honnête homme. Malgré que je n’aie jamais sollicité à ma faveur les journalistes, je les ai cependant toujours estimés, ayant reconnu leur mérite, et les peines qu’ils se donnent à l’avantage de la république littéraire, et j’ai toujours recherché, et lui leurs épitomés avec plaisir ; mais je ne croyais pas qu’entr’eux on pourrait en trouver un de l’espèce de celui dont je me plains. Je ne crois pas que l’Allemagne aime à nourrir cette peste par la seule raison que la presse y gagne. Elle la souffre peut-être en vertu de la maxime qui dit qu’il faut laisser que chacun vive. Maxime mal entendue puisque la société, si on pouvaitj les exterminer ne deviendrait que plus heureuse.
Il est impossible de supposer que ce gazetier entende le français puisqu’il n’a pas compris par mon style que je n’ai pas écrit l’histoire de ma fuite pour exciter la compassion des lecteurs, ni pour gagner de l’argent. C’est une narration faite pour égayer, et intéresser un lecteur ami, qui sûr de lire la vérité, se met à la place du héros de la pièce, et réfléchit à tout ce que le désir de la liberté fait faire à un jeune homme qui a du cœur, et qui sait de n’avoir à sa charge aucun délit. À mon retour à Venise vingt ans après ma fuite j’ai su que si j’avais eu encore sept ou huit mois de patience je serais sorti de là libre, et absous. Dans la prison même rien de mon nécessaire ne m’a jamais manqué, et par l’événement je dois la regarder comme un malheur heureux, puisque sans la nécessité où cette fuite m’a mis de passerk dix-huit ans à parcourir toute l’Europe, je n’aurais jamais appris beaucoup de choses utiles à l’homme, et je n’aurais pas joui du plus doux moment de ma vie lorsque le même tribunal dont j’ai forcé les prisons se détermina à me rappeler dans le mois de Septembre de l’année 1774 sans m’avoir obligé à me soumettre à aucune peine. Cette grâce extraordinaire que le plus redoutable de tous les tribunaux fit à un sujet comme moi me tint lieu d’une ample déclaration d’innocence, et mes compatriotes connurent si bien la chose que je me suis vu accueilli, fêté, et félicité par les citoyens de tous les ordres, et je peux dire que j’ai joui pour plusieurs jours de suite du plaisir d’un véritable triomphe.
La bizarrerie de ma destinée a voulu que quinze ans après mon retour dans ma patrie je fasse imprimer cette petite histoirel en Allemagne pour qu’un gazetier de Iéna me dise, non seulement que je ne sais pas écrire, mais net, et clair que je suis un menteur. Il est facile que j’ignore l’art d’écrire non seulement en français, mais en italien aussi ; mais je ne digérerai jamais ses démentis, quand même un certificat de la savante université de Iéna m’assurerait qu’il est fou. Et vraiment il faut qu’il le soit, carm la tache de calomniateur doit lui rester pour toute sa vie à moins qu’il ne prouve que ce que j’ai dit est faux, et que c’est à bon droit qu’il m’a donné des démentis. S’il peut se prouver honnête homme ce sera à moi à lui demander pardon, et je promets ici au respectable public auquel je parle, que le pardon que je lui demanderai sera solennel, et à la face de l’univers.
Pour l’épithète d’ennuyeux qu’il me prodigue je ne dis rien, car, peut-être, le suis-je. Un homme qui n’ennuie pas en parlant peut ennuyer en écrivant, et d’ailleurs il suffit pour qu’il ait raison qu’il jure qu’il s’ennuie en me lisant. Les qualités des hommes dont les effets sont extrinsèques sont toutes relatives ; de là il s’ensuit, que je pourrai ne pas être tel que je lui semble, tout comme il se peut qu’il ne soit pas lui-même un méchant gazetier, malgré qu’il l’est vis-à-vis de moi. La seule chose qui dans ce raisonnement reste incontestable est que sa malhonnêteté vis-à-vis de moi doit être évidente à tout le monde.
Je voudrais seulement qu’il eût réfléchi que l’histoire de ma fuite imprimée n’était pas un livre que j’eusse écrit pour être lu au temple d’Apollon Judice Tarpa [devant le tribunal de Tarpa]10 ;n mais une productiono de l’urbanité, que je donnais à la bonne société de patera novum fundens liquorem [en versant de la coupe la libation du vin nouveau]11. Si après avoir lu mon petit livre, et l’avoir trouvé si mauvais, il m’avait communiqué ce qu’en force de son emploi il se croyait en devoir de faire, je l’aurais calmé en le priant de me laisser en paix, et en lui disant que me pascunt olivae, me cichorea, levesque malvae [moi les olives me nourrissent, et la chicorée, et les mauves légères]12, et qu’à l’âge où je suis non aurum, non ebur Indicum [ni l’or ou l’ivoire de l’Inde]13 mais la seule tranquillité est le trésor auquel j’aspire. La république littéraire ne lui aurait jamais fait un crime d’avoir laissé passer ma fuite des prisons exempte de son animadversion14. Moyennant un prudent silence il se serait épargné lui-même, car ayant dit que la vraisemblance n’y est pas, et que c’est une fiction, il s’est déclaré dépourvu de jugement, et calomniateur, et le plus hardi de tous les affronteurs.
Lorsqu’il me nomme, et qu’il m’indique par des signalementsp avec le même style dont les sicaires se servent pour indiquer à leurs compagnons ceux qu’ils veulent assassiner, il dit que je visq en qualité de bibliothécaire chez un certain comte de Waldstein. Il est sûr que la maison de ce seigneur est assez connue, et que personne n’aurait pu s’attendre à le voir qualifié de Quidam. Ignore-t-il l’acception du mot certain lorsqu’il est devant le substantif ? Il est singulier qu’un homme qui ignore cela exerce le métier d’écrivain.
Mon histoire selon lui est non seulement mal écrite, et sans goût, mais indécente, et pleine de saletés. Je me suis dit avec Horace Neglectis urenda Philis innascitur agris [dans les champs qu’on néglige naît la fougère qu’il faudra brûler]15.
On ne m’a jamais accusé d’être sale dans mes propos en bonne compagnie, et cette hermine, qui n’a du noir qu’au bout de sa queue, trouve des saletés dans ce que j’écris. Voici une de mes saletés. Je rends compte dans mon histoire que d’abord que je me suis vu arrêté une prodigieuse quantité d’urine se sépara pour deux heures de suite de mon individu. Il dit que le plus petit savant en Physique doit trouver ce fait outré. C’est encore un démenti. Il se peut cependant que quelque Rufille trouve cette circonstance sale, et je conviens que n’étant point nécessaire à mon histoire j’aurais pu l’omettre ; mais le précepte de Cicéron ne quid veri non audeat [il faut oser dire tout ce qui est vrai]16 m’a empêché de la passer sous silence. J’ai voulu annoncer aux physiciens encore un effet de la surprise. J’ai voulu dire plus qu’Aulu-Gelle de urina crebra [sur l’envie fréquente d’uriner]17, et plus qu’Aristote. Mais examinons un peu si cette circonstance est vraiment si sale que le gazetier le prétend.
St-Augustin dit que de pudendis rebus cogit necessitas loqui, honestas circumloqui [l’infirmité et la nécessité de l’homme l’obligent à parler souvent de choses sales et déshonnêtes, mais que l’honnêteté lui commande d’en parler avec circonlocutions et périphrase]18. Le mot urine est-il plusr sale qu’excrément, sueur, digestion, accouchement ? Je ne crois pas. On dit sans rougir en bonne, et noble compagnie Clystère, et seringue, et ce n’est que depuis peu que les médecins honorèrent les sédiments de l’urine par les mots hypostase, ou hypostème, car rien n’est plus dignitaire en médecine que l’hellénisme. On me dit que ces mots sont indécents parce qu’ils font naître des idées sales ; mais comment peut-on donc permettre le mot apéritif, qui ne présente cependant qu’une idée anatomique ? Il me semble que voyant dans un jardin un mauvais jet d’eau j’oserais le nommer pissotière en parlant même à l’abbesse de Remiremont, et je crois que la princesse ne ferait pas la bégueule en me trouvant sale dans mes expressions. On ne trouve pas sale l’Âne d’Or d’Apulée à cause de ses sorcières diurétiques, ni l’écriture sainte, ni Irénée, ni Clément d’Alexandrie, ni Téodoret, ni les moralistes, ni les casuistes ni les jurisconsultes, où l’on trouve des mots bien plus significatifs que celui d’uriner, et on n’appelle pas pour cela ces auteurs sales, et le gazetier de Iéna trouvera mon livre puant, et l’auteur infecté parce qu’il narre à ses amis, en fidèle historien cette circonstance ? Je lui permets cependant d’appeler sale le docteur Cochlée qui dans son Luther à sept têtes est effectivement révoltant, mais je trouve qu’il aurait tort d’appelers sales, et indécents Homère, et Dion Cassius le premier à cause de la harangue de Phénix à Achille, et le second à cause de sa colique.
Il n’a qu’à lire les bons auteurs, et les plus châtiés, et il trouvera partout le proverbe minxit in patrios cineres [il a pissé sur la tombe de ses ancêtres]19, et même dans Cassiodore Sénateur, et modeste abbé qui en fait mention au roi Théodoric. La Reine de France eut raison de faire retrancher de je ne saist quelle pièce, le vers Tu m’as tout compissé pisseuse impitoyable, car il est à la vérité un peu trop libre, mais il faut respecter Érasme, Grotius, et Bacon de Verulame, malgré qu’on trouve dans eux des mots humains. Il faudra aussi proscrire le proverbe docui te urinandi artem, et tu me vis demergere [Je t’ai appris à plonger et toi tu veux me mettre la tête sous l’eau]20. Il me semble cependant que mon critique ne soit pas tant ennemi des saletés qu’il veut le faire croire, puisque le seul auteur que dans sa savante censure il cite est absolument le plus sale qui ait existé depuis la création du monde. C’est Rabelais. Il le cite parce qu’il veut qu’on croie qu’il l’entend. L’autre saleté qu’il trouve dans l’histoire de ma fuite est de lui. Je narre que je cachais mon esponton dans la paille de mon fauteuil. Il a traduit fauteuil en chaise percée. C’est ainsi que ce censeur entend la langue française.
Il devrait savoir que les véritables saletés qui infectent un ouvrage sont les vilaines, et puantes lubricités, et surtout la médisance, et la calomnie sous le masque de la critique ; d’où il s’ensuivra que si la gazette de Iéna ne change pas de style les étrangers se verront forcés à la brûler de crainte qu’elle n’empeste les provinces où on la distribue.
L’obscurité étant ce qu’il y avait de plus insupportable dans ma première prison sous les plombs, j’ai tant alambiqué mon imagination que je peux dire d’être parvenu à créer une lampe. Je fais dans mon petit ouvrage la description en détail des ruses que j’ai employéesu pour en devenir possesseur. Ce mécréant loue la chose en qualité d’invention ; mais il me donne un démenti : il dit que je ne l’ai pas faite. Irais-je employer l’éloquence pour persuader ce judicieux incrédule qu’il se trompe ? Non. Aristote nous apprend qu’il y a des têtes, et des créatures d’une telle espèce qu’il est impossible de les ramener à la raison par des paroles quae dum esuriunt nullis verberibus av pabulo dimoveri queunt [qui ne peuvent être éloignées de leur mangeoire par les coups]21. Ce qui est bien plus que des paroles.
Une autre preuve qu’il n’entend pas le français, ou qu’il m’a critiqué sur la traduction allemande est qu’il me fait dire qu’on m’a enfermé dans les prisons du grand palais de l’inquisition d’état. Je n’ai pas dit cela, et je n’aurais pas pu le dire, car un tel palais ne se trouve pas à Venise.
Dans l’énumération qu’il fait des ruses que j’ai employéesw pour regagner ma liberté, il dit qu’une, qu’il ne nomme pas, ne pouvait me réussir qu’ayant à faire au plus sot des catholiques. O fruges consumere nate ! [Né pour consommer les fruits de la terre !]22 Pourquoi n’a-t-il pas dit au plus sot des chrétiens ?
Par cette expression il veut dire que si l’homme que j’ai trompé avait été luthérien ma ruse aurait été vaine. J’en suis sûr. Mais est-il vraisemblable que je l’eusse employéex ? Si mon compagnon avait eu l’esprit fin que je découvre dans mon critique, je l’aurais fait passer à l’autre monde, car je m’étais mis dans le devoir de me défaire de tout ce qui pouvait porter obstacle au recouvrement de ma liberté ; Dieu soit loué que je n’ai eu besoin de tuer personne.
Un catholique, d’ailleurs, n’en déplaise au gazetier de Iéna, peut avoir, je ne dis pas plus, mais autant d’esprit qu’un luthérien. Il peut même en avoir au point de ne pas dire le moindre mot sur ce qui regarde la religion dans une critique d’un livre qui n’a rien de commun avec elle. Nous sommes tous chrétiens, tenons-nous tels que nous sommes, et respectons nos frères. Unus utrique error sed variis illudity partibus, dit Horace [L’erreur est pour tous deux la même, mais elle les égare de côtés différents]23. Mais pour me mettre plus à portée du rédacteur de Iéna je lui citerai l’auteur du conte du tonneau Jean danse mieux que Pierre, Pierre danse mieux que Jean : ils dansent bien tous deux. Mais voici encore du Horace à propos de l’épithète de sot qu’il donne à mon camarade : Oh bone ! ne te frustrare, insanis et tu [Ne t’abuse point, mon bon ; vous êtes fous, et toi et les gens déraisonnables]24.
zVoici le seul endroit où il me lèche. Il dit que mon livre pourrait devenir intéressant, si quelqu’un voulait se donner la peine de le refondre entièrement. Grand merci.
Douze heures après ma fuite, vers la fin du jour, je fus me loger chez le chef des archers. Ce grand sage de Iéna baptise cette démarche de véritable étourderie. Tous les penseurs admirèrent cetteaa belle circonstance de ma fuite, et s’unirent tous à dire que ce parti était l’unique que je pouvais prendre dans la situation où j’étais. Je n’avais pas le sou, et j’avais un vrai besoin de me procurer un lit, et un peu de nourriture, ou de me disposer à mourir d’inanition, de froid, et de lassitude, habillé comme j’étais de taffetas, sans manteau, sur le grand chemin, le premier de Novembre. Le fait est que sans connaître le cœur de l’homme, et sans le courage de compter sur cette connaissance, je ne serais jamais allé me mettre dans la même maison de celui que je devais principalement éviter. Je savais qu’il me cherchait vingt milles à la ronde à la tête de tous ses gens à cheval. Cette certitude était en moi réelle. Je savais aussi par une certitude morale que cet homme me chercherait partout hormis que dans sa propre maison, quand même il n’aurait pas été catholique. Sa femme même, sans savoir qui j’étais, m’avait informé de toutes ces circonstances, en me priant bien d’accepter un souper, et un bon lit. Je peux dire avec Horace sed me per hostes Mercurius celer denso paventem sustulit aere [mais moi, l’agile Mercure m’enleva, effrayé, à travers les ennemis, sous un nuage opaque]25. Dans toute l’Italie, et dans toute la France personne ne m’a traité d’étourdi à cause de ce fait : ce jugement était réservé au seul gazetier de Iéna qui avec sa profonde science en morale voit plus loin que tout l’univers ensemble. Le Romain Camillus fut selon lui un étourdi. Le Grec Thémistocle fut encore plus étourdi. Charles XII le fut dans sa visite au roi Auguste. Charles V lorsqu’il ne craignit pas François premier. Ce furent tous des étourdis.
Je me souviens d’avoir lu unab manuscrit de l’année 1000, où l’auteur traitait Alexandre le grand d’imprudent heureux. L’action qu’il cite pour démontrer que cet illustre conquérant était un étourdi est celle où on le voitac avaler le breuvage que son médecin lui présente, tandis qu’il avait une lettre dans laquelle on l’avertissait que cette médecine était un poison. Il est singulier que cette action, qui selon tous les grands philosophes fut précisément celle qui caractérisa Alexandre de vertueux, et à cause de laquelle on lui donna le titre de grand, soit la même qui lui procure la tache d’étourdi dans la tête d’un critique que le gazetier de Iénaad huit siècles après prit pour modèle.
Je crois qu’un honnête homme dans un cercle d’amis peut se permettreae en causant quelque plaisanterie qu’il n’oserait pas placer dans unaf imprimé fait pour paraître devant tout le monde. Le gazetier de Iéna fait tout le contraire. Il se permet tout dans sa feuille périodique, comme siag elle avait les privilèges de Messaline. Il écrit ce qu’il n’oserait pas prononcer en présence de celui qu’il insulte.
Il m’a fait rire là où il dit qu’il n’est pas vraisemblable que j’aie dormi très profondément chez le chef des archers, car, dit-il, la reine Christine dit que le seul homme qui put dormir dans la détresse, et au milieu de mille inquiétudes fut le Suédois Okchstiern. Je n’aurais jamais cru que cet homme voulût me réduire à avouer que j’ai écrit un mensonge, ou à me compromettre avec une Reine. Mais je prends cela sur moi. J’assure le lecteur que j’ai très bien dormi, et je suis sûr que je persuaderai la Reine Christine en temps, et lieu ; mais sans me hâter. Voici les paroles précises de sa plaisanterie saillante. Son sommeil est aussi incroyable que croyable celui qu’il excite dans tous ceux qui le lisent.
J’ai réglé mon style sur cet avis. J’espère que le sternutatoire que j’y ai mis l’empêchera de s’endormir ; et que les lecteurs verront que je l’aime malgré que je n’en aie pas l’air.
La raison que les épitomés de ce gazetier indignent les auteurs est qu’ils sont plus sots qu’impertinents. On voit en lui un cheval qui caracole, et bronche, et choppe. Il est âcre ; mais la rage qui l’ébahit est d’une espèce qui ne se communique pas. Il peut être honnête homme, et très maladroit il emprunte le style du malhonnête.
Malgré qu’Asini cauda non facit cribrum [Une queue d’âne ne fait pas un tamis]26, je suis cependant fâché d’avoir fait la sottise de laisser mon édition à Leipzig, car si je l’avais envoyée à Berlin, le libraire La Garde aurait eu le talent de la vendre avant la publication de l’extrait de Iéna qui la diffame. Il est permis, je crois, à un auteur qui n’est pas riche, d’être sensible au dommage qu’il ressent dans ce qui regarde une utilité qu’il peut à bon droit espérer. Un auteur qui en grâce de son propre intérêt cherche à tromper le public, est malhonnête. Un censeur qui l’avertissant qu’on veut le tromper le garantit du piège est honnête ; mais si le livre est bon, et si le censeur ne se connaît pas en livres, si l’auteur ne pense pas à tromper, et si le gazetier ne sait que dire du mal, le malhonnête devient honnête, et l’honnête malhonnête.
Si le gazetier est le subjugusah homo d’Horace [l’homme sous le joug]27, je lui dirai avec Ovide :
Et tua laesuro abstrahe colla jugo.
[Et soustrais ton cou à un joug qui peut te blesser.]28
Fin
a. Archives de Prague, U23/2, f° 38-51. Casanova écrit Iene ou Iena au cours du texte : nous unifions.
b. Orth. Leipsig dans tout le texte.
c. Orth. gazettier.
d. Ou 225.
e. Orth. m’en fuire.
f. Orth. divise.
g. Misé [ou mis ?] ma vie sur une carte au Pharaon ; j’ai trouvé la carte seconde, et j’ai gagné biffé.
h. Ni de lui, ni de qui que ce soit biffé.
i. Orth. recherchés, et lues.
j. Exterminer tous ces gueux.
k. Vingt biffé.
l. , et que dans le même temps l’Allemagne se trouve dans une famine d’ouvrages scientifiques telle que le plus savant, le plus sublime de ses rédacteurs se voie obligé, pour ne savoir avec quoi remplir sa feuille, à faire le monstrueux épitomé dans lequel biffé.
m. Je l’accuse devant le public pour calomniateur, et la tache biffé.
n. Et biffé.
o. Que biffé.
p. Orth. signalement.
q. Dans un tel biffé.
r. Honteux biffé.
s. Sages biffé.
t. Pas biffé.
u. Orth. employé.
v. Pap biffé.
w. Orth. employé.
x. Mens non inest centauris biffé (Érasme, Les Adages, adage 1908 : « Les centaures sont dépourvus d’esprit. »).
y. Mot illisible, recouvert par une tache. Nous le restituons.
z. Mais biffé.
aa. Grande biffé.
ab. Ancien biffé.
ac. Prendre la médecine biffé.
ad. Quatre biffé.
ae. Dans le courant du discours biffé.
af. Écrit biffé.
ag. C’était une prostituée biffé.
ah. Homme biffé.
Annexes
CHRONOLOGIE
Vie de Casanova1
1725 — 2 avril : Naissance à Venise de Giacomo Girolamo Casanova, fils de Gaetana Casanova et de Zanetta Farusso. Baptême à l’église de San Samuele le mois suivant.
1725-1734 — Enfance à Venise, chez sa grand-mère. La sorcière de Muran.
1734 — Avril : Arrivée à Padoue. En pension chez Mme Mida, plus tard chez le docteur Gozzi (épisode de Bettine).
1735 — Mars-avril : Visite de Casanova à sa mère, à Venise.
1737 — 28 novembre : Première immatriculation de Casanova à l’université de Padoue.
1738-1739 — Deux années d’études à Padoue. En octobre 1739, Casanova interrompt ses études et retourne à Venise. Il n’a vraisemblablement pas obtenu son doctorat (quatre années d’études) malgré ses futurs séjours à Padoue et ce qu’il affirme dans l’Histoire de ma vie.
1740 — 14 février : Tonsure.
1740-1741 — Sénateur Malipiero. Thérèse Imer. Nanette et Marton. Giulietta.
1741 — 22 janvier : Casanova reçoit les quatre ordres mineurs (première étape qui doit le conduire à une carrière ecclésiastique, selon ses protecteurs).
À partir d’avril : Probable premier voyage à Corfou, puis Constantinople.
1742 — Casanova est de retour à Venise, après Pâques.
2 avril : Casanova travaille dans une étude d’avocat (sa signature apparaît au bas d’un acte du notaire vénitien Manzoni).
Mai : Premier séjour à Paséan (Lucie).
Août : Retour à Venise.
1743 — 18 mars : Mort de sa grand-mère. Court séjour dans la maison de la Tintoretta, puis au séminaire de Saint-Ciprien, à Muran.
Fin mars-27 juillet : Séjour au fort Saint-André (le comte Bonafede).
Août-octobre : Casanova travaille dans l’étude de l’avocat Marco Lezze.
Septembre : Selon J. R. Childs, second séjour à Paséan.
Octobre-novembre : Casanova quitte Venise avec la suite de l’ambassadeur Andrea da Lezze. Chioggia. Quarantaine à Ancône.
Décembre : Voyage à pied vers Rome. Selon la chronologie de l’Histoire de ma vie et J. R. Childs, départ pour Naples. Plus probablement, séjour à Rome.
1744 — Fin février : Casanova décide de retourner à Venise avant de suivre De Bernardis à Naples et à Martirano. Il arrive fin février à Ancône (Bellino-Thérèse).
26 avril : Présence du nom de Casanova comme témoin sur un document juridique de l’étude de l’avocat vénitien Marco Lezze.
Été-automne : Voyage à Naples (le deuxième selon Childs).
Juin : Départ de Naples. Camisade à Marino. Donna Lucrezia. Rome (service auprès du cardinal Acquaviva, Benoît XIV, marquise G., Barbaruccia, Roland).
1745 — Début de l’année : Retour à Venise via Bologne, puis voyage à Corfou au service de Giacomo da Riva. Mme F.
Été : Casanova à Constantinople.
12 octobre : D’après la chronologie de l’Histoire de ma vie, départ de Constantinople avec le Baile Dona – ce départ eut sans doute lieu plus tôt en réalité. Retour à Venise.
Décembre : Casanova travaille chez l’avocat Manzoni.
1746-fin 1748 — Venise (comtesse A. S.). Padoue. Mestre. Christine.
1746 — Carnaval : Casanova joueur de violon au théâtre de San Samuele.
Avril : Rencontre avec le sénateur Bragadin.
Août : Casanova clerc d’avocat.
1749 — Début de l’année : L’Inquisition d’État se penche sur les relations entre Casanova et Bragadin. Casanova quitte Venise. Vérone. Milan (Balletti, Marine). Crémone.
Été : Affaire du trésor de Cesena.
Automne : Épisode d’Henriette. Parme. Milan. Genève.
1750 — Février : Départ d’Henriette. Parme (de La Haye). Venise (Bavois).
Fin mai : Ferrare (Cattinella). Bologne. Reggio. Turin.
À partir de juin : Voyage vers Paris. À Lyon, Casanova reçu dans la franc-maçonnerie.
Juillet 1750-octobre 1752 — Paris, Fontainebleau. Les Balletti. Mimi Quinson. La Vesian. Mlle O’Morphy.
1751 — Adaptation italienne de Zoroastre (livret de Cahuzac) pour la cour de Dresde.
1752 — Thessaliennes, ou Arlequin au Sabbat (Casanova possible coauteur, en collaboration avec François Prévost d’Exiles).
Automne : Voyage de Paris vers Dresde.
1753 — Carnaval : Représentation de La Moluccheide à Dresde.
Fin avril : Casanova quitte Dresde pour Prague et Vienne (Métastase).
29 mai : Arrivée à Venise.
Juin-décembre : Thérèse Imer, C. C. et M. M., Bernis.
Été : Séjour à Padoue. Giustiniana Wynne. Casanova fait connaissance avec Croce ; il sera le parrain de sa fille l’année suivante.
1754 — Venise.
1755 — Carnaval : La fausse M. M.
26 juillet : Casanova arrêté et enfermé sous les Plombs.
1756 — 31 octobre-1er novembre : Fuite des Plombs.
Novembre-décembre : Mestre. Trévise. Borgo. Bozen. Munich. Augsbourg, Strasbourg (Mme Rivière et ses filles).
1757 — 5 janvier : Arrivée à Paris. Attentat de Damiens sur Louis XV. Manon Balletti. Tiretta.
Avril : Madrigal en l’honneur de Camille Veronese imprimé au Mercure de France.
Août-septembre : Dunkerque. Aire. Amiens.
1757-1758 — Rencontre des frères Calsabigi (loterie de l’École militaire), de Mme d’Urfé, du comte Lamberg et de Mme du Rumain.
Octobre 1758-début 1759 : Hollande. Boas, d’Affry, fête des francs-maçons, Esther, Lucie, Thérèse Imer, Sophie, Joseph Pompeati-Aranda).
1758-1759 — Paris. La manufacture d’étoffe au Temple.
1759 — Carnaval : Nouvelle rencontre avec Giustiniana Wynne à Paris. Casanova loue Cracovie-en-bel-air, à la Petite Pologne. D’après l’Histoire de ma vie, rencontre avec Rousseau (épisode très douteux).
Février-juillet : Visite chez la sage-femme Demay. Dénonciation de Castelbajac. Giustiniana Wynne fuit, accouche dans un couvent et part pour Bruxelles.
23 août : Casanova emprisonné pour dettes au Fort-l’Évêque. Libéré le 25 grâce à la caution de Mme d’Urfé.
Fin septembre : Casanova quitte Paris.
22 décembre : Casanova condamné par contumace.
Octobre-février 1760 : Amsterdam (Esther, Saint-Germain, Wiedau, Pochini).
1760 — Février : Utrecht. Zeyst. Cologne. Bonn. Brühl. Cologne. Casanova victime d’une accusation calomnieuse, puis réhabilité.
Fin mars-début avril : Casanova à Stuttgart. Arrêté pour dettes de jeu, il s’enfuit.
Avril : Zurich. Einsiedeln. Zurich (Mme de Roll). Première apparition du nom de « chevalier de Seingalt » sur un document.
Fin avril-mi-juin : Départ de Zurich. Baden. Lucerne. Fribourg. Soleure (M. de Chavigny, Mme de Roll, la Dubois). Berne (Sara, Mme de Saône).
24 juin : Morat. Roche (Haller).
Début juillet : Lausanne (Dubois-Lebel).
20 juillet : Mariage de Manon Balletti, que Casanova pensa épouser, avec l’architecte Blondel.
Juillet-août : Visite chez Voltaire. Genève (Hedwige, le Syndic, Lullin de Châteauvieux, Mlles de Fernex).
Août : Avignon. Vaucluse (Mme Stuard, Marchese G. G. Grimaldi). Aix-en-Savoie.
Septembre : Genève, dernière visite chez Voltaire. Annecy, Aix-en-Savoie (la seconde M. M., Desarmoises, marquis de Prié. Chambéry. Grenoble (Mlle de Roman). Marseille (engagement de Costa, Rosalie).
Octobre-novembre : Voyage avec Rosalie : Toulon. Antibes. Nice. Gênes (marquise Grimaldi, Véronique, Annette). Livourne (Passano).
Fin novembre : Pise (Corilla Olimpica). Florence (nouvelle rencontre avec Thérèse-Bellino, Cesarino, la Corticelli, Redegonde).
Mi-décembre-début janvier 1761 : Rome (Mengs, Winckelmann, Mariuccia).
1761 — 20 janvier environ : Excursion à Naples (nouvelle rencontre avec donna Lucrezia, Leonilda, le duc de Matalona).
Février-avril : Bologne, Parme, Turin (Lia).
Mai-juillet : Deuxième séjour à Chambéry (nouvelle rencontre avec la seconde M. M.). Lyon. Troisième séjour à Paris (nouvelle rencontre avec Mlle de Roman).
Mi-juillet : Départ de Paris pour Strasbourg (la Renaud) et Augsbourg.
Fin juillet-septembre : Séjour à Munich.
Automne : Augsbourg (compagnie de Bassi, Costa voleur).
1762 — Janvier : Quatrième séjour à Paris (Leduc congédié).
Février : Metz (Raton, la Corticelli). Nancy.
Printemps : Pontcarré (Mme d’Urfé, la Corticelli).
Mai : Voyage à Aix-la-Chapelle avec Mme d’Urfé et la Corticelli.
Juin : Départ d’Aix-la-Chapelle. Liège (nouvelle rencontre avec Mme Stuard). Les Ardennes. Metz. Sulzbach (partie de cartes avec d’Entragues, Mme Saxe-Salzmann).
Été : Bâle. Genève (Hedwige, Hélène, Mlles de Fernex, le Syndic). Lausanne (nouvelle rencontre avec la Dubois-Lebel).
Automne : Turin (Agathe).
Novembre : Expulsion de Turin.
Décembre : Genève. Chambéry.
1763 — Janvier : Retour à Turin.
Février-mars : Casale. Pavie (marquise Corti). Milan (nouvelle rencontre avec Thérèse-Bellino, les deux marquises Qu., Zénobie, comte et comtesse Attendolo-Bolognini). Castel S. Angelo (Clementine). Lodi.
Fin mars-début avril : Milan (la Crosin). Voyage à Gênes avec la Crosin (nouvelle rencontre avec Passano et avec Rosalie, rencontre de G. Agostino Grimaldi, Signora Isolabella, Marcoline).
15 avril : Obligation Casanova-G. Agostino Grimaldi.
Mai : « Rencontre » avec Henriette à La Croix d’Or.
Juillet-août : Pauline. Nouvelle rencontre avec les Muralt-Favre.
Hiver : La Charpillon, Goudar, Schwerin, Daturi.
1764 — Janvier : Les Hanovriennes.
Mi-mars : Départ précipité de Londres. Douvres. Calais. Dunkerque. Tournai. Bruxelles. Liège. Wesel.
Printemps : Selon Casanova, collaboration avec Goudar à la rédaction de L’Espion chinois.
Avril-mai : Traitement par le docteur Peipers à Wesel.
12 mai : Mariage du frère de Casanova, Giovanni Battista, avec Thérèse Roland.
Mai-juin : Nouvelle rencontre avec Redegonde. Départ de Wesel. Minden. Hanovre. Brunswick (Elizabeth Chudleigh). Bref séjour à Wolfenbüttel (études sur L’Iliade). Retour à Brunswick.
Juillet : Départ pour Berlin, où Casanova séjourne jusqu’en septembre (nouvelle rencontre avec Calsabigi, Keith, Frédéric le Grand, la Denis, James Boswell).
19 août : Frédéric le Grand visite le corps de cadets au Marstall. Casanova aurait refusé un emploi offert par le roi.
Septembre-octobre : Départ de Berlin. Danzig. Königsberg. Mitau. Séjour à Riga (Charles de Courlande).
Fin décembre : Arrivée de Casanova à Saint-Pétersbourg.
1765 — Mai : Excursion à Moscou.
Septembre-octobre : Casanova quitte la Russie. Séjour de neuf mois à Varsovie (Stanislas II Auguste, les Czartoryski).
1766 — 5 mars : Duel avec Branicky.
Mars-mai : Voyage en Podolie. Volhynie. Pocutie. La Russie rouge.
8 juillet : Expulsion de Pologne.
Avant le 19 juillet : Départ de Varsovie. Wartenberg. Breslau (l’abbé Bastiani, Maton).
Automne-décembre : Dresde, avec excursion à Leipzig pour la foire (la Castelbajac-Blasin, Schwerin).
Décembre : Voyage avec la Castelbajac-Blasin à Prague (nouvelle rencontre avec Thérèse-Bellino) et à Vienne (Pocchini, Adelaïde).
1767 — Début février : Départ de Vienne. Munich. Augsbourg (nouvelle rencontre avec le comte de Lamberg, Sellenthin).
Juin-juillet : Départ d’Augsbourg. Ludwigsburg. Schwetzingen. Mayence. Cologne (nouvelle rencontre avec Mme de Groote).
Août : Spa (Charlotte).
Fin septembre environ : Voyage avec Charlotte de Spa à Liège. Luxembourg. Metz. Verdun. Paris.
14 octobre : Mort de Bragadin.
Vers octobre : Rencontre de la Corticelli à Paris.
Novembre : Lettre de cachet : Casanova expulsé de France. Il quitte le pays avec un passeport signé par le duc de Choiseul. Voyage vers Madrid.
Hiver : Madrid (nouvelle rencontre avec Mengs, doña Ignacia). Arrêt au Buen Retiro. Projet de la Sierra Morena. Manuzzi.
1768 — Année passée en Espagne. Aranjuez, Tolède avec Manuzzi. Épisode de doña Ignazia à Madrid. Saragosse, Sagonte-Murviedro, Tarragone, Valence (Nina). Un mois en prison à Barcelone entre novembre et décembre. Départ de Barcelone fin décembre.
1769 — Début janvier : Perpignan. Narbonne. Béziers. Montpellier (nouvelle rencontre avec la Blasin).
Mi-février-fin mai : Aix-en-Provence (maladie, deuxième « rencontre » avec Henriette, Cagliostro). Éguilles (d’Argens).
Début juin-début juillet : Marseille. Turin.
Juillet-décembre : Lugano. Impression de la Confutazione.
Fin décembre : Turin.
1770 — Mi-mars-avril : Parme. Bologne. Pise. Bagni di San Giuliano. Livourne (Alexis Orloff). Florence.
Fin avril : Sienne (Marchesa Chigi, Maria Fortuna). Départ avec Betty pour Rome où Casanova passe le mois de mai.
Juin : Naples (nouvelle rencontre avec Agathe, Callimène, nouvelle rencontre avec les Goudar et Medin).
Août : Salerne (Lucrezia, Leonilda, Anastasia). Retour à Naples.
Septembre : Départ de Naples. Séjour à Rome (le cardinal de Bernis, les Santa-Croce, Armelline).
1771 — Printemps : Excursion à Frascati (Mariuccia, Guillelmine).
21 février : Discours de Casanova à l’Accademia dell’Arcadia.
Juillet : Départ de Rome pour Sienne et Florence où Casanova séjourne jusqu’à la fin de l’année.
28 décembre : Expulsion de Florence (affaire Zannovich-Lincoln).
30 décembre : Arrivée de Casanova à Bologne où il séjournera neuf mois.
1772 — Début de l’année : Rencontre avec Zacchiroli.
Juillet : Publication de Lana Caprina.
Début octobre : Départ de Bologne. Séjour à Ancône.
Fin octobre : Arrivée à Trieste. Casanova y séjournera jusqu’en septembre 1774, date à laquelle il retourne à Venise.
Début décembre : Rencontre avec Zaguri, en visite à Trieste.
1773 — 1er septembre : Visite à Spessa (le comte Torres) et à Gorice (Coronini-Cronberg, Valeri).
Mi-octobre : Retour à Trieste.
1774 — Été : Nouvelle rencontre de Casanova avec l’actrice Irène (fin du récit de l’Histoire de ma vie).
Juin : Publication des tomes I et II de l’Istoria delle turbolenze della Polonia.
3 septembre : Grâce accordée par les inquisiteurs de Venise, fin de l’exil. Casanova est de retour à Venise une semaine plus tard.
1775 — Premier tome de L’Iliade traduit par Casanova. Tome III de l’Istoria delle turbolenze della Polonia. Mort de Mme d’Urfé.
1776 — Novembre-décembre : Après avoir approché l’Inquisition, Casanova devient confidente, pas encore rémunéré régulièrement. Tome II de L’Iliade. Mission « secrète » à Trieste (rencontre avec Zinzendorf).
29 novembre : Mort de Zanetta Casanova.
1777 — Rencontre de Lorenzo Da Ponte à Venise.
1778 — Juin : Nouvelle rencontre avec Cagliostro en visite à Venise.
1779 — Juin : Début d’une relation avec Francesca Buschini. Casanova vivra avec elle à Venise, puis ils correspondront. Casanova part avec le consul pontifical Del Bene dans la région d’Ancône (mission pour les inquisiteurs). Visite à la danseuse Binetti à Forli.
Juillet : Séjour de Casanova aux bains d’Abano où il rédige le Scrutinio del Libro Éloges de M. de Voltaire, publié en automne.
1780 — Janvier-juillet : Publication de sept cahiers des Opuscoli miscellanei.
Début juillet : Bref séjour à Abano.
7 octobre : Casanova devient confidente régulier des inquisiteurs, sous le nom d’Antonio Pratolini.
1781 — Octobre-janvier 1782 : Casanova installe une troupe française à Venise. Publication du Messager de Thalie.
1782 — Publication de Di Aneddoti Viniziani militari ed amorosi […], adaptation du Siège de Calais de Mme de Tencin (1739).
Août : Publication de Né amori né donne, ovvero la stalla ripulita. Nouvelle disgrâce.
Septembre : Séjour à Trieste.
1783 — 13 janvier : Départ de Venise.
Mi-janvier : Arrivée à Vienne (Lorenzo Da Ponte, Della Lena).
Début juin : Départ de Vienne. Dernière visite à Venise, adieux à Francesca Buschini.
17 juin : Bassano (Boscovich).
Fin juin : Séjour d’une semaine à Augsbourg.
Juillet-août : Francfort-sur-le-Main, Aix-la-Chapelle (Casanova propose, en vain, un projet de loterie), Spa. Casanova rencontre une dame anglaise qui l’invite à l’accompagner en Europe pour une énigmatique mission. Le Vénitien la suivra un temps, mais elle lui tient un jour des propos (inconnus) qui le glacent d’effroi et cette relation ne dure pas. Projet de voyage à Madagascar, sans lendemain. Voyage à Amsterdam.
Septembre-novembre : Casanova à Paris. Il aurait assisté à une séance de l’Académie des sciences consacrée à une récente ascension en montgolfière et y aurait écouté un échange entre Benjamin Franklin et Condorcet.
24 novembre : Casanova quitte Paris pour Vienne, accompagné par son frère Francesco.
7 décembre : Arrivée à Vienne. Installation de Francesco, qui deviendra l’ami et confident du chancelier d’État Kaunitz.
Mi-décembre : Casanova quitte Vienne pour Berlin.
1784 — 9 janvier : Dessau (visite à la Librairie des Savans).
13 janvier : Visite à Dresde (réconciliation manquée avec Giovanni Battista Casanova).
Mi-janvier : Brno-Brünn (bref séjour chez Lamberg).
18 février : Retour à Vienne. Secrétaire chez l’ambassadeur vénitien Sebastiano Foscarini. Rencontre avec le comte de Waldstein.
12 mai : Publication de la Lettre historicocritique sur un fait connu…, premier opuscule consacré à défendre le point de vue de Venise dans une controverse qui oppose la République à la Hollande.
Novembre : Publication de la première édition de l’Exposition raisonnée du différent qui subsiste entre les deux Républiques de Venise et d’Hollande.
1785 — Janvier : Publication de la seconde édition corrigée de l’Exposition raisonnée…
Février : Casanova fournit un long article sur l’affaire Zannovich à l’Osservatore triestino.
20 mars : Voyage à Wiener Neustadt.
Mars-avril : Publication de la Lettre à Messieurs Jean et Étienne L. puis du Supplément à l’Exposition raisonnée (polémique Venise-Hollande).
15 avril : Casanova évoque l’Icosameron dans une lettre à Lamberg.
23 avril : Mort de Sebastiano Foscarini. Casanova perd son emploi.
Fin juillet-septembre : Casanova quitte Vienne. Visites chez ses amis Lamberg et Opiz à Czaslau. Séjours brefs à Carlsbad et Teplitz. D’après le Précis de ma vie envoyé à Cécile de Roggendorf, il espère obtenir une place à l’Académie de Berlin, mais échoue. Nouvelle rencontre avec le comte de Waldstein : Casanova est engagé comme bibliothécaire.
1786 — Printemps : Publication du Soliloque d’un penseur.
Octobre : Visite à Prague (le prince de Fürstenberg).
Décembre : Voyage à Dresde.
1787 — Sans doute à partir de juillet, Casanova est à Prague où il séjournera jusqu’en septembre 1788.
Octobre : Possible collaboration au livret de Don Giovanni de Mozart (brouillon retrouvé à Dux). Un témoin affirme que Casanova et Mozart se seraient brièvement rencontrés, via Lorenzo Da Ponte, le librettiste de l’opéra.
Décembre : Impression de l’Histoire de ma fuite…, qui porte la date de 1788.
1788 — Septembre : Fin de l’impression de l’Icosaméron, ou Histoire d’Édouard et d’Élisabeth… Départ de Prague. Voyage à Leipzig et à Dresde.
28 octobre : Départ de Dresde et retour à Dux.
1789 — Fin janvier : Bref voyage à Prague.
Avril-mai : Grave maladie de Casanova, traité par le médecin irlandais O’Reilly.
À partir de l’été : Début de la rédaction de l’Histoire de ma vie.
1790 — Mai : Voyage à Dresde. Solution du problème Déliaque. Corollaire à la duplication du cube… Démonstration géométrique de la duplication du cube. Corollaire second.
30 août : Retour à Teplitz et Dux.
Novembre : Bref séjour à Dresde.
1791 — Mai : Nouveau voyage à Dresde.
Juillet : En l’absence du comte de Waldstein, premières altercations avec le courrier Wiederholt et le régisseur du château de Dux, Feldkirchner.
Début septembre : Voyage à Prague (6 septembre : couronnement de Léopold II).
11 décembre : Wiederholt attaque Casanova dans une rue de Dux. Poursuites judiciaires infructueuses.
1792 — 10 janvier : Rédaction des Lettres […] au sieur Faulkircher.
Février : À la suite des disputes avec Feldkirchner, Casanova s’installe à Oberleutensdorf, autre propriété de la famille Waldstein près de Dux.
23 juin : Mort du comte de Lamberg, grand ami et correspondant de Casanova.
Septembre : Visite de Lorenzo Da Ponte.
1793 — Avril-juillet : Séjours à Teplitz, chez les Clary.
Mai : Retour du comte de Waldstein à Dux, après une absence de plus de deux ans.
Juillet : Le comte de Waldstein renvoie Feldkirchner et Wiederholt. Casanova rentre à Dux.
Début août : Bref voyage à Carlsbad.
1794 — Début de la révision de l’Histoire de ma vie.
1795 — Septembre-décembre : Casanova rédige une Déclaration justificative et quitte Dux. Après un bref séjour à Teplitz il se rend à Berlin et à Hambourg. Recherche d’un emploi. Long séjour à Dresde (où son frère Giovanni Battista meurt le 8 décembre). Retour à Dux.
1796 — Rencontre avec Elisabeth von der Recke.
1797 — Mars-avril : Dernier voyage à Dresde. Publication de À Léonard Snetlage.
1798 — Avril : Maladie.
4 juin : Mort de Casanova. Son neveu, Carlo Angiolini, hérite du manuscrit de l’Histoire de ma vie et l’emporte à Dresde.
1820-1821 — La famille Angiolini vend le manuscrit à l’éditeur Brockhaus, à Leipzig.
1822-1828 — Première édition des Mémoires (édition « Schütz ») : le texte est amendé et traduit en allemand.
1826-1838 — Édition Laforgue des Mémoires (texte « remanié »).
1945 — Transfert du manuscrit à Wiesbaden.
1960-1962 — Première édition du texte original de l’Histoire de ma vie (Brockhaus-Plon). Rapidement épuisée, elle est reprise par « Bouquins » en 1993.
Février 2010 — Achat du manuscrit par la Bibliothèque nationale de France.
RÉPERTOIRE DES NOMS
Pour le confort du lecteur, les informations biographiques
sur les personnages cités par Casanova sont généralement
données en note. Ce Répertoire se limite donc aux notices
qui auraient excessivement alourdi les notes de bas de page.
ASQUINI, Andréas — Le comte Andréas Asquini, d’Udine, chancelier dans cette ville, fut condamné le 20 septembre 1753 à la prison perpétuelle. Il s’évada en plein jour avec seize de ses compagnons, dont Mazzetta, en 1762. D’après l’Annotazione du 9 août 1753, Asquini avait été accusé d’avoir provoqué des différends entre les deux corporations publiques de la ville d’Udine, le parlement et les paysans, en se prononçant en faveur de ces derniers, et d’avoir abusé du titre d’un chancelier du Frioul (voir Salvatore Di Giacomo, Historia della mia fuga dalle prigioni della Republica di Venezia dette « li Piombi », Milan, Alfieri e Lacroix, 1911, p. 98 ; Mario Brunetti, I compagni di Giacomo Casanova sotto i « Piombi », Rome, Rivista d’Italia, 1914, p. 818).
BALBI, Marin — Moine somasque, issu d’une famille patricienne, Marin Balbi (1719-1783) fut, d’après un rapport de Beltrame transmis au Conseil des Dix, arrêté le 5 novembre 1754 au couvent des Padri della Salute et emprisonné. Pierre Grellet, auteur des Aventures de Casanova en Suisse (Lausane, Spes, 1919), a retrouvé sa trace à Coire dans un édit daté de septembre 1757 annonçant son expulsion pour mauvaise conduite et mensonges sur sa religion.
BASADONNA, Lorenzo (Laurent) — Lorenzo Basadonna fut nommé geôlier des Plombs le 4 mai 1755. Il y fut lui-même enfermé après la fuite de Balbi et de Casanova, puis condamné, d’après les Annotazioni, à passer dix années dans les Pozzi (puits) le 10 juin 1757 pour avoir commis un meurtre sur la personne de Giuseppe Ottaviani, prisonnier sous les Plombs.
BELLINO-THÉRÈSE — On a pu proposer d’identifier Thérèse à la chanteuse Angela (ou Angiola) Calori (1732-v. 1790). Mais, outre que l’âge de la chanteuse ne correspond pas véritablement au personnage de Bellino-Thérèse, l’argument retenu pour justifier cette identification peut être contesté. C’est en effet un passage biffé du manuscrit (t. IX, chap. I, fº 13v et 14r) qui est sollicité et présenté comme la preuve de cette identité. Casanova y narre sa rencontre à Prague avec la chanteuse, qu’il présente comme une ancienne connaissance. Elle était déjà apparue dans les Mémoires, à l’arrière-plan, sans que Casanova ne la rencontre véritablement. Dans le passage biffé du tome IX, Casanova écrit qu’Angiola Calori est décontenancée lorsqu’elle le voit et ajoute : « la même chose m’était arrivée à Florence avec Thérèse ». C’est la seule mention de Thérèse dans tout ce passage. Or cette phrase n’indique pas une identité entre Angiola Calori et Bellino-Thérèse : elle compare deux retrouvailles inattendues. Casanova n’a, de fait, pas raconté sa première rencontre avec la chanteuse : cela peut suffire à expliquer qu’il biffe le passage consacré à leurs retrouvailles. Et la comparaison entre les deux rencontres ne signifie pas nécessairement que les deux femmes n’en font qu’une.
BERNIS, abbé de — François-Joachim de Pierre, cardinal de Bernis, comte de Lyon (1715-1794), bénéficia des nombreux privilèges de la société de caste d’Ancien Régime avant de se voir dépossédé de tous ses biens par la Révolution. Il est élu à vingt-neuf ans à l’Académie française pour quelques poésies galantes raillées par Voltaire et d’aimables Réflexions morales. Son Ode à la volupté n’est pas inférieure aux vers composés par M. M. : « Belle, mais dangereuse, aimable, mais frivole ; / Telle est la Volupté, notre fatale idole : / Invisible partout, et présente en tout lieux, / Elle est tout ce qui charme et nos cœurs et nos yeux. » Protégé par la Pompadour, il obtient une pension de 1 500 livres (presque 16 000 euros), un appartement aux Tuileries, et en 1752 une royale sinécure : l’ambassade de Venise. Le diplomate y débarque le 25 octobre 1754 pour prendre possession de son poste. Ses Mémoires ne mentionnent évidemment pas les épisodes rapportés par Casanova. Il s’y plaint au contraire de ses dures conditions de travail : « Mais je n’avais point de maîtresses, et les soirées étaient longues. » Il est rappelé à Versailles en 1755, avec pour mission de négocier avec Staremberg le traité d’alliance défensive entre la France et l’Autriche évoqué par Casanova. Choiseul le nomme secrétaire d’État aux Affaires étrangères (1757-1758). Le revenu de Bernis s’élève alors à 40 000 livres par an (environ 420 000 euros). Après sa disgrâce et son exil de la cour, il obtient le richissime évêché d’Albi en 1764 où il s’adonne à son goût pour les arts. Il est nommé cardinal (1769) puis ambassadeur (1774) à Rome. En 1790 il refuse de prêter serment à la constitution civile du clergé votée par l’Assemblée. En 1792 il est inscrit sur la liste des émigrés et ses terres sont confisquées.
On trouve plusieurs traces de Bernis dans les lettres et ouvrages de Casanova. Dans la Confutazione (I, p. 152), le Vénitien rapporte l’avoir vu à Soissons en 1767. Dans une note manuscrite de Dux (U16-i5) il le cite, parmi les personnalités puissantes sur lesquelles il savait pouvoir compter, avec la princesse de Santa Croce. Dans la lettre À Leonard Snetlage (1797) Casanova rappelle l’aventure de la religieuse de Muran en désignant clairement Bernis et son cuisinier Durosier.
Bibliographie : La seule édition complète des Mémoires et Lettres de F.-J. de Pierre, cardinal de Bernis est celle de F. Masson (Paris, Plon, 1878, 2 t.). Une édition abrégée des Mémoires du cardinal de Bernis, par J.-M. Rouart et Ph. Bonnet, est parue au Mercure de France en 1986.
BIGHELIN (ou Beghelin), Domenico Lodovico — Domenico Lodovico Bighelin, originaire de Mantoue, recruteur de troupes, avait quarante-sept ans en 1743 d’après le rapport des inquisiteurs, et plus de quatre-vingts en 1775. Il n’est donc pas possible qu’il fût condamné en 1716 pour espionnage et mort en 1756 après avoir passé trente-sept ans aux Puits, comme l’écrit Casanova. Banni, il revint à Venise, fut condamné aux Pozzi en 1750, et vingt-cinq ans plus tard aux Camerotti. Bighelin vivait donc encore lors du dernier séjour de Casanova à Venise.
BONAFEDE, comte Giuseppe — D’origine florentine, Giuseppe Bonafede avait servi à la cour de Toscane et dans l’armée autrichienne. Il s’était marié à Vienne, mais ne vivait pas avec sa femme. Celle-ci mourut en 1751. Elle était cependant toujours vivante lorsque Bonafede enleva en Bavière une jeune fille noble que les registres des églises vénitiennes nomment Anna Barbara de Longhi. Après l’enlèvement, il s’installa à Venise.
Bonafede se ruina par les nombreux procès qu’il intenta pour récupérer l’héritage de sa mère, qui était riche. Il fut successivement journaliste, fournisseur d’armes, marchand de tableaux, alchimiste, espion au service de Venise, comme en témoignent des rapports des années 1735 à 1749. Il obtint finalement une pension de la République qui ne lui permit pas toutefois d’assurer une existence convenable à sa famille. Il mourut le 12 janvier 1762, à Venise, à l’âge de quatre-vingts ans.
BRÜHL, comte Henri de — Henri, comte de Brühl (1700-1763), Premier ministre du roi de Pologne Auguste III, engagea la Saxe dans la guerre de Sept Ans et dans des dépenses somptuaires colossales (la dette d’État monta à cent millions de thalers). On découvrit après sa mort que le ministre prévaricateur avait détourné 5,3 millions à son profit. Casanova ménage toutefois sa mémoire pour ne pas froisser ses protecteurs, qui sont les descendants du comte. Il entretenait de bonnes relations avec Charles-Adolphe (archives de Dux, U16e, 11), avec Frédéric-Alois (staroste de Varsovie), avec qui il était en correspondance (U4, 153, lettre du 29 avril 1766 à Casanova à Varsovie), ainsi qu’avec Heinrich (U13, 1-3, trois lettres de 1789 à Casanova à Dux) et Johann Moritz (U9, 42, 10 juin 1790).
CAPRETTA, Pier Antonio (P. C.) et Catterina (C. C.) — Pier Antonio Capretta, né en 1721, était connu comme faussaire et escroc à Venise et à Vienne. Casanova le connaissait depuis 1748, comme le prouve un document officiel provenant du bureau du notaire Manzoni et concernant de fausses lettres de change. Capretta fut condamné en 1779 aux galères de Livourne, en même temps et pour les mêmes délits que d’Affligio, en tant que membre de sa bande de faussaires.
Sa sœur Catterina Capretta (v. 1722-v. 1790) épousa l’avocat Sebastiano Marsigli le 5 février 1758. Elle devient veuve vers 1784.
CASANOVA, Francesco Giuseppe (François) — Francesco Casanova (1727-1803) étudie la peinture de batailles à Venise, avec Guardi, puis avec Francesco Simonini de Parme. Il accompagne Giacomo à Paris (1751) puis à Dresde où il poursuit son apprentissage. Revenu à Paris au début de l’année 1757, il y connaît le succès, exposant au Salon de 1761. Diderot chante ses louanges : « Ce Casanova est dès à présent un homme à imagination, un grand coloriste ; une tête chaude et hardie ; un bon poète ; un grand peintre » (Salon de 1761, in Essais sur la peinture. Salons de 1759, 1761, 1763, Paris, Hermann, 2007, p. 164). Francesco est reçu à l’Académie de peinture en 1763 et présente son tableau de réception, Combat de cavalerie, au Salon qui se tient la même année. Diderot est cette fois très critique. Il évoque un soupçon qui pèse sur « Casanove » : le jeune Loutherbourg, qui expose cette année-là pour la première fois et fut l’élève de Francesco, aurait grandement contribué aux œuvres les plus réussies du peintre vénitien. L’écrivain sera plus clément par la suite. Toujours est-il que Francesco devient bien ce peintre « célèbre » évoqué par Giacomo dont la renommée n’égale pas, de leur vivant, celle de son frère. Il reçoit des commandes de personnalités prestigieuses, peignant notamment pour Catherine II de Russie. Ses tableaux et les cartons qu’il réalise pour la fabrication de tapisseries et de tissus lui rapportent des sommes très importantes qu’il dilapide systématiquement. Giacomo sera sollicité en 1783 pour l’aider à faire face à ses déboires financiers.
Marié en 1762 à la danseuse Marie-Jeanne Jolivet, qui meurt en 1773, Francesco épouse en 1775 Jeanne-Catherine Delachaux. D’après l’Histoire de ma vie, c’est elle qui le contraint à quitter Paris pour Vienne en 1783, mais Giacomo arrête son récit plusieurs années avant l’épisode dont il annonce la narration. À Vienne, Francesco jouit de la protection de Kaunitz. Il peint, mène grand train et se ruine de nouveau. Ses créanciers le font déclarer en faillite en 1803, peu avant sa mort.
CASANOVA, Gaetano Alvisio (Gaétan-Alvise) — Né après la mort de son père en 1734, il se destine à l’état ecclésiastique et est ordonné sous-diacre en 1755. L’Histoire de ma vie le dépeint comme un sot méprisable et malhonnête. Selon Gustav Gugitz, il est emprisonné du 11 juillet 1767 au 30 juillet 1769 sur ordre du Conseil des Dix pour une histoire d’abus dans une question de divorce. En 1771, il se rend à Rome où il semble devenir un prédicateur estimé. Il y meurt en 1783.
CASANOVA, Giovanni Battista (Jean) — Né à Venise, Giovanni Battista (1730-1795) accompagne sa mère à Dresde en 1737. Il y étudie la peinture dès l’âge de huit ans avec Louis de Sylvestre et Dietricy Dietrich. En 1746, ayant obtenu une bourse, il retourne à Venise et entreprend un voyage d’études à travers l’Italie avec Guariente. Par la suite, il étudie sans doute avec Piazzetta. À Rome, il est l’élève de Raphaël Mengs, auprès duquel il vit jusqu’en 1764, année de son mariage avec la fille du cabaretier Rolland, Thérèse, dont il aura huit enfants. Il collabore alors avec Winckelmann dont il illustre les Monumenti antichi inediti (Rome, 1767) et qu’il parvient à berner en lui faisant prendre pour des antiques trois fresques qu’il a peintes – Winckelmann découvrira la vérité, mais après avoir mentionné deux de ces faux comme des œuvres antiques dans Geschichte der Kunst des Alterthums (1764, traduit en 1766 sous le titre Histoire de l’art chez les Anciens). À la suite d’une autre frasque romaine ou d’une manœuvre vengeresse de Winckelmman, Giovanni Battista est condamné aux galères par contumace en 1767 pour avoir émis une fausse lettre de change. À partir de 1764, il occupe également une chaire à l’Académie de peinture de Dresde, dont il sera nommé directeur en 1776. Il publie en 1770 un Discorso sopra gli antichi e varii monumenti loro.
CAVAMACCHIE — Giulia Ursula Preato (1724-1790), surnommée Cavamacchie (dégraisseuse), était une chanteuse et une courtisane célèbre. À Paris, elle eut notamment pour amant Francesco II Lorenzo Morosini, ambassadeur de Venise, et le prince Kaunitz, alors ambassadeur d’Autriche. Son bannissement de Vienne est sans doute antidaté par Casanova : la commission de la moralité publique n’existait pas encore en 1741. Le patricien Angelo Querini, qui fut lui aussi son amant, émit le souhait qu’elle fût enterrée à ses côtés.
CHARTRES, duchesse de — Louise-Henriette de Bourbon-Conti (1726-1759) épousa le 16 décembre 1743 Louis-Philippe, duc de Chartres. De cette union naquit, en 1747, Louis-Philippe-Joseph, duc d’Orléans, le futur Philippe Égalité. Elle se sépara de son mari en 1748 pour mener une vie libre, exempte de tout préjugé. Elle partageait avec son beau-père le Régent le goût de la vie joyeuse et des sciences occultes : il n’est donc pas étonnant que Casanova soit parvenu, grâce à sa réputation de cabaliste, à se faire connaître d’elle.
CHIARI, Pietro — Auteur dramatique et romancier originaire de Brescia, Pietro Chiari (1711-1785) fut jésuite, professeur d’éloquence à Modène en 1736, avant de vivre de sa plume et du titre de poète de la cour du duc. Il s’établit à Venise en 1753 où il devient le rival de Goldoni puis est la cible des satires de Carlo Gozzi et de Casanova. Une satire de 194 vers datée de 1755 a été retrouvée à Dux et publiée par Aldo Ravà : Epistola di Giacomo Casanova Viniziano indiritta all’ abate Chiari Bresciano restauratore del doppio jambo detto verso Martelliano e sprezzatore del publico per eux protesta non scrivere, ma solo per pocchi particolari (« Lettre de Jacques Casanova Vénitien, adressée à l’abbé Chiari, Brescian, restaurateur du double ïambe dit vers martellien, et méprisant le public pour lequel il proteste ne pas écrire, s’adressant seulement à quelques esprits »). En 1797, dans sa lettre À Léonard Snetlage (Ma voisine la postérité, Paris, Allia, 1998, p. 22-23), Giacomo écrit encore : « L’abbé Chiari à Venise, vers la moitié de ce siècle, écrivit des comédies en vers de quatorze syllabes qui allèrent aux nues. Ce poète, un peu fanfaron, s’écria que la réussite de ces nouveaux vers distinguerait notre siècle, et ajouterait à sa gloire. Quelques lettrés sensés lui dirent qu’un lustre n’était pas un siècle. La manie de ce vers de quatorze, qui n’était que l’union de deux de sept, ne dura que cinq à six ans. Martelli, qui l’avait porté de Paris vingt ans auparavant, avait cru avoir parfaitement imité l’alexandrin, qui n’en a que douze. Ce qui bafoua ces vers, fut la facilité avec laquelle les gondoliers vénitiens s’en servaient, chantant des impromptus pendant la nuit par les canaux de Venise. »
Dans le roman de Chiari La commediante in fortuna, on trouve ce portrait chargé de Casanova : « On ne connaît pas l’origine de M. Vanesio, mais on le dit bâtard. Il est bien fait de sa personne, de teint olivâtre, affecté dans ses manières, et d’une assurance incroyable. C’est un de ces astres qui brillent dans la société, sans qu’on sache d’où leur vient leur splendeur, ni comment ils font pour vivre, et pour vivre sans rien faire, n’ayant ni biens au soleil, ni emplois, ni capacités… Infatué jusqu’à la manie de tout ce qui vient d’outre-mont, il n’a jamais à la bouche que Londres et Paris, comme si, hors ces fameuses capitales, il n’y avait plus rien au monde. De fait, il y a demeuré quelque temps, je ne sais sous quel habit, ni avec quel succès. Il faut que Londres et Paris entrent dans tout ce qu’il dit. Londres et Paris lui servent de modèle pour son genre de vie, pour ses vêtements, pour ses études, en un mot pour ses sottises. Toujours soigné comme un Narcisse, il se rengorge ; un ballon n’est pas plus gonflé d’air que lui de vanité ; un moulin n’est pas plus agité. Il n’a de cesse qu’il ne se faufile partout, qu’il ne fasse la cour à toutes les femmes, qu’il ne saisisse toutes les occasions favorables, ou de se procurer de l’argent, ou de se servir de ses succès amoureux pour se pousser. Avec les avares il fait l’alchimiste, avec les belles le poète, avec les grands le politique, avec tous tout. Mais d’après les gens sensés, il n’aboutit à rien qu’à se rendre ridicule. Léger comme l’air dont son cerveau est rempli, il peut en rien de temps être l’ami juré ou l’ennemi irréconciliable » (éd. 1755, t. II, p. 130, nous reprenons la traduction proposée dans l’édition de La Sirène).
Bibliographie : Aldo Ravà, Giacomo Casanova e l’abate Chiari, Venise, Istituto Veneto di Arti Grafiche, 1911.
CROCE, Antonio — Cet aventurier milanais croisa souvent le chemin de Casanova, lui laissant sa maîtresse à deux reprises (Mlle Crosin à Milan en 1763, Charlotte à Spa en 1767). L’Annotazione du 6 novembre 1773 confirme l’expulsion de Croce. Les deux hommes restèrent en correspondance et Croce vint visiter Casanova au château de Dux. Deux lettres de Croce ont été retrouvées à Dux (U11, i1 et i2), datées de Dresde, 3 août 1795 et 9 novembre 1796 : le Milanais s’y réjouit de leurs retrouvailles.
DURAZZO, Giacomo — Le comte Giacomo Durazzo (Gênes, 1717-Venise, 1794), diplomate et homme de théâtre, était le beau-frère du prince Esterhazy, l’exigeant mécène de Joseph Haydn. Issu d’une grande famille génoise, il fut ambassadeur extraordinaire de la république de Gênes à Vienne de 1749 au 1er juin 1752. Soutenu par le chancelier Kaunitz, il prit la direction des théâtres de Vienne en 1754 et fit du Burgtheater une scène presque exclusivement française. Il publia une Lettre sur le mécanisme de l’opéra italien (1754), nomma Gluck directeur musical des théâtres impériaux (Burgtheater et Kärtnertortheater) et introduisit à Vienne l’opéra-comique avec la création de La Rencontre imprévue ou les Pèlerins de La Mecque (1764) du même Gluck, mais se heurta alors aux cabales du Kapellmeister de la cour, J.G. Reutter, et de Metastasio. Contraint de démissionner en 1764, il céda son poste à Afflisio et accepta la charge d’ambassadeur autrichien à Venise, où il séjourna jusqu’en 1784. Il y tint un petit théâtre privé où il reçut en 1771 Leopold Mozart et son fils Wolfgang Amadeus, alors âgé de quinze ans.
FARUSSO, Giovanna (Zanetta), Maria (épouse Casanova) — Zanetta naît en 1708, sans doute sur l’île de Burano, d’où son autre surnom, la Buranella. Après son mariage avec Gaetano Casanova (février 1724), elle se consacre au théâtre. Elle débute en mars 1726 à Londres, où naît Francesco. Une rumeur lui prête une aventure avec le prince de Galles, futur George II, liaison dont Francesco serait le fruit. Giacomo, de même, écrit dans Né amori né donne (Venise, 1782) que sa mère fut la maîtresse de Michele Grimani qui serait son vrai père… Il est difficile de faire la part du roman familial, des légendes entourant les actrices, et de la réalité.
À son retour de Londres, Zanetta se produit sur le théâtre de San Samuele, propriété de la famille Grimani, et met au monde deux filles et deux fils. Après la mort de Gaetano, elle entre dans la troupe de Joseph Imer et fait alors la connaissance de Goldoni.
Après avoir joué au théâtre de San Samuele pendant l’hiver 1734-1735, Zanetta se rend avec d’autres acteurs italiens à Saint-Pétersbourg. Mais la troupe ne parvient pas à s’imposer et, en 1737, Zanetta retourne à Venise. Elle part l’année suivante pour Dresde où elle joue au théâtre de la cour. Elle restera désormais fidèle à cette ville. Lorsque le théâtre italien ferme en 1756 en raison de la guerre de Sept Ans et que la ville est bombardée, la mère de Casanova se réfugie à Prague, mais revient à Dresde une fois la paix signée. Elle y meurt le 29 novembre 1776.
FENAROLI, abbé Tommaso — Fenaroli fut enfermé sous les Plombs du 22 au 30 juillet 1756 avec Casanova. Son jugement indique qu’il devait être emprisonné huit jours, puis expulsé. D’après un rapport de Manuzzi daté du 28 juillet 1753, il ressort que l’homme était un joueur aussi enragé que Casanova. On a conservé deux lettres datées des 26 avril et 11 juin 1757 (reproduites par Salvatore Di Giacomo, Historia della mia fuga dalle prigioni della Republica di Venezia dette « li Piombi », Milan, Alfieri e Lacroix, 1911, p. LXXX) dans lesquelles l’abbé le remercie de lui avoir conservé son amitié dans son « infortune ».
IMER, Thérèse (épouse Pompeati) — Thérèse Imer (1723-1797) était la fille d’un entrepreneur de théâtre et d’une actrice. Elle fit ses débuts comme chanteuse à Venise en 1742. Mariée en 1745 au danseur Angelo Pompeati, elle avait deux enfants en 1753 : un fils né en 1746, et une fille, Sophie Wilhelmine-Friederika, née le 14 février 1753 à Bayreuth. Cette Sophie, dont Casanova prétend être le père dans l’Histoire de ma vie, était donc déjà née lorsqu’il retrouva sa mère à Venise en mai-juin 1753.
Thérèse écrit dans une lettre du 28 juin 1763 : « Dans l’année 54, j’ai revu [Casanova] chez mon père, où je m’étais rendue pour faire voir mes enfants qui étaient dans leur plus tendre jeunesse » (Charles Samaran, Jacques Casanova Vénitien. Une vie d’aventurier au XVIIIe siècle, Paris, Calmann-Lévy, 1914, p. 223).
MANUZZI, Jean-Baptiste — À sa profession d’orfèvre, Giovanni Battista Manuzzi joignait celle de confidente (espion) des inquisiteurs d’État. Il envoie son premier rapport sur Casanova le 11 novembre 1754 : « Par ordre, je relève que Giacomo Casanova est fils de l’actrice Zanetta, dite la Buranella ; son père, qui était aussi acteur, se nommait Gaetano ; après la mort de celui-ci, Giacomo fut élevé pendant sa tendre enfance par sa grand-mère, car sa mère était partie à la cour de Dresde. Son habitation était à San Samuele. Il se fit prêtre et jeta ensuite le froc. On dit qu’il est lettré, mais il a surtout le génie riche en cabale ; il s’est installé chez S. Exc. Zuane Bragadino à Santa Marina, et lui a dévoré beaucoup d’argent ; il est allé en Angleterre, à Paris, où il s’est montré en compagnie de cavaliers et de femmes dont il tirait des profits illicites, car c’est toujours sa coutume de vivre aux dépens des autres, de s’entourer de gens crédules, aimant la débauche, dont il encourage les passions déréglées ; il est joueur, il connaît des patriciens, des étrangers et des gens de toute sorte. Actuellement, il fréquente S. Exc. Bernardo Memmo, avec qui il est presque toujours. S. Exc. Benedetto Pisani me disait que ledit Casanova est un iperbolano [un hâbleur], qui ment effrontément, qui vit aux dépens de l’un ou de l’autre grâce à ses escroqueries ingénieuses ; qu’il a causé la ruine de S. Exc. Zuane Bragadin, car il lui a soutiré beaucoup d’argent en lui faisant croire que l’Ange de la Lumière devait venir ; et que lui, Pisani, s’étonne qu’une personnalité qui a joué un rôle important dans les affaires politiques se soit laissé abuser par un tel imposteur. En ce moment, Casanova fréquente le café de Menegazzo, dans la Merceria ; et Filippo, le propriétaire du café, me disait que ce même Casanova a de fréquents entretiens avec L.L. Exc. Marcantonio Zorzi et Bernardo Memmo, et Antonio Braida ; il croit aussi qu’ils écrivent des satires contre l’abbé Chiari, que S. Exc. Antonio Condulmer, le protecteur de Medebach et de Chiari, fréquente chez le libraire Battinelli, et que, mis au courant de ces réunions tenues dans son café, et sachant tout, il aurait fait d’amères observations aussi bien sur S. Exc. Zorzi que sur les autres. Filippo aurait tout appris en servant le café à S. Exc. Condulmer à la bottegha Battinelli. »
Les rapports suivants de Manuzzi, des 16 et 30 novembre 1754, ne concernent que les discordes littéraires de Casanova et de Chiari, insuffisantes pour poursuivre le suspect. Encouragé par Condulmer, inquisiteur depuis le 15 février, Manuzzi envoie un nouveau rapport le 22 mars 1755 : « Silvestro Boncusen, hôtelier, connaissant Casanova, me disait que celui-ci, après avoir jeté le froc, fut violoniste au théâtre Grimani, employé dans l’étude de l’avocat Marco Leze, qu’il avait voyagé en diverses contrées avec la réputation d’un homme de lettres, et s’était introduit grâce à ses facéties chez de nobles patriciens et d’autres personnes, et qu’il ne savait pas à quelle religion il appartenait. Don Giovanni Batta Zini, de l’église S. Samuel, ami de Casanova, me disait que, après maintes confidences à lui faites par Casanova sur de nobles patriciens qui connaissaient le jeu de cartes, il lui conseilla souvent de ne pas s’en mêler ; car s’il survenait n’importe quel incident, ils rejetteraient toute la faute sur lui ; qu’il croyait ledit Casanova capable de tout, excepté de tricher au jeu ; que sans doute il faisait la connaissance d’étrangers pour les conduire jouer chez de nobles patriciens. Zini me dit aussi que l’amitié de Casanova avec S. Exc. Marcantonio Zorzi et les frères Memmo vient de ce qu’ils sont tous des philosophes du même genre. Je le pressai de s’expliquer. Il me confia qu’ils étaient de grands épicuriens, et que leur amitié avec S. Exc. Marco Donato venait de ce qu’il était joueur. J’ai eu beaucoup de mal pour obtenir ces renseignements de Don Giovanni Batta Zini. »
Les rapports des 17 et 21 juillet 1755 durent être décisifs dans l’arrestation de Casanova, puisqu’ils mentionnent tous les griefs que l’Inquisition pouvait invoquer : pratique des sciences occultes, libertinage de mœurs, diffusion d’écrits scandaleux, athéisme, franc-maçonnerie, escroqueries et abus de confiance à l’encontre de patriciens, fréquentation d’ambassadeurs étrangers. Le rapport du 17 traite des « arts magiques » de Casanova, qui les emploierait pour soutirer de l’argent à des patriciens. Casanova pousserait en outre ses connaissances au libertinage. Manuzzi évoque également l’amitié de Casanova pour les jeunes patriciens séduits par son esprit : « Il a beaucoup de connaissances parmi les étrangers et la fleur de la jeunesse ; il fréquente chez de nombreuses jeunes filles, femmes et dames d’un autre monde, ce qui lui donne la possibilité de se divertir de toutes manières. Toujours il tente de grands coups, pour améliorer sa chance. Pour satisfaire ses caprices, l’argent ne lui manque pas ; il y a peu de jours il a perdu plus de soixante sequins à Padoue. J’en fus instruit par Giacomo Canal, et aussi par un certain Cesarino, joueur de pharaon. Ce Cesarino était, lundi dans la nuit, à la taverne du Roland triomphant, lorsque Casanova y lut un poème athée, en vers et en dialecte vénitien, qu’il compose actuellement. Je ne crois pas que l’on puisse penser ou s’exprimer de façon plus répréhensible sur la religion ; car Casanova tient pour faibles d’esprit ceux qui croient à Jésus-Christ. Lorsqu’on parle audit Casanova, on reconnaît en lui l’incrédulité, l’imposture, l’impudicité et la débauche portées à un tel point qu’elles font horreur. »
L’ordre donné le 20 juillet 1755 à Manuzzi est laconique : « Que Manuzzi s’efforce d’avoir le poème et l’apporte. » N’ayant pu se le procurer, l’espion insiste dans son rapport du 21 juillet sur d’autres choses remarquables qu’il a vues dans la demeure de l’aventurier : « Il a chez lui beaucoup de mauvais livres et, au fond d’une armoire, des objets étrangers, dont une sorte de tablier de cuir, comme en portent des gens qui se disent maçons, dans ce qu’ils appellent leurs loges. » Casanova ne dira rien, ni dans l’Histoire de ma vie ni dans l’Histoire de ma fuite, de ces attributs de franc-maçon, il ne parlera que des livres magiques que Manuzzi remet aux inquisiteurs d’État. Ceux-ci donnent l’ordre à Messer Grande d’arrêter Casanova le 24 juillet 1755 pour trouble à l’ordre public et à la religion.
Dans son rapport du 21 juillet 1755, Manuzzi dit encore que Casanova lui a laissé recopier une pièce en vers, à condition de ne pas révéler qu’il en est l’auteur, dans laquelle il est question « del usar il coito nelle vie rete e indirete, meslando favole, sacra scrittura e profana, et il nascere di Gesù Christo » (« de l’usage du coït par les voies directes et indirectes, mêlant des fables, l’écriture sacrée et profane, et la naissance de Jésus-Christ »).
Bibliographie : Les rapports de l’espion Manuzzi (1754-1755) ont été publiés par E. Mola dans la Rivista Europea (t. XXIII, 1881, p. 856-869) et par Salvatore Di Giacomo en appendice de son édition de l’Historia della mia fuga dalle prigioni della Republica di Venezia dette « li Piombi » (Milan, Alfieri e Lacroix, 1911). Nous avons repris la traduction des rapports de Manuzzi de l’édition de La Sirène.
MAZZETTA, Lorenzo (Maggiorin) — Lorenzo Mazzetta (nommé Maggiorin dans l’Histoire de ma vie) fut le premier compagnon de cellule de Casanova. Valet de chambre chez le comte Giorgio Marchesini de Vicence, il séduisit sa nièce, une demoiselle Pagiello. Le 19 août 1755, le capitan-grande Varutti rapporte qu’il s’est emparé de la personne de Lorenzo Mazzetta et le 21 août, les Annotazioni enregistrent que Mazzetta, Milanais, coupable d’« un attentat indigne contre l’honneur d’une famille distinguée de Vicence », serait enfermé sous les Plombs. Le 12 septembre, il fut condamné par les inquisiteurs à dix années de Camerotti et au bannissement perpétuel.
MEMMO, Andrea — Le patricien Andrea Memmo (1729-1793), fils de Pietro Memmo et de Lucia Pisani, fut d’après Goldoni « un homme instruit, plein de goût et très versé dans la littérature ». Il épousa en 1769 Elisabetta Piovene de qui il eut deux filles, Lucia et Paola. Il fut au cours de sa vie sénateur, provéditeur de Padoue, ambassadeur à Rome et à Constantinople et procurateur de San Marco (en 1785). Il était en outre Inquisitore alle Arti, particulièrement à l’architecture, pour laquelle il avait eu comme professeur le célèbre père Carlo Lodoli. Libre-penseur et bon vivant, il fut initié à la franc-maçonnerie par Casanova, pour qui il conserva toute sa vie une amitié indéfectible dont témoignent ses lettres. La mère de Memmo avait quelque raison d’attribuer à l’influence du Vénitien la mauvaise conduite de ses fils.
METASTASIO — Pierre-Antoine-Dominique-Bonaventure Trepassi (Assise, 1698-Vienne, 1782), dit Metastasio (traduction en grec de son nom, de trapasso : passage), était fils d’un pauvre artisan. Il fut adopté par le célèbre jurisconsulte Gravina qui l’emmena à Rome. À partir de 1721, il se consacra entièrement à l’art dramatique et composa de nombreux opéras italiens. En 1729, il fut nommé par Charles VI poète de la cour. Il s’établit alors à Vienne, où il acquit considération, faveur et fortune.
M. M. (Marina Maria Morosini) — Selon les recherches des casanovistes, les lettres M. M. ne désigneraient ni Maria Maddalena Pasini (Gustav Gugitz), ni Maria Eleonora Michiel, mais Marina Maria Morosini (1731-v. 1802), en religion sœur Maria Contarina (Casanova Gleanings, XVII, p. 8, travaux de P.L. Boranga, P. Gruet et R. Selvatico). Marina Maria Morosini, fille de Domenico Morosini et de Maria Vittoria Renier, était entrée au couvent des Anges de Murano en septembre 1739.
NOBILI, Sgualdo ou Carlo — Les procès-verbaux des inquisiteurs nomment ce Nobili non pas Sgualdo mais Carlo. D’après les Annotazioni, il fut reconnu coupable de vol le 23 septembre 1755. Roberto Seriman déclara que, lorsqu’il était à son service, Carlo Nobili lui avait emprunté 6 000 lires. Après avoir acquis une petite fortune grâce à ce capital, non seulement il se refusa à rendre l’argent, mais il essaya de se soustraire aux poursuites en réclamant l’aide de l’ambassade d’Espagne. Il fut néanmoins arrêté le 29 novembre 1755. Ses effets et son argent furent confisqués. Il fut libéré après quelques jours de détention (voir Mario Brunetti, I compagni di Giacomo Casanova sotto i « Piombi », Rome, Rivista d’Italia, 1914, p. 808).
PANTALON et ses filles, CAMILLE et CORALINE — Carlo Veronese (Venise, 1702-Paris, 1762), acteur et dramaturge, dut gagner Paris en 1742 avec ses deux filles. C’est Jean-Jacques Rousseau, alors secrétaire d’ambassade à Venise, qui l’obligea à respecter son contrat : « On ne se douterait guère, que c’est à moi que les amateurs du spectacle à Paris ont dû Coraline et sa sœur Camille : rien cependant n’est plus vrai. Véronèse, leur père, s’était engagé pour la troupe italienne ; et après avoir reçu deux mille francs pour son voyage, au lieu de partir, il s’était tranquillement mis à Venise au théâtre de S. Luc [San Samuele], où Coraline, tout enfant qu’elle était encore, attirait beaucoup de monde » (Les Confessions, liv. VII, éd. J. Voisine, Paris, Classiques Garnier, p. 355).
De son mariage avec Perina Lucia Sperotti, naquirent quatre enfants : Anna Marina (1730-1782), dite Coraline ; Pietro Antonio Francesco (1732-1776), acteur sans renommée ; Jacoma Antonia Camilla (1735-1768), dite Camille ; Marine-Lucie (1739-1782), danseuse, qui épousa en 1759 Jean-Marie-Gaspard Busoni.
Anna Marina jouait Coraline (rôle de soubrette). Elle devint la maîtresse du prince de Monaco qui se sépara d’elle en 1753, en continuant à lui servir une rente de 3 000 livres. Elle eut un fils du prince de Conti, qui lui donna le titre de marquise de Silly et une petite maison à la Barrière-Blanche.
Camille était beaucoup plus connue comme actrice et danseuse. Elle débuta en automne 1743, à l’âge de huit ans, au théâtre San Moisè et éclipsa bientôt sa sœur aînée : « Sur la scène, elle faisait les délices de Paris, il en était de même pour toutes les personnes de la société qui avaient le bonheur de la rencontrer », écrit Goldoni (Mémoires, Paris, Vve Duchêne, 1787, t. III, p. 10). À sa mort, Bachaumont fit son éloge dans ses Mémoires secrets : « C’était une grande et très grande actrice ; elle possédait la partie du sentiment dans un degré supérieur, et depuis Mlle Sylvia aucune n’avait montré tant de talent pour la scène » (23 et 30 juillet 1768).
Casanova a écrit deux poèmes en son honneur. Le premier fut publié dans le Mercure sous le titre Camilla Veronese. Anagramma : L’amore se la vince. Madrigal (avril 1757, t. II, p. 171) ; le second, vraisemblablement resté inédit, s’intitule Rimostranza umilissima di Giacomo Casanova al Dio d’amore che fecegli l’onore di mandargli un reale privilegio per l’Anagramma che egli fece à Mlle Camille (« Très humble remontrance de Jacques Casanova au dieu d’amour qui lui fit l’honneur de lui envoyer un réel privilège pour l’Anagramme qu’il fit à Mlle Camille », Archives de Prague, U16a, 58). Le poème publié trouva dans le Mercure un double écho (avril 1757, t. II, p. 171-175) : la Réponse de l’Amour et Sur le portrait de Mlle Camille fait en vers italiens. Dans ce dernier poème figure le vers « Il faut brûler pour elle et soupirer tout bas », que citera Casanova dans Le Polémoscope (« Brûler pour elle et soupirer tout bas doit devenir ma devise », réplique de Gissor, II, 5, éd. G. Gargiulo, Allessandria, Edizioni dell’Orso, 2003, p. 86) et dans l’épître dédicatoire de Di aneddoti viniziani militari, ed amorosi (1782).
Deux autres notes, sur Coraline cette fois, ont été retrouvées à Dux : « Amour de mon frère avec Coraline. Mes amours avec Camille » (U31, 61) et « Valet de chambre qui a porté cinquante louis à Coraline et qui en a joui » (U16 K45). Ces épisodes ne sont pas rapportés dans l’Histoire de ma vie.
PÂRIS, Justine — Née vers 1700 à Corbeil, Mme Pâris s’appelait Bienfait et était fille de parfumeur. Elle entama une fructueuse carrière de proxénète en ouvrant en mars 1750 une « maison de plaisirs », connue rapidement sous le nom d’Hôtel du Roule. Le 12 février 1752, « Bonne Maman » fut arrêtée pour avoir attiré dans sa maison la fille d’un bourgeois, âgée de douze ans. En 1750, Rochon de Chabanne et Moufle d’Angerville publient d’instructifs Canevas de La Pâris ou Mémoires pour servir à l’histoire de l’hôtel du Roule. L’institution inspira les poèmes libertins des Réclusières de Vénus ou encore le « Cantique spirituel à l’usage des dames hospitalières de la rue de Bagneux » qui commence par cet entraînant sixain : « Le couvent le plus doux de Paris / Est celui de madame Pâris ; / On y voit fourmiller des novices / Suivant la règle avec docilité, / Au prochain rendant plus de services / Que trois cents sœurs de charité » (rééd. in Anthologie érotique, éd. M. Lever, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2003, p. 560).
RICCOBONI, Elena, dite FLAMINIA — De son vrai nom Elena Riccoboni, née Balletti à Ferrare en 1686, Flaminia (nom de la première amoureuse dans la comédie italienne) avait tenu le rôle de la fée dans l’Arlequin poli par l’amour de Marivaux (1720). Elle était latiniste, poétesse, académicienne, dramaturge, théoricienne, mais aussi directrice de troupe, chorégraphe, danseuse et chanteuse. On lui doit une Lettre au sujet de la nouvelle traduction de la Jérusalem délivrée du Tasse publiée en 1725. Elle mourut à Paris en 1771.
Il ne faut pas confondre Elena Riccoboni avec sa belle-fille Marie-Jeanne de Laboras de Mézières (1713-1792) qui épousa en 1734 l’acteur Antoine-François Riccoboni, fils de Lélio, et se fit connaître à partir de 1757 comme romancière sous le nom de Mme Riccoboni.
SALOM (ou Schalom), Gabriele et MICHIELI, Domenico — Gabriele Salom, juif de Padoue, fut arrêté, d’après les procès-verbaux de l’Inquisition, le 29 décembre 1755, et enfermé d’abord sous les Plombs, puis le 6 mai 1756, condamné pour deux ans aux Camerotti. Ce ne serait donc pas le dimanche de carême (9 février 1756) qu’il partagea la cellule de Casanova, mais vraisemblablement un mois et demi plus tôt. Quatorze jours après Pâques (2 mai 1756), le Vénitien fut enfin délivré, au bout de quatre mois, de cet hôte désagréable.
Les charges retenues contre Salom étaient ses affaires illégales avec les jeunes patriciens : il faisait aliéner des capitaux de la Zecca (Monnaie) laissés en fidéicommis sous le prétexte de fonds dotaux. Muni de preuves concluantes de ces malversations, le tribunal le condamna à rendre 850 lires extorquées à Domenico Michieli, comme le dit Casanova. Le dommage provenait d’un acte notarié du 1er octobre 1755, par lequel le jeune étourdi cédait à un certain Giovanni de Grandis les revenus d’un capital inscrit au crédit de son père Anton Michieli. Ces revenus, se montant à la somme annuelle de 100 ducats et 12 groschen, devaient être payés à partir de la mort de son père, et durant sa propre vie. Or le fils ne reçut que 600 ducats courants, alors que la somme totale du capital rétrocédé se montait à 10 050 ducats (plus de 300 000 euros). L’Inquisition découvrit que Grandis n’était qu’un homme de paille, annula le contrat, semonça le notaire et fit arrêter Salom. Ce dernier, condamné à nouveau le 26 juin 1764, s’exila à Trieste (voir Mario Brunetti, I compagni di Giacomo Casanova sotto i « Piombi », Rome, Rivista d’Italia, 1914, p. 812).
SORADACI, Francesco — Le barbier et perruquier Soradaci, employé comme espion par Messer Grande, fut enfermé avec Casanova autour de la mi-octobre 1756. Il ressort des comptes de Lorenzo Basadonna et de Carlo Trombetti qu’il séjourna sous les Plombs du 1er septembre au 31 décembre 1756 ; il a pu être détenu ailleurs en septembre.
Soradaci fut impliqué dans l’affaire d’un prêtre nommé Pietro Madecich (ou Mladosich). Le 24 septembre 1756, le secrétaire de l’Inquisition note que Soradaci s’est présenté au tribunal pour révéler qu’à Pisino, un certain Gaetano Bezzi, Vénitien employé en Autriche, lui aurait fait part d’un complot tramé par quelques personnes de Montona désireuses de placer cette localité sous la domination de l’Autriche. Pressé de prouver ce qu’il avançait, Soradaci retourna en Istrie et rapporta une lettre de Bezzi contenant les dernières instructions et les noms de dix conspirateurs. Mais lorsqu’on envoya une personne de confiance auprès de Bezzi, on établit que celui-ci ne savait rien de cette affaire. On arrêta alors Soradaci qui, après plusieurs interrogatoires, convint que la lettre lui avait été remise par Pietro Madecich, originaire de Montona et vivant à Pirano, qui, pour des raisons personnelles, voulait se venger de quelques personnes. Le prêtre s’était servi de l’illettré Soradaci pour exécuter cette pitoyable diffamation contre quelques bourgeois de Montona. On reconnut l’innocence de Soradaci, on lui rendit la liberté et on envoya le prêtre méditer sur ses péchés dans les Camerotti pour trois ans (voir Mario Brunetti, I compagni di Giacomo Casanova sotto i « Piombi », Rome, Rivista d’Italia, 1914, p. 825).
TENCIN, Claudine-Alexandrine Guérin de — Claudine-Alexandrine de Tencin (1682-1749), femme d’affaires et femme de lettres, fut d’abord une religieuse cloîtrée qui engagea très jeune une procédure d’annulation de ses vœux. De sa liaison avec le chevalier Destouches naquit en 1717 le futur d’Alembert. Elle ouvrit en 1733 un salon littéraire qui réunissait les grands esprits de son temps (elle figure sous les traits de Mme Dorsin dans La Vie de Marianne). Elle favorisa l’élection de Marivaux à l’Académie en 1742 et aida à diffuser L’Esprit des lois en 1748. Romancière appréciée et reconnue, elle publia les Mémoires du comte de Comminge (1735), Le Siège de Calais (1739) et Les Malheurs de l’amour (1747). Casanova publia en 1782 une traduction, avec transposition de décor, du roman historique Le Siège de Calais (1739) sous le titre Di aneddoti viniziani militari, ed amorosi.
VÉZIAN, Antoine-François et Camille-Louise — Antoine-François Vézian (v. 1733-apr. 1785) commença une carrière de commis aux fermes générales en tirant l’essentiel de ses revenus de ses liaisons avec des danseuses. Il épousa en 1762 la chanteuse Anna Piccinelli, du Théâtre-Italien, qui lui apporta une jolie dot. Il fut le beau-père du chanteur Mandini.
Née vers 1737, Camille Vézian figura à la Comédie-Italienne de 1753 à 1755 sous le nom de Camille Gabriac. Après un court passage à l’Opéra, elle fut entretenue dix ans par Héricy, marquis d’Étréhan, puis par le marquis de Courtenvaux.
REVENUS ET MONNAIES DANS L’EUROPE DU XVIIIE SIÈCLE
Quel est le loyer d’un casin proche de la place Saint-Marc ? À quelle somme correspond une perte de 700 sequins au pharaon ? Quelle est la valeur du ducat courant ? Le lecteur moderne de l’Histoire de ma vie est sans cesse confronté à ces questions de décodage d’un référent concret devenu anachronique. À ces difficultés s’ajoute la multiplicité des monnaies européennes, avec lesquelles notre héros voyageur jongle continuellement. Pour y répondre, nous avons systématiquement donné dans les notes historiques un équivalent en euros des sommes mentionnées. Cette conversion n’est bien sûr pas à prendre pour argent comptant : elle est simplement destinée à fournir un ordre de grandeur approximatif permettant d’apprécier la valeur relative des choses, des biens et des services.
Pour expliquer notre démarche, nous détaillons ci-dessous nos deux instruments de travail, fondés sur les études fondatrices de Jean Sgard et de Georges Coppel (voir la Bibliographie ci-dessous) : l’échelle des revenus en France et les tables de conversion des monnaies européennes.
L’échelle des revenus en France et à Venise
L’article publié par Jean Sgard en 1982 établit précisément six catégories de revenus au XVIIIe siècle :
– au bas de l’échelle, les salaires ouvriers : entre 100 et 300 livres (françaises) par an. Un ouvrier (manœuvre, journalier, serviteur) gagne en moyenne une livre par jour ;
– les salaires professionnels : entre 300 et 1 000 livres par an. C’est l’échelle de salaires des ouvriers spécialisés et de la majeure partie des travailleurs intellectuels (enseignants, précepteurs privés, censeurs royaux). Plus de 90 % de la population gagne moins de 1 000 livres par an. Cela correspond en gros au revenu annuel de Rousseau ;
– les salaires de « cadres moyens » : entre 1 000 et 3 000 livres par an. C’est le revenu de certaines professions intellectuelles : professeurs en université, précepteurs de famille princière, rédacteurs du Journal encyclopédique ou du Journal étranger ;
– un revenu de 5 000 livres par an marque un seuil correspondant aux revenus bourgeois, qui assurent un confort supérieur, soit par les rentes foncières (c’est le cas pour Mlle Habert dans Le Paysan parvenu de Marivaux), soit par un métier lucratif (médecins réputés de Paris ou de Montpellier, directeur du Mercure de France). C’est aussi le revenu annuel de Diderot en 1760, premier intellectuel salarié par les libraires de l’Encyclopédie ;
– les revenus nobles, entre 40 000 et 100 000 livres par an. La dot de Cécile de Volanges (60 000 livres) dans Les Liaisons dangereuses situe sa famille dans l’aristocratie parisienne très aisée. C’est ce que perçoivent des hauts fonctionnaires (contrôleurs généraux) et les dignitaires de l’église (évêques, etc.) – un revenu net d’impôt pour ces derniers puisque le clergé n’en paie pas ;
– les revenus princiers : à partir de 100 000 livres par an. Voltaire gagnait à la fin de sa vie 230 000 livres par an : il était alors à parité avec les grandes fortunes de la haute aristocratie de l’époque (Boulainvilliers, Levis, Montmorency) et les princes de sang (Philippe d’Orléans, le futur Philippe Égalité, disposait de 7 millions de livres en 1789).
Cette échelle de revenus est iniquement inégalitaire : le tiers-état subit seul une énorme pression fiscale (le clergé et la noblesse étant dispensés de payer l’impôt) et un prince gagne mille fois plus qu’un ouvrier (un patron du CAC 40 gagne aujourd’hui 225 fois plus : le progrès est mince).
À titre de comparaison, nous présentons dans le tableau ci-dessous, d’après un document datant de la première moitié du XVIIIe siècle reproduit par Jean Georgelin (voir la Bibliographie ci-dessous), les trois classes de revenus des patriciens de Venise :
Ces deux échelles de revenus permettent de situer le niveau de richesse et partant le train de vie de Casanova en France et à Venise.
Tables de conversion des monnaies européennes au XVIIIe siècle
Ces tables de conversion des monnaies européennes ont été établies en prenant comme référence la livre française. Deux raisons historiques justifient ce choix :
– La livre française est restée stable entre 1726 et 1790. L’édit du 15 janvier 1726 fixe la valeur de la monnaie à partir du marc d’or et du marc d’argent : le louis d’or est fixé à 24 livres ou francs1, l’écu d’argent à 6 livres, la monnaie de cuivre est le sol ou sou, et il faut 20 sols pour faire une livre.
– Les articles de l’Encyclopédie (1750-1770), source contemporaine des déplacements du Vénitien, fournissent la quasi-totalité des taux de change (ou « pair des monnaies ») entre les monnaies européennes et la livre française. Dans certains cas (livre de Parme, livre sterling), ce taux est indiqué par Casanova lui-même. Il varie selon les pays et le cours, lui-même variable, des monnaies locales (voir, dans l’Encyclopédie, l’article « Monnaies de compte des modernes » par Jaucourt). Il est plus sûr pour le Vénitien de disposer de lettres de change monnayables auprès de négociants ou d’établissements bancaires.
Après recoupement de plusieurs articles de l’Encyclopédie, nous avons pu convertir les monnaies européennes en livres françaises, afin d’en donner une évaluation en euros à partir de l’équivalence : 1 livre = environ 11 euros. Il s’agit là d’une synthèse de la bibliographie existant sur le sujet et des estimations données dans les éditions récentes de Lesage et de Prévost (voir la Bibliographie ci-dessous) : nous avons fait une moyenne entre estimation basse (1 livre = 5 euros) et estimation haute (1 livre = 16 euros). Cette conversion des livres en euros, d’une complexité extrême, fait intervenir plusieurs paramètres (coût de la vie, des services, etc.) et ne peut en toute rigueur avoir de sens que pour les sommes ou les revenus moyens. Les sommes que nous mentionnons en notes donnent un ordre de grandeur permettant de se représenter les masses d’argent maniées ou évoquées par Casanova : même si chacune d’entre elle est approximative, leur comparaison éclaire les écarts considérables entre les différentes situations financières que le Vénitien connaît au cours de sa vie et entre les milieux sociaux qu’il fréquente. Au-delà d’un certain seuil de fortune correspondant aux revenus nobles, les équivalences deviennent très hasardeuses. Il en va de même pour les pièces de très faible valeur (pichiolo, denaro, etc.). Nous avons actualisé les tableaux établis par Georges Coppel et suivi l’ordre chronologique des déplacements de Casanova.
Venise et États de la République
Rome et États de l’Église
Royaume de Naples
Constantinople et Turquie
Paris et royaume de France
Vienne et empire d’Autriche-Hongrie
Bibliographie
CLAIN-STEFANELLI, Elvira Eliza, Monnaies européennes entre 1450 et 1789, Fribourg, Office du livre, 1978.
COPPEL, Georges, « L’argent de Casanova », in Marie-Françoise Luna (éd.), Casanova fin de siècle, Paris, Champion, 2002, p. 117-140.
FOURASTIÉ, Jean (éd.), L’Évolution des prix à long terme, Paris, PUF, 1969.
GADOURY, Victor et DROULERS, Frédéric, Les Monnaies royales françaises de Louis XIII à Louis XVI, Monte Carlo, V. Gadoury, 1978.
GEORGELIN, Jean, Venise au siècle des Lumières, Paris, Mouton, 1978.
LABROUSSE, Ernest, Esquisse du mouvement des prix et des revenus en France au XVIIIe siècle, Paris, Dalloz, 1933, 2 t.
LABROUSSE, Ernest et BRAUDEL, Fernand, Histoire économique et sociale de la France, Paris, PUF, 1970, 2 t.
LESAGE, Alain-René, Turcaret, éd. N. Rizzoni, Paris, Le Livre de poche, 1999.
PRÉVOST, abbé, Manon Lescaut, éd. J. Sgard, Paris, G.F.-Flammarion, 1995.
SGARD, Jean, « L’échelle des revenus », Dix-huitième siècle, n° 14, 1982, p. 425-433.
LEXIQUE ET RÈGLES DES JEUX
Divertissement favori des classes aisées qui jouent gros jeu, le pharaon occupe une place vitale dans la vie sociale de Casanova. Les cartes sont tout à la fois une ressource, une distraction, « un grand lénitif pour un homme amoureux » (voir ici), mais aussi une activité compulsive générant des défis insensés comme l’interminable partie de quarante-deux heures contre l’officier d’Entragues à Colmar en 1762. Tenir la banque est le privilège des patriciens du Ridotto : « […] puisque tu aimes le jeu de hasard, lui dit Bragadin, je te conseille de ne jamais ponter. Taille. Tu auras de l’avantage. […] Le ponte est fou. Le banquier raisonne. Je gage, dit-il, que vous ne devinez pas. Le ponte répond Je gage que je devine. Qui est le fou ? » (voir ici). Casanova choisit de ponter malgré le sage avis de son protecteur, ayant par avance conçu sa vie d’aventurier comme un jeu de hasard : « J’ai mis ma vie sur une carte au Pharaon ; j’ai trouvé la carte seconde, et j’ai gagné » (voir Confutation de deux articles…, n. c p. 1498).
Lexique
Biribi — « Nom d’un jeu qui a été fort à la mode, et dont les instruments sont un grand tableau ayant soixante-dix cases avec leurs numéros, et un sac contenant soixante-quatre boules qui ont autant de billets numérotés. Chaque joueur tire à son tour une boule du sac ; et si le numéro du billet répond à celui de la case du tableau sur laquelle il a mis son argent, le banquier lui paye soixante-quatre fois sa mise » (Littré).
Brelan — « Sorte de jeu de renvi, où l’on joue à trois, à quatre ou à cinq, et où l’on ne donne que trois cartes à chaque joueur. On dit à ce jeu : Avoir brelan, pour dire : Avoir trois cartes de même figure ou de même point. Avoir brelan d’as » (Acad. 1762). Règle : trois cartes sont distribuées à chaque joueur et une carte est retournée ; les joueurs misent selon la valeur estimée de leur jeu.
Capon — « Joueur rusé, fin et appliqué à prendre toute sorte d’avantage aux jeux d’adresse » (Acad. 1762). Synonyme de « Grec ».
Cave — « Le fonds d’argent que chacun des joueurs met devant soi à certains jeux des cartes, comme au brelan, à la grand’prime. La première cave était de dix pistoles » (Acad. 1762).
Croupier — « Celui qui est de part au jeu avec quelqu’un qui tient la carte ou le dé » (Acad. 1762). Le croupier assiste le banquier, surveille le jeu, assure les perceptions et les paiements. Au pharaon, il est de moitié avec le banquier dans le partage des bénéfices. Il est ainsi appelé par analogie avec la personne qui monte en croupe (groppa en italien) derrière un cavalier, d’où l’orthographe « groupier » employée parfois par Casanova (voir ici note 120).
Débanquer — « Gagner tout l’argent qu’un Banquier a devant lui » (Acad. 1762).
Face — Au jeu de la bassette, on appelle Face la première carte que découvre celui qui tient la banque.
Livret — À la bassette et au pharaon, main de treize cartes donnée à chacun des pontes.
Martingale — « Jouer à la Martingale, c’est jouer toujours tout ce qu’on a perdu » (Acad. 1762). C’est miser à chaque coup le double de ce qu’on a perdu au coup précédent.
Paroli — Faire paroli, c’est miser le double de ce qu’on a joué la première fois. « On appelle Paroli de campagne un paroli qu’un joueur fait par friponnerie avant que sa carte soit venue, comme s’il avait déjà gagné » (Acad. 1762).
Piquet — Ce jeu se joue à deux avec trente-deux cartes (de l’as au 7). Le but est de réaliser les plus fortes combinaisons de cartes et d’arriver à un total de cent points. Les joueurs commencent par écarter les cartes qu’ils jugent défavorables, en prennent d’autres dans le talon, et font les annonces correspondant aux meilleures séquences qu’ils ont en main. Une séquence (tierce, quarte, huitième, etc.) est une suite de cartes de la même couleur, le nombre ne pouvant être inférieur à trois cartes. Le joueur qui ouvre les annonces énonce sa plus forte séquence par son nom et sa hauteur (par exemple, quinte au roi), l’autre répond « c’est bon » s’il n’a pas de séquence au moins égale, « égal » s’il a une séquence égale, ou « mieux » s’il en a une plus haute. Le joueur qui a la meilleure séquence en compte le nombre de points.
Ponte — « Se dit, au pharaon et à la bassette, de tout joueur différent du banquier, c’est-à-dire, qui ne taille pas » (Acad. 1762).
Quinze — Jeu de cartes « où celui des joueurs qui le premier a quinze par les points de ses cartes, ou qui en approche le plus près en dessous, gagne » (Acad. 1762).
Renvi — « Terme de certains jeux des cartes. Ce que l’on met par dessus la vade [mise]. Faire un renvi de dix louis. On le dit quelquefois au figuré en style familier pour renchérir » (Féraud).
Sonica — « Terme du jeu de la Bassette, qui se dit d’une carte qui vient ou en gain ou en perte, tout le plutôt qu’elle puisse venir pour faire gagner ou pour faire perdre » (Acad. 1762).
Taille — « En termes de Jeu, se dit de chaque fois que le Banquier, qui tient le jeu à la Bassette ou au Pharaon, achève de retourner toutes les cartes » (Acad. 1762). Les deux cartes retournées s’appellent une taille.
Tailler — « Se dit en parlant de certains jeux des cartes, comme la Bassette et le Pharaon, où un seul, qu’on nomme le Banquier, tient les cartes et joue contre plusieurs » (Acad. 1762).
Va ou Vade — Mise, ce qu’on met au jeu à chaque coup. On dit « le sept et le va » pour annoncer « ce qu’on a mis au jeu, et sept fois autant » (Trévoux).
La bassette
La bassette se pratique avec deux jeux de cinquante-deux cartes entre un banquier (appelé « tailleur ») et un nombre de joueurs (appelés « pontes ») déterminé par le banquier. Celui-ci tient un jeu complet de cinquante-deux cartes et joue seul contre les pontes qui tiennent chacun en main un jeu (ou livret) de treize cartes, allant de l’as au roi. Ces livrets sont constitués à partir du second jeu de cinquante-deux cartes, au dos différent du jeu du banquier (ce second jeu peut fournir quatre livrets de treize cartes). La couleur des cartes est indifférente, seul compte leur force.
Les pontes commencent par placer une carte de leur livret devant eux, face visible, en misant dessus une certaine somme. Les mises étant ainsi faites, le banquier mélange son jeu de cinquante-deux cartes et le coupe lui-même. Puis il retourne le paquet en le serrant dans ses mains de telle manière qu’il peut voir la première carte. Le banquier commence alors à tailler : il pose devant lui, faces visibles, un couple de cartes appelé « taille » qu’il dévoile aux pontes l’une après l’autre.
La première carte de la taille est pour le banquier. Le ponte qui a misé sur le même type de carte a perdu : il doit donner sa mise au banquier.
La seconde carte de la taille est pour les pontes. Le ponte qui a misé sur le même type de carte gagne.
Le banquier annonce à voix haute le résultat de la taille. Par exemple, si la taille est composée d’un dix puis d’une dame, il dit aux pontes : « Le dix perd, la dame gagne. » Si la taille est constituée de deux cartes de même force, par exemple deux valets, seul le banquier gagne par la primauté. La dernière des cinquante-deux cartes est nulle : elle ne fait gagner personne.
Un ponte qui gagne reçoit du banquier le montant de sa mise : il double donc sa mise initiale.
Le banquier qui gagne prend les mises des perdants. Pour la première des cinquante-deux cartes que l’on appelle « face », le banquier ne prend que les deux tiers de la mise des perdants.
Un ponte peut miser en cours de partie. Dans ce cas, la première carte de la taille qui suit sa mise est aussi considérée pour ce ponte comme une face. Lorsqu’un ponte perd contre une face, il est dit « facé ». Pour tenir compte de ces faces, la mise des pontes doit être un multiple de 3.
On peut miser sur plusieurs cartes du livret. Toute carte libérée de sa mise, par gain ou par perte, est reprise par le ponte et peut être réutilisée pour miser. Pour augmenter leurs chances de gagner, les pontes doivent mémoriser les cartes qui sont déjà sorties à mesure que le talon du banquier diminue.
Le banquier effectue ainsi vingt-six tailles jusqu’à épuisement de son jeu de cinquante-deux cartes. À la fin du paquet, il reprend les cartes, les mélange, les coupe et recommence à tailler comme précédemment.
Lorsque le talon du banquier est épuisé, les pontes ayant encore des mises sur des cartes doivent les laisser pour la suite de la taille.
La mise posée sur une carte est appelée « mas » (prononcer « mâsse »). Certaines manières de miser ont des appellations particulières.
La plus prudente est la petite paix : un ponte gagnant joue son gain sur la même carte en retirant sa mise. Ainsi, il ne peut perdre que ce qu’il vient de gagner.
La grande paix : un ponte qui vient de gagner la petite paix laisse à nouveau son gain sur sa carte.
Plus risqué est le paroli (ou alpiou, de l’italien al più) : le ponte gagnant laisse sa mise initiale et plie un coin de sa carte pour signifier qu’il rejoue aussi son gain. S’il gagne le paroli, il emporte ainsi trois fois sa mise initiale.
Sept et le va (va désigne la mise) : après avoir gagné un paroli, le ponte laisse sa mise initiale et plie un autre coin de sa carte pour signifier qu’il rejoue tous ses gains. S’il gagne, il remporte sept fois sa mise.
Quinze et le va : après avoir gagné le sept et le va, le ponte laisse sa mise initiale et plie un troisième coin de sa carte pour signifier qu’il rejoue ses gains. S’il gagne, il remporte quinze fois sa mise.
Une manière de tricher consiste à corner sa carte à l’insu du banquier : cela s’appelle faire un paroli de campagne. Pour se garder des tricheurs, le banquier n’accepte une mise ou un paroli que si elle est clairement annoncée par le ponte sous la forme : paroli du valet. Si le banquier accepte, il répond : « Va pour le valet » ; s’il refuse, il dit : « Non va pour le valet. »
L’article le plus clair sur la bassette à l’époque de Casanova est celui de d’Alembert dans l’Encyclopédie (t. II, p. 122) :
BASSETTE, s. f. sorte de jeu de carte qui a été autrefois fort à la mode en France ; mais il a été défendu depuis, et il n’est plus en usage aujourd’hui. En voici les principales règles.
À ce jeu, comme à celui du pharaon le banquier tient un jeu entier composé de 52 cartes. Il les mêle, et chacun des autres joueurs qu’on nomme pontes, met une certaine somme sur une carte prise à volonté. Le banquier retourne ensuite le jeu, mettant le dessus dessous ; en sorte qu’il voit la carte de dessous : ensuite il tire toutes ses cartes deux à deux jusqu’à la fin du jeu.
Dans chaque couple ou taille de cartes, la première est pour le banquier, la seconde pour le ponte, c’est-à-dire que si le ponte a mis par exemple sur un roi, et que la première carte d’une paire soit un roi, le banquier gagne tout ce que le ponte a mis d’argent sur son roi ; mais si le roi vient à la seconde carte, le ponte gagne, et le banquier est obligé de donner au ponte autant d’argent, que le ponte en a mis sur sa carte.
La première carte, celle que le banquier voit en retournant le jeu, est pour le banquier, comme on vient de le dire : mais il ne prend pas alors tout l’argent du ponte, il n’en prend que les 2/3, cela s’appelle facer. La dernière carte, qui devrait être pour le ponte, est nulle.
Quand le ponte veut prendre une carte dans le cours du jeu, il faut que le banquier baisse le jeu, en sorte qu’on voie la première carte à découvert : alors si le ponte prend une carte (qui doit être différente de cette première) la première carte que tirera le banquier sera nulle pour ce ponte ; si elle vient la seconde, elle sera facée pour le banquier ; si elle vient dans la suite, elle sera en pur gain ou en pure perte pour le banquier, selon qu’elle sera la première ou la seconde d’une taille.
M. Sauveur a donné dans le Journal des Savants en 1679, six tables, par lesquelles on peut voir l’avantage du banquier à ce jeu. M. Jacques Bernoulli a donné dans son Ars conjectandi l’analyse de ces tables, qu’il prouve n’être pas entièrement exactes. M. de Montmort, dans son Essai d’analyse sur les jeux de hasard a aussi calculé l’avantage du banquier à ce jeu1. On peut donc s’instruire à fond sur cette matière dans les ouvrages que nous venons de citer : mais pour donner là-dessus quelque teinture à nos lecteurs, nous allons calculer l’avantage du banquier dans un cas fort simple.
Supposons que le banquier ait six cartes dans les mains, et que le ponte en prenne une qui soit une fois dans ces six cartes, c’est-à-dire dans les cinq cartes couvertes : on demande quel est l’avantage du banquier.
Il est visible que les cinq cartes étant désignées par a, b, c, d, e, peuvent être combinées en 120 façons différentes, c’est-à-dire en 5 fois 24 façons. Imaginons donc que ces 120 arrangements soient rangés sur cinq colonnes de 24 chacune, de manière que dans la première de ces colonnes a se trouve à la première place, que dans la seconde ce soit b qui occupe la première place, c dans la troisième, etc.
Supposons que a soit la carte du ponte, la colonne où la lettre a occupe la première place, est nulle pour le banquier et pour les pontes.
Dans chacune des quatre autres colonnes la lettre a se trouve six fois à la seconde place, six fois à la troisième, six fois à la quatrième et six fois à la cinquième, c’est-à-dire qu’en supposant A la mise du ponte, il y a 24 arrangements qui font gagner 2A/3 au banquier ; 24 qui le font perdre, c’est-à-dire qui lui donnent – A ; 24 qui le font gagner, c’est-à-dire qui lui donnent A ; et 24 enfin qui sont nuls. Cela s’ensuit des règles du jeu expliquées plus haut.
Or, pour avoir l’avantage d’un joueur dans un jeu quelconque, il faut :
- Prendre toutes les combinaisons qui peuvent le faire gagner, ou perdre, ou qui sont nulles, et dont le nombre est ici 120.
- Il faut multiplier ce qu’il doit gagner (en regardant les pertes comme des gains négatifs) par le nombre des cas, qui le lui feront gagner ; ajouter ensemble ces produits, et diviser le tout par le nombre total des combinaisons ; donc l’avantage du banquier est ici :
11(24 × 2/3 × A + 24 × (– A) + 24 × A) / 120 = 2/15 × A
2/15 A, c’est-à-dire que si le ponte a mis par exemple un écu sur sa carte, l’avantage du banquier est de 2/15 d’écu, ou de huit sous.
M. de Montmort calcule un peu différemment l’avantage du banquier : mais son calcul quoique plus long que le précédent revient au même dans le fond. Il remarque que la mise du banquier étant égale à celle du ponte, l’argent total qui est sur le jeu, avant que le sort en ait décidé, est 2 A ; dans les cas nuls, le banquier ne fait que retirer son enjeu, et le ponte, le sien, ainsi le banquier gagne A ; dans le cas où il perd, son gain est 0 ; dans les cas facés, il retire A + 2/3 A ; dans les cas qui sont pur gain, il retire 2 A ; ainsi le sort total du banquier, ou ce qu’il peut espérer de retirer de la somme 2 A est :
(24 × A + 24 × 5/3 × A + 24 × 0 + 24 × (2A) + 24 × A) / 120 = A + 2/15 × A
et comme il a mis A au jeu, il s’ensuit que 2/15 A est ce qu’il peut espérer de gagner, ou son avantage.
M. de Montmort examine ensuite l’avantage du banquier lorsque la carte du ponte se trouve, deux, ou trois, ou quatre fois, etc. dans les cartes qu’il tient. Mais c’est un détail qu’il faut voir dans son livre même. Cette matière est aussi traitée avec beaucoup d’exactitude dans l’ouvrage de M. Bernoulli que nous avons cité.
À ce jeu, dit M. de Montmort, comme à celui du pharaon, le plus grand avantage du banquier, est quand le ponte prend une carte qui n’a point passé, et son moindre avantage quand le ponte en prend une qui a passé deux fois ; son avantage est aussi plus grand, lorsque la carte du ponte a passé trois fois, que lorsqu’elle a passé seulement une fois.
M. de Montmort trouve encore que l’avantage du banquier à ce jeu est moindre qu’au pharaon ; il ajoute que si les cartes facées ne payaient que la moitié de la mise du ponte, alors l’avantage du banquier serait fort peu considérable ; et il dit avoir trouvé, que le banquier aurait du désavantage si les cartes facées ne payaient que le tiers. (O)
Le pharaon
Les principes de base et les règles des mises sont les mêmes qu’à la bassette. La taille est toujours de deux cartes, mais au pharaon le banquier dévoile les deux cartes simultanément, en plaçant la première à sa droite et la deuxième à sa gauche. La carte placée à droite, appelée carte de face, fait gagner le banquier. La carte placée à gauche, appelée carte anglaise, fait perdre le banquier. La dernière carte du jeu est nulle.
Aucune carte n’est facée, pas même la première : le banquier gagnant emporte la totalité des mises. Lorsque les deux cartes d’une taille sont de même force, le banquier retire la moitié de la mise du ponte qui a joué sur ce type de carte. Le banquier perd ainsi l’avantage qu’il avait sur les paires à la bassette (où il remportait toutes les mises), mais il en regagne un autre sur les faces qui n’existent plus au pharaon.
L’article « Pharaon » de l’Encyclopédie, bien moins clair que celui de d’Alembert sur la bassette, cite les conclusions de Montmort :
Ainsi toute la science de ce Jeu se réduit pour les Pontes à observer les deux règles qui suivent :
1°. Ne prendre des cartes que dans les premières tailles, et hasarder sur le jeu d’autant moins qu’il y a un plus grand nombre de tailles passées.
2°. Regarder comme les plus mauvaises cartes celles qui n’ont point encore passé, ou qui ont passé trois fois, et préférer à toutes, celles qui ont passé deux fois.
En suivant ces deux règles, le désavantage du Ponte sera le moindre possible.
CALCUL DES HEURES À L’ITALIENNE
« Depuis que Dieu a fait le monde, le Soleil s’est toujours couché à vingt-trois heures et demie, et à vingt-quatre on a toujours dit l’Angélus », dit une femme de Parme au Vénitien (voir ici). Dans l’Italie catholique, les heures sont comptées à partir de l’Angélus du soir, prière rituelle. Une note de Casanova reprécise ce mode de calcul spécifique : en marge de la phrase « Vous n’y irez qu’à une heure et demie de la nuit », il ajoute : « C’est, selon l’horloge italienne, deux heures après le coucher du soleil » (voir ici note 194), soit dix-neuf heures en novembre. L’heure de l’Angélus varie évidemment selon les saisons et les latitudes. Dans l’Italie du Nord, les variations annuelles sont les suivantes :
Mois Heure de l’Angélus
Décembre 16 h 45
Janvier et novembre 17 h 00
Février et octobre 17 h 30-17 h 45
Mars et septembre 18 h 30
Avril et août 19 h 30
Mai et juillet 20 h 00
Juin 20 h 30
Nous donnons les tableaux de correspondance pour les mois de juillet et novembre :
Heure vénitienne en juillet Heure moderne Heure vénitienne en novembre1 Heure moderne
0 h 20 h 30 0 h 17 h 30
1 h 21 h 30 1 h 18 h 30
2 h 22 h 30 2 h 19 h 30
3 h 23 h 30 3 h 20 h 30
4 h 0 h 30 4 h 21 h 30
5 h 1 h 30 5 h 22 h 30
6 h 2 h 30 6 h 23 h 30
7 h 3 h 30 7 h 0 h 30
8 h 4 h 30 8 h 1 h 30
9 h 5 h 30 9 h 2 h 30
10 h 6 h 30 10 h 3 h 30
11 h 7 h 30 11 h 4 h 30
12 h 8 h 30 12 h 5 h 30
13 h 9 h 30 13 h 6 h 30
14 h 10 h 30 14 h 7 h 30
15 h 11 h 30 15 h 8 h 30
16 h 12 h 30 16 h 9 h 30
17 h 13 h 30 17 h 10 h 30
18 h 14 h 30 18 h 11 h 30
19 h 15 h 30 19 h 12 h 30
20 h 16 h 30 20 h 13 h 30
21 h 17 h 30 21 h 14 h 30
22 h 18 h 30 22 h 15 h 30
23 h 19 h 30 23 h 16 h 30
Nous présentons ici la seconde version des six premiers chapitres de ce tome. Vous pouvez consulter la première version en cliquant ici.
Fragment et commencement du 3e tome de mes mémoires [81r]1
[CHAPITRE IX]
a.a 1750 mon âge de 25 ans
Je sors de ma péote vers midi au Pont du Lac obscur : je prends une chaise à deux roues pour aller vite dîner à Ferrare : je descends à l’auberge de S.t Marc, et je monte précédé par le valet qui doit me conduire à ma chambre. Un bruit de gaieté qui sortait d’une salle ouverte m’excite à y regarder pour voir ce que c’était. Je vois dix à douze personnes à table. C’est tout simple. J’allais mon chemin ; mais je me sens arrêté par un Le voilà prononcé par une jolie femme qui se lève, me vient au-devant, m’embrasse, et dit : vite un couvert pour mon cher cousin ; et qu’on mette sa malle dans ma chambre. Ne vous l’ai-je pas dit, (dit-elle à un jeune homme qui s’avançait vers moi) qu’il devait arriver aujourd’hui ou demain ? Elle me fait asseoir à son côté ; et tout le monde, qui s’était levé pour me faire honneur, se remet à sa place. Tu auras sûrement bon appétit, me dit-elle en appuyant son pied sur le mien : voilà mon futur que je te présente, et voilà mon beau-père et ma belle-mère. Ces dames, et ces messieurs sont des amis de la maison. D’où vient donc que ma mère n’est pas arrivée avec toi ?
Voilà enfin le moment où il faut que je parle — Ta mère, ma chère cousine, sera ici dans trois ou quatre jours.
Regardant alors plus attentivement la hardie friponne, je la reconnais pour Cattinella2, danseuse fort connue, à laquelle je n’avais jamais de ma vie parlé. Je vois qu’elle compte sur moi, et qu’elle veut me faire jouer un faux personnage pour la commodité d’une pièce de sa composition, dont apparemment elle avait besoin pour parvenir au dénouement. Curieux de savoir si je possédais bien le talent qu’elle me supposait, je m’y prête avec plaisir, certain [81v] que pour le moins la récompense nocturne ne pourrait pas me manquer. Je devais employer toute mon habileté à bien jouer le rôle sans cependantb me compromettre. En attendant, sous prétexte d’avoir besoin de manger, je lui donne tout le temps qui lui était nécessaire pour me bien concerter.
Elle s’en acquitta en excellente comédienne, me donnant par là un essai non équivoque de son esprit fin. Parlant tantôt à l’un, tantôt à l’autre, elle m’expliqua le nœud de la fable. Dans le silence qu’il est permis de garder à un homme qui mange, j’ai relevé que son mariage ne pouvait se faire qu’à l’arrivée de sa mère qui devait lui porter ses habits, et ses diamants, et que j’étais le célèbre Maestro qui allait à Turin pour composer la musique à l’opéra de Bartoli où chantaient Gafariello, et l’Astrua aux noces du duc de Savoie avec l’infante d’Espagne3. Certain qu’elle ne m’empêcherait pas de partir le lendemain, j’ai vu que je ne risquais rien à jouer le personnage qu’elle désirait. Si cependant l’envie de goûter d’elle ne m’était pas venue, j’aurais dit à l’assemblée que c’était une folle.
[…c Les deux choses nécessaires à l’existence de l’homme. À cette fin la nature lui a donné la concupiscence, et l’appétit, et elle a fait qu’il trouve ses deux plus grands plaisirs dans la satisfaction de ces deux premiers besoins. L’homme donc qui est le plus incliné à manger, et à faire l’amour est celui qui est le plus grand fauteur4 du genre humain, celui qui mérite le mieux de l’humanité. Je pense me flatter de m’être distingué dans l’un, et dans l’autre ; mais je sais que si la nature ne m’avait pas donné des yeux j’aurais été le plus inepte des mortels. Si la beauté des femmes, et les différents ragoûts ne m’avaient excité, [82r] et même souvent séduit je n’aurais été qu’un paillard, et un glouton, et étant par nature paresseux il se peut que je n’aurais rien fait ni pour moi, ni pour la race humaine. Le premier qui a écrit sublata lucerna nullum discrimen inter mulieres [quand la lampe est éteinte on ne fait aucune distinction entre les femmes]5 eut peut-être raison, mais il ne méritait pas d’être né avec des yeux. On critique l’inconstance, mais on n’y pense pas. Si l’homme possédait la belle faculté qu’on appelle raison il ne serait pas inconstant. Cette constance qu’on qualifie de vertu, la trouvons-nous parfaite ailleurs que dans les bordels ? Tenons-nous sur nos gardes, et ne soyons pas tant faciles à décider. Songeons que le plus précieux de tous nos partages est le plaisir, et que si l’inconstance nous en procure, nous avons tort et nous ne devenons que des vrais ingrats lorsque nous en faisons la satire.]
Cattinella m’a gagné sur-le-champ. Elle était encore jeune, et fort jolie, et qui plus est célèbre par ses intrigues, et ses vicissitudes. Charmé de me trouver dans le moment de faire connaissance avec elle, je me suis senti disposé àd tout ce qui pouvait dépendre de moi pour m’attirer son estime.
La prétendue belle-mère assise vis-à-vis de moi remplit un verre, et me le présente. J’allonge le bras ; mais, tout à mon rôle, je tiens la main de façon qu’elle semblait estropiée.
— Qu’avez-vous à votre main, Signor Maestro ?
— Une petite entorse, madame, qui passera.
Cattinella, éclatant de rire, dit qu’elle en était fâchée, puisque je ne pourrais pas leur donner un plat de mon métier6 au clavecin.
— Je trouve singulier, lui dis-je, que cela te fasse rire.
— Je ris me souvenant d’une entorse de commande que je me suis donnée il y a deux ans pour ne pas danser. [82v]
Après le café la belle-mère dit que mademoiselle Cattinella devait avoir à conférer avec moi sur des affaires de famille ; et qu’il fallait donc nous laisser en liberté. Ainsi je me suis vu enfin seul avec cette intrigante dans la chambre qu’elle m’avait destinée contiguë à la sienne.
Se laissant aller sur un canapé, elle s’abandonna à un rire qu’elle ne pouvait plus modérer. Elle me dit qu’elle n’avait pas douté de moi, malgré qu’elle ne me connût que de vue, et de nom ;e m’avertissant cependant que je ferai très bien à m’en aller le lendemain. Je suis, me dit-elle, ici depuis deux mois sans le sou : je n’ai que quelques robes, et du linge que j’aurais dû vendre pour vivre, si je n’avais pas eu l’adresse de rendre amoureux de moi le fils de l’hôte. J’ai promis au nigaud de devenir sa femme, lui portant une dot de vingt mille écus en diamants que je dois avoir à Venise, et que ma mère doit me porter. Ma mère n’a rien, et ne sachant rien de cette intrigue elle ne bougera pas.
— Dis-moi, je t’en prie, quel sera le dénouement de cette farce. Je le prévois triste, et peut-être tragique.
— Tu te trompes : il sera comique. J’attends ici un amant qui est le comte d’Ostein7 frère de l’électeur de Mayence. Il m’a écrit de Francfort ; il en est parti ; et il doit être maintenant à Venise. Il doit venir me prendre pour me conduire à la foire de Reggio. Je l’attends à chaque moment. Si mon prétendu s’avisait de faire le méchant, il est certain qu’il le rosserait lui payant cependant toute ma dépense ; mais je ne veux ni qu’il la paye, ni qu’il le rosse. Au moment de m’en aller, je lui dirai à l’oreille que je retournerai, et tout sera tranquille, car je l’assurerai qu’à mon retour je l’épouserai.
— C’est à merveille, et tu as de l’esprit comme un ange ; [83r] mais je n’attendrai pas ton retour pour t’épouser : cela, ma charmante cousine, doit se faire tout à l’heure.
— Quelle folie ! Attends du moins cette nuit.
— Point du tout, car il me paraît déjà d’entendre les chevaux de ton comte. S’il n’arrive pas, il n’y aura rien de perdu pour la nuit, je t’en réponds.
— Quel fou ! Tu m’aimes donc ?
— Beaucoup ; et quand même ! Ta pièce mérite que je t’adore, et que je t’en donne des preuves. Allons vite.
— Attends. Ferme la porte. Je trouve que tu as raison. C’est un épisode des plus jolis.
Deux heures après, nous dûmes nous ajuster, entendant toute la maison qui montait pour venir chez nous. On parla d’aller prendre l’air, et on s’y disposait, lorsqu’on entendit le bruit du trot de six chevaux à un équipage qui arrivait en poste. Cattinella, après avoir regardé de la fenêtre, pria tout le monde de se retirer, puisque c’était un prince, qui venait pour elle, et qu’elle en était sûre. Toute la compagnie décampa. Elle me poussa dans la chambre voisine, où après m’avoir enfermé, elle mit la clef dans sa poche.
Derrière les rideaux de la fenêtre, je vois la berline s’arrêter devant la porte de l’auberge, et je vois en sortir un seigneur quatre fois plus gros que moi soutenu par deux domestiques. Il monte, Cattinella va à sa rencontre, et elle l’introduit dans sa chambre, le félicitant sur son heureuse arrivée. Je me place alors à la porte, dont une heureuse fente était l’unique ressource qui devait me dédommager de la peine que je devais endurer restant là tout seul. J’entendais tous leurs discours, et je voyais tout ce qu’ils pouvaient faire sur un sopha où l’énorme allemand se jeta, et où Cattinella se plaça aussi d’abord qu’on se dépêcha de porter de la voiture à la chambre toutes les petites choses volantes qui pouvaient lui [83v] être nécessaires. J’ai entendu ordonner un souper pour deux personnes, et les chevaux pour partir à minuit.
Deux heures entières que Cattinella employa à faire ses paquets m’ennuyèrent à la mort. L’amusement ne commença que lorsqu’on porta des bougies, et que Cattinella après avoir fermé la porte alla donner des marques de sa reconnaissance, et de sa tendresse à son gros animal amoureux qui la reçut entre ses bras que son ventre rendait trop courts pour tout ce qu’il voulait entreprendre sur elle. Mais en moins d’un quart d’heure cet amusement me déplut plus que l’ennui : j’ai vu des choses faites pour la honte de l’humanité, et pour l’opprobre de l’amour. Que des misères ! Les complaisances mêmes de Cattinella me révoltèrent. Je n’aurais plus voulu d’elle après ce que je venais de voir : j’étais sûr qu’elle aurait été au désespoir si elle eût pu deviner que je la voyais. Je m’humiliais pensant qu’il pouvait m’arriver devenant gras et vieux de ressembler un jour à ce comte d’Ostein.
On leur servit un souper à l’allemande fait par son cuisinier. À chaque bouteille de vin du Rhin qu’on lui débouchait il faisait l’éloge du canton qui l’avait produit. Il partit à minuit enlevant sans miséricorde l’épouse à l’époux sans l’honorer d’un seul mot. Dans les cinq heures que j’ai demeuré là personne n’est venuf, ni n’aurait pu venir voir si j’avais besoin de quelque chose, car il lui aurait fallu venir par la chambre où étaient les deux acteurs. Dieu sait comme le seigneur allemand aurait pris la chose s’il avait pu se figurer que quelqu’un était à la fente spectateur de ses plaisirs amoureux qui déshonoraient la nature.
D’abord qu’après leur départ j’ai vu par la fente le fils de l’hôte, j’ai frappé à la porte pour qu’il l’ouvre ; [84r] mais d’une voix plaintive il me dit que mademoiselle ayant emporté la clef il fallait abattre la serrure. Je l’ai prié de se hâter parce que j’avais faim. Il me tint compagnie à table ; mais sans manger, car la tristesse l’accablait. Il me dit qu’elle avait trouvé un moment pour l’assurer qu’avant la fin du mois de Juillet elle serait de retour, et elle l’épouserait. Elle pleurait, me dit-il, et pour me donner une sûre marque de sa foi, et de sa tendresse, elle a fait ce que je n’aurais jamais espéré.
— Qu’a-t-elle fait ? Vous pouvez me le dire.
— Je n’ose.
— Dites donc.
— Elle m’a donné un baiser.
— C’est beaucoup. Je n’aurais jamais cru ma cousine capable de cela.
— Elle a escamoté une bouteille de Rhin au prince pour que nous la vidions ensemble.
— Le prince aura payé sa dépense.
— Point du tout. Nous n’aurions pas voulu. Elle s’en serait offensée, car vous ne sauriez croire combien elle est délicate.
— Que dit votre père de son départ ?
— Mon père pense toujours mal : il dit qu’elle ne reviendra plus, et ma mère même est plus de son avis que du mien.
— On voit qu’ils n’ont guère d’esprit. Si elle vous l’a dit, elle reviendra sans doute.
— Si elle n’avait pas intention de revenir, elle ne me l’aurait pas assuré.
— Voilà ce qui s’appelle raisonner.
Après avoir soupé, et vidég la bouteille, j’ai pris la porte, et je suis parti assurant l’ami que je persuaderai la cousine à revenir plus tôt, et lui recommandant ma tante qui devait arriver avec les diamants. Je voulais payer pour moi ; mais il a cru que je voulais badiner. Je suis arrivé à Bologne un [84v] quart d’heure après le comte d’Ostein à la même auberge. Ce fut Cattinella qui trouva le moment de venir me demander compte de toute la conversation que je devais avoir eue avec sa pauvre dupe. Elle ne fit qu’en rire. Les femmes du caractère de Cattinella sont toutes ennemies nées des dupes : elles sont impitoyables : il ne leur semble pas d’être cruelles. Par le même esprit elles aiment tous les fripons, dont elles deviennent dupes à leur tour. Cattinella enfin croyait de me faire honneur me mettant dans le nombre de ceux qu’en langage courant on appelle grecs.
Je suis arrivé à Reggio avant elle ; mais je n’ai pas cherché à lui parler. Elle ne quittait jamais le comte qu’on ne voyait qu’au théâtre avec elle. Dans tout le temps de la foire je n’ai fait que jouer matin et soir, attentif à me défendre des capons ; mais perdant tout de même. Je suis parti huit jours avant Balletti pour aller l’attendre à Turin que j’avais envie de connaître. Quand j’y avais passé avec Henriette je ne m’étais arrêté que deux heures.
Dans cette capitale du Piémont j’ai trouvé tout également beau. La ville, la cour, le théâtre, et les femmes toutes belles, commençant par les duchesses de Savoie8, qui me parurent faites pour l’amour. Apparence trompeuse, car elles étaient destinées à être venues au monde pour végéter, prier Dieu, vieillir, et mourir. C’est l’affreuse destinée de presque toutes les filles des rois : il leur faut des princes, et malheureusement pour elles le nombre n’en est pas grand. Elles morfondent. Madame Adelayde de France9, qui actuellement est à Rome, doit bien se repentir de n’avoir pas voulu être reine [85r] d’Espagne il y ah presque quarante ans.
J’ai ri à Turin voyant les rues pleines de mendiants, tandis qu’on me disait que la police y était excellente. Cette police cependant était l’affaire chérie du roi10 lui-même, qui avait beaucoup d’esprit, comme tout le monde le sait par l’histoire. Mais je fus assez badaud pour m’étonner de la figure de ce monarque. N’ayant jamais de ma vie vu un roi,i il me semblait qu’il devait avoir dans sa physionomie quelque distinctif11 fort rare ou en beauté, ou en majesté non commun certainement aux autres hommes. En qualité de jeune républicain qui pensait, mon idée n’était pas tout à fait sotte ; mais je m’en suis défait bien vite d’abord que j’ai vu ce roi de Sardaigne laid, bossu, maussade, et ayant l’air ignoble jusque dans ses façons.
J’ai entendu chanter l’Astrua, et Gaffarello, et j’ai vu danser la Jeoffroi12 qu’un danseur très honnête homme nommé Bodin natif d’Orléans a épousée dans ce temps-là. Aucun penchant amoureux n’altéra à Turin la paix de mon âme jusqu’à l’arrivée de Balletti ; ce fut avec la fille de la blanchisseuse qu’il m’est arrivé une chose que je n’écris que parce qu’elle peut donner une instruction en physique.
Après avoir fait l’impossible pour avoir un entretien avec cette fille chez moi, chez elle, ou ailleurs, et n’y être pas parvenu, je me suis déterminé à l’avoir par surprise, et en usant un peu de violence s’il le fallait, l’attendant au bas de l’escalier dérobé, lorsqu’elle sortait de chez nous après nous avoir porté notre linge.
M’étant donc caché où elle ne pouvait pas me voir, je suis sauté sur elle quand je l’ai vue à ma [85v] portée comme le chat sur la souris. Je l’ai assise sur le troisième degré de l’escalier, lui en imposant assez pour l’empêcher de faire du bruit ; et moitié par la douceur, et moitié par la force je l’ai subjuguée. Mais à la première secousse de l’union, qui cependant ne trouva aucun obstacle, un son fort extraordinaire, à l’égard du moment, sortant de l’endroit voisin que j’avais rempli, ralentit ma fureur amoureuse, d’autant plus que j’ai vu la succombante porter la main à son visage pour cacher la honte qu’elle ressentait à cause de cette indiscrétion.
Après l’avoir rassurée par un éloquent baiser, je veux suivre ; mais voilà un second son plus fort du premier sortant du même endroit. Je le méprise, et vais mon train ; mais voilà le troisième, puis le quatrième, et le cinquième si régulièrement que cela ressemblait à la basse d’un orchestre qui bat la mesure au mouvement d’une pièce de musique. Ce phénomène de l’ouïe, joint à l’embarras, et à la confusion de ma victime, que je voyais désolée, se saisit tout à coup de mon âme. Tout cela représenta soudain à mon esprit une idée si comique que le rire s’étant emparé de ma force, et de toutes mes facultés, j’ai dû lâcher prise. Elle saisitj ce moment pour s’échapper. Je suis resté là un bon quart d’heure avant de pouvoir finir de rire. Depuis ce jour-là, elle n’a osé plus paraître devant mes yeux. Aujourd’hui encore, quand je me rappelle ce fait, je me sens forcé à rire, et je rirai au moment de ma mort, si j’aurai le bonheur de m’en ressouvenir.
J’ai réfléchi que cette fille était peut-être redevable de sa sagesse à cette petite incommodité. Si elle y était sujette à cause d’une singulière conformation d’organe, elle devait reconnaître de la providence éternelle un don que par un sentiment d’ingratitude la nature lui [86r] ferait prendre pour un défaut. Il est cependant vrai qu’il aurait puk le paraître à un homme qui l’aurait découvert après l’avoir épousée : lui arrivant à cause de cela de ne pas pouvoir lui rendre ses devoirs, il aurait pu demander l’annulation du mariage. Je crois que les trois quarts des femmes galantes cesseraient de l’être, si elles étaient sujettes à cet incident, à moins qu’elles n’eussent des amants sujets au même inconvénient, car pour lors la singulière symphonie pourrait devenir un agrément de plus dans l’accouplement amoureux, où l’ouïe n’y entre presque pour rien. On pourrait même trouver un moyen applicable à l’écluse, dont l’effet serait celui de rendre les explosions odoriférantes, car un sens ne doit pas souffrir quand un autre sens jouit, et l’odorat n’est pas pour peu de chose dans les ébats de Vénus.
Ce petit fait m’a donné motif d’observer en anatomie que ce qui sépare le rectum du vagin est absolument la même substance. J’ai pensé que c’est peut-être pour cette raison que les casuistes ne sont pas tant rigoureux sur la pédérastie féminine, comme ils le sont sur la masculine. La féminine passe même pour ridicule.
La dauphine de France avançait dans sa grossesse. On lisait sur le Mercure13 des pièces de vers, où les poètes inspirés par Apollon disaient qu’elle accoucherait d’un duc de Bourgogne qui ferait le bonheur de tout le royaume. Les fêtes devaient être magnifiques, et les étrangers quittaient déjà Turin pour s’y trouver ; nous nous disposâmes à partir aussi. Le lendemain de notre départ nous passâmes le mont Cenis, et le sixième jour nous arrivâmes à Lyon, et nous nous logeâmes au Parc14.
[86v] Lyon était une fort belle grande ville, où il n’y avait pas des maisons nobles ouvertes aux étrangers, mais où en revanche cinquante maisons de négociants, de fabricants, et de commissionnaires encore plus riches tenaient la société très bien montée. Le ton y était beaucoup en dessous de celui de Paris ; mais on s’y faisait, et on jouissait de la vie plus méthodiquement. Ce qui faisait la richesse de Lyon était la mode, le goût, et le bon marché. Elle changeait chaqu’année, et une étoffe qu’à cause du nouveau dessin on payait trente francs, on ne le payait que vingt dans l’année suivante ; mais on l’envoyait hors du royaume où les acheteurs la payaient comme toute fraîche. Le secret des lyonnais pour enrichir était de payer fort cher des dessinateurs qui avaient du goût, et le bon marché qui vient de la concurrence, dont l’âme est la liberté. Tout gouvernement qui veut s’assurer de la prospérité de son commerce n’a qu’à laisser en pleine liberté ceux qui le font, se tenant seulement attentif à empêcher les fraudes que l’intérêt particulier peut employer au préjudice du général. Le souverain doit tenir la balance laissant aux sujets la liberté de la charger à leur gré.
J’ai trouvé à Lyon la plus célèbre des courtisanes vénitiennes du second rang. C’était Ancilla mon ancienne connaissance, dont le lecteur peut se souvenir15. Sa beauté était toujours surprenante, et les Français avouaient qu’ils n’avaient jamais vu l’égale. Un danseur vénitien nommé Campioni, qui nourrissait des sentiments fort rares dans l’esprit ordinaire des danseurs, en était devenu amoureux [87r] à Venise, l’avait épousée, et lui avait appris à danser dans son même genre qui était le sérieux. Lui ayant appris toutes les grâces dont sa belle taille était susceptible, il l’avait conduite avec lui en Angleterre où elle avait brillé, et étant de retour pour se rendre de nouveau à Venise, il s’était arrêté à Lyon, où en peu de jours elle avait rendu amoureuse d’elle toute la jeunesse de la ville. Elle donnait toutes les nuits des soupers on y jouait gros jeu, et on y faisait des grosses pertes. Celui qui tenait la banque s’appelait Giuseppe Marcati : c’était le même que j’avais connu huit ans avant ce temps-là à la grande garde de S.te Marie de Pesaro lorsque j’y étais arrêté pour avoir perdu mon passeport. On l’appelait alors Giuseppe il cadetto. Ce correcteur de la fortune16 qui après devint célèbre sous son véritable nom d’Afflisio, et dont je parlerai dans deux ou trois ans d’ici était alors avec Ancilla, et ruinait la jeunesse de Lyon. Une perte de cinquante mille écus qu’un fils d’un riche négociant fit, et dut payer mit toute la ville en alarme, et Campioni se vit obligé à partir.
Un respectable personnage que j’ai connu chez M. de Rochebaron17 me crut digne, comme il me dit, de voir la lumière. Cela veut dire qu’il me présenta à la loge, d’où je suis sorti franc-maçonl. Deux mois après je suis devenu à Paris dans la loge du duc de Clermont18 compagnon, puis maître. Il n’y a point de plus haut grade dans la franc-maçonnerie : ceux qui s’imaginent d’être davantage à cause des nouveaux titres qu’on a inventésm se trompent, ou veulent tromper.
Il n’y a point d’homme au monde qui puisse parvenir à savoir ce que c’est que la franc-[87v] maçonnerie sans y être initié, mais ceux qui se déterminent à s’y faire recevoir pour apprendre ce qu’on appelle le secret peuvent se tromper, car s’ils n’ont pas le talent de le pénétrer, il pourra leur arriver de vivre cinquante ans maîtres sans jamais le savoir. Le secret des maçons est tel qu’il ne peut être communiqué à qui que ce soit par personne, car personne ne peut être sûr de le savoir. Il est donc inviolable par sa propre nature. Outre cela je dirai que la vérité que ce secret enferme est telle que celui qui n’a pas le talent de la deviner n’est pas fait pour l’apprendre d’un ami qui croyantn la savoir s’aviserait de la lui communiquer. Un vrai, et judicieux franc-maçon sait cela, et par cette raison il ne se déterminera jamais à une indiscrétion dont il se rendrait coupable en pure perte. Le secret des maçons sera donc toujours secret. Un malheureux sans foi, et sans honneur nommé Bottarelli, que j’ai connu treize ans après l’époque présente à Londres, publia, pour gagner de l’argent, tout le cérémonial qui se fait en loge19 ; mais le secret ne consiste pas dans la discipline20. Ceux qui ont lu son libelle n’ont rien appris de l’essentiel, qui tel qu’il est ne peut pas être écrit.
Les grands mystères, qu’on célébrait dans l’ancien temps à Éleusis à l’honneur de la déesse Cérès, faisaient la même sensation dans ceux qui n’y étaient pas initiés que la franc-maçonnerie fait aujourd’hui dans plusieurs qui n’en ont pas une véritable idée. Ces mystères-là intéressaient toute la Grèce, et les plus grands hommes de notre monde voulurent y être initiés ; mais cette initiation-là était d’une importance beaucoup plus grande [88r] que celle qu’on peut attacher à la franc-maçonnerie moderne, où l’on trouve des polissons, et des rebuts de l’espèce humaine. On garda longtemps sous un silence impénétrable tout ce qui se passait aux mystères d’Éleusis à cause de la vénération qu’ils inspiraient. On osait par exemple révéler les trois mots qu’on disait aux initiés lorsque le hiérophante les congédiait ; mais à quoi cela servait-il ? Pas à autre chose qu’à déshonorer celui qui les avait révélés, car ces trois mots étaient d’une langue barbare inconnue à tous les profanes. Ils signifiaient veillez, et ne faites pas de mal. L’initiation durait neuf jours. Les cérémonies étaient très imposantes, et la compagnie très respectable. Nous lisons dans Plutarque qu’Alcibiade fut condamné à mort avec la confiscation de tout son bien parce qu’il avait osé mettre en ridicule chez lui les grands mystères avec Polition, et Théodore malgré les lois des Eumolpides. En conséquence de ce sacrilège on l’a condamné à être maudit par les prêtres, et les prêtresses ; mais une prêtresse s’y étant opposée la malédiction ne fut pas donnée : elle allégua pour raison qu’elle était prêtresse pour bénir et non pas pour maudire. Leçon superbe qui malheureusement n’a pas lieu dans notre sainte religion. Il est vrai cependant qu’aujourd’hui on dissimule presqu’en tout ce qu’autrefois21 paraissait très important. On laisse dire, et on va son train. J’ai vu à Naples un duc, et M. Amilton22 faire chez eux le fameux miracle du sang de St Janvier sans craindre ni l’indignation du roi qui porte sur sa poitrine la figure de St Janvier avec les paroles in sanguine foedus, ni la fureur d’une [88v] populace aussi féroce, et bouffonne que celle de Paris, et beaucoup plus superstitieuse.
Nous prîmes deux places dans la Diligence qui pleine, ou vide allait trois fois par semaine de Lyon à Paris en cinq jours. Chaque passager payait alors cent francs23, et celui qui voulait se faire lier sur l’impériale en payait cinquante. Pour ce prix on était nourri, logé, et couché dans des excellents lits ; tout au contraire de l’Allemagne, où les passagers ne sauraient choisir meilleur lit que de paille.
Dans la diligence où nous nous trouvâmes au nombre de huit nous étions tous assis, mais tous mal assis à cause de la forme que lui avait donnéeo celui qui l’avaitp inventée. Par un effort de son génie il l’avait faite ovale : par conséquent tout son dossier en cercle était concave ; et n’y ayant pas les quatre angles qui rendent toutes les voitures carrées commodes au moins pour quatre personnes nous y étions tous mal.
Malgré cependant que je trouvasse l’architecture de ce carrosse très mal raisonnée, je gardais un profond silence tant parce que j’étais étranger, comme parce que je croyais de devoir respecter la mode dans un pays, où je savais que son empire était absolu. Outre cela cette voiture était si singulièrement suspendue qu’en allant le mouvement doux qu’elle avait me provoquait le vomissement. J’aurais préféré le plus rude cahotement. Au lieu de cahoter, elle ondoyait, et par cette raison son perspicace inventeur lui avait donné le nom de gondole. Mais la gondole vénitienne poussée par deux bons barcaroli n’ondoie pas : elle va au contraire si également que ceux qui s’y trouvent pourraient tenir dans leur main un verre rempli de vin sans [89r] craindre d’en verser une seule goutte. La gondole française me causait une nausée qui me faisait bondir le cœur. La tête me tournant le mal au cœur me força à rendre tout ce que j’avais dans l’estomac. On m’a trouvé, comme de raison, mauvaise compagnie. On ne l’a pas dit ; mais on me l’a fait sentir. Ce n’était pas ma faute. La politesse française ne permit aux passagers que de me dire que j’avais trop soupé, un abbé parisien excepté qui pour prendre ma défense soutint que cela venait de ce que j’avais l’estomac trop faible. On disputa tandis que je vomissais. Impatienté enfin j’ai saisi le premier moment pour leur dire qu’ils avaient tous tort parce que je savais d’avoir l’estomac excellent, et de n’avoir pas soupé.
Un homme d’un certain âge, qui avait près de lui un garçon de douze à treize ans, dont il était apparemment gouverneur, me dit d’un ton mielleux qu’au lieu de dire à ces messieurs qu’ils avaient tous tort, j’aurais pu leur dire qu’ils n’avaient pas raison, imitant la politesse de Cicéron, qui ne dit pas aux Romains que les conjurés compagnons de Catilina étaient morts ; mais qu’ils avaient vécu.
— N’est-ce pas la même chose ?
— Je vous demande mille pardons : l’un choque, et l’autre pas.
Cet instituteur fit alors une dissertation magnifique sur la politesse qu’il termina me disant avec un air riant je parierais que monsieur est Italien.
— Vous gagneriez ; mais oserais-je vous demander à quoi vous vous en êtes aperçu ?
— Oh oh ! À l’attention avec laquelle vous avez honoré mon bavardage.
Toute la compagnie alors fit sans se gêner un éclat de rire. J’ai pris le parti d’amadouer ce pédant. [89v] Je l’ai employé dans tous les cinq jours à me donner des leçons de politesse, et lorsque nous dûmes nous séparer, il m’appela à part me disant qu’il voulait me faire un petit cadeau.
— Vous avez besoin, me dit-il à voix basse pour que personne ne nous entende, d’oublier la particule non que vous mettez en usage sans miséricorde à tort et à travers. Non n’est pas un mot français ; et s’il l’est, il ne l’est jamais isolé dans la bouche d’un homme qui répond. Dites pardon : cela revient au même, et ne choque pas. Non est un démenti formel. Hélas ! Monsieur. Bannissez-le de votre bouche, ou disposez-vous à Paris à mettre l’épée à la main à tout bout de champ.
— Je profiterai, monsieur, de l’avertissement que vous avez la bonté de me donner.
Dans le commencement de mon séjour à Paris il me semblait d’être devenu le plus coupable des hommes, car je ne faisais que demander pardon. J’ai cru même un jour qu’on allait me faire une querelle pour l’avoir demandé hors de propos. Ce fut à la comédie qu’un petit-maître me marcha par mégarde sur un pied.
— Pardon, monsieur, lui dis-je vite.
— Pardonnez vous-même.
— Oh vous-même.
— Vous-même, vous dis-je.
— Hélas ! Pardonnons-nous tous les deux.
La politesse du dialogue est poussée si loin à Paris que souvent elle devient dangereuse. Monsieur, me dit un jour un riche négociant, vous viendrez demain dîner chez moi, et je vous présenterai ma femme : vous verrez une femme qu’en vérité je ne suis pas digne de posséder. Ayant trouvé effectivement cette femme charmante, le mari me [90r] demanda si au vrai, je l’avais trouvée telle qu’il me l’avait annoncée. Je lui ai répondu que j’étais de son avis.
— Vous croyez donc que je ne la mérite pas ?
— C’est vous qui me l’avez dit ; et j’aurais tort de vous donner un démenti.
Ce qui m’a beaucoup plu sur la route de Paris fut la beauté du grand chemin ouvrage immortel de Louis XV, que la canaille ennemie des rois ne s’avisera pas d’abattre actuellement. J’ai admiré outre cela la propreté des auberges, la promptitude avec laquelle on servait, et l’air modeste de la fille qui sert à table, qui souvent est la plus accomplie de toutes les filles du maître de la maison, dont le maintien, et les manières ont souvent la force de tenir en frein le libertinage des convives. Quel est le voyageur en Italie qui voit avec plaisir les valets de nos auberges ? Ils sont tous effrontés, et insolents. On ne savait pas en ce temps-là en France ce que c’était que surfaire ; la France était la patrie des étrangers : l’est-elle aujourd’hui des Français ? On avait souvent le désagrément de voir le despotisme du monarque : c’est vrai ; mais c’était un mal nécessaire qu’on pouvait souffrir en grâce de mille biens dont on jouissait tous dépendant du gouvernement monarchique. C’était une loi à laquelle on imposait silence. Je conviendrai aussi que souvent l’innocence d’un individu, d’une famille même était opprimée. Mais peut-on comparer à ces petits maux une anarchie générale, un empire effréné d’une canaille roi, qui sûre de l’impunité se porte à tous les excès ? Est-il rien de plus monstrueux qu’un empire qui foule aux pieds, le trône, et l’autel ?
Après avoir dormi à Fontainebleau, nous allâmes à grand trot de six puissants chevaux à Paris. [90v] Une heure avant d’y arriver, nous rencontrâmes une berline qui en venait. Voilà ma mère, dit Balletti au conducteur, arrête, arrête. Nous descendons, et après les transports d’usage, et de nature entre mère, et fils, il me présente. Cette mère qui était la célèbre, et unique Silvia24, me dit pour tout accueil ces mots : J’espère, monsieur, que l’ami de mon fils voudra bien souper avec nous ce soir. Disant cela elle remonte dans sa voiture avec son fils, et sa fille charmante enfant de neuf ans. Je remonte dans la gondole.
À Paris, à l’endroit même où la diligence s’arrête, je trouve un domestique de Silvia avec un fiacre sur lequel il charge tout, me conduisant après à un logement que je trouve fort propre. Après y avoir placé ma malle, et tout ce que j’avais, il me conduit à la maison de Balletti, qui n’était éloignée de là que de cent pas. Mon ami me présenta d’abord à son père, qu’on nommait Mario, qui était convalescent.
Les noms de Mario, et de Silvia étaient ceux qu’ils portaient dans les comédies italiennes à canevas qu’ils jouaient. Les français ne donnaient jamais aux comédiens italiens autre nom en ville que le même par lequel ils les connaissaient sur le théâtre. Bonjour monsieur Scapin, bonjour monsieur Pantalon on disait à ces acteurs quand on les rencontraitq par Paris ; et quand on voulait faire à Coralline encore plus d’honneur, on l’appelait mademoiselle Pantalon, comme si Pantalon avait été son nom de famille. Ces observations minutieuses n’étaient pas ce qui m’amusait le moins dans le commencement de mon séjour dans le grand Paris.
a. Année. Cette indication figure dans la marge gauche.
b. Cependant en surcharge et d’une autre encre.
c. Ce paragraphe est la transcription de deux pages biffées mais qui restent déchiffrables, à l’exception des cinq ou six premiers mots raturés.
d. Faire biffé.
e. Et elle m’ajouta que je ferais cependant biffé.
f. Orth. venue.
g. Orth. vidée.
h. Trente ans biffé.
i. Une idée fille du préjugé me faisait croire qu’un roi biffé.
j. Cette conjoncture biffé.
k. Tromper [?] biffé.
l. Orth. frammaçon (de même plus bas : frammaçonnerie ou framaçonnerie).
m. Orth inventé.
n. De biffé.
o. Orth. donné.
p. Bâtie biffé.
q. Orth. rencontraient.
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[CHAPITRE X]
[91r] Silvia fêta l’arrivée de son fils en mère amoureuse : elle appela à souper chez elle tous ses parents. Son mari Mario ne parut pas à table parce qu’il sortait d’une grande maladie ; mais il y avait sa sœur plus vieille que lui, que par son nom de théâtre on appelait Flamminia. Son vrai nom était Elena Riccoboni1. On la connaissait dans la république des Lettres par quelques traductions assez médiocres. Ce qui avait fait beaucoup parler d’elle en Italie avait été la cour que lui avaient faite trois célèbres lettrés italiens, qui par hasard s’étaient trouvés à Paris en même temps. Ce furent l’illustre marquis Maffei véronais, le savant abbé Conti noble vénitien, et Pierre Jacques Martelli bolognais2. Le bolognais, et le véronais devinrent ennemis, dit-on, à cause de cette rivalité. Martelli fit une tragédie nommée Femia. Femia est anagramme de Mafei, aussi la pièce n’était qu’une satire que l’homme illustre fit oublier, la méprisant. Spreta exolescunt [Les injures qu’on méprise s’effacent]3. Je fusa bien aise d’être arrivé à Paris en temps de connaître cette Flamminia qui avait soixante et dix ans, qui jouait encore la comédie, et dans laquelle je n’ai rien trouvé de ce qui aurait pu me faire croire qu’elleb eût été aimable.
Quand Balletti son neveu, me présentant à cette femme, osa lui dire que j’étais aussi un jeune membre de la république de Lettres, dont à la vérité je n’avais pas trop l’air, elle me demanda, en souriant, quels étaient les ouvrages que j’avais donnés au public. Je lui ai répondu que son neveu avait badiné. Comme j’avais beaucoup connu l’abbé Conti, j’ai cru la flatter faisant l’éloge de cet homme insigne, ami du grand Newton, qui lui avait fait sa cour, et à propos j’ai cité deux de ses vers dans lesquels se trouvait par hasard le mot scevra. Ce mot qui est une syncope de scevera signifie séparée. Flamminia, me dit, affectant un air de bonté, que je devais dire sceura, et non [91v] pas scevra parce que la lettre u était voyelle. Je lui ai répondu, lui faisant une de ces révérences qui demandent excuse, qu’elle se trompait.
— C’est vous qui vous trompez. Ne soyez pas fâché d’avoir appris à prononcer un mot italien le premier jour de votre arrivée à Paris
— Je n’en serais pas fâché, madame mais pour le coup je dois préférer au vôtre l’avis de l’Arioste.
— De l’Arioste ?
— Oui madame ; il donne scevra pour rime à persevra ; ainsi vous voyez que la lettre u y est consonne.
— Je n’en crois rien.
Je lui aurais ri au nez, si Louis Riccoboni son mari âgé de quatre-vingts ans, ne lui eût brusquement dit de se taire. Elle ne parla plus ni avec moi, ni avec personne ; et elle m’a haï jusqu’à sa mort qui arriva sept ou huit ans après.
Ce Louis Riccoboni était le fameux comédien Lélio, le même qui l’année seizième du siècle avait été appelé à Paris avec sa troupe par le duc d’Orléans régent de France4. Il avait été grand comédien, très bel homme, et homme de lettres aussi : je l’ai trouvé âgé de quatre-vingts ans, et retiré du théâtre.
À ce souper, Silvia, dont la renommée allait aux nues, attira ma principale attention. Je l’ai trouvée au-dessus de tout ce qu’on disait d’elle. Son âge était de cinquante ans, sa personne paraissait faite au tour, sa taille était élégante, son air noble comme ses façons, et ses manières ; dans la conversation elle était aisée, affable, riante, fine dans ses propos, obligeante vis-à-vis de tout le monde, remplie d’esprit sans donner aucune marque de prétention. Sa figure était une énigmec : elle était intéressante ; elle plaisait à tout le monde ; et malgré cela, à l’examen, on ne pouvait pas la trouver belle ; mais aussi personne n’a jamais osé la décider laide. On ne pouvait dire [92r] que pour se débarrasser qu’elle n’était ni belle ni laide, car un caractère devait sauter aux yeux. Qu’était-elle donc ? Belle. Mais par des lois, et des proportions non connues que de ceux qui se sentant par une force occulte forcés à l’aimer, devaient l’étudier pour apprendre, et pour parvenir à la reconnaître pour belle.
Cette actrice fut l’idole de toute la France, et le soutien de toutes les comédies que plusieurs auteurs écrivirent pour elle, et principalement Marivaux. Sans elle ces comédies ne seraient pas passées à la postérité. On n’a jamais pu trouver une actrice capable de la remplacer, et on ne la trouvera jamais, car elle devrait réunir toutes les parties que Silvia possédait dans l’art trop difficile du théâtre, action, voix, physionomie, esprit, maintien, temps5, et connaissance du cœur humain. Tout dans elle paraissait nature. L’art qui accompagnait, et avait perfectionné tout, ne se laissait pas voir.
Pour être un tout unique, elle ajoutait à celles, dont je viens de faire mention, une qualité, que, cependant, si elle n’avait pas eue, elle ne serait pas moins montée aux faîtes de la gloire. Ses mœurs furent pures. Elle voulut avoir des amis ; jamais des amants. Elle se moqua de ce privilège, dont, en qualité de comédienne, elle aurait pu jouir sans craindre de se faire aucun tort. On l’aurait estimée de même ; mais elle se serait trouvée méprisable. Par cette raison elle gagna le titre de respectable à un âge où il aurait pu paraître ridicule, et presqu’injurieux à toutes les femmes de son état. Par cette raison plusieurs dames de haut rang l’honorèrent plus encore de leur amitié que de leur protection. Par cette raison jamais le capricieux parterre de Paris n’a osé la siffler dans un rôle qui ne lui a pas plu. Par une voix générale, [92v] unanime Silvia était une femme absolument au-dessus de son état.
Comme elle ne croyait pas qu’on dût lui tenir compte de sa sage conduite, car elle savait de n’être sage que par un effet d’amour-propre, nul orgueil, nul air de supériorité put jamais être reconnu en elle dans le commerce qu’elle dut avoir avec les actrices ses camarades, qui satisfaites de briller par leur talent ne se souciaient pas de se rendre célèbres par leur vertu. Silvia les aimait, et elle en était aimée ; elle leur rendait justice publiquement, et elle en faisait l’éloge ; mais elle ne risquait rien, car aucune ne pouvait l’éclipser.
La nature a frustré cette femme unique de dix ans de vie. À l’âge de soixante ans, dix ans après que je l’ai connue, elle est devenue étique. C’est un des tours que le climat parisien joue aux femmes italiennes. Je l’ai vue, deux ans avant sa mort, jouer le rôle de Marianned dans la petite pièce de Marivaux qu’on appelle ainsi. Je l’ai vuee mourir tenant entre ses bras sa fille, à laquelle elle avait donné ses derniers conseils un quart d’heure auparavant. Elle fut honorablement enterrée à S.t Sauveur sans la moindre opposition du curé, qui dit que son métier de comédienne ne l’avait jamais empêchée d’être chrétienne.
Excusez lecteur, si j’ai fait l’oraison funèbre de Silvia dix ans avant sa mort. Je vous l’épargnerai quand je serai là. Dans cette première fois que j’ai soupé avec elle, j’ai observé que sa fille, qu’elle tenait assise près d’elle, était le principal objet de ses attentions. Elle n’avait que neuf à dix ans, [93r] et sur sa figure des forts caractères qui auraient dû me frapper ; mais l’amour ne m’en fit ressentir la force que six ans après. Tout absorbé par le mérite de la mère, je ne me suis arrêté sur ce que la fille promettait que passagèrement. Très content de cette première soirée, je me suis rendu à mon logement dans la rue de Mauconseil (Rue toujours fatale à la maison royale de France6) chezf la bourgeoise Quinson7. L’écriteau disait hôtel de Bourgogne.
Le matin à mon réveil la demoiselle Quinson vint me dire qu’un domestique de louage, dont sa mère répondait, était dehors.
Je vois entrer un drille8 alerte ; mais fort petit de taille.
— Vous êtes trop petit, lui dis-je.
— Ma taille, mon prince, vous rendra sûr que je ne mettrai pas vos habits pour aller en bonne fortune.
— Votre nom ?
— Celui que vous voudrez.
— Comment ! Je vous demande comment vous vous appelez.
— Je n’ai aucun nom. Chaque maître que je sers m’en donne un ; et j’en ai eu en ma vie au moins cinquante. Je m’appellerai par le nom que vous donnerez.
— Mais enfin vous devez avoir un nom à vous : celui de votre famille.
— Famille ? Je n’ai jamais eu de famille. J’avais un nom dans mon enfance ; mais depuis vingt ans que je sers je l’ai oublié.
— Je vous appellerai donc l’Esprit.
— Vous me faites bien de l’honneur.
— Allez me chercher la monnaie de ce louis.
— La voilà.
— Je vous vois riche.
— Tout à votre service.
— Vous aurez trente sous par jour. Je ne vous habille pas. Vous irez vous coucher chez vous à onze heures, et vous serez à mes ordres tous les matins à sept.
Baletti est venu me voir pour me prier à dîner, [93v] et à souper pendant tout le temps de mon séjour à Paris. Je me suis fait conduire au palais royal. Curieux de cette promenade tant vantée, j’ai commencé par examiner tout. J’ai vu un assez beau jardin, des allées bordées de grands arbres, des bassins, des maisons de cinq à six étages qui l’entouraient, beaucoup d’hommes, et de femmes qui se promenaient, des bancs par-ci par-là où l’on vendait des nouvelles brochures, des eaux de senteurs, des cure-dents, et cent sortes de colifichets : j’ai vu des chaises de paille qu’on louait pour un sou, des liseurs de gazettes, des filles, et des hommes qui déjeunaient seuls, et en compagnie, des garçons du café qui descendaient, et montaient rapidement un escalier caché derrière des charmilles.
Je m’assieds devant une petite table vacante. Un garçon me demande ce que je veux prendre, et je lui demande du chocolat à l’eau. Il m’en porte dans une tasse d’argent, et le trouvant mauvais, je le lui rends, lui disant de me porter du café à l’eau.
— Nous n’en faisons que l’après-dîner ; mais vous pouvez le prendre au lait ; je l’ai fait hier au soir moi-même.
— Je n’en veux pas. Portez-moi une carafe d’orgeat. Ce fut le déjeuner qu’avec un petit pain au lait j’ai préféré à tous les autres pendant tout le temps de mon séjour à Paris.
Je demande à ce garçon ce qu’on disait de nouveau. La Dauphine, me répond-il, est accouchée d’un prince. Un abbé qui l’entend lui dit que c’était d’une princesse, et un troisième ajoute qu’il venait de Versailles, et que la dauphine ne s’attendait à accoucher qu’à la fin du mois. Il me demande si je suis étranger, je lui réponds que j’étais Italien arrivé à Paris la veille. Il me parle alors de la cour, de la ville, des spectacles, et il s’offre à me présenter partout. Je le remercie, [94r] et je m’en vais ; mais l’abbé se met à mon côté, et me nomme toutes les filles que je voyais se promener. Il rencontre un robin ; il l’embrasse, et il me le présente comme un docte dans la littérature italienne : je lui parle italien, et il me répond bien, et avec esprit ; mais par des phrases qui m’excitent à rire, car il parlait précisément la langue du Boccace. Je lui dis que malgré que la langue de cet ancien fût parfaite, elle devenait ridicule dans la bouche d’un moderne : vous ririez aussi, lui dis-je si je vous parlais français dans le style de Montagne9. Ma remarque lui plaît, et en moins d’un quart d’heure, nous reconnaissant les mêmes goûts, nous devenons amis, et nous nous promettons des visites réciproques.
En voyant beaucoup d’hommes, et des femmes fermes dans un coin du jardin qui regardaient en haut, je lui demande ce qu’il y avait là de merveilleux. Il me répondit qu’on se tenait attentif à la méridienne, chacun ayant la montre à la main, pour attendre l’instant que l’ombre du gnomon10 toucherait à la ligne du midi.
— Est-ce qu’il n’y a pas des cadrans solaires partout ?
— Oui ; mais le célèbre est celui-ci. Vous riez ?
— Je ris parce que tous les cadrans solaires doivent être égaux, et immanquables dans leur justesse au moins à midi, à moins que le gnomon ne soit de paille, ou qu’il n’ait été tracé par un fou. Quelle badauderie !
Il rit aussi, et m’encourageant à critiquer les bons Parisiens, il m’accompagne hors du palais sortant par la grande porte. Je vois à droite beaucoup de monde devant une boutique qui avait pour enseigne une civette. Que veut, lui dis-je, [94v] ce monde-là ?
— On se presse pour acheter du tabac.
— N’en vend-on à Paris qu’à cette boutique ?
— On en vend partout ; mais depuis trois semaines on ne veut avoir dans la tabatière que celui que vend cette marchande-là. On veut du tabac à la Civette.
— Il est apparemment meilleur que les autres.
— Point du tout ; mais on le croit depuis que la duchesse de Chartres11 l’a mis à la mode.
— Comment a-t-elle fait pour le mettre à la mode ?
— Elle s’est arrêtée deux ou trois fois, étant dans son équipage, devant cette boutique, n’en achetant que pour remplir sa tabatière, et disant publiquement à la jeune femme qui le vend que c’était le meilleur tabac de Paris. Les badauds qui l’entendirent dirent la chose à d’autres, et toute la ville apprit que si on voulait du bon tabac il fallait aller l’acheter à la Civette.
— Cette femme fera sa fortune.
— Sûrement, parce qu’elle en vend pour cent écus par jour.
— La duchesse ne sait peut-être pas de lui avoir fait ce bien.
— Au contraire. C’est une nouvelle mariée qu’elle aime ; et pensant à ce qu’elle pouvait faire pour lui être utile, elle fit cela.
— On voit qu’elle est bonne, et qu’elle connaît la nation.
— Vous êtes actuellement dans le seul pays du monde, où l’esprit est le maître de faire fortune soit qu’il se montre en donnant du vrai, et pour lors celui qui lui fait accueil est l’esprit, ou qu’en imposant il donne du faux, et dans ce cas celui qui le récompense est la sottise. Elle est caractéristique dans la nation : et ce qui est étonnant c’est qu’elle est fille de l’esprit, de sorte que, ce n’est pas un paradoxe, la nation française serait plus sage, si elle avait moins d’esprit. Tout court après la nouveauté.
Mais, poursuivit-il, le tabac à la Civette n’est qu’un petit exemple de la cohue de la ville. Notre roi, allant à la chasse, il y a quatre ou cinq ans, et ayant envie de boire du ratafia, il s’arrêta au pont de Neuilly, [95r] et en demanda au cabaretier. Après en avoir bu un verre, il en demanda un autre, disant qu’il n’avait jamais bu du meilleur ratafia. Il n’a pas fallu davantage pour faire la fortune du cabaretier. En moins de vingt-quatre heures toute la cour et toute la ville sut que si on voulait boire du bon ratafia il fallait aller le boire à Neuilly, car c’était le roi qui l’avait trouvé excellent. Les plus brillantes compagnies se plaisaient d’aller après souper à ce cabaret vider des bouteilles de cette liqueur. En moins de trois ans le cabaretier devenu riche fit bâtir dans le même endroit la maison que vous verrez avec une inscription assez comique. Ex liquidis solidum. Ce fut un de nos académiciens qui pour rire donna au cabaretier cette épigraphe. Quel est le saint que cet homme doit remercier de la brillante fortune qu’il a faiteg ? La sottise, la légèreté, l’envie de rire.
Il me semble, lui dis-je, que cette déférence aux goûts, et aux opinions du roi, et des princes du sang vienne d’une affection invincible de la nation qui les adore. Elle est si grande, qu’ils les croient infaillibles.
— C’est vrai. Tout ce qui arrive en France fait croire aux étrangers ce que vous dites ; mais ceux d’entre nous qui voient bien savent que cette affection, cet amour n’est que du clinquant. Quel fond y a-t-il à faire sur un amour qui n’en a aucun ? La cour, soyez certain, n’y compte pas dessus. Le roi vient à Paris, et tout le monde crie VIVE le roi, parce qu’un fainéant a commencé à faire ce cri. C’est un cri de la gaieté, et peut-être de la peur, que le roi même est bien loin de prendre pour argent comptant : il lui tarde de retourner à Versailles où il a vingt-cinq mille hommes, qui le garantissent de [95v] la fureur de ce même peuple, qui devenant naturel12 pourrait s’aviser de crier meure le roi. Louis quatorze le connaissait. Il en a coûté la vie à quelques conseillers de grand-chambre, qui dans les calamités de l’état osèrent parler d’assembler les états généraux. La France n’a jamais aimé ses rois, excepté St Louis à cause de sah piété, Louis douze13, et Henri quatre après sa mort. Le roi qui règne actuellement dit de bonne foi, à l’occasion de sa convalescence à Metz, qu’il s’étonnait d’être tant aimé, tandis qu’il ne savait pas de le mériter. On a porté aux nues cette réflexion de notre monarque, comme si étant roi il n’eût pas dû raisonner, ou du moins raisonner tout haut, car une bonne logique démontre palmairement14 qu’il n’est pas possible qu’un peuple qui paye des contributions aime celui qui le force à les payer, s’il ne les paye pas de bon gré. Les rois qui comptent sur l’amour de leurs sujets sont des sots, ou des simulacres vivants dupes de la flatterie. Il se peut cependant que notre Louis XV soit aimé parce qu’on lui a donné le surnom de bien aimé, tout comme Louis XIII se croyait juste par la même raison.
— Ce roi bien-aimé a-t-il entre ses courtisans quelqu’ami capable de lui dire la vérité ?
— Oui ; mais à l’exception des vérités qui le regardent car il se croirait peut-être offensé.
— Mais il n’est pas fâché des vérités que lui disent ses parlements dans leurs remontrances15.
— Elles lui font beaucoup de peine, mais il la dissimule, car il doit les souffrir. Malgré cela on n’a jamais osé luii suggérer une convocation des états généraux pour payer [96r] les dettes de l’état.
— Il me semble que les rois de France ont raison de l’abhorrer, car ils doivent la craindre comme les papes la convocation d’un concile.
— Pas tout à fait. L’assemblée des états généraux serait dangereuse, si le tiers-état pouvait contrebalancer par son suffrage l’intérêt de la noblesse, et plus encore celui du clergé. Il devrait avoir deux voix, et on ne les lui accordera jamais ; car il est trop facile en politique de voir qu’il ne faut pas mettre l’épée entre les mains des furieux.
— Si la convocation des états dépend du roi, on prévoit facilement qu’il n’y aura plus en France des convocations.
— Je suis de votre avis. La nation même oubliera qu’elle a cette prérogative.
Le jeune homme qui me parlait ainsi, et qui me donnait des idées si justes sur la cour, et la nation, s’appelait Patu. Me raisonnant toujours dans ce goût, il me conduisit jusqu’à la porte de la maison de Silvia rue des deux portes S.t Sauveur. Il me fit les plus grands compliments quand je lui ai dit que c’était la seule maison de Paris sur laquelle je pouvais compter. Il me fit une très ample énumération de toutes les très utiles connaissances que je pouvais faire dans la maison de cette célèbre actrice. Je l’ai quitté très content d’avoir connu un jeune homme de ce caractère.
J’ai trouvé cette aimable comédienne en belle et nombreuse compagnie. Tous les amis de sa maison auxquels elle n’avait pas manqué de faire savoir l’arrivée de son fils étaient venus dîner avec elle. Celui avec lequel je fus fort aise de me [96v] trouver et dont la figure, et la taille me frappèrent était le célèbre, et vieux Crébillon16. Comment, monsieur, lui dis-je, je me trouve heureux si rapidement ? Il y a huit ans que vous me charmez. Écoutez-moi, de grâce.
Je lui récite alors la plus belle scène de sa tragédie de Zénobie, et Radamiste traduite par moi en vers blancs. Silvia, également que toute la compagnie, était enchantée voyant avec quel plaisir Crébillon à l’âge de quatre-vingts ans s’écoutait rendu dans ma langue qu’il aimait plus que la sienne. Il récita alors la même scène en français, et il releva de l’air le plus sincère les endroits dans lesquels il lui semblait que je l’avais embelli. Je l’ai remercié, étant même un peu persuadé qu’il avait raison.
Après ce début, c’est tout simple qu’on m’a fait devenir le coryphée de la table. Pour la rendre gaie, je n’ai eu besoin que de répondre à l’interrogation toute naturelle qu’on me fit de ce que j’avais trouvé de remarquable à Paris dans ce premier jour. J’ai parlé deux heures leur rendant compte de tout, et de la connaissance que j’avais faite de Patu. Crébillon qui avait observé plus que tous les autres la route que je prenais pour connaître le bon, et le mauvais de sa nation, et qui croyait d’avoir déjà découvert de quelle espèce était mon esprit, me parla en ces termes.
— Pour un premier jour, je trouve, monsieur, que vous avez fait des découvertes qui peuvent vous faire espérer des progrès rapides. Vous narrez bien ; vous parlez français à vous faire parfaitement entendre ; [97r] mais vous vous expliquez par des phrases italiennes. On vous écoute avec plus d’attention, car cette nouveauté intéresse, et je vous dirai même que votre jargon est fait pour vous captiver un double suffrage de tous ceux qui vous entendent, car il est singulier, et vous êtes dans le pays où l’on court après tout ce qui est singulier ; mais malgré tout cela vous devez commencer demain, pas plus tard, à vous donner toutes les peines pour parvenir à bien parler notre langue, car dans deux ou trois mois les mêmes qui vous applaudiront aujourd’hui commenceront à se moquer de vous.
Paris : le quartier du Marais
a Rue des Douze-Portes
b La Bastille
— Je le crois, et je le crains ; aussi mon principal projet venant ici fut celui de me donner de toute ma force à l’étude de votre langue, et de votre littérature. Mais comment ferai-je, monsieur, pour me trouver un maître ? Je suis écolier insoutenable, interrogateur insatiable, curieux, importun. Je ne me crois pas assez riche pour payer un maître qui aurait la patience de me souffrir, supposant que je pusse le trouver.
— Je vous dirai, me dit-il m’interrompant, qu’il y a cinquante ans que je cherche un écolier tel que vous vous êtes peint, et que c’est moi qui vous payeraij si vous voulez aller prendre des leçons de moi au marais dans la rue des douze portes où je demeure. J’ai tous les bons poètes italiens que je vous ferai traduire en français, et je ne vous trouverai jamais importun.
J’ai accepté, fort embarrassé à lui expliquer mes sentiments de reconnaissance. Crébillon avait une taille de six pieds : il mangeait bien : il contait plaisamment sans rire : il était aussi célèbre par ses bons mots. Il passait la vie chez lui, ne sortant que très rarement, [97v] et ne voyant chez lui presque personne, parce qu’il avait toujours sa pipe à la bouche, et dix-huit à vingt beaux chats, qui l’entouraient, et avec lesquels il se divertissait quand il n’écrivait pas. Il avait une vieille gouvernante, une cuisinière, et un domestique. Sa gouvernante pensait à tout, tenait son argent, et pourvu qu’elle ne le laissât jamais manquer de rien, il ne lui en demandait jamais aucun compte.
J’ai remarqué en Crébillon qui aimait tant les chats qu’il en avait la physionomie. Elle est très peu différente de celle du lion. Il était censeur royal, et il me disait que cela l’amusait. Il se faisait lire par sa gouvernante toutes les pièces qu’on lui portait ; mais non contente de les lui lire, elle lui disait souvent son avis ; et elle boudait quand il n’en faisait pas cas. Elle parlait en nombre plurier17. Nous ne pouvons pas permettre que votre écrit aille à l’impression, disait-elle au jeune homme qui allait le reprendre.
Je suis allé trois ou quatre fois par semaine prendre leçon chez ce grand homme dix-huit à vingt mois de suite, ayant le grand plaisir d’apprendre de lui des anecdotes de la cour de Louis XIV ignorées de tout le monde, mais à lui connues qui avait fait sa cour à ce grand roi quatorze ans de suite. La langue française de Crébillon n’était pas la plus pure : tout le monde le savait ; mais, malgré le sarcasme scandaleux de Voltaire, il ne s’ensuivait pas pour cela qu’il ne sût sa langue, car scribendi recte sapere est principium et fons [la raison est le principe et la source de l’art d’écrire]18. Voltaire a trop parlé contre cet homme19 qu’il aurait dû respecter, car les tragédies qu’il avait écritesk avant lui l’avaient instruit, et lui avaient fourni des scènes entières qui maniées avec plus de génie l’avaient fait briller, et sans lesquelles quelques-unes de ses pièces seraient tombées. Il fit [98r] connaître au monde que l’esprit qui le guidait à critiquer le grand homme sortait d’une basse jalousie plutôt que d’un louable zèle de littérature. C’est étonnant. Voltaire, qui avait toutes les qualités d’un grand génie, n’a pu se défendre de plusieurs défauts qui ne caractérisent que les petits. Crébillon riait de ses critiques, ne cessant jamais de rendre justice à son grand esprit, et principalement dans l’art qu’il possédait d’écrire l’histoire. Il parvenait à lui pardonner, si, pour la rendre intéressante, il l’alliait à des mensonges, ou à des fables. Il m’assura que l’homme au masque de fer en était une, en ayant été assuré lui-même par Louis XIV. Ce fut ce roi, qui l’empêcha de finir son Cromwell lui disant qu’il ne devait pas user sa plume d’après un coquin. Il m’assura que l’ambassade de Siam n’avait été qu’une friponnerie de madame de Maintenon faite pour dissiper l’ennui du roi qui était devenu inamusable, et dont l’humeur était devenue insoutenable.
Il me dit un jour, me parlant de son Catilina, dont par parenthèse il n’était pas content, que si pour lui assurer un plein succès ill eût dû faire que César y jouât un rôle, il n’aurait jamais pu s’y résoudre, car César, jeune homme, aurait dû faire rire le parterre, tout comme devrait le faire rire Médée, si un auteur méprisant le précepte d’Horace Sit Medea ferox [que Médée soit farouche]20, s’avisait de la faire paraître sur la scène avant qu’elle connût Jason. Il convenait d’ailleurs de plusieurs négligences de style qu’on trouvait par-ci par-là dans ses tragédies ; mais il s’en moquait : il me disait que tout comme il écrivait comme il pensait, il ne pouvait pas s’empêcher d’écrire comme il parlait21. Il me dit un jour en riant que certains vers que j’avais faitsm [98v] pour mon coup d’essai étaient parfaits tant à l’égard de la langue française, comme par rapport au mètre, et que la pensée qui les animait était sublime ; mais que malgré tout cela le tout ensemble était mauvais. Pour me faire comprendre ce qu’il leur manquait, il me dit qu’ils n’avaient pas des testicules. Il avait le talent de plaisanter sur tout ce qui paraissait sérieux. On disait qu’il était fort riche dans cette partie qui constitue le sexe masculin : un duc, et pair, qui se croyait plus riche que lui, lui proposa la gageure en présence de plusieurs courtisans : Crébillon d’un grand sang-froid lui répondit qu’il était prêt ; mais prenez garde à vous, monseigneur, ajouta-t-il, car je ne cède qu’à un âne. Le duc vit, et perdit l’envie de parier.
Un jour qu’il me vit bouder parce qu’il m’avait rayé des phrases sentantn l’italianisme dans une lettre où je croyais d’avoir évité toutes les tournures de ma langue, il me dit que je me trompais beaucoup, si j’espérais de parvenir à écrire français dans un style tout à fait exempt de l’esprit italien : il aurait fallu pour cela, me disait-il, que j’eusse appris à penser en français. Il me porta l’exemple de Théophraste à Athènes, et de Tite-Live, dont la latinité enchanteresse, au jugement porté dans tous les siècles, sentit patavinitatem [sent sa patavinité] ; quoique cela n’empêchât qu’il ne fût le plus pur, et le plus judicieux écrivain de l’histoire de Rome. Crébillon eut raison : j’écris en français, et sans que je puisse les apercevoir les italianismes sortent de ma plume. Ce qui est singulier c’est que je les distingue dans les écrits des autres. Ceux qui disent que la langue italienne farcie de gallicismes est plus jolie se trompent. Toutes les langues ont leurs lois, et les bons écrivains les suivent.
[99r] Ce fut le surlendemain de mon arrivée à Paris que je suis allé à la comédie italienne pour avoir le plaisir de voir jouer Silvia. On donnait Cénie comédie sérieuse de madame de Graffigny qui s’était déjà rendue célèbre par ses lettres péruviennes22. Cette dame était Lorraine, et avancée en âge : elle vivait d’une pension qu’elle avait méritée se mêlant d’affaires politiques, dans le temps que le duc de Lorraine avait cédé ses états à la France. Je parlerai de cette dame à temps, et lieu.
Je vais donc à la comédie de bonne heure pour m’emparer d’une bonne place sur l’amphithéâtre. Je me tenais debout observant à droite, et à gauche les femmes qui venaient occuper les premières loges chargées de rouge, et de diamants. Un homme de mise23 excessivement gros, et gras, qui était à mon côté, me demande si mon habit avait été fait en France.
— Non monsieur ; mais ce n’est que la seconde fois que je le mets.
— Je vois bien qu’il est tout neuf, et je crois pouvoir deviner que vous l’avez fait faire à manches ouvertes, et avec des boutons jusqu’au bas, parce que vous avez cru de ne pouvoir aller à la cour que dans ce costume ; mais il y a déjà quatre ans qu’on y va avec un habit fait comme vous voyez le mien.
— Je vous remercie, et je vous promets que je le vendrai demain. Mais je vous prie de me dire qui est cette énorme dame, dont les diamants m’éblouissent, qui entre actuellement dans cette loge-là. Grand Dieu qu’elle est grasse ! Qui est donc cette grosse cochonne ?
— Monsieur ; c’est la femme de ce gros cochon.
— Ah ! Monsieur ! Je suis un étourdi, et je vous en [99v] demande mille pardons.
Mais il n’y avait pas question de demander pardon, puisque l’aimable gros cochon étouffant de rire dut s’asseoir. Après avoir bien ri, il se leva, il sortit de l’amphithéâtre, et il alla dans la loge de sa femme, où je l’ai vu recommencer à rire avec elle. C’était évident qu’il lui avait conté toute l’histoire. Impatienté de ce rire, et fâché d’en avoir donné le sujet, je me lève pour aller occuper une autre place ; mais dans l’instant je me sens appelé par le gros rieur. La politesse veut que je m’approche alors de la loge pour savoir ce qu’il voulait me dire. Me demandant excuse de l’air le plus sérieux, et le plus noble, il me prie d’aller souper chez lui le soir même, si je n’étais pas engagé ailleurs. Je lui réponds que j’accepterais l’honneur qu’il m’offrait si effectivement je n’étais pas engagé.
— Chez qui donc ?
— Chez mademoiselle Silvia.
— Je vais dans l’instant vous dégager.
Il sort ; je reste à parler avec la dame, et cinq minutes après il retourne avec Balletti, qui me dit de la part de sa mère qu’elle était enchantée que je fisse de si bonnes connaissances ; et qu’elle m’attendait à dîner le lendemain. Je prends Balletti à part, et j’apprends que je souperai avec M. de B…24 receveur général deso finances. À la fin de la pièce, la grosse dame prit mon bras, nous entrons dans son équipage, et nous allons à son hôtel rue d’Antin, où j’ai vu grande compagnie, appartement magnifiquement éclairé, puis souper avec profusion, gaieté, et morceaux de musique de Rameau chantés par Jeliot, et la Lemière25. Après souper on me fit conduire chez moi.
[100r] Dans cette maison, qui me fut toujours ouverte, j’ai fait de très utiles connaissances. Voilà de quelle façon les étrangers se faufilaient à Paris dans ce temps-là : actuellement26 c’est fini. Me souvenant de cette ville, je frissonne.
Le lendemain j’ai vu chez moi Patu, qui me fit présent de l’éloge en prose qu’il avait fait de l’immortel Maurice maréchal de Saxe27. Il me fit aller déjeuner avec lui aux Tuileries, où il me présenta à madame du Bocage28, qui me parla beaucoup de Rome, et du cardinal Passionei, qui l’avait embrassée publiquement sur l’escalier du Vatican29. En parlant du maréchal de Saxe, elle dit en souriant que c’était un dommage qu’on ne pût pas dire un de profundis pour le repos de l’âme d’un homme qui avait fait chanter tant de Te deum. Sortant des Tuileries, il me mena chez une fille célèbre de l’opéra qui s’appelait Lefel30. Elle avait trois enfants en bas âge qui voltigeaient par la maison. Je fais l’éloge de leur beauté félicitant la mère. Ils ont, lui dis-je, tous les trois dans leur jolie physionomie d’unp caractère différent.
— Je le crois, dit-elle d’un air de candeur, celui-ci est fils du duc d’Aneci31, son frère que voilà appartient à d’Eguemont32, et le troisième à Maison rouge, qui par parenthèse vient d’épouser la Romainville33.
— Ah ! ah ! Excusez de grâce : j’ai cru que vous étiez la mère de tous les trois.
— Je le suis aussi.
Mais en disant ces dernières paroles, elle regarde Patu tout étonnée, et elle donne dans un grand éclat de rire, qui me fait rougir jusqu’aux oreilles. J’étais nouveau. Je n’étais pas accoutumé à entendre une femme empiéter sur les droits de l’homme. La Lefel cependant n’était pas une effrontée ; elle était franche, honnête fille d’opéra au-dessus des préjugés de cette espèce. [100v] Les seigneurs, qui se tenaient pour sûrs de lui avoir fait ces enfants, les laissaient entre ses mains, lui payant leur pension. Elle les élevait bien, et les pensions lui servaient à vivre plus à son aise. Mon ignorance des mœurs parisiennes me faisait donner ainsi dans des lourdes méprises. Cette fille aurait ri au nez de tout homme qui serait allé lui dire que j’étais un garçon d’esprit : ma méprise me déclarait bête à quatre pattes dans Paris principalement, où rien n’est jamais médiocre. Il n’y a pas de milieu entre la bêtise, et l’esprit ; et un acteur de la comédie qui a joué hier comme un ange, joue aujourd’hui comme un fiacre34 ; car à Paris le cocher d’un fiacre n’est pas cocher ; il est fiacre.
Une chose dans le même goût m’est arrivéeq à la salle de l’opéra, où le maître de ballets Lany35 apprenait à figurer36 à plusieurs filles, dont il avait besoin. J’en vois une de quatorze à quinze ans, dont la mère tenait le mantelet : elle avait l’air modeste : elle m’intéressait. Un étourdissement lui prend, j’accours avec mon flacon d’eau des carmes, et je lui demande si elle n’avait pas par hasard trop soupé.
— Non ; mais j’ai un fort soupçon d’être grosse.
— Pardon, madame ; je n’aurais jamais osé vous croire mariée.
Voyant alors la fille pouffer de rire, je reconnais ma bêtise, et je pars. Patu me fit connaître toutes les filles de Paris qui avaient un nom : il aimait le beau sexe autant que moi ; mais, malheureusement pour lui, il n’avait pas mon tempérament, et il paya de sa vie. S’il avait vécu il aurait remplacé Voltaire. Il est mort à l’âge de trente ans à S. Jean de Moriene, venant de Rome, et espérant d’aller vivre, ou mourir à Paris ; mais étant étique déclaré, il ne pouvait vivre longtemps nulle part.
Je l’ai trouvé un matin faisant des vers [101r] alexandrins non rimés.
— Les vers blancs français, lui dis-je, sont ingrats.
— Je le sais, aussi ne seront-ils pas vus. C’est une lettre, et je l’écris en vers pour m’assurer que lorsque je la traduirai en prose, elle sera charmante ; et on n’y trouvera pas des vers. Voltaire fait souvent cela. Sa belle lettre à madame du Châtelet fut écrite ainsi.
— Tu badines, je crois.
— Je ne badine pas. Rien ne déplaît plus aux oreilles délicates qu’une prose, où on trouve des vers sortis par hasard de la plume de l’écrivain ; et cela n’arrive que trop souvent. Tacite commence son histoire par un mauvais vers hexamètre, dont certainement il ne s’est pas aperçu. Urbem Romam a principio reges habuere. Est-ce que vous pardonnez, vous autres Italiens, à une prose farcie de vers ?
— Nous la condamnons, mais nous évitons les vers sans nulle difficulté, puisque le style poétique est entièrement différent de celui de la prose. Ceux qui entrelardent de vers leur prose, croyant de la rendre par là plus brillante, sont des pauvres génies qui nous font pitié.
Il tardait à Patu de me mener à l’opéra pour être témoin de l’effet qu’il me ferait, car un italien doit trouver ce spectacle fort extraordinaire. L’opéra qu’on donnait alors une fois par semaine était un ballet, dont le titre devait m’intéresser : c’était Les fêtes vénitiennes. Nous allons donc nous mettre au parterre, payant quarante sous : j’y vois bonne compagnie. Le spectacle était celui qui faisait les délices de la nation. Solus gallus cantat.
Après une symphonie très belle dans son genre donnée par un excellent orchestre, on lève la toile. Je vois une décoration qui me représente la petite place de S.t [101v] Marc vue de l’île de S.t George ; mais je reste surpris de voir le palais ducal à ma gauche, et la procuratia de la monnaie, et de la bibliothèque37, comme le grand clocher à ma droite. Cette faute trop comique, et honteuse pour mon siècle commença à me faire rire. Patu que j’informe doit en rire aussi ; mais un voisin prétend que ce n’est pas risible. Il dit que c’est un défaut accidentel de certaines estampes d’où le peintre de l’opéra pouvait avoir copié sa décoration : je lui accorde la chose ; mais je lui dis que le peintre n’était pas moins un âne qui aurait aussi peint des hommes avec leur épée au côté droit. Je lui ajoute qu’étant vénitien j’avais la même raison de rire de cette faute qu’il aurait lui-même voyant à Venise un tableau où il verrait le pont neuf avec la Samaritaine du côté gauche le voyant du Louvre38. Ne pouvant pas m’empêcher de rire, il nous laissa.
Venise : la place Saint-Marc et l’île Saint-Georges
a Douane (Dogana)
b Procuraties
c Grand clocher (campanile)
d Petite place Saint-Marc (Piazzetta)
e Palais ducal
f Saint-Georges (San Giorgio Maggiore)
La musique quoique belle dans un goût antique, et baroque39 m’amusa dans le commencement à cause de sa nouveauté, mais bientôt elle m’ennuya ; et sa mélopée qui est le récitatif me désola.
L’action, qui était le sujet de l’opéra-ballet, était un jour du carnaval dans lequel les vénitiens vont se promener en masque dans la grande place. On y voyait des galants, des entremetteuses et des filles qui nouaient, et dénouaient des intrigues. Tout ce qui était costume était faux, mais amusant. Ce qui me fit bien rire fut au moment du ballet quand j’ai vu sortir des coulisses le doge de Venise, avec douze sénateurs tous en robes bizarres, [102r] qui se mirent à danser la grande passacaille.
Mais tout d’un coup j’entends un claquement de mains général à l’apparition d’un grand danseur masqué, et ayant une perruque noire à longues boucles qui lui descendaient jusqu’aux hanches. Il était vêtu d’une robe noire ouverte par-devant qui lui allait jusqu’aux talons. Patu me dit d’un air dévot et pénétré que je voyais le grand Dupré40. Ayant entendu parler de ce danseur, je me tiens très attentif à tous ses mouvements. Je le vois s’avancer à pas cadencés, et lorsqu’il est parvenu au bord de l’orchestre élever lentement ses bras arrondis, les mouvoir avec grâce, les étendre entièrement, puis les resserrer, remuer ses pieds, faire des petits pas, des battements à mi-jambe, quelques pirouettes, et disparaître ensuite rentrant à reculons dans la coulisse. Tout ce pas de Dupré ne peut avoir duré que trente secondes. Le claquement du parterre, et des loges était général. Je demande à Patu ce que ce grand applaudissement signifiait. On applaudit, me répondit-il, aux grâces, à la divine harmonie de ce grand danseur dans ses mouvements : il a soixante ans ; et il est le même qu’il était à vingt.
— Quoi ? Il n’a jamais dansé autrement ?
— Il ne peut pas avoir dansé mieux, car ce développement que tu as vu est parfait ; et au-delà du parfait il n’y a rien. Il fait toujours la même chose, et nous le trouvons toujours neuf : telle est la puissance du beau, du bon, du vrai qui pénètre à l’âme. Voilà la véritable danse : c’est un chant. En Italie, je le sais bien, vous n’en avez pas d’idée.
À la fin du second acte, voilà de nouveau Dupré ; [102v] il avait sur le visage un autre masque analogue au nouveau caractère qu’il représentait. Il danse sur un air différent ; mais je trouve sa danse la même. Il avance vers l’orchestre ; il s’arrête un instant, très bien dessiné, j’en conviens ; et tout d’un coup j’entends vingt voix dans le parterre dire : Ah ! Mon Dieu ! mon Dieu ! il se développe, il se développe. Et réellement il paraissait un corps élastique, qui se développant devenait plus grand. J’ai accordé à Patu qu’il y avait à tout cela de la grâce, et je l’ai vu content.
Après Dupré, je vois sortir une danseuse qui comme une furieuse parcourt toute la scène faisant rapidement des entrechats à droite, et à gauche applaudie à toute force. C’est, me dit Patu, la célèbre Camargot41, que tu es venu à Paris à temps de voir. Elle a aussi soixante ans. C’est la première danseuse qui a osé sauter sur le théâtre de l’opéra. Avant elle les danseuses ne faisaient que des pas, et, ce qui est admirable, elle ne porte, et elle n’a jamais porté des culottes, tant elle est sûre de la régularité de ses sauts. Je lui ai dit qu’il se trompait, car dans un entrechat qu’elle avait fait en tournant j’avais vu des culottes noires. Dans ce cas, dit un voisin qui était de ses amis, vous ne pouvez avoir vu que ses cuisses, car elle ne met jamais ni culottes ni caleçons. Je crois que vous êtes étranger. — Oh ! Pour ça, oui.
Ce qui m’a plu dans l’opéra français fut l’obéissance, et la promptitude dans le changement de décoration. Le coup de sifflet était si bien entendu que le coup [103r] d’archet du premier violon de l’orchestre, où cependant l’auteur de la musique me fit rire, se tenant debout et agitant à droite et à gauche un grand rouleau qu’il tenait à la main comme un sceptre. Il le branlait42 avec violence comme s’il eût dû faire agir les instruments par des ressorts. Mais ce qui me fit un vrai plaisir fut le silence des spectateurs, tout au contraire de chez nous en Italie, où les spectateurs ne se tiennent attentifs dans le plus profond silence qu’au ballet. D’ailleurs il n’y a point d’endroit sur la terre où l’observateur ne trouve des extravagances s’il est étranger ; car s’il est du pays, y étant né, il ne peut pas les discerner.
Le plus grand plaisir que j’ai ressenti fut à la comédie française, où j’ai vu les grands acteurs qui peu de temps après se retirèrent. La Dumenil, la Dangeville, la Grandval avec son mari, Sarazin, la Torillere, Lanoue, et surtout la Gaussin, et la célèbre Cleron43. J’ai vu dans les jours qu’on appelle mauvais le Misanthrope, l’Avare, le Joueur, le Glorieux, m’imaginant d’être à leur première représentation. J’ai vu comment nos comédiens d’Italie devraient jouer ; mais les connaissant je n’ai pas espéré qu’ilsr pussent parvenir à se donner la peine nécessaire pour y parvenir.
Dans un de ces mauvais jours je me suis trouvé dans une loge avec des vieilles actrices qui s’étaient retirées du théâtre jouissant de leur pension. Elles m’amusaient me contant cent jolies histoires des comédiennes que je voyais. Une très jeune fille, qui jouait un petit rôle, m’intéressant beaucoup j’ai prié une de ces doyennes de me dire qui c’était, et s’il était facile de faire connaissance [103v] avec elle. Elle est jolie à croquer, me dit une d’entr’elles, elle est fille de Dubois, elle est très aimable en société dans l’âge où elle est de quatorze ans, et enfin elle promet beaucoup, et elle ne trompera pas notre attente.
— A-t-elle un amant ?
— Elle n’a personne ; mais elle en aura certainement un bientôt.
— J’envie l’heureux dont elle deviendra maîtresse. Que je serais aise, si je pouvais faire connaissance avec elle !
— Rien n’est si facile. Allez au foyer : parlez-lui : faites qu’elle vous montre son père, ou sa mère, et sans façon demandez-leur à souper : ils sont l’honnêteté même : soyez sûr qu’ils vous feront bon accueil. Ils seront enchantés que vous trouviez leur fille aimable ; et ils ne vous gêneront pas après souper ; ils se retireront, et vous causerez aussi longtemps qu’il vous plaira avec la petite.
— Je n’aurai jamais le courage de faire cela.
— Vous êtes en France, monsieur, où l’on connaît le prix de la vie, et où l’on tâche d’en tirer parti. Nous aimons le plaisir, et nous nous trouvons heureux quand nous pouvons en procurer à quelqu’un.
— Cette façon de penser est divine, madame ; mais de quel front voulez-vous que j’aille demander à souper à quelqu’un qui ne me connaît pas ?
— Oh ! Mon Dieu ! Que dites-vous ? Nous connaissons tout le monde. Vous voyez bien comment je vous traite. Ai-je l’air de ne pas vous connaître ? Après la grande pièce je vous présenterai.
— Je vous prierai, madame, de me faire cet honneur-là un autre jour.
— Quand il vous plaira.
C’est ainsi que Paris était fait.
a. Charmé biffé.
b. Avait biffé.
c. Orth. un enigme (enigma est masculin en italien).
d. Orth. Marrianne.
e. Orth. vu.
f. Madame biffé.
g. Orth. fait.
h. Pitié biffé.
i. Nommer biffé.
j. Orth. payera.
k. Orth. écrit.
l. Aurait biffé.
m. Orth. fait.
n. Orth. sententes.
o. Orth. de.
p. Le d’ est ajouté dans l’interligne.
q. Orth. arrivé.
r. Puissent biffé.
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[CHAPITRE XI]
Tous les comédiens italiens de Paris voulurent me faire voir leur magnificence. Ils me fêtèrent me donnant des dîners, et des soupers fins. Carlin Bertinazzi, qui jouait l’Arlequin, et que Paris idolâtrait me fit souvenir qu’il y avait treize ans qu’il m’avait vu [104r] dans la ville de Padoue retournant de Pétersbourg avec ma mère. Il m’a donné à dîner chez madame de la Caillerie1 où il logeait. Cette dame était amoureuse de lui depuis cinq à six ans.
Voyant quatre jolis enfants, dont madame m’avait dit d’être la mère, j’ai cru de ne pas risquer de passer pour bête faisant compliment à Monsieur de la Caillerie sur ses aimables rejetons.
— Faites-en compliment à Carlin, me répondit-il, puisque c’est lui qui en est le père. Ne riez pas : c’est tout de bon, et je n’en suis pas fâché.
— Je suis surpris que vous les entreteniez, à moins que vous ne vous croyiez obligé à cela parce qu’ils portent votre nom.
— Je ne peux pas leur refuser mon nom, car ils sont fils de ma femme ; mais Carlin est trop honnête homme pour souffrir que je les entretienne. Il sait qu’ils sont à lui ; et s’il n’en convenait pas, ma femme serait la première à s’en plaindre.
C’est ainsi que cet honnête homme français pensait, et c’est ainsi qu’il s’expliquait fort paisiblement. Il aimait Carlin autant que sa femme l’aimait avec cette différence que les conséquences de sa tendresse n’étaient pas celles qui font naître des enfants. Les histoires de cette espèce ne sont pas rares à Paris parmi des gens d’une certaine façon. Deux des plus grands seigneurs de la France troquèrent de femmes tranquillement, et eurent des enfants qui portèrent le nom non pas de leur vrai père, mais du mari de leur mère : il n’y a pas un siècle que cela est arrivé : ainsi les Bouflers d’aujourd’hui sont Luxembourg, et les Luxembourg Bouflers.
Le plus riche des comédiens italiens était Pantalon père de Coraline, et de Camille2. Coraline jouait les soubrettes, et Camille dansait, et jouait aussi les [104v] secondes amoureuses. Tout l’argent qu’elles gagnaient entrait dans la bourse du père qui outre cela prêtait sur gages. Ses deux filles, au dîner en famille qu’il me donna, m’enchantèrent ; mais principalement l’aînée qui était entretenue par le prince de Monaco3, dont le père duc de Valentinois était encore vivant. Camille était en secret entretenue par le comte de Melfort4 colonel du régiment d’Orléans, qui à son tour, n’étant point riche, était entretenu par la duchesse de Chartres. Cette duchesse quelque temps après mon arrivée est devenue duchesse d’Orléans à la mort de son beau-père qui était fils du régent de France5.
Coraline avait moins d’esprit que Camille ; mais elle était plus jolie. La trouvant adorable, et lui ayant dit que je désirais de lui faire ma cour, elle me répondit qu’elle le voulait bien ; mais qu’ayant un amant en titre, elle ne pouvait me recevoir qu’aux heures indues, et quelquefois aux autres, après m’avoir fait connaître au prince comme personne sans conséquence. J’ai trouvé ces conditions neuves, et délicieuses. Ce prince de Monaco, la première fois que Coraline lui dit qui j’étais, ne m’a qu’à peine regardé. La seconde fois il rit beaucoup de je ne sais quel conte que j’ai fait à sa maîtresse, et la troisième fois il la pria de me retenir à souper. Il finit à la fin par me trouver nécessaire, car ordinairement les princes, se trouvant tête-à-tête avec leurs maîtresses ne savent ni que dire, ni que faire.
Me croyant en devoir de lui faire ma cour, j’allais souvent le voir le matin à son hôtel de Matignon rue de Varenne. Je suis bien aise, me dit-il un matin, que vous soyez venu, car j’ai fait venir envie de vous connaître à la duchesse de Rufec6. Nous irons d’abord chez elle.
[105r] Encore une duchesse ! Mon âme nageait dans la joie. Nous montons dans son Diable, voiture de mode, et nous voilà à onze heures du matin chez la dame. Je vois une femme de soixante ans au moins, une figure couverte de rouge, la peau couperosée, laide, maigre, et flétrie, assise indécemment sur un sopha, qui à mon apparition s’écrie : Ah ! Voilà un beau garçon. Tu es charmant, mon cher prince. Viens t’asseoir près de moi, mon ami, me dit-elle. J’obéis tout étonné, me sentant d’abord rebuté par une puanteur de musc insoutenable. Je vois un sein hideux que la Mégère montrait tout entier, et des boutons non visibles parce qu’ils étaient couverts de mouches ; mais très palpables. Où suis-je ! Le prince s’en va me disant qu’il me renverrait son Diable dans une demi-heure.
À peine est-il parti, que cette harpie me surprend avec deux lèvres baveuses qui m’offraient un baiser que j’aurais peut-être dû avaler ; et en même temps elle allonge un bras décharné là où saa rage infernale attachait son âme, me disant : voyons si tu as un beau…
— Ah ! Madame la duchesse…
— Tu te retires ? Quoi ? Tu fais l’enfant ?
— Oui madame, car…. j’ai….
— Quoi ?
— J’ai la Ch…. p…..
— Ah ! Le vilain cochon.
Elle se lève fâchée ; et elle s’en va. J’en fais de même, prenant vite la porte. Je sors de l’hôtel ayant peur que le suisse me l’empêche. Je prends un fiacre, et je vais conter l’aventure toute chaude à Coraline, qui après avoir bien ri, convient que le prince m’avait joué un tour sanglant. Je voulais dans ce moment-là la convaincre que j’avais dit à la duchesse un mensonge, mais elle ne s’est point du tout rendue à mes instances. Il y avait un mois qu’on me croyait guerluchon, et il [105r] n’en était rien. Cinq à six jours après, je lui ai demandé mon congé, et pour lors elle promit tout ce que je désirais le premier jour que le prince irait à Versailles.
Ce jour vint dans la semaine suivante, la Dauphine ayant accouché d’une princesse. Coraline me dit que nous irions dîner à la garenne, où nous prendrions des lapins au furetb, et que nous retournerions le soir à Paris contents.
Nous voilà le lendemain à dix heures tous les deux dans un carrosse coupé allant où je me sentais sûr de jouir ; mais vers la barrière de Vaux Girard nous rencontrons un vis-à-vis aux armes, et à livrée étrangère. J’entends le seigneur qui y était crier : arrête arrête, et Coraline dire la même chose à son cocher. C’était dans l’ordre.
Ce seigneur était le chevalier de Wirtemberg7, qui sans même me daigner d’un regard commence à dire des douceurs à Coraline, puis mettant toute sa tête dehors lui parle à l’oreille : elle lui répond de la même façon, il lui parle encore ; elle pense un peu ; puis elle me dit, me prenant la main, et toute riante : j’ai une grande affaire à finir avec ce prince ; allez à la garenne, mon cher ami, dînez-y, chassez, et divertissez-vous. Je vous attends chez moi demain matin. Après m’avoir dit cela, elle descend, elle monte dans le vis-à-vis, et elle me plante.
Si le lecteur ne s’est jamais trouvé dans une situation pareille à la mienne, il ne pourra jamais se figurer de quelle espèce fut mon dépit dans ce moment-là. Je suis descendu aussi à la barrière, envoyant paître le cocher. J’ai pris le premier fiacre que j’ai trouvé, et ne sachant où aller, je suis allé chez Patu, qui après avoir entendu ma noire aventure crut me consoler me disant qu’il voudrait être à ma place. Il me dit que la chose n’était pas neuve, que tout était en règle, et que pour peu que j’aimasse Coraline, [106r] je devais lui passer ce petit caprice. Elle m’avait donné selon lui la plus grande marque d’amitié qu’une fille de son état pût donner à quelqu’un qu’elle voulait porter au faîte du bonheur. Quand il vit que tout ce qu’il me disait pour me calmer était inutile, il me proposa d’aller dîner avec lui à l’hôtel du Roule. J’y ai consenti.
L’hôtel du Roule était fameux à Paris. Il y avait deux mois que j’y étais, et je ne l’avais pas encore vu. La maîtresse femme qui avait loué cet hôtel s’appelait madame Paris8. Elle l’avait très bien meublé, et elle y tenait quatorze filles choisies par elle. Elle avait un bon cuisinier, des bons vins, des excellents lits, et elle faisait bon accueil à tous ceux qui allaient lui faire des visites. Le lieutenant de police Berier9 la protégeait. Étant à une certaine distance de Paris, elle était sûre que ceux qui iraient chez elle seraient des personnes à leur aise ; car c’était trop loin pour y aller à pied. La police de sa maison était très sage : tous les plaisirs étaient taxés à un prix fixe, et pas chers. On payait six francs pour déjeuner avec une fille, douze pour dîner, un louis pour y coucher. C’était enfin une maison bien montée, dont on parlait à Paris avec admiration. Il me tardait d’y être, et je trouvais que la partie vaudrait peut-être mieux que celle que j’aurais faite à la garenne.
Nous montons dans un fiacre ; Patu dit au cocher : à la porte Chaillot, il répond qu’il a entendu, et il nous y mène. Je vois écrit en grands caractères au-dessus de la porte fermée Hôtel du Roule.
La porte cochère, comme de raison, étant fermée, un portier à moustaches sorti par une porte de [106v] derrière vient regarder nos personnes. Content de nos mines, il ouvre, nous renvoyons notre fiacre, et nous entrons. Une femme de cinquante ans, d’un air aisé, et privée d’un œil, nous demande, si nous étions allés là pour dîner, après avoir vu ses demoiselles en société. Ayant entendu que tel était notre dessein, elle nous mène dans une grande salle où nous voyons quatorze filles à l’air modeste, vêtues de mousseline uniformément, assises en demi-cercle l’une auprès de l’autre, leur ouvrage à la main, qui à notre apparition se lèvent, et nous font, toutes en même temps, une belle révérence. Elles étaient toutes à peu près du même âge ; toutes jolies, grandes, moyennes, petites, blondes, châtaines, brunes. Nous les parcourons, disant à chacune quatre ou six mots, et dans le même moment que Patu choisit la sienne, je m’empare de celle qui me revient le plus. Les deux choisies faisant un cri de joie, et jetant leur ouvrage nous sautent au cou, et nous mènent de la salle au jardin, nous disant qu’on nous appellera d’abord que le dîner sera prêt. La Paris, nous laissant aller, nous dit qu’elle nous répond de la parfaite santé de ses deux pensionnaires.
Après une courte promenade chacun de nous va avec sa chacune dans un cabinet pour lui rendre son devoir. On nous appelle à table, et en dînant Patu devient amoureux de la mienne, moi de la sienne, et nous troquons ; mais suivant les lois nous devons payer encore six francs. Après le fait, Patu se plaint de ce que la maussaderie de sa belle l’ait rendu impuissant. La nuit commençait, on nous intime le départ.
[107r] Patu dit que ces plaisirs mesurés à l’heure devenaient des corvées : il me propose de souper, et de passer là la nuit, et je le veux bien. Nous allons communiquer notre projet à l’abbesse qui à ce trait nous reconnaît pour des gens d’esprit. Nous lui disons que nous voulons aller choisir de nouveau, et elle nous reconduit dans la salle, où à la lumière de quatre bougies, je vois une grande fille qui boudait. Je l’approche, je la trouve une beauté ; je m’étonne qu’elle m’ait échappé la première fois ; mais je me console, songeant que je vais l’avoir pour douze heures et toute à mes ordres. Je la prends par le bras, et je la trouve revêche. Si tu ne m’aimes pas, lui dis-je je vais prendre une de tes camarades.
— Je te trouve bien hardi de ne m’avoir pas prise la première fois.
— Je ne t’ai pas vue ; mais tu n’y perdras rien.
— Gasconnade ; mais je n’en suis pas fâchée, car j’ai envie de dormir.
Cette fille, qui un mois après fit grande fortune, s’appelait S.t Hilaire10. C’était une beauté ; et elle possédait tout le grand jargon11. Patu choisit une appelée Richemont parce qu’elle lui avait parlé anglais. En attendant l’heure du souper nous badinâmes sans venir au fait, Patu par nécessité de nature, moi par régime parce qu’il me semblait que l’honneur m’engageait à faire passer la nuit à ma belle sans dormir. Pour rendre la fête plus vive, nous demandâmes une chambre à deux lits, et à souper nous bûmes quatre bouteilles de champagne. Après souper nous nous couchâmes chacun avec la nôtre, après avoir examiné en commun toutes nos beautés en pure nature. La Richemont se moquait de mon pauvre [107v] ami qui maudissait le vin de champagne, qui, disait-il, l’avait privé de la faculté amoureuse. Nous mêlions la S.t Hilaire et moi aux plaisirs de l’amour les éclats de rire auxquels nous excitait la Richemont qui faisait l’impossible pour rendre Patu vivant, et ne réussissait pas. Ce pauvre garçon s’étant enfin endormi, j’ai joui d’une scène, dont je n’avais pas d’idée.
La Richemont sort de son lit tout ardente, et vient se coucher dans le mien au moment que je tenais entre mes bras la S.t Hilaire, qui s’avisa de trouver cette action indigne. Elle lui dit de s’en aller, l’autre s’en moque, et tente d’empiéter sur ses droits : je riais mais ma sultane en colère la jeta hors du lit. Voyant l’autre qui s’étant relevée allait se venger, je prends, comme je devais, le parti de la mienne, et je fais entendre à la Richemont avec des paroles pleines de douceur qu’elle avait tort. Je lui démontre que toute ma puissance amoureuse appartenait à la S.t Hilaire, et qu’en honneur je ne pouvais pas lui donner un seul baiser, sans manquer à celle que la fortune m’avait donnée en partage.
La Bacchante12 dut se rendre ; mais elle s’assit telle qu’elle était devant un miroir, et se contemplant elle empoigna une bougie, qui lui servit à faire ce qu’elle n’avait pu faire ni avec Patu ni avec moi. Ce tableau ne put pas déplaire à la S.t Hilaire, car il m’aida beaucoup à faire des exploits que la nature sans ce secours ne m’aurait peut être pas fourni la force de faire. Au bout de trois ou quatre heures, la S.t Hilaire s’étant endormie, j’ai dormi aussi.
[108r] Nous aurions dormi jusqu’à midi, si la vigilante abbesse ne fût entrée pour nous avertir que nous étions les maîtres d’aller choisir de nouveau pour le déjeuner. Nous lui répondîmes que très contents de nos guerrières nous ne voulions pas en défier des nouvelles ; et le déjeuner vint. La Richemont nous faisait rire par les injures atroces qu’elle disait à Patu, que le vin de Champagne tenait toujours dans une parfaite nullité. Patu s’en moquait. Il ne savait rien de notre combat nocturne, qui fit beaucoup rire la Paris. Elle prodigua ses éloges à ma fidèle soumission aux lois de sa maison, et à mon esprit conciliatoire. Elle nous dit que nous pouvions faire la même partie quand nous voudrions changeant d’héroïnes ; mais la S.t Hilaire me dit qu’elle me poignarderait si dans la suite j’oserais lui faire l’affront de lui préférer une autre, et je lui ai promis une fidélité éternelle ; mais peu de temps après, un anglais la tira de là, et treize ans après13 je l’ai vue devenue miladi à Londres à l’assemblée de la duchesse de Nortumberland.
Le dernier tableau qui m’enchanta chez la Paris fut celui-ci. Lui ayant demandé pourquoi elle avait borné le nombre de ses nonnes à quatorze ; elle me répondit que c’était en grâce d’un écriteau qu’elle voulait apposer au-dessus de la porte de l’hôtel ; et qui était déjà tout prêt : elle ne l’avait pas encore affiché parce que M. Berier s’était obstiné à lui en refuser la permission. Elle le fit apporter, et elle nous vit transportés par l’admiration. C’était le superbe vers de Virgile Sunt mihi bis septem praestanti corpore nymphae [Je dispose de deux fois sept nymphes au corps d’une beauté remarquable]14.
[108v] Nous lui avons dit qu’exposant ce vers elle se rendrait égale à la reine des dieux ; et elle nous répondit que M. de Voltaire lui donnant le vers lui avait dit la même chose. Elle nous dit que ce célèbre anglomane avait passé la nuit avec la Richemont, et la Richemont ajouta qu’il avait à peu près fait comme Patu. Cette nouvelle plut beaucoup à mon bon ami.
Mais lorsque j’ai demandé à la borgnesse comment elle s’y prenait pour recruter quand elle en avait besoin, et qu’elle me répondit qu’elle avait le séminaire dans sa propre maison, l’envie qui nous vint de voir ce séminaire fut invincible. Elle n’eut pas de difficulté à nous faire venir quatre jeunes filles une plus jolie que l’autre.
— Pourquoi ne les tenez-vous pas dans le sérail ?
— Parce qu’elles sont neuves, et que par conséquent elles coûtent davantage. La mère de celle-ci prétend vingt-cinq louis, et ces trois autres en veulent au moins douze.
— C’est surprenant, car elles sont peut-être plus jolies.
— D’accord : mais elles ne sont pas tout à fait pucelles.
Ce tout à fait nous fit éclater de rire, et dire à l’abbesse que c’était bon pour les dupes, car un pucelage ne pouvait être qu’indivisible ; mais elle nous opposa cent doctrinaux15 finissant par nous dire que sur cette matière elle en savait plus que tous les philosophes de l’univers.
Nous retournâmes à Paris très satisfaits de notre partie. Cet hôtel du Roule fut la cause que je n’ai pas eu de peine à oublier Coraline. Six mois après, un jeune, et joli castrato vénitien, nommé Guadagni16 [109r] savant dans son art, et plein d’esprit sut la séduire. Il fut la cause de sa rupture avec le prince de Monaco, qui la trouva en flagrant délit. Mais peu de temps après elle sut si bien faire que le prince lui pardonna, et lui fit une fille qu’elle nomma Adelaïde17, et à laquelle le prince donna d’abord trente mille livres, qui mises à fonds perdu et laissées là lui firent vingt ans après trente mille livres18 de rente. C’était une jolie loucheuse, que j’ai vuec au Temple l’an 1783, veuve, riche, encore jolie, âgée de trente-deux ans, et amoureuse d’un prêtre. Elle demeurait au Temple avec sa grandd-mère, qui avait quatre-vingts ans, et qui malgré ce grand âge aimait encore, et payait son amant qui avait été mon domestique.
Deux ou trois ans après la naissance d’Adelayde, le prince de Monaco quitta Coraline pour épouser mademoiselle de Brignolé19 génoise ; et Coraline alors devint maîtresse du comte de la Marche, fils du prince de Conti20, qui lui fit une fils qu’il reconnut, et l’appela chevalier de Montreal21, le faisant décorer de la croix de Malte. Il est mort il y a sept à huit ans, et le prince de Conti son père est je crois à Marseille, où depuis la mort de Robespierre22 on lui fait espérer qu’on le laissera vivre jusqu’à sa mort naturelle.
Coraline aussi mourut jeune après avoir donné un autre enfant à l’Avignonnais Dolci, joli garçon dont je parlerai dans cinq ans d’ici23.
Ayant vu dans le mois de Septembre au Louvref les tableaux que les peintres de l’académie royale avaient exposés au public, et ne voyant pas un seul [109v] tableau de batailles, j’ai conçu le projet de faire venir à Paris mon frère François, dont le talent dans ce genre était décidé. Parosselli24 seul habile peintre de batailles que l’académie possédait étant mort, j’ai vu que mon frère pouvait faire sa fortune, car dans l’Italie plongée dans les vices les bons artistes sont mal payés, et rares les médiocres qui ne languissent dans la misère. J’ai fait tout cela. J’ai tiré mon frère de la fange où il pourrissait dans ma respectable patrie ; mais n’étant arrivé à Paris qu’au carême de l’année suivante, j’en parlerai quand je serai là.
Le roi Louis XV, qui aimait passionnément la chasse, allait tous les ans passer six semaines à Fontainebleau. Il y allait au commencement d’Octobre, et il était toujours de retour à Versailles vers la moitié de Novembre. Ce voyage lui coûtait cinq millions, qui ne pouvaient être répandus que dans son ingrate nation. Il conduisait à sa suite tout ce qui pouvait contribuer à ses plaisirs ; et ses plaisirs ne pouvaient consister que dans la splendeur de la cour. Il se faisait suivre par son académie royale de musique qui lui donnait l’opéra, par ses comédiens français, et par les italiens. Malgré cela la grande ville de Paris ne restait pas sans spectacles, car les acteurs étaient tous doublés.
Silvia me dit que dans la maison qu’elle avait louée à Fontainebleau il y avait une chambre pour moi, et j’ai accepté. Je ne pouvais profiter d’une plus belle occasion pour connaître toute la cour, et tous les ministres étrangers. Ce [110r] fut là que je me suis présenté au chevalier de Morosini25 ambassadeur de Venise que je ne m’étais jamais soucié de voir dans les trois mois que j’avais passés à Paris. Un sujet de la république de Venise qui voyage peut très bien faire semblant de ne pas connaître les ministres de sa patrie dans les pays où il lui plaît d’aller s’instruire, ou se divertir, sans craindre qu’ils puissent troubler sa paix de nulle façon, car ils n’ont aucun droit sur lui ; mais M. de Morosini, qui ne ressemblait pas tout à fait aux aristocrates ses compatriotes, eut la gentillesse de me reprocher ma négligence. Le premier jour d’opéra, il me permit de le suivre. Me trouvant assis au parquet précisémentg au-dessous de la loge où se trouvait la marquise de Pompadour26 avec le maréchal duc de Richelieu27, j’eus le plaisir de voir de près la physionomie de cette grande dame.
La toile à peine levée, voilà la Le Maur28 qui sort de la coulisse, et qui au second vers fait un tel crih, qui29 me fait tressaillir, puis pouffer. On fut surpris de mon rire. M. de Richelieu, qui ne me connaissait pas, allonge dehors sa tête, et me demande de quel pays j’étais.
— Vénitien.
— J’ai aussi beaucoup ri à Venise à votre récitatif.
— Je le crois, Monsieur, et je suis sûr qu’on vous a laissé rire.
Ma réponse un peu verte fit rire la marquise.
— Êtes-vous vraiment de là-bas ? me dit-elle.
— Pardon, madame, je suis de là-haut.
— Je n’entends pas cela.
Mais pour lors, tous ceux qui étaient dans sa loge ayant trouvé ma réponse aussi singulière que précise, agitèrent la question, savoir si Venise était là-haut, ou là-bas. Un abbé académicien dit qu’à toute force Venise était plus haute que Paris à l’égard du globe, mais qu’il fallait tout de même dire là-bas voulant parler bon français.
Dans ce moment voilà l’ambassadeur de Venise qui entre dans la loge. On lui dit de quoi il était question, et il fait mes excuses disant que je ne parlais pas encore bien français. La marquise alors eut la bonté de me dire que je devais l’apprendre, et ayant remarqué que j’avais éternué cinq ou six fois [110v] elle me dit que mon rhume pouvait dériver des fenêtres de ma chambre mal fermées. Je lui ai répondu, lui demandant pardon, qu’elles étaient même calfoutrées. Ce mot fit rire toute la loge, et je suis resté capot30, car je ne savais pas d’avoir mal prononcé ce mot.
Une demi-heure après, M. de Richelieu, à dessein peut-être de me faire dire quelqu’autre bêtise, me demanda laquelle des deux actrices qui chantaient alors me plaisait davantage, et lui ayant dit mon avis, il me répondit que celle à laquelle je donnais la préférence avait des vilaines jambes. Je lui ai répondu que dans l’examen de la beauté d’une femme ce qu’on devait d’abord écarter était les jambes.
Je me suis pour lors décidé à ne plus parler, car madame se retira en dedans pour rire tout à son aise. J’ai d’abord reconnu le fier équivoque, et je fus fâché qu’il me fût échappé.
Après le spectacle l’ambassadeur me fit un commentaire sur le mot écarter croyant me convaincre que je l’avais dit exprès ; mais je l’ai persuadé du contraire ; car en italien il n’y a pas de méprise entre allargare, et porre a parte31. Je l’ai assuré que j’apprendrais à mieux parler ; mais il me répondit en riant que je ferais mieux à ne pas apprendre. Il m’invita à dîner pour le lendemain me disant que j’y verrais le lord Maréchal Keit qui m’avait connu à Constantinople32. Au souper de Silvia tout ce qui m’était arrivé à l’opéra fit la gaieté de la table.
Le lendemain à dix heures je suis allé à la cour tout seul pour voir le beau monde. Je m’arrête dans une galerie, où je vois beaucoup d’hommes, et de femmes en haie à droitei et à gauche. J’apprends qu’on attendait là pour voir passer le roi qui allait à la messe précédé de sa cour. Je m’y mets aussi avec plaisir étant fort curieux de le voir.
Je vois premièrement mesdames de France33, qui dans le costume de cour montraient non seulement leurs épaules toutes nues ; mais leurs seins aussi jusqu’au-delà du bout. Je les trouve laides malgré leur air affable, et la politesse avec laquelle elles faisaient à droite, et à gauche la révérence à tout le monde. Je vois une quantité de [111r] dames de cour toutes laides, marchant mal, juchées sur des pantoufles, dont le talon avait un demi-pied de hauteur. Elles croyaient de paraître plus grandes. Mais après toutes les laiderons je vois une beauté parfaite. On me dit que c’était madame de Brionne34 plus encore respectable que belle, car on n’avait jamais débité sur elle la moindre histoire. C’était un superbe éloge dans une cour où la corruption des mœurs avait rendu ridicule jusqu’à la calomnie.
Un moment après je vois la reine Marie35 avec son pieux, sage, et heureux père Stanislas Lescinski, ci-devant deux fois roi de Pologne alors duc de Lorraine, et de Bar. Je passe de l’autre côté pour mieux voir le roi qui allait venir, et je vois, certain de ne pas me tromper, madame Querini, c’est-à-dire la courtisane Juliette, que j’avais vue la dernière fois à Cesene avec le général comte Spada. Elle était en haie dix pas au-dessus de moi ayant avec elle le marquis de S.t Simon36 que j’avais connu chez Coraline. Elle ne pouvait pas me voir, et cela me fait plaisir.
Voilà le roi, qui entre dans la galerie marchant vite, tenant un bras à travers les épaules de M. d’Argenson37 ministre de la guerre, et ayant à sa gauche le maréchal de Richelieu. Je le vois parler au roi, lorsqu’il est à portée de voir Juliette : Sa majesté la regarde, passe outre, et dit au maréchal ces paroles précisément lorsqu’il passait devant moi : nous en avons ici de plus jolies.
À la suite du roi j’ai vu les princes du sang38 ; et tout le monde s’étant débandé39, j’ai approché Juliette lui disant que j’étais enchanté de la voir là, et lui donnant le titre d’excellence, qui lui allait, dans le cas qu’elle voulût encore passer pour Querini. Pour lui faire voir [111v] que je ne doutais pas de sa qualité, je lui ai demandé, si elle avait été présentée. Après être revenue de la forte surprise que lui causa mon apparition dans un endroit où elle n’aurait jamais pu se figurer de me voir, elle me dit que notre ambassadeur la présenterait le lendemain. Je lui dis que j’y allais dîner, et elle me répond que nous dînerons donc ensemble.
À une heure j’ai trouvé l’ambassadeur seul. Je lui fais compliment sur le plaisir qu’il aura de présenter au roi une des plus jolies femmes de Venise ; et à ce propos je lui dis franchement tout dont j’avais été témoin dans la galerie. Enchanté d’avoir appris tout cela, il me demande si à mon départ de Venise elle était déjà femme de Querini, et je lui réponds qu’elle devait l’être depuis longtemps, puisqu’elle portait le nom de Querini à Cesene il y avait alors trois ans. Il me dit en souriant qu’il ne pouvait pas douter de sa qualité puisqu’elle lui avait porté une lettre de Querini même.
Une demi-heure après j’ai vu milord Maréchal ministre du roi de Prusse qui montra un vrai plaisir me revoyant après sept ans. Voilà enfin la belle aventurière qui arrive tout ornée de diamants. Elle était belle ; mais personne n’était la dupe de son éblouissante blancheur. Son fard, que les Français ne peuvent pas souffrir, gâtait tout. On aime le rouge en France, et on a raison, car il anime ; mais le blanc artificiel est une bouffonnerie.
Madame Querini à table s’évertua dans l’éloge de la figure du roi : elle dit à reprises qu’elle en était amoureuse. L’ambassadeur lui dit avec un fin sourire qu’elle devrait cacher son penchant, carj madame de Pompadour pourrait en être informéek, et M. Querini aussi. J’ai à mon tour loué la beauté de madame la marquise, et toute la table me fit écho, [112r] excepté madame qui eut la force de se taire.
Le lendemain matin, je vais à son auberge, et je vois à la porte une berline attelée à six chevaux de poste. Je monte. Je la trouve habillée de voyage. Est-ce que madame part ?
— Oui : car cela m’impatiente. La marquise ayant su que j’étais ici fit savoir à l’ambassadeur, je ne sais pas par quel moyen, qu’elle espérait qu’il ne me présenterait pas à la cour.
— Je trouve singulier que l’ambassadeur soit si complaisant.
— C’est incroyable ; mais en vérité je ne m’en soucie pas. Je vais à Paris : je demeure à l’hôtel de Luxembourg rue des vieux Augustins ; etl j’espère que vous viendrez me voir. Si vous écrivez à Venise, je vous prie de ne rien dire de mon apparition ici. J’ai des raisons aussi pour cacher à Paris mon nom de Querini. Je porte celui de ma famille. Vous savez que je suis Preati ?
— Non madame.
— Eh bien, mon cher ami, apprenez-le. Je suis née comtesse Preati, et toute la ville de Vérone me connaît.
— Ça suffit, belle comtesse : je vous annoncerai à Paris par votre beau nom de famille.
— L’ambassadeur en fera de même.
Les friponneries de cette espèce sont charmantes, et il n’y a que les sots qui puissent les trouver malhonnêtes. Je regardais Juliette comme une comédienne qui portait de droit les différents noms qui étaient attachés aux différentes farces qu’elle jouait en Europe. Je me plaisais singulièrement à Fontainebleau : je faisais ma cour à l’ambassadeur, et à M. de Richelieu, on me connaissait ; mais je ne connaissais pas encore tous ceux que j’avais envie de connaître.
[112v] Un matin vers midi, rôdant par les appartements du château, j’entre dans une salle où je vois dix à douze courtisans qui s’y promenaient, comme s’ils y attendaient quelqu’un, et une grande table préparée pour dîner sur laquelle il n’y avait qu’un couvert. Je demande pour qui était ce couvert, et on me répond que c’était pour la reine qui allait venir dîner. Je vois servir lesm plats, et un moment après je vois sa majesté qui avant de s’asseoir s’arrête devant deux nonnes qui lui présentent du beurre, qu’elles posent sur la grande table. D’abord qu’elle fut assise, tous ces messieurs se mirent devant elle en demi-cercle cinq à six pas distants de la table. Je m’y suis mis aussi. Il me semblait d’être là pour quelque chose.
Il y avait déjà un quart d’heure que la reine mangeait dans le plus grand silence sans jamais regarder personne, lorsque tout d’un coup je la vois parcourir des yeux tout le demi-cercle. Après cela S. M. retourne au même plat dont elle avait mangé. C’était une fricassée de poulets. Se croyant peut-être obligée de justifier vis-à-vis de quelqu’un sa friandise, elle choisit un seigneur qui se distinguait par sa taille de six pieds, et par l’ordre du S.t Esprit ; et pour qu’on ne se trompe pas elle le nomma par son nom élevant ses yeux à sa figure, disant : Monsieur de Lowenthal40.
J’étais fort curieux de voir la figure de ce fameux guerrier qui avait pris Berg-op-zoom. Je tourne donc les yeux sur lui. Se sentant nommé par la reine, il s’avance de trois pas vers elle disant Madame.
— Je crois, lui dit-elle, que le ragoût préférable à tous les autres est une [113r] fricassée de poulets.
— Je suis de cet avis madame.
Après cette réponse donnée du ton le plus sérieux le grand guerrier retourne à sa place faisant les mêmes trois pas à reculons. La reine ne parla plus, finit de dîner, puis retourna dans l’intérieur de son appartement. Tous les spectateurs défilèrent.
Cette scène m’enchanta. La reine de France, me disais-je, se crut obligée de faire voir au maréchal qu’elle l’avait vu, et voulant qu’il sût qu’elle le distinguait de tous ceux qui étaient là, elle le consulta sur une fricassée n’ayant rien de mieux à lui dire. Le maréchal d’ailleurs ne pouvait lui répondre autre chose sinon qu’il était de son avis. Je réfléchissais qu’à sa place je lui aurais peut-être manqué41, car il est certain que je lui aurais dit que je préférais à une fricassée un pâté de macaroni. Ce qui me faisait rire était la gravité, et le ton d’importance avec lequel le maréchal avait prononcé sa sentence sur ce goût de la reine. Il se servit du même ton de voix avec lequel il aurait condamné un officier à la mort dans un conseil de guerre. J’ai vu le lendemain le bulletin de la cour, dans lequel le référendaire ne disait autre chose sinon que la reine avait gracieusé le maréchal de Lowenthal qui avait assisté à son dîner. Le mot gracieusé me fit rire. À l’élégant [113v] dîner de Silvia j’ai égayén toute la compagnie avec cette curieuse histoire.
À mon retour à Paris j’ai trouvé Juliette chez l’ambassadeur. Elle sut l’engager, et il lui fut utile. Je l’ai aussi trouvée très bonne à l’hôtel de Luxembourg quand je lui ai dit que M. de S.t Simon venait souvent chez Coraline. Elle me dit que je ne risquais rien à lui dire que je connaissais toute sa famille à Vérone, mais je n’ai pas voulu m’en mêler. Dans les cinq ou six mois qu’elle passa à Paris, elle fit devenir fou M. Zanchi secrétaire de l’ambassade. C’était un homme noble, aimable, et lettré, qui s’amusait à traduire le Paradis perdu de Milton. Il voulait l’épouser, elle le flatta, puis elle se moqua de lui, et étant devenu fou, il mourut dans les remèdes que les médecins de Paris lui donnèrent pour le guérir de sa folie.
Le comte de Kaunitz42 ambassadeur de l’impératrice reine eut du goût pour elle, et un comte de Sizendorff43 aussi qui avait les yeux chassieux. Le mercure de ces amours était un abbé Guasco44 qui avait aussi mal aux yeux. Il publia peu de temps après sa correspondance avec le président de Montesquieuo qui fit rire tous ceux qui la lurent. Dix à douze ans après je l’ai vu à Rome, où il mourut pour s’être imaginé que son domestique l’avait empoisonné.
Mais celui sur lequel Juliette avait [114r] jeté un grand dévolu était le marquis de S.t Simon, qui l’aimait à la folie ; elle voulait qu’il l’épousât, et elle y serait réussie, si elle ne lui avait donné des adresses pour qu’il s’informât de sa famille, qui précisément ne servirent qu’à lui faire connaître qu’elle voulait le tromper. Si elle voulut retourner à Venise, elle dut mettre en gage ses diamants, que M. de Morosini dégagea après, et les lui porta. Elle dut les vendre pour rembourser l’ambassadeur qui ne voulut pas être sa dupe. Deux ans après son retour à Venise, elle se fit épouser par le jeune Uccelli fils de celui qui l’avait mise sur le grand trottoir du monde. Vingt-cinq ans après s’être mariée elle mourut laissant son mari tout à fait pauvre, et dans l’opprobre. Il lui avait reconnu une dot imaginaire, qu’elle laissa à deux vilains enfants qu’elle eut de lui. Il dut la payer, et rester à l’aumône. Juliette dans ses dernières années eut pour amoureux le fameux M. Angelo Querini d’Altichiero, quip mourut de mort subite l’année passée45, et qui ne sut jamais aimer que des femmes surannées. Je ne parlerai peut-être plus de cette femme dans ces mémoires.
Malgré qu’à Paris j’allasse toujours prendre leçon chez mon respectable ami Crébillon, mon langage était toujours farci d’italianismes, et de phrases qui me faisaient souvent dire ce que je ne voulais pas dire.
[114v] Mon jargon cependant ne me préjudiciait pas à l’égard du raisonnement. Plusieurs femmes qui comptaient voulurent apprendre de moi l’italien pour avoir le plaisir de m’instruire sur le français ; ainsi nous troquions, et je jouissais de l’avantage de faire toujours des nouvelles connaissances.
Madame Préodot46 alors célèbre, qui était une de mes écolières, me reçut un matin étant dans son lit, me disant qu’elle n’avait pas envie de prendre leçon parce qu’elle avait pris médecine le soir en se couchant. Je lui ai demandé si pendant la nuit elle avait bien déchargé.
— Que me demandez-vous donc ? Quelle interrogation ! Je crois que vous ne savez pas ce que vous dites.
— Parbleu madame ; pourquoi prend-on médecine, si ce n’est pour décharger ?
— Une médecine purge, monsieur, et elle fait ce qu’elle fait, et qu’elle doit faire ; et que ce soit pour la dernière fois de votre vie que vous vous servirez de ce mot-là.
— J’entends tout à présent ; mais vous conviendrez que scaricare est le mot propre. L’autre en italien serait sputare pousser dehors. Convenez que toute l’incongruité vient de votre pauvre langue.
— Soit. Voulez-vous déjeuner ?
— C’est fait, madame : j’ai pris un café avec deux savoyards trempés dedans.
— Ah ! Mon Dieu ! Je suis perdue. Quel furieux déjeuner ! Que voulez-vous dire donc ?
— Que j’ai bu un café comme tous les jours.
— [115r] Une tasse donc, car un café serait la boutique. Et les deux savoyards ?
— Les voilà sur la table de nuit.
— Ce sont des biscuits de Savoie. Mais disant tout court que vous avez mangé des savoyards, vous voyez47.
— Oui : je vois que vous pouvez entendre des portefaix ; mais puis-je insulter ainsi votre intelligence ?
Voilà son mari qui arrive ; elle lui rend compte de nos disputes ; il rit. Sa nièce entre. C’était une demoiselle de quatorze ans qui avait du génie : elle s’appliquait à la langue italienne, et elle faisait des progrès rapides. Mais voilà le fatal compliment qu’elle me fit. Signore sono incantata di vi vedere in buona salute.
— Je vous remercie, mademoiselle, mais pour dire en italien je suis charmée, il faut dire ho piacere ; et pour dire de vous voir, il faut dire di vedervi.
— Je croyais, monsieur, qu’il fallait mettre comme nous le vi devant.
— Non mademoiselle, nous le mettons derrière.
À ce mot, voilà l’oncle, et la tante qui se pâment de rire, la demoiselle qui rougit, et moi interdit pour avoir dit une sottise de ce calibre ; mais c’était fait. Je prends un livre en boudant, et désirant que ce rire finisse ; mais il a duré huit jours. Cet insolent équivoque courut tout Paris. Crébillon, après avoir bien ri, me dit que je devais dire après, et non pas derrière.
Mais si mes fautes qui ne dépendaient que de [115v] l’usage divertissaient les Français, leurs habitudes de style ne m’amusaient pas moins. Un médecin dit à son malade qu’il croit que la médecine qu’il lui a donnée ne l’a fait aller à la selle qu’une seule fois. Le malade qui y est allé quatre lui demande pardon. Un prêtre dit en chaire que sainte Geneviève aimait Dieu à la folie. Je demande à un mari comment son épouse se porte, et il me dit que je lui fais bien de l’honneur. Un petit-maître au bois de Boulogne tombe de cheval, j’accours, et je lui demande s’il s’est fait du mal : il me répond au contraire. Un autre qui allait ventre à terre me dit qu’il ne pouvait pas arrêter le cheval parce qu’il n’avait pas d’éperons48. Un autre vient chezq le suisse, et dit à sa femme : Ma bonne faites-moi une omelette.
— Monsieur je n’ai point d’œufs.
— Faites-la au lard.
La présidente Charon me présente à son neveu, lui disant que je suis italien : il me dit qu’à mon air il ne m’aurait jamais pris pour un provincial ; et pour faire mon éloge il ajoute que j’avais véritablement l’air d’un Français. Me sentant piqué je lui réponds qu’il avait l’air noble, et dispos d’un Italien. Il ne sait que me répondre.
Je suis à table chez miladi Lambert49, on observe une cornaline à mon doigt où Louis XV était gravé merveilleusement bien. Elle fait le tour ; tout le monde admire : une jeune marquise me demande si c’était un antique. Tout le monde rit ; mais elle ne s’arrête pas à demander la raison du rire.
[116r] Après dîner on parle du Rhinocéros qu’on montrait à la foire S.t Germain. Allons le voir, allons le voir. Nous montons dans un équipage, nous descendons à la foire, nous parcourons les allées pour trouver l’endroit où on le montrait. Étant seul homme, je donnais mes bras à deux dames : la jeune marquise brillante d’esprit nous précédait. Au bout de l’allée où on nous avait dit que l’animal se trouvait, son maître était assis à la porte pour recevoir l’argent des curieux. À la vérité, c’était un gros homme basané, à longues moustaches, et vêtu à l’africaine qui avait l’air rébarbatif ; mais la marquise devait50 du moins le reconnaître pour homme. Point du tout : elle lui demande si c’était lui le Rhinocéros. Après avoir vu l’animal, elle lui dit qu’il devait l’excuser parce qu’elle n’avait jamais vu des Rhinocéros.
Au foyer de la comédie italienne, où pendant les entractes les plus grands seigneurs vont s’amuser, pour causer entr’eux ou avec les actrices, je me trouvais assis près de Camille lui faisant des contes à rire. Un jeune robin, qui trouvait mauvais, que je la lui occupasse, me lançait des lardons, et je lui en rendais d’autres. Camille riait, et la compagnie se tenait attentive à l’assaut. Le robin tournant le propos sur la police de la ville dit que depuis quelque temps il était dangereux de marcher la nuit par les rues de Paris. Dans le mois passé, dit-il, on a vu à la grève sept pendus, dont cinq étaient Italiens. Ce n’est pas [116v] étonnant lui dis-je, car les honnêtes gens vont tous se faire pendre loin de leur patrie. Dans cette année on a pendu en Italie soixante Français. Cinq fois douze fait soixante : vous voyez que c’est un troc. Les rieurs furent pour moi, et le petit-maître partit. Un aimable seigneur, auquel ma repartie plut, demanda à Camille qui j’étais, et la connaissance fut d’abord faite. C’était le marquis de Marigni51, ci-devant de Vandiere frère de la Pompadour. Je fus charmé de le connaître par rapport à mon frère que j’attendais tous les jours ; et dont la fortune pouvait dépendre de ce seigneur qui était surintendant des bâtiments du roi. Toute l’académie de peinture dépendait de lui. Je lui en ai parlé d’abord, et il me promit de le protéger. Un autre jeune personnage italien lia discours avec moi, me disant qu’il était le duc de Matalone, et m’invitant à aller chez lui. Je lui ai dit qu’il y avait huit ans que je l’avais vu enfant à Naples ; et que D. Lelio Caraffa son oncle avait été mon bienfaiteur. Nous sommes devenus en peu de jours amis intimes. C’était un beau garçon qu’on faisait voyager pour le rendre capable de se marier. On le croyait nul52, et il se disait tel lui-même. Je ne lui ai jamais cru.
1751r. Mon frère est arrivé à Paris dans le mois d’Avril de cette année 1751. Je l’ai logé avec moi au troisième étage, riant de le voir avec une perruque tandis qu’il avait une grande quantité de cheveux. Pour les lui faire croître, pour l’accoutumer à parler français, et pour lui apprendre à se bien présenter je l’ai [117r] gardé en secret trois mois. Ayant beaucoup d’esprit il devint Français rapidement. Il commença d’abord à travailler dans sa chambre, faisant des petits tableaux dans lesquels il montrait beaucoup d’habileté ; mais ce n’était pas ce qu’il fallait pour le goût français. Le lecteur saura bientôt comme il débuta : il n’avait pas encore vingt-quatre ans.
M. de Morosini ayant terminé son ambassade, et étant retourné à Venise, son successeur Mocenigo53 arriva. Il était parent de M. de Bragadin. C’était un homme très doux, et aimable au possible : il m’assura d’abord que dans toutes les occasions je pourrais compter sur sa protection. Il devint d’abord grand ami de milord maréchal Keit qui allait très souvent dîner chez lui, et qui était triste quand il ne m’y trouvait pas, parce qu’il n’y avait alors personne avec qui il pût parler de Constantinople.
Cet ambassadeur Mocenigo devint amoureux de Madame de Colande54 qui lui fut cruelle, et pour se distraire il s’adonna au jeu, et perdit de très grosses sommes. Il devint mélancolique, et il se tua vers la fin de la seconde année de son ambassade ; mais il choisit une mauvaise mort. Il donna de la tempe contre la hauteur d’appui de la cheminée de marbre. Il n’expira que trois jours après. Je ne sais pas comment un homme qui ne sait pas comment il faut s’y prendre pour se donner la mort puisse se résoudre à se tuer. Le suicide du malheureux Chanfort me fait toujours rire55.
[117v] Dans l’été madame la Dauphine accoucha d’un duc de Bourgogne56. Les fêtes que j’ai vues à l’occasion de cette naissances me font réfléchir aujourd’hui à ce que c’était que l’amour tant vanté de la nation française à ses roist. J’ai entendu plusieurs personnes dire que ce que les Français firent, et poursuivent à faire pour gagner leur liberté, démontre qu’ils en sont dignes. Ceux qui leur font cet éloge entendent parler de leur bravoure. Mais cetteu bravoure à quoi l’ont-ils employée ? C’est comme si on disait que les seuls assassins méritent la souveraineté de toute la terre.
Dans la cour que j’ai faite à M. de Marigni j’eus le plaisir de connaître à fond son caractère. Il était doux, très aimable en compagnie, bienfaisant, modeste, et aimant le sexe, et la table. On riait sous cape, le voyant décoré du cordon bleu ; on avait tort : il le portait en force d’une charge qu’il avait dans l’ordre. Il ne signait jamais Marigni qu’y mettant le nom de sa famille Poisson. Il ne voulait en imposer à personne. Il épousa une riche fille d’une blanchisseuse, et il mourut avant l’âge de quarante ans. Sa sœur aussi mourut jeune, et sa fille aussi mademoiselle d’Étiol avant l’âge de puberté. Toute cette famille mourut, et la mort étant le plus grand des malheurs, quand elle est immature57, je ne vois pas quel fondementv puissent avoir la jalousie, et la haine de ceux que ces passions amusent.
[118r] Allant très souvent chez le duc de Matalone, j’ai connu M. de Sersale58 noble napolitain de la première classe. Il me parla beaucoup de madame Chiara Micheli dame vénitienne, dont il avait été fort amoureux. Il adorait Paris parce qu’il y goûtait tous les plaisirs de la vie en pleine liberté ; mais un fort désagrément lui fit voir qu’il se trompait. Il fut arrêté, et conduit en prison à fort l’évêque lui, et son camarade Ranucci quarante de Bologne59 pour avoir été surpris chez lui dans la rue de Colombier les cartes à la main jouant à Pharaon tenant la banque. Le comte Cantillana Montdragon l’a réclamé à Compiègne, où dans ce moment-là la cour était, et M. de Sersale, et M. de Ranucci passèrent alors à Londres. Six mois après M. de Sersale vint mettre maison à Paris, où il mourut dix ans après pour s’être trop livré aux plaisirs de Vénus n’ayant pas encore l’âge de cinquante ans. La veille de sa mort, il me donna une bague qui valait mille écus60 à titre de souvenir. J’étais alors riche, comme le lecteur le verra à sa place.
Dans ce même temps, j’ai fait connaissance avec le prince Borghèse et son frère D. J. Baptiste61. J’étais présent, lorsque le nonce les présenta au roi, qui suivant l’étiquette ne les honora que d’un simple regard. Ce regard voulait dire : je vous connais actuellement. La gazette de la cour les annonça par le titre de marquis Borghese : on ne donnait [118v] le titre de princes qu’aux français, aux souverains, et à ceux que les cours attachées par les liens du sang annonçaient. Pour ce qui regarde les Russes qu’on appelait princes partout, on ne les connaissait à Versailles que pour Cnez, tout comme on ne voulait appeler l’impératrice que Czarine. Quelques années après on fut forcé à changer de ton.
Entre les autres ridiculités des scribes de Versailles, il était à remarquer, qu’on appelait le sieur tous ceux qui n’étaient titrés par noblesse, ou par emploi de distinction. Pour le de on l’ajoutait à des noms où on le trouvait très comique prenant cette particule dans son acception naturelle. J’ai bien ri quand j’ai su que le roi ne donnait que le titre d’abbé à tout évêque. Ces messieurs-là cependant ne présidaient pas à des abbayes, mais à des diocèses62.
Louis XV affectait aussi de ne connaître aucun seigneur de son royaume à moins qu’il ne fût à son service. Le duc de Bouillon63, qui tranchait du souverain64, n’était jamais allé à la cour. La hauteur cependant n’était pas caractéristique à ce roi ; elle n’était qu’insinuée par le cardinal de Fleuri65. Il était le plus poli de tous les Français, principalement vis-à-vis des dames, et de ses maîtresses aussi en public, car tête à tête l’amour doit se moquer de toute politesse. Il disgraciait impitoyablement tous ceux qui osaient leur manquer même dans des bagatelles, et personne ne possédait plus que lui la vertu royale de la dissimulation ; et l’autre qualité tant nécessaire à un souverain, celle de savoir garder un secret : quand il se croyait sûr d’être le seul qui savait une chose que tout le [119r] monde ignorait, il en était enchanté ; comme, par exemple, le sexe du fameux chevalier d’Éon66, dont tout le monde était à l’obscur. Le roi savait tout. Il voulut savoir tout ce que les Francs-maçons faisaient dans la loge sans se faire recevoir, et il fut obéi. Il vit tout dans une cache, et cela n’était connu que d’un seul frère.
Louis XV avait de l’esprit, et était grand en tout. Il n’aurait eu aucun défaut essentiel, si la flatterie ne l’eût forcé à en avoir. On dit qu’il était avare ; mais on peut en douter, car on accuse trop facilement les souverains de ce vilain vice. On veut que leur économie soit invisible, et on a raison ; mais rien n’est si difficile qu’une économie de souverain qui soit imperceptible. La flatterie qu’on employa pour tromper Louis XV fut si forte qu’on lui fit souvent prendre pour vrai le faux. Comment pouvait-il croire d’être mauvais tandis que les parlements ne faisaient que lui dire qu’il était le meilleur des rois ? Mais malgré cela il connaissait leur ambition, et les détestant à très juste titre, il réussit au grand ouvrage de les supprimer. Grand Dieu ! C’est incroyable. Son successeur séduit par Maurepas67 les rappela. Quand la philosophie pense à cette faute, elle est tentée de dire que le trop bon Louis XVI mérita dans ce moment-là la mort. Mais son bourreau ne devait68 jamais être sa nation. C’était la foudre qui devait le punir. Occidat illa dies [Que périsse ce jour].
La princesse d’Ardore69 accoucha dans ce temps-ci d’un garçon. Son mari ambassadeur désira que le roi fût son parrain, et le monarque nomma son filleul colonel d’un régiment, et ce fut le ministre de la guerre, [119v] qui en donna la nouvelle à Son Excellence. L’accouchée ne voulut pas de ce présent. Elle fit dire au roi qu’elle le remerciait, parce qu’elle ne pouvait se figurer sans frissonner que son fils un jour dût aller à la guerre. Le maréchal de Richelieu m’a dit qu’il n’avait jamais vu le roi tant rire comme lorsqu’on lui dit que la princesse détestait la guerre à ce point-là.
Chez la duchesse de Fulvie70 j’ai connu mademoiselle Gossé qu’on appelait Lolotte71, qui était maîtresse de Milord d’Albemarle72 ambassadeur d’Angleterre, homme d’esprit, très noble, et très généreux, qui se promenant aux Tuileries avec elle une très belle nuit, la pria de ne pas trouver belles les étoiles parce qu’il ne pouvait pas les lui donner. Si ce lord eût été ministre d’Angleterre en France lors de la rupture entre sa cour, et celle de Versailles l’année 1755 il aurait accommodé tout, et la malheureuse guerre, qui coûta à la France le Canada, ne serait pas arrivée. Il n’est pas douteux que la bonne harmonie entre deux nations dépend le plus souvent des ministres respectifs qu’elles tiennent entre elles.
Pour ce qui regarde Lolotte, tous ceux qui l’ont connue lui ont rendu la justice qu’elle méritait. Elle avait toutes les qualités qui pouvaient la rendre digne de devenir femme de milord. Les plus grandes maisons de France ne croyaient pas que la qualité de femme de Milord d’Albemarle lui fût nécessaire, pour lui faire le plus gracieux accueil. Aucune dame n’était choquée de la voir assise à son côté dans les assemblées où elle allait par la raison qu’elle n’était que la maîtresse de Milord. [120r] Elle était passée des bras de sa mère entre ceux de son amant à l’âge de treize ans, et sa conduite avait été toujours irréprochable. Elle eut de milord deux enfants qu’il reconnut ; et elle mourut marquise d’Érouville. Je parlerai d’elle dans l’année 1758.
Ce fut dans l’automne de cette année que j’ai connu chez l’ambassadeur Mocenigo une Vénitienne que quinze à seize années avant ce temps-là on appelait la belle Gr73. Elle avait rendu amoureux un anglais qui s’appelait XCV. Il l’avait épousée, et après lui avoir fait six enfants il était mort catholique pour une conversion arrivée au lit de la mort fruit des instances de son épouse. Elle venait de Londres où elle était allée pour mettre son fils aîné en possession de l’héritage du père, comme son cadet, et ses quatre filles. Ils durent tous se faire anglicans. Sans cela ils n’auraient pas pu hériter. Elle était avec sa fille aînée qui avait alors douze à treize ans, dont la belle physionomie me frappa. Il m’arrivera dans cinq ans d’ici de devoir parler de cette charmante fille74.
Elle est morte à l’âge de cinquante ans veuve du comte de XX, après avoir brillé dans sa patrie par sa sage conduite, par ses vertus sociales portées au suprême degré, et par son esprit qui parut au grand jour dans plusieurs petits ouvrages écrits en langue française dans le style le plus noble exempt de toute prétention.
Dans cette même année j’ai eu un petit démêlé avec la justice française. En voici la narration.
a. Vilaine âme biffé.
b. Orth. fouret.
c. Orth. vu.
d. Orth. grande.
e. Bâtard biffé.
f. Orth. Louvres.
g. À côté biffé.
h. Orth. cris.
i. Orth. droit.
j. Le roi même biffé.
k. Orth. informé.
l. Je vous prie de me venir voir biffé.
m. Orth. le.
n. Orth. égayée.
o. Orth. Montesquiou.
p. Vit encore biffé.
q. La suissesse et lui dit biffé.
r. Date donnée dans la marge gauche.
s. M’ont fait réfléchir biffé.
t. Deux mots illisibles et De cette horrible biffé.
u. Liberté biffé.
v. Puisse biffé.
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[CHAPITRE XII]
1751a [120v]
Mimi Quinson fille cadette de mon hôtesse venait souvent dans ma chambre sans être appelée. Convaincu qu’elle m’aimait, je me serais trouvé singulier, si je me fusse avisé de faire le cruel. D’ailleurs elle ne manquait pas de mérite. À l’âge balsamique de quinze ans, elle avait une jolie voix, elle savait une grande quantité de Ponts-neufs1, elle lisait toutes les brochures du jour, et elle parlait de tout à tort, et à travers avec une vivacité étourdie faite pour plaire.
Il n’y avait eu entr’elle et moi que des enfantillages, lorsqu’il m’est arrivé de rentrer chez moi fort tard, et de la trouver endormie sur mon lit. Curieux de voir si elle se réveillerait, je me suis déshabillé tout seul, et après avoir éteint la bougie je me suis couché. Le lecteur peut deviner tout le reste. À la pointe du jour elle me quitta pour aller se coucher avec sa sœur. À huit heures une marchande de modes vint me voir avec une fillette qui m’aurait engagé si Mimi ne m’avait un peu trop fatigué. Après leur avoir donné du café, je les ai renvoyées leur disant de venir un autre jour. Dans le moment qu’elles sortaient de ma chambre mon hôtesse entra avec Mimi pour faire mon lit. Je m’étais mis à écrire. J’entends tout d’un coup mon hôtesse, qui entamant mon lit s’écrie : Ah ! Les coquines.
— À qui en voulez-vous donc ?
— L’énigme n’est pas difficile. Voici des draps abîmés.
— Excusez ; et changez-m’en.
— Que j’excuse ? Elles reviendront peut-être. Ah ! Les coquines.
Elle descend pour aller prendre des draps : je reproche à Mimi sa nonchalance, car ce sang-là ne pouvait être que le lunaire2. Elle me [121r] répond qu’il était le sacré qu’une fille ne verse qu’une fois dans sa vie. Je lui donne un démenti raisonné, elle pleure, et elle me dit qu’en tout cas le ciel avait protégé son innocence, faisant arriver la marchande de modesb. Depuis ce jour-là, Mimi ne se gêna plus : elle venait se coucher dans mon lit, quand elle en avait envie, et elle ne se plaignait pas quand je lui disais qu’elle pouvait dormir. Notre ménage ainsi était fort tranquille.
Au bout de quatre mois elle me dit qu’elle était grosse.
— J’en suis fâché. Que dira ta mère ?
— J’espère que tu penseras à me tirer d’embarras.
— Mon petit cœur ; je ne peux que te donner de l’argent ; mais sans me mêler de rien.
— Tu n’apaiseras pas ma mère ?
— Dieu m’en préserve. Elle pourrait me faire une affaire très désagréable.
Deux mois après, le ventre de Mimi mit sa mère au fait de tout ; et elle la prit par les cheveux. Mimi battue lui ayant dit que j’étais l’auteur de son embonpoint, elle monta, et vint furieuse dans ma chambre. Après s’être jetée sur un fauteuil pour prendre haleine, elle commença à son aise à me dire toutes les injures de coutume, concluant ses invectives par une sommation de mariage.
— Il est impossible que j’épouse votre fille, car quoique secrètement je suis marié en Italie.
— Et étant marié vous osez faire un enfant à Mimi ?
— Je veux mourir si j’ai pensé à le lui faire. Je vous dirai même que je ne croirai jamais d’en être l’auteur.
— Monsieur elle en est sûre.
— Si elle en est [121v] sûre sa certitude fait son éloge, et lui fait honneur ; mais ce serait à moi à en être sûr ; et vous sentez que je ne peux pas l’être.
— Ainsi donc ?
— Ainsi rien. Si elle est grosse elle accouchera.
Elle descend avec des menaces, et je la vois de ma fenêtre monter dans un fiacre. Le lendemain matin je reçois un exploit3 d’un sergent qui m’assigne à paraître par-devant le commissaire du quartier. J’y fus exactement, et j’y ai trouvé mon hôtesse. Le commissaire, après m’avoir demandé mon nom, depuis quand j’étais à Paris, ce que j’y faisais, et avoir écrit mes réponses, me demanda si je convenais d’avoir faitc à la dame Quinson l’injure dont elle se plaignait ; et il me lut sa plainte. Je lui ai dit alors de m’interroger, et d’écrire mot pour mot tout ce que je lui répondrais.
— Madame Quinson vous accuse d’avoir engrosséd sa fille Mimi.
— Elle a tort de m’accuser d’un crime qu’elle ne pourrait pas jurer que j’aie commis.
— Convenez-vous d’avoir eu affaire à sa fille ?
— J’en conviens.
— Pourriez-vous jurer que vous ne l’avez pas engrossée ?
— Non.
— Vous voyez donc qu’en égalité d’incertitude l’axiome légal vous condamne. Favorabiliora sunt amplianda [Les dispositions les plus favorables doivent être étendues de manière extensive]4. La présomption, c’est-à-dire la conjecture est contre vous. Vous devez payer l’amende à laquelle la loi vous condamne.
— Je ne peux être matière de cette loi qu’étant supposé séducteur, et il n’y a pas question de séduction dans ce cas, puisque la fille est venue se mettre dans mon lit sans que je l’aie jamais sollicitée, et que je n’ai jamais eu affaire à elle que dans ma chambre, où la mère l’envoyait jour, [122r] et nuit.
— Elle l’envoyait pour vous servir, et vous avez abusé de sa bonne foi, et violé les droits d’hospitalité.
— Je ne me sens coupable ni de l’un ni de l’autre de ces crimes, puisque j’ai toujours cru qu’aimant Mimi je ne pouvais que faire plaisir à la mère, qui sachant ce que les hommes font quand ils se trouvent vis-à-vis des filles, devait deviner, et prévoir tout ce qui est arrivé. Puisqu’elle ose demander justice contre moi, je peux démontrer qu’elle ne m’a livré sa fille que pour m’attraper. Ainsi, si vous me condamnez à amende quelconque, j’appelle5 dans le moment à Monsieur le lieutenant de police.
Le commissaire m’ayant condamné, et ayant été obligé à écrire mon appellation6, il me renvoya me disant que je paraîtrais devant le lieutenant quand il me ferait assigner.
Monsieur Chaban7 premier commis de la police était ami intime de Silvia. Je n’ai pas manqué de lui communiquer ce fait le même jour, et elle m’envoya à son bureau, lui écrivant un billet dans lequel elle le priait de parler à M. Berier. M. Chaban me conseilla de finir cette affaire en payant à madame Quinson les frais des couches, et il s’engagea de la persuader à se contenter, puisque dans le fond elle avait tort. Ainsi j’ai tout fini en donnant cent écus à Mimi qui après ses couches disparut. Elle mit au monde un garçon qu’on m’a présenté ; mais que j’ai laissé aller à l’hôtel-Dieu. Cinq ou six mois après, j’ai vu Mimi chanter à l’opéra comique de Monet8 à la foire S.t Laurent. N’étant point connue, elle n’a pas eu de peine à trouver un amant qui la prit pour pucelle, et qui la mit dans ses meubles. Je lui ai dit, lui faisant compliment [122v] après l’opéra que je ne savais pas qu’elle sût la musique. Elle me répondit que ni elle ni aucune de ses camarades pouvait se vanter de posséder ce talent. Il ne s’agissait que d’avoir une belle voix, et une jolie figure. Cette fille fit fortune ; mais au bout d’un an un violon nommé Berard lui mangea tout ce qu’elle avait. Elle disparut après, et je n’ai plus rien appris de sa destinée.
Les comédiens italiens eurent dans ce temps-là la permission de donner sur leur théâtre des parodies d’opéra, et de tragédies françaises. Ils avaient eu ce droit autrefois ; et on le leur avait suspendu, malgré que le public courût en foule voir de quelle façon on critiquait, ou on ridiculisait les meilleures pièces des plus grands auteurs. La cabale sortie de la jalousie des comédiens français avait eu la force de les faire défendre ; mais M. de Richelieu avait eu celle de faire révoquer la défense.
Le poète Favard ayant épousé la célèbre Chantilli9, qui avait été la dernière maîtresse du maréchal comte de Saxe, et qui avait le plus grand talent pour chanter le couplet dans les opéras comiques10, les comédiens italiens prirent à leurs gages le poète, et sa femme. Elle débuta sur leur théâtre par le rôle de Tonton dans la parodie de Thétis et Pelée opéra de M. de Fontenelle. La jolie petite femme eut le plus grand succès, et l’abbé de Voisenon11 en devint si amoureux qu’il la [123r] fit devenir auteur. Trois ans après, ce charmant abbé fut élu de l’académie. Par sobriquet on l’appelait l’évêque de Mont-rouge ; c’était le plus bel esprit de la France célèbre aussi par ses bons mots. Je lui ai demandé un jour pourquoi on appelait lit de justice un acte despotique du roi, par lequel il allait en personne forcer son parlement à enregistrer un édit. Il me répondit en riant qu’on l’appelait lit apparemment parce que la justice y dormait.
Cet abbé, qui devint mon ami chez Silvia, me présenta à M. de Fontenelle à la porte de l’académie. Il avait alors l’âge de quatre-vingt-quatorze ans, grand poète, profond physicien, et fameux aussi pour ses bons mots. Il ne savait faire un compliment sans l’animer par la saillie. Lui ayant dit que je venais de l’Italie exprès pour satisfaire à la grande envie que j’avais de le voir, il me répondit que je ne pouvais pas me plaindre de lui, car je voyais qu’il y avait longtemps qu’il m’attendait. À la seconde visite que je lui ai faitee il me fit présent de tous ses ouvrages. Il me demanda un jour comment je goûtais les théâtres français ; et lui ayant répondu qu’à l’opéra, Thétis, et Pelée m’avait beaucoup plu, et aux français Athalie, il me dit que Thétis et Pelée était une tête pelée, et Athalie un chef-d’œuvref, et que Voltaire avait eu tort de lui attribuer la mauvaise épigramme qu’on avait faiteg contre cette superbe tragédie. Les deux derniers vers de cette épigramme, dont on n’avait jamais connu l’auteur, [123v] disaient avec cette rime ridicule :
Pour avoir fait pis qu’Esther
Comment diable as-tu pu fair ?
Six ans après, à mon retour à Paris, je me faisais une fête de le revoir à l’âge de cent ans moins un mois ; mais il mourut huit à dix jours après. Il avait été l’amant chéri de la fameuse madame de Tencin12, et on m’a dit que l’illustre philosophe d’Alembert avait été un fruit de cet amour ; mais dans la suite Voltaire me fit une autre histoire sur sa naissance. Il me dit que Le rond était le nom de son père nourricier. Je l’ai connu chez Crébillon, et j’ai cultivé sa connaissance. Il possédait souverainement le secret de ne paraître jamais savant quand il se trouvait en compagnie agréable de personnes qui ne se piquaient pas de littérature ; et il avait aussi l’art chéri de donner de l’esprit à tous ceux avec lesquels il raisonnait. D’Alembert mourut aussi quinze jours après mon arrivée à Paris à la fin de l’an 1783. J’y étais allé avec intention d’y mourir ; mais la situation de mon frère, qui vit aujourd’hui à Vienne, m’a fait changer d’avis ; et tant mieux pour moi, car tel que je suis fait je n’aurais pas échappé à la guillotine.
Le comte de Loz ambassadeur du roi de Pologne électeur de Saxe13 me chargea alors d’écrire en italien Zoroastre opéra de M. de Cahusac14, qu’étant susceptible de transformations, et de ballets, le roi voulait faire représenter à Dresde. La musique des chœurs de cette pièce étant superbe, il m’a chargé de faire des paroles italiennesh susceptibles de la même musique. [124r] Ce fut une opération indigne de la poésie italienne, et fort désagréable, attendu la peine qu’elle m’a coûtéei, mais j’en fus récompensé à Dresde. Si on me demandait quelle différence il y a entre faire la musique à des paroles, et faire des paroles à une musique composée d’avance, je répondrais que celui qui fait la musique à des paroles est comme un tailleur qui fait un habit à quelqu’un ; et que celui qui fait des paroles pour une musiquej faite d’avance est le tailleur qui se met à l’entreprise de faire un homme auquel l’habit fait d’avance puisse aller bien.
Mais voici une aventure qui ayant eu une jolie conséquence mérite d’être écrite.
À neuf heures du matin, mon domestique me dit que dans la chambre sur le derrière contiguë à la mienne mon hôtesse avait logé deux fort jolis Italiens frère, et sœur15 nouvellement arrivés qui pour tout bien n’avaient que ce que contenait un sac de nuit. Italiens, jolis, pauvres, nouveaux arrivés, et mes voisins, voilà cinq motifs, qui me poussèrent à leur faire d’abord une visite. Cela sentait l’aventure ; et c’était mon goût. J’y vais, je frappe, et je vois un garçon en chemise qui ouvrant la porte me demande excuse. — C’est à moi à vous la demander. Je viens en qualité de voisin, et d’Italien vous offrir mes services.
Je vois un matelas de futaine16 sur le parquet, où en qualité de frère le jeune homme devait avoir dormi, et je vois les rideaux tirés au lit où sa sœur devait être. Je lui dis, sans la voir, que si j’avais cru qu’à neuf heures elle pouvait encore dormir, je n’aurais pas osé frapper. Elle me répond, sans se montrer, qu’elle avait dormi plus qu’à son ordinaire [124v] à cause qu’elle s’était couchée très fatiguée du voyage, et qu’elle allait se lever, si je voulais bien lui en donner le temps. — Je retourne dans ma chambre, mademoiselle ; vous me ferez plaisir, si vous me ferez avertir d’abord que vous vous jugerez visible. Je suis votre voisin.
Un quart d’heure après, au lieu de me faire appeler, elle vient chez moi, et après une belle révérence elle me dit qu’elle s’était crue en devoir de me rendre ma visite. Je la prie de s’asseoir, et je l’informe d’abord de l’intérêt qu’elle m’inspire : elle s’en montre enchantée ; et, après ma modeste interrogation, elle n’a aucune difficulté à me conter sa courte histoire.
— Je suis fille, me dit-elle, du capitaine Vesian parmesan, qui après avoir servi quarante ans le roi de France s’était retiré à Parme avec une petite pension qui lui servait à vivre avec nous. Il y a six mois qu’il est mort ; et il y a six ans que nous sommes restés sans mère. Réduits à la misère, on nous a conseillék de vendre tout, et de venir ici nous présenter au ministre de la guerre, qui mû à pitié pourrait nous donner une pension, et placer peut-être mon frère, que vous avez vu, dans le militaire. Hier sortant de la Diligence j’ai dit à un fiacre que j’ai pris de nous conduire à une auberge dans le quartier des Italiens : il nous a conduits ici. L’hôtesse assez polie nous donna d’abord cette chambre que vous avez vue, me disant qu’elle coûte dix-huit francs17 par mois qu’on paye d’avance. Je lui ai répondu que je payerais aujourd’hui ; mais je ne le peux pas, car je n’ai que six francs, et rien à vendre. Ainsi je dois d’abord aller [125r] chercher quelque part une petite chambre aussi haute qu’on voudra pourvu que je puisse en payer le loyer.
— Vous avez apparemment quelque lettre adressée à quelqu’un qui vous soutiendra car vous avez aussi besoin de manger.
— J’irai demain chez M. d’Argenson, qui, quand il aura vu tous nos certificats, ne nous laissera pas mourir de faim, j’espère.
Disant cela elle tire de sa poche un portefeuille, où je vois dans un moment des congés, des certificats, des patentes18, des passeports, et des lettres, qui ne laissaient nullement douter de ce qu’elle disait. Elle avait aussi un certificat du curé de sa paroisse écrit à guise de lettre circulaire19, qui donnait un éclatant témoignage de la pureté de ses mœurs. Ce curé, qui se signait âgé de soixante et dix ans, disait qu’il avait donné à mademoiselle Vesian quatre sequins20 n’ayant pas pu lui faire une aumône plus abondante. Outre cette lettre, dont le style me faisait incliner à croire qu’elle était sage, je me trouve ému par la candeur avec laquelle elle me répond à des interrogations qui la font rougir. Porté à lui être utile, et ayant grande peur d’en être la dupe, je lui dis que jolie, comme elle était, il était impossible qu’elle ne trouvât du secours dans la bourse de tous ceux qui ne pourraient pas résister à ses charmes. Elle me répond de l’air le plus humilié, baissant ses beaux yeux, que le sacrifice d’elle-même ne serait que sa dernière ressource après qu’elle n’aurait trouvé ni pitié dans le ministre, ni quelqu’emploi misérable tant qu’on voudra, mais du moins suffisant à la faire vivre en honnête fille. Mais, m’ajouta-t-elle, si pour ne pas mourir de faim je me vois obligée à renoncer à tous les sentiments d’honneur que j’ai nourrisl jusqu’à ce moment, je suis sûre de mourir accablée [125v] par la tristesse de mon sort.
Cette fille qui parlait très bien français, qui, comme j’avais vu par son extrait baptistaire, n’avait que seize ans, était une brune très jolie, très bien formée, intéressante au possible moins encore par ses charmes que par la noble franchise avec laquelle elle faisait le tableau de ses malheurs. Elle m’inspira en même temps l’envie de lui plaire comme amant, et celle de me faire estimer en qualité de bienfaiteur désintéressé. Cette dernière prévalut parce qu’elle m’aplanissait le chemin pour parvenir à l’autre avec succès, et un plaisir beaucoup plus grand. Ce qui m’a séduit fut qu’elle me confia sa situation sans cet air de timidité qui semble venir de la crainte que la personne qui écoute ne pense à profiter de l’état de détresse qu’on lui confie. Si elle m’avait vanté son courage, si elle avait fait parade de vertu j’aurais eu peur d’être dupe. Avec un libre, et noble maintien elle me fit voir en elle je ne sais quoi qui décourageait le libertin.
Mademoiselle, lui dis-je, je me sens forcé à faire tout ce qui dépendra de moi pour vous être utile. Je suis parmesan malgré que le hasard m’a fait naître à Venise. Donnez-moi vos papiers. Ne sortez pas de cette maison. Je vous soutiendrai, et puisque vous me dites que jusqu’à ce moment vous avez vécu sagement, je vous donne ma parole d’honneur que je [126r] ne serai pas le premier à vous mettre sur le mauvais chemin. En attendant voici deux louis que je vous prête. Payez le loyer de votre chambre, et d’un cabinet au quatrième pour votre frère, qui y sera plus décemment. Vous êtes venue dans une ville où votre destinée doit se développer en très peu de temps ; et où les belles qualités que vous avez, et qui paraissent vous avoir été données par la nature pour faire votre bonheur, peuvent être la cause de votre perte irréparable. Vous êtes à la fin venue dans une ville où les hommes riches méprisent toutes les filles libertines, excepté celles quim leur ont sacrifié leur vertu. Si vous en avez, et si vous êtes déterminée à la conserver, préparez-vous à souffrir la misère, car elle vous menace, et si vous vous sentez un esprit capable de fouler aux pieds le préjugé, tâchez au moins de ne pas vous abandonner au caprice : prenez garde à ne pas vous laisser tromper. Pour ce qui me regarde, je suis sûr que je ne vous ferai pas de mal. N’étant pas riche, je ne peux pas vous promettre un état ; mais bien tout ce qui peut dépendre d’une amitié sincère, et tendre, et principalement des bons conseils. Je ne vous parlerais pas ainsi, si je ne vous trouvais charmante. Je vous avertis de ne parler de votre pauvreté à personne.
Son frère alors entra. J’ai vu un joli garçon de dix-huit ans, fort bien bâti, mais n’ayant aucun ton, ni l’ombre de ce qu’on appelle esprit de monde. Sa physionomie était belle, et honnête ; mais elle n’annonçait rien. Il me dit qu’il écrivait assez bien, et [126v] qu’il était prêt à tout faire pour gagner honnêtement sa vie. Je l’ai averti de n’aller à aucun café, et de ne parler à personne aux promenades.
Après avoir donné à la demoiselle des brochures pour qu’elle s’amuse, je suis sorti avec ses papiers l’assurant que nous nous reverrions le lendemain matin, puisque je rentrais tard. Elle alla dans sa chambre me disant qu’elle se sentait remplie de confiance en moi.
Plein de bonne volonté pour cette fille, j’ai parlé à Silvia, qui me promit de parler à Madame de Monconseil21 qui était grande amie du ministre de la guerre ; mais elle me dit en riant que si la fille était jolie elle devait s’attendre à Paris à une autre espèce de fortune.
Étant rentré chez moi à minuit, et étant surpris de voir de la lumière dans la chambre de ma voisine, je vais à sa porte, que je trouve entrouverte, et je la vois assise un livre à la main. Elle me dit que l’intéressante lecture l’avait empêchée d’aller se coucher. Je lui rends compte de ce que j’avais fait pour lui ouvrir le chemin de se présenter au ministre, elle me prie de m’asseoir, et nous commençons à raisonner sur plusieurs matières. Le propos tombe sur l’amour, je lui parle d’elle, et elle m’assure de n’avoir jamais aimé, et par conséquent de n’avoir jamais fait le faux pas. Je lui ai dit qu’elle ne devait jamais se résoudre à le faire qu’en grâce d’une fortune brillante, et je la fais convenir qu’il serait ridicule [127r] de prétendre qu’elle ne dût le sacrifice du trésor qu’elle possédait encore qu’à l’Hymen.
Quand je réfléchis aujourd’hui que je suis resté jusqu’à trois heures du matin vis-à-vis de cette fille ardent d’amour sans jamais venir au fait qui dans ce moment-là était l’objet de mes désirs je ne me reconnais pas. Nous étions assis l’un à côté de l’autre, notre conversation était fort gaie, et les contes que je lui faisais, comme nos propos étaient tous faits pour nous exciter à nous livrer à la belle nature, et malgré cela une force occulte qui ne partait que d’une crainte panique me tenait dans l’inaction. Je craignais de trouver une facilité qui m’aurait refroidin, et qui par un sentiment d’amour-propre m’aurait tout de même engagé à avoir soin d’elle. Je craignais aussi un refus, qui m’aurait avili après les sentiments dont j’avais fait parade. Je craignais enfin de n’avoir plus la force de l’aimer, et de faire quelque chose pour elle soit qu’elle se fût rendue à mes désirs, ou qu’elle m’eût repoussé. Je l’ai laissée sans l’avoir seulement embrassée lui souhaitant une bonne nuit, et lui disant que nous dînerions le lendemain ensemble.
Je me suis levé à midi, et j’ai dîné avec elle et son frère à deux heures fort gaiement. Après dîner, son frère est allé se promener.
Les fenêtres de ma chambre, d’où nous voyionso toute la rue française, nous laissaient aussi voir à [127v] notre gauche dans l’infâme rue Mauconseil toutes les voitures qui arrivaient à la porte du théâtre italien, où il y avait ce jour-là un grand concours. Je demande à ma jolie compatriote, si elle irait volontiers à la comédie. À cette question je la vois rougir d’aise. Enchanté de pouvoir lui procurer un plaisir, dont elle jouirait pour la première fois, je l’y conduis, je la place sur l’amphithéâtre, et je la laisse, lui disant que nous nous reverrions à la maison à onze heures. Elle n’avait que quarante pas à faire pour retourner chez elle à la fin de la pièce. Je n’ai pas voulu me tenir à son côté pour éviter toutes les questions qu’on m’aurait faites, car plus elle était mise simplement plus elle intéressait.
Après avoir soupé chez Silvia je vais chez moi. Je vois à la porte un fort élégant éteignoir, voiture de mode22. Je demande à qui il appartenait, et on me dit qu’ilp était à un jeune seigneur qui soupait chezq mademoiselle Vesian. Je monte un peu capot, je me méprise, puis je m’en moque. La voilà sur le grand trottoir, tant mieux pour moi. Je vais me coucher sans seulement regarder les fenêtres de sa chambre qui donnaient sur le corridor.
Le lendemain matin j’étais à ma toilette, lorsqu’une voiture qui s’arrête à ma porte me rend curieux. Je regarde de ma fenêtre, et je vois un jeune homme en chenille descendre d’un fiacre, et entrer : puis je l’entends monter chez elle. Ayant déjà pris mon parti ; cela m’est égal. Je m’habille, et dans le moment que je suis pour sortir, voilà le jeune Vesian, qui vient me dire qu’il n’ose pas entrer chez sa sœur, parce [128r] que le même seigneur, qui leur avait donné à souper, y était.
— C’est dans l’ordre.
— Il est riche, et aimable à l’excès : il veut nous mener lui-même à Versailles, et me faire employer d’abord dans un bureau.
— Qui est-il ?
— Je n’en sais rien.
Je mets ses papiers sous enveloppe, je cachette le paquet, et je lui donne pour qu’il le remette à sa sœur. Je sors d’assez mauvaise humeur, et je vais dîner chez Silvia, qui riant de l’aventure m’en fait compliment. Poussé par la curiosité, je retourne chez moi à trois heures ; et madame Quinson me remet une lettre cachetée que l’Italienne lui avait dit de me remettre. Je vais l’ouvrir dans ma chambre ; j’y trouve deux louis, et ces paroles :
Je vous rends l’argent que vous m’avez prêté, et je vous remercie. Le comte de Narbonne23 s’intéresse à moi, et ne veut absolument me faire que du bien, ainsi qu’à mon frère. Je vous écrirai tout de la maison où il veut que j’aille demeurer, et où il ne me laissera manquer de rien ; mais je fais le plus grand cas de votre amitié, et je vous prie de me la garder. Mon frère reste dans le cabinet au quatrième ; et ma chambre m’appartient pour tout le mois, car j’ai tout payé.
La restitution de l’argent, la séparation du frère disaientr tout. Elle a fait bien vite. Décidé de l’oublier, je me repens d’avoir écouté des sentiments, qui devaient me rendre ridicule vis-à-vis d’elle aussi : je me trouves sot, accablé de honte, et presque méprisable. Fort fâché d’avoir servi de ma…24 à ce jeune comte, [128v] et de m’être trompé, je vais à la comédie française pour m’informer de lui, car enfin si ce coup pouvait faire la fortune de la pauvre orpheline, je me serais félicité.
À la comédie française le premier venu m’informe que ce Narbonne était fils d’un père riche, mais qu’il était cousu de dettes, et coureur de filles.
Étant curieux de voir la figure d’un garçon, qui n’avait eu besoin que de quelques heures pour séduire la Vesian, j’allais à tous les spectacles pour me le faire montrer. Huit jours s’étant déjà écoulés, je commençais à oublier l’aventure, lorsque son frère entra dans ma chambre à huit heures du matin pour me dire que sa sœur était dans la sienne, et qu’elle désirait de me parler. Je lui ai dit de lui dire qu’elle était maîtresse de venir.
Un moment après, je la vois devant moi ayant l’air triste ; et à peine assise, elle me parle ainsi :
Monsieur de Narbonne que j’ai cru honnête homme, parce que j’avais besoin qu’il le fût, s’assit près de moi sur l’amphithéâtre, et, me disant que ma figure l’intéressait, me demanda qui j’étais. Je lui ai dit la vérité, comme je l’ai dite à vous-même. Ce fut ma première faute. Vous m’avez promis de penser à moi ; mais Narbonne me dit qu’il n’avait pas besoin d’y penser. S’offrant à tout faire d’abord, se disant riche, et m’éblouissant par des promesses, il me trompa. C’est un coquin.
Voyant qu’elle n’avait cessé de parler, que parce [129r] que le besoin qu’elle avait de pleurer l’étouffait, je suis allé me mettre à la fenêtre pour la laisser verser des larmes à son aise. Quelques minutes après, je suis allé me remettre à son côté, pénétré par des sentiments qui ne ressemblaient en rien à ceux du mépris, ni à ceux de l’amour. Me regardant comme la vraie cause de son malheur, et de la douleur qui l’opprimait, elle me mut à pitié. Lui faisant cet aveu, j’ai cru de la calmer, et de réveillert son courage. Si vous ne m’aviez pas cru sage, poursuivit-elle à me dire, il est certain que vous ne m’auriez pas laissée seule à la comédie ; la faute est donc toute de moi, tout à fait indigne de la bonne opinion que vous aviez de mon esprit. Le scélérat me promettant de faire tout pour moi exigea une marque sûre de la confiance que je devais avoir en lui : c’était d’aller me loger chez une femme de bien qu’il connaissait ; et surtout sans mon frère, que la malice pouvait croire mon amant. Je me suis laisséu persuader. Malheureuse ! Pouvais-je y aller, sans vous demander conseil ? Il me dit, et il m’a trompée, que la respectable femme, chez laquelle il me mettait, serait celle qui me conduirait à Versailles, où il ferait que mon frère se trouvât pour être présentés tous les deux ensemble au ministre. Après souper, il s’en alla me disant qu’il viendrait me prendre le lendemain matin, et il me donna deux louis, et une montre d’or que j’ai cru pouvoir accepter sans m’obliger à rien d’un seigneur qui m’assurant qu’il était riche, se disait porté à me faire du bien sans aucun autre intérêt.
[129v] En arrivant à sa petite maison il me présenta à une femme, qui à son air ne me parut rien moins que respectable, et il me tint là tous ces huit jours allant, venant, restant, sortant ; et retournant sans jamais rien décider, lorsqu’enfin aujourd’hui à sept heures cette même femme me dit que par des raisons de famille monsieur le comte avait été obligé d’aller à la campagne ; et qu’il y avait un fiacre à la porte qui me conduirait à l’hôtel de Bourgogne d’où j’étais partie, et où il irait me voir à son retour. Elle me dit, affectant un air triste, que je devais lui remettre la montre d’or qu’il m’avait donnée, parce qu’elle devait la remettre à l’horloger auquel le comte avait oublié de la payer. Je la lui ai rendue dans l’instant sans lui rien répondre. J’ai mis dans un mouchoir ce que j’avais porté avec moi ; et je suis revenue ici il y a une demi-heure.
— Vous êtes sûre de le revoir ici à son retour de la campagne.
— Moi, le revoir ? Moi lui parler encore ? Je sais bien ce que je ferais, si j’étais un homme.
Je suis retourné vite à la fenêtre pour faire encore place à ses pleurs. Jamais fille dans une situation déplorable ne m’a tant touché. La pitié prenant la place de la tendresse qu’elle m’avait inspirée huit jours auparavant, me força à la plaindre, et à me disposer à lui donner des marques d’une amitié toute pure. Je me sentais sûr que l’amour ne se mettrait pas de la partie. Je me suis senti tout révolté par l’infâme procédé de Narbonne, [130r] et si j’avais su où le trouver, je serais d’abord allé l’attaquer.
Je me suis bien gardé de lui demander l’histoire détaillée de ces huit jours. Je la savais par cœur sans avoir besoin de la voir humiliée exigeant indiscrètement qu’elle me la contât. Dans la montre retirée j’ai vu l’infamie, la basse tromperie, la vilenie, et la honte d’un malheureux qui étant gentilhomme ne pouvait pas en jouer le rôle. Elle me laissa un bon quart d’heure à la fenêtre, et elle ne m’appela que pour me faire voir je crois qu’elle était moins triste. Les larmes diminuent la douleur : c’est un remède immanquable. Elle me pria d’avoir pour elle des entrailles de père, m’assurant qu’il ne lui arrivera plus de s’en rendre indigne ; et de lui dire ce qu’elle devait faire.
— Vous devez, lui répondis-je, commencer par oublier le crime de Narbonne, et la faute aussi que vous avez faite le mettant à même de le commettre. Ce qui est fait est fait, ma chère Vesian ; vous devez retourner à vous aimer, et reprendre le même air d’honnêteté qui brillait il y a huit jours sur votre belle physionomie. C’est cet air qui réveille le sentiment dans ceux qui en connaissent les charmes, et c’est le seul qui intéresse ; et vous avez besoin d’intéresser. Pour ce qui me regarde, mon amitié est faible ; mais je vous la promets dans toute son étendue. Je vous promets que je ne vous quitterai jamais tant que vous ne serez pas sûre d’un sort25. Je penserai à vous.
— Ah ! mon cher ami ! Si vous me promettez de penser à moi, je ne demande pas davantage. Malheureuse ! Il n’y a personne qui y pense.
[130v] Cette réflexion la toucha tellement que j’ai vu son menton trembloter, et l’oppression de l’angoisse qui pouvait la faire évanouir. Je lui ai conté plusieurs histoires des friponneries des scélérats qui à Paris ne faisaient autre métier que celui de tromper des filles : je lui en ai conté des plaisantes pour l’égayer, et je lui ai dit qu’elle devait regarder ce qui lui était arrivé avec Narbonne comme un bonheur, car cela la rendrait plus circonspecte à l’avenir.
Dans tout le temps de ce tête-à-tête par lequel j’ai mis du baume dans son âme, je ne lui ai donné aucune marque de tendresse amoureuse. J’ai ressenti un véritable plaisir quand au bout de deux heures je l’ai vue encouragée, et disposée à souffrir son malheur en héroïne.
Mais ma surprise ne fut pas petite lorsque tout d’un coup je l’ai vue se lever, me regarder d’un air entre la confiance, et le doute, et me demander si je n’avais rien de pressant à faire dans la journée. D’abord que je lui ai répondu que j’étais tout à fait libre, allons, me dit-elle, dîner ensemble à la campagne, où je puisse, respirant le grand air, reprendre cet extérieur que vous me trouvez nécessaire pour intéresser. Si je peux me procurer un doux sommeil dans la nuit prochaine, je sens que je pourrai encore aspirer au bonheur.
— Je vous sais gré de cette confiance. Je vais m’habiller, et nous irons quelque part. En attendant votre frère rentrera.
— Qu’importe mon frère ?
— Ah ! ma [131r] chère amie ! Songez que c’est par votre conduite que vous devez rendre Narbonne honteux, odieux, et malheureux. Réfléchissez que s’il parvient à savoir que le même jour qu’il vous a renvoyée vous êtes venue toute seule avec moi à la campagne, il triomphera. Mais venant avec moi votre compatriote en compagnie de votre frère, vous ne donnez que très peu de prise à la médisance.
La bonne enfant rougit, le frère rentra, et j’ai fait avancer un fiacre. Dans le moment que nous allions y monter voilà Balletti qui venait me voir. Après l’avoir présenté à la demoiselle, je l’invite à être de notre partie, et il accepte. Je les mène au gros caillou, où nous avons mangé la matelote, une omelette, du bœuf à la mode, et des pigeons à la crapaudine. La gaieté, que j’ai su réveiller dans l’esprit de la Vesian, suppléa à l’irrégularité du repas ; et je fus bien aise de voir mon ami Balletti transporté pour la jolie Italienne.
Vesian étant allé se promener, je demande à Balletti s’il croyait de pouvoir apprendre à danser à la demoiselle qu’il voyait là. Je l’informe de sa situation, de la raison qu’elle eut de quitter l’Italie, du faible espoir qu’elle avait d’obtenir une pension de la cour, et du besoin qu’elle avait de trouver quelque moyen honnête fait pour lui procurer de quoi vivre. Balletti enchanté de se voir consulté, après avoir bien examiné sa taille, lui dit qu’il trouvera le moyen de la faire entrer à l’opéra pour figurer dans les ballets, dont Lany son ami était maître. Il lui promet de commencer à lui donner des leçons dans le [131v] jour suivant, l’assurant qu’en moins de deux mois il la mettrait en état de figurer.
La Vesian, qui croyait que nous badinions, fut fort surprise quand je lui ai dit que c’était tout de bon, et que la chose ne dépendait que d’elle. L’idée de devenir danseuse, qui ne lui était jamais passée par la tête, ne la révoltait pas ; mais elle lui paraissait absurde. Elle ne concevait pas qu’on pût apprendre à danser si à la hâte, et comment nous pouvions la supposer maîtresse de choisir un état pour lequel il lui fallait avoir un talent qu’elle ne savait ni d’avoir, ni d’être maîtresse de se le donner. Je ne sais danser, dit-elle à Balletti, que le menuet, et étant bien tournée naturellement, et ayant une bonne oreille, on m’a dit à Parme, que je dansais assez bien les contredanses.
— Deux tiers des figurantes de l’opéra, lui répondit Balletti, ne peuvent pas en dire autant. Permettez que je vous accommode les bras, et vous figurerez à l’opéra souverainement bien.
— Et quels appointements demanderai-je à votre ami monsieur Lany ? Il me semble de ne pouvoir pas prétendre beaucoup.
— Oh ! Pour cela ; rien. Les figurantes à l’opéra ne sont pas payées par l’opéra. Au contraire. Elles payent pour y entrer. Ce sont les revenants bons26 de Lany.
— Mais, si on ne me donne rien, de quoi vivrai-je ?
— Ne vous embarrassez pas de cela. Telle que vous êtes, vous trouverez d’abord dix des plus riches seigneurs qui s’offriront à vous entretenir. Ce sera à vous à bien choisir. Nous vous verrons couverte de diamants.
— J’entends. On me [132r] prendra en qualité de ce qu’on appelle maîtresse.
— Précisément. Cela vaut mieux que quatre cents francs de pension que vous aurez beaucoup de peine à obtenir.
Balletti étant sorti, elle me demanda encore si ce n’était pas un badinage.
— C’est tout de bon, à moins que vous ne préfériez de devenir femme de chambre de quelque dame.
— Le mot de femme de chambre me révolte. Mais, moi danseuse ! C’est à mourir de rire. Moi, maîtresse d’un grand seigneur, qui me donnera des diamants, qu’il me reprendra peu de jours après !
— Point du tout ; car vous ne vous livrerez pas à des Narbonne, j’espère.
— Oh pour cela, si le choix dépendra de moi, soyez sûr que je ne ferai rien qu’après des bons conseils. Je sens que je pourrai me reconnaître pour heureuse plus facilement avec un amant avancé en âge qu’avec un jeune homme.
— C’est à merveille, ma chère amie, mais gardez-vous de le cocufier.
— Pour lors j’en agirais en coquine. Celui qui m’aura ne me trouvera jamais infidèle. Il devra penser à placer mon frère d’une façon ou de l’autre, car il se perdra si on le laisse dans la fainéantise. Mais en attendant que j’entre à l’opéra, et que mon noble amoureux se présente, qui me donnera de quoi vivre ?
— Avez-vous oublié ce que je vous ai dit ce matin ? Moi. Et je me crois heureux de pouvoir suppléer à cela sans m’incommoder. Vous trouverez-vous humiliée acceptant de moi, et non pas d’un autre le secours qui vous sera nécessaire ? Je me [132v] déclare content que vous me remboursiez quand vous serez riche.
— Quand je serai riche, je ne vous donnerai jamais rien à titre de restitution. Vous serez le maître de toute ma fortune.
— En attendant, ma chère amie, vous serez la maîtresse de la moitié de la mienne. Embrassons-nous si cela ne vous est pas désagréable.
— De tout mon cœur.
Nous retournâmes à Paris qu’il était nuit. J’ai laissé la Vesian à l’hôtel, et je suis allé souper avec mon ami, qui à table engagea sa mère à parler à Lany. Elle dit que cela valait beaucoup mieux que solliciter une misérable pension au bureau de la guerre. On parla alors d’un projet qui était sur le tapis dans le conseil de l’opéra qui consistait à mettre en vente toutes les places de figurantes, et de chanteuses dans les chœurs ; mais on le trouvait scandaleux, et non convenable à l’académie royale de musique d’un roi de France.
Ce que j’ai remarqué, entre plusieurs autres singularités à l’opéra de Paris c’est que toutes les filles qui y représentaient, mêmev les laides, et sans talent, étaient toutes, malgré cela, très à leur aise, car elles avaient toutes un entreteneur riche, qui souvent ne voulait en avoir une en titre que par ambition. Elle était laide ; mais n’importe, car il n’en était pas amoureux. Il lui suffisaitw que le parterre pût dire à l’apparition de la fille : C’est monsieur un tel qui l’entretient. Le roi devait le savoir, et cela le rendait vain, car toutes ces filles sont censées appartenir au monarque. Toute fille nouvellement entrée à l’opéra, principalement si elle est jolie, si elle a l’art de [133r] se faire une réputation de sage, et de la conserver pendant deux ou trois mois, elle est sûre de faire sa grande fortune. J’ai aussi remarqué que ces entreteneurs non seulement ne sont pas jaloux de leurs maîtresses ; mais qu’ils ont pour elles toutes sortes d’égards, jusqu’à ne pas aller souper avec elles sans les avoir faitx avertir la veille.
Étant rentré à onze heures, j’ai trouvé mademoiselle Vesian dans son lit. Je vais me lever, me dit-elle, parce que j’ai à vous parler.
— Vous pouvez me parler restant là où vous êtes, et où je vous trouve plus belle. Qu’avez-vous à me dire ?
— Parlons du métier que vous voulez me faire faire. Je dois commencer à exercer la vertu pour trouver celui qui ne l’aime que pour la croquer.
— Voilà ce que c’est : et croyez-moi que tout est dans ce goût-là dans la vie. Inque meis culpis da tibi tu veniam [S’il y a quelque défaut dans mes ouvrages, fais-toi grâce à toi-même des fautes dont tu es la cause]27.
— Que me dites-vous en latin que je ne comprends pas ?
— C’est une mauvaise habitude excusezy. Souvent le coupable des crimes que nous commettons est un troisième. Nous ne goûtons le plaisir que lorsque nous exerçons la tyrannie. Par cette raison, la philosophie trouve que le meilleur des êtres est celui qui tolère. Je suis charmé de vous voir en train de devenir philosophe.
— Je m’y sens portée : aidez-moi. Comment fait-on ?
— On pense.
— Pour combien de temps ?
— Pour toute la vie.
[133v] — On ne finit donc jamais ?
— Jamais. Mais on gagne toujours, et on se procure toute la portion du bonheur dont on est susceptible. Le philosophe le sent dans tous les plaisirs qu’il se procure ; et il est encore plus heureux quand il pense que ce bonheur est le fruit de ses soins, et de la force qu’il a euez de fouler aux pieds tous les préjugés.
— Sans la faculté de la raison, l’homme ne pourrait donc pas être heureux ?
— Non ; car, qui plus est, il ne pourrait pas se reconnaître. Sentez-vous, ma chère, que le seul être heureux est celui qui se trouve tel ?
— Sûrement je le sens ; car quelqu’un qui voudrait me persuader que je suis heureuse dans le moment qu’il me semblerait que la vie m’est à charge, me ferait rire. Malgré cela mon pauvre père disait, pas toujours, mais très souvent, que la raison était un mauvais présent que Dieu nous avait fait.
— Je suis sûr que votre père ne disait cela que quand il se trouvait malheureux, et traité avec injustice. Il avait tort. Il raisonnait alors fort mal, et il devenait ingrat, abusant par des sophismes de la faculté de raisonner que Dieu lui avait donnée. Il devait dans ces moments-là trouver un cheval de poste plus heureux que lui.
— C’est vrai : il le disait.
— Il extravaguait, car, la chose dépendant de lui, il n’aurait pas voulu devenir cheval de poste.
— Mais, croyez-vous que le cheval de poste sente son malheur ?
— Non, car il ne raisonne pas.
— Il n’est donc pas malheureux selon vous-même, s’il est vrai que l’homme qui ne sent pas son bonheur ne puisse pas être appelé heureux.
Cette conséquence28 du charmant objet que j’avais devant mes yeux me rendit muet, et pensif, [134r] car elle me donnait un démenti, et elle paraissait juste. Je lui ai démontré qu’elle était fallacieuse en ce que le défaut de raison tenait les brutes dans l’impossibilité de remédier à leurs maux, tandis que la même raison servait à l’homme sage à diminuer le malheur, et à augmenter les plaisirs.
— Mais en quoi consiste le vrai plaisir ? Qu’est-ce que cela ?
— Le plaisir consiste dans la jouissance d’un sens en actualité. Il est précédé par celui que nous ressentons quand nous accordons aux sens d’après un bon calcul une entière satisfaction dans tout ce qu’ils appètent ; et il est suivi par l’autre que nous nous procurons quand les mêmes sens épuisés, ou fatigués demandent du repos pour reprendre haleine. Ce plaisir, quoique très sensible, est appelé de l’imagination. Elle ne peut jouir que se trouvant dans une tranquillité parfaite, et cette tranquillité est le fruit de la jouissance qui l’a précédée.
— Une jouissance donc qui n’aurait pas à sa suite cette tranquillité serait à rejeter ?
— N’en doutez pas : tout comme il est de la sagesse d’embrasser toute peine faite pour nous procurer un plaisir plus grand qu’elle.
— C’est la tâche de la philosophie, qui subjugue tous les préjugés. Mais il faut, je crois, une longue étude pour parvenir à connaître tous les préjugés.
— Il n’est pas difficile de les connaître, car ils sautent aux yeux de la raison ; mais il est difficile de savoir distinguer leur nature, car il y a des préjugés que la morale exige que nous adoptions.
[134v] — Définissez-moi le préjugé.
— C’est tout soi-disant devoir dont on ne trouve pas la raison en nature.
— La grande affaire du philosophe est donc d’étudier la nature ?
— C’est tout ce qu’il a à faire ; mais cette étude est immense, et le plus savant est celui qui se trompe le moins.
— Quel est le philosophe qui s’est le moins trompé ?
— Je ne saurais pas vous le nommer ; mais je peux vous dire en général que ce fut celui qui dans toute sa vie eut moins29 de reproches à se faire.
— Je le crois. J’aime la leçon que vous venez de me donner beaucoup plus que celle que Balletti me donnera demain, car je prévois que je m’y ennuierai, et avec vous je ne m’ennuie pas.
— À quoi vous apercevez-vous que vous ne vous ennuyez pas ?
— Au désir que j’ai que vous ne me quittiez pas.
— Ah ! Ma chère amie ! Que cette réponse me fait plaisir ! Pourquoi désiré-je de vous le témoigner vous serrant contre mon sein ?
— Parce que votre âme ne peut être heureuse qu’étant d’accord avec vos sens.
— Ma chère Vesian ! Votre divin esprit accouche.
— Il doit remercier son divin accoucheur.
— Soyons donc complaisants accordant à tous nos sens une entière satisfaction.
Elle me répondit ouvrant ses bras. Si elle avait tardé un seul instant elle ne les aurait eusaa plus libres. Après avoir dévoré sa bouche, ses yeux, et ses seins d’albâtre, étant tout habillé, et l’épée au côté, je l’ai priée de me desserrer30 pour me laisser mettre à la hâte dans un état égal à celui, où je la voyais, et je la sentais brûlante tout entière ; mais voyant qu’elle différait je me suis laissé tomber sur le canapé avec elle. Ce fut [135r] là qu’après les premiers ébats, je me suisab mis en état d’aller passer au lit avec elle tout le reste de la nuit. Ce qui nous assura à la pointe du jour que notre joie avait été pure, fut la porte de la chambre que nous oubliâmes de fermer. Depuis ce jour nous fûmes amants parfaits jusqu’au bout du mois qu’elle est entrée à l’opéra. Je l’ai alors quittée pour ne pas lui faire du tort. Je l’ai logée avec son frère dans la rue des bons enfants. Le seul Balletti allait lui donner leçon tous les jours, et ayant tout ce qui lui était nécessaire elle n’eut pas besoin deac chercher des nouveaux amis.
La Vesian ne figura que trois mois. Après avoir refusé une quantité de Narbonne, celui qu’elle choisit lui fit d’abord quitter le théâtre. Il loua une petite loge dans laquelle elle allait se mettre tous les jours d’opéra, et où elle recevait tous les amis de son amant. Cet homme aimable, sage, et riche était le comte de Tr31. Elle vécut avec lui jusqu’à sa mort toujours heureuse, et le rendant toujours heureux ; et il la laissa assez riche. Elle vit peut-être encore ; mais on ne parle plus d’ellead. Après son entrée à l’opéra je ne lui ai plus parlé. Quand je la rencontrais aux promenades, ou par Paris dans son brillant équipage nous nous saluions de la physionomie. Son frère fut placé ; mais, deux ou trois ans après, l’état qu’il embrassa fut celui d’épouser la Piccinelli32, qui peu de temps après mourut.
a. Date donnée dans la marge gauche.
b. Orth. mode.
c. Orth. faite.
d. Orth. engrossée.
e. Orth. fait.
f. Orth. chez d’œuvre.
g. Orth. faite, le e étant biffé.
h. Capables biffé.
i. Orth. couté.
j. Déjà faite est un homme qui biffé.
k. Orth. conseillés.
l. Orth. nourri.
m. Lui biffé.
n. Orth. rafroidi (raffredare en italien).
o. Orth. voyons.
p. Appartenait biffé.
q. Orth. che.
r. Orth. disait.
s. Orth. trouvé.
t. Leçon probable, le début du mot est raturé.
u. Orth. laissée.
v. Quoique biffé.
w. Qu’on sût biffé
x. Orth. faites.
y. Orth. rexcusez.
z. Orth. eu.
aa. Orth. eu.
ab. Débarrassé de tout accoutrement pour biffé.
ac. Se donner au premier venu biffé.
ad. ; car à Paris une femme à l’âge de soixante ans ne compte plus biffé.
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[CHAPITRE XIII]
[135v] À la foire S. Laurent, mon ami Patu eut envie de souper, et coucher avec une actrice flamande qui s’appelait Morfi1. Il me pria d’être de la partie. La Morfi ne me tentait pas ; mais c’était égal : le plaisir de l’ami intéresse assez. Après avoir proposé deux louis qui furent acceptés, nous prîmes à la fin de l’opéra un fiacre, où nous allâmes avec la belle à sa maison rue des deux portes St Sauveur vis-à-vis celle du banquier Verzura génois. Après le souper, en devoir de laisser mon ami tête à tête avec l’actrice, j’ai demandé pour moi un sofa dans quelqu’endroit de la maison. La petite sœur de la Morfi, jolie gueuse de treize ans, me dit qu’elle me donnerait son lit pour un petit écu. Je le lui ai accordé. Elle me mène dans un cabinet où je ne vois qu’une paillasse sur trois ou quatre planches.
— Et tu appelles cela un lit ?
— C’est mon lit.
— Je n’en veux point, et ne te flatte pas d’avoir le petit écu.
— Est-ce que vous pensiez de vous déshabiller ?
— Pourquoi pas, si j’avais trouvé un lit propre ?
— Quelle idée ! Nous n’avons pas des draps.
— Tu dors donc vêtue ?
— Point du tout.
— Eh bien ! Va donc t’y coucher toi-même, et tu auras l’écu. J’aurai le plaisir de te voir nue.
— Oui ; mais vous ne me ferez rien.
— Pas la moindre chose.
Elle se déshabille dans un clin d’œil, elle se couche, et un vieux rideau lui sert de couverture. Elle n’avait pas encore quatorze ans. Elle s’offre riante à mes yeux dans toutes les postures que je […a].
[136r] répondu que nous parlerions de cette affaire le lendemain. J’ai voulu que Patu la voie comme je l’avais vue pour lui faire avouer qu’on ne pouvait pas s’imaginer une plus grande beauté à cet âge-là, car tout dans elle était séduisant précisément parce que rien n’était mûr. Tout était naissant. La nature, et l’art des peintres ne pouvaient mettre ensemble rien de plus charmant. La beauté principalement de sa figure portait à l’âme le plus délicieux calme.
Le lendemain, j’y fus, et ne m’étant pas accommodé pour le prix, j’ai fait un marché que je lui donnerais chaque fois que j’irais six francs, jusqu’au moment dans lequel je me déterminerais à lui en donner trois cents pour ce qu’elle appelait la grande chose ; mais je ne me souciais pas d’en venir là. La jeune Hélène ne me laissait pas le loisir de penser à cette conquête. Sa sœur au bout de deux mois me remontra que j’étais la plus grande des dupes puisque j’avais déboursé déjà deux cents francs à six à la fois rien que pour des enfantillages. Elle attribuait cela à mon avarice, malgré que j’eusse donné six louis à un Allemand pour me faire son portrait en miniature. Il le fit si bien qu’elle semblait vivante. Elle était couchée sur son ventre, s’appuyant de ses bras, et de sa petite gorge sur un oreiller ; et tenant sa belle tête tournée comme si elle avait été sur son dos. L’habile artiste avait dessinéb ses jambes, et ses cuisses de façon que l’œil ne [136v] pouvait pas désirer de voir davantage. Dans cette même posture j’ai vu un hermaphrodite à Londres qu’on veut attribuer à Coreggio2. J’ai fait écrire au-dessous du portrait O-Morphi. Ce mot grec, quoique non Homérique, signifie belle.
Mais voilà les voies secrètes de la très puissante destinée. Patu eut envie d’avoir une copie de ce portrait, et je ne la lui ai pas refusée. Ce fut au même peintre que je l’ai ordonnée, et qui la fit à la perfection. Mais voici le moment de l’heureuse combinaison3.
Le peintre va à Versailles pour affaires ayant comme toujours dans sa poche le portefeuille où plusieurs autres portraits se trouvent. Il les fait voir à M. de S.t Quentin valet de chambre du roi, qui enchanté de leur beauté prie le peintre de lui permettre de les faire voir à son maître. Le monarque devient curieux de voir l’original d’O-Morphi. S.t Quentin demande au peintre s’il pouvait s’engager de faire venir à Versailles la jolie personne, dont le roi en attendant garderait le portrait. Le peintre lui répond qu’il croyait la chose facile. Il vient chez moi le lendemain, il me dit tout ; je trouve l’affaire digne d’attention, je vais avec le peintre chez la Morphi, et je la comble de joie lui communiquant ce dont il s’agit. Je la dispose d’aller avec le peintre, et sa sœur à Versailles, et de se conformer là aux décrets de la Providence.
Recumbent Nude, étude du tableau
Portrait de Marie-Louise O’Murphy,
par François Boucher, 1752
Le jour fixé, elle débarbouilla la petite, l’habilla décemment, et elle alla avec le peintre à Versailles se présenter à S.t Quentin, qui après avoir renvoyé le conducteur, dit aux femelles de l’attendre se promenant dans le parc. Voilà actuellement ce que j’ai su de la Morfi.
[137r] Un quart d’heure après, S. Quentin retourna, et les conduisit dans un cabinet à clef où il les enferma ; et un autre quart d’heure après elles virent le roi tout seul, qui après avoir demandé à la petite si elle était Grecque tira de sa poche le portrait, et dit, après l’avoir bien confrontée : je n’ai jamais rien vu de si ressemblant. Il s’assit, il la prit entre ses genoux, il lui fit quelques caresses, et après s’être assuré de son royal doigt qu’elle était toute neuve, et lui avoir donné un baiser, lui demanda de quoi elle riait. Elle lui répondit qu’elle riait parce qu’il ressemblait à un écu de six francs comme une goutte d’eau à une autre. Cette naïveté ayant fait rire le monarque, il lui demanda si elle voulait rester à Versailles, et lui ayant répondu de s’entendre avec sa sœur, elle dit au roi qu’elle ne désirait pas un plus grand bonheur. Il partit alors, et les renferma, et un quart d’heure après S.t Quentin vint les tirer dehors. Il laissa la petite dans un appartement rez-de-chaussée entre les mains d’une femme, et il alla avec l’aînée aux trois dauphins, où ils trouvèrent le peintre, auquel il donna vingt-cinq louis pour le portrait.
Pour ce qui regardait la Morfi, il ne lui donna rien : il prit seulement son adresse l’assurant qu’elle aurait de ses nouvelles. Elle retourna donc à Paris avec le peintre. Trois jours après elle reçut mille louis. Le peintre allemand fit une autre copie pour Patu, et s’offrit à me faire gratis le portrait de toutes les jolies femmes qui me feraient venir l’envie de l’avoir.
[137v] Ce qui m’amusa beaucoup fut la joie de la grosse Morfi quand elle se vit maîtresse de vingt-quatre mille livres. Elle ne trouvait pas des termes assez forts pour me marquer toute sa reconnaissance. Elle me regardait comme l’auteur de sa fortune. Je ne m’attendais pas à une si grande somme, me disait-elle, car il est vrai qu’Hélène est très jolie ; maisc je ne croyais pas ce qu’elle me disait de vous, et je me trompais, car si le roi ne l’avait pas trouvée toute neuve, il n’aurait pas voulu d’elle ; et le roi doit s’y connaître. Allez. Je ne croyais pas qu’un honnête homme de votre trempe pouvait exister.
Omorphi fut le nom que le roi donna à sa sœur. Elle lui plut plus encore par ses naïvetés, dont il n’avait pas d’idée, que par sa beauté, malgré qu’elle fût des plus régulières. Il la mit au parc au cerf où S. M. tenait positivement son sérail, et où il n’était permis d’aller qu’aux dames présentées à la cour. La petite au bout de l’an accoucha d’un fils, que le roi envoya on ne sait pas où, car Louis XV ne voulut jamais rien savoir de ses bâtards tant que la reine Marie vécut.
Omorphi fut disgraciée trois ans après. Le roi lui donna quatre cent mille francs qu’elle porta en dot à un officier de l’état-major qui l’épousa en Bretagne. J’ai vu un fils de ce mariage l’année 1783 à Fontainebleau. Il avait vingtd-trois ans, et il ne savait rien de l’histoire de sa mère, dont il était le véritable portrait. J’ai écrit mon nom sur ses tablettes avec des compliments à sa mère.
[138r] La cause de la disgrâce, ou du bonheur de cette Flamande fut la malice de la comtesse de Valentinois belle-sœur du prince de Monaco4. Elle suggéra à l’innocente Omorphi de faire rire le roi lui demandant comment il traitait sa vieille femme. La bonne enfant, dont l’esprit était trop simple pour prévoir que par une telle interrogation elle ne pouvait que déplaire au monarque, donna dans le panneau. La première fois qu’elle vit le roi chez elle, enchantée de pouvoir lui donner un essai de son esprit, ellee lui fit en propres termes l’impertinente question. Louis très surpris : malheureuse ! lui dit-il en se levant, et la foudroyant des yeux, qui vous a appris à me faire cettef question ? L’innocente se jeta d’abord à ses pieds, et toute tremblante lui dit la vérité. Le roi lui tourna le dos, et elle ne le revit plus. La comtesse de Valentinois ne fut revue à la cour qu’après la mort de la reine. Louis XV qui savait qu’il manquait à sa femme en sa qualité de mari, voulait au moins la dédommager en qualité de roi. Malheur à ceux qui auraient osé lui manquer. J’ai su ce fait en propres termes dans l’année 1757 de madame de Barail à Dunkerke qui l’avait su d’Omorphi même.
Malgré tout l’esprit des Français, Paris est la ville où l’imposture a toujours fait fortune. Quand on la démasque ceux qui en ont été les victimes se consolent avec la chansonnette, et l’imposteur devenu riche s’écrie recto stat fabula talo [la pièce se tient sur un pied sûr].
Un mauvais peintre de portraits, nommé Sanson5, las de mourir de faim, publia sur toutes les gazettes que pour faire des portraits très ressemblants il [138v] n’avait pas besoin de voir la personne, lui suffisant seulement d’être bien informé de la physionomie qu’il devait peindre. Quand j’ai entendu, soupant chez Silvia, cette nouveauté, et que le peintre commençait déjà à devenir riche, j’ai fait les hauts cris. J’ai tout court dit à M. de Militerni Sicilien qui débitait la chose que les portraits ne pouvaient pas ressembler, et que ceux qui disaient qu’ils ressemblaient ne pouvaient qu’être des gens payés pour le dire, ou ceux qui avaient donnég au peintre les descriptions des physionomies, car les portraits n’étant pas ressemblants le peintre ne pouvait s’excuser qu’en disant que c’était leur faute. Militerni poursuivit à soutenir que les portraits étaient jugés ressemblants par ceux mêmes qu’ils représentaient, et que la chose ne pouvait être que réelle, puisque le peintre faisait fortune. Argument ridicule, puisque le peintre vivait à Paris.
Un Français qui était à table, fâché de voir que je ridiculisais la nation, me proposa une grosse gageure qui me fit encore rire ; car qui aurait été la dupe qui aurait voulu parier ? Silvia, qui était de mon avis, dit que nous devions aller demander à dîner au peintre ; et la partie fut faite.
Nous vîmes une grande quantité de portraits, que le peintre disait ressemblants, mais ne connaissant pas les originaux, nous ne changeâmes pas d’avis. Silvia lui demanda s’il voulait faire le portrait de sa fille qu’il ne connaissait pas, et il lui répondit qu’il était prêt si elle se croyait en état de lui faire une description fidèle et exacte de ses traits. Nous rîmes, et nous nous mîmes à table, où la nièce du peintre jolie, et remplie d’esprit m’intéressa beaucoup. J’ai aussi cru de ne l’avoir pas mal amusée. L’oncle, et la nièce [139r] m’ayant dit que leur repas favori était le souper, je leur ai promis d’y aller. Ce qui m’amusa après dîner furent des lettres de Lyon, de Bordeaux, de Rouen, et de toute la France, dans lesquelles on lui ordonnait des portraits faits selon les descriptions qu’on lui envoyait. J’en ai trouvé de plaisantes.
Trois ou quatre jours après, j’ai rencontré mademoiselle Sanson à la foire, qui me fit des reproches de n’être pas alléh souper chez son oncle. Flatté du reproche, j’ai commencé à y aller, et la pratique devint sérieuse. Elle me rendit amoureux.
Je prenais uni beau matin du café tout seul dans ma chambre pensant à elle, lorsque je vois entrer un jeune homme que je ne remettais pas.
— J’ai eu l’honneur, me dit-il, de souper quelquefois avec vous chez le peintre Sanson.
— Je vous reconnais maintenant. Excusez.
— C’est naturel. Vous n’aviez des yeux à cette table que pour mademoiselle Sanson.
— Je vous avoue que je la trouve charmante.
— Je n’ai pas de peine à le croire ; car je ne le sais que trop.
— En êtes-vous amoureux ?
— Hélas ! Oui !
— Et aimé sans doute.
— C’est à cela que je travaille depuis un an, et je commençais à espérer lorsque vous êtes survenu pour me désespérer.
— Moi !
— Oui ; vous-même.
— J’en suis fâché ; mais je ne saurais qu’y faire.
— Pardonnez-moi ; car la chose dépend de vous. Je peux même, si vous me le permettez, vous suggérer moi-même ce que vous pouvez faire pour m’obliger.
— J’en suis très curieux.
— Vous pourriez ne mettre plus de votre vie les pieds dans sa maison.
Paris : le quartier populaire du Gros-Caillou :
« Nous allons au gros caillou manger la matelote… » (voir p. 842)
— Effectivement [139v] ce serait tout ce que je pourrais faire, ayant une extrême envie de vous obliger ; mais croyez-vous pour lors qu’elle vous aimerait ?
— Oh ! Cela est mon affaire. En attendant, n’y venez plus, vous. Laissez-moi penser au reste.
— Il est certain que cette extraordinaire complaisance dépend de moi ; mais je trouve singulier que vous y ayez compté dessus.
— Oui monsieur, après y avoir beaucoup pensé. En vous connaissant pour homme de beaucoup d’esprit, je me suis persuadé que vous vous mettriez à ma place, que vous raisonneriez, et que vous ne voudriez pas vous battre à mort avec moi pour une demoiselle que vous comme je pense n’avez pas envie d’épouser, tandis que dans mon amour mon seul objet est ce lien.
— Et si je pensais aussi à la demander pour ma femme ?
— Nous serions pour lors tous les deux à plaindre ; et moi plus que vous, car tant que je vivrai mademoiselle Sanson ne sera jamais la femme d’un autre.
Ce jeune homme bien planté, pâle, sérieux, froid comme la glace, et amoureux qui vint me tenir un propos pareil avec un tel flegme dans ma propre chambre, me donna sujet de réflexion. Après m’être promené un bon quart d’heure en long, et en large pour décider laquelle des actions me déclarait plus brave, et plus digne de ma propre estime, j’ai vu que ce devait être celle qui me déclarerait à l’esprit de mon rival pour plus sage que lui. Que penseriez-vous de moi, lui dis-je, [140r] d’un air décidé, si je ne mettais plus les pieds chez Sanson ?
— Que vous avez pitié d’un malheureux, qui sera toujours prêt à verser tout son sang pour vous témoigner sa reconnaissance.
— Qui êtes-vous ?
— Je suis Landel fils unique du marchand de vin de l’hôtel de Bussi, rue de Bussi6.
— Eh bien ! Mons7 Landel, je n’irai plus chez mademoiselle Sanson. Soyez à l’avenir mon ami.
— Jusqu’à la mort.
Un moment après son départ, voilà Patu. Je lui conte toute l’histoire, il me trouve héros, m’embrassant, et m’assurant qu’à ma place il en aurait fait autant ; mais pas à la place de l’autre.
Le comte de Melfort colonel du régiment d’Orléans me fit prier par Camille sœur de Coraline de tirer la réponse à deux questions par le moyen de ma cabale que Camille célébrait. Je me suis tiré d’affaire les tirant fort obscures, et sujettes à différentes interprétations. Vingt-quatre heures après que je les lui ai remises, elle vint me prier d’aller avec elle, et d’être discret. Nous allâmes au palais royal par la porte qui donne dans la rue des bons enfants, et nous descendîmes à un petit escalier qui aboutissait à un cabinet où quelques minutes après parut la duchesse d’Orléans. Après avoir gracieuséj la petite reine, elle me dit qu’elle était fâchée d’avoir dû m’incommoder. Elle me pria de l’aider à comprendre quelque chose de fort obscur pour elle. J’ai répondu à S. A. qu’il m’était fort facile de tirer des réponses mais que je ne valais rien pour l’interprétation. [140v] Je l’ai donc conseillée de faire des nouvelles questions sur la même matière, et d’espérer que les réponsesk seraient plus claires. Je lui ai dit qu’elle n’avait qu’à écrire de sa main tout ce qu’elle voulait savoir, chaque chose dans une question différente, s’imaginant de demander la solution de ses doutes à une intelligence qui savait tout. Je lui ai ajouté que plus ses interrogations seraient claires, plus elle trouverait claires les réponses. La duchesse alors se mit à écrire. Elle fit huit questions, que j’ai lues, et me demandant excuse, elle me pria de lui faire tenir les réponses le lendemain sous enveloppe cachetéel. En même temps elle me dit d’un ton aussi noble qu’enchanteur qu’elle voudrait que ce qu’elle avait écrit ne fût vu de personne.
— Je vous garantis, princesse, le secret sur ma vie, et sur mon honneur ; mais je ne peux pas risquer de me compromettre. Je désire de servir V. A. avant de sortir de ce palais. Je n’ai besoin que de quatre heures, et d’un endroit où je puisse travailler en liberté.
— C’est à merveille ; mais je dois sortir. Connaissez-vous madame de Polignac8 ?
— Oui madame.
— Mettez donc tout sous enveloppe cachetéem quand vous aurez tout fini, et remettez-lui le paquet. Je vous trouve on ne peut pas plus obligeant.
Elle me fit alors entrer dans un cabinet, où il y avait tout ce qu’il me fallait, jusqu’à une machine électrique9 pour allumer une bougie. Elle s’en alla, et je me suis enfermé.
J’ai un peu ri en moi-même d’une petite étourderie de la charmante princesse qui ne pensa pas au besoin que je pouvais avoir de dîner. Mais quelle joie dans mon [141r] âme me voyant sur le chemin de devenir confident intime de la plus aimable de toutes les princesses du sang ? Elle avait vingt-six ans. Elle avait cette sorte d’esprit fait pour rendre adorables toutes les femmes qui le possèdent, sans excepter les laides. Elle avait outre cela une charmante figure, qui aurait été enchanteresse sans des boutons, qui à la vérité gâtaient toute sa beauté ; mais elle s’en moquait : elle ne voulait pas s’assujettir à un régime qui l’aurait guérie. Sa devise était courte et bonne. Elle était affable avec tout le monde généreuse, tolérante, franche, gaie, et constante dans tous ses goûts : célèbre outre cela pour ses bons mots, indice infaillible d’un esprit juste, qui, pénétrant au vrai avec rapidité, en donne à la société qui les goûte. Elle se moquait du maître de danse Marcel10 qui voulait qu’elle se tînt droite du moins quand elle dansait, et qu’elle tînt les pieds en dehors. Cela l’aurait gênée. Ces boutons d’ailleurs, qui venaient d’un vice dans le sang, la faisaient vivre. Elle ne s’en vit débarrassée qu’un mois avant sa mort qu’elle brava par des bons mots jusqu’à son dernier jour.
Les questions qu’elle m’avait faites ne regardaient que des affaires de cœur, car son grand dieu était l’amour. Elle voulait aussi savoir quelques secrets qui regardaient le manège de la marquise11 avec le roi. Après avoir tout fini, je suis allé porter le paquet à madame de Polignac, où j’ai vu madame de Boufflers, et du Blot, que dans ce temps-là le duc d’Orléans12 aimait beaucoup. Sortant du palais, je suis allé manger chez un pâtissier.
Le lendemain au soir Camille me dit que la duchesse désirait de me parler le lendemain à dix heures du [141v] matin dans le même cabinet ; et je n’y ai pas manqué. D’abord qu’un valet de chambre qui m’attendait me vit, il est allé l’avertir.
Après un court compliment, mais gracieux au possible, elle tira de sa poche toutes mes réponses, me demandant si j’avais des affaires. D’abord qu’elle apprit que j’étais tout à elle, elle me montra toutes les questions qu’elle avait faites. Elle me dit qu’une chose que l’oracle lui avait diten, et que personne au monde ne pouvait savoir lui avait gagné toute sa confiance, de sorte qu’elle se trouvait déterminée à prendre les remèdes qu’il lui suggérerait pour guérir de ses boutons. Outre cette demande elle avait fait questions sur questions sur les matières déjà entamées. Le travail devait être plus long que celui de l’avant-veille. Elle me demanda si j’avais déjeuné ; et lui ayant répondu que j’avais pris mon café, elle me dit qu’elle croyait que je ne dînais pas, car avant-hier…… Je l’ai interrompue pour lui dire que j’avais dîné après ; mais qu’elle ne devait pas penser à cela.
— Non non : je vous ferai porter un petit dîner. Puis-je être présente à votre travail ?
— V. A. peut même m’aider.
— Vous aider ? Le saurai-je ?
— Vous verrez.
J’ai fait qu’elle travaille à me traduire les nombres en lettres mettant sous ses yeux l’alphabet ; et elle s’y plut. Je lui ai donné un remède pour faire disparaître ses boutons ; mais en la purgeant, lui ordonnant un régime, et de se laver le visage soir, et matin avec de l’eau de plantage13. Au bout de huit jours, les boutons disparurent, et elle est allée à l’opéra. [142r] On lui en fit compliment ; mais d’abord qu’elle quitta le régime les boutons reparurent. À une heure, elle me fit porter à dîner, puis nous travaillâmes jusqu’à cinq.
D’abord que les boutons, dont elle se croyait guérie, reparurent, elle m’envoya chercher. Elle m’a reçu étant dans son bain ; mais avec beaucoup de décence. Après en être sortie, elle me dit qu’elle était curieuse de savoir pourquoi les boutons étaient revenus. Je lui ai dit de faire la demande, et que je l’aiderais à tirer la réponse elle-même. Elle se mit à l’ouvrage avec l’air de la plus grande reconnaissance ; et je l’ai aidée de façon qu’elle crut d’avoir tiré la réponse sans avoir eu que très peu besoin de mon assistance. Elle fut surprise de trouver que l’oracle lui reprochait d’avoir mangé du jambon, et bu des liqueurs.
Une de ses femmes entre, et lui parle à l’oreille. Elle me dit que j’allais voir quelqu’un qui était de mes amis, et qui était discret. Un moment après je reconnais M. de Melfort, malgré sa redingote de palefrenier. La première chose qu’elle lui dit fut que je lui avais appris à faire parler l’oracle, il ne le croit pas, elle veut le convaincre, elle me prie de l’aider à tirer une autre réponse, et je le veux bien. Elle tire de sa poche une boîte d’ivoire, et elle demande pourquoi ce qui était là-dedans ne lui était plus utile. Je lui fais tirer une réponse qui lui dit que cette pommade n’était bonne que pour les femmes qui n’avaient pas encore eu d’enfants. Elle se trouve étonnée, car après ses couches elle ne lui avait plus été bonne.
[142v] Elle me dit qu’elle désirait encore de demander quelque chose qui regardait une femme, dont elle ne voudrait pas dire le nom. Je lui ai dit qu’elle devait dire à l’oracle que la femme était celle à laquelle elle pensait. Elle voulait savoir quelle était la maladie de cette femme. L’oracle lui répond que son mal était une extrême envie qu’elle avait de tromper son mari. La duchesse fait les hauts cris, car, dit-elle, tout Paris sait qu’elle a un cancer au sein.
Elle parla alors à part au comte, puis je suis parti avec lui. Curieux de savoir pourquoi la réponse qui regardait la pommade avait tant surpris la duchesse, je lui en ai demandé la raison. Voilà ce qu’il me dit.
Madame la duchesse, jolie comme vous la voyez, avait la figure si couverte de boutons dans les premiers mois de son mariage que le duc dégoûté n’avait pas la force de coucher avec elle : ainsi ils n’auraient jamais eu d’enfants. L’abbé des Brosses14 qui est encore à Paris, et qui demeure au Grand Conseil, l’a guérie moyennant cette pommade, et pour lors, se voyant devenue toute belle, elle est allée à la comédie française. Par un effet du hasard, dans le même jour le duc va aussi à la comédie, il voit la jolie princesse, il demande qui c’était, on le lui dit, il va d’abord lui faire compliment dans sa loge, il reste derrière elle jusqu’à la fin, puis il s’en va. La duchesse retourne aussi au palais royal. Il était onze heures, et nous étions tous dans son appartement à l’entour de la table où elle jouait, lorsqu’un page entre, et annonce M. le [143r] duc qui ne venait jamais chez elle à cette heure-là. Elle quitte son jeu, elle lui va au-devant, et elle lui demande ce que cette belle visite voulait signifier. Le duc lui répond qu’il l’avait trouvée si belle à la comédie que brûlant d’amour il s’était vu forcé à venir lui demander la permission de lui faire un enfant. La duchesse toute riante applaudit, comme de raison à cette saillie, et toute la compagnie décampa en pointe de pied15 dans l’instant. C’est arrivé dans l’été de l’année quarante-six ; et au printemps de l’année quarante-sept la duchesse est accouchée du duc de Valois16 (C’est l’infâme Égalité.)o, qui aujourd’hui est duc de Chartres actuellement âgé de cinq ans. Mais après ses couches les boutons lui revinrent, et la pommade ne lui servit plus de rien.
Après m’avoir communiqué cette anecdote, il tira de sa poche une boîte d’écaille, où était le portrait de Madame la duchesse très ressemblant, et il me le donna de sa part, me disant qu’elle m’envoyait aussi l’or, si j’avais envie de le faire mettre dans une tabatière. Je l’ai accepté le priant de lui témoigner mes sentiments de reconnaissance. Mais ayant alors grand besoin d’argent je n’ai pas pensé à employer les cent louis à le faire monter.
Dans la suite, lorsque madame me faisait dire d’aller chez elle, il n’y avait plus question de faire partir ses boutons, car elle ne voulait pas se soumettre à un régime ; mais elle me faisait passer les cinq à six heures allant, venant, et me faisant toujours donner à dîner par le vieux bonhomme qui ne me disait jamais le mot. Elle me fit offrir par M. de Melfort un emploi qui me rendait vingt-cinq mille livres de rente, si je voulais lui montrer mon calcul ; mais hélas ! Cela [143v] ne m’était pas possible. Je l’aimais mais toujours
Brûlant pour elle, et soupirant tout bas17.
Une bonne fortune de ce calibre m’excédait18. J’eus toujours peur de me trouver humilié par un mépris trop marqué. Quand l’amour gagne la tête de l’homme amoureux il devient sot. Il se peut aussi que j’aie très bien fait en lui cachant ma flamme, car il est vraisemblable que quand une déclaration l’aurait mise dans le cas de ne plus en douter, elle ne m’aurait plus laissé jouir de certains privilèges que les femmes bien élevées n’accordent qu’à la prétendue indifférence.
Elle voulut un jour savoir comment on aurait pu guérir un cancer que madame de la Popelinière avait à un sein19. Elle croyait que je ne me souviendrais pas qu’elle m’avait fait presque la même question sans me nommer la dame. L’oracle lui a répondu qu’elle se portait très bien. La duchesse me dit qu’elle n’osait pas donner un démenti à l’oracle ; mais que tout Paris savait, et tous les médecins aussi que le cancer existait. Elle demanda encore, et l’oracle lui répéta qu’elle se portait bien. Sûre que l’oracle était infaillible, elle dit à M. de Richelieu grand ami de la dame qu’elle était prête à parier cent mille francs qu’elle se portait bien. Je l’ai applaudie, car je savais qu’elle aurait gagné ; mais ce n’était pas à M. de Richelieu qu’elle aurait dû proposer la gageure, car sachant tout il ne l’aurait jamais acceptée. L’aventure de la cheminée était connue de tout Paris. Le maréchal avait été la cause que la Popelinière s’était séparé de sa femme lui assignant mille francs par mois.
[144r] Quelque temps après elle me dit que le maréchal était prêt à donner cent louis à la personne qui lui avait découvert le secret de la fiction20 de madame de la Popelinière, et qu’il ne tenait qu’à moi de les gagner ; mais je ne lui ai pas permis de parler, car ce n’était pas de la cabale que j’avais su cela ; et quand même je lui aurais dit, et qu’il m’aurait cru, je me serais trop compromis.
1752p. Mon frère qui avait déjà fait à Paris plusieurs tableaux, se détermina à en présenter un à M. de Marigni. Un beau matin donc nous allâmes en fiacre ensemble chez ce seigneur qui demeurait au Louvre, où tous les artistes allaient lui faire la cour. Après avoir fait porter le tableau dans une salle, où il y en avait d’autres, nous y allâmes aussi, et nous nous assîmes pour attendre qu’il sortît. Le tableau de mon frère était une bataille dans le goût du Bourguignon21. Son tableau était placé dans un jour qui lui était favorable. Le monde commence à venir.
Un homme habillé de noir entre, observe le tableau, s’arrête à l’examiner disant toujours à demi-voix : C’est bien mauvais. Quelques minutes après, deux personnes arrivent qui le regardent, rient, et disent que le tableau devait être de quelqu’écolier. Je lorgnais mon frère, qui était assis près de moi, et qui suait à grosses gouttes. En moins d’un quart d’heure la salle se trouva pleine [144v] de monde, qui attendant l’apparition du surintendant riait du tableau. Mon pauvre frère, se sentant mourir, remerciait Dieu que personne ne savait qu’il en était l’auteur.
La situation de son âme m’excitant à rire, et me faisant aussi beaucoup de peine, je me suis levé, et il me suivit dans la chambre contiguë, où nous prîmes le parti de descendre ordonnant à notre domestique de reprendre le tableau, et de le remettre dans le fiacre. Nous retournâmes ainsi chez nous, et mon frère se soulagea du chagrin qui lui rongeait l’âme donnant trois ou quatre coups d’épée à son innocent ouvrage. Ce fut donc dans ce moment-là qu’il se détermina à quitter Paris pour aller étudier ailleurs ; et se rendre maître dans l’art qu’il avait embrassé. Nous nous décidâmes d’aller à Dresde.
Deux ou trois jours avant de quitter le charmant Paris, j’ai dîné tout seul chez le suisse de la porte des feuillants qui s’appelait Condé. Après dîner, sa femme assez jolie me présente la carte, où je vois tout mis au double. Je parle de rabattre, et la trouvant résistante, je paye. La carte étant quittancée par les mots Femme Condé, je prends la plume, et j’y ajoute Labré. Après cela, je sors allant me promener vers le pont tournant.
Je ne pensais plus à la femme du suisse qui m’avait surfait, ni à la plaisanterie de Condé-Labré, lorsque j’ai vu un petit homme coiffé à [145r] l’oiseau royal, un énorme bouquet à sa première boutonnière, et une épée en ceinture dont la garde tierçait visiblement de deux ou trois pouces. Il m’aborde d’un air insolent, et sans le moindre préambule il me dit qu’il avait envie de me couper la gorge.
— En sautant, lui répondis-je, car vous n’êtes qu’un bout d’homme auquel sans m’incommoder je couperai les oreilles.
— Comment ? Sacr…… !
— Point de colère de manant : allez votre chemin, et je vous suivrai.
Il va ; il s’arrête vers l’étoile, où il ne voit personne, mais sans tirer l’épée. Je lui demande, tirant la mienne, ce qu’il me voulait, et par quelle raison il m’avait attaqué. — Vous avez insultéq une femme que je protège ; et je vous avertis que vous avez à faire au chevalier de Talvis22.
Disant ces mots, il dégaine, et pour lors je l’approche, et je le blesse à la poitrine n’ayant que légèrement glissé ma lame sur la sienne. Il saute en arrière me disant que je l’avais blessé en assassin. S’il n’avait inclinér, disant ces paroles, la pointe de son épée contre terre, je l’aurais peut-être tué. Je lui ai dit qu’il mentait, lui donnant quelques coups de plat, qu’il prit me disant qu’il était blessé, et que, si j’étais gentilhomme, je devais le respecter jusqu’au moment de sa revanche qu’il viendrait me demander d’abord qu’il serait guéri. Je l’ai laissé là. Le lecteur verra dans l’année prochaine à quelle occasion je l’ai trouvé à Presbourg. Les spadassins français calomnient toujours quelqu’un qui appelé en duel les blesse sans avoir ferraillé. Il faut les laisser dire. Le vainqueur est toujours celui qui va plus vite.
[145v] 1753s
J’ai quitté Paris avec mon frère, après y avoir séjourné deux ans et deux mois, mécontent de mon sort qui ne me laissait maître de m’y établir pour toute ma vie. J’y ai joui de tous les plaisirs sans jamais y essuyer le moindre désagrément, et n’ayant pas laissé des dettes je me suis flatté d’y retourner. Cela m’arriva au commencement de l’année 1757. Le lecteur verra sous quels auspices quand nous serons là.
Paris : les quartiers nord-ouest
a Hôtel du Roule
b Pont tournant
Après avoir fait les plus tendres adieux à Silvia, à Balletti, à Patu, à Crébillon, et à tous mes amis, nous sommes partis avec le courrier qui allait à Metz dans un chariot de poste cahotés de façon que nous crûmes d’avoir tous les os cassés. Nous nous arrêtâmes trois jours pour nous remettre en force mangeant matin, et soir des rouges-gorges d’une délicatesse exquise. Nous allâmes à Dresde en poste dans une bonne voiture que mon frère acheta. Une vieille boiteuse qui était devenue amoureuse de lui, lui a prêtét cent louis qu’il ne lui a jamais rendus. Ce ne serait rien, s’il l’avait payée de sa personne.
À Dresde, notre mère, enchantée de nous voir, et de nous connaître nous fit tout l’accueil que nous pouvions désirer. Mon frère s’appliqua à l’étude de son métier copiant des tableaux des auteurs les plus célèbres qui se trouvent dans la fameuse galerie. En cinq ans il devint tel qu’à son retour à Paris il se vit en état de ne plus craindre la critique. Nous y retournâmes dans le même temps, et quand nous en serons là, le lecteur ne trouvera pas cette rencontre la moins intéressante de mon histoire.
Pour ce qui me regarde, il ne m’est rien arrivé [146r] d’extraordinaire dans les six mois que j’ai passés dans cette capitale de la Saxe électorale. Je me suis diverti dans mes habitudes ordinaires. N’entendant pas la langue, les filles saxonnes n’intéressèrent que quelquefois ma matière avec leur froide beauté. Pour faire plaisir à ma mère, et aux comédiens j’ai fait une pièce tragicomique, qui plut beaucoup au roi23 qui aimait à rire. Au commencement du carême j’ai reçu de ce roi prodigue une tabatière d’or remplie de ducats par les mains de son ministre comte de Brühl aussi magnifique que son maître. Par ce présent je me suis vu récompensé du Zoroastre24 qu’on avait donné dans l’année précédente.
Une galanterie attrapée chez la Creps25 dans le mois d’octobre arrêta mon libertinage l’espace de six semaines que j’ai employées à m’en guérir. Dans toute ma vie je n’ai fait autre chose que travailler à me rendre malade quand je me portais bien, et à regagner ma santé quand je l’avais perdue. J’ai très bien, et également réussi dans l’un, et dans l’autre, et actuellement je jouis d’une santé parfaite, dont je suis fâché que la nature à mon âge m’empêche de faire dégât. Le mal, que nous appelons français, n’abrège pas la vie quand on sait s’en guérir : il ne laisse que des cicatrices, dont on se console facilement quand on pense qu’on les a gagnées avec plaisir. Avec le même esprit les militaires se plaisent voyant les marques de leurs blessures qui témoignent leur valeur, et sont la source de leur gloire.
Une figurante, hollandaise francisée26, nommée Renaud, me plut beaucoup ; mais mes tentatives furent vaines parce qu’elle était alors entretenue par le grand écuyer comte de Brühl auquel elle ne faisait des infidélités que pour de l’argent. Mais elle m’a laissé une telle curiosité que sept [146v] ans après en Alsace elle m’a fait maudire le moment dans lequel elle me la fit naître. J’en parlerai quand je serai là27. J’ai quitté Dresde après y avoir vu la plus brillante de toutes les cours, et les arts qui y fleurissaient. Le roi Auguste n’étant point galant, je n’y ai pas vu la galanterie. Les Saxons ne sont pas de nature à l’être principalement lorsque leur souverain ne leur en donne pas l’exemple.
À mon arrivée à Prague, où je n’avais pas intention de m’arrêter, je n’ai fait que porter une lettre d’Amorevoli28 à Locatelli29 entrepreneur de l’opéra qui me donna à dîner avec toutes ses virtuoses. Cet homme mangeait ainsi tous les jours à une table de trente couverts. Celle de bien manger étant son unique passion, il présidait lui-même à sa table ; et la chère qu’on y faisait était excellente. Je parlerai de lui lorsque je serai à Pétersbourg, où il est mort il n’y a pas longtemps âgé de quatre-vingt-dix ans.
J’ai trouvé à Prague mon ami le comte Fabris qui était alors colonel. Il me garda trois jours. Il désirait la guerre, et deux ans après commença celle qu’on appelle de sept ans, où il se combla de gloire ; mais elle lui coûta la vie quoiqu’il ne soit pas mort en bataille. Ne servant pas, l’empereur Joseph ne l’aurait pas envoyé en Transylvanieu, où la fièvre l’a tué à l’âge de soixante-quatre ans.
a. Une page recto verso manque à cet endroit (on passe du feuillet 110 au feuillet 113).
b. Orth. dessinées.
c. Orth. me.
d. Un biffé.
e. Nous ajoutons le pronom elle, omis sur le manuscrit.
f. Demande biffé.
g. Orth. données.
h. Orth. aller.
i. Jour biffé.
j. Orth. gracieusée.
k. Seront biffé.
l. Orth. cacheté.
m. Orth. cacheté.
n. Orth. dit.
o. Note ajoutée en marge, signalée par une croix dans le texte.
p. Date donnée dans la marge gauche.
q. Orth. insultée.
r. Orth. inclinée.
s. Date insérée dans la marge gauche.
t. Orth. pretés.
u. Orth. Trancilvanie.
Déplacements de Casanova, 1750-1753
Voyage à Paris (juin-août 1750)
Retour à Venise par Dresde et Vienne (octobre 1752-mai 1753)
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[CHAPITRE XIV]
Je suis arrivé à Vienne capitale de l’Autriche jolie petite ville ; mais grande par ses faubourgs. J’avais des effets, mais j’étais court d’argent1. J’ai dû donc me tenir en grande économie jusqu’à l’arrivée d’une somme suffisante que j’avais demandée à Monsieur de Bragadin.
J’avais une lettre du poète Migliavacca2 de Dresde adressée au fameux poète Metastasio que je mourais d’envie de connaître. Je la lui ai portée le lendemain de mon arrivée, [147r] et après un entretien de deux heures je l’ai trouvé, par rapport à l’érudition, encore plus grand que ses ouvrages ne l’annonçaient. Sa modestie était grande, mais elle disparaissait quand il lisait quelque chose du sien. Il m’en faisait observer les beautés. Quand je lui ai parlé du fameux Gravina3 qui l’avait élevé, il me récita les stances qu’il avait composées à sa mort, et qui n’étaient pas imprimées. Je l’ai vu verser des larmes, attendri lui-même par sa propre poésie. Ditemi il vero, me dit-il, si può dir meglio ? [Dites-moi la vérité, peut-on écrire mieux ?] Il avait raison ; mais c’est une question que, ne me connaissant pas bien, il ne devait pas4 me faire.
Il me montra cinq à six feuilles qu’il avait remplies de ratures pour parvenir à faire douze à quatorze de ces vers, qui font dire aux ignorants qui les lisent qu’on voit évidemment qu’ils ne coûtèrent rien au poète. Il rit de Voltaire qui avait dit que quatre bons vers français coûtaient plus de peine que quarante italiens : il m’assura qu’il n’avait jamais faita dans un jour plus de quatorze à seize vers. L’ayant interrogé quel était celui de ses drames qu’il aimait le mieux, il me répondit que c’était son Attilio Regolo, mais ajouta-t-il, questo non vuol già dire che quell’opera sia la mia migliore [Cela ne veut pourtant pas dire que ce soit mon meilleur opéra]. L’enfant chéri est souvent le gâté.
Il m’a demandé, en riant de bon cœur, si j’avais vu à Paris ses opéras, et ses oratoires traduits en prose française, et je l’ai vu content lorsque je lui ai répondu que le sot éditeur de la traduction s’était ruiné. Le principal mérite de tout poème consistant dans la parfaite versification, il doit devenir ennuyeux d’abord [147v] que la traduction lab faisait disparaître. Homère, Dante, Pétrarque, Arioste, Tasso ennuient traduits en prose, malgré cela plusieurs petits esprits poursuivent à croire qu’il n’est pas nécessaire qu’un poème soit écrit en vers.
Les paroles des opéras de Metastasio avaient en elles-mêmes la belle musique qui fit briller tant de grands maîtres. Il rit beaucoup quand je lui ai dit que Rameau faisait des musiques auxquelles il prétendait qu’un poète dût facilement trouver les paroles qu’il fallait y adapter. Je n’oublierai jamais qu’il me dit que c’était commec si on disait que Dieu avait donné la matière à la forme, ou un corps à l’âme5.
Metastasio était riche. Marie-Thérèse impératrice, connaissant son mérite, se croyait heureuse de posséder ce grand homme moyennant une pension de cinq mille florins. Tant pis pour les souverains qui n’envièrent pas le bonheur de cette grande unique fille de Charles VI6. Joseph II son fils crut de se signaler donnant une pension à Linguet7 vil folliculaire qui n’avait autre mérite que celui d’écrire également le pour, et le contre au gré de la personne qui le soudoyait. Ce prince aurait, ce n’est pas douteux, supprimé, ou du moins diminué la pension qu’on payait à ce grand poète.
Metastasio était beau. Il avait aimé des femmes du plus haut mérite, et il avait été heureux. [148r] Né d’un pauvre père, qui s’appelait Trapasso, il suivit le conseil de son précepteur Gravina changeant de nom. Celui de Metastasio lui parut assez sonore pour passer à l’immortalité. C’est la traduction grecque de son même nom8. Gravina aima constamment son élève, et l’institua dans son testament son héritier universel. Dans un endroit de ce testament il l’apostrophe l’appelant suavissime Metastasi. Ce mot suavissime prononcé par un Gravina qui certainement savait tout le génie de la langue latine fit croire à plusieurs qu’il l’avait aimé à la grecque9. La chose n’est pas hors de vraisemblance, mais ceux qui examinèrent bien la vie de Metastasio auront raison d’en douter. Tous les Corydon dans leur jeunesse furent les Alexis de quelqu’un10. C’est souvent par esprit de vengeance que l’homme veut traiter un beau jeune homme comme il fut traité lui-même. Or Metastasio ne s’est jamais distingué par aimer ainsi quelque beau garçon. Il est donc à présumer que Gravina n’eut pour lui que la plus honnête amitié, et qu’il ne l’a appelé suavissime qu’en considération de la douceur de ses vers.
Dans la bibliothèque de Vienne, qu’on peut appeler la troisième de l’Europe, je fus fort surpris de trouver de la Haye avec le jeune Calvi, dont il faisait l’éducation. Nos embrassements furent réitérésd. Il venait de Varsovie pour faire certaine commission, et il était au moment d’y retourner pour prendre congé du palatin auquel il [148v] était attaché, et pour retourner d’abord à Venise. Il comptait d’y être dans le mois d’Août. La bonne nouvelle qu’il me donna fut que son élève baron de Bavois était déjà lieutenant-colonel au service vénitien. Il avait été avec le chevalier de Morosini en qualité d’adjudant à l’occasion que le sénat l’avait envoyé commissaire pour établir les confins entre les états autrichiens, et les vénitiens. La rencontre de cet homme me fut utile : il n’eut aucune difficulté à me prêter cinquante sequins.
Étant allé à la répétition d’un acte de l’opéra qu’on devait donner après Pâques, j’y ai trouvé Campioni mari de la belle Ancilla que j’avais vuee à Lyon il y avait alors trois ans. Il me dit que ne pouvant plus vivre avec elle parce qu’elle le déshonorait il s’était divorcéf. Campioni était beau, grand danseur, grand joueur, et homme de cœur. J’ai accepté une chambre qu’il m’a offerteg chez lui.
On se divertissait beaucoup à Vienne dans ce temps-là ; il y avait un grand luxe, et beaucoup d’argent ; mais la police qui regardait les filles de joie, et même les hommes qui les aimaient était féroce. Des scélérats espions qu’on appelait commissaires de chasteté étaient les bourreaux impitoyables de toutes les filles qui tiraient parti de leurs charmes. L’impératrice avait toutes les vertus excepté la tolérance lorsqu’il s’agissait d’un commerce [149r] illégitime d’amour entr’homme et femme de toutes les conditions. C’était le seul péché mortel auquel elle ne pouvait pas pardonner ; et tant qu’elle vécut, elle lui fit toujours la plus atroce guerre. Elle persécutait toutes les jolies filles. Elle en avait envoyé à Temisvar une grande quantité ; mais les sbires de la police poursuivaient à faire tous les jours ces scandaleuses captures. Les filles de joie n’osaient plus sortir de leurs maisons qu’un chapelet à la main pour pouvoir dire aux commissaires qui les verraient dans les rues qu’elles allaient à l’église, et les hommes qui osaient aller chez elles étaient souvent arrêtés quand ils en sortaient. J’ai manqué moi-même d’être arrêté un jour que je suis allé au coin d’une rue pour lâcher de l’eau. Un de ces sbires est venu me dire d’aller finir ailleurs, car une femme qui était à sa fenêtre à un quatrième étage pouvait me voir.
L’auguste Marie-Thérèse n’épargnait pas les femmes mariées qui vivant avec leurs maris avaient un ami qui fréquentait la maison. Elle en fit enlever déshonorant ainsi le mari. Quand elle découvrait qu’ayant été trompée elle avait puni une innocente, elle la renvoyait à l’époux, qui souvent, comme de raison, n’en voulait plus. Elle faisait alors une pension à l’opprimée croyant de la dédommager.
Je suis allé dîner avec Campioni à l’écrevisse à une table d’hôte où je fus surpris de voir le même napolitain joueur qui était avec lui à Lyon, et dix ans avant ce temps-là à l’armée d’Espagne. [149v] Campioni me dit que c’était le comte Giuseppe Afflisio. Quand on rencontre ces messieurs quelque part on fait toujours semblant de ne pas les connaître.
Ce comte Afflisio après dîner fit une banque de Pharaon, où je n’ai gagné quelques ducats que parce que j’ai joué au florin11. Ceux qui jouèrent gros perdirent, et le capitaine Beccaria12 jeta les cartes au nez du banquier que cette insulte fit rire. Je l’avais vu rire de la même chose, il y avait alors dix ans. Il s’en alla avec un Vénitien qui s’appelait Tramontini, dont la femme était madame Vittoria Tesi favorite du duc de Saxe Hildbourgausen13. Dans cette maison le fameux Afflisio fit sa fortune ; mais l’ingrat a maltraitéh la grande déesse. Vingt-cinq ans après elle l’envoya à Livourne condamné à mourir aux galères par le grand-duc de Toscane Leopold14. Tramontini qu’Afflisio avait enrichi lui fit payer à Livourne six sequins15 par mois jusqu’à sa mort arrivée l’an 1786. J’ai entendu de ce Tramontini un bon mot dînant avec lui l’an 1784 chez le lieutenant-général Fabris. Une dame dit à un certain propos que la farine du diable va toute en son. Tramontini lui dit en souriant que cela n’arrivait que lorsqu’elle était mal criblée16.
À ce même dîner j’ai trouvé le baron Vais, le même qui m’avait conduit à la porte de Rimini par ordre du prince Lobkovitz. Nous nous embrassâmes, et ce baron me procura à Vienne tous les agréments. Il me présenta le lendemain à la comtesse Altan me donnant le titre de baron ; et ce fut là que j’ai lié connaissance avec l’abbé de Testa-grossa ministre de Modène, homme de fortune, très bien en cour parce qu’il avait négocié le mariage d’un archiduc avec la princesse Béatrice d’Este, [150r] qui lui portait en dot le duché de Modène après la mort du prince Renaud qui n’avait ni n’espérait d’avoir des enfants de sa femme de Cibo, de laquelle il était déjà séparé17. Dans cette même maison j’ai aussi fait connaissance avec un comte de Roquendorf fort aimable, et avec M. de Sarotin18 ; mais ce qui m’intéressa beaucoup fut une fraila, dont la fidèle amie était une baronne qui avait rôti le balai ; mais qui n’aspirait pas moins à plaire. On m’appelait baron ; cela m’impatientait ; mais je n’osais pas en disconvenir. Quand un étranger à Vienne se trouve dans une maison comme il faut, il doit se laisser appeler au moins baron ou s’en aller. Cette baronne qui parlait très bien italien parut me trouver de son goût : elle me fit engager par M. Vais à aller souper chez elle le lendemain ; et étant presque sûr que la fraila y serait j’ai accepté l’invitation avec beaucoup de plaisir. C’était une beauté accomplie à l’âge de vingt-deux à vingt-quatre ans, dont le titre qui indiquait noblesse ne m’en imposait pas. Avec un esprit vif, et badin elle m’avait frappé. Consultant Vais sur ma passion naissante, il ne me découragea pas. La belle aimait le jeu, et n’était pas riche, je voyais qu’avec de l’argent je pouvais espérer de l’emporter d’emblée ; mais n’en ayant pas beaucoup, je me suis déterminé à tâcher de lui inspirer de l’amour : ce chemin est le plus long ; mais aussi le plus agréable. Les frailes de Vienne dans ce temps-là profitaient de la gêne du libertinage. Les hommes allaient jouer le rôle de sages leur faisant la cour, et elles moyennant une bonne conduite ne craignaient pas la persécution.
J’ai donc commencé le lendemain à lui faire des contes. Celle de faire rire une femme est la plus belle de toutes les déclarations d’amour. Dans une partie de tressette19 qui dura jusqu’à l’heure de souper j’ai perdu jouant [150v] toujours contr’elle une quarantaine de florins. Étant distrait, j’ai fait tant de fautes, que la dame qui jouait avec moi me dit que sachant vivre je devais me dispenser de jouer à des jeux, que ne sachant pas j’exposais mon compagnon à perdre son argent. Je lui ai promis de suivre son précepte à la lettre.
À table, je me suis trouvé vis-à-vis de ma belle, que j’ai toujours occupée par des historiettes parisiennes. Un jeune homme qui était assis près d’elle, et qui montrait d’en être amoureux, ne me parla que pour me dire qu’on voyait que j’étais nouveau dans Vienne, puisque j’ignorais les usages de la bonne compagnie. La baronne lui dit que c’était lui qui les ignorait, et on se leva de table pour jouer à Pharaon.
Celui qui faisait la banque étant le même qui m’avait insulté je n’ai pas voulu ponter. Je me suis assis derrière la frayla qui jouait malheureusement. Après avoir perdu les quarante florins qu’elle m’avait gagnés à tressette, elle joua sur sa parole, et au bout de cinq ou six tailles le vilain banquier mit bas les cartes. Après avoir compté les marques de la belle, il lui dit, les lui rendant, qu’elle les payerait le lendemain à la baronne étant obligé d’aller à la campagne. Il partit. C’était minuit. La baronne, après avoir dit tout le mal du banquier, dit à la frayla qu’elle était fâchée de ne pas pouvoir attendre la somme qu’elle avait perdue au-delà du lendemain. Elle lui répondit d’un air serein qu’elle n’était pas non plus dans le cas de la faire attendre. Il s’agissait de vingt ducats. Malgré son air tranquille, je voyais son chagrin, et j’en ressentais la plus grande peine.
Un vieux homme qui avait un ordre à sa boutonnière20, et qui était venu à l’assemblée avec la frayla, et une vieille dame m’excita à faire cinq à six tailles. Toute la société me sollicita excepté la frayla qui dit qu’elle ne jouerait plus. La vieille dame, qui avait gagné, lui dit qu’elle lui prêterait [151r] dix ducats, si elle ne savait par expérience que quand elle prêtait de l’argent elle perdait. La belle lui dit d’un air piqué qu’elle n’en voudrait pas. J’ai alors dit à toute la société que si la fraila ne pontait pas je ne me souciais pas de tailler, et elle se laissa persuader. Elle me dit qu’elle ne jouerait sur sa parole que jusqu’à la somme de cent florins qu’elle me payerait, si elle les perdait, à notre première entrevue. J’ai alors fait une banque de cent sequins, qui fit faire un cri de joie aux deux surannées. Le vœui de mon âme était de voir la frayla refaite21, et mon intention était de quitter d’abord qu’elle le serait. Je voyais sur sa physionomie un air de reconnaissance mêlé à la crainte de perdre.
Un abbé est parti à une heure après avoir perdu. Le vieux chevalier avait quitté. Les dames gagnaient, je prévoyais la partie fort longue, car la fraila jouait au florin. Ayant peur de perdre elle ne pouvait pas gagner. Le vieux chevalier qui était venu avec elle, et la vieille dame dit qu’il voulait aller se coucher, et elles lui dirent de s’en aller comptant que j’aurais la complaisance de les mettre chez elles dans ma voiture. Pour lors il partit. Vers les trois heures la baronne alla se coucher souhaitant du bonheur à la fraila qui resta seule tête à tête avec moi. Sa vieille amie dormait. Je lui ai alors parlé clair, et pour la faire finir j’ai triché. Elle fit semblant de ne pas s’en apercevoir, et elle se trouva refaite. Elle est allée payer la baronne qui était au lit ; puis nous partîmes. N’ayant point de strapontin elle dut s’asseoir sur mes genoux, où le sentiment de reconnaissance lui fit négliger les maximes de la coquetterie. Elle me permit des larcins, [151v] qui m’assurèrent d’un bonheur parfait à une occasion plus opportune. Je les ai descendues à leur porte au faubourg de Maria Hilff après leur avoir donné parole de les aller voir le lendemain après dîner. Je suis allé me coucher très content de ma bonne fortune. Je me trouvais encore vainqueur de dix à douze ducats.
Le lendemain après dîner, je fais une grande toilette, puis je monte dans ma voiture ordonnant au cocher d’aller à Maria Hilff. Je croyais qu’il savait dans quelle maison je voulais aller, car je le supposais le même qui m’y avait conduit laj veille. Mais le cocher était un autre. Je m’en suis aperçu quand il s’arrêta à l’église. Je suis descendu, me faisant suivre, espérant que la fraila, ou son amie me verrait : j’ai parcouru tout le faubourg jusqu’à la nuit ; mais en vain. Je suis retourné à Vienne, où je n’ai trouvé nulle part Vais qui aurait pu me conduire chez elles. Je suis retourné chez moi fort triste, fâché contre mon étourderie, et craignant d’avoir perdu les bonnes grâces de ma belle. Je devais de nouveau souper chez la baronne avec elle le lendemain ; il me tardait de voir quelle mine elle me ferait, sûr d’ailleurs de me justifier.
Mais le même cocher qui m’avait mené chez elle étant venu le matin me demander excuse, je me suis déterminé d’aller le matin même à Maria Hilff. J’y vais, et le vieux chevalier qui me reçoit me dit que les dames étaient allées à la cour. C’était un dimanche. Je prends le parti d’aller aussi à la cour, [152r] où je n’avais jamais été. La frayla était fille d’un conseiller qui était mort, et sa mère s’étant remariée, elle jouissait de mille florins par an vivant à ce jardin avec une vieille parente.
Je vais à la cour, charmé de me faire voir ; mais voici un contretemps auquel je ne me serais jamais attendu. À peine entré dans la première chambre, un homme qui paraissait être là exprès, me dit qu’ayant mes cheveux dans une bourse je ne pouvais pas entrer : je devais être en queue flottante. Il me dit qu’un perruquier à vingt pas du château en avait de toutes faites de toutes les couleurs qu’il vendait à bon marché. Je retourne sur mes pas de mauvaise humeur, et fâché aussi contre cet homme qui me supposait dans le besoin d’avoir une queue postiche. J’avais des cheveux pour en faire six ; mais il était tard, je n’avais pas le temps de faire une nouvelle toilette. Je suis allé dîner avec Campioni, qui pour me consoler me dit que ne voulant pas aller me présenter aux souverains j’aurais fort bien pu entrer en bourse. Malgré cela je me suis d’abord fait coiffer en queue.
À cinq heures je suis allé chez la baronne qui n’avait encore personne. Elle était veuve, et encore assez jeune, aimant la galanterie, le jeu, et l’argent. J’ai fait semblant de la trouver appétissante. On avait ouvert le prader22 ; elle m’invita à y aller avec elle me disant que nous y trouverions la fraila B. C. ; elle me dit que je pouvais renvoyer ma voiture lui ordonnant de revenir à minuit, et j’ai fait tout ce qu’elle a voulu.
Nous descendîmes à Lustàus23. M. Correr24 [152v] ambassadeur de Venise y était. Il ne me connaissait pas ; la baronne voulait me présenter ; mais je n’ai pas voulu. Elle m’aurait donné le titre de baron, et l’ambassadeur aurait ri. Celui que nous trouvâmes, et qu’elle engagea à son souper fut l’abbé Grosse-tête, lui promettant une partie de piquet. Nous ne trouvâmes la Fraila que chez elle-même.
Après une description pathétique que je lui ai faite de tous les contretemps qui m’avaient empêché de la voir chez elle, à la cour, et au prader, je lui ai dit que je l’adorais, et que ne pouvant pas souffrir de la voir perdre son argent, je la priais d’être de moitié de la banque que je devais faire après souper. Elle me répondit que n’étant pas assez riche, elle ne pouvait pas se mettre dans le risque de perdre beaucoup. Je l’ai assurée que je ne perdrais pas, et j’ai laissé qu’elle croie ce qui n’était pas vrai, puisque jouant loyalement je n’étais sûr de rien. Elle me demanda quel fondement j’avais eu pour la chercher au prader, et quand elle sut que ç’avait été la baronne qui m’avait dit qu’elle y était, elle me répondit que la baronne m’avait trompé, et qu’à l’avenir je ne devais la chercher que chez elle.
Toute la compagnie étant arrivée nous jouâmes à des jeux de commerce jusqu’à l’heure de souper, et après souper j’ai fait une banque. Ma belle n’ayant pas voulu être de moitié ponta, et après avoir gagné une centaine de florins, elle partit avec son amie, et le chevalier ; et une demi-heure après j’ai fini de tailler ayant perdu très peu.
J’ai passék chez la fraila tout l’après-dîner du lendemain me promenant seul avec elle dans son jardin. Je lui ai parlé d’amour, mais en vain. C’était lel mercredi saint, [153r] elle était dévote. Elle me dit qu’il fallait respecter les jours saints, et que nous aurions le temps de faire l’amour après Pâques.
Dans les fonctions25 de la semaine sainte, j’ai vu par les rues de Vienne l’empereur François premier en voiture découverte habillé à l’espagnole. Au lieu de cocher, un domestique à cheval habillé aussi à l’espagnole, conduisait à pas lents la voiture. Cet habillement venait de Charles V parce qu’il était roi d’Espagne ; mais ses successeurs n’étant pas Espagnols, et n’y ayant rien de commun entre l’Espagne et l’empire, ce train me parut une mascarade. La raison qui l’avait rendu durable était la belle décoration. Par cette même raison M. Stanislas Poniatowski voulut être vêtu à l’espagnole quand on le couronna roi de Pologne. C’était comme si le roi d’Espagne eût eu le caprice à la même occasion de s’habiller à la polonaise. Les Polonais furent tous scandalisés de cette nouveauté ; mais ils durent se taire dans un temps où le despotisme russe faisait tout.
L’empereur François était un excellent prince magnifique, et économe : il était beau ; et je lui aurais connu la physionomie heureuse quand même je l’aurais vu habillé en bourgeois. Il avait les plus grands égards pour l’impératrice ; et elle pour lui au point qu’elle faisait semblant d’ignorer ses galanteries. Les prodigalités de cette princesse auraient fait faire banqueroute à la banque de Vienne, si l’empereur avec sa sage économie ne l’avait soutenue. Ceux qui ont cru de pouvoir le trouver répréhensible parce qu’il faisait valoir l’argent comptant, dont il était maître dans le commerce général furent des sots. Rien [153v] n’est plus célébré dans l’histoire générale que le moyen dont la maison de Médicis s’est servie pour parvenir aux faîtes de la gloire, et pour faire le bonheur de l’Europe redonnant l’âme aux sciences qui avaient si longtemps languim dans la barbarie. L’empereur François premier suivit le même chemin. Pensant à la tolérance de l’impératrice sur les galanteries de ce prince, j’ai décidé qu’elle ne pouvait dériver que d’un fort amour-propre. En dissimulant elle crut que l’Europe ignorerait tout. Si elle avait persécutén les femmes qui plurent à son mari, elle eût peur26 qu’on dît que leurs charmes avaient plus de pouvoir que les siens. Cela l’aurait humiliée, car elle savait d’être la plus belle de toutes les femmes de son temps. Elle ne cessa de l’être qu’en vieillissant ; mais y a-t-il quelque chose au monde que la vieillesse ne détruise ?
Dans la physionomie, et dans le style de l’archiduc Joseph j’ai deviné ce qu’il serait quand il régnerait. Je lui ai parlé deux fois à la Favorite, me trouvant avec l’abbé Testagrossa. Ce prince avait alors douze ans.
L’empereur Joseph savait quelque chose ; mais ce qu’il prétendait de savoir, et qu’il ne savait pas rendait inutile le peu qu’il savait. Il était puissant ; mais croyant de l’être plus qu’il ne l’était son pouvoir lui fit du tort. Son âme despotique lui fit croire que tout ce qu’il avait la force de faire était permis. Cette croyance venait de ce que ses intentions étant bonnes, il croyait de faire le bien. Le meilleur des souverains est celui qui se trompe le moins. L’empereur Joseph était intrépide ; l’intrépidité est une vertu ; mais c’est un vice quand elle tue. Il a osé braver la nature. N’ayant rien fait ni pour les lettres, ni pour les arts, on peut croire qu’il les a méprisés : il aimait cependant à parler avec des savants ; mais quand ils n’étaient pas de son avis, il les appelait pédants. Il eut des chagrins jusqu’à la veille de sa mort, et il expira raisonnant par un effet de la cruelle maladie qu’il n’aurait point eueo s’il avait eu moins d’esprit, [154r] et plus de jugement. Il a jeté, quoique sans le savoir, la semence de tous lesp maux qui affligent actuellement la plus grande partie de l’Europe ; et il aurait vu tous ses États héréditaires révoltés, s’il avait vécu une seule année de plus.
La seconde fête de Pâques Vais vint m’inviter à souper chez la baronne. Dans l’après-dîner je fus chez la fraila, qui me dit qu’elle était sûre que celui qui ferait la banque serait le même qui l’avait plantée27, et qu’ainsi elle ne ponterait pas. Je l’ai assurée qu’elle me porterait bonheur si elle voulait être de moitié avec moi, lui promettant de ne risquer que cinquante ducats. Elle me répondit qu’elle n’avait pas vingt-cinq ducats, et que l’honneur l’obligeait à me les donner en présence de tout le monde. Je n’ai pas eu grande peine à la persuader de les accepter sur-le-champ sous condition qu’elle me les rendrait à sa grande commodité s’il m’arrivait de perdre.
Le même soir donc il fit à son ordinaire une petite banque, et j’ai mis devant moi cinquante ducats. Voyant que la frayla ne prenait pas de livret28, il l’excita à jouer. Elle lui dit qu’elle avait décidé de ne plus jouer contre lui. Il biaisa alors sur les raisons qu’il avait euesq de quitter, et dans ce moment-là j’ai invité la belle à être de moitié avec moi. Elle y consentit. Après donc lui avoir dit que je ne perdrai que les cinquante ducats qu’elle voyait, elle m’en donna vingt-cinq que j’ai mis dans ma poche. L’extrême envie que j’avais de gagner me fit jouer avec beaucoup de prudence. Vers les deux heures du matin j’ai fait sauter la banque que les perdants avaient fait devenir plus grosse.
[154v] La frayla eut pour sa part presque quarante ducats de gain ; outre les vingt-cinq ducats qu’elle voulut absolument me rendre le lendemain lorsque nous nous trouvâmes seuls tête à tête dans son jardin. Après cette restitution elle m’a accordé tout ce que l’amour désire, voulant me convaincre que ce n’était pas avec mon argent que j’avais fait sa conquête. Depuis ce moment-là nous vécûmes dans la plus parfaite intelligence jusqu’à mon départ.
Quelques jours après étant allé à Schönbrunnr avec Campioni, et deux ou trois danseuses, j’ai tant mangé d’Anguille que j’ai attrapé une indigestion qui m’aurait tué, si je ne m’étais défendu d’un chirurgien, qui m’ayant pris le bras voulait me saigner par force. J’ai déchargé contre sa tête un pistolet que j’avais sur la table de nuit ; et heureusement je l’ai manqué. On dit après que j’avais tués la mort, car je serais certainement mort si je l’avais laissé faire. Je crois qu’il n’y a point de mort plus cruelle de celle qui vient à la suite d’une indigestion.
Le sixième jour étant déjà parfaitement rétabli j’ai vu ma belle frayla qui n’ayant rien su de ma maladie avait porté sur moi un jugement sinistre. Elle m’engagea à aller à une noce brillante. Le comte Durazzo29 Génois épousait la plus jolie de toutes les frayles de l’impératrice : j’ai eu le plaisir de danser avec la mienne. Après cette noce le comte Durazzo et sa femme vécurent quarante un ans n’étant jamais d’accord que six semaines avant la mort de l’un, ou de l’autre. L’un mourut à Venise l’année 1794, et l’autre à Padoue six semaines après.
[155r] Une danseuse milanaise, nommée Togliazzi30 jolie, et courantt après l’esprit, me fit concevoir l’espoir de lui plaire. Ceux qui lui faisaient leur cour était un prince Kinski fort petit, que quarante ans après j’ai vu à Prague, et qui est mort, un comte Christophe Herdödi31 généreux, et charmant, et trois ou quatre autres. Outre cela elle était amoureuse du danseur Angiolini qui peu de temps après l’a épousée. Pour parvenir à lui plaire j’ai fait des bassesses : je l’ai célébrée dans des vers ; je l’ai préférée à une autre qui valait mieux qu’elle ; mais tout en vain : cette fille aliis benigna [bienveillante pour tous les autres] s’obstina à me mépriser. La veille de mon départ de Vienne je lui ai volé son portrait fait en miniature qui était dans un petit étui de galuchat32. Ce fut par esprit de vengeance que j’ai commis ce crime ridicule. Il eut une conséquence dont je parlerai33.
Trois ou quatre jours avant mon départ, on donna, je ne me souviens pas à quelle occasion, un bal masqué à Presbourg. M’étant déterminé d’être à Venise pour le jour de l’Ascension, qu’on appelle la foire de l’Ascensa, et désirant de faire avant mon départ un cadeau à la charmante frayla qui m’avait fait passer dans le bonheur les deux mois de mon séjour dans sa patrie, je l’ai invitée avec sa bonne amie, et Vais à la fête qu’on donnait dans cette capitale de la haute Hongrie qui n’est qu’à douze heures de Vienne. Notre partie ne devait durer que trois jours. Nous partîmes portant avec nous nos dominos dans une berline à six chevaux de poste, et nous arrivâmes à Presbourg vers le soir, ou malgré le grand nombre d’étrangers qui y étaient allés à cette occasion nous y fûmes très bien logés.
Ce fut en descendant à la porte de l’auberge que je [155v] fus surpris de voir le chevalier de Talvis protecteur de madame Condé-labré, qui m’avait forcé à lui donner un coup d’épée il n’y avait pas encore un an. Il m’approche, et malgré que j’eusse à mon bras la Frayla, il me dit que je lui devais une revanche. Je lui réponds, sans m’arrêter, qu’il prenait mal le temps, et que nous nous reverrions. Il me suit et à la porte de l’appartement il me prie de le présenter à ces dames, et je crois pouvoir sans aucun risque m’acquitter de cette politesse. Nous entrons, il nous suit, j’ordonne à dîner. Il était habillé de noir avec des manchettes effilées. Il nous laissa disant qu’il avait ses affaires, et que nous nous reverrions au bal.
Après notre petit repas, nous nous masquâmes, et nous allâmes au château où nous vîmes beaucoup de monde, et entre autres Mess. de Roquendorf, de Sarotin, et de Zober homme extraordinaire que je fus enchanté de connaître.
Nous nous approchâmes d’une grande table, où nous vîmes un personnage qui taillait à Pharaon ayant devant lui un grand tas d’or. On nous dit que c’était le prince-évêque. Nous nous mîmes à ponter à petit jeu. Une ou deux heures après, nous voyons quelqu’un qui s’était fait faire place. C’était le chevalier de Talvis, auquel monseigneur le banquier donna poliment un livret, attendant qu’il mette une carte. Après avoir bien cherché, il la trouva, et y mit un ducat. Le banquier fit un sourire et poursuivit sa taille. À la troisième ou quatrième chance, Talvis dit : Monseigneur va masse la banque sur cette même carte34. — Va, répondit le bon prince. Il tire, et voilà la carte qui gagne sonica35, voilà l’évêque qui connaît trop tard sa sottise, et voilà le franc Gascon qui avec l’air de la plus grande indifférence ramasse tout l’or, et le met dans un mouchoir.
— Pourrai-je savoir, lui dit l’évêque étonné, qui vous êtes ?
— Je suis le chevalier de Talvis.
— Comment m’auriez-vous payé, [156r] si la carte avait perdu ?
— Monseigneur ç’aurait été mon affaire.
— Monsieur vous êtes plus heureux que sage.
Le trop bon prince envoya d’abord chercher quatre mille ducats. Mais quand j’ai vu que le gascon était pour s’en aller, je l’ai précédé, et au bas de l’escalier, après lui avoir fait compliment je l’ai prié de me prêter cent souveraines. Il me les compta dans l’instant m’assurant qu’il était enchanté de se trouver en état de me faire ce petit plaisir. Je les ai reçuesu en ayant autant, et ne me souciant pas de la foule de masques qui m’entourait, qui naturellement avait suivi le chevalier à sa sortie de la salle. Je suis retourné à la salle pour rejoindre mes compagnons de voyage.
Mais voilà Roquendorf, et Sarotin, qui ayant su que l’heureux vainqueur m’avait donné de l’or dans la cour du palais s’empressèrent de me demander qui était cet homme. Je leur ai répondu leur disant tout ce que je savais, et leur ajoutant pour ce qui regardait l’or qu’il m’avait compté que c’était cent cinquante louis36 que je lui avais prêtés à Paris. Ils durent faire semblant de me croire.
Après avoir bien dansé, nous retournâmes vers le jour à notre auberge. L’hôte nous dit que le chevalier de Talvis était parti à franc étrier37 prenant la route de Vienne ; et que tout son équipage consistait dans une très petite malle une paire de bottes, et une redingote bleue. J’ai alors informév, pour trouver matière à rire mes dames, et Vais de l’adresse que j’avais euew de me faire donner les cent souveraines de ce désespéré, car il devait l’être.
Nous dormîmes toute la journée ; et [156v] retournâmes au lit après avoir bien soupé. La fraila coucha avec moi sauvant toutes les apparences, et très facilement, car sa bonne amie, et Vais avaient de l’esprit. Le lendemain nous arrivâmes à Vienne de très bonne heure. Tout le monde parlait de l’histoire de Talvis, et personne ne la contait au juste. J’y étais compromis ; mais je ne me suis pas donné la peine de me défendre. Talvis n’était connu de personne ni dans aucun café ni chez l’ambassadeur. Il avait logé aux trois haches ; mais à son retour de Presbourg il ne s’était arrêté nulle part, et on ne savait pas quelle route il avait prise ; mais on ne le suivit pas, car on n’aurait pu lui rien faire. Tout le monde riait de la bonhomie de l’archevêque.
Je suis parti le lendemain après avoir fait à la Frayla les plus tendres adieux, et lui avoir promis avec intention de lui tenir parole, de retourner à Vienne dans l’année suivante ; mais je n’y suis retourné que quatorze ans après.
Je suis parti tout seul dans un chariot de poste ; j’ai couché le quatrième jour à Trieste, et le cinquième j’ai embrassé à Venise mon adorable patron Bragadin, et M. Dandolo, et Barbaro ses inséparables amis, qui depuis trois ans d’absence furent ravis de me revoir en parfaite santé, et très bien équipé. C’était l’avant-veille de la fête de l’Ascension.
Fin du fragment
a. Orth. faits.
b. Orth. le.
c. Si on chargeait un sculpteur de donner la forme à une statue avant d’avoir la matière biffé.
d. Orth. vu.
e. Orth. divorcié.
f. Orth. offert.
g. Orth. reiterrés.
h. Orth. maltraitée.
i. Orth. veux.
j. Première fois biffé.
k. Orth. passée.
l. Vendredi biffé.
m. Orth. languis.
n. Orth. persecutées.
o. Orth. eu.
p. Mots biffé.
q. Orth. eu.
r. Orth. Schombrun.
s. Orth. tuée.
t. Orth. courante.
u. Orth. reçus.
v. Orth. informés.
w. Orth. eu.
CASANOVA, ÉCRIVAIN
- Casanova, Histoire de ma vie, ms. t. IV, fº 112r. Nous donnons les références à la présente édition dans le texte même.
- Casanova, Icosameron [1788], Spolète, Argentieri, 1928, t. IV, p. 258.
- Jean Starobinski, L’Invention de la liberté, 1700-1789, Genève, Albert Skira, 1964, p. 90 : « Délivré de tout ce qui l’enchaîne et le définit par la naissance, par la condition, par sa fonction, l’être masqué se réduit à l’image qu’il offre dans l’instant, à la parole qu’il invente sur-le-champ. Comme l’acteur, l’homme masqué manifeste une essence instantanée, dont la liberté, inépuisable, mais courte, jouit de la protection du mensonge… »
- Georges Poulet, Études sur le temps humain 4. Mesures de l’instant, Paris, Plon, coll. « Pocket », 1964.
- Voir Vincent Denis, Une histoire de l’identité. France, 1715-1815, Seyssel, Champ Vallon, 2008.
- René Démoris relève l’importance de cette posture pour Casanova dans son « Introduction » aux Mémoires. 1744-1756, Paris, Garnier-Flammarion, 1977, p. IX-XLII.
- Faut-il rappeler que l’expression est due à Philippe Lejeune (voir Le Pacte autobiographique [1975], Paris, Éditions du Seuil, nouv. éd. augm., 1996) ?
- Georges Poulet, Études sur le temps humain 4, Mesures de l’instant, op. cit.
- René Démoris, « Introduction », in Mémoires, op. cit.
- Ibid., p. XXXIX.
- François Roustang, Le Bal masqué de Giacomo Casanova, Paris, Éditions de Minuit, 1984.
- Chantal Thomas, Casanova, un voyage libertin (1985), Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1998.
- Michel Delon, « Casanova et le possible », Europe, n° 697, mai 1987, p. 41-50.
- En France, les travaux pionniers de Gérard Lahouati et de Marie-Françoise Luna, plus récemment ceux de l’auteur de ces lignes ou de Cyril Francès, pour s’en tenir aux monographies (voir Bibliographie indicative, p. LXXVII).
- Octave Manoni, Clefs pour l’imaginaire, Paris, Éditions du Seuil, 1969, p. 24-32.
- Dans le récit de la possession de Bettine procuré par la Confutazione, Casanova tournait déjà en dérision cette légende catholique (voir ici).
- Thèse développée par René Démoris dans son « Introduction » aux Mémoires, op. cit.
- François de La Mothe Le Vayer, « Du mensonge », in Opuscules ou Petits Traittez, Paris, chez la veuve Nicolas de Sercy, 1667, p. 323.
- Selon l’expression et les analyses de Gisèle Mathieu-Castellani, La Scène judiciaire de l’autobiographie, Paris, Presses universitaires de France, 1996.
- Voir les analyses de François Roustang dans Le Bal masqué de Giacomo Casanova, op. cit.
- Empruntée à Horace (Épitres, I, 2), cette expression est prise pour devise par Gassendi et constitue surtout pour Kant la devise des Lumières (voir Qu’est-ce que les Lumières ?, 1784) : « Aie le courage de te servir de ton propre entendement. »
- La somme n’est pas négligeable : elle représente une centaine d’euros (voir Revenus et monnaies dans l’Europe du XVIIIe siècle).
- Voir Michel Delon, « Le tiers », Revue des sciences humaines, n° 271, juillet-septembre 2003, p. 43-54.
- Michel Delon, Le Savoir-Vivre libertin, Paris, Hachette Littératures, 2000.
- Casanova, À Léonard Snetlage (1797), rééd. sous le titre Ma voisine, la postérité, Paris, Allia, 1998, p. 16.
- « Pour ce qui regarde mon avenir, je n’ai jamais voulu m’en inquiéter en qualité de philosophe, car je n’en sais rien ; et en qualité de chrétien la foi doit croire sans raisonner, et la plus pure garde un profond silence. Je sais que j’ai existé, et en étant sûr parce que j’ai senti, je sais aussi que je n’existerai plus quand j’aurai fini de sentir. S’il m’arrivera après ma mort de sentir encore, je ne douterai plus de rien ; mais je donnerai un démenti à tous ceux qui viendront me dire que je suis mort » (préface de 1797, voir ici). La foi est réduite au silence poliment, mais avec fermeté : l’ironie imprègne tout le passage.
Histoire de ma vie jusqu’à l’an 1797
- La formule est en réalité d’Érasme (Adages, adage n° 520, éd. J.-C. Saladin, Paris, Les Belles Lettres, 2011, t. I, p. 419) qui développe l’adage avec des citations de Platon, Cicéron, Lucien et Suétone. Érasme donne la référence d’une lettre à Trébatius dans laquelle Cicéron attribue ce vers à Ennius : « Qui ipse sibi sapiens prodesse non quit, nequiquam sapit » (« Celui qui ne peut pas employer sa sagesse à son profit, est sage en vain », Ad Familiares, VII, 6, in Correspondance, éd. et trad. L.-A. Constans, Paris, Les Belles Lettres, 1971, t. III, p. 60).
- Casanova explicite la « doctrine des Stoïciens » à la fin du récit du séjour hollandais (1758) par une citation d’après Sénèque qu’il avait retenue comme première épigraphe : « Destin est une parole vide de sens ; c’est nous qui le faisons malgré l’axiome des stoïciens : volentem ducit, nolontem trahit [le destin conduit celui qui veut, et entraîne celui qui résiste]. J’ai trop d’indulgence pour moi quand je me l’adapte » (voir HMV, ms. t. IV, fº 102r). Le texte original dit : « Ducunt volentem fata, nolentem trahunt » (« Les destins conduisent une volonté docile ; ils entraînent celle qui résiste », Lettres à Lucilius, XVII-XVIII, 107, 11, éd. F. Préchac, trad. H. Noblot, Paris, Les Belles Lettres, 1962, t. IV, p. 177). Casanova est cependant fort éloigné de toujours dénoncer cette devise : voir ici et la préface de 1791.
- Au sens de « s’assurer, prendre confiance », confier est un verbe pronominal dans la langue du XVIIIe siècle (Acad. 1762). Cette construction est un italianisme probable si l’on suit la remarque de l’Accademia della Crusca (4e éd., 1729-1738) : confidare (avoir confiance) « s’utilise aussi parfois sans exprimer les particules MI, TI, etc. ».
- Italianisme (incomprensibilità : incompréhensibilité).
- Construction italianisante : on emploie en italien l’article il devant le nom d’un personnage célèbre (il Petrarco).
- Vers de Pétrarque (1304-1373) : « Con le ginocchia de la mente inchine, / Prego che sia mia scorta, / e la mia torta via drizzi a buon fine » (« Et, les genoux de mon âme ployés / Je prie que tu m’escortes / Et ma voie détournée à bonne fin redresses », Canzionere, CCCLXVI, v. 63-65, trad. G. Genot, Paris, Les Belles Lettres, 2009, t. I, p. 509). Le poète s’adresse à la Vierge.
- Quand il lui a donné la raison en partage. Sens et construction usuels au XVIIIe siècle.
- Citation d’Horace : « Animum rege, qui nisi paret, / imperat » (« Gouverne ton cœur ; s’il n’obéit, il commande », Épîtres, I, 2, v. 62, éd. bilingue, trad. F. Villeneuve, Paris, Les Belles Lettres, 1989, p. 48). L’avertissement sera repris par le P. Georgi, mentor de Casanova à Rome (voir ici).
- « Nous ne sommes que des atomes pensants, qui vont où le vent les pousse », écrit Casanova dans le tome consacré à son second séjour parisien (voir HMV, ms. t. IV, fº 113r).
- Orth. fosset. De manœuvrer avec circonspection, d’éviter le faux pas.
- Casanova écrit dans le Soliloque d’un penseur (1786) : « Le grand sot est soupçonneux, et avec les facultés de son esprit toutes hébétées n’est pas en état de donner dans un grand panneau : sa même sottise est celle qui le garantit de plusieurs attrapes. Un homme d’esprit, cultivé, plein de confiance dans ses lumières, se croit, et donne dedans à corps perdu » (Paris, Allia, 1998, p. 15).
- Citation d’Horace : « Hic ubi cognatorum opibus curisque refectus / expulit ellebero morbum bilemque meraco » (« Lorsqu’il eut été guéri par le secours et les soins de ses proches, que l’ellébore pur eut chassé son mal et éclairci sa bile », Épîtres, II, 2, v. 136-137, éd. cit., p. 174). L’ellébore, une plante médicinale, était réputé guérir la folie.
- D’un ton, sur un ton (construction italianisante forgée sur in tono).
- D’après une lettre de Pline le Jeune à Tacite : « Equidem beatos puto quibus deorum munere datum est aut facere scribenda aut scribere legenda, beatissimos vero quibus utrumque » (« Pour ma part, j’estime heureux les hommes auxquels les dieux ont accordé le privilège de faire des actions dignes d’être écrites ou d’écrire des livres dignes d’être lus, et trois fois heureux ceux qui ont l’un et l’autre don », Lettres, VI, 16, 2, trad. A.-M. Guillemin, Paris, Les Belles Lettres, 1989, t. II, p. 113-114).
- Brillanter un diamant, c’est le tailler en biseaux. « Dans le commerce on entend par eau, la transparence du diamant » (Encyclopédie, art. « Diamant », par Daubenton). La référence à l’Angleterre est sans doute ironique : l’art de brillanter les diamants ne s’est jamais développé à Londres, les lapidaires et les diamantaires exerçaient à Anvers et à Amsterdam depuis le XVe siècle.
- Il ne peut pas s’appliquer à moi. Dans la langue du XVIIIe siècle, en français et en italien, le mot « incompétent » appartient au vocabulaire juridique (un juge incompétent).
- Possible réminiscence de Montaigne : « je suis moi-même la matière de mon livre » (Les Essais, « Au lecteur », éd. sous la direction de J. Céard, Paris, Le Livre de poche, coll. « La Pochothèque », 2001, p. 53). Par son ambivalence, cette phrase entre aussi en résonance avec les considérations ambiguës sur les couples de l’âme et du corps, de la matière et de l’immatériel, développées dans la suite de la Préface.
- D’après Martial, dans la dédicace du livre XII des Épigrammes à son ami Priscus : « Si quid est enim quod in libellis meis placeat, dictavit auditor » (« Car tout ce que mes petits volumes peuvent avoir d’agrément, c’est l’auditoire qui me l’a dicté », éd. H.J. Izaac, Paris, Les Belles Lettres, 1961, t. II, p. 156).
- Citation de Cicéron : « Loquor enim de docto homine et erudito cui vivere cogitare est » (« Il va de soi que ceci s’applique à des gens philosophes et lettrés, pour qui vivre c’est penser », Tusculanes, V, 38, trad. J. Humbert, Paris, Les Belles Lettres, 1968, t. II, p. 159).
- Citation de Lucrèce : « Tangere enim et tangi, nisi corpus, nulla potest res » (« Car toucher et être touché ne peut être que le fait d’un corps », De rerum natura, I, v. 304, trad. A. Ernoud, Paris, Les Belles Lettres, 2002, t. I, p. 14). Lucrèce développe la philosophie d’Épicure.
- Phrase ambiguë. « La dépendance de l’âme des sens, et des organes » peut s’interpréter, lorsqu’on lit la fin de la phrase, comme une considération dualiste : l’âme serait provisoirement attachée aux sens et aux organes avant d’être libérée par la mort. Dès la phrase suivante, Casanova ironise sur cette conception spiritualiste. Mais « on dit figurément, qu’Une chose est l’âme d’une autre, pour dire, que C’est sur quoi elle est principalement fondée, que C’est ce qui la maintient, qui la fait principalement subsister » (Acad. 1762). Casanova emploie le mot dans ce sens dans l’Histoire de ma vie, par exemple à propos de l’Inquisition vénitienne : « Le secret est l’âme du redoutable magistrat » (voir ici). « La dépendance de l’âme des sens, et des organes » s’entend alors comme l’association du fondement des sens et des organes, donc comme une évocation du sensualisme inspiré par John Locke (1632-1704) : la conception spiritualiste est contestée par la formule même qui l’introduit. La phrase prolonge la fin du paragraphe précédent sur l’âme immatérielle : la formule « il n’y a point d’homme qui soit en état de l’expliquer » était déjà équivoque. Le Vénitien s’inscrit-il dans la logique chrétienne du mystère dont la raison ne doit pas se mêler ou dénonce-t-il l’absurdité d’une croyance qui rebute l’intelligence ? Dans l’Icosameron (1788), son grand roman utopique, il recourait à la même équivoque à propos du péché originel. Or, sur ce point, son attitude critique et moqueuse ne fait aucun doute. Édouard, le narrateur, institue un nouveau christianisme dans un monde situé à l’intérieur du globe terrestre mais il se dispense de transmettre les Écritures pour éluder le thème du péché originel : « je me serais mis dans la nécessité de théologiser sur l’odieux, et quasi incompréhensible premier péché » (t. IV, p. 216). On comprend que c’est le dogme du péché qui est odieux et incompréhensible lorsque Édouard abandonne tous les dogmes qu’il ne peut pas démontrer. La lecture libertine de ce passage était alors appelée par un texte liminaire : un long commentaire littéral de la Genèse adressé « au bon lecteur », sous couvert de démontrer la compatibilité de l’univers fictionnel avec la doctrine chrétienne, défend des thèses hétérodoxes qui ont moins pour horizon la théologie elle-même qu’une conception de l’existence débarrassée de la faute. La phrase « il n’y a point d’homme qui soit en état de l’expliquer » ne saurait donc être tout à fait innocente. Les remarques que fait Casanova dans cette Préface sur les sujets religieux et philosophiques peuvent sembler déconcertantes, mais elles ne doivent pas être imputées à une incohérence d’esprit. Son écriture s’est formée en un temps où tout ne pouvait pas se dire ouvertement en matière religieuse ou politique. Tous les passages ambigus et les attelages surprenants entre doctrine chrétienne et sensualisme peuvent en réalité susciter une double lecture et se comprendre comme un dispositif ironique. Casanova n’a rien d’un penseur systématique, mais son écriture est tout sauf naïve quand il aborde ces sujets.
- « Complexion, constitution du corps, mélange des humeurs dans le corps de l’animal » (Acad. 1762). Casanova développe dans le paragraphe suivant cette conception humorale du tempérament, héritée de l’Antiquité. Les quatre tempéraments qu’il évoque sont liés à la prédominance d’une « humeur ». La pituite détermine le tempérament lymphatique, associé par Casanova à son enfance, en raison sans doute de la maladie infantile qui le rendait indifférent à tout. Le tempérament sanguin, dont il explique le sens un peu plus bas, est aussi associé à une forme de gaieté. Le bilieux, produit par la bile jaune, renvoie à une forme d’anxiété. Le tempérament mélancolique, enfin, est associé à la bile noire.
- « Ce qui distingue une personne des autres à l’égard des mœurs ou de l’esprit » (Acad. 1762).
- Cette métaphore courante du mensonge doit être mise en relation avec ce que Casanova écrit à propos des impostures de Bettine : « je ressentais une espèce de plaisir à prendre pour bon argent comptant toute la fausse monnaie qu’elle m’avait débitée » (voir ici). La fausseté de la monnaie n’empêche pas toujours la réalité de l’échange.
- Référence à la physiognomonie, l’art de déchiffrer le caractère sur les traits du visage.
- Dans le Soliloque d’un penseur (1786), Casanova écrit : « Si nous voulons savoir en combien d’espèces on peut diviser les hommes à l’égard du caractère, donnons un coup d’œil aux physionomies : la même différence que nous observons entre elles, sera celle des caractères : elles sont innombrables, et indéchiffrables » (éd. cit., p. 11).
- Italianisme forgé sur in forza di : en vertu de.
- « Lorsqu’on veut empêcher quelqu’un de continuer un discours qui déplaît, on dit dans le style familier, Brisons-là » (Acad. 1762).
- D’après Horace : « Brevis esse laboro, / obscurus fio » (« Je tâche d’être court, je deviens obscur », Art poétique, v. 25-26, in Épîtres, éd. cit., p. 203).
- Citation de Virgile, Bucoliques, II, v. 25-26, trad. E. de Saint-Denis, Paris, Les Belles Lettres, 1999, p. 44.
- Citation d’Horace, Épîtres, I, 19, v. 6, éd. cit., p. 126.
- Olla potrida : plat espagnol consistant en un mélange de viandes, de garnitures de légumes et d’assaisonnements, le tout mijoté plusieurs heures. Casanova détaille son goût pour les mets puissants dans la préface de 1791.
- La préface de 1791 porte : « J’aime le gibier qui touche aux confins de la corruption » (voir ici).
- Dans la langue classique, aussitôt que.
- Casanova a inséré un « Discours sur le suicide » dans le second tome de la Confutazione della Storia del governo veneto d’Amelot de la Houssaie (1769). Ont également été retrouvés sous forme manuscrite neuf dialogues et deux notes sur le même sujet (voir Discours sur le suicide, trad. R. de Ceccaty, Paris, Payot & Rivages, 2007). La position du Vénitien sur le suicide, sujet très débattu au cours du siècle, n’y est ni transparente ni définitive. Le suicide devient un thème de l’Histoire de ma vie lors du séjour londonien avec la rencontre de la Charpillon. Voir aussi Histoire de ma fuite, n. 2 p. 1355.
- « La révélation divine. L’autorité de l’Écriture-Sainte est fondée sur la révélation. Il se prend aussi quelquefois pour Les choses révélées » (Acad. 1762).
- La physique est la « science qui a pour objet les choses naturelles » (Acad.1762). La « révélation » en physique n’a pas de référent clair : on attendrait plutôt le mot « découvertes » s’il s’agissait de désigner les nouvelles connaissances apportées par les savants tels que Newton. L’essentiel tient sans doute à la forme du raisonnement tenu et de la question posée : ce dont on ne doute pas en physique est aussi ce que l’on peut croire en matière de religion. L’analogie qui suit, sollicitant l’abeille, l’hirondelle, la fourmi et l’araignée, peut aussi laisser penser « qu’en physique » a le sens large de « dans le monde naturel ». Le débat ancien sur l’intelligence animale, dont Casanova donne des exemples canoniques depuis l’Antiquité grecque, connaît un tournant avec le débat entre Buffon et Condillac en 1755, évoluant vers ce qui ne s’appelle pas encore des sciences naturelles matérialistes, mais qui y ressemble de plus en plus. Écrire que les techniques des animaux proviennent de la révélation divine, c’est en tout état de cause faire preuve de désinvolture envers la conception usuelle de la religion révélée.
- Casanova pense au célèbre paradoxe de la matière pensante qu’on trouve chez Locke : « Nous avons des idées de la matière et de la pensée ; mais peut-être ne serons-nous jamais capables de connaître si un être purement matériel pense ou non, par la raison qu’il nous est impossible de découvrir par la contemplation de nos propres idées, sans révélation, si Dieu n’a point donné à quelques amas de matière disposés comme il le trouve à propos, la puissance d’apercevoir et de penser ; ou s’il a joint et uni à la matière ainsi disposée une substance immatérielle qui pense » (Essai sur l’entendement humain, IV, 3, 6, trad. P. Coste, éd. Ph. Hamou, Paris, Le Livre de poche, 2009, p. 796).
- Allusion à Baruch Spinoza (1632-1677) et à son adage « deus sive nature » (Dieu ou pour mieux dire la nature). Tout au long du siècle le spinozisme reste associé au fatalisme (voir l’article « Liberté » de l’Encyclopédie : « Spinoza ne dépouille pas seulement les créatures de la liberté, il assujettit encore son Dieu à une brute et fatale nécessité »). L’époque lie également son nom à l’athéisme. Dans son rapport du 22 décembre 1781 à l’Inquisition vénitienne, auprès de laquelle il joue alors le rôle de confidente, Casanova classe ainsi les ouvrages de Spinoza parmi ceux qui propagent l’athéisme. Écrire, comme il le fait plus bas, « le vertueux Spinoza » est donc aussi une prise de position : on s’est longuement interrogé depuis Bayle (voir ses Pensées diverses sur la comète [1682], éd. J. et H. Bost, Paris, GF-Flammarion, 2007, p. 371-400) sur la possibilité d’être athée et vertueux.
- D’après les Actes des Apôtres, 17, 28 : « In ipso enim vivimus, et movemur et sumus » (« C’est en lui [Dieu] que nous avons la vie, le mouvement et l’être », trad. École biblique de Jérusalem, Paris, Desclée de Brouwer, 2000, p. 1945).
- Amphiaraüs, devin d’Argos, un des Argonautes conduits par Jason.
- Citation d’après Eschyle : « Car il ne tient pas à paraître le meilleur, mais il veut l’être » (Les Sept contre Thèbes, v. 592, in Les Tragiques grecs, éd. L. Bardollet, B. Deforge et J. Villemonteix, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2001, t. I, p. 226).
- Désabuser : « Détromper de quelque fausse croyance » (Acad. 1762).
- « On dit figurément, Sifflet, pour, Improbation, censure accompagnée de mépris » (Acad. 1798).
- Cicéron écrivit les Tusculanes après la mort de sa fille Tulliola (79-45 av. J.-C.).
- Qui ne peuvent pas être trompés ou corrompus.
- Animal légendaire décrit par Pline l’Ancien comme une sorte de lézard et qui était supposé vivre dans le feu sans se consumer et mourir lorsque celui-ci s’éteignait. Dans le lexique des cabalistes, la salamandre désigne les esprits élémentaires du feu.
- Théophraste (v. 372-287 av. J.-C.) était natif d’Éresos, sur l’île de Lesbos. Il parlait le dialecte éolien alors que la langue dominante dans les lettres était celle d’Athènes.
- Tite-Live (v. 59 av. J.-C.-17 apr. J.-C.) était originaire de Patavium (Padoue) : « On a dit que son latin sentait la patavinité », dit Voltaire à Casanova lors de ses visites aux Délices en 1760 (voir HMV, ms. t. V, fº 104v).
- Le Vénitien Francesco Algarotti (1712-1764) était un musicien et un polygraphe érudit. Grand voyageur, il fréquenta Voltaire, Auguste III de Pologne, le pape Benoît XIV et Frédéric II, qui lui confia des missions diplomatiques et artistiques. Il vulgarisa la philosophie de Newton (Le Newtonianisme pour les dames ou Entretiens sur la lumière, sur les couleurs et sur l’attraction, traduits de l’italien de M. Algarotti par du Perron de Castera, 1738) et prépara la réforme gluckiste dans le domaine de l’opéra. Chez Voltaire, Casanova lui reproche sa langue « infectée de gallicismes ». « Il nous fait pitié », ajoute-t-il (voir HMV, ms. t. V, fº 104v).
- Italianisme (parola : mot). Même si « parole » est défini par « mot prononcé » (Acad. 1762), le terme ne s’emploie pas en français comme le fait ici Casanova.
- « Préoccupation d’esprit » (Acad. 1762) : le mot s’emploie en un sens voisin de préjugé.
- Casanova fait ici allusion à la querelle des ramistes et des lullistes, qui fut déclenchée en 1733 par la création d’Hippolyte et Aricie, tragédie lyrique de Jean-Philippe Rameau (1683-1764). « Monseigneur, il y a dans cet opéra assez de musique pour en faire dix ; cet homme nous éclipsera tous », écrivit Campra, alors directeur de l’Opéra de Paris, au prince de Conti. Les partisans de Lulli (1632-1687), conservateurs, n’apprécièrent pas une telle primauté accordée à la musique et blâmèrent les innovations stylistiques et structurelles apportées par Rameau dont le style était jugé trop italien.
- Période de cinq ans.
- Le dernier ouvrage publié de Casanova, À Léonard Snetlage (1797), répertorie railleusement plusieurs néologismes dont « ambulance » et « monarchien ». « Franciades » (formées sur « olympiades » : période de quatre ans) figure à l’article « Sansculottide » (Ma voisine, la postérité, Paris, Allia, 1998, p. 98-100).
- Citation d’Ovide, Pontiques, IV, 2, v. 35-36, trad. J. André, Paris, Les Belles Lettres, 1977, p. 117.
- Quod nemo laeditur nisi a seipso est le titre d’un traité de morale de saint Jean Chrysostome (v. 344-409) souvent attribué à Sénèque.
Histoire de Jacques Casanova de Seingalt Vénitien écrite par lui-même à Dux en Bohême
Chapitre I
- Voir ici note 1.
- Alphonse V le Magnanime (1396-1458), roi d’Aragon depuis 1416 et de Naples depuis 1442 sous le nom d’Alphonse Ier.
- En réalité Martin V (Odonne Colonna, 1368-1431), pape depuis 1417.
- Juan Casanova (1387-1436), théologien et religieux dominicain, créé cardinal en 1430. « On appelle à Rome, Maître du Sacré Palais, Un Religieux de Saint Dominique, qui demeure dans la maison du Pape, et qui a la principale autorité pour examiner les Livres, et pour donner la permission d’imprimer » (Acad. 1762).
- Marco Antonio Casanova (1476-1526 ou 1527), poète italien. Un grand nombre de ses poèmes ont été réunis dans les Delitiae poetarum italorum. « Marc-Antoine Casanova, dit de Como, quoique né à Rome, et mort dans la même Ville de la peste, qui succéda à la prise en 1527. Il fut déclaré le Prince des Poètes épigrammatiques de son temps […]. Il était enjoué, plaisant, et subtil : il était le maître de sa fin, pour laquelle il avait toujours des pointes et des rencontres ingénieuses, dont il était si sûr, qu’elles n’étaient plus pour lui de véritables rencontres » (Adrien Baillet, Jugemens des savans sur les principaux ouvrages des auteurs, revüs, corrigés et augmentés par M. de La Monnoye, Paris, C. Moette, t. IV, 1722). On trouve le même type de commentaire chez Nicolas Lenglet Dufresnoy (1674-1755), dans les Tablettes chronologiques de l’histoire universelle, sacrée et profane, ecclésiastique et civile, depuis la Création du monde, jusqu’à l’an 1762 (Paris, t. II, 1763).
- Pompeo Colonna (1479-1532), cardinal en 1517, vice-roi de Naples en 1519, soutien de la faction impériale (voir la n. 4 ci-dessous).
- Jules de Médicis (1478-1534), pape à partir de 1523 sous le nom de Clément VII.
- Les troupes de Charles Quint (1500-1558), empereur germanique (1519-1556), qui combattaient alors en Italie dans la première guerre (1521-1529) contre François Ier. Le pillage de Rome n’eut lieu qu’en 1527.
- Giovanni Pietro dalle Fosse, dit Piero Valeriano (1477-1558), savant, poète et humaniste italien. L’œuvre mentionnée, écrite en 1528 et publiée à Venise en 1620, s’intitule De infelicitate literatorum.
- Alessandro Farnese (1545-1592), grand capitaine au service de Philippe II d’Espagne.
- Henri Bourbon (1553-1610), roi de France sous le nom d’Henri IV depuis 1589.
- De son vrai nom Giovanna Calderoni puis Balletti après son mariage avec Francesco, Fragoletta (diminutif de fragola, ou fravola : fraise) est la mère de Mario Balletti (voir ici note 45) et d’Elena Riccoboni (voir ici note 2 et Répertoire), la belle-mère de la célèbre Silvia (voir ici note 45), la grand-mère du danseur Antonio Stefano (voir ici note 51) avec lequel Casanova lui rendra visite à Mantoue, où elle finit sa vie (voir ici), et de Manon que le Vénitien pensera épouser. Goldoni évoque l’actrice dans ses Mémoires : « C’était une ancienne comédienne, qui, sous le nom de Fravoletta, avait excellé dans l’emploi de soubrette, jouissait, dans sa retraite, d’une aisance fort agréable et conservait encore, à l’âge de 85 ans, des restes de sa beauté et une lueur assez vive et piquante de son esprit » (éd. P. de Roux, Paris, Mercure de France, 1988, p. 211).
- Théâtre construit en 1655 par ordre de Giovanni Grimani (voir le plan). Suite à un incendie, il fut reconstruit en 1748. La famille Grimani en était toujours propriétaire.
- Casanova utilise parfois ce nom comme pseudonyme, par exemple lors de son voyage en Russie (1765-1766).
- Sur Giovanna Maria Farussi, ou Farusso (1708-1776), voir Répertoire.
- L’évêque de Venise recevait le titre de patriarche depuis 1451.
- Le père de Zanetta serait déjà mort à cette date.
- « Le 2 d’avril, fatal jour de mon entrée dans ce monde », écrit plus loin Casanova à propos de la date de son anniversaire (voir ici). D’après les registres de San Samuele, les parents de Casanova se sont en réalité mariés le 27 février 1724.
- La grand-mère de Casanova vivait Calle delle Monache.
- Francesco Casanova (1727-1803) – voir Répertoire.
- Giovanni Battista Casanova (1730-1795) – voir Répertoire.
- Frédéric-Auguste III (1750-1827), Électeur depuis 1763, roi de Saxe à partir de 1806 sous le nom de Frédéric-Auguste Ier. Depuis 1356, les princes-Électeurs étaient dotés du pouvoir d’élire l’empereur romain germanique mais ce rôle était tout théorique : du XVe au XVIIIe siècle, la transmission du pouvoir impérial fut, dans les faits et à de rares exceptions près, héréditaire. Les princes-Électeurs jouissaient cependant d’autres privilèges. Dresde, qui connaît un important développement culturel au XVIIIe siècle, est alors la cité des princes-Électeurs de Saxe.
- Maria Magdalena Antonia Stella Casanova (1732-1800). Elle dansa brièvement à Dresde au théâtre de la cour, où elle avait suivi sa mère, et y épousa Peter August, musicien de la cour. Leur fille Marianne épousa Carlo Angiolini, auquel Casanova légua le manuscrit de l’Histoire de ma vie.
- Gaetano Alvise Casanova (1734-1783) – voir Répertoire.
- L’île de Murano.
- Langue des habitants de Frioul (Forlans).
- Une quarantaine d’euros (voir Revenus et monnaies dans l’Europe du XVIIIe siècle).
- Cet emploi d’« intimer » au sens de « menacer de » n’est pas usuel au XVIIIe siècle. Il n’est pas non plus répertorié en italien par l’Accademia della Crusca (4e éd.).
- « Espèce de jupon garni de cercles de baleine pour soutenir les jupes et la robe » (Acad. 1762).
- Rousseau écrit dans Les Confessions : « J’étais né presque mourant ; on espérait peu de me conserver » (liv. I, éd. J. Voisine, Paris, Classiques Garnier, 2011, p. 7).
- D’après Horace : « Somnia, terrores magicos, miracula, sagas, / nocturnos lemures portentaque Thessala rides ? » (« Te ris-tu des songes, des prestiges de la magie, des prodiges, des sorcières, des fantômes nocturnes et des sortilèges thessaliens ? », Épîtres, II, 2, v. 209, éd. cit., p. 177).
- L’« optique » désignait « la science de la vision », mais aussi, au sens newtonien, « la partie de la Physique qui traite des propriétés de la lumière et des couleurs, sans aucun rapport à la vision » (Encyclopédie), à partir de la diffraction du spectre lumineux.
- Courroies qui lient les étriers à la selle.
- Tout de suite.
- Étymologie toute personnelle : israël signifie plutôt « Dieu est fort » en hébreu.
- Casanova joue avec le sens de ce prénom dès l’Icosameron (1787), où il francise Giacomo en « Jacques » sur la page de titre et où il donne ce prénom au père du narrateur Édouard, un vieux serviteur de nobles anglais, et au fils d’Édouard. Ce dernier Jacques devient le « patriarche » du peuple humain dans le monde souterrain : évidente allusion au Jacob de la Genèse. Par la médiation du narrateur, « Jacques » le vieil homme devient « Jacques » le patriarche. C’est un tout autre « destin » nominal (ou prénominal) que Casanova inscrit à l’orée de sa vie en évoquant deux épisodes : le rachat rusé du droit d’aînesse et l’imposture de Jacob qui se fit passer pour Ésaü, le fils préféré, afin de recevoir à sa place la bénédiction d’Isaac. À la suite de cette usurpation d’identité, Ésaü s’interroge : « Est-ce parce qu’il s’appelle Jacob que par deux fois, il m’a supplanté ? » (Genèse, XXVII, 36). L’ensemble du deuxième souvenir dialogue plus nettement encore avec Les Confessions de Rousseau et le célèbre vol du ruban dont celui-ci accuse Marion (fin du livre II). Le seul remords exprimé, bien légèrement, par Casanova ne porte ni sur le vol ni sur le mensonge, mais sur l’aveu. L’épisode de la confession est traité sur un mode plaisant et inscrit l’imposture dans le nom même de l’auteur.
- « Qui [ont] la qualité de boucher les passages, les conduits du corps des animaux » (Acad. 1762).
- « Matière tirée du Castor, propre à fortifier la tête, les parties nerveuses, etc. » (Acad. 1798). Cette substance était employée notamment pour soigner les maux de tête et la fièvre.
- « Enflure extérieure avec putréfaction » (Acad. 1762).
- Michele (1697-1775), Zuane (1703-1762) et Alvise (« l’abbé Grimani », 1702-1761).
- Au sens de « concours de circonstances ». L’italien combinazione peut signifier « coïncidence ».
- C’est-à-dire enceinte de six mois.
- Au sens de « médecin », emploi archaïsant en français au XVIIIe siècle. L’Accademia della Crusca donne encore fisico comme synonyme de medico dans sa quatrième édition.
- « Suc blanchâtre dans lequel les aliments se changent immédiatement par la digestion, ou pour parler plus proprement, par la chylification, qui est la première partie de la digestion » (Encyclopédie).
- Descendant d’une famille patricienne qui s’éteindra avec lui, membre de l’important Conseil des Quarante (plus précisément de la Quarantìa Criminale, un tribunal compétent dans toutes les matières criminelles, excepté les crimes d’État), Giorgio Baffo (1694-1768) doit cependant sa célébrité à ses poèmes érotiques plus qu’à sa carrière administrative ou politique. Ses œuvres sont publiées en recueil après sa mort : Le poesie di G. Baffo (1771), Raccolta universale delle opere di Giorgio Baffo (4 vol., 1789). Casanova se trompe lorsqu’il affirme plus loin que Baffo mourut « vingt ans après » cet épisode.
- Alessandro Knips-Macoppe (1662-1744), qui avait étudié la médecine à Padoue, à Venise, en Hollande et à Paris, exerça à Padoue où, en 1703, il fut nommé professeur de botanique médicale puis de médecine pratique. Dans la Confutazione, dans une note sur le médecin suisse Théodore Tronchin (1709-1781) et les médecins en général, Casanova se demande comment les autorités religieuses de Padoue auraient agi si « Macop » avait, comme Tronchin, interdit l’air des églises à certaines de ses patientes (II, n. a p. 180). Il lui prête également une formule : « Cher malade, consolez-vous et soyez assuré que si la maladie qui vous opprime n’est pas la dernière, je vous guérirai » (II, suite de la n. a, p. 184 – nous traduisons).
- Casanova prête à Knips-Macoppe un grand principe de la médecine hippocratique, la puissance de guérison inhérente à la nature : le corps a en lui-même des ressources qui lui permettent de lutter contre la maladie. Ce que l’on considère parfois comme un état pathologique relève de la façon dont le corps cherche à rétablir son équilibre.
- Les trois Inquisitori di Stato (un conseiller du doge et deux sénateurs membres du Conseil des Dix) avaient à l’origine (1539) pour fonction de veiller à la protection des secrets d’État. Leur pouvoir s’est étendu ensuite à tout ce qui touchait à la sûreté de l’État, comprise dans un sens très large : crimes politiques, infractions à l’interdiction faite aux patriciens d’entrer en relation avec les étrangers, critiques du gouvernement, actes d’irrespect envers les églises et les monastères, etc. Toute décision votée à l’unanimité de leurs voix devenait une sentence applicable et sans appel. La durée de leur mandat était de huit mois.
- Citation de Tacite : « Spreta exolescunt ; si irascare, agnita videntur » (« Les injures qu’on méprise s’oublient ; si l’on se fâche, on a l’air d’avouer », Annales, IV, 34, trad. P. Grimal, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1999, p. 175).
- Grosse gondole couverte bien installée et meublée. Le burchiello allait chaque jour de Venise à Padoue par la Brenta.
- Chambre, cabine.
- Exempte de préjugés. Préoccuper : « Prévenir l’esprit de quelqu’un, en lui donnant quelque impression qu’il est difficile de lui ôter. Il se prend toujours en mauvaise part » (Acad. 1762).
- Des rayons du soleil qui éveillent l’enfant jusqu’à l’épanouissement de la « raison naissante », ce troisième moment inaugural file la grande métaphore des Lumières. Le jeune Casanova accomplit pour son propre compte la révolution copernicienne sur le chemin de Padoue où Copernic étudia un temps.
- Giovanni Alvise II Piero Mocenigo (1742-1805) épousera Chiara Marcello le 2 septembre 1770.
- La milice de la république de Venise se composait en partie de soldats « esclavons » recrutés dans les territoires vénitiens de Dalmatie et d’Istrie, dont les habitants slaves étaient appelés, en vénitien, schiavoni.
- Presque 700 euros. Le sequin (zecchino) était une pièce d’or qui devait son nom à la Zecca, l’hôtel de la Monnaie donnant sur la place Saint-Marc, à Venise (voir le plan).
Chapitre II
- Repas qui se prenait en début d’après-midi.
- Cet emploi du singulier pour désigner les deux seins est usuel au XVIIIe siècle.
- « Terme didactique. Connaissance obscure et superficielle qu’on a d’une chose, avant que de l’avoir examinée » (Acad. 1762).
- Antonio Maria Gozzi (1709-1783) était docteur en droit.
- Une dizaine d’euros.
- Dès le premier instant.
- Sans doute les poux, les puces et les punaises.
- Cette phobie des rats resurgira dans la suite de l’Histoire de ma vie : voir ici, et le t. IV (fº 197r) : « Maudit animal que je n’ai jamais pu mépriser, ni vaincre l’insoutenable nausée qu’il me cause. Il n’est cependant que hideux et puant. »
- Orth. Lestrigone. Les Lestrygons étaient, dans la mythologie grecque, des géants anthropophages, voisins des Cyclopes (voir Homère, Odyssée, X, v. 119).
- Les harengs saures, saurs ou saurets (orth. sorets) sont salés et séchés à la fumée.
- Au sens d’« obtenir frauduleusement, par artifice, par des voies indues » (Acad. 1762).
- « On appelle Décurion dans le Collège un Écolier qui est à la tête de dix autres » (Trévoux).
- Environ 230 euros.
- « Tromper, faire tomber dans l’erreur par ses insinuations, par ses écrits, par ses discours, par ses exemples » ou « Faire tomber en faute, abuser, corrompre, débaucher » (Acad. 1762).
- Prédisposa.
- Jeune homme destiné à l’Église qui n’a pas encore reçu les ordres ni fait de vœux.
- Via Sant’Egidio.
- Torquato Tasso, dit le Tasse (1544-1595), poète épique et dramaturge, auteur de Rinaldo (1562), Aminta (1573), célèbre pour son épopée La Jérusalem délivrée (Gerusalemme liberata, 1565-1575).
- Elisabetta Maria Gozzi (1720-1777), qui avait en fait quinze ans quand Giacomo fit sa connaissance.
- Voir ici et suiv.
- Adeptes de la doctrine d’Aristote. La logique héritée des Anciens n’était guère prisée par les Lumières qui lui reprochaient d’être « un art de mots, qui n’avaient souvent aucun sens, mais qui étaient merveilleusement propres à cacher l’ignorance, au lieu de perfectionner le jugement, à se jouer de la raison plutôt qu’à la fortifier, et à défigurer la vérité plutôt qu’à l’éclaircir » (Encyclopédie, art. « Logique »). Son enseignement scolaire était aussi l’objet de critiques.
- La cosmographie géocentrique de Ptolémée, astronome grec du IIe siècle, est un symbole de l’arriération de cette éducation.
- « Faculté de comprendre et de concevoir les choses » (Acad. 1762).
- Une troupe italienne fut appelée à Saint-Pétersbourg en 1735. Elle commença ses représentations l’année suivante.
- « Façonné, poli pour le commerce du monde » (Acad. 1762).
- « Robe de petits garçons qu’ils portent jusqu’à ce qu’on leur donne la culotte » (Trévoux).
- Ces vers ouvrent une épigramme de Jean Second (1511-1536). La réponse de Casanova est plus resserrée que celle de l’épigramme, qui dit : « La seule affaire de la verge, c’est le sexe des femmes, / Elle revendique normalement pour elle le genre féminin ; / Le con qui sans trêve ni lassitude se consacre / À la chose des hommes est, à, bon droit, du genre masculin » (Epigrammatum liber unus, in Œuvres complètes, éd. Roland Guillot, trad. D. Delas, Paris, Honoré Champion, 2007, t. III, p. 258-259).
- Vers latin de cinq pieds.
- Une action honteuse.
- Casanova fait ici référence à L’Académie des dames ou les Sept Entretiens galants d’Alosia, œuvre érotique de Nicolas Chorier (1612-1692 ?) Le titre original était Aloisiae Sigeae Toletanae, Satyra sotadica de arcanis amoris et Veneris (vers 1660, traduction française vers 1680). La première édition se présente comme une version latine, due à « Meursius », d’un texte espagnol de Luisa Sigea de Tolède (voir ici note 251).
- Maxime juridique provenant du droit romain.
- Soit près de 6 m.
- Lustrine : « Étoffe, espèce de droguet de soie » (Acad. 1762).
- Me causaient un grand trouble.
- Cinq ans en réalité.
- « Inclination à nuire, à mal faire » (Acad. 1762).
- Ignorant des bonnes manières.
- Si Littré signale des emplois du mot au sens de « soin » dans la langue classique, le sens répertorié par les dictionnaires (« Passion, désir, empressement de voir, d’apprendre, de posséder des choses rares, singulières, nouvelles, etc. », Acad. 1762) ne doit cependant pas être écarté ici, quoiqu’il semble moins approprié au contexte : la volonté de savoir est, chez Casanova, une vertu.
- De vive voix.
- « Espèce de pièce dramatique représentant une action qui se passe entre des personnes illustres, et dont l’événement [le dénouement] n’est ni triste, ni sanglant, et où il entre quelquefois un mélange de caractères moins sérieux » (Encyclopédie).
- Casanova a noté « a. 1737 », c’est-à-dire « année 1737 », dans la marge gauche.
- Le Roland furieux (Orlando furioso, achevé en 1532) de l’Arioste (1464-1533) est une des œuvres préférées de Casanova. Alcine est une enchanteresse qui séduit le chevalier Roger au cours d’un long épisode érotique (chant VII, str. 9-32).
- Probablement des élèves originaires du Feltrino, partie des États vénitiens. De même, le nom Candiani évoque celui de Candiano, un village près de Padoue.
- Casanova a écrit une première version du récit de la « possession » de Bettine – dont nous donnons une traduction en fin de volume (voir ici) – dans la Confutazione della Storia del governo veneto d’Amelot de la Houssaie (1769, t. II, p. 147). Dans cette œuvre, il entend réfuter l’Histoire du gouvernement de Venise (1676) de Nicolas Amelot de La Houssaye (1634-1706), qui déplaisait aux autorités de la République, afin de montrer sa bonne volonté aux inquisiteurs d’État. Il interrompt cependant sa démonstration par de très longues notes, expérimentant une écriture rhapsodique qui fait la part belle à la première personne (voir aussi Casanova, écrivain).
- « On dit Se posséder soi-même, pour dire : Être extrêmement maître de son esprit, de ses passions, de ses mouvements, ne se laisser émouvoir, ne se laisser troubler par quoi que ce soit » (Acad. 1762).
- « Hystérique, adj., qui a rapport à la matrice » (Acad. 1762), c’est-à-dire à l’utérus. Casanova a déjà abordé sur le mode satirique certaines conceptions médicales attachées à la « matrice » dans Lana Caprina (1772). La médecine moderne, en son temps, remet en cause le rôle qui était attribué à l’utérus dans certaines pathologies. L’Encyclopédie note ainsi que « la partie la plus saine des auteurs » distingue moins qu’autrefois la « passion hystérique » de la « passion hypocondriaque », l’une et l’autre étant rapportées aux nerfs. L’opposition entre la sage-femme et le médecin que fait Casanova s’inscrit dans ces préoccupations. La description de la crise de Bettine correspond très précisément aux symptômes attachés à ces maux, « qui ont tous rapport à la nature des mouvements convulsifs ou spasmodiques » (Encyclopédie).
- Lame fine utilisée pour tailler les plumes.
- Citation d’Horace, Épîtres, I, 20, v. 25, éd. cit., p. 132.
- Croix en X.
- Casanova joue sur le sens littéral (la possession diabolique), le sens figuré (« On dit qu’Un homme a le Diable au corps, pour dire, qu’Il a beaucoup d’adresse, d’esprit, de force », Acad. 1762) et un sens érotique (la vigueur sexuelle). Ce dernier, connu depuis le XVIIe siècle mais non répertorié dans les dictionnaires, sera illustré par le roman d’Andréa de Nerciat (1739-1800) Le Diable au corps, publié en 1803.
- « Paroles dont on se sert pour conjurer le Démon, la peste, la tempête » (Acad. 1762).
- L’ordre des Frères mineurs capucins était l’une des trois branches principales de l’ordre franciscain, fondé en 1525. Leur nom vient du capuchon de leur habit.
- Du caractère sacré de ma fonction.
Chapitre III
- Probablement Caton M. Voir le poème d’amour adressé à « Catton » ou « C. M. » par Casanova et deux lettres de la jeune fille au Vénitien datées d’avril et juillet 1786 et expédiées de Vienne (Aldo Ravà, Lettres de femmes à Jacques Casanova, Paris, Louis Michaud, 1912, p. 257-263).
- Les dominicains étaient appelés « jacobins » en France d’après le nom de leur premier couvent à Paris, Saint-Jacques.
- Expression équivoque : on peut comprendre « n’avoir jamais échoué dans ses exorcismes », mais aussi « avoir séduit toutes les filles ensorcelées qu’on lui avait présentées ».
- La statue d’Apollon installée dans la cour du Belvédère, au Vatican.
- « Livre contenant les cérémonies, les prières, les instructions, et autres choses qui regardent l’administration des sacrements, particulièrement les fonctions curiales » (Acad. 1762).
- « [Obséder] se dit dans un sens particulier, pour marquer ce que fait le malin esprit, lorsqu’il s’attache à tourmenter une personne par des illusions fréquentes » (Acad. 1762).
- Synonyme de goupillon : boule de métal creuse utilisée pour l’aspersion d’eau bénite.
- Célébrée le 2 février.
- « Pièce de toile que l’on met autour du cou par ornement » (Acad. 1762).
- Le seul capable.
- La grâce, les agréments ou encore la délicatesse.
- Cette phrase, soulignée par Casanova, fait écho au débat animé qui opposa les détracteurs et les partisans du roman. Ceux-là le soupçonnaient de pervertir les jeunes lectrices – ainsi de Mme de Lambert (1647-1733) : « Le roman, n’étant jamais pris sur le vrai, allume l’imagination, affaiblit la pudeur, met le désordre dans le cœur » (Avis d’une mère à son fils et à sa fille, Paris, Étienne Ganeau, 1728). Rousseau, dans la préface de La Nouvelle Héloïse, rappelle ce type de jugement : « Jamais une fille chaste n’a lu de Romans […]. Celle qui, malgré ce titre, en osera lire une seule page, est une fille perdue. » Prévost (« Avis au lecteur de Manon Lescaut », 1731), Lenglet Dufresnoy (De l’usage des romans, 1734, chap. VI : « Utilité du roman pour inspirer des mœurs, réprimer les passions, en éviter les pièges ; et pour connaître l’usage du monde ») et Diderot (Éloge de Richardson, 1762) défendent à l’inverse l’utilité du roman.
- « On dit proverbialement d’Un homme qui ayant reçu d’un autre ou quelque service, ou quelque déplaisir, lui rend ensuite la pareille, qu’Il l’a payé en même monnaie » (Acad. 1762).
- « Au-dessus de tout, préférablement à tout. Il l’aime uniquement » (Acad. 1762).
- « On dit En imposer à quelqu’un, pour dire : Tromper, abuser, surprendre quelqu’un, en faire accroire à quelqu’un » (Acad. 1762).
- « Sorte de poignard, dont la lame est ordinairement triangulaire, et si menue, que la blessure qu’il fait est presque imperceptible » (Acad. 1762).
- Ce mot corrige rendu. Casanova évite ainsi une équivoque : « rendu content » pourrait laisser entendre ironiquement que Bettine a cédé aux avances de Candiani.
- Une histoire de mon invention.
- Citation de l’Arioste, Roland furieux, I, str. 56, éd. bilingue, trad. A. Rochon, Paris, Les Belles Lettres, 2008, t. I, p. 14. Le texte de l’Arioste porte, au premier vers, « Fore era ver ».
- « On dit figurément qu’Un homme a l’esprit délié, pour dire, qu’il a beaucoup de finesse, d’esprit, d’habileté, de pénétration, d’adresse » (Acad. 1762).
- « Possédé du diable » (Acad. 1762).
- « Intéresser » a le sens d’« émouvoir » en contexte moral au XVIIIe siècle.
- Des propos délirants (italianisme forgé sur vaniloquio : radotage).
- Sans doute faut-il comprendre que Casanova a eu la petite vérole (la variole) avant son « premier souvenir » puisqu’il ne narre pas cet épisode. Quoique les médecins ne s’accordassent pas sur l’éventuelle immunité procurée par le fait d’avoir déjà eu la maladie, on saisirait mal, sinon, le sens de cette remarque. Casanova, en outre, continue de fréquenter le chevet de Bettine alors qu’on estimait que la petite vérole se transmettait par « l’air, qui s’en charge et qui la porte avec lui dans la bouche, le nez et les poumons, l’œsophage, l’estomac, les intestins » (Encyclopédie, article « Vérole, petite »). De plus, les symptômes et la chronologie de la maladie de Bettine correspondent à la petite vérole « confluente », la plus grave, qui « emporte souvent les malades le onzième jour » (id.). C’est d’ailleurs celle-ci qui aurait emporté quelques mois plus tôt, en août 1736, la sœur morte en bas âge évoquée par Casanova dans le premier chapitre (voir ici).
- Supporter avec constance, fermeté.
- « On appelle les saintes huiles, Les huiles dont on se sert pour le Chrême et pour l’Extrême-Onction » (Acad. 1762).
- Le mot doit sans doute se comprendre au sens large : acceptant aveuglément le dogme de l’ubiquité divine, celle-ci étant ici convoquée pour expliquer la « présence » d’un diable dans le corps de Bettine. Ce n’est toutefois pas le sens donné par les dictionnaires, pour lesquels un ubiquiste est un docteur en théologie qui n’appartient pas à un collège particulier de l’université de Paris. Le mot renvoie aussi à une « secte de luthériens » (Encyclopédie) qui admet la réelle présence du Christ dans l’Eucharistie, mais pas la transsubstantiation.
- « Mensonge, dissimulation, déguisement de la vérité » (Acad. 1762).
- Valle San Giorgio.
- Un archiprêtre est le curé d’une église importante, de l’église principale d’une ville ou d’un ensemble de paroisses. Ce titre peut aussi indiquer une prééminence sur les autres curés.
- L’Histoire de ma vie s’interrompt en 1774, donc avant cette époque.
- Anna Ivanovna (1693-1740), nièce de Pierre le Grand, impératrice de Russie (1730-1740).
- Carlo Antonio (dit Carlin) Bertinazzi (1710-1783), célèbre Arlequin de la scène italienne qui joua au Théâtre-Italien à Paris entre 1741 et 1782.
- De lynx.
- Auguste III (1696-1763), Électeur de Saxe et roi de Pologne (1733-1763).
- Le diplôme de docteur correspondait à quatre années d’étude consécutives. Casanova est bien inscrit à l’université en novembre 1737 mais, selon les travaux de Piero Del Negro, il ne suit les cours que jusqu’à l’été 1739 et n’obtient pas le doctorat, quoiqu’il écrive être revenu à Padoue pour achever ses études.
- Surnom de l’université de Padoue.
- Citation d’Horace, Odes, III, 6, v. 46-48, éd. bilingue, trad. F. Villeneuve, Paris, Les Belles Lettres, 2002, p. 192-193.
- Casanova oppose le privilège comme « faculté accordée à un particulier ou à une Communauté, de faire quelque chose, ou de jouir de quelque avantage à l’exclusion des autres » à la prérogative en tant qu’« avantage attaché à certaines fonctions, à certaines dignités » (Acad. 1762). Un lecteur de l’époque devait y reconnaître une critique des privilèges aristocratiques, de naissance, dans un contexte différent. Ce travail de déplacement est caractéristique d’une écriture habituée à jouer avec les limites entre discours licites et illicites.
- Rigoureusement, avec une extrême sévérité.
- Padoue appartenait à la république de Venise depuis 1405.
- La juridiction de l’université de Padoue était entre les mains du commandant de la ville (podesta) qui était aidé par un professeur appelé « recteur » et par deux syndics élus par les étudiants.
- Un registre des étudiants.
- Employés subalternes des services fiscaux (douanes, impôts).
- Les agents de police. Le mot existe en français, mais son origine italienne (sbirro) est encore sentie.
- Casanova mêle dans le récit qui suit deux événements distincts auxquels il n’a pas directement participé : la mort d’un sbire en 1723 et la blessure d’un étudiant qui provoqua huit jours de troubles en 1735 (voir P. Del Negro, « Giacomo Casanova et l’università di Padova », 1992, et « Gli anni padovani di Giacomo Casanova », 1999 ; voir aussi H. Watzlawick, « Souvenirs enrichis », 2008).
Chapitre IV
- San Samuele Profeta, près du Palazzo Malipiero (voir le plan).
- Antonio Francesco Correr (1676-1741), patriarche de Venise depuis 1734.
- La tonsure, pour laquelle on ne coupait que quelques mèches de cheveux, et les quatre ordres mineurs (portier, lecteur, exorciste et acolyte) marquaient certes une entrée dans la vie ecclésiastique, mais Casanova est encore loin d’être ordonné prêtre, contrairement à ce que diront Lucie et la tante de Nanette.
- La satisfaction, la joie.
- Biagio Schiavo (1676-1750). Selon Piero Del Negro (« Gli anni padovani di Giacomo Casanova », 1999, p. 15), celui-ci enseignait alors les lettres, la philosophie et surtout le droit à la jeunesse patricienne.
- Alvise Gasparo Malipiero (1664-1745) appartenait à une ancienne famille patricienne qui avait donné deux doges à la République. La particule « de » est ajoutée par Casanova sur le modèle français.
- Le Sénat vénitien était composé de cent vingt sénateurs élus par le Grand Conseil et de sénateurs de droit (les membres de la Quarantie, du Conseil de Dix, les Avogadori di Comùn, les procurateurs de Saint-Marc). Il constituait un organe de décision plus restreint que le Grand Conseil, ouvert à toutes les familles patriciennes, et s’occupait d’affaires d’État et de politique étrangère.
- « Rôtir le balai » se dit « d’une coquette qui a vieilli dans l’intrigue, dans la galanterie » (Acad. 1762).
- Votre Excellence.
- Thérèse Imer (1723-1797, voir Répertoire) était la fille de Giuseppe Imer (1700-1758), comédien à qui les Grimani avaient confié la direction du Teatro San Samuel en 1734. Il collabora alors avec Goldoni qui, dans ses Mémoires (éd. cit., p. 149), lui prête de l’amour pour la mère de Casanova.
- Pierre Gassendi (1592-1655) s’opposait à la philosophie héritée d’Aristote (dite « péripatéticienne »), mais aussi à Descartes, en particulier au sujet des idées innées. Sa réception au XVIIIe siècle l’associe pour l’essentiel à l’épicurisme, dont il apparaît, écrit Diderot, comme le « restaurateur » (Encyclopédie, art. « Épicuréisme »).
- « Terme d’injure et de mépris, comme fripon, maraud, infâme et lâche » (Acad. 1762).
- Catterina Manzoni (1706-1787). Elle avait épousé en 1729 le notaire Giovanni Maria di Giovanni Antonio Manzoni. Il semble que leur fille, Elisabetta Maria Giovanna, ait été amoureuse de Casanova, mais celui-ci ne l’évoque pas.
- À l’origine, concile où étaient convoqués les évêques chrétiens (et seulement ceux de l’Église catholique romaine à partir de 1054) du monde entier. La question de la chevelure des clercs fut abordée lors de plusieurs conciles.
- Parfumée avec de l’ambre gris, qui répand une odeur très forte.
- La saison des théâtres vénitiens et des masques commençait en octobre (au plus tard début novembre) et, interrompue par la neuvaine avant Noël, finissait en même temps que le carnaval. On portait également des masques lors des fêtes de l’Ascension.
- Certainement l’avocat Pietro Carrara, qui habitait alors dans une maison appartenant à Gasparo Malipiero.
- Casanova a d’abord écrit « extrajudiciale » (d’après italien estragiudiziale) avant de corriger par le suffixe français. L’adjectif qualifie « les actes ou significations qui ne sont point relatives à un procès actuellement pendant en Justice » (Acad. 1762). « Intimer » signifie « faire savoir, signifier avec autorité de magistrat » et « appeler en justice » (Acad. 1762). Il s’agit donc ici d’envoyer une lettre, enregistrée auprès de l’avocat, par laquelle Casanova enjoindrait au prêtre de lui faire réparation sous peine de poursuites.
- Tosello a baptisé Casanova.
- Coiffeur pour homme (par opposition au « coiffeur » ou à la « coiffeuse » qui avaient soin des chevelures féminines).
- Il s’agit vraisemblablement de Bianca Zusto, qui avait épousé Bertucci Contarini en 1734 : le manuscrit porte Zusto biffé et corrigé.
- En brosse.
- Ces confraternités pieuses, vouées à la vénération du Saint-Sacrement, s’étaient développées en Italie aux XVe et XVIe siècles. Celle de San Samuele semble avoir eu une fonction caritative (voir ici : Mme Orio, qui a besoin d’argent, « désire être inscrite dans la liste des veuves nobles qui aspirent aux grâces de la confraternité du S. Sacrement »).
- Au sens de l’action oratoire : l’art de rendre agréables sa voix, sa physionomie, ses gestes.
- Le panégyrique n’a pas été retrouvé dans les papiers de Casanova.
- Citation d’Horace, Épîtres, II, 1, v. 9-10, éd. cit., p. 151. La phrase commence par : « Romulus, Castor et Pollux […] ont dû se plaindre, etc. »
- Le racheter, le délivrer.
- D’un auteur païen (terme de théologie).
- Angela Cattarina Tosello (1725-v. 1785). Casanova conserva des relations amicales avec elle et tous deux entretinrent, bien plus tard, une correspondance. À Dux, le Vénitien échangea aussi quelques lettres avec sa fille, Maria Elena.
- Le mot peut s’entendre à la fois dans un sens littéral, par opposition à profane, et dans un sens antiphrastique, péjoratif.
- Dissertation (Acad. 1762). Le sens de « critique amère et violente » (Acad. 1798) se précisera au cours du siècle.
- Environ 5 700 euros.
- Lire « cette histoire misérable mais trop vraie ».
- Antonio di Montereale.
- Troublée.
- Première partie du discours oratoire, dans laquelle l’orateur doit susciter l’intérêt et la bienveillance de l’auditoire. Elle est suivie par la narration puis par la division, la confirmation, la réfutation et la conclusion.
- L’emploi de Casanova vient de l’italien parola : mot (voir ici note 51).
- « On dit figurément, qu’Un Écrivain, qu’un Orateur, etc. bat la campagne, pour dire, qu’Il dit beaucoup de choses hors de son sujet » (Acad. 1762). Au sens fort, divaguer, délirer.
- Valise, ordinairement en tissu.
- Certificats d’assiduité (de terzarie).
- D’après les travaux de James Rives Childs et de Charles Samaran, Casanova serait parti pour Corfou et Constantinople en avril 1741 et serait retourné à Venise après Pâques de l’année 1742. Il condense en un seul récit au début du tome II de l’Histoire de ma vie (voir ici) ses deux voyages au Levant (1741-1742 puis fin de l’été 1745-printemps 1746). Toute la chronologie des pages suivantes est donc tributaire de cette disposition autobiographique. Conséquence ou coïncidence, on observe dans ce chapitre que des dates données en marge sont biffées et rendues illisibles. De même, plus bas, un « 1742 » est corrigé par surcharge en « 1741 » (voir ici note ag).
- Giulia Ursula Preato (1724-1790) – voir Répertoire.
- Devenir célèbre.
- Vraisemblablement le comte Antonio Giacomo Sanvitali (1699-1780).
- Plusieurs millions d’euros.
- Sebastiano Uccelli (né en 1695). Il fut le « compère de palais » – l’avocat expérimenté qui assistait un novice lors de la cérémonie de présentation au Palais – de Goldoni. Son fils épousa la Cavamacchie en 1752.
- La foire de l’Ascension (Fiera della Sensa), à l’occasion de laquelle les théâtres étaient ouverts et les masques autorisés. Elle avait une renommée européenne et attirait de nombreux étrangers à Venise.
- Promenade vespérale à la mode le long du Grand Canal à partir de la place Saint-Marc.
- Pietro Trapasi, dit Métastase (1698-1782), poète, librettiste et compositeur (voir Répertoire).
- Marie-Thérèse (1717-1780), impératrice d’Autriche depuis 1740.
- Ami de l’époux de Marie-Thérèse, l’empereur germanique François Ier, devenu général de cavalerie en 1758, mort en 1767.
- Lire sfrattata : expulsée.
- Stefano Querini (1711-1773) devint plus tard patriarche de Venise. Papozzo est le nom d’un village près de Ferrare.
- Ou guerluchon : « Nom qu’on donne à l’amant aimé et favorisé secrètement par une femme qui se fait payer par d’autres amants. Il est familier et libre » (Acad. 1762).
- Environ trois millions d’euros. La somme est écrite sous la forme m/100. Le ducato corrente di Venezia était une monnaie de compte.
- Phryné, célèbre courtisane grecque du IVe siècle av. J.-C.
- San Paterniano Vescovo, ancienne église dans le quartier de Saint-Marc.
- Le mot « râtelier » s’emploie plutôt au singulier pour désigner les deux rangées de dents.
- Général de Nabuchodonosor décapité par Judith.
- Judith, XVI, 9. Le pluriel correspond bien au texte de la Vulgate. Les traductions modernes donnent en général le singulier (« sa pantoufle »).
- « Avoir les yeux à fleur de tête, c’est avoir les yeux un peu plus avancés qu’ils ne le sont ordinairement » (Acad. 1762).
- Frédéric II le Grand (1712-1786).
- Saverio Constantini, né en 1703. Un ragionato (rationnaire) était, à Venise, un comptable public, haut fonctionnaire formé au Collegio dei Ragionati, fondé en 1581 et fréquentée par des cittadini.
- Qu’elle me lançait des attaques indirectement.
- Statue d’Athéna consacrée par Cécrops, le roi légendaire de l’Attique, et qui aurait été jetée du ciel par Zeus.
- « On dit familièrement, qu’Un homme est négatif […] pour dire, qu’il refuse toujours » (Acad. 1798).
- Rendu opiniâtre, obstiné. L’Académie (1762) indique que cette construction appartient au style familier.
- La noblesse vénitienne avait coutume de partir en villégiature des premiers jours d’octobre à la mi-novembre.
- « Pellicule blanche qui se forme quelquefois sur l’œil » (Acad. 1762).
- Expression italienne (sana come un pesce).
- Entre 9 h 30 et dix heures du matin. Le calcul des heures à l’italienne (en usage jusqu’à la fin du XVIIIe siècle) commençait avec l’angélus du soir, une demi-heure après le coucher du soleil (voir Calcul des heures à l’italienne).
- Rougissement. L’emploi de « rougir » comme substantif, qui n’est pas d’usage en français, est plus courant en italien. L’Accademia della Crusca (4e éd.) définit ainsi arrossimento par lo arrossire.
- « Admirer » a ici le sens classique de « Considérer avec surprise, avec étonnement ce qui paraît merveilleux » (Acad. 1762).
- Me mettant les mots sur les lèvres (sans doute au sens de : m’incitant à lui déclarer mon désir).
- Du remède des écoliers, c’est-à-dire de la masturbation.
- Le thème du rêve érotique se répète à l’occasion de la rencontre avec la seconde M. M. lors du séjour à Aix en Savoie, fin 1760 ; Casanova saura alors « rendre réel » le songe. Cet épisode est à son tour lié à celui des amours avec Nanette et Marton, qui commence au chapitre suivant par le motif du sommeil feint, auxiliaire du désir.
- « Drogue dont on se sert pour adoucir les humeurs et les douleurs » et « Adoucissement, soulagement, consolation » (Acad. 1762).
- Durant son premier voyage en Hollande, fin 1758.
- Italianisme forgé sur mettere qualcuno a parte di un segreto : confier un secret à quelqu’un.
- « Abîmer » signifie au sens moral perdre, ruiner entièrement.
- Les lettres que Casanova dit avoir conservées pour justifier leur présence dans l’Histoire de ma vie n’ont pas été retrouvées. Cela ne donne cependant aucune indication sur la véracité de ces assertions. Casanova a pu détruire les lettres. Il est aussi possible qu’il cherche à assurer la vraisemblance du récit autobiographique lorsqu’il choisit, comme écrivain, de donner à lire une « lettre » ou un « billet » plutôt qu’une évocation synthétique de leur contenu. Enfin, la prétention de se fonder sur des documents réels (correspondances, manuscrits trouvés…) est, au XVIIIe siècle, un lieu commun romanesque.
- Sans doute Catherine Bianchi, qui avait épousé en 1722, en secondes noces, Giovanni Francesco Orio.
- Marco Niccolo Rosa, né en 1687.
- D’entrer dans les intérêts de Mme Orio, d’intercéder en sa faveur.
- Ordonnance médicale écrite en latin et commençant toujours par l’impératif recipe : prends.
- De l’italien fraterna : confraternité. À San Samuele, cette confraternité se confondait sans doute avec celle du Saint-Sacrement.
- Tribunal fondé en 1310 pour réprimer toutes les atteintes à la sûreté de l’État, ce qui lui conférait un mandat très large. Entourant son action de mystère, il était composé de dix sénateurs élus par le Grand Conseil, du doge et de ses six conseillers. L’un des trois Avogadori di Común (de hauts magistrats) au moins y participait, sans droit de vote, pour veiller à la régularité et à la légalité des décisions.
- Une vingtaine d’euros. La lire vénitienne était une monnaie d’argent frappée depuis 1472.
- Emploi populaire de l’adjectif pour dire « jours ouvrables » (Acad. 1762).
- Quelle manière d’agir, quelle impolitesse !
- Italianisme forgé sur all’oscuro : dans l’obscurité.
Chapitre V
- Niche : « Tour de malice ou d’espièglerie que l’on fait à quelqu’un […]. Il n’a d’usage que dans le discours familier » (Acad. 1762).
- « On dit, que De la pâte se morfond, pour dire, qu’Elle perd la chaleur qu’elle doit avoir pour faire de bon pain » (Acad. 1762). Le verbe « morfondre », au sens de « refroidir », n’est pas toujours pronominal au XVIIIe siècle.
- L’usage galant ou érotique du jeu de colin-maillard appartient à l’imaginaire du temps. Voir par exemple le tableau de Fragonard, Le Colin-maillard (1770, musée du Louvre).
- Plus probablement les Chroniques scandaleuses de Louis XI, Lyon, 1488.
- Citation de l’Arioste, Roland furieux, XI, str. 9, éd. cit., t. II, p. 3.
- Imaginables (italianisme forgé sur escogitare : imaginer, inventer).
- Premier mot d’Énée lorsque Didon lui demande de raconter ses malheurs depuis la chute de Troie : « Infandum, regina, jubes renovare dolorem » (« Tu me demandes, reine, de revivre une peine indicible », Virgile, Énéide, II, v. 3, éd. bilingue, trad. J. Perret, Paris, Les Belles Lettres, 1977, t. I, p. 38).
- On appelle « conclusion » « en Logique, Métaphysique, Morale, et Physique scholastiques, [les] différentes propositions qu’on y démontre, et [les] démonstrations qu’on emploie à cet effet […]. On intitule en ce sens les thèses qui ne sont que des positions de Philosophie rédigées par paragraphes, conclusions de Philosophie » (Encyclopédie, art. « Conclusion »).
- « On dit Donner dans le panneau, pour dire : Se laisser tromper, attraper » (Acad. 1762).
- Mot à double sens : les jeunes filles n’auront pas la cruauté de laisser Casanova manger seul et elles ne seront pas farouches (« Familièrement et en style de galanterie […] quand [une femme] est facile de composition, on dit, qu’Elle n’est pas cruelle », Acad. 1762).
- « Transport se dit figurément des passions violentes qui nous mettent en quelque sorte hors de nous-mêmes » (Acad. 1762).
- Lorsque l’on prend ces mots dans leur sens abstrait, cette périphrase érotique semble relever de l’euphémisme. « Flatter » signifie dans cette hypothèse « délecter » (Acad. 1762). Cependant, le verbe a aussi le sens concret de « caresser » et Casanova peut jouer de cette double signification qui affiche et contredit d’un même souffle l’abstraction comme l’euphémisme. Le mot « âme » possède aussi des sens concrets (par exemple : « Âme, en terme d’Artillerie, est le dedans du calibre, depuis l’embouchure jusqu’à la culasse », Encyclopédie) qui, s’ils sont sollicités par le double sens de « flatter », transforment la périphrase euphémistique en une métaphore qui l’est beaucoup moins.
- Le peintre Iseppo Tosello.
- Affresco ou a fresco en italien. Peindre à la fresque est une technique de peinture murale sur un enduit frais.
- Environ 2 700 euros. On peut aussi lire « 124 sequins » sur le manuscrit, ce qui ferait environ 14 000 euros.
- L’économe, en français aussi bien qu’en italien (economo), désigne celui qui administre les revenus d’un bénéfice ecclésiastique. « Intendant », cependant, mot que l’on attendrait ici en français, se traduit par iconomo (Accademia della Crusca, 4e éd.).
- Élisabeth de France (1727-1759), qui avait épousé Philippe Ier de Parme, en 1739.
- Cet emploi et cette construction de « se complaire » ne sont pas usuels. Possible italianisme (me ne compiaccio : je m’en réjouis).
- Orth. pouille. « Injure grossière. Il ne se dit qu’au pluriel. Il lui a dit mille pouilles. Il est du style familier » (Acad. 1762).
- Voir ici.
- Santa Maria della Salute, près de la douane (voir le plan).
- Selon J.R. Childs (Casanova Gleanings, XII, 22), ce séjour aurait eu lieu en septembre 1743.
- Emilia Teresa Gozzi, sœur de Carlo Gozzi, qui avait épousé le comte Jean-Daniel de Montereale en 1743.
- Notre liaison.
- Un « coureur » était un domestique employé pour porter des messages à pied. L’Aigle (nous ajoutons la majuscule qui fait défaut dans le manuscrit) est ici le surnom de ce domestique.
- Vers d’après l’Arioste. Le texte exact dit : « E il fior ch’in cielo potea pormi fra i dei, / Il fior ch’intatto io mi venìa serbando / Per non turbarti, ohimè ! l’animo casto, / Ohimè ! per forza avranno colto e guasto » (« Et la fleur qui seule m’eût ravi au ciel parmi les dieux / La fleur que je voulais me réserver intacte, / de crainte de troubler, hélas ! ton esprit chaste, / Sera par force, hélas ! cueillie et abîmée », Roland furieux, VIII, str. 77, éd. cit., t. I, p. 162).
- « Désinvolte » est emprunté à l’italien disinvolto autour des années 1740-1750. On le trouve dans les Mémoires de Saint-Simon, publiés bien plus tard, et chez Voltaire, par exemple, mais il n’est pas répertorié par les dictionnaires français avant le Littré. Il n’est donc pas étonnant que Casanova emploie le mot italien.
- Poussait au péché.
- La poétesse Luisa Bergalli (1703-1779) et son mari Gasparo Gozzi (1713-1786), frère de Carlo, vécurent à Vicinale de 1740 à 1742.
- « Patience » peut avoir un emploi adverbial dans la langue classique et marque alors le dépit. Il peut aussi s’agir ici d’un italianisme (pazienza au sens de « tant pis », sens non répertorié par l’Accademia della Crusca au XVIIIe siècle).
- Soit 35 euros.
- Soit 40 euros.
Chapitre VI
- D’après Gugitz, Marzia Farusso mourut le 18 mars 1743.
- Il s’agit de Bernardo da Bernardis (1699-1758). Les Frères minimes sont un ordre mendiant fondé en Calabre au milieu du XVe siècle.
- Le futur évêque espère que Marie-Josèphe de Habsbourg (1669-1757), fille de l’empereur Joseph II et épouse d’Auguste III, roi de Pologne, le recommandera à sa fille Marie-Amélie. Celle-ci a épousé en 1738 Carlo Borbone, roi de Naples et plus tard d’Espagne (Charles III). Bernardis sera nommé évêque de Martirano (appelée Martorano jusqu’à la fin du XIXe siècle) en 1743, et non pas en 1742.
- Sa Majesté.
- Prospero Lambertini (1675-1758), élu pape sous le nom de Benoît XIV en 1740.
- Au sens de l’Ecclésiaste : « Qualité de ce qui est vain, peu solide, peu certain » (Trévoux).
- Ce précepte stoïcien est rapporté par plusieurs auteurs. Cicéron le place parmi les « vieux préceptes des sages “obéir au temps”, “suivre Dieu”, “se connaître soi-même”, “rien de trop” » (Des termes extrêmes des biens et des maux, III, 22, 13, trad. J. Martha, Paris, Les Belles Lettres, 1961, t. II, p. 47-48). Sénèque emploie la même expression : « [La vertu] aura sans cesse à l’esprit le vieux précepte : “suis le dieu” » (De la vie heureuse, XV, V, in Dialogues, trad. A. Bourgery, Paris, Les Belles Lettres, 1989, t. II, p. 19). On le trouve également chez Lucien (Lettres à Lucilius, II, 16, 5, trad. P. Veyne, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1993, p. 639).
- Citation d’après Cicéron qui évoque le démon de Socrate « numquam impellenti, saepe reuocanti », « qui ne le pousse jamais, mais souvent le retient » (De divinatione, I, 54, trad. J. Kany-Turpin, Paris, Flammarion, 2004, p. 184-185).
- Citation d’après l’Énéide (III, v. 395, éd. cit.). Chez Virgile, le verbe est au futur (invenient), mais Casanova, comme Montaigne (« De l’art de conférer », Essais, III, 8), le cite au présent. Ces trois dernières citations déclinent une même attitude philosophique, une même disposition existentielle : elles sont une ligne de force de l’Histoire de ma vie.
- Cette croyance n’est pas une fantaisie de Malipiero : elle est ancienne et encore répandue au XVIIIe siècle, quoique régulièrement dénoncée, notamment par l’Encyclopédie. Casanova y fait plusieurs fois référence dans l’Histoire de ma vie.
- Gondolier, du vénitien barcar(u)olo.
- Pour la lancer avec succès dans le monde : « [Trottoir] se dit figurément et familièrement dans ces phrases, Cette fille est sur le trottoir, pour dire, Elle est à marier ; Il est sur le trottoir, pour, Il est dans le chemin de la considération, de la fortune. On le dit aussi d’Une femme dont on parle beaucoup. Elle est sur le trottoir, Elle est en vogue » (Acad. 1798).
- La danseuse Ursula Maria Gardela (1730-1793 ou 1794) fut engagée en 1757 comme première danseuse à Stuttgart où elle devint la maîtresse officielle de Charles II Eugène, duc de Wurtemberg (1728-1793), qui, dit-on, l’acheta à son mari, le Vénitien maître de ballet Michel dell’Agata (1722-1794). Dans un rapport à l’Inquisition daté du 28 décembre 1776, Casanova met en garde le Tribunal contre le ballet Coriolan, représenté au théâtre de San Benedetto où officiait celui-ci : dell’Agata est convoqué, le ballet interdit, le livret confisqué.
- La forme extérieure de nos corps.
- Les Avogadori di Comùn étaient trois hauts magistrats vénitiens.
- « La force dont on use contre le droit commun, contre les lois, contre la liberté publique » (Acad. 1762).
- Le décret de prise de corps est un mandat d’arrestation.
- Les Grimani possédaient le théâtre San Giovanni Grisostomo, l’actuel théâtre Malibran, non loin de l’église du même nom (voir le plan).
- La danseuse Margarita Giovanna Grisellini (1724-1791) était fille d’un teinturier : de là son surnom.
- « Se dit généralement De tout ce qui est de l’usage nécessaire et ordinaire pour l’habillement. De belles hardes. De riches hardes » (Acad. 1762).
- « On dit figurément et familièrement, d’un homme considérable dans son état, dans son corps, que c’est un Matador » (Acad. 1762). Au jeu de l’hombre, les matadors sont les cartes supérieures.
- Francesco Grisellini (1717-1787), poète, traducteur, historien, journaliste et naturaliste a écrit plusieurs comédies pour le théâtre San Giovanni Grisostomo.
- Voir ici et suiv.
- Séminaire fondé en 1563 près de l’église San Cipriano, aujourd’hui détruite (voir le plan).
- Ordre de clercs réguliers institué pour l’entretien d’orphelins et dont l’établissement principal se trouvait à Somasca, près de Bergame. Son fondateur, le Vénitien Girolamo Miani (1481-1537), fut béatifié par Benoît XIV en 1747 et canonisé par Clément XIII en 1767.
- Au sens de « classes », entre lesquelles se répartissaient les enfants par groupes d’âge. À chaque classe correspondait l’enseignement d’une discipline : de là la division en écoles de grammaire, de philosophie, ou de dogmatique que l’on rencontre ensuite.
- D’après Gugitz, Mme Manzoni mourut en 1787.
- San Michele, petite île située à mi-chemin entre Murano et Venise. Elle devint un cimetière après le départ des moines camaldules en 1810.
- Aussi appelée « eau des carmes », l’eau de mélisse était utilisée comme cordial.
- Partie de la théologie qui s’occupe des dogmes. La raison alléguée par Casanova pour justifier ce choix n’est peut-être pas innocente : l’intérêt pour l’histoire de l’Église n’équivaut pas tout à fait au souci du dogme et l’historisation de la religion renvoie aussi à la tradition critique. Casanova choisit en tout cas une classe avancée qui correspond plutôt à l’enseignement supérieur. La « grammaire », elle, est enseignée dans les petites classes. L’« école de philosophie », enfin, correspond aux dernières années de l’enseignement secondaire.
- « Faute[s] grossière[s] contre la syntaxe » (Acad. 1762).
- Cette phrase latine se trouve dans El pasagero, de l’Espagnol Cristóbal Suárez de Figueroa (1617, chap. « Alivio III »), qui prête cette phrase par dérision aux professeurs d’universités pauvres, réputées vendre leurs diplômes sans considération du savoir acquis par les étudiants.
- Girolamo Barbarigo devint professeur de physique à Padoue en 1769.
- Alessandro Tassoni (1565-1635), auteur du poème comique La secchia rapita (Rome, 1624, 2 vol.) et de Considerazioni sopra il Petraraca (Modène, 1609-1611). Lodovico Antonio Muratori (1672-1750), bibliothécaire à la bibliothèque Ambrosienne de Milan puis à la cour du duc de Modène, historien, théologien, philologue et philosophe. Casanova fait sans doute référence au volume Le rime di Francesco Petrarca […] S’aggiungono le Considerazioni rivedute e ampliate d’Alessandro Tassoni, le Annotazioni di Girolamo Muzio e le Osservazioni di Lodovico Antonio Muratori (Modène, 1722) dont une nouvelle édition avait paru à Venise en 1727.
- « Surveiller à » est la construction attendue dans la langue classique et au XVIIIe siècle.
- Soit environ 70 m de longueur sur 8,6 m de largeur. On appelait à l’époque « carré » toute figure ayant quatre côtés et quatre angles droits : le mot pouvait donc s’employer à propos d’un rectangle.
- Les toilettes au sens moderne.
- Les formes « manstupration » et « manustupration », synonymes d’« onanisme », s’employaient indifféremment.
- Citation d’Ovide : « Nitimur in vetitum semper cupimusque negata » (« Nous recherchons l’interdit et désirons toujours ce que l’on nous refuse », Amours, III, 4, v. 17, in Écrits érotiques, éd. bilingue, trad. D. Robert, Arles, Actes Sud, 2003, p. 123).
- Samuel Auguste Tissot (1728-1797), célèbre médecin suisse, auteur de De morbis ex manustuprazione ortis (Lausanne, 1758) traduit en français en 1760 (De l’onanisme).
- Où quelque chose d’essentiel a été omis.
- « Un homme qui porte l’épée, et qui est aux gages et à la suite d’un autre, comme le ministre et l’exécuteur de ses violences » (Acad. 1762).
- « Appeler de » signifie « recourir à un tribunal supérieur ».
- I Gesuiti, église située au nord du Sestiere di Cannaregio (voir le plan).
- Francesco Guardi (1712-1793), élève de Canaletto, est lui aussi connu pour ses vues de Venise.
- Cazzo : verge.
- La piazzetta qui donne sur la lagune à l’entrée du Grand Canal, entre le palais ducal et les Procuraties (voir le plan).
- « Notoriété. Il n’a guère d’usage qu’en parlant d’un crime commis à la face de tout le monde » (Trévoux).
- Le Forte di Sant’Andrea, qui domine, dans la lagune, la petite île du même nom.
- Chaque année le jour de l’Ascension avait lieu le « mariage avec la mer », une cérémonie qui voyait le doge jeter dans la mer, depuis le Bucentaure, le navire de parade de la République, un anneau d’or, symbole du mariage. Casanova a écrit mère avant de corriger en biffant le e final.
- Un peu plus de 15 euros.
- Savio alla Scrittura, le ministre de la Guerre. Un des cinq Savi di Terraferma, membres du Collegio, élus depuis 1430 tous les six mois par le Sénat pour traiter des affaires de la Terraferma (les possessions de la République sur la terre ferme).
- Paolo Vida était un haute-contre apprécié.
- Montré (italianisme construit sur dimostrarsi : se montrer).
Chapitre VII
- Ou Chimariotes : habitants de la région de Chimara, en Albanie méridionale, au nord de Corfou.
- Orth. turques. Cette guerre dura de 1714 à 1718.
- Près de 2 m.
- « Cahier, feuille volante qu’on donne au Public à certains jours de la semaine, et qui contient des nouvelles de divers pays » (Acad. 1762).
- Demande écrite pour obtenir justice ou une faveur.
- Mets préparé avec des œufs de poisson salés et séchés (aussi botargue ou poutargue).
- Le mot est écrit avec une majuscule, il peut donc s’agir d’un toponyme (peut-être s’agit-il de la région indienne de Gingi ou Gingé, près de Pondichéry, quoique celle-ci ne soit pas particulièrement associée au tabac).
- Environ 4 000 euros.
- « Négligemment, et seulement parce qu’on ne peut pas s’en dispenser » (Acad. 1762).
- La médecine spagyrique, fondée par Paracelse (v. 1493-1541), s’inspirait des principes de l’alchimie.
- Au sens de cérémonie, procession. Italianisme : funzione (voir Casanova, écrivain, p. LXIV).
- « Cave, ou lieu voûté sous terre » (Acad. 1762) qui servait à la défense du fort.
- Pour obtenir l’ordination, un futur clerc devait, depuis le concile de Latran (1517), s’être assuré au préalable un « bénéfice » (une paroisse, par exemple) qui lui rapporterait suffisamment (ordination ad titulum beneficii) ou jouir de revenus personnels suffisants (ordination ad titulum patrimonii). Les familles riches constituaient ainsi un « patrimoine » à leurs enfants destinés à entrer dans les ordres. Gaetano Casanova fut consacré sous-diacre ad titulum patrimonii le 24 mai 1755 par le patriarche Alvise Foscari (1679-1758).
- Théorique (par opposition à réel). Ce mot n’est pas répertorié par l’Académie mais il est employé par Voltaire et Condillac en contexte économique. En italien, cependant, fittizio est synonyme de « feint », « fictif ».
- Délit de celui qui vend un héritage qui n’est pas à lui ou qui présente comme libres des biens hypothéqués. Casanova emploie ici correctement ce terme de droit.
- Casanova retrouvera son frère à Gênes en 1763 et s’emparera de sa maîtresse.
- Pietro Mira, surnommé Petrillo, bouffon à la cour de l’impératrice et violoniste.
- Anna Ivanovna.
- Couvent et église dans la rue des Esclavons.
- « Espèce de cape, ou de grand manteau d’étoffe grossière, où est attaché un capuchon » (Acad. 1762).
- Sant’Agostino, église paroissiale et collégiale du Sestiere di San Polo (voir le plan).
- Campo (di) San Polo (voir le plan).
- Casanova retrouvera Alvise Zen à Florence (voir HMV, ms. t. X, fº 61v).
- Ouvrage de fortification faisant saillie sur l’enceinte d’une place forte.
- Les portefaix et porteurs de lanterne qui accompagnaient les gens dans la nuit étaient pour la plupart natifs du Frioul.
- L’église paroissiale et collégiale de San Tommaso Apostolo, dit San Tomà (voir le plan).
- Étant poussé par le vent. L’expression « en faveur » dans ce sens n’est pas répertoriée par les dictionnaires. L’italien dit il vento a favore.
- Le diascordium, pâte médicinale aux propriétés astringentes et sédatives.
- Il lui indiquait qu’il était établi de façon certaine. Casanova construit librement le verbe impersonnel « conster », issu du latin constat, retenu pour sa connotation juridique : « Être évident, être certain. Il ne s’emploie guère qu’au Palais, où l’on dit, Il conste de cela. Il conste que… » (Acad. 1762).
- L’Avogaria di Común, bureau des Avogadori di Común. Le scribe était chargé des écritures légales.
- Il s’agit de l’avogador chargé de traiter la dénonciation.
- Portefaix.
- Le comte Giuseppe Bonafede fut enfermé du 20 au 31 juillet 1743 (voir Répertoire). Le motif de son arrestation correspond au récit de Casanova.
- Eugène de Savoie-Carignan (1663-1736).
- La poste impériale, propriété de la famille Thurn und Taxis, était couramment dénommée Posta di Fiandra. Elle était située aux Santi Apostoli, près du pont San Canciano (voir le plan).
- Le prochain jour de départ du courrier : « Ordinaire se dit aussi Du courrier qui part à certains jours précis […]. Il se dit aussi Du jour où ce courrier part » (Acad. 1762).
- Léopold Oktavian de Thurn-Valsassina und Taxis.
- « Un mensonge fait purement pour faire plaisir à quelqu’un, sans préjudice de personne » (Acad. 1762).
- « Donjon » (probable note de Casanova : le mot est écrit au-dessus de Maschio, dont il est la traduction).
- Pointé (emploi classique du verbe « adresser » : diriger, tourner).
- Par hasard.
- En faisait parade (italianisme forgé sur far pompa).
- Au creux de l’aisselle.
- Le peintre Pietro Liberi (1605-1687).
- Les deux pièces de cuir qui enserrent le talon.
- Johann Matthias, comte de Schulenbourg, né en 1661, avait défendu Corfou en 1716. Il ne mourut qu’en 1747.
- Le Ponte di Barba Fruttarol se trouvait dans la paroisse des Santi Apostoli.
- Pietro Giuseppe Bonafede, fils de Giuseppe Bonafede et de la comtesse Spaur, sa première épouse.
- De l’espagnol garzón, adjudant dans la garde du corps espagnole de Sa Majesté Catholique Charles III.
- « On dit encore, qu’Un homme est essentiel, qu’il est un ami essentiel, pour dire, que C’est un homme, un ami solide, et sur qui l’on peut compter » (Acad. 1762).
- Selon la chronologie de Casanova, le « Sage à l’écriture » aurait dû être alors Polo Renier (décembre 1742-juin 1743). Son successeur fut Francesco Foscari (juin 1743-décembre 1743). Zaccaria Valaresso fut « Sage à l’écriture » en 1748.
- Italianisme fréquent chez Casanova forgé sur ritornare : revenir.
- Environ 230 euros.
- Voir ici.
- Ceux que.
- Néologisme hellénisant : obsédé par la connaissance (voir C. Samaran, Casanova Gleanings, XIX, 9).
- Bravura signifie en italien « courage », « bravoure », mais aussi « habileté », « capacité » (sens cependant non répertorié au XVIIIe siècle par l’Accademia della Crusca).
- Venant de Vienne, Bernardo da Bernardis arriva à Venise le 26 août 1743. Il avait alors quarante-quatre ans, et non trente-quatre comme le dit plus bas Casanova.
- Soit qu’il ait honte de son accent, soit qu’il ne maîtrise pas bien la langue italienne, alors langue de culture dans une Italie qui n’a pas encore connu d’unification linguistique.
- Ou pulmonique : malade des poumons.
- Me conduire à une carrière ecclésiastique brillante.
- Le chevalier (cavaliere) Antonio Da Lezze, ambassadeur à Rome de 1743 à 1745, aurait en réalité quitté Venise au commencement d’octobre, par voie de terre. Il fit une quarantaine à Pontelagoscuro du 16 octobre au 12 novembre et arriva à Rome le 2 décembre 1743. Le titre de cavaliere était conféré aux patriciens qui s’étaient distingués dans des charges publiques.
- Antonio Joli (1700-1777), peintre de décors pour le théâtre.
- Grande gondole en usage dans l’Adriatique.
- Environ 1 150 euros.
- Lieu destiné à accueillir les voyageurs placés en quarantaine.
Chapitre VIII
- Petit navire de la Méditerranée ponté et de forme allongée, comme les chebeks, portant un mât et une voile triangulaire et pourvu de rames.
- La poésie macaronique, qui mêle les langues latine et moderne (facture des vers et terminaisons latines, mots modernes), est alors un divertissement cultivé. Les maccherone auxquels elle doit son nom ne sont pas des macaronis au sens moderne, qui viennent du sud de l’Italie, mais se rapprochent plutôt des gnocchis. Le poème Macaronea de Tifi degli Odasi (v. 1450-1492) apparaît comme l’œuvre fondatrice du genre, dont Merlin Cocai, également connu sous le nom de Teofilo Folengo (1491-1544), est le représentant le plus illustre.
- Qui a prononcé ses vœux dans un ordre religieux.
- Tricheur : « Joueur rusé, fin et appliqué à prendre toute sorte d’avantage aux jeux d’adresse » (Acad. 1762).
- Jeu de hasard proche de la bassette qui se joue entre un banquier et plusieurs pontes (les joueurs qui misent) – voir Lexique et règles des jeux.
- Plus de 400 euros.
- Débanquer : « Gagner tout l’argent qu’un Banquier a devant lui » (Acad. 1762).
- Citation de Martial, Épigrammes, XII, LIV, v. 1, éd. cit., p. 176 (portrait satirique de Zoïle).
- L’ordre des Récollets est une branche réformée de l’ordre franciscain aux règles sévères.
- Vin rouge du Frioul. Casanova francise ensuite le nom en « réfosque ».
- Italianisme forgé sur in grazia di : grâce à.
- Formule employée dans les certificats de mariage par laquelle le prêtre garantit avoir procédé aux vérifications obligatoires. On pourrait traduire moins fidèlement par « après les formalités d’usage ».
- Vaniteux.
- Ruineux : « Qui menace ruine » (Acad. 1762).
- On trouve sur la digue d’Ancône un arc de triomphe que fit construire Trajan (orth. Trayan).
- Casanova a pu lire cette hypothèse dans le Telliamed ou Entretiens d’un philosophe indien avec un missionnaire français sur la diminution de la mer, la formation de la terre, l’origine de l’homme, etc. (1748, rééd. 1755) de Benoît de Maillet (1656-1738), qui prédit que bientôt Venise « se trouvera en terre-ferme » (Paris, Fayard, 1984, p. 135). Il mentionnera explicitement cet ouvrage et son auteur à l’occasion de sa rencontre avec la marquise d’Urfé en 1758.
- Employer « se débarquer » au sens de « débarquer » est, au temps où écrit Casanova, un archaïsme.
- Selon J.R. Childs (Casanova Gleanings, XII, 25), du 27 octobre au 24 novembre 1743.
- En mars 1743, un bateau génois venant du Levant avait apporté la peste à Messine. La population fut décimée. Pour éviter pareil sort, Venise prit des mesures drastiques contre les voyageurs et les marchandises en provenance des États pontificaux.
- « [Mémorial] se dit des mémoires particuliers qui servent à instruire d’une affaire ; et son principal usage est en parlant de la Cour de Rome, de celle d’Espagne, etc. » (Acad. 1762).
- Disparate : « Mot emprunté de l’Espagnol. Écart, inégalité dans la conduite ou dans les discours » (Acad. 1762).
- Ce ne fut pas une mince affaire de lui faire comprendre.
- La lingua franca, mixte de plusieurs langues romanes et de mots arabes et turcs, était la langue commune dans tout le bassin méditerranéen depuis le Moyen Âge.
- « Gros paquet de marchandises, lié de cordes, et enveloppé de grosse toile » (Acad. 1762).
- D’environ 15 cm de côté.
- Un peu plus de 30 cm.
- Métaphore chimique : distillant mon esprit (pour en tirer le meilleur).
- Baïram ou beiram (« fête » en turc) : les deux baïrams correspondent à la fin du jeûne du ramadan et à la commémoration du sacrifice d’Abraham.
- « C’est la pâque des Turcs », lit-on dans l’Encyclopédie (art. « Bairam »).
- Environ 150 000 euros. La piastre, monnaie espagnole, avait cours au Levant où elle était à parité avec le daller hollandais utilisé par les marchands. Le daller valait 105 aspres (entre 60 et 80 euros, le cours était très variable).
- Célèbre athlète de la Grèce antique à la force légendaire.
- Selon la légende, des anges auraient transporté la maison de la Vierge en Dalmatie puis en Italie au XIIIe siècle.
- Environ 22 km (le mille romain vaut 1 490 m).
- Cette phrase en italien est, comme la suivante, d’une formulation très courtoise. L’emploi d’ella est une marque de respect adressée indifféremment à un homme ou à une femme.
- « Prière qui commence par le mot Angelus, en l’honneur du Mystère de l’Incarnation, et qui se fait trois fois le jour, au son de la cloche des Églises, qui en avertit les Fidèles, en tintant trois fois, le matin, à midi, et le soir » (Acad. 1762). Les Vénitiens comptaient les heures à partir de l’Angélus du soir, une demi-heure après le coucher du soleil (voir Calcul des heures à l’italienne).
- On dit « Traiter en maigre, pour dire, Faire servir du poisson sans aucune viande » (Acad. 1762).
- Dans ce contexte, maison entretenue par l’Église pour le logement des pèlerins.
- Le fils de cette comtesse s’intéressera à l’Histoire de ma vie dont il essaiera de racheter le manuscrit à Brockhaus.
- Son élévation au pontificat.
- Casanova francise cicerone (guide), que le français a pourtant déjà emprunté à l’italien.
- Trois paoli faisaient une quinzaine d’euros.
- Date donnée par Casanova dans la marge gauche. Elle est improbable si l’on admet que Casanova s’est entretenu à Venise avec Bernardo da Bernardis, qui y était arrivé le 26 août 1743, et s’il a bien quitté la ville avec l’ambassadeur Antonio Da Lezze, qui ne serait parti que début octobre. La même remarque vaut pour les dates données plus loin dans ce chapitre et dans le suivant.
- Pièce d’armure protégeant le bas du dos.
- « L’ordre, le congé par écrit, qu’un Supérieur donne à un Religieux, pour aller en quelque endroit, pour passer d’un Couvent à un autre » (Acad. 1762).
- Allusion au jeûne eucharistique qui impose de s’abstenir de manger avant la communion.
- Le déroulement ou l’apparence. Ce second sens n’est pas répertorié par l’Académie, mais il est courant dans les textes.
- De domestique ou de porteur de bagages, probablement, quoique ces sens ne soient pas répertoriés.
- Serravalle, entre Tolentino et Foligno.
- La chirurgie est alors définie comme l’« Art qui enseigne à faire diverses opérations de la main sur le corps de l’homme, pour la guérison des blessures, des plaies, des fractures, des abcès, etc. » (Acad. 1762).
- Bajocco : monnaie de cuivre de très peu de valeur (environ 50 centimes d’euro).
- Respectivement 75 et 20 euros environ.
- Environ 9 km.
- Vêtu d’un froc (« La partie de l’habit monacal qui couvre la tête et tombe sur l’estomac et sur les épaules. Il se prend aussi pour tout l’habit », Acad. 1762).
- Probablement « bougresse ».
- Ce proverbe est rapporté par Érasme dans ses Adages : « Sublata lucerna nihil interest inter mulieres », glosé ensuite « Lucerna sublata nihil discriminis inter mulieres » (Érasme de Rotterdam, Les Adages, éd. cit., t. III, p. 195).
- « On appelle ainsi par injure, une femme débauchée, une méchante femme » (Acad. 1762).
- Les vestiges du pont d’Auguste, près de Narni.
- Casanova francise Castelnuevo.
- La flamme a une hauteur d’environ 45 cm (si Casanova utilise la coudée romaine) et apparaît à plus d’un mètre au-dessus du sol.
- « Corps ou phénomène qui se forme et qui apparaît dans l’air » (Acad. 1762).
- Allusion à l’étymologie du nom de la Porta del Popolo, qui viendrait de populus (peuplier en latin) et pas de popolo (peuple en italien).
- Sur le mont Quirinal.
- Bernardo de Bernardis n’aurait en réalité quitté Rome pour Naples qu’après le 14 janvier 1744.
- Ne s’y trouve pas. La construction est peut-être influencée par l’italien non si trova.
- Au sens de « soin, recherche exacte » (Acad. 1762).
- Une trentaine d’euros.
- À peu près 290 km.
- Bâti par Charles de Bourbon à partir de 1738.
- De Zante, ou Zacynthe, île Ionienne sous domination vénitienne.
- Les possessions vénitiennes du Levant, auxquelles appartiennent les îles citées.
- Cerigo, ou Cythère, l’île où naquit Vénus.
- Samos, île de la mer Égée, et Céphalonie, île Ionienne.
- Vitriol : « Sel austère et astringent, formé par l’union d’un métal et d’un acide qu’on nomme Vitriolique. » Cinabre : « Combinaison de soufre et de mercure qui forme un corps solide d’un beau rouge. » Antimoine : métal « dont la couleur ressemble à celle du fer nouvellement cassé […]. Sa principale propriété est d’exciter à vomir. On en fait différentes préparations dans la Pharmacie, telles que l’Émétique, la poudre des Chartreux » (Acad. 1762).
- Ou amalgame : « Union d’un métal ou d’un demi-métal avec le mercure ou le vif-argent » (Acad. 1762).
- On lit à l’article « Bismuth » de l’Encyclopédie : « [Lorsque le bismuth] a été fondu avec de l’argent, de l’étain ou du plomb, ces métaux sont rendus par là plus propres à s’amalgamer avec le vif-argent [mercure] ; et si on vient ensuite à passer l’amalgame au chamois, on remarque que le vif-argent entraîne visiblement avec lui beaucoup plus de métal qu’il n’aurait fait sans cela. On dit que les droguistes, lorsqu’ils sont de mauvaise foi, savent tirer avantage de la connaissance qu’ils ont de cette dernière propriété du bismuth, dont ils se servent pour falsifier leur mercure et en augmenter le poids. »
- « On donne ce nom à quelques précipités de toutes les espèces » (Encyclopédie). Pour les alchimistes, le Magistère désigne aussi la pierre philosophale.
- Du grec κερδαλεόφρςων : à l’esprit rusé, astucieux – κερδαλέος signifie « lucratif », « avantageux » et « qui soigne ses intérêts ». L’idée exprimée ici est récurrente et cruciale sous la plume de Casanova qui cherche, au moins depuis la Confutazione, à distinguer la fourberie de la « ruse honnête », nécessaire au commerce du monde. Alors qu’il pourrait s’appuyer sur certaines définitions moins lointaines de la prudence et de la « dissimulation honnête », le Vénitien privilégie également ailleurs la référence à des termes grecs : le polytrope (l’homme aux mille tours, Ulysse dans l’Odyssée) dès la Confutazione (t. I, p. 190-191), mais aussi cerdalophron, par exemple dans la lettre À Léonard Snetlage (« Renardin est donc un mot que la langue française doit improuver par nulle autre raison que parce qu’il excite à rire. Il n’aurait pas ce défaut au grec, où cerdalophron est le nom de la première vertu d’Ulysse. Un sujet ignoble devient noble en grec, seulement en grâce du beau nom qu’il porte, ou qui le caractérise », Ma voisine, la postérité, op. cit., p. 75).
- Entre 4 et 5,5 kg.
- La peau de chamois était utilisée pour « purifier le mercure, en le faisant passer à travers ses pores qui sont serrés » (Encyclopédie, art. « Chamois [Art mécanique] »).
- On dit « être après à faire quelque chose, pour dire, qu’On y travaille actuellement » (Acad. 1762).
- Torre del Greco, à 20 km au sud de Naples.
- « Monnaie qui vaut 14 pauls » (note de Casanova), soit 70 euros – 2 000 onces feraient 140 000 euros.
- Il faut sans doute comprendre que la transformation revient à 1,5 % de la valeur du mercure traité.
- Une « Lettre à vue est une lettre de change qui est payable aussitôt qu’elle est présentée à celui sur lequel elle est tirée, à la différence de celles qui ne sont exigibles qu’après un certain délai. Quand les lettres sont payables à tant de jours de vue, le délai ne court que du jour que la lettre a été présentée » (Encyclopédie). Ce second cas se présente quelques lignes plus bas.
- Une fabrique d’armes se trouvait non pas à Torre del Greco, mais à Torre Annunziata.
- Orth. cinique (italien : cinico). Les philosophes cyniques, dans la Grèce antique, refusaient tout compromis avec les mœurs contemporaines, jugées corrompues. « Quand on examine de près la bizarrerie des Cyniques, on trouve qu’elle consistait principalement à transporter au milieu de la société les mœurs de l’état de nature. Ou ils ne s’aperçurent point, ou ils se soucièrent peu du ridicule qu’il y avait à affecter parmi des hommes corrompus et délicats, la conduite et les discours de l’innocence des premiers temps, et la rusticité des siècles de l’Animalité », écrit Diderot avec une certaine ironie (Encyclopédie, art. « Cynique »).
- En face.
- Environ 210 km.
- La mer Ausonienne, partie méridionale de la mer Tyrrhénienne.
- La Grande Grèce, nom donné aux côtes méridionales de la péninsule italienne et à la Sicile.
- Pythagore fonda son école à Crotone, en Calabre, au Ve siècle av. J.-C.
- Terra di Lavoro, le nom que porte alors cette province.
- Habitants du Brutium, ou Bruttium, ancien nom de la province.
- « La tarentule est une espèce d’araignée, ainsi appelée à cause de la ville de Tarente dans la Pouille, où elle se trouve principalement » (Encyclopédie). Des légendes circulaient sur les effets de sa morsure, sur la maladie qu’elle provoque, le « tarentisme », et sur la façon de soigner celle-ci. L’Encyclopédie se fait l’écho de thérapies musicales que l’on jugeait alors seules efficaces.
- Le chersydrus est un serpent amphibie décrit par Virgile dans les Géorgiques (III, v. 414-439) et aussi appelé aspic de Calabre (Calabris anguis, v. 425).
- Règles d’un ordre religieux et manière de vivre selon ces règles.
- Plus de 20 000 euros (voir Revenus et monnaies dans l’Europe du XVIIIe siècle).
- Italianisme forgé sur notizie : nouvelles.
- De célébrer la messe « avec les habits pontificaux » (Acad. 1762), c’est-à-dire d’évêque dans ce cas. L’Académie (art. « Pontifical ») indique qu’« Il y a quelques Abbés qui ont le privilège d’officier en habits pontificaux ».
- Mon apparence.
- Bernardo da Bernardis ne mourut qu’en 1758.
- « [Fronder] signifie figurément Blâmer, condamner, critiquer hautement » (Acad. 1762).
- De l’italien infarinati (enfarinés en français) : qui possèdent des connaissances superficielles sur un grand nombre de sujets.
- Antonio Genovesi (1712-1769), philosophe et économiste, professeur à l’université de Naples.
Chapitre IX
- Probable italianisme. Le sens de « donner de la vigueur, de la force » est plus sensible dans l’italien promuovere que dans le français « promouvoir » (soutenir une cause et, surtout, élever à une dignité).
- De l’italien flato : le « vent » généré dans l’intestin (Accademia della Crusca, 4e éd.). Ces « affections hypocondriaques » sont alors appelées en français « vapeurs ». Issues des parties inférieures de l’abdomen (les hypocondres), elles étaient réputées faire naître des idées désagréables. Elles appartiennent à la famille de la mélancolie. De là l’étonnement de Casanova à la ligne suivante.
- La rate est pourtant considérée comme un viscère des hypocondres. Peut-être Casanova veut-il opposer l’hypocondre droit, siège du foie, notamment, et l’hypocondre gauche, siège de la rate. En tout état de cause, la rate était bien l’organe du rire pour les Anciens. L’Encyclopédie (art. « Rire ») donne le nom de « rire sardonique » à un rire « involontaire et convulsif » produit par un empoisonnement ou par « les vices du diaphragme ».
- Littré signale des emplois de « présence » pour « extérieur » ou « aspect » dans la langue classique, quoique ce sens ne soit pas répertorié par l’Académie. L’italien presenza, que l’Accademia della Crusca (4e éd.) donne comme synonyme d’aspect, peut aussi expliquer cette expression ; la locution bella presenza apparaît d’ailleurs dans l’un des exemples cités par l’Accademia.
- Être imprimée.
- Santa Chiara.
- Carlo Alessandro Guidi (1650-1712), poète italien qui introduisit les strophes libres dans les canzoni.
- La personne chargée de réunir les poèmes qui composeront un recueil.
- Les don et donna, abrégés en D. par Casanova, rappellent que le royaume des Deux-Siciles, auquel Naples appartenait, était gouverné par un Bourbon d’Espagne.
- La traduction par Bernardo Galiani du traité De architectura de Vitruve, architecte romain du Ier siècle, parut en 1758. Casanova rencontra l’abbé Ferdinando Galiani (1728-1787), célèbre économiste, lors de son second séjour parisien, en 1757. Le marquis de Castromonte, comte de Cantillana, fut ambassadeur d’Espagne et de Naples à Paris à partir de novembre 1753.
- Apostolo Zeno (1668-1750) et Antonio Conti (1677-1749) étaient des hommes de lettres.
- Le recueil.
- Comme toutes les indications qui établissent une chronologie précise pour cette période de la vie de Casanova, celle-ci doit être prise avec précaution. S’il s’agit bien de la San Gennaro, nous sommes en septembre 1743, ce qui contredit d’autres informations données par l’Histoire de ma vie (voir ici note 42).
- Le terme appartient au vocabulaire théâtral depuis l’anagnorisis aristotélicienne. Les exemples retenus par le Dictionnaire de l’Académie (1762) le rappellent : « Dans les pièces de théâtre, le dénouement se fait souvent par une reconnaissance. Une reconnaissance bien touchante, bien conduite, bien amenée. » Dans la suite de l’Histoire de ma vie, Casanova écrit plusieurs véritables scènes de reconnaissance.
- Ce « Don Jouan » fils posthume de Marc-Antoine était appelé « Jacques » dans les premières pages de l’Histoire de ma vie (voir ici).
- Vivait.
- Italianisme forgé sur comparire : apparaître, se présenter, se faire voir. De là la construction du verbe.
- « Faire des démonstrations d’amitié à quelqu’un, pour gagner ses bonnes grâces » (Acad. 1762). Pour les dictionnaires de l’Académie du XVIIIe siècle, « gracieuser » est du style familier.
- D’écaille de tortue d’un jaune doré. Cette tabatière est un présent délicat et précieux.
- Environ 1 000 euros d’après la conversion donnée par Casanova (voir ici note 82).
- « On dit, Un homme bien étoffé, pour dire, Un homme bien vêtu, bien meublé, un homme qui a en abondance toutes ses aises et toutes ses commodités » (Acad. 1762).
- Don Lelio Caraffa, issu d’une prestigieuse famille napolitaine, mena une carrière diplomatique et mourut en 1761.
- Le futur Charles III d’Espagne.
- Carlo Caraffa, duc de Maddaloni – ou Matalona (1734-1765).
- Le richissime et très puissant Trajano Acquaviva (1696-1745), cardinal depuis 1732, nommé ambassadeur d’Espagne au Saint-Siège en 1734.
- Antonio Agostino Giorgi (1711-1797), augustin et adversaire des Jésuites (il publia notamment une Polemica contra i Gesuiti), fut chargé d’une chaire de théologie par le pape Benoît XIV qui l’avait fait venir à Rome. Le mot « padrasse », non répertorié par les dictionnaires, vient peut-être de l’italien patrasso, déformation du latin patres (pères).
- On emploie plutôt le mot « caisse » (partie qui renferme le mécanisme) à propos d’horloges ou de pendules. On parlerait aujourd’hui de boîtier. L’Encyclopédie évoque la « boîte » de la montre. L’italien cassa s’emploie aussi bien pour la caisse d’horloge que pour le boîtier d’une montre.
- Marco Tommaso Niccolò Gasparo Vivaldi (1699-1767).
- Aujourd’hui Strada di Roma.
- Italianisme forgé sur in forza di : en vertu de.
- Excrément (orth. escrément) se dit « en termes de physique [c’est-à-dire de médecine] Des ongles, des cheveux, et des cornes des animaux » (Acad. 1762).
- Les capucins portent la barbe.
- « [Saillie] se dit aussi De certains traits d’esprit brillants et surprenants » (Acad. 1762).
- Si. Si, en italien, signifie oui et si.
- Désir de se réconcilier, action qui manifeste ce désir.
- Velletri sera en 1744 le théâtre d’une bataille décisive lors de laquelle les troupes napolitaines et espagnoles déferont les armées autrichiennes, assurant au roi Charles la possession du royaume des Deux-Siciles et renforçant la présence des Bourbons d’Espagne en Italie.
- Un procès devant une juridiction ecclésiastique.
- Sans doute place de la Minerve.
- Banque entretenue par l’hôpital du Saint-Esprit, qui avait obtenu du pape l’autorisation d’hypothéquer ses biens pour garantir les dépôts.
- Jeu de scène physique ou verbal dans la comédie italienne.
- Leur donner du courage (italianisme).
- Italianisme forgé sur precipitare au sens de « tomber ».
- Trousseau de clés.
- « Attaque faite la nuit ou de grand matin par des gens de guerre, pour surprendre les ennemis » (Acad. 1762). Les affrontements entre les troupes autrichiennes et espagnoles dans la région s’étant déroulés au printemps et à l’été 1744, deux suppositions sont possibles : ou bien Casanova a fait un second séjour entre Naples et Rome en 1744 après être retourné à Venise (hypothèse défendue par J.R. Childs) et il narre les deux séjours en un, ou bien il incorpore à son récit des événements qu’il a connus par lecture ou par ouï-dire.
- Il faut sans doute comprendre Castruccio Bonamici (1710-1761), témoins et historien de la bataille de Velletri, auteur de De rebus ad Velitras gestis (1746) et d’un De bello italico en trois volumes (1750-1751).
- Donna Lucrezia. Selon J.R. Childs, Anna Maria d’Antoni dont la sœur (que Casanova appelle Angélique dans l’Histoire de ma vie) s’appelait Lucrezia et eut une fille baptisée Angélique. Le prétendu mari avocat serait alors en réalité le peintre Alessio Vallati.
- Au sens physiologique : enveloppe extérieure.
- « Conseil se dit quelquefois de ceux de qui on prend conseil » (Acad. 1762).
- Je fais bonne impression en société.
- Fortune a ici le sens de « Malheur, péril, danger, risque » (Acad. 1762). Mais le mot signifiant aussi « bonheur », l’équivoque n’est peut-être pas indifférente : cet habit galant et mondain, bien éloigné de la modestie ecclésiastique, n’est pas fait pour renoncer au bonheur, ni, qui sait, aux bonnes fortunes.
- La religion catholique appelle à manger maigre (sans viande) le vendredi et le samedi.
- L’institution ayant le monopole de la vente du tabac.
- Ordonnances papales.
- « On appelle Lettre de cachet, Une lettre du Roi, contre-signée par un Secrétaire d’État, cachetée du cachet de Sa Majesté, et qui contient un ordre de sa part » (Acad. 1762). Symbole de l’arbitraire royal.
- Son Éminence (titre d’honneur donné aux cardinaux).
- Cette villa, située dans Rome même, est alors célèbre pour la beauté de ses jardins.
- L’ambassadeur d’Espagne était logé au Palazzo di Spagna.
- Giovanni Patrizio da Gama de Silveira, originaire de Lisbonne, mais citoyen romain depuis 1735.
- Célibataire.
- Plus de 5 000 euros.
- Il faut sans doute comprendre qu’il a mûri.
- Vers le commencement de la nuit. En 1762, l’Académie précise que le mot est du style familier, ce qu’elle n’indique plus en 1798.
- Elle ne me voyait pas sous mon vrai jour.
- Monnaie scripturale qui n’a rien à voir avec les billets de banque modernes. « Avoir un compte en banque, c’est y avoir des fonds et s’y faire créditer ou débiter, selon qu’on veut faire des payements à ses créanciers en argent, ou en recevoir de ses débiteurs en argent de banque, c’est-à-dire en billets ou écritures de banque » (Encyclopédie, art. « Banque »).
- « En Italie, on appelle ainsi des domestiques qui portent la livrée, et qui marchent en manteau, à la différence des laquais qui n’en ont point » (Acad. 1762). Avoir un estaffier à son service est donc une marque de distinction.
- D’après Sénèque (voir ici note 2 et la préface de 1791).
- « Tenir en contrainte, mettre quelqu’un dans un état violent en l’obligeant de faire ce qu’il ne peut pas, ou en l’empêchant de faire ce qu’il veut » (Acad. 1762).
- D’après Horace (voir ici note 8).
- Citation d’Ovide : « Sed neque compedibus, nec me compesce catenis » (« Mais ne me maîtrise ni par des entraves, ni par des chaînes », Héroïdes, XX, v. 87, trad. M. Prévost, Paris, Les Belles Lettres, 1991, p. 143).
- Au sens de « S’occuper par simple divertissement, et pour ne se pas ennuyer » (Acad. 1762).
- Via (dei) Condotti.
- Inventé.
- À l’époque évoquée par Casanova, il y a un cardinal Francesco Scipione Maria Borghese (1697-1759), créé cardinal en 1729, mais il semble que ce soit plutôt le cardinal Scipione Borghese (1734-1782), créé cardinal en 1770, qui ait fait l’objet de telles satires liées à ses mœurs.
- Sans doute « en plus », à partir du sens de « séparément ».
- Environ 25 euros.
- Le castrat Beppino della Mammana s’appelait en réalité Giuseppe Ricciarelli. Il chanta à Rome, Turin, Venise, en Bavière, à Prague, Berlin, Copenhague, Hambourg et Londres.
- Référence à un vers célèbre d’Horace : « Auream quisquis mediocritatem / diligit », (« Quiconque élit la médiocrité toute d’or » a la sécurité, Odes, II, 10, v. 5, éd. cit., p. 120-121).
- À vous perdre, à vous ruiner.
- Natale Salicetti (1714-1789), d’origine corse et installé à Rome depuis 1735 pour poursuivre ses études, était un médecin et anatomiste renommé.
- Respectivement la marquise Caterina Gabrielli et sans doute le cardinal Prospero Sciarra Colonna.
- Le Monte Testaccio (de testaceus : tesson), au sud de Rome, est une colline formée par les débris accumulés d’amphores romaines. C’était un lieu privilégié des réjouissances d’octobre que mentionne Casanova quelques lignes plus bas, les ottobrate, fêtes populaires des cueilleurs de raisin. La pyramide de Cestius se trouve à proximité.
- Conviction : « Preuve évidente et indubitable d’une vérité, d’un fait » (Acad. 1762).
- Voiture à deux places.
- Carlo Roland, alors guide et loueur de voitures, deviendra l’un des aubergistes les plus considérés de Rome. Sa fille, Teresa, épousera Giovanni Casanova en mai 1764.
- Casanova le reverra à Rome en mai 1770.
- Événements favorables.
- San Carlo al Corso.
- Le petit port de Ripetta, construit au XVIIIe siècle sur la rive gauche du Tibre, n’existe plus aujourd’hui.
- Voiture haute, à quatre roues, légère et découverte, à deux sièges parallèles, pour quatre personnes.
- « On dit, qu’Un homme refuse ses meilleurs amis, pour dire, qu’Il ne fait rien de ce que ses meilleurs amis lui demandent » (Acad. 1762).
- Un pressentiment.
- Mercure était le messager des dieux. « On appelle figurément Mercure, L’entremetteur d’un mauvais commerce » (Acad. 1762).
- Casanova prend discrètement position dans un débat sur la légende catholique de sainte Ursule et des onze mille vierges martyres. Certains dénoncent une erreur de lecture sur XI.M.V qui signifierait « onze martyres vierges » et pas « onze mille vierges ». D’autres (et Casanova avec eux) pensent que l’on a confondu le nom propre d’une autre jeune fille qui accompagnait Ursule, Undecimille, et le nombre latin undecim millia. Dans le manuscrit de l’Histoire de ma vie, des taches d’encre rendent le d et le premier i d’Undecimille peu lisibles ; le et est ajouté dans l’interligne. La leçon n’est cependant pas douteuse et on ne peut plus lire « sainte Ursule, l’une de ces mille martyres » comme le proposaient les anciennes éditions : Casanova ne s’approprie pas la légende (en modifiant étrangement le nombre de martyres), il se situe clairement du côté de la tradition critique.
- « Sorte de voiture en forme de berline, mais où il n’y a qu’une seule place dans chaque fond » (Acad. 1762), les deux sièges se faisant face.
- Aujourd’hui la villa Torlonia, dont les jardins étaient ornés de jets d’eau.
- À la peau brillante. Souvenir du chersydre décrit par Virgile (voir ici note 95).
- Environ 1,20 m.
- Citation de l’Arioste, Roland furieux, XIX, str. 34, éd. cit., t. II, p. 241 (épisode des amours d’Angélique et Médor).
- Tabac à priser d’origine cubaine traité en Espagne.
- Également appelée Belvédère, cette villa comporte des terrasses superposées, un jardin d’apparat, un palais et un théâtre.
- Le collège des cardinaux.
- Le chevet est un traversin.
- Environ 45 cm.
- Un siège de forme convexe.
Chapitre X
- Le palais papal (aujourd’hui palais du Quirinal, résidence des présidents de la République italienne).
- La pantoufle blanche du pape, ornée d’une croix.
- Benoît XIV était natif de Bologne où il avait été archevêque de 1731 et 1740. Modéré, ouvert à l’esprit scientifique – il fit accorder l’imprimatur aux œuvres complètes de Galilée et retirer de l’Index purgatoire (ou Index, liste des livres interdits à Rome par les inquisiteurs) les œuvres défendant l’héliocentrisme –, il avait en outre la réputation d’être un homme d’esprit, féru de bons mots.
- Annibale Albani (1682-1751), neveu du pape Clément XI. Sa famille comptait plusieurs cardinaux.
- Italianisme forgé sur rimandare da Erodo a Pilato. En français, on dirait plutôt « renvoyer de Ponce à Pilate », c’est-à-dire renvoyer à une personne qui donnera la même réponse que la précédente.
- Votre Sainteté.
- « [Ramper] se dit aussi de ceux qui s’abaissent excessivement devant les Grands, qui ont de basses complaisances pour eux » (Acad. 1762).
- « Dans le style familier […] celui et celle qui doivent s’épouser » (Acad. 1762).
- « Traiter, signifie aussi, Régaler, faire bonne chère, donner à manger » (Acad. 1762).
- Environ 24 km.
- Le site de Tivoli est, au XVIIIe siècle, célèbre et apprécié, en particulier pour sa cascade et ses monuments antiques.
- Le premier repas du matin (notre petit déjeuner).
- Bâton entrelacé de deux serpents, attribut de Mercure.
- « Symbole, caractère, figure qui contient quelque sens mystérieux » (Acad. 1762).
- « Espèce d’insulte qu’une personne fait inconsidérément à une autre » (Acad. 1762).
- « On dit Entreprendre quelqu’un, pour dire : Le poursuivre, le persécuter, le pousser, le railler » (Acad. 1762).
- À l’article « Tivoli », l’Encyclopédie renvoie également à « l’itinéraire d’Italie de Jérôme Campugniani », œuvre non identifiée.
- Lors de son séjour à Rome de 1771, mais Casanova n’évoque pas Tivoli à ce moment-là.
- « Période pris au figuré, signifie, Le plus haut point où une chose puisse arriver ; et alors il est masculin » (Acad. 1762). Casanova emploie bien le mot dans ce sens, mais au féminin.
- « Nettoyer, rendre pur et net quelque corps » (Trévoux).
- Le célèbre « Va, je ne te hais point » de Chimène à Rodrigue dans Le Cid de Corneille (1637) est, dès le XVIIIe siècle, un exemple canonique de litote.
- Anaideïa, personnification de l’Impudence dans la mythologie grecque.
- Zéphyr, divinité et personnification du vent d’ouest dans la mythologie grecque. Vent du printemps et de la fécondité par excellence.
- Poème d’éloge composé en l’honneur de nouveaux mariés. Selon J.R. Childs, ce mariage eut lieu en janvier 1745.
- Les abrégeant, en choisissant des extraits.
- Approuvé. Dans ce sens, l’Académie donne « avouer quelqu’un » plutôt qu’« avouer quelque chose ».
- Frédéric II le Grand (1712-1786), roi de Prusse depuis 1740, avait envahi la Silésie en décembre 1740. Ce conflit territorial dura jusqu’en 1763.
- Frédéric II ne montrait guère d’intérêt pour les femmes et n’entretenait pas de maîtresse. Ses contemporains expliquaient parfois ce comportement par une supposée impuissance ou par des amours masculines. Celles-ci sont évoquées par Voltaire dans La Vie privée du roi de Prusse ou Mémoires pour servir à la vie de Mr. De Voltaire, écrits par lui-même, publié en 1784.
- Possible métaphore picturale : « Coucher signifie aussi, en parlant Des couleurs ou de l’émail, Étendre une couleur, en mettre une couche sur quelque chose. Coucher une couleur. Coucher de l’or, de l’argent sur… » (Acad. 1762).
- « [Sublime] se met aussi substantivement; et alors il se dit De ce qu’il y a de grand et d’excellent dans les sentiments, dans les actions vertueuses, dans le style » (Acad. 1762).
- D’après l’Arioste, Roland furieux, VII, str. 15 « Gli angelici sembianti nati in cielo / Non si ponno celar sotto alcun velo » (« Sa semblance angélique et qui est née du ciel ne peut sous aucun voile être dissimulée », éd. cit., p. 126).
- Italianisme forgé sur chiedere (ou domandare) di qualcuno : demander quelqu’un.
- Italianisme forgé sur ritornato pris au sens de « revenu ».
- « Lardon se dit figurément et familèrement d’Un brocard, d’un mot piquant contre quelqu’un » (Acad. 1762).
- En italien, un coniglio (lapin) désigne une personne très timide ou peureuse.
- D’après Martial (voir ici note 18) inscrite dans la marge, en renvoi.
- Archaïsme : le mot « est vieux » selon le Dictionnaire de l’Académie de 1762 qui donne, comme synonymes à « se dépiter », « se fâcher, se mutiner, ou agir par dépit ».
- Le belvédère, la terrasse.
- « Un bourson qu’on met en dedans de la ceinture de la culotte » (Acad. 1762).
- « On dit, qu’Une femme a le bras, la main, la gorge faits au tour, pour dire, qu’Elle les a parfaitement bien faits. On dit dans le même sens, qu’Un homme, qu’une femme sont fait[s] au tour » (Acad. 1762).
- Une arrestation (l’exécution d’un jugement, et non une exécution capitale).
- Chef des agents de police.
- Tout le quartier de la place d’Espagne était sous la juridiction de l’ambassadeur d’Espagne.
- Un Auditor Sanctissimi Domini Nostri Papae, conseiller du pape pour les affaires juridiques.
- De l’italien inquisire pris comme synonyme de ricercare : rechercher (sens donné par l’Accademia della Crusca, 4e éd.), ou du latin inquisitus.
- Italianisme forgé sur biroccio ou baroccio (chariot, charrette) et leurs dérivés, notamment baroccino : cabriolet (voiture légère et fermée à deux roues).
- Escalier construit dans les années 1720 pour relier la place d’Espagne à l’église de la Trinité-des-Monts.
- « Petite quantité de marchandises, qu’il est permis à ceux qui servent sur un vaisseau, d’y embarquer pour leur propre compte » (Acad. 1762).
- Citation de l’Arioste, Roland furieux, XXIII, str. 112, éd. cit., t. III, p. 53 (début de la folie de Roland).
- En italien, essere in forze signifie être en pleine possession de ses forces, de ses moyens.
- Ou mouchards : espions de la police.
- Établir des conjectures : « [Soupçon] se dit aussi d’une simple conjecture, d’une simple opinion que l’on a de quelque chose, indépendamment du bien ou du mal » (Acad. 1762).
- Le cardinal vicaire supplée le pape dans ses fonctions d’évêque de Rome. Il a des pouvoirs de police et constitue une autorité judiciaire. L’auditeur est ici plutôt un secrétaire.
- Le vin des îles Canaries est alors célèbre et apprécié.
- Un brasier, au sens de « grand bassin de métal où l’on met de la braise pour échauffer une chambre » (Acad. 1762), peut-être par analogie avec l’italien braciere qui est cependant aussi masculin.
- « Terme populaire et enfantin. Nom que l’on donne quelquefois aux petites filles qu’on appelle Babée ou Babet, et qui est un diminutif de ce diminutif » (Trévoux).
- Italianisme (appostare au sens de « poster »).
- Italianisme forgé sur ricoprire pris au sens de « cacher ».
- Il Teatro d’Aliberti (dit aussi Teatro delle Dame), près de la place d’Espagne, était alors un des plus grands théâtres de Rome.
- L’extraterritorialité du quartier de la place d’Espagne (voir ici note 43) créait des tensions entre le cardinal vicaire et l’ambassadeur d’Espagne dont Casanova fait ici les frais. La connotation libertine des rumeurs évoquées par Acquaviva lui impose, en outre, de prendre ses distances avec le Vénitien.
- Réfléchissez à.
- La caractérologie des peuples alors en vigueur attribuait aux Espagnols une certaine fierté. C’est sans doute cette qualité, développée ensuite par Casanova, qui explique cette expression.
- Ispahan, capitale de la Perse jusqu’en 1797.
- L’armée espagnole et les armées impériales qui prirent en effet leurs quartiers d’hiver en Romagne en 1743-1744.
- Italianisme forgé sur a seconda di : selon.
- Claude-Alexandre, comte de Bonneval (1675-1747), officier français passé d’abord au service de l’Autriche puis de l’Empire ottoman. Il se convertit alors à l’islam et prit le nom d’Ahmet, pacha de Caramanie.
- Plus de 1 200 euros.
- Le doblon de a ocho était une ancienne monnaie espagnole contenant une once (environ 30 g) d’or. Il valait beaucoup plus que le doublon courant (20 livres françaises, plus de 200 euros). Sa valeur d’échange était d’au moins 8 sequins (autour de 800 euros), d’après la conversion que donne Casanova (voir aussi ici).
- Plus de 70 000 euros.
- « Sorte de carrosse suspendu entre deux brancards » (Acad. 1762). C’est une voiture fermée pour quatre à six personnes, à l’origine fabriquée à Berlin (XVIIe siècle).
Chapitre XI
- En tête de ce feuillet, la mention « Tome second » a été biffée et le « X » de « Chapitre XI » a peut-être été ajouté. Conformément aux principes annoncés, nous conservons l’organisation des tomes et chapitres qui semble correspondre au dernier état revu par Casanova. Commence donc ici le onzième chapitre du premier tome, et non pas le premier chapitre du deuxième tome.
- Sans doute l’Osteria del Garofano, près de la Porta Calamo, qui jouissait d’une excellente réputation.
- Le terme « provéditeur » s’emploie, dans un contexte vénitien, pour désigner des fonctions précises. Il a sans doute ici un sens plus large : « C’est le nom que les Vénitiens donnent à certains Officiers publics, soit qu’ils commandent une flotte, soit qu’ils commandent dans des Provinces ou dans des Places, soit qu’ils soient chargés de quelque inspection particulière » (Acad. 1762). Provvedere, en italien, signifie avoir soin, pourvoir ; il peut donc aussi s’agir d’un intendant.
- Sa Majesté Catholique, Philippe V d’Espagne (1683-1746), roi depuis 1700.
- Jean Thierry du Mont, comte de Gages (1682-1753), commandait les armées espagnoles en Italie depuis 1742.
- François III Marie d’Este, duc de Modène (1698-1780), généralissime des troupes espagnoles et napolitaines depuis mars 1743.
- Au sens de prima donna, la cantatrice qui a le premier rôle dans un opéra.
- Casanova a sans doute omis le mot « avancée » avant « en âge » en recopiant le texte. L’expression « avancé(e) en âge » se retrouve plusieurs fois dans l’Histoire de ma vie, tandis que la locution « en âge » pour signifier « âgée » n’existe ni en français ni en italien.
- Le théâtre La Fenice, inauguré en 1711 et fermé en 1818.
- Dans les États pontificaux, depuis la fin du XVIIe siècle et jusqu’à la fin du XVIIIe, les femmes n’avaient pas le droit de paraître sur scène et les rôles féminins étaient tenus par des castrats.
- « Carbunculus, anthrax, pierre précieuse à laquelle les anciens ont donné ces noms, parce qu’elle ressemblait à un charbon ardent lorsqu’on l’exposait au soleil. Dans ce sens, toutes les pierres transparentes de couleur rouge, surtout le grenat, sont des escarboucles » (Encyclopédie). Les escarboucles sont d’un rouge foncé.
- Sinigaglia (ou Senigallia), dans la province d’Ancône.
- Personnage du Satiricon de Pétrone, aimé d’Encolpe. Le mot est passé dans la langue au XVIIIe siècle pour désigner un jeune homme entretenu par un homme riche ou puissant en échange de faveurs sexuelles.
- En Angleterre, où les actes sexuels non liés à la procréation avaient été criminalisés au XVIe siècle, les premières années du XVIIIe siècle furent marquées par un regain de la répression à l’encontre de ce que l’on nomme aujourd’hui l’homosexualité. En Espagne, la sodomie était un crime passible du bûcher depuis la fin du XVe siècle. L’Inquisition était chargée de sa répression.
- Plus de 100 euros.
- Presque 100 euros.
- Environ 2 600 euros.
- Environ 800 euros.
- Dans les cas douteux, les castrats devaient se soumettre à une inspection officielle.
- Au sens de « Reprendre, critiquer mal-à-propos et sur des bagatelles » (Acad. 1762).
- Plus de 2 000 euros : Casanova se montre magnifique.
- Provenant des parcs ostréicoles en face du port de l’Arsenal (orth. arsanal).
- La précision des « sept mois » est cohérente avec la chronologie interne de l’Histoire de ma vie (voir la date d’août 1743 donnée au chapitre VIII, et celle d’avril 1744 en tête de ce chapitre). Selon les recherches historiques, Casanova n’aurait cependant quitté le lazaret d’Ancône qu’en novembre 1743. Si l’indication de « sept mois » est exacte, elle pourrait alors correspondre à un deuxième voyage à Rome et Naples, via Ancône, à l’été 1744.
- Entre 2 500 et 3 000 euros tout de même.
- Formule de remerciement en grec moderne, aujourd’hui vieillie : σπολλάτη ou σπολλάτι, contraction de εις πολάἔτη, « [Je te souhaite de vivre] plusieurs années. »
- Petit bâtiment étroit et long, à voile et à rames.
- Séguédille, de l’espagnol seguidilla : danse d’origine andalouse et air sur lequel elle se pratique.
- Nous conservons la graphie du manuscrit mais le sens impose de lire « qui ».
- Au sens de « Fantaisie bizarre, idée folle et extravagante » (Acad. 1762).
- Casanova construit « déconseiller » comme « dissuader », peut-être à partir de l’italien sconsigliare : conseiller de ne pas faire, dissuader (Accademia della Crusca, 4e éd.).
- « Pessimiste » est un néologisme récent (1789). On le trouve dans le titre d’une comédie en un acte de Pigault-Lebrun, Le Pessimiste ou l’Homme mécontent de tout (1789), répondant à L’Optimiste de Jean-François Collin d’Harleville (1788). Comme « pessimisme », forgé en 1759 dans le sillage de la publication de Candide, il est formé comme antonyme d’« optimiste ». « Optimiste » et « optimisme » sont entrés en 1762 dans le Dictionnaire de l’Académie en tant que termes didactiques. Ils désignent alors moins un trait de caractère que l’adhésion à une philosophie pour laquelle ce qui advient est ce qui peut arriver de meilleur : ainsi de la philosophie de Leibniz simplifiée par Voltaire.
- À l’époque évoquée par Casanova, le vin de Champagne était réputé, mais pas nécessairement son vin effervescent : quoiqu’il fût à la mode, les connaisseurs déploraient parfois que cette ferveur permît de vendre cher des vins de piètre qualité. Les « vins non mousseux » des coteaux de la Marne et de la montagne de Reims faisaient en revanche de longue date la réputation de la Champagne. Le détail donné par Casanova ne doit donc pas surprendre : il renvoie à un certain raffinement.
- Peralta, au sud de Pampelune, produit un vin alors renommé.
- L’Encyclopédie note à propos de Xérès de la Frontera que « les vignes y produisent les meilleurs vins d’Espagne ».
- Le pedro ximenes est un cépage blanc cultivé dans les vignobles d’Andalousie.
- Plus de 10 000 euros.
- Des Notre Père.
- Feinte (italianisme) ou de pure convention (vocabulaire économique) – voir ici note 14
- Citation d’Horace, Épîtres, I, 16, v. 60-62, éd. cit., p. 110.
- Probable allusion aux versions du texte d’Horace dans lesquelles on trouvait « justum sanctumque » et non pas « justo sanctoque » : Casanova se moquerait d’un commentateur qui aurait pris parti pour la première leçon (voir édition de La Sirène, t. II, p. 281, n. 9, due à Tage Bull). L’irréel du passé peut cependant surprendre dans la mesure où Casanova vient de citer le texte dans la version portant « justo sanctoque ».
- Il faut sans doute comprendre « comme une colombe ». La différence avec « pigeon » tient essentiellement au registre de langue : « [Colombe] s’emploie au lieu de Pigeon, dans toutes les phrases tirées ou imitées de l’Écriture-Sainte » et en « Poésie, et au style soutenu » (Acad. 1762).
- Métaphore physique : le magnétisme désigne les « propriétés de l’aimant » (Acad. 1762).
- Vénus Anadyomène (sortant des eaux), peinte par Botticelli et Titien, est aussi un sujet privilégié par la statuaire et particulièrement apprécié au XVIIIe siècle. La Vénus de Médicis (ainsi nommée car longtemps conservée à la villa Médicis) est un des modèles de l’Antiquité parmi les plus copiés.
- Au sens de « décision, règlement » (Acad. 1762).
- Italianisme de construction (minacciare la morte : menacer de mort).
- Brute : « Animal privé de raison » (Acad. 1762).
Chapitre XII
- Probablement au sens de posture : « Action Se dit aussi de la contenance, du maintien, du geste d’un homme […]. Il se tint longtemps devant lui en action de suppliant » (Acad. 1762).
- L’expression classique est « prendre du relâche » : interrompre un effort par du repos.
- Nous maintenons ici l’orthographe de Casanova, puisque l’ambiguïté est essentielle.
- Sur l’identification de Bellino-Thérèse, voir Répertoire.
- L’Istituto delle Scienze, fondé en 1711.
- Felice Salimbeni (1712-1751) était un castrat à la notoriété européenne que Casanova eut l’occasion de voir en représentation à Venise quoiqu’il ne le raconte pas dans ses Mémoires. Il n’est pas mort à l’époque narrée par Casanova, contrairement à ce qu’avance Bellino.
- Auguste III de Pologne. Salimbeni ne chanta à Dresde qu’en 1750, ayant été au service de Frédéric le Grand de 1743 jusqu’en avril 1750.
- Marie-Josèphe de Habsbourg, épouse du roi de Pologne Auguste III.
- Environ 15 cm de longueur et 5,5 cm de largeur.
- On dirait aujourd’hui « gomme adragante ». L’Encyclopédie parle de « gomme adragant ».
- Italianisme de construction, fino pouvant indiquer aussi bien le terme (jusque) que l’origine (dès). Dans ce second cas, il se construit avec da, ce qui explique la construction « jusque du ».
- Je suis libre de disposer de moi.
- « Parure de pierreries ajoutée à des boucles d’oreilles » (Acad. 1762).
- Faut-il comprendre que Casanova ne peut s’attendre à faire un héritage ?
- Que tu es dans une situation précaire.
- Italianisme forgé sur guadagnarsi la vita : gagner sa vie.
- « Dans les Places de guerre, […] un homme qui se tient aux portes, pour tenir un registre exact de tous les étrangers qui entrent dans la Place » (Acad. 1762).
- « Directement, par la voie ordinaire » (Acad. 1762).
- Environ 10 000 euros.
- Italianisme forgé sur a forza : de force.
- Stockfisch : « poisson de mer salé et desséché, couleur de gris cendré, ayant néanmoins le ventre un peu blanc » (Encyclopédie, art. « Stocfish »).
- Périphrase italianisante forgée sur l’expression il rettore del cielo : Dieu. Au XVIIIe siècle, rettore en italien signifie plus naturellement « celui qui gouverne, qui règne » que « recteur » en français, qui s’emploie plus spécifiquement pour désigner le directeur d’une université, le curé d’une paroisse ou encore le supérieur d’un collège.
- Citation d’Horace, Épîtres, I, 1, v. 108, éd. cit., p. 42. La pituite, chez les Anciens, est l’une des quatre humeurs fondamentales du corps (voir ici note 22).
- Jeu qui se joue à deux avec 32 cartes (voir Lexique et règles des jeux).
- Environ 150 euros
- « Un homme qui filoute au jeu » (Littré). En 1757 parut à La Haye un livre d’Ange Goudar (1708-1791 ?) – que Casanova a bien connu et contre lequel il écrivit un pamphlet (voir aussi n. 4 p. suiv.) – intitulé L’Histoire des Grecs, ou de ceux qui corrigent la fortune au jeu.
- Au sens de « Prendre part dans une affaire » (Acad. 1762).
- Au sens de « Faire semblant de ne pas remarquer, de ne pas ressentir quelque chose. Dissimuler une injure, un affront, etc. » (Acad. 1762).
- Giuseppe d’Afflisio (1722-1788) était mieux connu dans le monde des théâtres sous le nom de d’Affligio. Aventurier et joueur « professionnel », il acheta une charge militaire à Vienne en 1754 mais quitta le service de l’empereur en 1756. Il devint directeur des spectacles viennois en 1767 grâce à l’appui de Kaunitz avant de disparaître en 1769 en laissant derrière lui de lourdes pertes. Il voyagea en Europe, vivant vraisemblablement du jeu, s’occupant peut-être aussi un moment du théâtre de Barcelone. Il fut arrêté en 1778 à Bologne avec un groupe de faux-monnayeurs. Les nombreux faux qu’il produisit pour escroquer les banques lui valurent d’être condamné aux galères à perpétuité en décembre 1779. Casanova le revit à Lyon en 1750 (voir ici) puis à Vienne en 1753 (voir ici).
- Digne du gibet (patibulum).
- Giuseppe Balsamo, dit Alessandro, comte de Cagliostro (1743-1795), le célèbre imposteur. Casanova le croisera à Aix-en-Provence en 1769 et l’accablera dans le Soliloque d’un penseur (1786). Suite à l’« affaire du collier de la reine », Cagliostro fut enfermé à la Bastille en 1785. Expulsé de France la même année, il échappa à la peine de mort. Il fut arrêté en Italie en 1789 et condamné à la prison à perpétuité. Il mourut dans la forteresse de San Leo.
- Citation d’après Sénèque (voir ici note 2 et la préface de 1791).
- Casanova utilise aussi cette expression dans le titre de son pamphlet contre Ange Goudar, Discorso all’orecchio di monsieur Louis Goudar, Londres [Venise], 1776.
- Johann Georg Christian von Lobkowitz (1686-1755), qui commandait l’armée impériale en Italie depuis 1743.
- « Mot tiré de l’anglais. Espèce de casaque plus longue et plus large qu’un justaucorps, et dont on se sert dans les temps de gelée, de pluie, et surtout à cheval » (Acad. 1762).
- Environ 1 euro.
- Casanova francise un nom autrichien, Weiss.
- Les légations étaient des divisions administratives des États pontificaux.
- Environ 100 000 euros.
- Savignano.
- Une voiture de poste, « établissement au moyen duquel on peut faire diligemment des courses et des voyages, avec des chevaux disposés ordinairement de deux lieues en deux lieues » (Acad. 1762).
Chapitre XIII
- Sans doute faut-il comprendre les tempes dégagées.
- La queue de cheval appartenait à la coupe de cheveux réglementaire de la plupart des armées.
- Ou aiguillette : « un morceau de tresse, tissu ou cordon plat ou rond, ferré par les deux bouts, dont on se sert pour mettre sur l’épaule ou pour attacher quelque chose […]. Les aiguillettes ont eu le sort de bien d’autres ajustements; elles sont hors de mode. On n’en voit plus guère qu’aux domestiques, et aux cavaliers de certains régiments. On dit aujourd’hui nœud d’épaule » (Encyclopédie).
- Ruban noué qui orne la poignée d’une épée.
- Plus de 10 000 euros.
- Parc et promenade publique de Bologne très en vogue au XVIIIe siècle.
- Zuane Cornaro (1720-1789), qui deviendra cardinal en 1778, nommé vice-légat de Bologne fin 1743.
- Ce « terme de Banquier » désigne « les lettres de change qu’ils tirent sur leurs correspondants » (Encyclopédie).
- Officier du Saint-Siège qui reçoit et expédie des actes administratifs.
- Casanova reverra le cardinal lors de son passage à Rome fin 1760.
- Sceptique. Du nom de Pyrrhon, philosophe grec du IVe siècle av. J.-C.
- « Le temps pendant lequel on habite en un lieu » (Acad. 1762).
- « Se dit d’Un homme envoyé à dessein pour porter des lettres, des nouvelles, des ordres, etc. Le Roi a envoyé un Exprès pour cette affaire. Il se dit plus ordinairement d’un courrier » (Acad. 1762).
- Francesco Eboli, duc de Catropignano (1688-1758), général napolitain, commandant des troupes napolitaines lors de la bataille de Velletri.
- Environ 70 000 euros d’après la conversion donnée par Casanova (voir ici note 82). Mais le cachet est bien supérieur (entre 100 000 et 200 000 euros) si le terme « once » désigne une pièce d’argent ou d’or, ou encore une monnaie de compte de même valeur que le louis d’or français.
- Le Teatro di San Carlo à Naples, inauguré en 1737.
- L’office désigne la fonction, le rôle auquel on est destiné, le devoir que l’on doit accomplir ; le métier est ce qu’on en fait, ou plutôt ce que l’habitude, la coutume nous impose de faire ; il y a donc de l’une à l’autre notion l’idée d’une dégradation.
- Service chargé d’expédier les correspondances officielles liées à la guerre.
- Plus de 10 000 euros. Il s’agit ici de doblones simples, qui valaient 2 pistoles ou 20 livres françaises.
- Personne chargée de l’achat ou de la vente de certaines marchandises. Il s’agit ici d’un responsable de l’intendance des fournitures aux armées.
- Se sentaient offensés.
- Le duc aurait en réalité quitté Venise fin février 1744.
- Ostille et Legnago sont deux chefs-lieux de la province de Vérone.
- Le quartier du Rialto, le plus ancien de Venise, le cœur de la ville (voir le plan).
- La date de 1744 figure aussi dans la marge à cet endroit du manuscrit.
- Autour du Rialto (voir le plan).
- « On appelle Vaisseaux de ligne, Les grands vaisseaux de guerre qui ont au moins cinquante pièces de canon, et qui peuvent être en ligne » (Acad. 1762).
- Nom d’une famille patricienne de Venise.
- La cocarde rouge est un signe d’appartenance aux armées du roi d’Espagne.
- Mme Manzoni aide alors vraisemblablement Casanova à trouver un emploi de clerc chez l’avocat Marco Lezze (voir ici note 3).
- Plus de 1 700 euros.
- Titre officiel des ambassadeurs vénitiens à Constantinople.
- Le Sage à l’écriture (voir ici note 52).
- Sous les arcades des palais qui se trouvent sur deux côtés de la place Saint-Marc.
- Italianisme forgé sur contumacia : quarantaine.
- Prospero Valmarana (1720-apr. 1797).
- Les Provveditori alla Sanità avaient la charge de la santé publique depuis 1485. Une de leurs premières missions était d’éviter les épidémies d’origine étrangère et ils veillaient donc au respect de la quarantaine.
- Les charges d’officier étaient vénales, c’est-à-dire qu’il fallait payer pour les occuper.
- Elles échangèrent leurs places. Italianisme forgé sur la locution dare il cambio a qualcuno : remplacer quelqu’un. Il ne s’agit pas de l’expression française « donner le change » : « Détourner adroitement quelqu’un du dessein et des vues qu’il peut avoir, en lui donnant lieu de croire une chose pour une autre » (Acad. 1762).
- Un mot semble omis à la suite : « sans » ou « par » ?
- Selon Gugitz, le régiment Palla (Balla en dialecte vénitien) n’était pas en garnison à Corfou à cette date.
- Francesco Venier (ou Veniero), né en 1700, ambassadeur à Rome, puis à Constantinople de 1745 à 1749. Il partit de Venise le 19 mai 1745, fit escale à Corfou du 10 juin au 1er juillet et arriva à Constantinople le 18 septembre.
- Pietro Vendramin, né en 1689, sénateur depuis 1723, provéditeur général de Dalmatie de 1726 à 1729, nommé en 1733 Provveditore generale da Mar (responsable des provinces du Stato da Mar et de la flotte vénitienne, en poste à Corfou).
- Zuan Antonio Dolfino (1711-1753), membre du Grand Conseil, nommé conseiller sur l’île Ionienne de Zante le 10 mai 1744.
- Allusion au Bucentaure, bâtiment de parade utilisé lors de la cérémonie des épousailles du doge et de la mer (voir ici note 50).
- Caterina Dolfin (1736-1793) entra au couvent en 1744. Devenue une femme de lettres, elle joua un rôle intellectuel important à Venise. En 1772, elle épousa en secondes noces le puissant patricien Andrea Tron (1712-1785), élu procurateur de Saint-Marc – la dignité la plus prestigieuse de Venise après celle du doge – à la même époque.
- Il Gran Consiglio (Maggior Consiglio), l’assemblée de tous les nobles âgés de plus de vingt-cinq ans.
- « Suite de valets, de chevaux, de mulets, et particulièrement des gens de livrée » (Acad. 1762).
- Casanova a plus probablement quitté Venise fin février ou début mars.
- Plus de 55 000 euros. Une tache d’encre rend le chiffre peu lisible, on pourrait aussi lire 400.
- Zavorra : lest.
- D’après la biographie de J.R. Childs, à l’occasion de ce qui fut en réalité le deuxième voyage de Casanova à Rome et Naples, en passant par Ancône, à l’été et à l’automne 1744.
Tome Second
Chapitres premier, second, et troisième
- Citation d’Horace, Épîtres, I, 20, v. 25 (voir ici note 48).
- Métaphore empruntée aux lois du mouvement, sans doute par confusion entre force et vitesse. D’Alembert définit le temps comme « l’espace divisé par la vitesse » (Encyclopédie, art. « Force »).
- Indurre en italien (persuader, pousser) est d’un emploi plus large qu’« induire » en français (« pousser à faire quelque chose de mauvais », Acad. 1762).
- Une maladie vénérienne.
- Au sens de « préserver » (Acad. 1762).
- Probable italianisme de construction forgé sur un verbe à la construction pronominale en italien (inerpicare/inerpicarsi, arrampicare/arrampicarsi).
- « Grosse corde dont on se sert pour élever de grands fardeaux, ou pour d’autres usages » (Acad. 1762).
- Port situé à l’entrée de la lagune de Venise, au sud de l’île du Lido.
- Une quinzaine d’euros.
- « Ce qu’on suppose superstitieusement fait par art magique pour produire un effet extraordinaire » (Acad. 1762).
- « On appelle esprit follet (lemur) un Démon ou Lutin, qui fait peur à des enfants, ou à des gens faibles, par des visions, ou par des actions dont ils ne savent point la cause. Ainsi on croit qu’il y a des esprits follets qui pansent les chevaux, qui font du bruit la nuit, qui tirent les rideaux et la couverture » (Trévoux). Dans L’Infortuné Napolitain de l’abbé Olivier, le seigneur Rozelli, aventurier cabaliste et charlatan fameux, use de semblables drogues pour faire voir à ses victimes des diables, des singes, des serpents, etc. (Amsterdam, H. Desbordes, 1729, t. I, p. 474).
- Pour les alchimistes, matière permettant de transformer les métaux en or et capable de guérir toutes les maladies.
- Désabuser : « Détromper de quelque fausse croyance » (Acad. 1762).
- Le Provveditore generale da Mar était responsable des provinces vénitiennes du Stato da Mar et de l’entretien de la flotte dont il était vice-commandant ; il résidait à Corfou. À la date évoquée par Casanova, le poste était occupé par Daniele Dolfin.
- Officiers supérieurs de la flotte.
- Jeu de cartes qui se joue entre un banquier et quatre joueurs (voir Lexique et règles des jeux).
- À la suite des travaux de Pascal et dès la fin du XVIIe siècle, les traités (Sauveur, Bernouilli, Montmort) appliquent aux jeux de hasard le calcul des probabilités, auquel d’Alembert se réfère dans son article « Bassette » de l’Encyclopédie (voir Lexique et règles des jeux).
- Casanova est en réalité resté plusieurs mois à Corfou. Les problèmes de chronologie que pose le voyage à Corfou et Constantinople ont fait couler beaucoup d’encre. Depuis les travaux de Charles Samaran et James Rives Childs, on les explique par la fusion en un seul récit de deux voyages (1741-1742 puis été 1745-printemps 1746).
- Des biens à mettre en gage.
- De Brescia, en Lombardie (« Bresse » est une forme francisée du nom)
- Sa suite (italianisme forgé sur comitiva, qui a ce sens au XVIIIe siècle).
- « Adjudant » ne doit pas s’entendre comme un grade officiel. Casanova a le statut plus informel d’un aide (sens étymologique du mot).
- Orth. feluque. « Sorte de petit bâtiment de bas-bord, et à rames » (Acad. 1762).
- « Provision d’eau douce que l’on prend sur le rivage de la mer pour les vaisseaux, lorsqu’ils manquent dans le cours de leur voyage. Il n’est guère en usage que dans ces phrases, Faire aiguade. C’est un lieu où il y a bonne aiguade » (Acad. 1762).
- Environ 2,50 euros. Les expressions « monnaie longue » (moneta longa) ou « valeur de la place » (valuta di piazza) désignent le cours des monnaies vénitiennes, fixé par un décret du Sénat de 1739.
- Au XVIIIe siècle, ce mot s’emploie comme une insulte (idiot, imbécile…) mais dans ce contexte, il peut aussi désigner le « commerce illicite » de Pocchini et signifier « maquereau ».
- Que les (italianisme de construction – comparatif + di).
- Antonio Pocchini (1705-1783), condamné à quatre ans de déportation en 1741, s’enfuit de Cerigo en 1743 et fut repris et déporté de nouveau. Les chemins des deux aventuriers, tous deux francs-maçons, se croiseront à de nombreuses reprises, notamment à Amsterdam, à Londres en 1763, à Vienne en 1766, à Parme en 1772 et, au-delà de la période couverte par l’Histoire de ma vie, à Venise en 1780. Malgré leurs différends passés, Casanova viendra alors en aide à Pocchini en lui donnant des recommandations pour Vienne. En 1783, il lui refusera en revanche le moindre secours financier lorsque sa femme le sollicitera.
- Environ 4,5 km.
- Du monde entier (possible calque de l’italien di tutto il mondo).
- L’empereur Constantin Ier (v. 288-337) transporta en 330 le siège de l’empire à Byzance.
- Plus exactement la prophétie de Junon rapportée par Horace : « Sed bellicosis fata Quiritibus / Hac lege dico, ne nimium pii / Rebusque fidentes avitae / Tecta velint reparare Troiae / Troiae renascens alite lugubri / Fortuna tristi clade iterabitur, / Ducente victrices catervas / Conjuge me Jovis et sorore » (« Mais je prononce ces destins pour les belliqueux Quirites sous cette condition qu’un soin trop pieux et trop de confiance en leur fortune ne les conduisent point à relever les murs de leur aïeule Troie. Troie, renaissant sous de funestes auspices, retrouvera même sort et même sombre désastre, et c’est moi qui mènerai contre elle des bataillons victorieux, moi, la femme et la sœur de Jupiter », Odes, III, 3, v. 57-64, éd. cit., p. 170-171).
- La Thrace, alors sous domination ottomane, recouvrait une région partagée entre la Bulgarie, la Grèce et la Turquie actuelles ; la Troade, où se trouvait notamment la ville de Troie, se situait quant à elle au nord-ouest de l’Asie Mineure.
- Venier présenta sa lettre de créance le 31 août 1745.
- Suivant le protocole, l’ancien ambassadeur devait attendre que son successeur fût présenté et installé avant de partir.
- Giovanni Donà (1680-1765), ambassadeur depuis août 1742, partit le 12 octobre 1745.
- Büyükdere, qui est aujourd’hui un quartier d’Istanbul, était alors encore un village et un lieu de villégiature.
- « Soldat de l’Infanterie Turque, qui sert à la garde du Grand Seigneur » (Acad. 1762).
- Casanova s’était intéressé de près aux conflits entre la Russie et l’Empire ottoman lorsqu’il avait écrit son Istoria delle turbolenze della Polonia (Histoire des troubles de la Pologne, 1774). Cette allusion peut renvoyer aux victoires de Catherine II (guerre de 1768-1774, annexion de la Crimée en 1782, paix de Jassy en 1792).
- Casanova écrivait « Pacha » au chapitre X du tome I (voir ici). Cette différence ne doit pas surprendre : « Bacha » est le « Titre d’honneur qui se donne en Turquie à des personnes considérables, même sans gouvernement […]. Les Turcs prononcent Pacha, et les Italiens Bassa. Le B en Turc se prononce comme le P en Français » (Acad. 1762).
- Tiges de laiton.
- Le Grand Mufti, plus haute autorité religieuse de l’Empire ottoman.
- Le Coran. « Alcoran : Alcoranus ou Coranus. Ce mot qui est Arabe, signifie la même chose en cette langue, que celui de hammikra en Hébreu, c’est-à-dire Lecture » (Trévoux).
- On peut lire cette phrase comme une allusion à la différence entre les circoncisions juive et turque rapportée par l’Encyclopédie (art. « Circoncision ») : « Les Turcs ont une manière de circoncire différente de celle des Juifs ; car après avoir coupé la peau du prépuce ils n’y touchent plus, au lieu que les Juifs déchirent en plusieurs endroits les bords de la peau qui restent après la circoncision. »
- « Précepte se prend aussi pour Commandement ; et en ce sens il ne se dit guère que Des Commandements de Dieu, des Commandements de l’Église, de ce qui nous est ordonné dans l’Évangile » (Acad. 1762).
- Plusieurs membres de la famille patricienne des Diedo portent ce prénom. Il est peu probable qu’il s’agisse du Marco Diedo né en 1717, qui deviendra baile à Constantinople en 1751 après la mort de Bonneval. Peut-être est-ce celui qui fut procurateur général de Dalmatie dans les années 1720.
- Eugène de Savoie-Carignan, illustre chef militaire au service des Habsbourg qui remporta des victoires décisives contre l’Empire ottoman. On rapporte qu’il ne jouissait plus des mêmes facultés physiques et intellectuelles au cours des dernières années de sa vie. Bonneval lui dut son ascension dans l’armée autrichienne, avant de perdre sa faveur.
- Le sultan de Constantinople.
- Ce mot d’esprit se fonde sans doute sur la locution « manger son bien » (« Consumer son bien ; et il se dit plus ordinairement de ceux qui le dissipent en débauches ou en folles dépenses », Acad. 1762) et sur le sens figuré de « manger » (« On dit fig. Ses valets le mangent, ses chevaux et ses chiens le mangent, les femmes le mangent, pour dire, Le ruinent, le consument en dépense », Acad. 1762). On peut comprendre qu’un train de vie excessivement luxueux, désigné métaphoriquement par la « soupe », a finalement contraint Bonneval à vendre tous ses biens, désignés métonymiquement par la « vaisselle ». Ce mot d’esprit est aussi rapporté par le patricien Angelo Querini dans l’Alticchiero (Padoue, 1787) de Giustiniana Wynne, la Miss XCV de l’Histoire de ma vie (voir ici note 96).
- « Hernie, rupture, incommodité qui consiste dans le déplacement des boyaux » (Acad. 1762).
- Ne sont pas aussi longues en Turquie qu’en Europe (construction italianisante forgée sur così… come).
- Personnellement. L’Inquisition vénitienne soupçonnait Bonneval d’intriguer contre la Sérénissime : l’ambassadeur n’avait pas le droit de le rencontrer.
- La langue du XVIIIe siècle dit plutôt « monté sur un ton » (plaisant, singulier…). Selon l’Académie, l’expression est familière.
- « Renégat est moins noble qu’Apostat, et il ne se dit guère que de ceux qui se font Mahométans » (Féraud).
- Orth. hydromele. Boisson faite d’eau et de miel.
- Maître (titre honorifique).
- Voir ici.
- « On dit figurément, Faire des avances, pour dire, Faire les premières recherches […] dans une liaison d’amitié » (Acad. 1762).
- En français, le mot, perçu comme un italianisme, appartenait au vocabulaire de la peinture avant de s’appliquer aux ouvrages d’imagination : « Mot pris de l’Italien, et qui signifie Les usages des différents temps, des différents lieux auxquels le Peintre est obligé de se conformer » (Acad. 1762). Costume en italien : coutume, habitude.
- Deux documents retrouvés à Dux (16K 32 et 45) mentionnent ce personnage. Ils semblent préparer la partie des dialogues suivants consacrée à la masturbation (voir ici et suiv.). Casanova évoque également Jossouf dans Quelques remarques au sujet du Coup d’œil sur Belœil du Prince de Ligne : « Voilà un beau jardin. C’est celui que nous trouvons dans l’Apocalypse, avec lequel j’ai étonné il y a cinquante-trois ans Jossouf Ali à Constantinople » (Liège, éditions Dynamo, 1962, p. 10) – ce jardin n’apparaît pas dans l’Histoire de ma vie. Gugitz pensait que Jossouf était une invention de Casanova, nourri d’une littérature rationaliste célébrant la tolérance turque. Rien ne permet de trancher, mais il est certain que le personnage et la forme du dialogue philosophique qui s’organise autour de lui s’inscrivent dans une mémoire littéraire.
- Selon l’Académie, en 1762, l’emploi élargi de « catéchiser » pour « persuader quelque chose à quelqu’un » est du style familier. Casanova écrit cathéquiser sous l’influence de la prononciation italienne (catechizzare) pour l’avant-dernière syllabe et sans doute par analogie avec « catholique » pour le h.
- La graphie « Maëstral » pour « mistral » (« Nom qu’on donne au vent de Nord-Ouest sur la Méditerranée ») est bien celle donnée par l’Académie en 1762.
- Peut-être s’agit-il d’une altération de kavurma, le mot désignant une sorte de ragoût.
- Le vert, plusieurs fois mentionné dans le Coran, passe pour être la couleur préférée de Mahomet.
- Sa part d’héritage.
- Salonique.
- Chio ou Chios, île grecque restée sous domination turque jusqu’en 1912.
- Casanova n’a pas pu passer plus de six semaines à Constantinople lors de ce séjour (entre l’arrivée de Venier le 31 août 1745 et le départ de Donà le 12 octobre). Il est même probable qu’il soit parti avant Donà.
- L’expression a ici son sens littéral, mais elle était aussi un lieu commun : « Luxe Asiatique, Un luxe excessif » (Acad. 1762).
- Le même que (italianisme forgé sur lo stesso di).
- La prédestination est pensée comme le « Décret de Dieu, par lequel les Élus sont prédestinés à la gloire éternelle » (Acad. 1762).
- Le mot ne peut qu’évoquer le Traité des trois imposteurs (Moïse, Jésus-Christ, Mahomet) dont différentes versions circulèrent sous ce titre à partir de 1721.
- Le verbe « confier » au sens de « S’assurer, prendre confiance » est pronominal : « Je me confie en la Providence de Dieu » (Acad. 1762). La construction est donc italianisante (confidare in : faire confiance à).
- « Conte mêlé de quelque aventure galante, ou d’autres choses de peu d’importance » (Acad. 1762).
- Les chevaliers de l’ordre de Malte, un ordre religieux catholique, hospitalier et militaire, prononçaient trois vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance mais ne respectaient réellement que le dernier.
- Énerver : « Affaiblir par la débauche, ou par quelqu’autre cause » (Acad. 1762).
- Le sultan.
- L’actuelle Édirne.
- Voir ici note 7.
- Sans doute faut-il comprendre « occupe mon âme ». La construction est inhabituelle.
- Mon père (πατέρα μου en grec moderne).
- « La littérature est la connaissance des belles lettres » (Marmontel, art. « Littérature », in Éléments de littérature [1787], éd. S. Le Ménahèze, Paris, Desjonquères, 2005, p. 697). Le mot a un sens plus large qu’aujourd’hui.
- Le mot « pantomime », qui désigne un spectacle sans parole fondé sur la gestuelle et le langage du corps ou un acteur dans ce spectacle, est aussi un adjectif (Acad. 1762).
- Danses calabraises.
- La forlane ou furlane (furlana), danse originaire du Frioul et très en vogue à Venise au XVIIIe siècle, se danse sur un rythme rapide. Le mot est francisé ailleurs en « fourlane » par Casanova.
- Masque qu’il fallait tenir par un bouton dans la bouche, ce qui empêchait la femme qui le portait de parler.
- Sans doute au sens de « Figure de ballet, Les diverses situations où plusieurs personnes qui dansent une entrée de ballet, se mettent les unes à l’égard des autres dans les différents mouvements qu’elles font » (Acad. 1762).
- « On appelle bouquet, un petit bois qui est dans le jardin d’une maison de plaisance. Quand il est à la campagne, on l’appelle buisson » (Furetière). Emploi archaïque au temps de Casanova.
- Tout seul. La locution est chère à Casanova qui l’emploie par exemple après la rencontre avec Henriette (voir ici). Parlare all’aria, en italien, a un sens différent : parler dans le désert, s’époumoner, parler en l’air (sens non répertorié par l’Accademia della Crusca au XVIIIe siècle).
- « Kiosque » est emprunté (XVIIe siècle) au turc köşk, pavillon de jardin, par l’intermédiaire de l’italien chiosco. Le mot est cependant masculin en français et en italien.
- Au sens de « reconnaître » (« Discerner les objets, les distinguer. Je ne l’ai vu qu’une fois, mais je le connaîtrais entre mille », Acad. 1762).
- Traités avec douceur.
- Citation de l’Arioste, Roland furieux, VII, str. 15, éd. cit., t. I, p. 126.
- Le vêtement oriental ne dérobe rien au désir, pas plus qu’un vernis ne dérobe les couleurs et les formes au toucher. Au plaisir des couleurs (cupidité ou concupiscence des yeux) s’ajoute celui du tact. La comparaison permettrait de dire que ce vêtement est moins un obstacle au désir qu’un adjuvant du plaisir.
- Charles Samaran proposait de lire « archontes » (Casanova Gleanings, XIX, 10). C’est l’hypothèse la plus probable si l’on ne donne pas au mot le sens antique de « magistrat » mais celui, plus général, de « noble ». Le féminin en grec moderne se prononçant « arkhondisse », il n’est pas impossible que Casanova reproduise phonétiquement ce mot, dont le i atone a pu subir un amuïssement chez les locuteurs qu’il a fréquentés (« arkhond’ses »).
- Le verbe « être » semble omis.
- Un badinage digne d’une comédie française. Le mot « farce » ne semble pas désigner ici un genre littéraire précis.
- Casanova emploie les termes précis d’un métier qu’il connaît bien pour avoir dirigé une manufacture d’étoffe à Paris en 1758. Le cylindre est employé pour « glacer » les étoffes au moment de les lisser : « Glacer, c’est coller des étoffes, et leur donner le lustre après les avoir collées. Pour les coller on prend les rognures et les raclures de parchemin ; on en fait de la colle ; on passe cette colle quand elle est faite à travers un tamis. Il faut qu’elle soit bien fine, bien pure et bien transparente ; on en étend légèrement sur l’étoffe à coller avec un pinceau, ou plutôt quand elle est assez délayée on y trempe l’étoffe ; on lui laisse prendre la colle, et ensuite on la lisse : c’est un travail dur et pénible que celui de lisser » (Encyclopédie). Antoine-Nicolas Joubert de L’Hiberderie (Le Dessinateur, pour les fabriques d’étoffes d’or, d’argent et de soie, Paris, S. Jorry, 1765, p. 54-56) note à propos du cirsaka, étoffe utilisée dans la fabrication de vêtements d’apparat : « Ce qui l’a mise en réputation, c’est l’effet qu’a produit sur la dorure le cylindre qui, en l’écrasant, lui a donné un brillant nouveau […] ; la différence qu’il y a, c’est que dans les autres étoffes, on emploie plusieurs sortes de dorure, et que dans celle-ci on n’en emploie ordinairement que d’une sorte qui est le glacé or et argent, et souvent l’un et l’autre, que le cylindre aplatit et met de niveau avec le fond et la nuance. » Il note en outre que l’introduction du « cylindre merveilleux » en France, d’abord à Lyon, est due au « sieur Badjer » qui l’a importé d’Angleterre (Préface, p. XXVI).
- Environ 30 000 euros.
- Probable toponyme. Zapandi est une localité d’Étolie, alors sous domination ottomane, dans une région qui devait être productrice de tabac. L’Encyclopédie (art. « Tabac ») note qu’« il nous vient du tabac du levant, des côtes de Grèce et l’Archipel, par feuilles attachées ensemble » et des récits de voyage du premier tiers du XIXe siècle évoquent la production de tabac dans la région de Zapandi. Aucune information en revanche n’a pu être trouvée sur « Camussades ».
- Plus de 11 000 euros.
- Le malvoisie est un cépage ; Malvasia, pour les Vénitiens, est un nom générique des vins grecs (Raguse, en Sicile, appartient à la Grande Grèce).
- Vin produit sur l’île de Skopelos (mer Égée), alors sous domination ottomane.
- Le maréchal George Keith semble être passé à Constantinople en 1745, venant de Russie et en route pour Venise. Casanova a pu le rencontrer à cette époque ou quelques années plus tard à Venise. Keith avait dû quitter l’Écosse après s’être engagé auprès des jacobites. Il servira le roi de Prusse Frédéric le Grand, mais, à l’époque évoquée par Casanova, il n’a pas encore de statut d’ambassadeur. Son surnom de « Milord Maréchal » vient d’un titre héréditaire possédé par sa famille.
- Voir ici.
- Giovanni Donà arriva à Corfou le 1er novembre 1745. Les casanovistes actuels estiment probable que Casanova soit parti avant lui.
- Le provéditeur général est alors Daniele Dolfin, et non Andrea.
- « Revue se dit principalement, en parlant Des troupes de gens de guerre que l’on met en bataille, et qu’on fait ensuite défiler, pour voir si elles sont complètes, et si elles sont en bon ordre » (Acad. 1762). La fonction administrative des revues, qui étaient suivies d’un rapport à la hiérarchie sur la composition de l’armée, explique qu’elle soit l’occasion des promotions.
- D’après Gugitz, probablement Simon ou Caloandro Corponese, des lieutenants généraux.
- Les galéasses (ou galéaces, en vénitien : galeazza) étaient de lourds bâtiments militaires que l’Académie décrit comme de très grandes galères. Le gouverneur dont parle Casanova est Giacomo da Riva (1712-1790), qui occupait ce poste depuis 1742. Casanova dissimule son nom sous les initiales MDR, M. DR, etc. Il lui rend hommage dans la Confutazione (t. I, p. 69) où il écrit avoir été à son service vingt-sept ans plus tôt et l’avoir suivi du Levant à Venise, ce qui est généralement retenu comme un argument pour défendre la thèse d’un premier voyage au Levant en 1742.
- « Chanson qui court par la Ville, dont l’air est facile à chanter, et dont les paroles sont faites ordinairement sur quelque aventure, sur quelque intrigue du temps » (Acad. 1762). L’Académie, en 1798, étend le sens du mot aux pièces de théâtre et aux brochures qui ont pour sujet « quelque événement du jour ».
- De « la disposition des lieux » (Acad. 1798).
- L’armata sottile était formée des bateaux à rames traditionnels de Venise (galères et galéasses, même si ces navires avaient aussi des voiles) et l’armata grossa des vaisseaux de guerre à proprement parler. La remarque de Casanova rappelle que Venise a historiquement privilégié son armée « subtile », s’appuyant sur des vaisseaux de louage ou des bâtiments pris aux Ottomans à partir des années 1650 pour constituer l’armée « grosse ».
- Commandant de galère.
- Nobili di nave (quatre ans de service).
- « On dit proverbialement et par dérision d’Un homme qui fait l’amoureux transi, qu’Il file le parfait amour » (Acad. 1762).
- Andriana Foscarini, née Longo en 1720, épouse de Vincenzo Foscarini depuis décembre 1742. Helmut Watzlawick situe la rencontre de Casanova avec Mme F. au printemps 1745.
- Damoiseaux, chevaliers servants, galants.
- D’après Gugitz, il s’agit de Pietro ou Antonio Marulli.
- Orth. groupier (possible analogie avec l’italien groppa : croupe). Au pharaon et à la bassette, le croupier partage gains et pertes avec le banquier (voir Lexique et règles des jeux).
- La cassette. Cet emploi, que l’on rencontrera plusieurs fois dans l’Histoire de ma vie, n’est pas répertorié par les dictionnaires et semble rare dans les textes – on le trouve cependant chez George Sand (Consuelo, 1843). Il s’agit peut-être d’une dérivation de l’italien scatola, mais qui n’est pas propre à Casanova.
- Par sa dame (construction italianisante forgée sur trattato da).
- « On dit : Jouer sur sa parole, perdre une somme d’argent sur sa parole, pour dire : Jouer, perdre à crédit et sur sa bonne foi » (Acad. 1762). L’expression « sur la parole » semble être un italianisme (sulla parola) ; on dit aussi en italien tenere in parola : faire confiance.
- Orth. raci. En 1762, l’Académie indique encore « De sang rassis, pour dire, Sans être ému, sans être troublé ». En 1798, elle répertorie « de sens rassis » avec la même signification.
- Domenico Condulmer, né en 1709, capitaine de galéasse depuis le 10 juin 1742, avait été chargé en 1744 du commandement des vaisseaux de guerre se trouvant devant Corfou.
- Environ 23 000 euros.
- Les sequins d’or (Zecchino di Venezia) sont appelés Ducato di Venezia quand ils sont inscrits en monnaie de compte (sur un billet à ordre, comme celui que mentionne Mme F. ici). Il ne faut pas les confondre avec les ducats d’argent (pièces) et les ducats courants (monnaie de compte), de moindre valeur (voir Revenus et monnaies dans l’Europe du XVIIIe siècle).
- Cet épisode du faux prince de La Rochefoucauld eut lieu en juin 1741 (voir C. Samaran et J. R. Childs, Casanova Gleanings, V, p. 12-20).
- Qu’on lui avait déjà administré les sacrements.
- Sous-entendu : à Dieu. Il n’est pas impossible qu’il y ait une certaine ironie dans la désinvolture de cette double référence à la fin de vie catholique qui évacue les mots de « sacrements » et de « Dieu ».
- François de La Rochefoucauld (1613-1680) était le fils de François V de La Rochefoucauld (1588-1650) et de Gabrielle Du Plessis-Liancourt (1590 ?-1672).
- Vraisemblablement Lucia Elena Sagredo, née Pasqualigo le 21 juillet 1712, épouse de Giovanni Francesco Sagredo depuis 1739.
- Qu’on lui change son assiette.
- Marie de Médicis (1573-1642), reine de France.
- Phrase inachevée à la fin du feuillet.
- « On dit, Enfiler un chemin, pour dire, Prendre un chemin et le suivre » (Acad. 1762).
- Probable métaphore chimique : « Précipiter en termes de Chimie, signifie, Faire en sorte que les parties les plus grossières d’un métal dissous ou d’autre chose, tombent au fond du vaisseau. […] Il faut attendre que ce qu’il y a d’impur dans cette liqueur soit précipité » (Acad. 1762).
- De l’italien bastarda : grande galère.
- Caïque : « Sorte de chaloupe, petit bâtiment qui sert ordinairement avec les Galères dans la Méditerranée » (Acad. 1762).
- Propriétaire ou capitaine d’un navire (καραβοκύρης en grec moderne).
- Petite île située en face de la ville.
- « Distance d’un lieu à un autre » (Acad. 1762), soit une traversée.
- Environ 22 km.
- Le courant. Italianisme (corrente est féminin en italien).
- « Hutte que font les Soldats pour se mettre à couvert » (Acad. 1762).
- Soit 86 m.
- Le pope.
- Romeo (Ρωμιός en grec moderne) signifie « grec » et Fragico (Φράγκος) « européen », « occidental ».
- Sainte-Marie de Casopo. Casopo (aujourd’hui Kassiopo ou Kassiopi) n’est pas, en réalité, une île, mais une petite péninsule au nord de Corfou.
- Le sanctuaire, séparé de la nef dans la liturgie orthodoxe.
- Ulysse est associé à la mètis, à la ruse.
- Le mot « grecs » est ajouté dans l’interligne : le premier propos, plus nettement anticlérical, est réorienté vers un lieu commun sur le clergé grec.
- « On appelle Pain de munition, Le pain que l’on distribue chaque jour aux soldats dans l’armée ou dans une place de guerre » (Acad. 1762).
- Citation de Sénèque, Lettres à Lucilius, 101, 11, éd. cit., t. IV, p. 143. Voir, comme possible relais, Montaigne, II, 37, « De la ressemblance des enfants aux pères » (éd. cit., p. 1182), et La Fontaine, Fables, XI, 15.
- Plus de 4 000 euros.
- Voir ici note 6.
- « On dit, Être en pointe de vin, pour dire, Avoir de la gaieté, à cause qu’on a bu un peu plus qu’à l’ordinaire » (Acad. 1762).
- En italien gazzetta, monnaie vénitienne de cuivre en circulation depuis 1538 et valant 2 soldi (environ 50 centimes d’euro). Il y avait des gazettes spéciales pour chacune des îles du Levant vénitien.
- Possible variation à partir d’une expression figurée : « en parlant d’un homme dont la fortune n’est soutenue de rien de solide, on dit, Que toute sa fortune est en l’air » (Acad. 1762). L’italien du XVIIIe siècle a aussi des expressions figurées dans lesquelles in aria signifie « sans fondement ».
- Cette graphie de « contumace » (« Le refus, le défaut que fait une Partie de répondre, de comparaître au Tribunal du Juge par devant lequel elle est appelée pour crime », Acad. 1762) est répertoriée par l’Académie.
- « Sorte de demi-pique, que portent les Officiers d’Infanterie » (Acad. 1762).
- L’attaque des Turcs à Corfou en 1716.
- Jeunes hommes vigoureux et très courageux (en grec moderne παλληκάρι : brave). Le mot « palikare », qui désigne des mercenaires grecs puis des miliciens combattant pour l’indépendance, n’entrera dans la langue française qu’au XIXe siècle.
- Lors de son séjour en 1765.
- Du grec moderne ποιόϛ είναι άυτου : qui est là ?
- Du grec moderne κατάρα : malédiction, et μοναχός : moine.
- En position de combat. Casanova peut aussi jouer sur un autre sens, ironiquement : « On dit Être bien sous les armes, pour dire : avoir bonne mine, bonne grâce, quand on est armé, quand on a la pique à la main, ou le mousquet sur l’épaule » (Acad. 1762).
- Peut-être du vin macédonien de la région de Kavala.
- Alvise Foscarini, né en 1723 et nommé commandant de la bastarda le 15 mars 1745.
- Un protopapa est un dignitaire du clergé grec orthodoxe (archiprêtre). Casanova mentionne le protopapa Bulgari dans la Confutazione (t. III, p. 9).
- Scala signifiait au XVIIIe siècle « escalier » ou « échelle » mais aussi « escale », « port ».
- Spécieux : « Qui a une apparence de vérité et de justice […] On le dit quelquefois par opposition à Solide. Cela n’est que spécieux, et il n’y a rien de réel » (Acad. 1798).
- Passe-droit : « Grâce qu’on accorde à quelqu’un contre le droit et contre l’usage ordinaire, sans tirer à conséquence » (Acad. 1762). Le mot peut cependant aussi avoir un sens péjoratif dans la langue du XVIIIe siècle.
- Gazer : « Mettre une gaze sur quelque chose. On dit figurément, Gazer un conte, une histoire, pour dire, En adoucir ce qu’il y aurait de trop libre, d’indécent » (Acad. 1762).
- En ma faveur (construction italianisante forgée sur a mio favore).
Chapitre IV
- Construction italianisante forgée sur l’expression in punta di piedi.
- Casanova joue d’une équivoque. « Congrès » peut s’employer au sens du latin congressus (union sexuelle), quoique ce sens ne soit rapporté qu’indirectement par les dictionnaires, qui évoquent une pratique juridique abandonnée au XVIIe siècle : le congrès était une épreuve légale, devant témoin, qui devait permettre d’établir l’impuissance d’un mari si son épouse réclamait l’annulation du mariage pour cette raison (voir Acad. 1718 par exemple).
- Bonneval ne mourut qu’en 1747.
- Étonnée, mais Casanova peut aussi jouer sur le double sens du mot tant Mme F. se dérobe à lui au cours du chapitre.
- « On dit, Être sur le bon pied, sur un bon pied, pour dire, Être dans un bon état, dans une situation avantageuse » (Acad. 1762).
- Emploi étendu de « mésallier », qui signifie littéralement « épouser quelqu’un d’un rang inférieur ». « La mienne » renvoie à la « mésalliance » avec Casanova.
- En associant la blessure, l’ingestion du sang et le baiser comme « désir de puiser dans l’objet qu’on aime », Casanova revisite un thème littéraire. Les célèbres Baisers (1541) de Jean Second, l’auteur de l’épigramme à l’origine de la « révélation » littéraire du Vénitien, liaient le baiser à la morsure (« Tu joins ta bouche adorable à la mienne, / Mordant et remordant », « Baiser V », in Les Baisers, éd. bilingue, trad. O. Sers, Paris, Les Belles Lettres, 1996, p. 19), à la dévoration (« Donne-moi mille fois ta bouche à dévorer », « Baiser IV », ibid., p. 15), et en faisaient le moyen d’absorber ou d’échanger les âmes (« Cependant que tu bois mon âme titubante », « Baiser V », ibid., p. 21 ; « Par nos deux bouches mêler nos deux âmes », « Baiser X », ibid., p. 45). Tout le chapitre déploie la topique de l’ingestion tout en estompant son pendant idéalisant lié à une conception spirituelle de l’âme. Ce sang bu ouvre une séquence qui se poursuivra par les dragées fabriquées avec les cheveux de Mme F., puis par la fusion du baiser et de la blessure « lambie » (léchée). Dans l’Icosameron (1788), les Mégamicres, les habitants de l’univers utopique décrit par le roman, forment des couples d’inséparables qui se nourrissent l’un l’autre en suçant leur lait rouge.
- Otranto, à la pointe des Pouilles, sur le versant oriental.
- « Parterre se dit […] De cette partie d’une salle de spectacle qui est plus basse que le théâtre » (Acad. 1762).
- La vente anticipée et en gros des places à des intermédiaires – qui les revendront avec un bénéfice – procure à Casanova les fonds nécessaires pour faire venir la troupe. Il ne conserve pour son propre bénéfice que la recette de deux représentations par semaine.
- L’entrepreneur cumulait les fonctions d’investisseur et d’imprésario.
- Environ 60 km. C’est plutôt le double, même si Casanova évoque les côtes de Corfou et non la ville elle-même, située sur la côte est.
- Environ 4 m.
- Fastidio et Battipaglia sont deux personnages de la commedia dell’arte apparus au XVIIIe siècle – il est fréquent à cette époque que les acteurs italiens, et les chefs de troupe en particulier, soient désignés par les personnages qu’ils représentent. Fastidio de Fastidiis est un personnage type de la comédie napolitaine qui amuse par le contraste entre son ridicule et le sérieux de ses prétentions.
- Suppôt : « Celui qui est membre d’un Corps, et qui y remplit de certaines fonctions pour le service du même Corps […]. Il n’est guère d’usage dans cette acception, qu’en parlant de l’Université. [Il] se dit aussi De celui qui est fauteur et partisan de quelqu’un dans le mal, qui sert aux mauvais desseins d’un autre » (Acad. 1762).
- Pantalon, Polichinelle et Scaramouche sont trois personnages types de la commedia dell’arte.
- Complètement, tout à fait, peut-être à partir de l’italien in pieno.
- Environ 1 200 euros.
- Le contrat.
- « Celui qui gouverne, qui conduit un vaisseau. Il n’a guère d’usage qu’en Poésie » (Acad. 1762).
- « Sorte de petit vaisseau à voiles et à rames pour aller en course » (Acad. 1762).
- On dirait aujourd’hui « au vent » (contre le vent) : « Être sous vent, c’est avoir le désavantage du vent » (Trévoux).
- À tribord, c’est-à-dire sur la droite. On a dit jusqu’au XVIIIe siècle « stribord », de l’islandais styribord (le bord du gouvernail). La hource (orth. ource, et plus bas hource) sert à diriger le bateau : c’est la « corde qui tient bas-bord et stribord la vergue d’artimon, et qui ne sert jamais que d’un côté à la fois, c’est-à-dire, de celui du vent » (Trévoux). Le mât d’artimon est celui qui se trouve le plus près de la poupe.
- Vent du sud.
- Casanova ordonne de naviguer par vent arrière (poussé par le vent).
- Environ 120 km.
- « Aller à la Bouline […] se dit d’un vaisseau, d’une galère qui a le vent de travers, et qui va sur le côté » (Acad. 1762).
- Construction inhabituelle sans doute forgée sur l’expression « il fait vent pour dire que le vent s’élève » (Trévoux).
- La barre du gouvernail.
- De l’italien mandracchio : petite darse (bassin pratiqué dans un port) destinée aux petites embarcations.
- Domenico Duodo (1721-v. 1767). Diedo a été biffé et corrigé.
- En leur offrant les bénéfices d’une représentation.
- Plus de 100 000 euros.
- Construction inhabituelle : on attendrait « me morfondre ».
- Que je n’avais plus rien à dire, plus de pièce à présenter en ma faveur (et non pas « que j’avais dit tout ce que j’avais sur le cœur ») : « On appelle Sac de procès, et absolument Sac, Un sac où l’on met les pièces d’un procès » (Acad. 1762).
- Lorsque l’occasion se présentait.
- Remède approprié à une maladie donnée.
- Dans votre personne, dans votre apparence. Le mot « individu » appartient à la langue savante (« chaque animal par rapport à l’espèce dont il fait partie », Acad. 1762) et s’emploie aussi « en termes de plaisanterie » : « Avoir soin de son individu, conserver son individu, pour dire, Avoir grand soin de sa personne » (Acad. 1798).
- Au sens de « Preuve évidente et indubitable d’une vérité, d’un fait » (Acad. 1762).
- Casanova joue sur un double sens : l’adjectif « heureux » s’emploie aussi pour qualifier l’amant qui a obtenu la fameuse « conviction », c’est-à-dire les faveurs sexuelles de la femme qu’il courtise.
- La ville de Buthrote, ou Butrint en albanais (Buthrotum dans l’Antiquité), dans le sud de l’Albanie, près de la frontière grecque, fut brièvement sous domination vénitienne. Elle est aujourd’hui détruite.
- Un peu plus de 10 km.
- Régulières : « On appelle Troupes réglées, Des troupes entretenues sur pied, pour les distinguer des milices » (Acad. 1762).
- Govino, sur l’île de Corfou, siège d’un port militaire depuis 1716.
- Ce dont.
- Voir ici note 47.
- Qui ne sait pas saisir la chance quand elle se présente. La formule est sans doute forgée à partir de l’expression « prendre l’occasion aux cheveux » que l’on trouve par exemple chez Molière. « Les Poètes et les Peintres font de l’Occasion un personnage allégorique de femme, qui est représentée ordinairement avec un toupet de cheveux au-dessus du front, et toute chauve par-derrière. Ainsi on dit figurément, que L’occasion est chauve, pour marquer, que Quand on a laissé échapper une occasion, on ne la recouvre plus, et qu’il la faut saisir dès qu’elle se présente » (Acad. 1762).
- « Espèce d’insulte qu’une personne fait inconsidérément à une autre » (Acad. 1762).
- Histoire non identifiée.
- Un peu plus de 1,5 m.
- L’ambre gris, à l’odeur puissante quand il est préparé, a pour « vertus » de « fortifier le cerveau, le cœur, l’estomac ; il excite de la joie, provoque la semence, et on le donne pour augmenter la sécrétion des esprits animaux et les réveiller » (Encyclopédie, art. « Ambre-gris [médecine] »). L’angélique est une plante au goût parfumé utilisée dans la confiserie. L’alkermès est une « Confection faite avec le suc exprimé de kermès, le suc de pomme, l’aloès, les perles, le santal, la cannelle, l’ambre gris, le musc, l’azur, les feuilles d’or », le terme étant « Emprunté du mot Arabe » ; c’est aussi une liqueur de couleur rouge, laquelle est donnée par le kermès, « petite excroissance de couleur rouge, qu’on trouve sur le chêne vert » (Acad. 1762). Enfin, le storax, ou styrax, est une « Espèce de résine odoriférante qui découle d’un arbre des Indes, Il s’emploie dans la Pharmacie. Il est ou liquide ou sec » (Acad. 1762).
- De commandement, d’autorité.
- Possible italianisme (forgé sur maggiore : plus grand) et/ou jeu de mots sur le français : « on appelle Force majeure, Une force à laquelle on ne peut résister. Causes majeures, Certaines causes d’une grande importance, concernant la Religion et l’État » (Acad. 1762).
- Les deux mots sont redondants en ce qu’ils renvoient à la poésie pastorale : l’idylle est une « Espèce de petit Poème dans lequel on peut traiter toute sorte de matière, mais qui roule plus ordinairement sur quelque sujet pastoral ou amoureux, et qui tient de la nature de l’Églogue », l’églogue une « Sorte de Poésie pastorale, où d’ordinaire on fait parler des Bergers ». Le Vénitien semble employer le premier mot pour désigner le thème, et le second pour la forme.
- Maladie associée à l’assèchement et au dépérissement.
- « On appelle Diablotins, Certaines petites pâtes de chocolat couvertes de petites dragées » (Acad. 1762).
- Environ 5 cm.
- « Sorte de chaise portative, dont les personnes considérables se servent dans les Indes, pour aller d’un lieu à un autre, en se faisant porter sur les épaules des hommes » (Acad. 1762).
- Érysipèle (erisipela ou risipola en italien) : « Tumeur superficielle, inflammatoire, qui s’étend facilement sur la peau, qui est accompagnée d’une chaleur âcre et brûlante » (Acad. 1762).
- Dans la mythologie grecque, Machaon est le fils d’Asclépios, le dieu de la médecine. C’est le médecin des Grecs lors de la guerre de Troie.
- Italianisme forgé sur lambire : lécher.
- « On dit […] au Théâtre, Doubler un rôle, un acteur, pour dire, Jouer un rôle au défaut de l’acteur qui en est chargé en premier » (Acad. 1762).
- « Illusion par sortilège, fascination » (Acad. 1762).
- « Se complaire (à soi-même), c’est s’admirer, se plaire, se délecter en soi-même, en ses productions, en ses ouvrages » (Féraud).
Chapitre V
- Antonio Renier (1709-1778).
- Cette construction non pronominale est reçue dans la langue du XVIIIe siècle (se battre avec des fleurets).
- Casanova prolonge ici, comme il le fera quelques lignes plus loin avec l’ordre de Mme F. « Dévore-moi », la variation sur la topique des baisers ouverte au chapitre précédent (voir ici note 7). On notera que la référence à l’âme, éludée jusque-là, apparaît au moment où la scène érotique est représentée dans les termes les plus explicites.
- Mitiger : « Adoucir, rendre plus aisé à supporter. Il se dit principalement Des adoucissements qu’on apporte dans les Ordres Religieux, à la pratique des règles qui sont trop sévères » (Acad. 1762).
- Allusion à la phrase qui orne la porte des Enfers dans La Divine Comédie de Dante : « Lasciate ogne speranza, voi ch’intrate » (L’Enfer, chant III, v. 9, in La Divine Comédie, éd. bilingue, trad. J. Risset, Paris, Flammarion, coll. « G.F. », t. I, p. 40).
- Dans l’accomplissement effectif de l’adultère.
- Idée récurrente dans l’Histoire de ma vie, fondée sur l’opposition entre la morale sociale et la morale naturelle. On la retrouvera par exemple dans l’épisode de la comtesse A. S. Lorsque la jeune fille mentira à sa famille en prétendant qu’elle n’a pas fait l’amour avec Casanova, le Vénitien refusera de présenter son discours comme un véritable mensonge. Si elle se dit innocente dans les termes de la morale sociale, c’est qu’elle l’est en effet : « Une fille qui se rend à l’amour allié au sentiment ne peut pas avoir commis un crime, car elle ne peut pas ressentir des remords » (voir ici).
- De l’île de Zante (voir ici note 69).
- Possible italianisme de construction forgé sur adempiere al proprio destino : accomplir son destin (construction cependant non répertoriée par l’Accademia della Crusca au XVIIIe siècle).
- Être infidèle à ma divinité. « [Prévariquer se] dit surtout des Ministres de la Religion, quand ils trahissent leur ministère » (Féraud). Le verbe a aussi un sens plus large : « Trahir la cause, l’intérêt des personnes qu’on est obligé de défendre ; agir contre le devoir de sa charge, contre les obligations de son ministère » (Acad. 1762).
- « Complaisance, qui fait qu’on se rend aux sentiments, aux volontés de quelqu’un » (Acad. 1762).
- Point de mensonge, de feinte.
- Orth. cuison. « La douleur que l’on sent d’un mal qui cuit » (Acad. 1762).
- Ennui : « Fâcherie, chagrin, déplaisir, souci » (Acad. 1762).
- « On appelle Coup de grâce, Le coup que le bourreau donne sur l’estomac à un homme roué vif, afin de l’empêcher de languir plus longtemps. On le dit figurément, en parlant d’Un homme à qui l’on a fait le dernier mal qu’on pouvait lui faire » (Acad. 1762). Si Casanova reçoit cependant la dernière malédiction comme un coup de grâce, c’est aussi qu’elle lui fait la faveur de mettre un terme à ses « ennuis ».
- Faut-il comprendre M.D.R. ou Casanova introduit-il fugitivement ce nouveau personnage ?
- Phtisie : « Terme générique, qui signifie, Toute sorte de maigreur et de consomption du corps, de quelque cause qu’elle vienne » (Acad. 1762), mais qui s’emploie aussi pour désigner une maladie pulmonaire (Encyclopédie). L’orthographe de Casanova doit sans doute à la fois à l’italien tisi et à la graphie française du mot au XVIIIe siècle (dans les dictionnaires de l’Académie, notamment) : phthisie.
- « Malheur […]. Il est du style familier, et il se dit principalement au jeu » (Acad. 1762).
- D’après Horace, Épîtres, I, 6, 38 : « Ac bene nummatum decorat Suadela Venusque » (éd. cit., p. 64).
- « Vaisseau de guerre de haut bord, moindre et plus léger à la voile que les grands vaisseaux » (Acad. 1762).
- D’après Horace, Épîtres, II, 1, v. 48-49 : « Qui redit in fastos et virtutem aestimat annis / miratur nihil, nisi quod Libitina sacravit » (« L’homme qui cherche refuge dans les fastes, mesure le mérite aux années, et n’admire rien que ce que Libitine a consacré », éd. cit., p. 153). Libitine est la déesse romaine des funérailles.
- Ce thème est développé dans l’Icosameron (1788). Le monde utopique possède aussi une République, double évident de Venise, qui est incapable d’accepter le changement : « les vieux membres d’un corps législatif, presque tous superstitieux, dédaignent les doctrines de la jeunesse » (t. IV, p. 259).
- Galériens volontaires et payés (Accademia della Crusca, 4e éd.).
- Allusion à la campagne d’Italie menée par le général Bonaparte : Venise rend les armes le 12 mai 1797. Cette indication n’est pas un ajout, elle figure bien dans la continuité du texte. On voit qu’il s’agit donc ici d’une reprise tardive du manuscrit.
- Environ 4 000 euros.
- Voir ici.
- La recherche casanoviste a proposé de lire (Francesco) Simonini (1686-v. 1753), peintre de batailles originaire de Parme installé à Venise dans les années 1740-1745. Le peintre contemporain Domenico Simonetti, dit il Magatta (1685-1754), a peut-être peint des batailles, mais cela ne semble pas avoir été sa spécialité.
- « [Commission] se prend aussi pour Un emploi qu’on exerce, comme y ayant été commis pour un temps ; et alors il s’oppose à Office, Charge » (Acad. 1762). On se souvient que Casanova avait dû acheter son poste.
- Calle del Carbon, peu après le pont du Rialto, sur la rive gauche du Grand Canal, dans le quartier de l’église San Luca.
- Environ 35 euros.
- Mot plus péjoratif qu’aujourd’hui : « libertin, vaurien » (Acad. 1762).
Chapitre VI
- Italianisme forgé sur dormiente : dormeur.
- Le Campo Sant’Angelo, dans le quartier de Saint-Marc.
- Alliance conclue en 1508 contre les Vénitiens entre l’empereur germanique Maximilien Ier, Louis XII et Ferdinand II d’Aragon. Le pape Jules II y adhéra l’année suivante.
- Perquisition : « Recherche exacte que l’on fait de quelque chose » (Acad. 1762).
- La Piazzetta San Marco : la partie de la place qui rejoint le Grand Canal (voir le plan).
- « [Gargotier] se dit aussi par mépris De tous les méchants cabaretiers, et de tous les cuisiniers qui apprêtent mal à manger » (Acad. 1762).
- La Parrocchia Santa Croce au nord-ouest de la ville.
- Construction inhabituelle. Il distribue nos rôles et nous les fait répéter, par analogie avec le sens musical de « concerter » : « Faire l’essai, la répétition des pièces qu’on doit jouer dans un concert, avant que de le faire entendre au public » (Trévoux).
- Le Conseil des Dix élisait chaque mois trois capi (chefs) parmi ses membres.
- Italianisme forgé sur poppiere : marin chargé des manœuvres à la poupe du navire. Dans une embarcation à rames, c’est le chef de nage.
- L’île San Giorgio Maggiore, en face de Saint-Marc (voir le plan).
- San Geremia, à Cannaregio (non loin de l’actuelle gare Santa Lucia).
- L’église de San Marcuola, ou des Santi Ermagora e Fortunato, sur le Grand Canal (quartier Cannaregio).
- Casanova francise Rialto, partie du quartier San Polo.
- Sans doute l’hôtellerie Alle Spade : Casanova écrit plus bas « aux épées ».
- San Giobbe, à l’ouest de Cannaregio (voir le plan).
- « Entendre à » est une construction répertoriée dans la langue classique : « [Entendre] signifie aussi s’appliquer avec attention […]. Cet avocat a tant d’affaires, qu’il ne sait à laquelle entendre » (Furetière, 1694). En 1762, l’Académie ne répertorie plus ce sens.
- Entre 15 000 et 20 000 euros.
- Italianisme forgé sur taglia : mise à prix.
- Nicolò Tron (1685-1772) fut en réalité inquisiteur d’État de novembre 1750 à septembre 1751.
- C’est-à-dire de la branche des Cornaro appelée della Regina.
- La toge rouge n’était portée que par les sénateurs.
- Voir ici.
- Au palais du sénateur Bragadin, sur le Campo Santa Marina à Castello (voir le plan).
- Construction usuelle au XVIIIe siècle de « s’informer » pris au sens de « s’enquérir ».
- Fomentation : « Remède qu’on applique extérieurement sur une partie malade, pour adoucir, fortifier, résoudre, etc. » (Acad. 1762).
- Matteo III Giovanni (ou Zuanne) Bragadin (1689-1767), qui deviendra le principal protecteur vénitien de Casanova. Issu d’une famille de la plus ancienne noblesse vénitienne, il fut sénateur, membre du Conseil ducal, inquisiteur d’État. Casanova fait son éloge dans la Confutazione (t. I, p. 53 et sq.). Son frère, Daniele Bragadin (1683-1755), avait été nommé procurateur de Saint-Marc en 1735.
- Il s’agit de Marco Dandolo (1704-1779) et Marco Barbaro (1688-1771).
- Casanova rajeunit son protecteur, qui avait alors cinquante-sept ans.
- Par opposition à la nature. Casanova prônera exactement le contraire.
- Casanova semble mêler deux locutions : « être la proie de » et « être en proie à ».
- « Les Sciences abstraites, ce sont celles qui ont pour objet des êtres abstraits ; tels sont la Métaphysique et les Mathématiques » (Encyclopédie, art. « Abstrait »). Casanova emploie plutôt le mot au sens de « sciences occultes ».
- Clavicula Salomonis, c’est-à-dire la petite clé de Salomon : nom donné, à partir du XVe siècle, à divers manuscrits et ouvrages de magie attribués au roi Salomon.
- Au sens propre, la cabale désigne « la doctrine mystique, et […] la Philosophie occulte des Juifs » (Encyclopédie) et en particulier « l’interprétation mystique et allégorique de l’ancien Testament » (Acad. 1762). Dans une lettre de septembre 1793 dont il a conservé le brouillon, Casanova distingue le « Kab-eli » et la « Cab-ala » : « Je possède depuis longtemps le Kab-Eli. C’est un ouvrage numérique par lequel je reçois une réponse raisonnée en chiffres arabes à toutes interrogations que j’écris composée[s] en chiffres. Vous savez, je crois, que le Kab-Eli, qui veut dire secret de Dieu n’est pas la Cab-ala qui ne consiste qu’en interprétation[s] toujours plus ou moins obscures » (lettre citée par Bernhard Marr, « La kabbale de Jacques Casanova », dans Mémoires de J. Casanova de Seingalt, écrits par lui-même, Paris, La Sirène, 1926, t. III, p. IX). Pratiquement, il convertissait la question posée en nombres en fonction des lettres contenues dans chaque mot, puis disposait ces nombres en une pyramide. Celle-ci pouvait également comporter des nombres arbitraires et, parfois, une prétendue « clé » qui ajoutait encore de nouveaux nombres. Le Vénitien prétendait recevoir la réponse en procédant ou en faisant procéder à des additions et des soustractions parfaitement arbitraires, si ce n’est qu’elles lui permettaient d’aboutir à des nombres choisis par lui et qu’il n’avait plus qu’à traduire ou à faire traduire en mots. Toute l’habileté consistait donc, d’une part, à donner l’illusion que les nombres (et donc la réponse) trouvés l’avaient été « naturellement » en multipliant les opérations pour ne pas laisser la dupe comprendre que l’oracle était déjà déterminé ; et, d’autre part, à faire une réponse propre à séduire le destinataire sans trop compromettre le « cabaliste » : la technique de l’équivoque explicitée plus bas par Casanova, chère aux libres penseurs, lui fut aussi utile dans cet exercice. Au cours de cette première expérience « cabalistique », Casanova donne lui-même la réponse et n’a donc à se soucier que de la seconde exigence.
- Six heures ou 6 h 30 si l’action se situe début mai (« à la moitié du printemps ») – voir Calcul des heures à l’italienne.
- « C’est le titre du Pontife qui présidait aux Mystères d’Éleusis et de quelques autres Temples de la Grèce. Ce nom pris littéralement, signifie Celui qui révèle les choses sacrées » (Acad. 1762).
- Les esprits associés aux éléments. Lieu commun des croyances magiques du temps.
- La critique du paganisme ne cherche même pas véritablement à cacher celle du christianisme, comme on le voit dans les lignes suivantes. Dès cette phrase, le lecteur contemporain de Casanova ne peut que penser à l’Histoire des oracles de Fontenelle (1687).
- Obscurci par les préjugés (voir ici note 52).
- L’influence ainsi acquise par Casanova sur les trois patriciens et sur Bragadin en particulier ne laissa pas l’Inquisition indifférente : les rapports de l’espion Manuzzi (voir Répertoire) en 1754-1755 montrent que les agissements du Vénitien, soupçonné de vouloir s’emparer des biens du sénateur, étaient surveillés de près.
- « [Visionnaire] se dit figurément De celui qui a des idées folles, des imaginations extravagantes, des desseins chimériques » (Acad. 1762).
- La pierre philosophale.
- Environ 1 100 euros.
Chapitre VII
- Cette initiale est changée en A.S. dans la suite du texte.
- Un casino est une maison privée dédiée au divertissement et aux plaisirs (jeu, réceptions, rencontres amoureuses…).
- Angela Avogadro, née Vezzi (?-1762).
- Le comte Kajetan Zawoiski (1725-1788) deviendra aide de camp général du fils d’Auguste III de Pologne et Électeur de Trèves (1768-1802) Clément Wenceslas de Saxe (1739-1812), puis maréchal à la cour de Coblence et ambassadeur à Dresde où il mourra. Casanova le reverra en 1767 à Munich après son départ de Vienne (voir HMV, ms. t. IX, chap. II, fº 25r).
- Angelo Querini (1721-1796), patricien notoirement libre-penseur et franc-maçon.
- Le patricien et futur sénateur (1751) Lunardo Venier (1716-1781), qui semble avoir connu une jeunesse mouvementée.
- L’île de la Giudecca, ou de la Zuecca, au sud de la ville (voir le plan).
- Italianisme forgé sur locanda : auberge. Son nom peut provenir d’un quartier appelé il Castelletto, près du Rialto.
- « Marque, se dit aussi Des jetons, des fiches, et de quelques autres signes que l’on met au jeu au lieu d’argent » (Acad. 1762).
- Environ 57 000 euros.
- Italianisme forgé sur compiacersi di : se réjouir de.
- L’avantage qu’a le ponte sur le banquier avait été démontré par les premiers mathématiciens qui avaient appliqué le calcul des probabilités au jeu (voir Lexique et règles des jeux).
- « Se dit aussi en parlant d’Un Prince, d’un Ministre, d’un grand Seigneur auquel on s’attache, et sous la protection duquel on se met pour faire sa fortune, pour avoir de l’appui » (Acad. 1762).
- Plus de 100 000 euros.
- Pietro Guarienti, peintre et historien d’art d’origine véronaise, fut nommé directeur de la galerie de Dresde par le roi de Pologne. Il est essentiellement connu comme l’éditeur et le continuateur de l’Abecedario pittorico d’Orlandi (1753 pour ses ajouts et corrections).
- Comprendre 100 000 sequins, soit plus de 10 millions d’euros.
- Anton Raphael Mengs (1728-1779). Casanova le fréquentera lors de son séjour en Espagne (1767-1768).
- Casanova retrouvera son frère Jean à l’école de Mengs à Rome fin 1760.
- Corriere (plus bas francisé en courriere) doit se comprendre ici au sens de service de transport. Il s’agit d’une embarcation assurant une liaison régulière entre Ferrare et Venise.
- Malvasia : boutique où l’on vendait du vin (voir ici note 102).
- Giovanni Francesco Steffani, né en 1723, était secrétaire auprès du Conseil des Dix.
- « Main se dit aussi de l’écriture. Il a une belle main, pour dire, Il a une belle écriture. Et dans ce sens on dit, Reconnaître la main de quelqu’un, pour dire, Reconnaître son écriture » (Acad. 1762).
- La Cancelleria, au palais ducal, conservait les documents relatifs à l’administration de la République. Le chancelier et les secrétaires de la Chancellerie n’appartenait pas à l’ordre des patriciens, mais à celui des cittadini.
- Croire à quelqu’un : « Ajouter foi à quelqu’un, suivre son conseil, son avis. Croire aux Astrologues, aux Médecins » (Acad. 1762).
- Casanova, qui séduit par le récit de sa vie, attend aussi d’être intéressé au sens classique (ému, touché) par le récit d’autrui, en particulier des femmes qu’il rencontre. L’Histoire de ma vie offre de nombreux récits secondaires, plus ou moins développés, rapportés directement par des femmes. Elles y narrent souvent, comme on peut aussi le lire dans les romans, les vicissitudes qui sont les leurs aussitôt qu’elles s’écartent de leur destin social. Ces récits ont plusieurs fonctions importantes : ils offrent à Casanova un rôle dans une histoire en cours ; ils inscrivent dans le texte une mémoire romanesque ; dans la mesure où ils sont le plus souvent suivis d’une évocation de leur effet sur leur destinataire, ils représentent l’efficacité du récit dans la narration même ; un jeu d’échos s’organise entre eux et avec le récit principal.
- Italianisme. Desimprimere : enlever une impression (Accademia della Crusca, 4e éd.).
- Environ 27 cm.
- Mon habitude.
- Une quinzaine d’euros.
- Une cinquantaine d’euros.
- Orth. empyrique. Métaphore médicale. Un empirique est au sens large un médecin qui n’applique pas les règles de la médecine et prétend disposer de secrets. C’est donc souvent un synonyme d’imposteur ou de charlatan. Mais le mot désigne aussi, par opposition aux dogmatiques, une « célèbre secte qui fit autrefois une grande révolution dans la Médecine […] environ 287 ans avant la naissance de J. C. » ; hostile à la théorie et à la recherche des causes cachées, « toute la médecine des empiriques se réduisait […] à avoir vu, à se ressouvenir, et à comparer » (Encyclopédie, art. « Empirique, secte »). Casanova peut donc ici faire allusion soit aux méthodes peu orthodoxes employées par Bragadin pour le guérir de ses passions, soit au fait que celui-ci, comparant les égarements de sa propre jeunesse avec les aventures de son protégé, soit enclin à lui imposer des remèdes qui ne conviennent pas vraiment à son cas.
- Le babil, le bavardage.
- Nom du propriétaire d’une auberge.
- Italianisme forgé sur a favore di : en faveur de.
- Italianisme de construction forgé sur persuadere qualcuno a fare qualcosa : persuader quelqu’un de faire quelque chose.
- « Couler signifie aussi figurément, Faire glisser adroitement, mettre doucement en quelque endroit, ou parmi quelque chose » (Acad. 1762).
- « Flatteur, flatteuse. Celui ou celle qui par bassesse et par intérêt, donne des louanges excessives à une personne qui ne les mérite pas » (Acad. 1762).
- Dans la terminologie aristotélicienne, la cause efficiente, par opposition aux causes matérielle, formelle et finale, est celle qui produit l’effet.
- « On dit figurément, qu’Un homme est tout uni, pour dire, que C’est un homme simple et sans façon » (Acad. 1762).
- Steffani possédant sa propre voiture, la phrase peut indiquer qu’il a loué des chevaux ou, plus vraisemblablement, qu’il est parti à la hâte : « Figurément, en parlant d’un homme qui fait toute chose à la hâte, on dit […] qu’il fait tout en poste » (Acad. 1762).
- C’est-à-dire parmi les cittadini employés à la Chancellerie.
- Cette métaphore picturale doit être rapprochée des nombreuses métaphores théâtrales dans cet épisode et, plus généralement, dans l’Histoire de ma vie. Le « tableau » est au cœur des réflexions et des pratiques dramaturgiques du siècle (voir P. Frantz, L’Esthétique du tableau dans le théâtre du XVIIIe siècle, Paris, PUF, 1998).
- Maquereau.
- Bordel.
- Ce nom, employé ici pour désigner l’« ange » de Casanova, sera utilisé plus tard comme pseudonyme par le Vénitien. Ses sonorités évoquent Le Comte de Gabalis, ou Entretiens sur les sciences secrètes de Montfaucon de Villars (1670).
- Hiérarchie : « On appelle ainsi l’ordre et la subordination des différents chœurs des Anges, et des divers degrés de l’État Ecclésiastique » (Acad. 1762).
- « Celui qui est initié dans les mystères d’une Secte ou d’une Science. Il se dit particulièrement de ceux qui croient être parvenus au grand œuvre » (Acad. 1762).
- Traghetto, au sens de station où l’on prenait une gondole.
- Selon La Mettrie, le remords provient de la loi naturelle, « sentiment intime » antérieur à toute éducation ou à toute législation humaine. On ressent du remords lorsqu’on a enfreint cette loi (voir par exemple L’Homme machine, dans Œuvres philosophiques [Londres, 1751], éd. J.-P. Jackson, Paris, Coda, 2004, p. 64 : « On ne peut détruire la loi naturelle. L’empreinte en est si forte dans tous les animaux que je ne doute nullement que les plus sauvages et les plus féroces n’aient quelque repentir »). De ce point de vue, le raisonnement de Casanova n’est pas un sophisme.
- Pontelagoscuro, petite commune de la rive droite du Pô, à 7 km de Ferrare.
- Italianisme forgé sur confine (ou confino selon l’Accademia della Crusca, 4e éd.) : limite, frontière.
- Casanova emploie « convaincu que » au sens de « convaincu de (quelque crime) ».
- Casanova retrouvera Ancilla à Lyon en 1750 (voir ici). Elle sera la maîtresse de John Murray à Venise (voir ici).
- Tommaso Medin (1725-v. 1787), homme de lettres au sens large (on le connaît surtout pour sa traduction de la Henriade de Voltaire). Grand joueur, toujours perclus de dettes, il dut quitter Venise en 1756 pour avoir menacé un créancier. Marie-Thérèse d’Autriche le nomma capitaine de justice à Mantoue en 1765 et il put rentrer à Venise l’année suivante, mais fut expulsé un an plus tard pour les mêmes raisons qu’en 1756. Il finit sa vie à Londres, probablement emprisonné pour dettes.
- C’est-à-dire ennemi du hasard et donc tricheur.
- Soupirant, par affaiblissement du sens classique du mot : « Celui ou celle qui aime avec passion une personne d’un autre sexe » (Acad. 1762).
- Grande place non loin de l’église de Sant’Antonio, aujourd’hui Piazza delle Statue.
- Lors du séjour à Naples en 1770.
- Édifice consacré aux jeux de hasard ouvert entre 1638 et 1774. Il y eut plusieurs ridotti à Venise, le plus fameux et le plus ancien étant celui de San Moisè.
- Il s’agit de la danseuse Anna Binetti.
- Casanova retrouvera la Binetti à Stuttgart en 1760 et il se battra en duel à cause d’elle en Pologne en 1766.
- Le comte Naleçz de Mosna-Moscynski, grand maître franc-maçon et ami de Cagliostro, mort en 1786.
- Réglementaire. C’est une hyperbole : à la différence de la robe, la perruque n’est pas un signe distinctif officiel et normé. Mais c’est en effet au début du XVIIIe siècle que la vogue des perruques longues s’est répandue chez les patriciens.
- Environ 23 000 euros.
- Soit 22 km.
- La bautta était un capuchon de soie noire garni de dentelles noires serrant étroitement la tête et tombant jusqu’à la taille. Le vêtement était complété par un ample manteau noir ou gris (tabarro), un masque de toile de lin blanche avec un nez pointu et un tricorne noir.
- Soit le 1er février (Trévoux indique que la fête de la purification de la Vierge avait lieu le 2 février).
Chapitre VIII
- Environ 7 euros.
- Illustrissimo : titre de politesse donné à des citoyens de quelque importance.
- Casanova n’en parle pas dans l’Histoire de ma vie, mais sa signature sur un document judiciaire en août 1746 peut laisser penser qu’il est alors au service de l’avocat Marco Lezze. Selon certaines recherches casanovistes, il aurait aussi travaillé pour lui en 1744. Le confidente Manuzzi (voir Répertoire) écrit en outre dans ses rapports à l’Inquisition que le Vénitien a étudié la procédure auprès de lui.
- Orth Pr :, nous substituons au deux-points le point d’usage. Peut-être Preganziol, au sud de Trévise.
- L’expression exacte est « par manière d’acquit », que Casanova emploie plusieurs fois. S’agit-il ici de caractériser le « jargon » de Christine ?
- Plus de 100 000 euros.
- Dot hyperbolique : près de 2 millions d’euros.
- Confusion naïve sur deux sens de « caractère » qui « se dit de l’écriture d’une personne » et « se prend aussi pour ce qui distingue une personne des autres à l’égard des mœurs ou de l’esprit » (Acad. 1762).
- « On dit, Modes, au pluriel, pour signifier Les ajustements, les parures à la mode » (Acad. 1798).
- Un peu plus d’une centaine d’euros.
- « On dit […] de celui qui retient ses larmes prêtes à s’échapper, ou qui cache le ressentiment d’un affront, qu’Il dévore ses larmes, qu’il dévore un affront » (Acad. 1762).
- Plus de 11 000 euros.
- « Apprêt, préparatif, attirail et pompe » (Acad. 1762).
- Conjecture, jugement fondé sur les apparences.
- Marches.
- Une quarantaine d’euros.
- Marque du style familier.
- Orth. tour. Étoffe de soie à gros grains fabriquée à Tours.
- En harmonie avec. L’emploi de cette locution dans ce sens n’est pas fréquente dans les textes du XVIIIe siècle.
- Mantelet : petit manteau ou vêtement léger porté sur les épaules.
- Environ sept heures du matin.
- Xénocrate, philosophe grec du IVe siècle av. J.-C., disciple de Platon, était célèbre pour son austérité.
- Expression sans doute formée d’après le sens de « charnel » dans la locution « Homme charnel, pour dire, Homme sensuel, par opposition à homme spirituel » (Acad. 1762). En italien, l’adjectif carnale est synonyme à la fois d’affectueux et de luxurieux (Academia della Crusca, 4e éd.).
- Vin de Lombardie.
- Environ vingt et une heures.
- Environ huit heures du matin.
- Vers vingt et une heures.
- Lire plus probablement « entendu ».
- Environ 120 000 euros.
- Savio di Settimana : les « Sages » se relayaient de semaine en semaine pour traiter les affaires courantes.
- D’une famille non patricienne.
- Plus de 100 000 euros.
- Environ 5 500 euros.
- « Le lieu et le Tribunal de Rome où s’expédient les Actes pour les Bénéfices non consistoriaux, quelquefois les autres Bénéfices et les dispenses » (Acad. 1762).
- Institution chargée d’élaborer les actes officiels effectués et décrétés par l’évêque.
- D’après Gugitz, Carlo Bernardi.
- Saverio Constantini, un comptable public (voir ici note 63).
- Le célèbre écrivain Francesco Algarotti semble avoir été à Berlin à cette époque. La recherche casanoviste a suggéré qu’il s’agisse de son frère Bonomo.
- C’est-à-dire qu’il n’est encore qu’un employé, considéré comme un subalterne tant qu’il n’a pas acheté sa charge.
- Environ 140 000 euros.
- Environ 33 km.
- Environ treize heures.
- « La faculté de comprendre les choses, et d’en juger selon la droite raison » (Acad. 1762).
- Le « tempérament » procédant des dispositions du corps (voir ici note 22), l’homme n’en est pas responsable.
- Honte de ce qui n’est pas blâmable, voire de ce qui est louable.
- « Néologisme, qui a encore l’air un peu précieux » (Féraud en 1787). Le mot apparaît en 1769 pour traduire le titre de Sterne, The Sentimental Journey. Il désigne d’abord l’élévation des sentiments, mais il est rapidement employé de façon péjorative, ironique. C’est d’ailleurs ce second emploi que répertorie l’Académie lorsque le mot entre dans son Dictionnaire, en 1825.
- Propre à émouvoir.
- Depuis saint Augustin, le mensonge se définit par l’intention de tromper. Christine applique cette définition à la promesse. Ce déplacement est problématique : la promesse se définit par une relation au temps qui excède la seule question du mensonge ; elle n’est pas seulement sincère ou mensongère dans son moment, elle engage. Or c’est précisément ce rapport au temps, cette relation entre l’identité et la projection dans le temps, qui est ici contestée. Pour Casanova, qui reprendra à son compte le discours qu’il confie ici à un personnage féminin, la promesse amoureuse est vraie dans son moment si celui qui l’énonce est sincère. Ce dernier n’est pas cependant véritablement engagé à la tenir lorsqu’il n’est plus guidé par l’amour. Il y a là un nœud important des relations de Casanova avec la morale. Le Vénitien n’est pas indifférent aux conséquences de ses actes : la représentation du bonheur de Christine dans la suite du chapitre le montre. Il reste cependant étranger au rapport au temps impliqué par une éthique de la promesse.
- « Instrument se dit aussi Des contrats et des actes publics par devant Notaire » (Acad. 1762).
- Témoin (emploi italianisant forgé sur compare d’anello : témoin de mariage).
- Les domestiques.
- Environ seize heures.
Chapitre IX
- « Répondre de sa part, par ses sentiments, par ses actions. […] Je vous ai rendu toutes sortes de bons offices, mais vous n’y avez pas correspondu » (Acad. 1762).
- Le 25 avril.
- Obéissant avec respect.
- En 1774, lors du retour de Casanova à Venise.
- En 1783.
- La foire annuelle de Padoue, qui commençait le 13 juin. D’après les recherches casanovistes, nous sommes ici en 1748.
- Giuseppe Suzzi.
- En réalité Domenico Tomiotti (et non Tognolo) de Fabris, comte de Cassano (1725-1789). Il servit dans l’armée autrichienne et se lia d’amitié avec le prince de Ligne.
- Orth. Transilvanie. La Transylvanie est, dans l’actuelle Roumanie, la région située autour de Cluj, à l’ouest de la chaîne des Carpates.
- L’empereur germanique Joseph II (1741-1790), qui régna à partir de 1765.
- « Grâce, agrément » (Acad. 1762). En italien, gentilezza, formé sur gentile, peut être synonyme de « noblesse » au sens moral (Accademia della Crusca, 4e éd.).
- Orth. contracts publiques. Au sens large : « convention, traité entre deux ou plusieurs personnes, et rédigé par écrit, sous l’autorité publique » (Acad. 1762).
- Plus de 100 000 euros.
- Sa Majesté impériale et royale d’Autriche.
- « Mourir au lit d’honneur, se dit d’Un homme qui meurt à la guerre pour le service de l’État » (Acad. 1762).
- Emploi étendu du mot : « Terme de Grammaire. Il ne s’emploie que dans cette phrase, Nom appellatif, qui se dit D’un nom qui convient à toute une espèce. Homme, arbre, sont des noms appellatifs » (Acad. 1762).
- Référence ironique au meilleur des mondes possibles de Leibniz revu par Voltaire.
- S’ouvre ici une réflexion importante sur le pseudonyme. Casanova prend implicitement la défense de sa propre pratique, mais le passage n’est pas qu’un plaidoyer pro domo. Il applique au nom propre une représentation du langage qui associe sonorités et jugements de valeur. On retrouve cette théorie dans sa « traduction » de l’Iliade (Dell’Iliade di Omero tradotta in ottava rima…, 1775-1778, t. I, p. 21] ou dans À Léonard Snetlage (1797, Ma voisine, la postérité, op. cit., p. 75). Le nom propre, chez le Vénitien, menace d’imposer un destin : le pseudonyme est une façon de rompre avec les déterminations antérieures et subies de l’identité. Montaigne associait lui aussi sonorités du nom et prestige social : les noms faciles à prononcer et à mémoriser rendent selon lui la reconnaissance sociale plus aisée (Les Essais, livre I, chap. 46, « Des noms », éd. cit., p. 449).
- Voltaire est l’anagramme d’Arouet l(e) I (pour « jeune »). Casanova a développé cet exemple dans le Scrutinio del libro Éloges de M. de Voltaire (1779), éd. Bruno Rosada, Venise, Venezia Editoria Universitaria, 1999, p. 19-20.
- D’Alembert, fils naturel de Mme de Tencin (voir Répertoire) et du chevalier Destouches, fut déposé à sa naissance sur les marches de l’église Saint-Jean-le-Rond et confié à l’hospice des Enfants-Trouvés.
- Métastase devait son « pseudonyme » à son précepteur Gravina qui hellénisa son nom de naissance (voir ici et Répertoire).
- Philipp Melanchthon (1497-1560), né Schwarzerd, réformateur humaniste, disciple de Luther. Son pseudonyme hellénise son patronyme : tous deux signifient « terre noire ».
- À la différence des exemples précédents, la référence aux Beauharnais et aux Bourbons est fantaisiste. Inscrire le nom de la famille royale française dans cette série n’est cependant pas anodin, même si Casanova écrit après la Révolution : le nom du roi illustre une fonction cruciale du nom propre, celle d’assurer la continuité de l’ordre social et politique.
- Probable référence à l’exclamation caray en portugais, qui marque la surprise.
- Stanislas II Auguste (1731-1798), roi de Pologne à partir de 1764, abdiqua le 25 novembre 1795.
- Bartolomeo Coleoni (v. 1400-1475), condottiere italien. Jeu de mots sur coglioni : testicules.
- Zero Branco (Zero en vénitien), commune de la province de Trévise.
- La famille Lin était devenue patricienne à la fin du XVIIe siècle grâce à ses richesses.
- Malfaisant.
- Gugitz a relevé une anecdote semblable chez Anton Francesco Grazzini (1504-1584), dans la septième nouvelle des Cene del Lasca (1756 pour la première édition, parue à Paris).
- Hébété et agité de convulsions.
- Les Esecutori contro la Bestemmia jugeaient les crimes contre la religion et les bonnes mœurs. Une note en marge indique « 1747 » (une autre date est biffée, illisible).
- En tirer profit.
- Presque 700 euros.
- Sans doute le jardin situé à côté du Fondamenta Croce, sur l’île de la Giudecca.
- La Pescheria, le marché aux poissons dans le quartier du Rialto.
- Les démarches entreprises par les protecteurs de Casanova, d’après le sens du mot dans la locution « bons offices » ou de l’italien uficio au sens de « service », « faveur ».
- Ajourner : « Assigner quelqu’un à certain jour en Justice » (Acad. 1762).
- Orth. puit. L’Albergo del Pozzo, une des plus anciennes hôtelleries de Milan, à la Porta Ticinese.
- Environ 46 000 euros.
- La présence de Casanova à Venise en 1748 est attestée. D’après les rapports du confidente Manuzzi (voir Répertoire), Casanova dut quitter Venise début 1749 en raison des soupçons suscités par ses relations avec Bragadin.
- Dans le genre grotesque. « La Danse grotesque, que l’on appelle improprement Pantomime puisqu’elle ne dit rien, emprunte ses traits de la Comédie d’un genre comique, gai et plaisant » (Jean-Georges Noverre, Lettres sur les ballets, et sur la danse, Lyon, Chez Aimé Delaroche, 1760, p. 229-230).
- Cascina : ferme. Orth. casine, mais cascine ensuite : nous unifions.
- Plus de 12 000 euros.
- Presque 35 000 euros.
- Métaphore théâtrale : « On dit figurém. Filer une intrigue, une scène, une reconnaissance, etc. pour dire, Les conduire progressivement et avec art » (Acad. 1798).
- L’épisode du duel polonais, en 1766, commencera de la même façon.
- Plus de 1 m.
- Jean-foutre.
- Cette référence, encore discrète, à l’emploi de pseudonymes apparaît après le discours de Casanova sur les « appellatifs ».
- Antonio Stefano Balletti (1724-1789) était le fils de la comédienne Silvia Balletti, la « Silvia » des comédies de Marivaux (voir ici note 42). Sa carrière théâtrale commença à Paris en 1742. Il voyagea ensuite en Italie, où il fut maître de ballet, et resta un des amis les plus proches de Casanova.
- En danse, genre intermédiaire entre les genres noble (« la danse sérieuse et héroïque ») et grotesque : « celui de la Comédie noble, autrement dit le haut-comique » (Jean-Georges Noverre, Lettres sur les ballets, et sur la danse, op. cit., p. 229).
- Les imbéciles, les dupes. Le mot est emprunté à l’italien gonzo : nigaud, niais.
- L’intrigue suivante est aussi celle du Polémoscope ou la Calomnie démasquée par la présence d’esprit, pièce écrite par Casanova à Dux en 1791. Dans l’adresse au lecteur, Casanova affirme s’inspirer d’une anecdote réelle.
- Au cours de la guerre de Succession d’Autriche, en 1741.
- Plus de 6 000 euros.
- Orth. divortié (peut-être d’après le radical latin de divortium). La construction « se divorcer de quelqu’un » est attestée depuis le XVIe siècle. Elle est parfois décrite comme archaïsante après le XVIIe siècle, mais Mme de Staël l’emploie encore.
- Vers 19 h 30 (si l’on est bien en février).
- Il s’agit d’un régiment de l’armée impériale.
- Environ 700 euros (s’il s’agit bien de ducats d’argent de Venise).
- Casanova concatène « se déclarer » (s’expliquer) et « déclarer que » (faire savoir).
- Presque 35 000 euros.
- Il s’agit du baron Franz O’Neillan (1729-1757). Son père, originaire d’Irlande, avait été nommé major général dans l’armée impériale comme le note plus loin Casanova. Nous unifions les graphies.
- Probable erreur de copie : la suite invite à comprendre « quatrième ».
- Les sequins sont appelés « ducats de Venise » en monnaie de compte (voir Revenus et monnaies dans l’Europe du XVIIIe siècle).
- Tisane de salpêtre, remède dont l’Encyclopédie (art. « Nitre ») dit qu’il est « d’un usage très utile dans le commencement des gonorrhées virulentes ; qu’il calme les érections douloureuses et les ardeurs d’urine, qui sont les symptômes communs de cette maladie ; et que non seulement il n’empêche point l’écoulement utile, presque nécessaire, qui en fait l’essence, en enfermant (comme on dit d’après un proverbe vulgaire, et une erreur rationnelle) le loup dans la bergerie ; mais qu’au contraire les tisanes rafraîchissantes nitrées et les émulsions nitrées, provoquent et entretiennent convenablement ce flux ».
- Chaude-pisse.
- Ce capitaine Du Laurent ne fut en réalité pas chassé de l’armée.
- O’Neillan mourut à Hirschfelde en février 1757, quelques mois avant la bataille de Prague (guerre de Sept Ans).
- Charles de Ligne (1759-1792), fils du prince Charles-Joseph de Ligne (1735-1814), ami et protecteur de Casanova. Charles-Joseph de Ligne fut aussi l’un des premiers lecteurs de l’Histoire de ma vie, dont Casanova lui communiqua des versions manuscrites.
- Christian Auguste, prince de Waldeck (1744-1798). Il perdit un bras à Thionville en 1792 alors qu’il commandait des troupes de la Coalition contre la France révolutionnaire.
- La Fragoletta était en réalité la grand-mère d’Antonio Stefano Balletti ; elle avait aussi été la maîtresse du père de Casanova (voir ici).
- Spectre ou fantôme.
- D’après Sénèque, Consolation à Marcia, XXII : « Nihil est tam fallax quam vita humana, nihil tam insidiosum ; non mehercules quisquam illam accepisset, nisi daretur inscientibus » (« Il n’y a rien d’aussi fallacieux, d’aussi perfide que la vie humaine ; personne, par Hercule, n’en voudrait, si nous ne la recevions à notre insu », in Dialogues, t. III, Consolations, éd. bilingue, trad. René Waltz, Paris, Les Belles Lettres, 1975, p. 45).
- Casanova a probablement séjourné à Mantoue d’avril à juin 1749.
- Comprendre : j’ai été heureux au jeu.
Chapitre X
- Magistrat responsable des affaires qui relèvent du droit canon (religieux).
- Nom grec de quatre pharaons (XXe-XVIIIe s. av. J.-C.).
- Fondatrice et reine légendaire de Babylone.
- Les minéraux, les végétaux et les animaux.
- Malchus. « Alors Simon-Pierre, qui portait un glaive, dégaina et frappa le serviteur du Grand Prêtre ; auquel il trancha l’oreille droite ; le nom de ce serviteur était Malchus » (Évangile selon Jean, XVIII, 10, in La Bible, Paris, Le Livre de poche, coll. « La Pochothèque », p. 1610).
- Un chirographe est un acte établi en deux exemplaires sur un même parchemin, une même feuille de papier. Les deux exemplaires sont séparés par une ligne de texte (la devise) au niveau de laquelle la feuille est découpée, ce qui permet d’authentifier le document lorsque les deux parties sont réunies et que la devise est de nouveau lisible.
- « [Pancarte] se dit aussi par une espèce de plaisanterie, en parlant De toutes sortes de papiers et d’écrits » (Acad. 1762).
- Évangile selon Jean, XVIII, 11. C’est Jésus qui s’adresse à Pierre. Casanova cite la version latine avec une délectation lisible dans la répétition du mot essentiel quelques lignes plus bas et qui rappelle celle de Jacques le Fataliste racontant la fable de la gaine et du coutelas.
- Plus de 110 000 euros.
- L’opération magique.
- Melek, en hébreu : roi.
- Vraisemblablement de la vaisselle peinte représentant des thèmes empruntés à Raphaël. Le contexte et la phrase suivante de Casanova, à l’ironie tranchante, interdisent de penser qu’il puisse s’agir d’un objet précieux.
- On identifiait parfois le Rubicon de l’Antiquité et la rivière Pisciatello, près de Césène.
- Au sens de « Remarque, recherche savante, curieuse » (Acad. 1762).
- Environ 34 m.
- Somme incroyable : plus de 200 millions d’euros. Les sequins n’existaient pas au XIIe siècle ; l’évaluation est totalement fantaisiste.
- Allusion à un épisode de la querelle des Investitures qui vit l’empereur germanique Henri IV (1050-1106) s’opposer au pape Grégoire VII (v. 1020-1085) et se conclut en 1077 au château de Canossa, propriété de Mathilde, comtesse de Toscane (1046-1115), où le premier fit amende honorable devant le second. Godefroi de Bouillon (1061-1100), vassal d’Henri IV, guerroyait pour lui avant de s’engager dans la première croisade (1095).
- « Traverser signifie figurément, Susciter des obstacles pour empêcher le succès de quelque entreprise » (Acad. 1762).
- Ici, comme dans la suite du chapitre, Casanova s’inspire de croyances superstitieuses et de pratiques ésotériques réelles.
- La locution Cerchio maximo s’emploie en mathématiques et en astronomie. Elle renvoie au cercle produit par l’intersection d’une sphère et d’un plan.
- Le quart de la valeur, soit un demi-million de sequins.
- Plus de 50 000 euros.
- Titre de noblesse accordé par le pape, mais qui n’était pas accompagné d’un fief.
- Le Milanais Giuseppe Antonio Arconati-Visconti (1698-1763).
- Environ 350 m. « Quatre cents pas », un peu plus bas, est une distance équivalente.
- Sans doute d’un aspect agréable. La locution n’est pas courante (« du bel air » a un sens différent).
- Plus de 2 000 euros.
- Le masculin, répété par la suite, s’explique peut-être par l’italien bagno, masculin, qui s’emploie bien au sens de « baignoire » en français.
- Cesena appartenait aux États de l’Église et l’Inquisition romaine, fondée en 1542 par Paul III, y était plus virulente qu’à Venise où les inquisiteurs d’État étaient plus à craindre.
- Le sangiovese, aussi orthographié « sanjovese » – étymologiquement « sang de Jupiter » – est un cépage et vin rouge de Romagne.
- Du poisson frais : « Toute sorte de poisson de mer qui n’est pas salé » (Acad. 1762).
- Diminutif de Geneviève.
- Plus de 100 000 euros.
- Entre 30 et 35 m de tissu pour un prix de 1 000 euros environ.
- Voir ici note 51.
- Environ 50 cm.
- Plus de 300 euros.
- Respectivement : 1,63 m ; 65 cm ; 81 cm.
- « Sorte de vêtement d’Église, fait de toile, et dont les manches sont fort longues et fort larges, les unes rondes et fermées, les autres pendantes » (Acad. 1762).
- Pour tous ces préparatifs, Casanova a pu s’inspirer de la littérature ésotérique dont il a une connaissance directe, par exemple du De occulta philosophia (1533) d’Henri Corneille Agrippa.
- Son bronzage. Le pluriel est inhabituel.
- Aucune raison naturelle cachée.
- Voir ici.
- Lutin. L’Encyclopédie définit les feux follets comme « de petites flammes faibles, qui volent dans l’air à peu de distance de la terre, et qui paraissent aller çà et là à l’aventure. On en trouve ordinairement dans les lieux gras, marécageux, et dans ceux d’où l’on tire les tourbes ». Voir aussi n. 3 p. 359.
Fragment du second tome de mes Mémoires
- « Nom que les Cabalistes donnent à certains génies ou peuples invisibles, qu’ils supposent habiter dans la terre, où ils sont les gardiens des trésors, des mines, des pierres précieuses » (Acad. 1762).
- Environ 2,5 m.
- « [Panique] n’a guère d’usage que dans cette phrase, Terreur panique, qui signifie, Une frayeur subite et sans fondement » (Acad. 1762).
- « Transaction, accord, convention. Il se dit principalement en matières Ecclésiastiques » (Acad. 1762).
- Cette foire se tenait durant quinze jours en août (d’après Gugitz).
- Environ 27 000 euros.
- À Venise comme dans les États de l’Église, un sequin valait le double de l’écu.
- Son issue.
- Didone abbandonata (Didon abandonnée), que Métastase écrivit en 1724, fut mis en musique par Domenico Sarri (1679-1744) puis par une cinquantaine de compositeurs dans le siècle suivant.
- Dans le palais de la famille Spada. Le théâtre de ce nom, à Cesena, n’existe pas encore.
- Des espions ou mouchards.
- Il s’agit de la chanteuse Barbara Narici, qui se produisit notamment à Naples, Bologne et Gratz.
- Par politesse ou en plaisantant. La locution n’est pas usuelle.
- Plus de 200 euros.
- Voir ici. et Répertoire.
- « Nom propre d’une petite ville de l’État de l’Église en Italie, que les Italiens appellent Faenza, nom formé par corruption de son nom Latin Faventia. Elle est dans la Romagne, sur la rivière d’Amone, entre Forli et Imola. Fayence est renommée pour les beaux lins que produit son territoire, et par la belle vaisselle de terre qui s’y fait, et qui en a pris son nom » (Trévoux).
- Nom de famille de la mère de Casanova.
- Ou greluchon (voir ici note 54).
- Environ 220 km.
- Les treize cartes distribuées à chacun des pontes au pharaon (voir Lexique et règles des jeux).
- C’est-à-dire une mise de 10 sequins et sept fois autant (soit 80 sequins, plus de 9 000 euros) sur une carte (voir Lexique et règles des jeux).
- « On dit, Filer la carte, pour dire, Escamoter une carte, et en donner une au lieu d’une autre qu’on retient pour soi » (Acad. 1762).
- Pour acompte. « À compte » est une « manière de parler abrégée, pour dire, qu’On a donné ou reçu quelque chose sur la somme due » (Acad. 1762).
- Felice Peretti (1520-1590) fut pape sous le nom de Sixte Quint à partir de 1585.
- En 1764.
- Voir Coran, II, 216, par exemple, mais Casanova n’a comme ses contemporains qu’une connaissance indirecte du texte de Mahomet.
- Je lui ai pris tout son argent (voir ici note 7).
- Ville de la province de Ravenne, en Émilie-Romagne.
- Archer : « Petit officier de Justice et de Police, employé, ou à saisir les malfaiteurs, ou à exécuter quelque ordre » (Féraud). La réputation des archers, essentiellement chargés des arrestations à domicile, est exécrable au XVIIIe siècle.
- Environ 5 euros.
- La juridiction ecclésiastique.
- Guillaume-Léon, duc du Tillot (1711-1774), était à Parme depuis 1749 sur ordre de Louis XV pour servir Philippe Ier de Parme (1720-1765), duc de Parme, de Plaisance et de Guastella et infant d’Espagne, dont il ne deviendrait le Premier ministre que dix ans plus tard.
- Alessandro Albani (1692-1779), cardinal depuis 1747, protecteur des affaires de la reine de Hongrie depuis 1743.
- Presque 900 euros.
- Blâmant (voir n. 5 p. 220).
- Italianisme forgé sur la locution parlare fuori dai denti : parler sans ménagement.
- Si je délirais. Le mot appartient au vocabulaire médical.
- « Soupirer signifie quelquefois, Désirer ardemment, rechercher avec passion. Et en ce sens il est ordinairement suivi de la préposition Après » (Acad.1762). Casanova construit le verbe sans préposition : en italien, sospirare est synonyme de désirer, aspirer à.
- D’après un vers d’Horace : « Infans namque pudor prohibebat plura proferi » (« Car la timidité qui arrête la langue m’empêchait d’en dire davantage », Satires, I, 6, v. 57, éd. bilingue, trad. F. Villeneuve, Paris, Les Belles Lettres, 2001, p. 74-75).
- « C’est un courrier qui court avec deux guides, comme il arrive au grand ordinaire. On s’en sert beaucoup en Italie » (Trévoux).
- La construction de « disparaître » avec l’auxiliaire « être » est un italianisme.
- Environ 3 300 euros.
- De fantaisie, comme celui que Casanova se fait faire lorsqu’il quitte l’habit ecclésiastique (voir ici).
- La jeune femme travestie en homme.
- En 1767-1768.
- Au gré des circonstances (italianisme forgé sur la locution a seconda di : selon).
- « On dit Pousser loin sa fortune et familièrement dans le même sens Pousser sa pointe » (Acad. 1762).
- Faut-il comprendre que l’officier ne veut pas utiliser sa propre voiture, ou bien Casanova a-t-il omis la négation en copiant son texte ?
- Plusieurs identifications d’Henriette ont été proposées. James Rives Childs pensait qu’il s’agissait de Jeanne-Marie d’Albert de Saint-Hippolyte, Helmut Watzlawick (L’Intermédiaire des casanovistes, n° 6) de Marie-Anne d’Albertas et Louis-Jean André (L’Intermédiaire des casanovistes, n° 13) d’Adélaïde de Gueidan, qui habitait près d’Aix-en-Provence.
- « On dit au jeu du Piquet, Faire la chouette, pour dire, Jouer seul contre deux ou contre plusieurs » (Acad. 1762).
- Ercole Francesco Dandini (1691-1747), juriste, professeur à l’université de Padoue.
- Environ 22 000 euros.
- Aventurier : « Celui qui n’a aucune fortune, et qui vit d’intrigues » (Acad. 1762).
- Soit 6 m.
- « Recueil des décisions faites par les anciens Jurisconsultes Romains, auxquelles Justinien qui les fit compiler, donna force de loi » (Acad. 1762).
- « Ouvrier qui fait des selles, des carrosses, etc. » (Acad. 1762).
- À d’autres. Construction italianisante (fidarsi di).
- Au sens d’alchimiste, et par extension de magicien.
- Environ 70 m.
- Exécration : « Imprécation où les choses saintes sont profanées » (Acad. 1798).
- La parfaite connaissance des sciences occultes. La locution ars magna s’emploie dans des contextes très variés, allant des mathématiques (Cardan) à l’alchimie.
- Plusieurs millions d’euros : pour de tels montants, les équivalences précises n’ont guère de sens.
- Comprendre « mon apparence ».
- L’infant d’Espagne Philippe devint duc de Parme, de Plaisance et de Guastella à la suite de la paix d’Aix-la-Chapelle (octobre 1748).
- Civitavecchia, port du Latium.
- Comprendre « temps » au sens de « Conjoncture, occasion propre » (Acad. 1762).
- Mon guide (voir ici note 40).
- Environ 160 m.
- Pont qu’on empruntait pour aller de Rome vers le nord.
- Au sens du « démon » de Socrate : « Quelquefois il se prend dans le sens des Anciens, pour Génie, esprit, soit bon, soit mauvais » (Acad. 1762).
- M’irritait et me déroutait : « Mettre quelqu’un aux champs : le mettre en colère, ou en crainte » (Féraud).
- Faisant confiance à (italianisme forgé sur confidare).
- « Défier quelqu’un à faire quelque chose » est la construction attendue dans la langue classique. « Défier quelqu’un de faire quelque chose » a « un sens plus doux » (Acad. 1762).
- Donner vie à un être.
- L’Istituto delle Scienze.
- Facile à dire.
- Une histoire vraie. De nombreux romans du XVIIIe siècle se présentaient comme des « histoires », notamment les romans-Mémoires. Ce type d’affirmation de véracité est même un lieu commun romanesque.
- Métaphore médicale : « Accès, redoublement, temps le plus fâcheux de la maladie » (Acad. 1798).
- Le mot s’emploie communément pour désigner la distance entre deux maisons de poste.
- De même qu’Henriette ne racontera jamais son histoire, Casanova élude la description de leurs nuits.
- Ne m’ayant pas inclus.
- Il s’agit des commis de l’octroi.
- Après m’être mis d’accord avec le laquais pour l’embaucher pour la journée.
- Philippe Ier de Parme est entré à Parme le 7 mars 1749.
- « Qui habite au-delà des Alpes » (Acad. 1762).
- Élisabeth de France (1727-1759), la fille aînée de Louis XV, arriva à Parme en novembre 1749.
- « On dit, que L’argent roule dans un pays, pour dire, que L’argent circule dans le commerce, qu’il passe fréquemment d’une main à l’autre » (Acad. 1762).
- Surfaire : « Demander plus qu’il ne faut d’une chose qui est à vendre » (Acad. 1762).
- Étoffe de fil de coton, ainsi nommée par aphérèse de « bombasin » qui désigne deux sortes d’étoffes : « l’une de soie dont la manufacture a passé de Milan en quelques provinces de France ; l’autre, croisée et de fil de coton » (Encyclopédie).
- Votre salaire pour la journée.
- Environ 8 euros.
- Casanova n’en parle pas dans l’Histoire de ma vie.
- Plus de 5 500 euros.
- Un friand aime la nourriture délicate, un gourmet apprécie le bon vin (Acad. 1762).
- Es-tu sous l’autorité de quiconque ? L’emploi absolu de « dépendre » est rare. Peut-être s’agit-il d’une marque d’oralité.
- À la civilité.
- Emploi inhabituel de cette locution, sans doute au sens de « dans la continuité de la conversation ».
- L’ouvrage dans lequel Corpernic (orth. Copernique) démontre la thèse héliocentrique, De revolutionibus orbium coelestum, mis à l’Index en 1616, le resta jusqu’en 1757.
- Une quinzaine d’euros.
- La fille d’un cousin germain ou d’une cousine germaine du père ou de la mère.
- Antonio Farnèse (1679-1731), huitième duc de Parme et de Plaisance, étant mort sans descendant mâle, le duché de Parme et de Plaisance échut à l’Espagne.
- Élisabeth Farnèse (1692-1766), deuxième épouse de Philippe V d’Espagne.
- Le calcul des heures à l’italienne (voir ici) sera officiellement aboli en 1755, mais le changement d’usage peut être contemporain du récit de Casanova.
- Babioles, bagatelles.
- La science des blasons et des armoiries.
- « La connaissance des principes de l’Astronomie, qu’on apprend par le moyen d’une sphère » (Acad. 1762).
- Anne Dacier (1647-1720), célèbre traductrice d’Homère, engagée dans la querelle des Anciens et des Modernes. Dans sa propre traduction de l’Iliade, Casanova critique son choix d’avoir adapté en prose l’épopée homérique.
- « Maladie qui consiste principalement dans la courbure de l’épine du dos, et de la plupart des os longs, dans des nœuds qui se forment aux articulations, et dans le rétrécissement de la poitrine » (Acad. 1762).
- Michel Dubois-Châtellerault (1711-1776), spécialiste de la frappe des monnaies, directeur général de l’Administration des monnaies à Parme à partir de 1757. Il faisait partie des souscripteurs à la deuxième partie de la traduction de l’Iliade par Casanova, qui parut après sa mort.
- Sans y mettre assez de cérémonie.
- Genre d’opéra italien entièrement chanté, sur un sujet comique.
- Baldassare Galuppi (1706-1785), né sur l’île de Burano, près de Venise.
- Plus de 1 700 euros. Le sequin avait une valeur intrinsèque basée sur sa teneur en or.
- Contradictoire : « On dit, qu’Une chose implique contradiction, pour dire, qu’Elle renferme contradiction […]. En termes d’École, on dit simplement, Cela implique » (Acad. 1762).
- Les Tusculanae disputationes de Cicéron traitent notamment de la mort et de la douleur.
- Casanova exprime la même idée dans Solution du problème déliaque, brochure pseudo-mathématique publiée à Dresde en 1790 (p. 11).
- « Le temps de l’après-dînée » (Acad. 1762), terme juridique.
- Le chanteur Filippo Laschi.
- La famille Baglioni comptait plusieurs chanteuses : on ne peut savoir de laquelle il s’agit.
- Antonio Vandini (v. 1690-apr. 1775), violoncelliste et compositeur, proche du violoniste Giuseppe Tartini. Son jeu est alors célèbre : on dit qu’il joue a parlare, comme s’il faisait parler son instrument.
- La partie soliste comprend toujours une ou plusieurs cadences destinées à mettre en valeur la virtuosité de l’interprète.
- Sans doute Louis de La Combe, Français au service du duc de Parme.
- Désapprouva.
- Coupé court à.
- Cette expression hérite d’une conception de l’art fondée sur l’imitation : celle-ci accordait un privilège aux instruments à cordes, tenus dès le XVIIe siècle, grâce notamment au développement des possibilités de modulation de la viole de gambe, comme les plus proches de la voix humaine.
- D’après Virgile, Énéide (voir ici note 9).
- Résidence estivale des ducs à une quinzaine de kilomètres au nord de Parme.
- Environ 40 m.
- L’ordre de Saint-Louis fut créé par Louis XIV en 1693 pour récompenser des services militaires par des pensions pouvant aller jusqu’à 6 000 livres (environ 65 000 euros).
- François-Antoine d’Antoine-Blacas (ou Placas), noble français au service du duc de Parme qui devint plus tard écuyer de la duchesse.
- « Mascarade se disait autrefois d’Une danse exécutée par une troupe de gens masqués » (Acad. 1762).
- Votre très humble et très obéissant.
- Casanova file la métaphore théâtrale, le mot « catastrophe » signifiant « figurément une fin malheureuse » et littéralement « le dernier et principal événement d’une Tragédie » (Acad. 1762).
- Construction italianisante (servire + infinitif).
- Plus de 40 000 euros.
- Village de Savoie, à 400 m d’altitude, près de Chambéry.
- « Traîner dans une ramasse » – une ramasse est une « Espèce de traîneau dans lequel les voyageurs descendent des montagnes où il y a de la neige » (Acad. 1762).
- L’hôtel À la Balance, construit vers 1726 dans l’actuelle rue du Rhône, sur la rive gauche.
- Il s’agit probablement de Jean-Louis Labat (1701-1775), associé du banquier Jean-Robert Tronchin (1702-1788) qui géra une partie de la fortune de Voltaire. Importante famille du patriarcat genevois, les Tronchin furent médecin, banquier, homme politique ou procureur.
- Mille louis de France valaient environ 250 000 euros.
- Sans doute Châtillon-en-Michaille, sur la route de Genève à Lyon.
- Elle pouvait seulement vouloir dire que.
- Les chemins d’Henriette et de Casanova se recroiseront en 1763, puis en 1769.
- Buen Retiro, palais situé à l’ouest de Madrid, construit sous Philippe IV (1605-1665) et transformé en prison infâme.
- La Corse appartint à la république de Gênes jusqu’en 1768, mais des officiers corses combattirent au service de la France lors la guerre de Succession d’Autriche.
- Environ 1 900 euros.
- Une quarantaine d’euros.
- Le mercure, administré contre les maladies vénériennes.
- La vérole (la maladie vénérienne, à ne pas confondre avec la variole ou petite vérole – contractée par Bettine).
- De satisfaction, de joie.
- Dans des circonstances où.
- « L’art de fortifier, d’attaquer, de défendre une place, un camp, un poste » (Acad. 1762).
- Peut-être un fils du général autrichien Antonietto de Botta-Adorno (1688-1774). Il s’agirait alors d’un élève prestigieux.
- Louis de Saussure, baron de Bavois et Bercher (1729-1772). Il commença sa carrière militaire au service de la France à seize ans, lors de la bataille de Fontenoy (1745) où s’illustra son père (voir la note suivante). Il suivit ce dernier à Modène, puis s’en sépara pour les raisons religieuses développées par de La Haye. Il entra alors au service du roi de Naples, mais fut compromis par la condamnation de son père. Il trouva un nouvel emploi militaire à Venise en 1752, et il prospéra. Il remercie Casanova d’avoir été « le premier mobile de son bonheur » dans une lettre qu’il écrivit peu avant de mourir (archives de Prague, U16K23).
- Alors que Georges de Saussure, baron de Bavois et Bercher (1704-v. 1752), était à la tête du régiment suisse de François III Marie d’Este, duc de Modène, il fut dégradé en 1748 et emprisonné pour des faits de brigandage : il avait notamment dévalisé un courrier de Rome.
- Orth. sollecita (italien sollecitare). En revanche, la construction « solliciter quelqu’un à faire quelque chose » est courante dans la langue classique.
- Orth. proselite. « Un homme nouvellement converti à la Foi Catholique » (Acad. 1762).
- Environ 800 euros.
- « Dans le style soutenu, Œuvre est quelquefois masculin au singulier. Un si grand œuvre, ce saint œuvre » (Acad. 1762).
- Élu par Dieu (voir ici note 71).
- L’estomac vide. Italianisme forgé sur la locution a stomaco vuoto.
- « Mouvement extraordinaire d’esprit, causé par une inspiration qui est ou qui paraît divine » (Acad. 1762).
- Alvise Mocenigo, ambassadeur jusqu’au 28 février 1750, ou Pietro Andrea Cappello qui occupa le poste après lui.
- Le patriarcat d’Aquilée, créé au VIe siècle, était un sujet de tension entre Venise et l’Autriche. L’autorité du patriarche, élu parmi les patriciens vénitiens, s’étendait en effet aussi sur des territoires autrichiens. En 1751, Benoît XIV abolit le patriarcat et créa deux archevêchés indépendants à Udine (partie vénitienne) et à Gorizia (pour l’Autriche).
- Pour l’élection du patriarche.
- « On se sert aussi du mot de Prononcer, pour dire, Déclarer son sentiment sur quelque chose, décider, ordonner. J’attends que vous ayez prononcé » (Acad. 1762).
- En avril 1750, Casanova était en réalité déjà retourné à Venise.
- « Celui qui réussit dans la conversion des âmes […]. Il n’est que du style familier » (Acad. 1762).
- Arbèles (aujourd’hui Erbil, en Irak), ville à l’est du Tigre. Cette bataille vit Alexandre le Grand vaincre Darius (331 av. J.-C.).
- José Carrillo de Albornoz y Montiel, duc de Montemar (1671-1747), commandait les troupes d’infanterie lors de l’expédition espagnole qui prit Oran en 1732.
- Général macédonien au service d’Alexandre le Grand, qui le fit assassiner en 330 av. J.-C.
- Chez l’Arioste (Roland furieux), Rodomont est un vantard et un orgueilleux, mais c’est aussi un véritable homme de guerre. Par antonomase, le nom a fini par désigner « un fanfaron qui vante ses beaux faits pour se faire valoir et se faire craindre » (Acad. 1762) et a donné au XVIe siècle le substantif « rodomontade ».
- Voir ici note 30.
- Se retrouver pour conférer.
- Le récit suivant allonge la durée de ce nouveau séjour à Venise, qui ne dura que quelques mois.
- Cérémonie catholique : l’exposition des hosties consacrées pendant quarante heures.
- S’en remettre, se conformer : « On dit, Résigner son âme à Dieu, pour dire, Remettre son âme entre les mains de Dieu ; et, Se résigner à la volonté de Dieu, pour dire, S’abandonner, se soumettre à la volonté de Dieu » (Acad. 1762). En italien, rassegnarsi : se conformer (Accademia della Crusca, 4e éd.).
- S’exprimant. « On se sert plus ordinairement de ce verbe avec le pronom personnel » (Acad. 1762).
- En rien. Emploi plaisant du couple philosophique matière-forme.
- On leur avait donné au préalable bonne opinion de Bavois.
- Savio alla Scrittura (voir ici note 52).
- Construction inhabituelle pour « pouffer de rire », qui est du style familier (Acad. 1762).
- « On dit figurément et familièrement, Se faufiler avec quelqu’un, être faufilé avec quelqu’un, pour dire, Se lier avec quelqu’un d’amitié, d’intérêt, de plaisir, etc. […] Il est bien faufilé » (Acad. 1762).
- Orth. Rosecroix. Société secrète dont les origines sont légendaires. Elle aurait été fondée au commencement du XVIIe siècle et son nom viendrait d’un cabaliste allemand, Rosenkreuz. La société des Rose-Croix est ainsi décrite dans l’Encyclopédie (art. « Théosophe ») : « Ceux qui la composaient se prétendaient éclairés d’en haut. Ils avaient une langue qui leur était propre, des arcanes particuliers ; leur objet était la réformation des mœurs des hommes dans tous les états, et de la science dans toutes ses branches ; ils possédaient le secret de la pierre philosophale et de la teinture ou médecine universelle. Ils pouvaient connaître le passé et prédire l’avenir. Leur philosophie était un mélange obscur de paracelsisme et de théosophie. Les merveilles qu’ils disaient d’eux, leur attachèrent beaucoup de sectateurs, les uns fourbes, les autres dupes. » L’abbé Olivier met en scène un rose-croix dans ses Nouvelles aventures de l’infortuné Napolitain (1722) : le personnage possède de multiples dons (l’omniscience, l’ubiquité, la faculté de se transporter dans les airs).
- « On dit figurément Culbuter un homme, pour dire, Le ruiner, détruire sa fortune, etc. » (Acad. 1762).
- Pluriel inhabituel en français. Il est plus courant en italien : darsi (le) arie da : se donner l’air de. Mais Casanova peut aussi avoir à l’esprit l’emploi péjoratif du pluriel avec l’article indéfini (« On dit à peu près dans le même sens, et toujours en mauvaise part, Prendre des airs, se donner des airs », Acad. 1762) et concaténer les deux locutions.
- Le débauchait.
- Voir ici note 34.
- « On dit figurément Tirer sur quelqu’un, pour signifier, Dire des choses offensantes de quelqu’un » (Acad. 1762).
- L’ordre, le règlement.
- L’entourage des ambassadeurs.
- Une heure et demie après le coucher du soleil, soit 20 h 30 environ si nous sommes en avril.
- Santa Marie Mater Domini, dans le quartier de Santa Croce, non loin de l’Erberia (voir le plan).
- Dans la province de Rovigo, en Vénétie, à environ 45 km de Venise.
- Environ 30 000 euros.
- Environ 3 000 euros s’il s’agit toujours de ducats courants (monnaie de compte).
- Italianisme forgé sur stipulare : contracter, conclure.
- Environ 1 100 euros.
- Quartier est de Venise (voir le plan).
- Voir ici note 3. Procureur : « Il signifie plus particulièrement, Un Officier établi pour agir en Justice au nom de ceux qui plaident en quelque juridiction » (Acad. 1762).
- La Sala della Bussola (salle de la Boussole – bussola : tambour en italien) dans le palais ducal, antichambre des chefs du Conseil des Dix et des inquisiteurs d’État (voir le plan du palais).
- Fante : serviteur, fantassin. Les chefs du Conseil des Dix avaient six fanti à leur disposition.
- Occuper les sots, ou leur faire perdre leur temps. Le sens moderne est cependant aussi possible.
- Zorzi Contarini dal Zoffo (1681-v. 1760), inquisiteur en 1746 puis en 1749-1750. Le nom « dal Zoffo », qui permet de distinguer une branche de la famille, vient du titre de comte de Jaffa accordé au XVe siècle à Giorgio Contarini : cette origine peut expliquer la graphie de Casanova.
- Église située au nord de Cannaregio, au-dessus du ghetto.
- Consigliere del Doge, membre du Conseil du doge, ou Consiglio minore.
- Dans la salle du tribunal ou son antichambre.
- Italianisme forgé sur la locution vivere in grazia di Dio : mener une vie sans tache, sans péché.
- Il est possible que cet intérêt de l’Inquisition pour les affaires de Casanova ait été en réalité l’une des causes de son départ pour Paris.
- Trois numéros gagnants. Il y a dans cette loterie quatre-vingt-dix numéros, dont cinq sont tirés au sort.
- Environ 90 000 euros.
- José Joaquín, duc de Montealegre, marquis de Salas (1698-1771), ambassadeur d’Espagne à Venise de 1749 à sa mort.
- Environ 115 000 euros.
- Théâtre fondé en 1640 dans le quartier de San Marco (voir le plan).
- Probable graphie de Mendez.
- Italianisme : nouvelle (voir ici note 98).
- On retrouvera le baron de Bavois, devenu « lieutenant-colonel », au t. III (voir ici).
- Voir ici.
- Victor-Amédée III de Savoie (1726-1796) épousa le 31 mai 1750 Marie-Antoinette (1729-1785), fille de Philippe V, roi d’Espagne.
- Marie-Josèphe de Saxe (1731-1767), épouse du Dauphin Louis, fils de Louis XV, accouchera d’une fille.
- Voir ici note 46.
- En réalité Francesco Simonini (voir ici note 27).
- Voir ici.
- Voir ici.
- Pontelagoscuro (voir ici note 50).
Chapitre IX
Mon arrivée à Paris année 1750
- Le t. III commence par ce chapitre numéroté IX sur le manuscrit. La première version des six premiers chapitres de ce tome remonte à 1789 (voir ici note 58). La seconde version, rédigée vers 1795-1796 (voir ici), est souvent plus précise. Les notes historiques portant sur les noms suivis d’un astérisque figurent sur les pages de droite.
- Auberge située Piazza della Pace (actuel Corso Martiri della Libertà), en face du château de la famille d’Este.
- Cattarina Lazari, dite Cattinella. Elle fut exilée de Venise en 1746 sur ordre des inquisiteurs.
- Giovanna Astrua (v. 1720-1758), célèbre cantatrice, fut prima donna à l’Opéra de Berlin. Gaetan Majorano, dit Gafarello (1703-1783), fit ses débuts de chanteur à Rome et devint célèbre à Londres. Giuseppe Bartoli (1717-1788), professeur à l’université de Turin, écrivit le livret de l’opéra La vittoria d’Imeneo du maestro Baldassarre Galuppi, représenté le 7 juin 1750 au Teatro regio de Turin à l’occasion des noces de Victor-Amédée III de Sardaigne et Marie-Antoinette d’Espagne (voir ici).
- Somme énorme : autour de 700 000 euros.
- Problème de chronologie : s’il est bien parti le 1er juin 1750 de Venise, la foire de Reggio (22 avril-7 mai) est terminée quand Casanova y arrive. Il alla sans doute chercher Balletti à Mantoue et tous deux se mirent en route le 12 juin (voir aussi ici).
- « Toute action que le Poète emploie pour étendre l’action principale et pour l’embellir, mais qu’il doit toujours lier avec son sujet » (Acad. 1762). Terme de poétique dramatique.
- Le comte Ludwig Wilhelm Johann Max von Ostein (1705-1757), frère du prince-Électeur et archevêque de Mayence Johann Friedrich Karl von Ostein (1689-1763).
- « Niais, qui s’amuse à tout et admire tout » (Acad. 1762).
- Fausse.
- Les duchesses de Savoie sont Eleonora-Teresa (1728-1781), Maria-Luisa (1729-1767) et Maria-Felicita (1730-1801), filles du roi Charles-Emmanuel III de Sardaigne (1701-1773) et de sa deuxième femme, Polyxène (fille du landgrave de Hesse-Rheinfels-Rotenburg, 1706-1735), et sœurs de Victor-Amédée III de Sardaigne.
- Charles-Emmanuel III était roi de Sardaigne depuis 1730. Casanova fait son éloge dans une note de la Confutazione (I, p. 165-166).
13 – 14 – 15. Louise Geoffroi-Bodin était danseuse, actrice et chanteuse. Elle épousa le danseur Pierre Bodin en 1747.
- Le fils aîné du Dauphin de France portait le titre de duc de Bourgogne. C’est d’une fille que la Dauphine accouchera (voir ici).
- Mise en valeur (métaphore empruntée au lexique des joailliers).
- Il s’agit de la danseuse Ancilla Campioni, mentionnée à propos du séjour à Padoue en 1746 (voir ici).
- La Spina, célèbre courtisane de Venise, maîtresse de Domenico Morosini en 1748.
- Les ballets dansés à l’Opéra, et non à la Foire (« sérieux » s’oppose à « comique »).
- Casanova a déjà mentionné « Pepino » dans le récit de son premier séjour à Rome (voir ici).
- Voir ici.
- Soit l’opéra de Haymarket (The King’s Theatre, construit en 1700, incendié en 1789), soit le petit théâtre construit en 1720, où se jouaient comédies et vaudevilles.
- Six ans : la rencontre avec D. Pepe le cadet remonte à 1744 (voir ici).
- Rendit public.
- Plus de 3 millions d’euros.
- Périphrase usuelle désignant les francs-maçons initiés. Il y avait trois loges à Lyon (Grande Loge écossaise, Amitié et Amis choisis) où prédominaient les familles de la noblesse et de la grande bourgeoisie commerçante. Les loges françaises distinguent trois grades : apprenti, compagnon et maître écoussé (écossais). Casanova fut probablement admis dans la Révérente Loge de Saint-Jean de Jérusalem à l’Orient de Paris.
- François de Laroche-Foucauld, lieutenant général, marquis de Rochebaron (1677-1766), était le commandant de Lyon.
- Les mystères d’Éleusis étaient célébrés dans un temple situé au nord-est d’Athènes, en l’honneur de Déméter, déesse de la terre (Cérès en latin). Aucun des mots sacrés (« J’ai mangé dans le Tympanon », « J’ai bu dans le Kymbalon », « J’ai porté le Kemos ») ni des trois grades (Myesis, Teleté, Epopteia) n’a la signification que leur prête Casanova.
- Cette condamnation d’Alcibiade (en 415 av. J.-C.) est rapportée par Plutarque (v. 46-v. 120) dans ses Vies parallèles (« Vies d’Alcibiade et de Coriolan », 19-22, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2001, t. I, p. 282-285). Le texte exact dit : « Une seule [prêtresse], dit-on, Théano, fille de Ménon, du dème Agrylè, refusa d’obéir à ce décret : elle déclara qu’elle était prêtresse pour prier, non pour maudire. » Les deux Athéniens Poulythion, porte-flambeau, et Théodoros, héraut, furent accusés avec Alcibiade de « sacrilège envers les deux déesses, en contrefaisant leurs mystères » par les descendants d’Eumolpe (fondateur des mystères), qui exerçaient la fonction de hiérophantes à Éleusis.
- Saint Janvier (San Gennaro), évêque décapité en 305 sous Dioclétien, patron de la ville de Naples. Dans la cappella del Tesoro sont conservées pieusement deux fioles de son sang coagulé qui se liquéfierait par miracle le jour de la fête du saint (19 septembre).
- Ordre de chevalerie.
- Légende figurant sur la croix de l’ordre de Saint-Janvier (fondé en 1738 par Carlo III), sans doute dérivée de la formule Hic est sanguis foederis (« Voici le sang de l’alliance », Exode, XXIV, 8).
- L’Ordre des francs-maçons trahi et le secret des Mopses dévoilé par l’abbé Pérau est publié en 1766. Selon Francis L. Mars, il s’agirait de l’adaptation de I secreti de’ Franchi Muratori scoperti intieramente al publico da un franco muratore ravveduto (1762) attribué à Bottarelli.
- Sir William Hamilton (1730-1800), archéologue et collectionneur britannique, envoyé comme ambassadeur à Naples en 1764.
- Comme son nom l’indique, la « diligence » désigne « des voitures de bateaux ou de carrosses qui vont plus vite que les voitures ordinaires » (Acad. 1762). La diligence de Lyon partait tous les deux jours (mardi, jeudi et samedi) et amenait les voyageurs à Paris en cinq jours l’été, en six jours l’hiver.
- Selon la « suspension à la Cardan » : « mode de suspension qui permet à un objet de conserver sensiblement sa position par rapport à l’horizon malgré les déplacements du support » (Littré).
- Au sens médical, air contenu dans l’estomac.
- Euphémisme attribué par Plutarque à Cicéron (voir Plutarque, « Vie de Cicéron », 22, in Vies parallèles, éd. cit., t. II, p. 364).
- « Celui qui est commis pour avoir soin de l’éducation et de l’instruction d’un jeune Seigneur » (Acad. 1762).
- Demander un prix trop élevé (voir ici note 88).
- Silvia était le nom de théâtre de Rosa Giovanna Balletti, née Benozzi (1701-1758). Elle avait fait ses débuts dans la troupe de Lelio (Luigi Riccoboni, voir ici note 8) et triompha dans les comédies de Marivaux dès l’Arlequin poli par l’amour (1720). Elle avait épousé en 1720 son cousin Giuseppe Antonio Balletti (1692-1762) – fils de Fragoletta (Giovanna Benozzi), la comédienne dont le père de Casanova était tombé amoureux (voir ici) –, Mario de son nom de scène. Ils eurent quatre enfants : Antonio Stefano (1724-1789), avec qui se lia Casanova, Luigi Giuseppe (1730-1788), Guglielmo Luigi (né en 1736) et Maria Maddalena, dite Manon (1740-1776).
- Les Balletti habitaient près de la Comédie-Italienne, rue des Deux-Portes-Saint-Sauveur (actuelle rue Dussoubs) dans une maison appartenant à la marquise d’Urfé (voir le plan).
- Les comédies dites à l’italienne (commedie all’improvviso ou a soggetto) étaient jouées sur des canevas connus avec des personnages types : les vieillards (Pantalon, le Docteur), les zanni ou valets (Arlequin, Mezzetin, Scaramouche), les amoureux (Isabella, Colombine, Silvia, Lelio, Mario), le soldat fanfaron (le Capitan).
- Le Palais-Royal, construit en face du Louvre pour le cardinal de Richelieu en 1634, comportait deux salles de théâtre. Son jardin était une promenade à la mode.
Chapitre X
Mon premier apprentissage à Paris l’année 1750
- La Mérope de Maffei, dont Flaminia était l’inspiratrice, avait triomphé en 1713. La satire de Martello Il Femia sentenziato fut imprimée en 1724 à Milan.
- Flaminia est le nom de la première amoureuse dans la comédie italienne. Elena Riccoboni, née Balletti (1686-1771), était à la fois actrice et femme de lettres (voir Répertoire).
3 – 4 – 5. Scipione Francesco Maffei (1675-1755) était archéologue, poète et dramaturge. Le Padouan Antonio Schinella, dit l’abbé Conti (1677-1749), était mathématicien, philosophe et tragédien. Le Bolognais Pier Jacopo Martello (1665-1727) était secrétaire au Sénat, professeur de belles-lettres, poète satiriste et dramaturge.
- Dans l’ancienne orthographe italienne comme en latin, la lettre V peut désigner la voyelle U (prononcée ou) ou la consonne V. L’expression « la u » est d’usage en italien.
- Touchante. La beauté de Silvia échappe aux catégories usuelles.
8 – 9. Lelio est le nom du premier amoureux dans la comédie italienne. Louis (Luigi) Riccoboni (1676-1753) n’avait que soixante-quatorze ans. Les comédiens-italiens avaient été chassés par Louis XIV en 1697. Une nouvelle troupe dirigée par Riccoboni fut appelée en 1716 par le Régent, Philippe d’Orléans (1674-1723), et reçut le titre de Comédiens du roi en 1723.
- Contenance, attitude, gestuelle…
- Pût être attribuée à son mérite (italianisme formé sur ascrivere : attribuer).
- Huit ans seulement, puisqu’elle mourut en septembre 1758.
- Au début de son second séjour parisien, en 1757.
- Il s’agit de L’Épreuve, comédie en un acte créée par les Italiens le 19 novembre 1740. Silvia y interprétait le rôle de Marianne, fille de Mme Desmartins. Dans la version imprimée, le nom de Marianne fut remplacé par celui d’Angélique.
- Il s’agit de Manon Balletti, que Casanova pensera épouser en 1757.
- Les acteurs italiens jouissaient du privilège d’être inhumés en terre chrétienne, au cimetière de l’église Saint-Sauveur (actuel n° 277 de la rue Saint-Denis – voir le plan) alors que l’Église refusait habituellement aux acteurs les obsèques ainsi que le mariage catholiques : Voltaire dénonce « la barbare et lâche injustice d’avoir jeté à la voirie le corps de Mlle Lecouvreur », célèbre actrice, dans ses Lettres philosophiques (L. 23, éd. G. Stenger, Paris, GF-Flammarion, 2006, p. 226).
- Mme Quinson louait des chambres meublées. Elle et sa fille Mimi (la « demoiselle Quinson ») étaient fichées par la police.
- Voir la réplique de l’Arlequin de Marivaux : « Je n’ai que des sobriquets qu’il [mon maître] m’a donnés ; il m’appelle quelquefois Arlequin, quelquefois Hé » (L’Île des esclaves, sc. 2).
- Un louis vaut 24 livres (monnaie de compte), soit quatre pièces de un écu.
- Bureau de placement servant d’intermédiaire entre les maîtres et les domestiques.
- Soit une livre et demie (environ 16 euros), salaire moyen d’un laquais à Paris.
- « Infusion de thé où l’on met du sirop de Capillaire au lieu de sucre » (Acad. 1762). Cette boisson avait été importée par les princes de Bavière, d’où son nom.
- Je demande quelles sont les nouvelles.
- La Dauphine accouchera d’une fille le 26 août 1750 (voir ici). Nous pouvons donc situer l’arrivée de Casanova à Paris vers le milieu du mois d’août.
- Homme de robe (terme familier). Il s’agit de Claude-Pierre Patu (1729-1758), avocat au parlement de Paris et poète à ses heures.
- Se tenant immobiles.
- « On se rassemble à midi au cadran du Palais-Royal. Des désœuvrés, montre en main, mettent l’aiguille sur onze heures soixante minutes, et s’en vantent toute la journée », écrit en 1783 Louis Sébastien Mercier dans son Tableau de Paris (t. VI, chap. 487, éd. J.-C. Bonnet, Paris, Mercure de France, 1994, t. I, p. 1328).
- Une niaiserie, un discours de badaud.
- « Animal qui ressemble à une grosse fouine, et dont on tire une sorte de liqueur épaisse et odoriférante » (Acad. 1762). Cette boutique était située en face du café de la Régence, près du Palais-Royal (voir le plan). Elle fut détruite en 1829.
- Louise-Henriette de Bourbon-Conti (1726-1759), duchesse de Chartres puis d’Orléans – voir Répertoire.
- Neuilly (orth. Neuilli) ne fut pendant longtemps qu’un simple port. On traversait la Seine par un bac ou par un pont de bois.
- Le ratafia, « boisson faite d’eau-de-vie, dans laquelle on a fait infuser, soit des cerises, soit des abricots, soit des pêches, etc. avec du sucre et de la cannelle » (Acad. 1762), était employé comme médicament stomachique.
- Jeu de mots sur solidus adjectif (solide) et substantif (pièce d’or romaine en usage à partir du IVe siècle).
- Savait. Louis XIV avait depuis la Fronde une prévention contre le peuple de Paris.
- La grand-chambre du Parlement.
- Les états généraux (assemblées politiques réunissant les trois états du clergé, de la noblesse et du peuple ou tiers état) furent convoqués en 1302, 1614 et 1789.
- Louis XV reçut le surnom de « Bien-Aimé » en 1744 après une maladie qui faillit l’emporter.
- Aurait dû.
39 – 40. Louis IX (1215-1270) fut canonisé en 1297 ; Louis XII (1462-1515) était surnommé « le Père du Peuple »
- Probablement la marquise de Pompadour.
- Au bordel.
- Rhadamiste et Zénobie (1711).
- En vers non rimés. Cette traduction ne semble pas avoir été publiée.
- Prosper Jolyot de Crébillon (1674-1762), père du romancier. Casanova évoque ses relations avec lui dans la Confutazione (I, p. 144), le Scrutinio (p. 58) et dans la préface de À Léonard Snetlage : « Je me souviens d’avoir trouvé quelque part, il y a cinquante ans, le mot tétrique. Que veut dire ce mot ? demandai-je au vieux Crébillon qui m’apprenait sa langue. Il signifiait, me répondit-il, un misanthrope austère, à mine refrognée ; mais il ne signifie plus rien, car il est mort et enterré » (Ma voisine, la postérité, op. cit., p. 22).
- Assurer.
- Le Marais était un vieux quartier aristocratique. La rue des Douze-Portes est l’actuelle rue Villehardouin (voir le plan ci-contre).
- Crébillon devait mesurer 1,96 m, Casanova 1,87 m d’après ses Mémoires (mais un passeport lui attribue une taille de 1,91 m).
- Ces animaux figurent dans les planches de Le Brun illustrant son traité sur Le Rapport de la physionomie humaine avec celle des animaux (1671).
- Crébillon fut nommé censeur de police en 1735, puis censeur royal des Belles-Lettres en 1741, ce qui signifie qu’il avait la haute main sur les pièces nouvelles.
- Reconnais.
- Sa « patavinité » (Tite-Live était originaire de Padoue, voir ici note 49).
- En vers hétérométriques.
- Le « je ne sais quoi » est un des termes clés de l’esthétique classique. Dominique Bouhours le définit comme « le penchant et l’instinct du cœur, un très exquis sentiment de l’âme pour un objet qui la touche, une sympathie merveilleuse et comme une parenté des cœurs » (Les Entretiens d’Ariste et Eugène [1672], éd. B. Beugnot et G. Declercq, Paris, Honoré Champion, 2003, p. 281).
- Le roi de Siam, poussé par un aventurier grec nommé Constantin Phalkon, et craignant la puissance des Anglais et des Hollandais, envoya des ambassadeurs à la cour de France entre 1682 et 1686. « L’éclat de cette ambassade fut le seul fruit qu’on en retira », conclut Voltaire (Siècle de Louis XIV, éd. J. Hellegouarc’h et S. Menant, Paris, Livre de poche, 2005, chap. XIII, p. 344). Le rôle attribué à Mme de Maintenon semble inventé.
- Despote régicide, Cromwell était considéré comme un monstre politique par les têtes couronnées de cette époque. Crébillon utilisa des fragments de son Cromwell pour écrire son Triumvirat ou la Mort de Cicéron (1754), sa dernière tragédie.
- La tragédie de Crébillon Catilina fut créée le 12 décembre 1748. Voltaire donna Rome sauvée ou Catilina en 1752.
- Voltaire rapporte ce « secret d’État » dans son Siècle de Louis XIV (chap. XXIV) – le livre paraîtra début 1752 à Berlin –, sans affirmer que l’inconnu fût un frère de Louis XIV.
- « Lieu élevé par degrés vis-à-vis du Théâtre, d’où les Spectateurs voient le spectacle plus commodément » (Acad. 1762). Les places étaient réparties entre : théâtre (sur la scène), parterre, loges (premier rang), amphithéâtre, loges hautes (deuxième rang) et loges du troisième rang. L’amphithéâtre et les loges du premier rang étaient fréquentés par les spectateurs distingués des deux sexes, le théâtre par des hommes seulement.
- Cénie, comédie de Mme de Graffigny (1695-1758), dans la veine des « comédies larmoyantes » de Nivelle de La Chaussée, fut en fait créée le 25 juin 1750 au Théâtre-Français. Son roman Lettres d’une Péruvienne (1747), traduit en cinq langues, assura la gloire de l’auteure. Casanova assistera en 1758 à la chute de sa comédie La Fille d’Aristide.
- Une fausse excuse.
- « Jeu de cartes entre trois, quatre, jusqu’à neuf personnes » (Acad. 1798).
- Pour s’introduire dans le monde (voir ici note 21).
- Orth. Thuileries ou thuilleries. Les Tuileries, ancien château résidentiel des rois de France construit en 1564 sur l’emplacement d’anciennes tuileries, étaient un lieu de promenade à la mode (depuis la destruction du palais en 1871, seuls subsistent, au Louvre, les deux pavillons Marsan et Flore).
- Beauchamp (première version) est un nom fictif ; celui-ci, biffé, est illisible.
- Le comte Maurice de Saxe (1696-1750), bâtard d’Auguste II roi de Pologne et de la comtesse de Königsberg. Nommé maréchal en 1744, il remporta la bataille de Fontenoy (1745). Cet éloge de Patu n’a pas été retrouvé.
- Anne-Marie Fiquet du Boccage (1710-1802), femme de lettres et dramaturge, tint un salon à Paris à partir de 1733. Elle se rendit célèbre par la publication d’une traduction du Paradis perdu de Milton en 1748, louée par Fontenelle et Voltaire. Elle fit un voyage triomphal en Italie en 1757 : elle fut reçue dans les académies de Bologne, Padoue, Florence, aux Arcades à Rome et par le pape Benoît XIV.
- De profundis clamavi (« Des profondeurs j’ai crié »), premières paroles du psaume 129 ; Te Deum laudamus (« Nous te louons Dieu »), chant attribué à Ambroise de Milan (XIIe s.). Le mot est attribué à la reine par d’autres sources dont Elizabeth Craven dans ses Mémoires de la margrave d’Anspach (Paris, A. Bertrand, 1826, t. II, p. 124).
- Nom officiel de l’Opéra de Paris, fondé en 1672 par Lulli.
- Marie Fel ou Le Fel (1713-1794) chanta à l’Opéra de Paris de 1734 à 1759. Le peintre Quentin de La Tour fit son portrait en 1757.
- Le duc d’Aneci pourrait être soit Armand-Joseph, marquis de Charost, duc d’Ancenis, soit Charles-Joseph-François d’Annecy, chevalier de Champigny, baron de Monthureux.
- Le comte d’Egmont (1727-1801), grand d’Espagne, fut mestre de camp de cavalerie en 1744, lieutenant général en 1762.
- Mlle Rotisset de Romainville, chanteuse à l’Opéra, s’était mariée enceinte de Maisonrouge, fils d’un fermier général, en février 1752. Elle mourut en couches la même année. Il est impossible que la Le Fel ait pu annoncer son mariage en 1750 ou 1751 à Casanova.
- Jean-Barthélemy Lany (orth. Lani, 1718-1786), danseur et maître de ballet de 1748 à 1770.
- De vers faits involontairement.
- Citation de Tacite, incipit des Annales (I, 1).
- Extrapolation : contrairement à Crébillon et à Voisenon (1708-1775), bien plus âgés, Jean-François de La Harpe (1739-1803) était encore au collège d’Harcourt en 1750.
- Il s’agit probablement de l’Épître à Madame la marquise du Châtelet sur la philosophie de Newton (1736), placée en tête de la première édition des Éléments de la philosophie de Newton (1738).
- Opéra-ballet en un prologue et trois actes, sur une musique de Campra (1660-1744) et un livret de Danchet, créé en 1710, et repris en 1750 jusqu’au 11 février 1751.
- Quarante sous font deux livres, prix d’une place debout au parterre (une vingtaine d’euros). Ce n’est qu’en 1782 qu’on introduisit des sièges à la Comédie-Française (salle Luxembourg).
- Citation d’une lettre de Saint-Évremond publiée en 1705 : « Solus Gallus cantat ; il n’y a que le Français qui chante. Je ne veux pas être injurieux à toutes les autres nations, et soutenir ce qu’un auteur a bien voulu avancer : Hispanus flet, dolet Italus, Germanus boat, Flander ululat, solus Gallus cantat » (« Sur les opéras, à M. le duc de Bouquinquant [Buckingham] », in Œuvres en prose, éd. R. Ternois, Paris, M. Didier, 1962-1969, t. III, p. 158).
- San Giorgio Maggiore, petite île située en face de la place Saint-Marc (voir le plan).
- Respectivement le palais des Procurateurs (Procuratie Nuove) et l’hôtel de la Monnaie (Zecca).
- Le terme « mélopée » désigne le récitatif accompagné de l’opéra français : « Discours récité d’un ton musical et harmonieux. C’est une manière de chant qui approche beaucoup de la parole, une déclamation en musique, dans laquelle le musicien doit imiter, autant qu’il est possible, les inflexions de voix du déclamateur » (Jean-Jacques Rousseau, Dictionnaire de musique [1767], in Œuvres complètes, Écrits sur la musique, la danse et le théâtre, éd. B. Gagnebin et M. Raymond, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1995, p. 1007). « Notre récitatif » renvoie au récitatif obligé des opéras italiens, employé dans les monologues et les moments de tension dramatique. Rousseau en souligne la puissance expressive : « Ces passages […] sont ce qu’il y a de plus touchant, de plus ravissant, de plus énergique dans toute la musique moderne. L’acteur agité, transporté d’une passion qui ne lui permet pas de tout dire, s’interrompt, s’arrête, fait des réticences, durant lesquelles l’orchestre parle pour lui ; et ces silences, ainsi remplis, affectent infiniment plus l’auditeur que si l’acteur disait lui-même tout ce que la musique fait entendre » (ibid., p. 1012-1013). Une anecdote semblable figure dans les Œuvres mêlées de Sara Goudar (Amsterdam, 1777, t. II, L. VIII, p. 134) et dans les Mémoires de la margrave d’Anspach : « Un Vénitien qui assistait à une pièce intitulée Les Fêtes vénitiennes demanda à un Français vers la fin de l’opéra : “Signore, quando si canta ? (Monsieur, quand donc chantera-t-on ?) — Eh, mon Dieu, répondit le Français en colère, n’entendez-vous pas chanter ? on chante depuis quatre heures. — Je vous demande pardon, reprit le Vénitien ; si je vous ai fait cette question, c’est que, dans mon pays, non è cantare questo, ma si chiama salmeggiare (Ce n’est pas chanter, cela s’appelle psalmodier)” » (op. cit., t. I, p. 280-281).
- « Prospect » est un terme de didactique désignant la « manière de regarder un objet » (Littré). Poussin le définit ainsi : « Le simple aspect est une opération naturelle ; et ce que je nomme prospect est un office de raison qui dépend de trois choses : de l’œil, du rayon visuel et de la distance de l’œil à l’objet » (lettre à Sublet de Noyers, 1642, citée par Félibien, Entretiens, Amsterdam, E. Roger, 1706, t. IV, p. 40). Le décorateur a travaillé d’après une gravure imprimée à l’envers.
- « Mot pris de l’Italien, et qui signifie les usages des différents temps, des différents lieux auxquels le Peintre est obligé de se conformer » (Acad. 1762).
- Danse lente, « espèce de chaconne d’un mouvement plus lent que la chaconne ordinaire » (Acad. 1762). Le terme est impropre : il n’y a pas de passacaille dans Les Fêtes vénitiennes.
- En réalité cinquante-quatre ans.
- Louis Dupré (1697-1774) se retira de la scène en 1751. Il fut le maître de Jean-Georges Noverre. Dans les Anecdotes dramatiques de Joseph de La Porte et Jean-Marie Clément (Paris, Vve Duchesne, 1775, p. 174), on lit à son propos : « Célèbre danseur et compositeur des ballets de l’opéra, a quitté le théâtre avec la pension.
Ah ! je vois Dupré qui s’avance :
Comme il développe ses bras !
Que de grâce dans tous ses pas !
C’est ma foi le Dieu de la Danse. »
- Autre exagération : elle avait seulement quarante ans.
- Danse qui caractérisait surtout les entrées des démons et des vents et qui consistait en un demi-tour ou une demi-pirouette rapide sur les deux pieds. Dans le saut de basque, le danseur tourne sur lui-même.
- Marie-Anne de Cupis de Camargo (1710-1770), élève de Dupré.
- Le chef d’orchestre (souvent le compositeur) dirigeait les musiciens avec un bâton de mesure. Rousseau dénonce la battue à la française : « Combien les oreilles ne sont-elles pas choquées à l’Opéra de Paris du bruit désagréable et continuel que fait, avec son bâton, celui qui bat la mesure et que le petit Prophète [Melchior Grimm] compare plaisamment à un bûcheron qui coupe du bois ! […] L’Opéra de Paris est le seul Théâtre de l’Europe où l’on batte la mesure sans la suivre ; partout ailleurs on la suit sans la battre » (art. « Battre la mesure », Dictionnaire de musique, éd. cit., p. 663).
- Depuis 1698 le Théâtre-Français était situé au jeu de paume de l’Étoile, rue des Fossés-Saint-Germain (actuelle rue de l’Ancienne-Comédie, voir le plan).
- Le Joueur (1696) est une comédie en vers de Jean-François Regnard ; Le Glorieux (1732) une comédie en vers de Philippe Néricault-Destouches.
- Pierre-Louis Dubus, dit Préville (1721-1799), entra à la Comédie-Française en 1753 et devint sociétaire en 1757 ; il fut le plus fameux M. Jourdain du siècle.
- Confusion de dates et de personnes ? Il ne peut s’agir de la célèbre Rosalie Levasseur, qui ne débuta qu’en 1766.
98 – 99 – 100 – 101 – 102 – 103. Marie-Françoise Marchand, dite la Dumesnil (1713-1802), tragédienne, fameuse dans la Mérope de Voltaire en 1743 ; Marie-Anne Botot, dite la Dangeville (1714-1796), spécialisée dans les rôles de soubrette ; Charles-François Racot de Grandval (1710-1784), acteur et auteur dramatique ; sa femme, Marie-Geneviève Dupré (1711-1783), sociétaire jusqu’en 1760 ; Pierre Sarrazin (1689 ?-1762), sociétaire en 1729 ; Anne-Maurice Le Noir de La Thorillière (1695-1759), sociétaire en 1722 ; Jean-Baptiste Sauvé, dit Lanoue (1701-1760), sociétaire en 1742 et auteur ; Jeanne-Catherine Gaussem, dite la Gaussin (1711-1767), célèbre dans les rôles tragiques de Racine et de Voltaire, elle fit pleurer le public à la création de Zaïre (Voltaire, 1732) ; Claire-Josèphe Léris (1723-1803), dite la Clairon, fit ses débuts dans des comédies de Marivaux et triompha dans la Phèdre de Racine et dans la Médée de Longepierre (plusieurs tableaux de Carle Van Loo la représentent dans ce rôle).
- Avec quelle effronterie.
Chapitre XI
Mon frère arrive à Paris
- Voir ici.
- Mme de La Caillerie était l’auteur avec l’acteur Gandini de la comédie Le Songe vérifié (Il sogno avverato), jouée au Théâtre-Italien le 13 octobre 1751. Elle habitait rue Saint-Denis, passage du Grand-Cerf (voir le plan).
- Allusion à un « mariage à quatre » fameux à l’époque : le duc de Boufflers et le duc de Montmorency-Luxembourg troquèrent leurs épouses.
- Comme une personne.
- Contre l’usage et les règles de bonne conduite.
- Au maître : le prince de Monaco, l’amant qui entretient Coraline.
- Un des plus beaux hôtels de Paris, édifié en 1722 par l’architecte Jean Courtonne au 57, rue de Varenne – c’est l’actuel hôtel Matignon.
- Cabriolet rapide à quatre roues, ouvert sur les côtés et surmonté d’une toiture, dans lequel on pouvait se tenir debout.
- Quarante-trois ans seulement.
10 – 11 – 12. Carlo Antonio Veronese (1702-1762) jouait Pantalon depuis 1744. Sa fille aînée, Marie-Anne (1730-1782), jouait Coraline (rôle de soubrette), sa cadette, Jacoma Antonia Camilla (1735-1768), était actrice et danseuse (voir Répertoire).
- Onorato (Honoré) III Grimaldi (1720-1795), fils de Jacques Grimaldi, duc de Valentinois (1689-1751).
- Louis-Hector Drummond, comte de Melfort (1722-1788).
- Louise-Henriette de Bourbon-Conti, duchesse de Chartes, était devenue duchesse d’Orléans en 1752, à la mort de son beau-père Louis, duc d’Orléans, fils du Régent (voir Répertoire).
- Catherine de Grammont, duchesse de Ruffec (1707-1755), était la belle-mère du frère cadet du prince de Monaco.
- La chaude-pisse.
- La « garenne » désigne ici un « lieu à la campagne où il y a des lapins, et où l’on prend soin de les conserver » (Acad. 1762). La garenne de Colombes appartenait au prince de Monaco.
- Les barrières de bois installées aux cinquante-quatre entrées de Paris étaient destinées à la perception de l’octroi sur les objets de consommation. La barrière de Vaugirard se trouvait sur la rue du même nom, au niveau de l’actuel hôpital Necker.
- Louis-Eugène de Wurtemberg (1731-1795) était l’aîné du duc régnant Charles-Eugène et servait en France comme maréchal de camp depuis 1749. Il était le « tenant » des actrices Gaussin et Guéant (Victoire Mélone Geayant, 1733-1758).
- De 1750 à 1752, Justine Pâris tint une maison de plaisir à l’hôtel du Roule, rue du Faubourg-Saint-Honoré, après la barrière de Chaillot (au niveau de l’actuelle place des Ternes) – voir le plan et Répertoire.
- Un louis (24 livres ou francs) valait environ 250 euros. Ce sont là les tarifs de la « seconde classe » d’après Les Cannevas de La Pâris (1750) de Rochon de Chabannes et Moufle d’Angerville (in Maurice Lever, Anthologie érotique – Le XVIIIe siècle, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2003, p. 621) :
Passades Dîners et soupers Couchers et promenades
Ire classe : 12 liv. Ire classe : 24 liv. [1 louis] Ire classe : 48 liv.
IIe classe : 6 liv. IIe classe : 12 liv. IIe classe : 24 liv.
IIIe classe : 3 liv. IIIe classe : 6 liv. IIIe classe : 12 liv.
- Borgne.
- Précision nécessaire pour prévenir la calomnie de l’anagramme : « Dans le Roule on trouve Vérolle », dit une épigramme de 1750 (citée par Maurice Lever dans son Introduction aux Cannevas de La Pâris, éd. cit., p. 564).
- « Homme élancé, grand et fluet, de mauvais air, qui n’a nulle contenance » (Féraud).
- « On appelle figurément Bacchante, Une femme emportée et furieuse » (Acad. 1762).
- Peut-être Gaetano Guadagni (1728-1792), castrat fameux cependant né à Lodi et non à Venise.
- Marie-Zéphirine (1750-1755), appelée Petite Madame, les filles du monarque étant officiellement appelées Mesdames de France.
- L’Académie royale de peinture, de sculpture et de gravure, créée en 1648 par Le Brun, s’installe dans le palais du Louvre en 1692 et commence à exposer en 1699. À partir de 1725, des expositions officielles, qui prennent alors le nom de « salons » et sont ouvertes gratis à tous, sont organisées dans le salon carré du Louvre. En 1748, ces salons de peinture, d’annuels, deviennent bisannuels. Celui de 1750 s’ouvre le 25 août.
- Orth. Fontaineblo. La cour se déplaça à Fontainebleau, résidence préférée des rois de France depuis Louis XIII, du 7 octobre au 17 novembre 1750.
- On n’a pas trouvé trace d’une Adélaïde née en 1751 : Coraline eut une fille, Anne, née le 26 février 1755.
- Marie-Catherine, marquise de Brignole (1737-1813), belle-sœur du doge de même nom, maîtresse du maréchal de Richelieu (voir ici note 27). Ce mariage eut lieu le 3 juillet 1757 et les époux divorcèrent en 1770.
- Louis-François-Joseph Bourbon-Conti, comte de La Marche (1734-1814), était le fils aîné de Louis-François de Bourbon-Conti (voir ici note 27).
- Confusion : le fils naturel du prince de Conti et de Coraline s’appelait Louis-François, chevalier de Vauréal (1761-1785), et non Montréal ou, comme dans la première version, Monreal. Chevalier de Malte en 1777, il fut lieutenant-colonel dans le régiment de son père.
- Charles Parrocel (1688-1752) était le second fils de Joseph Parrocel (1646-1704), surnommé Joseph des Batailles pour ses vastes peintures murales du Louvre. Il suivit Louis XV pendant les campagnes de 1744-1745 et fit plusieurs portraits du roi à cheval.
- Lapsus probable pour « parterre ».
- Un chevalier décoré de l’ordre du Saint-Esprit (créé par Henri III en 1578 le jour de la Pentecôte, d’où le nom de Saint-Esprit).
- Péremptoire.
- Francesco Lorenzo Morosini (1714-1793) fut ambassadeur à Paris de fin 1748 à fin 1751 avant d’être élu Procuratore di S. Marco di supra le 22 juillet 1755 (voir aussi ici note 11). Il habitait un hôtel dans la rue Saint-Maur, vis-à-vis des Incurables (actuelle rue Grégoire-de-Tours – voir le plan). Il s’emploiera en 1772 à obtenir la grâce de Casanova auprès des inquisiteurs.
- Jeanne-Antoinette Poisson, marquise de Pompadour (1722-1764), maîtresse de Louis XV depuis 1745. Dans une longue note élogieuse qu’il lui consacre dans la Confutazione (I, p. 152-158), Casanova taxe les Français d’injustice à son égard.
- Confusion avec la soprano Catherine Nicole Le Maure (1704-1786), qui quitta l’Opéra en 1744.
- Petit-neveu du Cardinal et favori de Louis XV, Louis-François-Armand de Vignerot Du Plessis (1696-1788), duc de Fronsac et de Richelieu, fut nommé maréchal en 1748. Des Mémoires apocryphes publiés en 1791 retracent ses aventures galantes (rééd. : Vie privée du maréchal de Richelieu, éd. Benedetta Craveri, Paris, Desjonquères, 1993).
43 – 44. En 1745 d’après Casanova (voir ici). Arrivé à Paris comme ambassadeur de Frédéric le Grand le 7 septembre 1751, George Keith eut sa dernière audience auprès de Louis XV le 11 juin 1754.
- Louise-Julie-Constance de Rohan-Montauban, chanoinesse de Remiremont (1734-1815), avait épousé en 1748 Charles-Louis de Lorraine, comte de Brionne (1725-1761).
- Un demi-pied faisait 16,25 cm.
- Marc-Pierre de Voyer de Paulmy d’Argenson (1696-1764), secrétaire d’État à la Guerre, et son frère aîné René-Louis de Voyer d’Argenson (1694-1757), ministre des Affaires étrangères (1744-1747) et historiographe du roi, étaient amis de Voltaire depuis le lycée Louis-le-Grand. Ils ont tous deux protégé les Encyclopédistes.
48 – 49. Marie Leszczynska (1703-1768), fille du roi de Pologne Stanislas Ier (1677-1766) et épouse de Louis XV depuis 1725.
- « Amour des bons morceaux » (Acad. 1762).
- Voir ici et suiv. La présence à Paris de Juliette Preati Cavamacchie, alias Mme Querini, est attestée en 1751. Elle nourrissait sans doute l’espoir de devenir la maîtresse du roi.
- Ulrich Friedrich Waldemar, comte de Löwendahl (1700-1755), servit en Autriche, en Saxe et en France. Ses troupes s’emparèrent de la forteresse de Bergen op Zoom, en Brabant, en septembre 1747, durant la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748). Casanova avait rapporté l’anecdote suivante sur la fricassée de poulet dans Le Duel (Paris, Allia, 1998, p. 22-24).
- Louis-Henri de Bourbon-Condé (1736-1818), prince de sang.
- Casanova fait allusion à une anecdote qui circule à propos du vers « Pauper ubique jacet » (Ovide, Les Fastes, I, v. 218) qu’aurait cité la reine Élisabeth Ire au sens de « le pauvre se couche partout » en voyant un mendiant couché par terre. Celui-ci lui aurait répondu : « In thalamis hac nocte tuis, regina, jacerem si verum hoc esset : Pauper ubique jacet » (« Je coucherais dans votre chambre cette nuit, reine, si le mot le pauvre se couche partout était vrai »).
- Maximilien-Henri, marquis de Saint-Simon Sandricourt (1720-1799), aide de camp du prince de Condé, était homme de lettres et historien. Il n’avait aucun lien de parenté avec le mémorialiste duc de Saint-Simon (1675-1755).
- Ce mariage n’eut lieu qu’en 1757.
- Votre Excellence.
- M. de Saint-Quentin avait la charge de « garçon de la chambre du roi ».
- Voir ici.
- Rue des Petits-Augustins, l’actuelle rue Bonaparte qui mène du boulevard Saint-Germain au quai Malaquais (voir le plan).
- Wenzel D. Kaunitz-Rietberg (1710-1794), ambassadeur d’Autriche à Paris de 1750 à 1752, fut un des protecteurs de Casanova.
- Le comte Ludwig Friedrich von Zinzendorf (1721-1780) était le frère aîné du comte Karl (1739-1813), futur gouverneur de Trieste, avec qui se liera Casanova en 1770.
- Historien et homme de lettres, Ottaviano di Guasco (1712-1781) fut lié avec Montesquieu dont il traduisit en italien L’Esprit des lois. Mis à l’écart du cercle de Mme Geoffrin, il publia à Vérone les Lettres familières du président de Montesquieu à divers amis d’Italie (1767) où il s’en prenait à la salonnière. Melchior Grimm prit la défense de Mme Geoffrin et alimenta la rumeur mondaine qui faisait passer Guasco pour un espion ou un aventurier.
- Catherine-Étiennette-Charlotte Préodot (ou Préaudeau), née Gaulard, femme d’un fermier général. Nous sommes dans le milieu de la finance.
- Le sens sexuel, donc obscène, de « décharger » n’est pas répertorié dans le Dictionnaire de l’Académie, ni même dans celui de Littré. On trouve au dos d’une quittance de douane retrouvée à Dux (U4, 154) ce pilotis : « Je lui ai demandé si elle avait bien déchargé ! »
- En italien, savoiardo : biscuit.
- Cette équivoque peut être rapprochée d’un poème intitulé « Le maître italien », publié dans les Contes théologiques du général de Pommereul (Paris, Impr. de la Sorbonne, 1783, p. 126) :
citation
« La belle fit la mine et lui dit froidement :
— Comment dit-on vous aimer, je vous prie ?
— Madam’ on prononce amar vi ;
— Amar, aimer ; vi, vous. Par quelle fantaisie
Transposez-vous le verbe ainsi ?
Vi amar est plus doux. — Madame, en Italie,
Nous conjougons differament.
Saque païs, saque manière ;
Sto vi se met en France par devan,
En Italie on le met par derrière.
— Fi ! votre italien ne me plaît point du tout. »
- Mme Charon, d’après la seconde version.
- Orth. corneline. « Pierre précieuse rouge et peu transparente » (Acad. 1762).
- Vingt-quatre sous faisaient 1,2 livre (environ 13 euros). La foire Saint-Germain se tenait sur les terres de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés du 3 février au dimanche de la Passion. C’est en 1750 et non en 1751 que le rhinocéros empaillé y fut montré, après qu’il eut été exhibé vivant à Paris et à Venise (voir le tableau de Longhi peint vers 1751 – Ca’ Rezzonico, Venise). Cet épisode relève certainement d’un souvenir d’anecdotes mondaines (voir H. Watzlawick, « Souvenirs enrichis », art. cit.).
- Marie Lenieps (1717-1762), épouse de Jean-François Lambert, baron anglais et banquier rue de Bourbon-Saint-Germain (mort en 1755).
- « On dit figurément et adverbialement de bricole, par bricole, pour dire Indirectement » (Acad. 1762).
- La place où avaient lieu les exécutions capitales (c’est l’actuelle place de l’Hôtel-de-Ville).
- Abel-François Poisson de Vandières (1727-1781) prit le titre de marquis de Marigny en 1754. Il obtint la charge de directeur et ordonnateur général des Bâtiments, Jardins, Arts et Manufactures du Roi.
- Voir ici.
- Giovanni Aloise de Mocenigo, né en 1711, entra en fonction le 30 novembre 1751. Contrairement à ce que dit Casanova plus bas, il ne mourut, accidentellement, qu’en 1756.
- Marie-Catherine Levesque de Gravelle avait épousé Alexandre-Pierre-Jacques Le Gendre, marquis de Colande (1725-1752), mort en duel à Elbeuf.
- Le terme désigne le « maire du palais » : « C’était sous la première race de nos Rois, le premier et principal Officier qui avait la disposition de toutes les affaires de l’État, sous le nom du Roi » (Acad. 1762).
- Les décrets de l’Assemblée ordonnant le déménagement de Capet et de sa famille à Paris datent d’octobre 1789.
- Allusion à l’absence d’état nobiliaire en Turquie par comparaison avec l’Ancien Régime français structuré en trois états (noblesse, clergé, peuple) jusqu’au 4 août 1789.
- Qu’il y a.
- Et c’est improbable.
- « Un portefaix qui transporte des fardeaux sur des crochets » (Furetière).
- « On dit figurément de ceux qui sèment des discordes et des querelles, que Ce sont des boute-feux. Il a été le boute-feu de la sédition » (Acad. 1762).
- Knèze ou Knez : « prince » en langues slaves.
86 – 87. Marcantonio Nicolo Borghese (1730-1800), futur sénateur de Rome, et son frère Giovanni Battista Francesco (né en 1733).
- Après la prise de Québec (1759) et de Montréal (1760), le Canada (la « Nouvelle-France ») fut cédé à l’Angleterre par le traité de Paris de 1763 qui termina la guerre de Sept Ans.
- Le chevalier d’Éon (1728-1810) était un agent secret de Louis XV. Il s’habillait en femme mais son autopsie prouva que c’était bien un homme. Casanova le verra à Londres en octobre 1763.
- La princesse d’Ardore (1708-apr. 1766), épouse de Giacomo Francesco Milano (1689-1780), ambassadeur de Naples à Paris, avait donné naissance à Louis-Marie d’Ardore le 2 septembre 1743.
- Il n’existait pas de duchesse de Fulvie : la dame serait, selon G. Capon, Hélène-Louise-Henriette Delapierre de Bouziers, femme du conseiller d’État et intendant des Finances Jean-Henri-Louis Orry de Fulvy (1703-1751).
- Casanova confond les noms « Gaussin » (nom de scène de Jeanne-Catherine Gaussem, leçon de la première version) et « Gossé » : il s’agit en fait de Louise Gaucher (?-1765). Lolotte épousera Antoine Ricouart d’Hérouville (1713-1782), commandant de la région de Guyenne, en 1757 et donnera naissance à une fille, Louise-Claire, en 1759.
- Willem Anne van Keppel, 2e comte d’Albemarle (1702-1754).
- En 1758 : Lolotte sera le prétexte d’un duel de Casanova contre le Français Varnier à La Haye (voir HMV, ms. t. IV, f° 163v).
- Orth. Rosemberg. Philippe-Joseph, comte Orsini-Rosenberg (1691-1765), ambassadeur d’Autriche à Venise (1754-1764). Veuf en 1756, il se remaria en secret en 1761 avec Giustiniana Wynne.
- Il s’agit de Giustiniana Wynne (1737-1791), alias Miss XCV, que Casanova retrouvera à la Comédie-Italienne à Paris en 1759.
Chapitre XII
Mademoiselle Vesian
- Qui a « une qualité semblable à celle du baume » (Acad. 1762), c’est-à-dire embaumé, suave, mais aussi revigorant.
- Au lieutenant général de police (Berryer à l’époque) étaient subordonnés quarante-huit commissaires répartis dans les vingt et un quartiers de Paris et qui avaient également les attributions de juges d’instruction. Casanova fut interrogé par Michel-Martin Grimperel, commissaire au Châtelet de 1730 à 1774.
- « Chez les Romains le constitut était un contrat par lequel on s’engageait à donner ou faire quelque chose, sans employer la formule solennelle des stipulations proprement dites » (Encyclopédie). Casanova, qui se déclare docteur in utroque jure (docteur en droit civil et canon), emploie ironiquement comme synonyme de « procès-verbal » ce mot qui implique l’idée de promesse dans une scène où il ne promet rien.
- Confusion avec l’hôpital des Enfants-Trouvés établi en 1670 vis-à-vis de l’Hôtel-Dieu et restauré en 1747 (voir le plan).
- L’Opéra-Comique est l’autre nom du théâtre de la Foire, spécialisé dans les parodies d’opéras à côté des monologues, des pantomimes et des vaudevilles (voir l’illustration). En 1708, la veuve Maurice et les frères Alard, entrepreneurs de spectacles forains, avaient obtenu le droit de chanter et de danser sur les tréteaux de la Foire, privilège plusieurs fois suspendu par les institutions officielles de la monarchie (l’Opéra et la Comédie-Française), soucieuses de conserver leur monopole sur les spectacles. Jean Monnet (1710-1785) en assura la direction de 1752 à 1758 et fit édifier une grande salle dans la foire Saint-Laurent, qui se tenait sur l’emplacement actuel de la gare de l’Est de juillet à fin septembre. L’Opéra-Comique fusionna avec la Comédie-Italienne en 1762. On trouve le pilotis d’une anecdote non rapportée dans l’Histoire de ma vie sur une note de Dux (17A, 54) : « À la foire Saint-Laurent, avec Clari nous avons défendu l’épée à la main une fille habillée en homme. »
- L’année 1751 voit la levée des interdits imposés par les théâtres officiels à leurs principaux concurrents : les troupes de la Foire et des comédiens-italiens. Depuis 1745, elles étaient privées de paroles et ne pouvaient jouer que des pantomimes ou des spectacles de marionnettes.
- La Chantilli (Marie-Justine-Benoîte Duronceray, 1727-1772) avait épousé le directeur forain Charles-Simon Favart (1710-1792) en 1745. Des 150 pièces que composa le couple, les plus célèbres (Les Amours de Bastien et Bastienne, parodie du Devin de village de Rousseau, 1753 ; Annette et Lubin, 1762) sont signées de Mme Favard. Elle a écrit plusieurs pièces parodiques : Les Ensorcelés ou Jeannot et Jeannette ou la Nouvelle Surprise de l’amour, La Fille mal gardée ou le Pédant amoureux, La Fortune au village, La Parodie d’Églé.
- En 1762 la Comédie-Italienne comportait trois troupes : les acteurs encore capables de jouer des comédies à l’italienne (en improvisant sur des canevas) ; les acteurs jouant en français les pièces de Delisle, Boissy, Romagnosi, Biancolelli et Marivaux ; enfin les acteurs pouvant chanter et jouer dans des opéras-comiques, comme Mme Favart.
- Thétis et Pelée, tragédie lyrique de Fontenelle sur une musique de Colasse, représentée à l’Opéra pour la première fois en 1689 et reprise à Fontainebleau en 1750-1751. Favart en fit une parodie, Les Amants inquiets, créée à la Comédie-Italienne en 1751 avec Mme de Hesse dans le rôle de Tonton, batelière.
- L’abbé de Voisenon (1708-1775), auteur de poésies et de comédies, était très lié au couple Favart. Il interrompit sa carrière ecclésiastique pour fréquenter le monde, en particulier le duc de La Vallière qui habitait Montrouge. Il fut élu à l’Académie en 1762 (et non en 1755) grâce à l’appui de Mme de Pompadour.
- L’oratoire (en italien oratorio) est défini ainsi par Rousseau : « Espèce de drame en latin ou en langue vulgaire, divisé par scènes, à l’imitation des pièces de théâtre, mais qui roule toujours sur des sujets sacrés et qu’on met en musique pour être exécuté dans quelque église durant le Carême ou en d’autres temps » (Dictionnaire de musique, éd. cit., p. 962).
- Créé en 1725 par Anne Danican Philidor (1681-1728), le Concert spirituel donnait des concerts aux fêtes solennelles dans la salle des Cent-Suisses aux Tuileries.
- L’expression vient du dais sous lequel siégeait le roi.
- L’empereur régnant en 1789 est Joseph II. Franz de Paula, comte Hartig (1758-1797), fut ambassadeur d’Autriche à la cour de Saxe de 1787 à 1794.
- Fontenelle plaisante sur son âge avancé.
- Une édition complète des œuvres de Fontenelle avait paru à Paris en 1742.
- Jeu de mots sur Thétis et Pelée.
- À la Comédie-Française ou Théâtre-Français.
- Voltaire attribue cette épigramme à Fontenelle dans son « Discours historique et critique, à l’occasion de la tragédie des Guèbres » publié en 1769, soit douze ans après la mort de Fontenelle.
- Esther (1688), drame lyrique écrit par Racine à la demande de Mme de Maintenon.
- Claudine-Alexandrine Guérin de Tencin (1682-1749) – voir Répertoire.
- Voir ici note 20.
- Fontenelle mourut le 9 janvier 1757.
- La mort de d’Alembert survint le 29 octobre 1783. Casanova se trouvait alors à Paris depuis le 30 septembre.
- Auguste III.
- Zoroastre, opéra de Rameau sur un livret de Cahusac, fut représenté pour la première fois à Paris en 1749. L’adaptation ne conserva de la musique que l’ouverture et le premier chœur ; Johann Adam de Dresde, compositeur du roi de Pologne, refit tout le reste. Elle fut créée le 7 février 1752 par les comédiens-italiens du roi de Pologne (avec Zanetta Casanova dans le rôle d’Érinice, la sœur de Casanova Marie-Magdeleine étant figurante) au grand Opéra de Dresde, dans le Zwinger. Casanova ne mentionne pas le compte rendu élogieux qu’en fit le Mercure en mai. Le texte a été réédité par F. Luccichenti et H. Watzlawick (Documenti casanoviani, 2010).
- Louis de Cahusac (1700-1759), écrivain et avocat.
28 – 29. Il s’agit d’Antoine-François et Camille-Louise Vézian (voir Répertoire).
- Italianisme formé sur muovere a pietà : toucher de pitié.
- Une soixantaine d’euros.
- Environ 500 euros.
- Cécile-Thérèse Rioult de Cursay (1707-1789), qui avait épousé en 1725 Louis Guinot de Montconseil, lieutenant général, était dame d’honneur de la reine de Pologne. Elle était proche de la famille Balletti.
- Voir ici.
- En faisant son éducation (sexuelle). Probable latinisme sur producere : guider, éduquer.
- Ne pouvant pas supposer que ma retenue était un effet de ma vertu.
- Une grande affluence.
- « Tissu de soie velouté, qui imite la chenille » (Acad. 1762).
- Identité incertaine, peut-être un pseudonyme pris par un aventurier. Les biographes ont proposé Jean-François, comte de Narbonne-Fritzlar (1718-1784) ou encore Charles-Bernard Martial, comte de Narbonne-Pelet, officier de marine, né en 1720.
- Je me suis fiée à lui.
- Le Gros-Caillou était un faubourg situé sur la rive gauche, entre les Invalides et la Seine (voir le plan). « Ce lieu, peuplé de guinguettes, est sur le bord de la rivière, au-dessous des Invalides. Là, on mange des matelotes, objet définitif et chéri des gageures parisiennes. Une bonne matelote coûte un louis d’or ; mais c’est un manger délicieux, quand elle n’est pas manquée » (L. S. Mercier, Tableau de Paris, chap. 186, éd. cit., t. I, p. 454).
Matelote : « Mets composé de plusieurs sortes de poissons, apprêtés à la manière dont on prétend que les Matelots les accommodent. »
Bœuf à la mode : « Ragoût fait d’une tranche de bœuf lardée de gros lard. »
À la crapaudine : « Terme de cuisine qu’on emploie en parlant de pigeons ouverts, aplatis et rôtis sur le gril » (Acad. 1762).
- Appètent, du verbe « appéter » : « Désirer par instinct, par inclination naturelle, indépendamment de la raison » (Acad. 1762).
- Variante biffée : Tressan, ou de Tréan, dans ce nom ma mémoire chancelle. Jacques-Robert d’Héricy, marquis de Tréan (ou d’Étréhan), vécut jusqu’en 1767 avec Mlle Vézian.
- On n’entend plus parler d’elle.
- La chanteuse Anna Piccinelli.
Chapitre XIII
Départ de Paris, séjour à Dresde
- Victoire Morphy (ou Murphy), actrice à l’Opéra-Comique, était en fait d’origine irlandaise mais avait joué en Flandre. Elle avait quatre sœurs : Marguerite, Brigitte, Madeleine et Marie-Louise, dite Louison (1737-1814), la « petite sœur » dont parle Casanova et qu’il appelle plus loin Hélène (orth. Elène ou encore Heleine) en hommage à sa beauté. Louison avait une quinzaine d’années quand Casanova la rencontra, et non treize ans.
- En face de la maison de Silvia.
- Un demi-écu de 3 livres (ou francs), valant une trentaine d’euros.
- D’après le rapport de l’inspecteur de police Meusnier, elle était brune comme ses sœurs.
- Le prix du pucelage d’Hélène est estimé à 600 francs (25 louis), 300 francs dans la seconde version.
- Il pourrait s’agir en réalité du Suédois Gustaf Lundberg (1695-1786), membre de l’Académie royale de peinture et de sculpture depuis 1741 (voir G. Capon, p. 110). Hélène a passé pour un modèle de Boucher.
- Transcription du grec moderne ὠμόρφη (εὐμόρφη).
- Les cabinets de verdure sont des jardins clos aménagés par Le Nôtre dans les espaces boisés qui délimitent les allées. Leur entrée est fermée par une grille. Ils étaient utilisés comme salons en plein air.
- Monnaie d’or valant 48 livres. Cinq cents doubles louis faisaient 24 000 livres (environ 250 000 euros).
- Le Parc-aux-Cerfs, ancienne réserve de gibier créée par Louis XIII à Versailles entre les rues de Satory, des Rosiers et Saint-Martin, était devenu un nouveau quartier qui avait conservé le même nom.
- Un garçon né en mai 1754 d’après d’Argenson, une fille née en juillet d’après Dussieux.
- La Morphy épousa Jacques de Beaufranchet, comte d’Ayat, qui mourut à la bataille de Rossbach (5 novembre 1757) moins de deux ans plus tard. Sa dot était considérable : plus de quatre millions d’euros.
- Louis-Charles-Antoine Beaufranchet (1757-1812). Engagé dans les armées de la Révolution, il combattit à Valmy.
- « Feuilles d’ivoire, de parchemin, de papier préparé, etc. qui sont attachées ensemble, et qu’on porte ordinairement dans la poche, pour écrire […] les choses dont on veut se souvenir » (Acad. 1762).
- Marie-Christine Rouvroi de Saint-Simon de Ruffec (1728-1774), la fille de la duchesse de Ruffec, avait épousé en 1749 Charles-Maurice Grimaldi, chevalier de Monaco, duc de Valentinois (1727-1798).
- Manquer à : « Ne faire pas ce qu’on doit à l’égard de quelqu’un ou de quelque chose » (Acad. 1762).
- Adaptation d’un vers d’Horace (Épîtres, II, 1, v. 176, éd. cit., p. 159) avec un curieux lapsus (famula mis pour fabula) qui est corrigé dans la seconde version. Horace évoque un poète qui ne pense qu’à s’enrichir et « s’inquiète peu que la pièce tombe ou se tienne d’un pied sûr ».
- Référence probable au couple aristotélicien de la puissance et de l’acte. L’opposition entre en puissance et en acte (« un gland est un chêne en puissance, parce qu’un gland peut devenir un chêne », Acad. 1762) s’oriente ici vers celle du possible et de l’advenu, de ce qui peut arriver et de ce qui se produit réellement.
- La femme de ce peintre aurait été une indicatrice de la police d’après une note de Meusnier datée du 24 décembre 1775 disant que Mme Sanson, « femme d’un peintre, ex-acteur, demeurant rue de Richelieu », lui fournit des renseignements sur une maîtresse du duc d’Orléans (G. Capon, Casanova, p. 115). Casanova écrit dans sa lettre À Léonard Snetlage : « Le peintre La Tour, qui avait de l’esprit, me dit un jour que le barbouilleur Sanson l’avait magoté » (Ma voisine, la postérité, art. « Singer », op. cit., p. 77).
- Oublié, négligé.
- Sans doute faut-il lire « pour ».
- Nom fictif. La seconde version porte « Landel71 ».
- Louis Drummond, comte de Melfort, était franc-maçon.
- La duchesse était présidente des loges féminines de France.
- « Petite reine » ou « Ma reine » se dit familièrement « en s’adressant à une femme à qui on reconnaît quelque empire d’affection » (Littré).
- Plusieurs femmes de ce nom ont été pensionnées en tant que dames d’honneur de la duchesse de Chartres – la place était lucrative.
- Louis-François de Bourbon-Conti (1717-1776), protecteur de l’abbé Prévost et de Jean-Jacques Rousseau.
- François-Robert Marcel, célèbre maître à danser et pédagogue. Il mourut en 1759.
- Bube : « Petite élevure, pustule qui vient sur la peau » (Acad. 1762).
- Un remède topique est « un remède qui n’opère qu’étant appliqué sur la partie malade, ou sur celle qui y répond » (Acad. 1762).
- « Cette plante est vulnéraire, résolutive, fébrifuge ; on s’en sert dans la dysenterie, dans le crachement de sang, dans les flux immodérés des hémorroïdes et des mois » (Trévoux) – voir aussi la n. 1 p. 877.
- L’abbé Marcel des Brosses. Un mandat d’arrêt du parlement de Paris fut lancé contre lui en mars 1761. Casanova a laissé cette note sur lui : « Mais cette même princesse de Conti n’aurait jamais mis au monde dans l’année 1747 le monstre, si l’abbé des Brosses ne l’eût guérie des boutons qui la défiguraient au point que le duc de Chartres, son mari, ne pouvait pas la voir. Quelle nécessité y avait-il que l’abbé des Brosses, ignorant charlatan, allât porter sa pommade à Mme de Polignac au palais royal pour qu’elle la portât à la princesse que les pustules défiguraient ? Les pustules disparurent, son mari la trouva jolie et elle conçut le monstre, etc. […] L’abbé des Brosses finit tragiquement. […] la mère d’Égalité finit de vivre l’an 1759. Cette princesse fut galante : ce fut le seul défaut qu’elle eut, si c’est un. Voluptueuse, généreuse, bienfaisante, et remplie d’esprit, elle plaisanta jusqu’à sa dernière heure… » (archives de Prague, U19, 10).
- Il s’agit de Louis-Philippe-Joseph d’Orléans, né duc de Montpensier à Saint-Cloud le 13 avril 1747 et qui prit le titre de duc d’Orléans en 1785. Il mourut guillotiné à Paris le 6 novembre 1793. Premier prince du sang sous l’Ancien Régime, il avait abandonné ses titres de duc de Chartres et de duc d’Orléans pour se rallier aux députés du tiers-état le 25 juin 1789. En 1792 il avait été élu député de la Seine à la Convention sous le beau nom de Philippe Égalité.
- À peu près 1 000 louis, soit 250 000 euros environ.
- Fille de comédiens, Thérèse de Hayes (1714-1756) avait épousé en 1737 Alexandre Joseph Le Riche de La Popelinière (ou Pouplinière, 1693-1762), fermier général. Elle mourut d’un cancer du sein.
- Plus d’un million d’euros.
- La manière de penser, l’esprit.
- Le maréchal de Richelieu avait loué un appartement dans la maison contiguë à celle du fermier général (dans l’actuelle rue de Richelieu), pourvu d’un passage qui aboutissait directement dans la cheminée de la chambre à coucher de Mme de La Popelinière. Le mari découvrit l’ouverture et se sépara de sa femme.
- Environ 125 000 euros.
- Jacques Courtois (1621-1676), dit le Bourguignon, peintre de batailles sous Louis XIV.
- Ce sens esthétique du substantif « méchanceté » (qui est médiocre, sans qualité), non répertorié dans les dictionnaires de l’époque, figure chez Fontenelle.
- Le jardin des Tuileries était gardé par un détachement d’invalides qui fournissait les postes des six entrées par lesquelles on y accédait. L’une d’elles donnait sur l’ancien couvent des Feuillants. Les suisses et les portiers fournissaient à boire et à manger.
- Monnaie de cuivre valant 3 deniers ou le quart d’un sou (0,12 euro).
- Pour gagner la place Louis-XV (place de la Concorde) depuis les jardins des Tuileries, on empruntait alors un pont tournant situé entre les deux grandes terrasses (voir le plan).
- Coiffure poudrée à la mode, signe d’affectation caractéristique de l’élégant parisien d’après Mercier (Tableau de Paris, chap. 548 « Le fat à l’anglaise », éd. cit., t. II, p. 42).
- Dont la garde (« partie d’une épée qui est entre la poignée et la lame, et qui sert à couvrir la main », Acad. 1762) excédait d’un tiers la taille normale.
- L’actuelle place de l’Étoile.
- Michel-Louis-Gatien de La Perrine, vicomte de Talvis (ou Tailvis ou Taillevis), mousquetaire, joueur, bretteur. Les deux hommes se retrouveront peu après cet épisode à Presbourg, près de Vienne (voir ici ou ici). Contrairement à ce qu’il affirme à la fin de la première version du chapitre suivant (voir ici), Casanova le reverra à Amsterdam fin 1759, sous le nom de chevalier de La Perrine. D’après sa correspondance, il recevait encore de ses nouvelles en 1768. Il donnera le nom de « chevalier de Talvis » à un personnage de sa pièce Le Polémoscope (1791).
- Insulter à : « Prendre avantage de la misère d’un homme pour lui faire quelque offense, quelque déplaisir » (Acad. 1762).
- Août 1752.
- La galerie de Dresde, installée au Zwinger depuis 1722.
- En janvier 1762.
- La Thébaïde ou les Frères ennemis, première tragédie de Racine créée par la troupe de Molière en 1664. La parodie de Casanova, intitulée La Moluccheide, o sia i gemelli rivali, Commedia in tre atti di Giacomo Casanova, Veneziano, da rappresentarsi nel Teatro regio di Dresda nel Carnovale 1753, fut créée le 22 février.
- Auguste III, roi de Pologne et Électeur de Saxe, connu pour la somptuosité de sa cour.
- Traits burlesques (voir ici note 21).
- Il s’agit de Heinrich, comte von Brühl (1700-1763), Premier ministre d’Auguste III (voir Répertoire).
- Prodigue.
- L’organiste Pierre Auguste mourut en février 1787 : Casanova a donc écrit cette version en 1789.
- Il s’agit probablement d’une Mme Pâris de Dresde.
- « Se dit de la consommation de denrées, de vivres qui se fait avec désordre et sans économie » (Acad. 1762).
- Scurrilité : « Plaisanterie basse, bouffonnerie » (Acad. 1762), mot calqué sur le latin scurrilitas.
- « Parle d’une voix forte là où tu passeras, invite chaque homme à s’éveiller, en l’appelant par le nom de son père et du fondateur de sa race, et honore-les tous. Ne montre pas de hauteur : prenons plutôt nous-mêmes de la peine : Zeus, dès notre naissance, nous a imposé le fardeau du malheur », dit Agamemnon à son frère Ménélas (Iliade, X, v. 69-70, trad. E. Lasserre).
- Brühl engagea la Saxe dans la guerre de Sept Ans et dans des dépenses somptuaires colossales. Casanova ménage sa mémoire pour ne pas froisser ses protecteurs qui sont des descendants du comte (voir Répertoire).
- Un service de poste direct de Dresde à Prague (Fahrende Post) avait été inauguré en 1752.
- Angelo Amorevoli (1716-1798), célèbre ténor vénitien engagé à la cour de Dresde.
- Le Milanais Giovanni Battista Locatelli (1713 ou 1715-1785), entrepreneur de spectacles et librettiste, avait commencé à donner des représentations à Prague durant la saison d’hiver 1748-1749. Il mourut à l’âge de soixante-dix ans environ, et non à quatre-vingt-dix comme le dit Casanova.
- Thérèse Morelli, danseuse vénitienne.
- Fabris ne pouvait être colonel en 1753 puisqu’il ne devint major qu’en 1757.
- La guerre de Sept Ans (1756-1763) n’éclata que trois ans après.
- En 1765.
- Le père de Landel était propriétaire de l’hôtel de Bussy (au no 4 de l’actuelle rue de Buci – voir le plan). C’est chez lui que s’établit la première loge maçonnique de Paris, Saint-Thomas au Louis d’Argent, qui était devenue la loge du duc d’Aumont en 1732 (voir Gustave Bord, La Franc-Maçonnerie en France des origines à 1815, Paris, Nouvelle Librairie nationale, 1909).
Chapitre XIV
Mon séjour à Vienne
- Objets et vêtements à mon usage.
- Giovanni Ambrogio Migliavacca (1718-1795 ?), poète italien, conseiller de légation à Dresde depuis 1752, auteur du livret de la Tetide de Gluck (1760).
- Le juriste et homme de lettres Giovanni Vincenzo Gravina (1664-1718), qui avait adopté Metastasio vers 1709.
- Attilio Regolo, tragédie-opéra de Johann Adolf Hasse (1740), fut créé à Dresde en 1750.
- Il s’agit de la traduction par César-Pierre Richelet des tragédies-opéras de Métastase (douze tomes en six volumes in-12), parue à Vienne entre 1751 et 1761.
- François de Rosset (1570-1619) avait publié en 1615 Le Divin Arioste ou Roland le furieux, dédié à Marie de Médicis et dont une luxueuse édition in-4o avait paru en 1644.
- Casanova s’inscrit ici dans un débat qui traverse le siècle : la querelle des Anciens et des Modernes. Dans sa traduction versifiée de l’Iliade, commencée en 1771 à Florence et publiée en 1775-1776 (Iliade di Omero in veneziano trad. in ottava rima, éd. A. Gardin et al., Venise, Editoria universitaria, 2005), il critique la traduction en prose de Mme Dacier publiée en 1699.
- La Kaiserlich-Königliche (k.u.k.) Hofbibliothek.
- Le jeune Félix Calvi.
- Environ 5 700 euros.
- Aux frontières. Une commission de plénipotentiaires avait été créée pour régler les litiges entre Venise et l’Autriche. Après son ambassade à Paris, Morosini y fut nommé le 2 mars 1752, succédant à Pietro Correr74. Les contestations de frontières furent réglées au congrès de Vaprio (juillet 1754).
- Les opéras étaient alors donnés au théâtre de la cour fondé en 1741 par l’impératrice Marie-Thérèse sur la Michaelerplatz, et non à l’actuel Burgtheater.
- La commission de chasteté (Keuschheitskommission), institution policière chargée de la moralité publique à Vienne, avait été instituée en 1751. Elle fut abolie en 1792 au début du règne de François II (1768-1835).
- Casanova avait dressé un véritable panégyrique de Marie-Thérèse dans sa Confutazione : elle était « au-dessus de tous les éloges », nulle souveraine n’était « plus pieuse, plus belle, ni dotée d’un courage plus héroïque […]. Elle voulut persécuter le vice pour l’extirper. Si des ministres trop zélés outrepassèrent quelquefois ses instructions, c’est un mal inévitable, et la faute n’en est pas à la souveraine, dont les intentions étaient excellentes » (t. I, p. 169-170).
- Temesvár (Timişoara), dans l’actuelle Roumanie. Ces déportations (Wasserschübe) des femmes exilées (Schüblinge) aux confins de l’Empire avaient lieu en mai et octobre.
- Notoriété publique (voir ici note 48).
- D’après Horace : « Decipimur specie recti » (« Nous sommes trompés par l’apparence du juste », Art poétique, v. 25).
- Stockhaus est l’ancien mot allemand pour « prison » (les pieds des prisonniers étaient bloqués dans un Stock, un bloc de bois). Une Zucht- und Arbeitshaus (ou Spinnhaus, « maison de correction ») était située dans la Leopoldstadt (quartier du Prater, le long du Danube).
- Orth. oberrée. Oppressée, gênée.
- D’uriner.
- Il s’agit sans doute d’une maison appelée L’Écrevisse rouge, où l’on pouvait louer des salons pour des assemblées privées.
- Voir ici ou ici.
- Il s’agit d’un tripot clandestin : Marie-Thérèse avait proscrit les jeux de hasard par une ordonnance du 20 février 1753, condamnant les banquiers à une amende de 1 000 ducats (environ 100 000 euros). Paradoxalement, l’impératrice, l’empereur François Ier et sa maîtresse la princesse Auersperg tenaient publiquement des banques de pharaon (voir ci-dessous).
- Valerius de Beccaria (1692-1770) était devenu colonel en 1752 dans l’armée autrichienne, à la tête du régiment de cuirassiers Jacquemin. Il fut nommé à Szolnok (Hongrie) jusqu’en 1763.
- Voir ici et suiv.
26 – 27 – 28. L’abbé Antonio Grossatesta, ou Testagrossa selon les documents officiels (1700 ?-v. 1762), ministre d’Hercule-Renaud d’Este, duc de Modène (1727-1803), était venu à Vienne le 4 décembre 1752 négocier le mariage de la princesse Marie-Béatrix d’Este (1750-1829), la fille du duc et de Marie-Thérèse Cibo de Malaspina (1725-1790), et de l’archiduc Léopold. Il envoya son dernier rapport le 21 juin 1753, après l’échec de cette négociation – la princesse fut finalement mariée en 1771 au frère cadet de Léopold, Ferdinand, et Léopold épousa en 1765 une fille du roi Charles III d’Espagne, Maria-Ludovica.
- Il s’agit du futur Léopold II.
30 – 31. Ernest, comte de Roggendorff (1714-1790), dont la fille Cécile, née en 1775, fut la dernière femme avec qui correspondit Casanova. Le nom de Sarotin est certainement une transcription phonétique ; il s’agit peut-être de Jean-Charles, comte Zierotin ou du camérier Félix, comte Sarentein.
- Frailes (orthographié aussi frayle, frayla ou freile) est la transcription phonétique de Fräulein, demoiselle de condition.
33 – 34 – 35. Vittoria Tesi-Tramontini (1700-1775) était l’une des plus célèbres contraltos du XVIIIe siècle. Mariée à Jacques Tramontini (1705-1785), elle était la maîtresse de Joseph-Frédéric Hollandinus, prince de Saxe-Hildburghausen (1702-1784), général en chef autrichien.
- Afflisio fut condamné aux galères à perpétuité en 1779, à Livourne (voir la seconde version).
- Leurs Majestés impériales et royales autrichiennes, Marie-Thérèse et François Ier.
- Quand Afflisio sollicita le grade de lieutenant-colonel, sa demande fut appuyée par le prince de Saxe-Hildburghausen.
- Plus de deux millions d’euros.
- Vêtu de noir avec grand collet blanc, les habits brodés d’or.
- Stanislas II Auguste Poniatowski fut élu roi de Pologne le 6 septembre 1764 et couronné le 25 novembre. Casanova était alors à Riga : il doit avoir vu le roi vêtu en Espagnol à une autre occasion solennelle.
- « En Pologne on donne le titre de Palatin au Gouverneur de chaque Province » (Acad. 1762).
- Ducat des Cremnitz : ancienne monnaie d’or autrichienne frappée à Kremnica (Kremnitz en allemand, dans l’actuelle Slovaquie), d’une valeur de 4 florins (10 livres, soit une centaine d’euros).
- Il favorisait le commerce parce qu’il mettait dans ses coffres les bénéfices produits.
- Marie-Anne (1738-1789), Marie-Christine (1742-1798), Marie-Élisabeth (1743-1808), Marie-Amélie (1746-1804), Jeanne-Gabrielle (1750-1762), Marie-Josèphe (1751-1767) et Marie-Caroline (1752-1814). Marie-Antoinette (1755-1793) n’était pas encore née.
- Joseph (1741-1790), Charles-Joseph (1745-1761) et Léopold (1747-1792).
- Comprendre : s’est tué à la tâche. Mort prématurément en 1790, à l’âge de quarante-neuf ans, Joseph II, de constitution fragile, avait ruiné sa santé à travailler sans relâche.
- Réminiscence probable d’un vers du Méchant de Jean-Baptiste-Louis Gresset (1747) : « L’esprit qu’on veut avoir gâte celui qu’on a » (IV, 7).
- L’épisode doit se situer en 1783. Laxenburg, château de plaisance et résidence d’été de la famille impériale près de Vienne, était le séjour favori de Joseph II.
- Cette réponse hardie de Casanova coïncide mal avec les termes d’une lettre de 1784 évoquant sa première rencontre avec l’empereur : « Sa Majesté s’arrêta hier à causer plus d’une demi-heure avec moi en tête à tête. Aux premières paroles qu’elle me dit, je me mis à trembler devant son grand air imposant, et le monarque doit l’avoir remarqué, car je répondais d’une voix sourde, par des phrases stupides et mal articulées » (archives de Prague, U9, 27, lettre reproduite dans C. L. Curiel, G. Gugitz et A. Ravà [éd.], Patrizi e avventurieri, dame e ballerine, Milan, Corbaccio, 1930). Dans sa Confutazione, il avait parlé très élogieusement de Joseph II (1769, t. I, p. 178).
- Jean-Alexandre, chevalier de Brambilla (1728-1800), était le médecin ordinaire de Joseph II. Il fonda l’Académie de médecine et de chirurgie Josephinum.
- Citation d’Ovide tirée des Remedia Amoris (Remèdes à l’amour), v. 91 : « Principiis obsta : sero medicina paratur » (« Protège-toi dès le début, on prépare trop mal les remèdes », in Écrits érotiques, trad. D. Robert, Arles, Actes Sud, coll. « Thesaurus », 2003, p. 305).
- De « lorgner » : « Regarder en tournant les yeux de côté, et comme à la dérobée » (Acad. 1762).
- « On dit aussi quelquefois, Une espèce, en parlant d’un homme dont on fait peu de cas » (Acad. 1798).
- Léopold II devint empereur en février 1790. La rédaction de ce passage est donc postérieure à cette date.
- Ce médecin se nommait Joseph Quarin.
- Élisabeth de Wurtemberg, première épouse de l’archiduc François (1768-1835), fils de Léopold II, était morte en couches le 18 février 1790.
- Giacomo Durazzo (1717-1794), ambassadeur de Gênes de 1749 à 1752 (voir Répertoire). Il avait épousé la comtesse Aloisia-Ernestine Weissenwolff en 1750 : la fête dont parle Casanova n’est donc pas celle de son mariage.
- Variante de l’expression « s’en donner d’une façon » : « On dit populairement d’un homme qui s’est jeté dans une dépense excessive, qui a fait quelque grande perte au jeu, qui s’est pris de vin dans un repas, qu’Il s’en est donné d’une façon » (Acad. 1762).
- Étienne Masson de Maisonrouge, receveur général des finances, fut enterré le 23 juillet 1785 (G. Capon, Casanova, p. 28). Il n’est pas sûr que le mot rapporté par Casanova soit de lui.
- L’hospice des Quinze-Vingts, fondé en 1260 par Louis IX, accueillait trois cents aveugles. Il était situé jusqu’en 1780 au n° 155 de l’actuelle rue Saint-Honoré.
- Il s’agit de Marie-Thérèse Fogliazzi (1733-1792), maîtresse du ministre Kaunitz et qui épousera le danseur Gasparo Angiolini (1731-1803) en 1754.
- Christophe, comte Erdödy (1726-1777), époux d’Antonia, comtesse Kinsky.
- Il s’agit de Marie-Thérèse Fogliazzi (1733-1792), maîtresse du ministre Kaunitz et qui épousera le danseur Gasparo Angiolini (1731-1803) en 1754.
- « Qui parle. Il ne se dit que figurément. Ce portrait est parlant, cette tête est parlante, pour dire, Ce portrait est fort ressemblant » (Acad. 1762). Voir l’observation de Casanova au tome V du manuscrit de l’Histoire de ma vie (f° 97r) : les portraits « auxquels on ne peut pas refuser du mérite, sont ceux qui ressemblent parfaitement, et même à un point qui étonne, car la figure paraît parlante ».
- Voir ici ou ici.
- Effilé : « On appelle ainsi le linge qui est effilé par le bout en espèce de frange, et qu’on porte dans le deuil » (Acad. 1762). L’habit de deuil, sombre et discret, est adopté par l’aventurier qui veut voyager incognito.
- Il s’agit de Miklós Csáky (1698-1757), archevêque d’Esztergom et primat de Hongrie depuis 1751.
- Somme énorme : 14 000 florins faisaient 350 000 euros. La souveraine d’or, pièce à l’effigie de Marie-Thérèse, frappée en 1750 et 1758, valait 13,33 florins (plus de 300 euros). Le ducat, monnaie vénitienne importée en Autriche, valait 4,50 florins (une centaine d’euros).
- Je mise l’argent de la banque sur cette carte.
- Qui avec.
- Quatre cents florins, environ 10 000 euros.
- Joseph-Henri Bouchard d’Esparbès de Lussan, vicomte d’Aubeterre (1714-1788), ambassadeur à Vienne de 1752 à 1756.
- Pietro Correr (1707-1768), ambassadeur à Vienne de 1753 à 1757.
Suite du troisième tome, et Troisième fragment de mes mémoires
Année 1753. Mon âge 28 ans
- Le prénom Giovanni (Zuanne) était porté par un jeune patricien de la maison Grimani né en 1720.
- Barberina Campanini (1721-1799), danseuse italienne, mariée en 1749 à Charles-Louis de Cocceji, fils du grand chancelier de Prusse Samuel de Cocceji (1679-1755).
- La cérémonie du mariage symbolique du doge de Venise avec la mer (voir ici note 50).
- Chaise de poste à deux roues. Le cheval était placé entre des brancards (barella, plur. barelle en italien).
- Citation de l’Énéide (voir ici note 9).
- Voir ici note 11.
- Trois Provveditori all’Arsenal participaient à la gouvernance de l’Arsenal, immense bâtiment construit en 1104 abritant les vaisseaux de la République, dont le Bucentaure (le navire du doge).
- Casanova (Confutazione, I, p. 84) a justifié, contre les critiques d’Amelot, cette obligation faite à l’amiral de ne pas lancer les autorités sur les flots dans un navire peu adapté s’il y a un risque de vents trop forts.
- Près de la Riva degli Schiavoni (voir le plan).
- Le Ponte della Paglia, construit en bois sur la Riva degli Schiavoni.
- Il ne peut s’agir du rhinocéros empaillé (qui fut montré à Venise en 1746 et en 1751), sinon Casanova indiquerait qu’il l’a déjà vu à Paris (voir ici ou ici).
- Il y avait près de Saint-Marc un Rio delle Colonne et une Terra (place) delle Colonne, aujourd’hui disparus.
- L’Osteria del Salvadego, appelée aussi Al Salvadego, Del Omo Salvadego ou Al Salvatico.
- La Fiera della Sensa (voir ici note 47).
- L’Arcadia in Brenta de Goldoni et Galuppi fut le seul opera buffa donné en 1753 au Teatro San Moisè. Il est possible qu’il ait été représenté durant la Fiera, en plus de L’eroe cinese, drame musical de Métastase et Antoni Sacchini que chantèrent Filippo Laschi (qui avait chanté au Teatro San Samuele pendant le carnaval de 1753) et Pietro Pertici (dont le nom est cependant enregistré à Venise pour la dernière fois en 1745).
- Pier Antonio Capretta, né en 1721 (voir Répertoire).
- Le Fondamenta San Marco à Santa Maria Maggiore.
- O., ou Mme C., est Maria Ottaviani, fille du chimiste et antiquaire Ottaviani de Padoue et femme du courtier Angelo Colonda de Venise. Sa sœur Rosa avait épousé le patricien Pietro Marcello (voir ici ou ici).
- Deux Provveditori alle Beccarie étaient chargés de l’approvisionnement en viande de la ville. Issus du Sénat, c’étaient des patriciens : P. C., bourgeois, ne pouvait être que simple marchand de bœufs.
- Nette de dettes.
- Environ 250 000 euros.
- Cet emploi figuré d’« étanchement » n’est pas usuel : peut-être s’agit-il d’une difficulté d’approvisionnement ou d’une somme imprévue à rembourser.
- Il faut probablement lire « fatras ».
- Il s’agirait respectivement de Maddalena Eugenia Evich (1696 ?-1767), mariée à Cristoforo (ou Christoforo) Capretta (1692-1768) vers 1718, et de Catterina Capretta (v. 1722-v. 1790 ?) – voir Répertoire.
- Voir ici. Sur Thérèse Imer-Pompeati et sa descendance, voir Répertoire.
- Bayreuth.
- Frédéric (1711-1763), époux de la sœur de Frédéric le Grand, Frédérique Sophie Wilhelmine (1709-1758).
- Casanova retrouvera Thérèse, devenue cantatrice sous le nom de Trenti, à La Haye en 1758.
- Sans doute Annibale Papafava (v. 1690-1766), marié depuis 1718 à Béatrice Flangini, qui avait hérité du palais de Santa Giulia.
- Voir ici note 13.
- Voir ici note 14.
- Voir ici note 15.
- Voir ici note 16.
- Environ 300 000 euros. Le ducat courant était une monnaie de compte.
- Au sens moderne de casino, maison de jeu (voir aussi n. 1 p. 489).
- « Sorte de Jeu de renvi, où l’on joue à trois, à quatre ou à cinq, et où l’on ne donne que trois cartes à chaque joueur » (Acad. 1762).
- Environ 10 000 euros.
- Quartier situé au nord de Cannaregio (voir le plan).
- Environ 7,5 euros.
- Environ 1 400 euros.
- Vers dix-sept heures sur le Campo dei Santi Apostoli, à Cannaregio (voir le plan).
- L’opera seria (sérieux) s’oppose à l’opera buffa (comique). On donnait en 1753 à San Samuele, où avait joué le père de Casanova, Rosmira fedele (livret de Stampiglio, musique de Cocchi).
- Le « corps » (orth. cors) désigne la « partie de certains habillements, qui est depuis le cou jusqu’à la ceinture » (Acad. 1762).
- La bautta (voir ici note 66).
- Casanova précise en note dans la marge gauche : « L’académie écrit locante, et elle se trompe. Il faut dire locande. » Le Dictionnaire de l’Académie de 1694 a bien une entrée « Locante » à l’intérieur de l’article « Louer » : « Adj. f. Il n’est en usage qu’en ce mot : chambre locante, pour dire : chambre garnie qu’on tient à louage », mais le mot disparaît à partir de l’édition de 1718.
- Le dissolu.
- Vers 16 h 30.
- On trouvait dans tous les quartiers de Venise des échoppes qui vendaient des billets de théâtre.
- À la foire (italianisme de construction forgé sur vado in fiera).
- Italianisme : le traghetto est une gondole utilisée comme bac ou comme taxi fluvial. « […] j’ai pris une gondole de trajet, que j’ai fait arriver où j’ai voulu. Par ce moyen on échappe à Venise à tous les curieux », précise Casanova plus loin (voir ici).
- Îlot situé à la pointe ouest de la Giudecca où furent fondés au XIIIe siècle les Chiesa e Monastero dei Santi Biagio e Cataldo (voir le plan).
- Ou pet-en-l’air : « Robe courte qui ne va que jusqu’aux genoux » (Trévoux).
- Citation déformée de l’Arioste, empruntée d’après Tage Bull à La rete di Vulcano (chant XIII, v. 1-2) de Domenico Batacchi (1748-1802) : « Vincasi per virtude o per inganno / Fu il vincer sempre mai laudabil cosa. » Casanova conserve l’ordre des vers, mais non l’opposition entre virtude (vertu ou courage) et inganno (ruse, tromperie, fraude). La citation originale de l’Arioste (Roland furieux, chant XV, v. 1-2) opposait fortuna (chance, hasard) et ingegno (esprit, habileté, intelligence) : « Fu il vincer sempre mai laudabil cosa / Vincasi per fortuna o per ingegno » (« Vaincre fut toujours une chose digne d’éloges, que la victoire soit due à la fortune ou à l’esprit »). Mêlant les deux versions, Casanova ne retient que les deux termes à connotation négative (« hasard » et « ruse »), tout en attribuant non sans humour cette « sentence » à l’escroc P. C., à moins que l’inganno ne joue, avec une ambiguïté très casanovienne, le rôle du terme connoté positivement.
- « On dit en termes de pratique Dette passive pour dire : une dette à laquelle on est obligé envers quelqu’un » (Acad. 1762).
- Couleur gris-de-perle : « couleur grise qui a un certain éclat de blanc comme les perles » (Acad. 1762).
- José Joaquín, duc de Montealegre, marquis de Salas (voir ici note 212).
- Qui reconnut immédiatement.
- « Rompre en visière […] signifie figurément : dire en face à quelqu’un quelque chose de fâcheux, d’injurieux, fièrement, brusquement, incivilement » (Acad. 1762).
- Qui en.
- On a retrouvé une variante de ce distique dans les papiers de Dux (U16, K38) : « Vous verrez tous les jours le bijou de ma belle, / Vous lui direz qu’Amour veut qu’il me soit fidèle. »
- Italianisme sur far forza a qualcuno : forcer quelqu’un, faire violence à quelqu’un.
- Excéder : « se dit figurément en morale, pour dire aller au-delà, outrepasser » (Trévoux).
- La ligne était une unité de mesure équivalant à la douzième partie d’un pouce (environ 1,25 mm).
- Casanova refuse de rapporter la honte de la nudité à un sentiment naturel. La critique de la pudeur ainsi comprise est un thème qui lui est cher : voir Lana Caprina, les écrits sur La vergogna (in R. Forleo et F. Di Trocchio [éd.], Casanova e le ostetriche, Turin, Centro scientifico, 2000) ou encore l’Icosameron.
- Autour de minuit si on calcule les heures à l’italienne, mais Casanova évoque plus bas le « nouveau jour » et précise qu’il dort « jusqu’à midi », ce qui invite à comprendre quatre heures du matin au sens moderne.
- Le Campo Santa Sofia se trouve à Cannaregio, près de la Ca’ d’Oro, en face de l’Erberia (voir le plan).
- Sens probable : ce coquin allait chercher un naïf (le « mal avisé » : l’imprudent) sur cent Vénitiens.
- Un cours, une leçon (voir ici note 15).
- Comme nous étions dans une gondole à une seule rame.
- Probable néologisme. Le sens se rapporte en même temps à l’affectation (les manières) et à l’imitation d’autrui, par opposition à l’imitation de la nature, ou à la répétition de procédés, selon la signification de « manière » et « maniéré » en peinture.
- La passion déraisonnable.
- Le chevalier Francesco Morosini, né en 1751, était l’unique neveu de Francesco Lorenzo Morosini, devenu commissaire aux Confins en 1752 (voir ici note 25 et ici note 11). Sur le baron de Bavois, voir ici note 154. Beltrame comte Cristiani (ou Christiani, 1702-1758), conseiller d’État, vice-gouverneur du duché de Mantoue, fut nommé grand chancelier de la Lombardie autrichienne puis ministre plénipotentiaire de l’empire d’Autriche à Milan.
- De but en blanc, immédiatement.
- Honorable. L’Accademia della Crusca (4e éd.) définit onorifico par onorevole.
- Christoforo Capretta.
- Éclaircir, élucider, mais aussi épier, observer.
- Orth. préjudiciée. Compromis. Italianisme forgé sur pregiudicare, compromettre.
- La Fiera del Santo commence le 13 juin, jour de la fête du saint patron de Padoue.
- De ta fidélité à tenir le serment de m’épouser.
- Gage d’authenticité assez convenu dans la littérature à la première personne factuelle (Mémoires) mais aussi fictionnelle (roman-Mémoires et roman épistolaire). L’absence de ces lettres dans les papiers conservés par Casanova ne prouve rien, ni dans un sens ni dans l’autre. Reste que, pour les premiers lecteurs de Casanova, une telle affirmation pouvait être entendue aussi bien comme une déclaration sincère que comme un lieu commun romanesque.
- Le couvent Santa Maria degli Angeli, sur l’île de Murano, comme le confirme la variante biffée de la p. 1120 : « le couvent des anges ».
- Les mères supérieures du couvent.
- L’expression « à la tour » revient régulièrement pour désigner une sorte de conciergerie du couvent. Ne pas confondre avec le tour du couvent, ouverture en forme de plateau tournant communiquant avec l’extérieur et gardée par une tourière (voir ici note 181).
- Leur confesseur.
- Qu’ayant accès à l’intérieur du couvent.
- Port à l’embouchure de la Brenta, à l’intérieur de la lagune.
- Palais situé dans la Contrada Santa Sofia à Padoue.
- Le grand Ridotto se trouvait au Teatro Nuovo à San Moisè (voir ici note 59).
- Je vous passe le mot « déconseillé ».
- Il doit s’agir de Cornelia Tiepolo, née Mocenigo, qui était mariée depuis 1722 à François Tiepolo, mort vers 1750.
- « Preuve évidente et indubitable d’une vérité, d’un fait » (Acad. 1762).
- J’ai donc saisi un moment défavorable pour vous parler.
- De la Croix, que par sobriquet on appelait Crozin biffé. D. est l’initiale de Don, titre donné en Italie aux prêtres, aux nobles romains et aux nobles des provinces qui comme Milan avaient subi la domination espagnole. La famille Croce était connue dans le Milanais, mais l’homme peut être un aventurier qui s’est approprié un nom fameux. En le nommant, Casanova a souvent rayé un autre nom, « Crosin » ou « Crozin », pour le remplacer par « Croce ».
- Au pharaon, le croupier est de moitié avec le banquier. Trois cents sequins faisaient 34 000 euros.
- Plus de deux millions d’euros. Le 25 septembre 1756, un lieutenant suédois, Gillenspetz, fut condamné à mort par contumace dans son pays pour avoir distribué des écrits séditieux.
- Entre la mort de l’ambassadeur autrichien Prié (en août 1753) et l’arrivée du comte Rosenberg (en juillet 1754), l’ambassade autrichienne fut administrée par le chargé d’affaires Stephan von Engel, plus tard secrétaire du comte Rosenberg.
- Il s’agit certainement d’un oubli de Casanova : ce nom ne figure pas dans les pages précédentes.
- Précisément.
- Plus de 40 000 euros (voir ici note 68 et n. b p. 993).
- Il n’accepterait aucune mise sur la seule parole des joueurs (voir ici note 123).
- Italianisme de construction : on dit « le tant pour cent » en italien. Mille ducats d’or (ou sequins) faisaient environ 115 000 euros.
- Podestat : titre du maire dans les villes de la Terraferma vénitienne.
- Selon Gugitz, Croce avait déjà été expulsé des États vénitiens le 7 novembre 1753.
- Il s’agit du postillon qui accompagnait entre deux relais le voyageur ayant loué un cheval et qui ramenait ensuite le cheval au point de départ.
- À bout portant.
- Ville située sur les deux rives de la Brenta, à 27 km à l’ouest de Venise. Il y avait là beaucoup de palais d’été appartenant à des familles patriciennes, et c’était effectivement le premier relais de poste sur la route entre Padoue et Venise.
- Environ 35 euros.
- Il s’agit de sœur Maria Contarina, M. M. (voir ici note 161 et Répertoire), comme le révélera une lettre de C. C. (voir ici).
- Le plan.
- Un ressort particulier.
- L’église des Pères Somasques serait Santa Maria della Salute, mais selon F. Mars, il s’agit plutôt de l’église des Padri Servi di Maria (démolie en 1862), qui était proche de la maison de la famille Capretta, à San Marziale.
- De l’italien bollettone, bullettone, billet de voyage payable d’avance.
- On me reconnaît tout de suite.
- Selon Brunelli (Figure padovane, p. 132), Gondoin, tricheur renommé, fut expulsé de Padoue en juillet 1756.
- « On dit qu’une chose nous tombe des nues, quand on ne sait d’où elle nous vient » (Féraud).
- Plus de 55 000 euros.
- Me faire faire mon portrait.
- D’après Casanova, nous nous trouverions environ dans les premiers jours de juillet ; à cette époque, la Fiera del Santo était déjà terminée.
- Nous savons grâce à cette mention le prénom de C. C.
- L’Albergo della Stella sur la Piazza dei Noli (actuelle place Garibaldi), dite de la Poste parce qu’on y louait des carrosses et changeait les chevaux.
- Celui qui signe des « partis » (traités ou contrats) avec la République pour des affaires financières.
- Environ 150 000 euros.
- Cupidité.
- « On dit d’un grand dissipateur que c’est un bourreau d’argent » (Acad. 1762).
- L’auberge Al Cappello (Rosso), dans la Stra’ Maggiore (l’actuel Corso al Palladio), à côté du palais Schio, appelé aujourd’hui Ca’ d’Oro.
- En fait un inventaire.
- On lui en promet.
- Il y avait à Vicence les « comtes authentiques », une douzaine de familles, et à peu près trois cents familles nobles qui avaient l’habitude de se donner le titre de comte. Casanova ironise sur cette pratique avec son « signor comte » (voir ici).
- Comtes apparemment authentiques. Des comtes Trento sont inscrits dans la liste des nobles vénitiens en 1777.
- Pièces d’étoffe.
- Italianisme sur a precipizio : à toute vitesse.
- Le jean-foutre.
- Ce qu’il fallait inscrire sur le registre.
- Pour payer le montant de ma part (italianisme forgé sur importare : s’élever, monter à).
- Environ 4 600 euros.
- Pater, Ave Maria, Credo : trois prières catholiques traditionnelles.
- Rien n’était plus prompt que la pointe.
- « Figurément et familièrement, en parlant d’une grande perte qu’un homme a faite au jeu, on dit, qu’Il a fait une étrange lessive, une furieuse lessive » (Acad. 1762).
- Fonts (orth. au font) du baptême : « grand vaisseau de pierre ou de marbre, où l’on conserve l’eau, dont on se sert pour baptiser » (Acad. 1762). L’enfant, né et baptisé le 15 mars 1754 (donc après l’expulsion de Croce), était une fillette, Barbara Giacoma. Casanova en fut le parrain, sans doute sur les prières de Mme Croce ; on trouve son nom au registre des baptêmes de l’église Santa Maria Formosa à Venise.
- Des tricheurs et autres « correcteurs de la fortune ».
- Maquereau. Juane Antonio Gritti (1702-1768) fut banni à Cattaro où il mourut.
- Gritti en avait trois : Domenico, Francesco (connu comme écrivain) et Camillo-Bernardo.
- Le Conseil des Dix (orth. conseil de dix) était chargé de veiller à la sûreté de l’État, ce qui lui conférait en pratique un mandat très large. Ses délibérations restaient secrètes (voir aussi n. 3 p. 108).
- Carlo Contarini (1732-1781) avait voulu introduire des réformes démocratiques dans la Constitution vénitienne en vue de réduire la misère croissante, la cherté des vivres et le luxe de la noblesse. Il fut arrêté le 2 juin 1780 ; condamné à deux ans de détention, il mourut peu après son emprisonnement. La précision « il y a quinze ans » permet de dater la révision de ce passage autour de 1795-1796.
- Gritti avait épousé en 1735 la poétesse Cornelia Barbara (1719-1808). Baffo, Métastase, Goldoni et Algarotti comptèrent parmi ses connaissances proches.
- Libre de disposer d’elle-même.
- Juillet 1753.
- Une fausse couche.
- Depuis 1516, les Juifs devaient habiter dans le ghetto vecchio ou le ghetto nuovo, à San Geremia et San Girolamo (Sestiere di Cannaregio), auxquels fut ajouté le ghetto nuovissimo à San Ermagora e Fortunato. Les portes du ghetto, situé à l’est de Cannaregio, étaient fermées et gardées chaque soir (voir le plan).
- Rendue publique.
- Il s’agit de Tonine qui deviendra la maîtresse de Casanova (voir ici).
- Un peu trop libres, familières.
- Cérémonie de profession des vœux.
- Somme considérable : plus de 500 000 euros.
- Le casin de Casanova abrite donc une salle de jeu clandestine. Le Conseil des Dix menait depuis 1704 une guerre souterraine contre les propriétaires des casins qui concurrençaient les salles de jeu officielles, dans lesquelles les patriciens tenaient la banque (voir ici : « la salle du théâtre, où la plupart des banquiers étaient des nobles vénitiens »).
- Aventurine : « Sorte de pierre précieuse, d’un jaune brun semé de petits points d’or » (Acad. 1762).
- L’église San Canziano, près du Rialto.
- Et pourtant.
- En passant (voir ici note 9).
- Il s’agit sans doute du Fondamenta (ou Riva) dell’Osmarin, à Castello, débouchant sur le Rio dei Greci (voir le plan).
- Marina Maria Morosini (1731-1801 ?), en religion sœur Maria Contarina, entrée au couvent des Anges de Murano en septembre 1739 (voir Répertoire).
- Une ouverture de 46 cm de côté. Les « quatre carrés » forment les barreaux entrecroisés de la grille du parloir. L’expression vient sans doute de l’italien scacchi (carrés) tel qu’employé dans la locution vedere il sole a scacchi : être en prison (voir le soleil à travers les barreaux).
- C. C. lui donnait vingt-deux ans dans sa première lettre (voir ici).
- Italianisme de construction calqué sur mi ha degnato di uno sguardò : elle a daigné me regarder.
- Orth. plongeons. Une belle révérence.
- Italianisme sur sopraffato, participe de sopraffare : écraser, accabler (en parlant d’une émotion).
- Marie-Thérèse comtesse de Coronini-Cronberg, veuve en 1710, fut l’éducatrice des filles de l’empereur germanique Charles VII Albert (1697-1745). Elle mourut en 1761, probablement à Munich où Casanova était allé la saluer fin 1756, après son évasion (voir ici).
- Santa Giustina, très ancienne église appartenant à l’ordre des Augustines.
- Que je réussirais à apprendre (italianisme).
- Peut-être Françoise-Marie Celsi (1716-1785), abbesse du Saint-Sépulcre.
- Il s’agirait de Laura Felice Maria Michieli (ou Michiel), belle-sœur de Chiara Bragadin, fille du protecteur de Casanova. Son nom de religieuse était Maria Eleonora.
- Athée. M. M. expliquera à Casanova comment la lecture de livres de philosophie a dissipé dans son esprit « les nuages de la superstition » (voir ici).
- « Convers […] n’a guère d’usage que dans ces phrases : Frère convers. Sœur converse, qui se disent d’un Religieux ou d’une Religieuse, qui ne sont employés qu’aux œuvres serviles du Monastère » (Acad. 1762).
- D’après un vers d’Horace : « atque ad figit humo divinae particulam aurae » (« et rive au sol cette parcelle du souffle divin », Satires, II, 2, v. 79, éd. cit., p. 137).
- L’interdit lié à l’idée de séduire une « épouse du Christ ».
- « On dit proverbialement, figurément et avec une espèce de joie maligne, d’un homme à qui il arrive par sa faute quelque chose de fâcheux, de désagréable, d’embarrassant, de honteux, qu’il en tient » (Acad. 1762).
- Horace, Épîtres, I, 2, v. 54.
- Un natif du Frioul (voir ici note 25).
- Reconnaître. Même sens plus bas dans « s’il me connaissait ».
- Environ 10 euros.
- « On appelle ainsi dans les monastères de filles une domestique de dehors, qui a soin de faire passer au tour toutes les choses qu’on y apporte » (Acad. 1762) – voir aussi n. 3 p. 972.
- Plus de 200 euros.
- En répondant à la lettre.
- Les boucles des souliers ou des jarretières. Cet ornement apparaît plusieurs fois comme un signe ostensible de richesse ou un indice permettant l’identification du Vénitien (voir HMV, ms. t. VII, fº 64v).
- Une visite faite impromptu, sans en être prié.
- Le coup fatal.
- Montealegre était arrivé à Venise le 4 avril 1749 ; Casanova a pu le rencontrer à Naples où l’Espagnol était chargé d’affaires de 1740 à 1746. Rosenberg, chef de gouvernement de la Basse-Autriche de 1750 à 1754, fut nommé ambassadeur impérial à Venise le 13 juillet 1754. François Joachim de Pierre de Bernis (1715-1794) arriva à Venise comme ambassadeur en octobre 1754 (voir Répertoire).
- L’Église catholique présentait les nonnes comme les épouses du Christ. Casanova ironise fort sur les « sultanes » ou les « épouses de [s]on rédempteur » (voir ici).
- Peut-être une réminiscence de La Cité de Dieu de saint Augustin : « La fécondité est demeurée dans une race justement condamnée ; et bien que le péché nous ait imposé la nécessité de mourir, il n’a pas pu nous ôter cette vertu admirable des semences, ou plutôt cette vertu encore plus admirable qui les produit, et qui est profondément enracinée et comme entée dans la substance du corps » (liv. XXII, chap. XXIV, Bourges, 1818, t. III, p. 630).
- Si vous me quittez.
- Les plus propres (italianisme).
- Citation d’Horace, Épîtres (voir ici note 8).
- Citation d’Horace, Épîtres, II, 2, v. 191-192 (le texte original dit invenerit).
- « C’est, selon l’horloge italienne, deux heures après le coucher du soleil » (note de Casanova dans la marge gauche, signalée par une croix au-dessus de une) : soit, en novembre, dix-neuf heures.
- Selon Gruet, le casin de Bernis se trouvait au nord-est de Murano, près de l’embouchure de l’actuel Rio San Matteo (voir le plan).
- M’afflige.
- Des manières honnêtes.
- Renouvela (italianisme sur replicare : répéter).
- Soit 21 h 30.
- La manufacture de Sèvres (orth. Sève) fut fondée en 1753.
- « Dans l’année 1754 de ce siècle […] un ministre de France qui résidait à Venise, et qui mourut à Rome cardinal, il y a deux ans, avait à son service un excellent cuisinier. Ce cuisinier, qui s’appelait Du Rosier, devint mon ami par une aventure… » Casanova raconte alors comment il prépara pour M. M. un plat baptisé « franciade » (Ma voisine, la postérité, art. « Sansculottide », op. cit., p. 98-100).
- « On dit que Du vin est de couleur d’œil de perdrix quand il est paillet, fort vif et fort brillant » (Acad. 1762).
- Plus de 300 000 euros.
- L’abbé de Bernis (voir Répertoire). Il avait quitté Paris en août 1752.
- Bernis était comte de Lyon (titre officiel des membres du chapitre de la cathédrale lyonnaise) depuis 1748.
- Élu à vingt-neuf ans à l’Académie française en 1744, Bernis publia la même année ses Poésies de M. L. D. B. Voltaire l’avait surnommé « Babet la Bouquetière ».
- Permettez.
- La fente dans le plancher.
- Sainte Catherine d’Alexandrie était fêtée le 25 novembre.
- Le Palazzo Morosini del Giardino, aux Santi Apostoli, propriété de la puissante famille patricienne (voir le plan).
- Voir ici note 36.
- Je le coince. Possible italianisme à partir de l’expression stringere qualcuno al muro : pousser, coincer quelqu’un contre un mur.
- Italianisme de construction (facendosi nemica).
- Vers 19 h 30.
- La statue sculptée par Verrocchio (1435-1488) de Bartolomeo Colleoni (1400-1475), célèbre condottiere italien entré au service de Venise en 1431.
- Le Campo Santi Giovanni e Paolo se trouve pourtant près du palais des Morosini. Ironie de Casanova ou jeu de piste pour dérouter les lecteurs curieux ?
- Selon Gugitz, le casin situé près du pont de Ca’ Barozzi (actuel Ponte San Moisè, voir le plan), appartenait à la famille Mocenigo. Robert Darcy, comte Holderness (1718-1778), entré en fonction en 1744, avait quitté Venise en 1746.
- Cinq mois d’un loyer de 100 sequins représentaient plus de 11 000 euros.
- Fait pour l’amour. Emploi inhabituel de la locution « en grâce de », employée d’ordinaire par italianisme (in grazia di : grâce à).
- Lieux d’aisance « dans lesquels la cuvette est fermée par une soupape qu’on ouvre à volonté » (Littré). Cette précision dénote un souci du confort moderne.
- Italianisme de construction (oltro vino che).
- Sans regarder.
- Le point d’Alençon, inspiré du point de Venise, avait été inventé sous Louis XIV. La dentelle au point d’Alençon était, avec la dentelle de Valenciennes, la plus précieuse de toutes.
- Dans le tour (le porte-manger tournant décrit plus haut).
- Truffes (transcription française de l’allemand Trüffeln).
- Ou arak : « Liqueur alcoolique tirée, par la distillation, du riz fermenté » (Littré).
- « Illusion par sortilège, fascination » (Acad. 1762).
- Orth. rat. « Nom que l’on donne à plusieurs sortes d’étoffes croisées, fort unies, et dont le poil ne paraît point, faites les unes de laine, les autres de soie » (Acad. 1762).
- Par opposition à la dentelle au fuseau. Signe de luxe, de même que le point d’Alençon.
- Dentelle de soie.
- Bijoux en forme de sceaux.
- Petits diamants.
- Les cheveux qui couvrent les tempes.
- Antinoüs, jeune Bithynien, amant de l’empereur Hadrien (76-138), divinisé après sa mort en 130.
- Orth. gilé. Sorte de camisole ou de corset, en laine ou en coton.
- Italianisme sur procedere a lunghi passi : marcher à grands pas, se hâter.
- Mon principal rival ? Un mot semble omis. Le Vénitien recherche constamment la protection des gens en place.
- Bernis eut une conférence avec Engel, secrétaire de la légation d’Autriche, le 1er décembre 1753.
- Les masques étaient prohibés durant la neuvaine qui précédait Noël.
- Pour te défaire des superstitions de la religion.
- Encombré de préjugés.
- Henry Saint John, vicomte Bolingbroke (1678-1751), exilé jacobite, professait ouvertement le déisme. Il est connu en France grâce à Voltaire, qui se lia d’amitié avec lui en 1722 et publia en 1752 sa Défense de milord Bolingbroke en réponse aux attaques contre la publication la même année des Lettres sur l’histoire, dans lesquelles l’Anglais remettait en cause l’authenticité de la Bible. L’Examen important de milord Bolingbroke ou le Tombeau du fanatisme, publié par Voltaire en 1767, prolongera ces thèses en faveur d’une croyance fondée sur la raison et non sur des dogmes absurdes. Casanova a composé à Dux un dialogue philosophique entre un prêtre et un théologien étroitement démarqué de l’Examen important…
- Pierre Charron (1541-1603), moraliste français, émule de Montaigne, publia son Traité de la sagesse en 1601, ouvrage interprété par les libertins érudits du XVIIe siècle comme un bréviaire de la libre-pensée (voir ici et l’Histoire de ma fuite, p. 1389).
- Diedo, évêque d’Altino e Torcello sous la juridiction duquel étaient les religieuses de Murano, mourut le 13 juillet 1753.
- « Nom qu’on donne aux lettres closes du pape qui traitent de quelque affaire » (Littré).
- « Satisfaire à » signifie « faire ce qu’on doit par rapport à quelque chose » (Acad. 1762). Si le verbe s’applique essentiellement à des obligations morales ou relevant de l’obéissance au souverain (satisfaire à son devoir, à la justice de Dieu, aux ordres du roi…), Casanova l’emploie pour des impératifs plus naturels.
- Voir ici.
- Vers 18 h 30.
- Ouvrages de très grand format (voir ici note 20).
- L’Histoire de dom Bougre, portier des Chartreux, écrite par lui-même, roman libertin plusieurs fois réédité au cours du siècle sous d’autres titres, est attribuée à Jean-Charles Gervaise de Latouche (1715-1782). L’édition originale de 1741 est ornée de dix-huit figures.
- Les sept Dialogues de Luisa Sigea, imprimés en latin en 1660, sont l’œuvre de Nicolas Chorier (1612-1692 ?), avocat lyonnais. Le titre complet, Aloisiae, Sigeae Toletanae, Satyra sotadica de arcanis amoris et Veneris, Aloisia hispanice scripsit, latinitate donavit Joannes Meursius, les présente comme une satire sur les arcanes de l’amour et de Vénus écrite en espagnol et mise en latin par Meursius (humaniste de Leyde, 1613-1653). Ces attributions fantaisistes expliquent pourquoi ces dialogues érotiques ont conservé les titres d’Aloysia et de Meursius, ou encore de L’Académie des dames (voir ici note 348). Giacomo enfant avait cité avec succès le « Meursius » lu en cachette chez le docteur Gozzi (voir ici).
- À Naples, Leonilda évoquera un autre cabinet « tapissé de cartes chinoises, qui représentent une quantité de postures dans lesquelles ces gens-là font l’amour » (voir HMV, ms. t. VI, fº 81r).
- Quatrième vers de la prière catholique Notre Père.
- Orth. Pékin. Étoffe de soie peinte fabriquée d’abord en Chine, puis en Europe.
- Peut-être une des deux sœurs aînées de M. M. qui se trouvaient dans le même couvent : Orsola Marina (1715-av. 1797) ou Elena Cattarina (1718-1761).
- Le 26 décembre, jour de réouverture des théâtres.
- Trompeuse.
- De rabattre de mon honneur. Possible italianisme sur rimetterci : perdre, y laisser.
- Il Ridotto (voir ici note 59).
- Environ 500 000 euros.
- Les « ballottants » (de « ballotte » : « Petite balle dont on se sert pour donner les suffrages, ou pour tirer au sort », Acad. 1762) sont les votants. Casanova a commémoré le résultat de ce vote dans un sonnet daté de 1774 : Sopra il Ridotto abolito (U16a, 33).
- Les cinq correttori delle leggi e del palazzo (magistrature instituée en 1553) étaient en 1774 Alvise Zen, Alvise Emo, Pietro Barbarigo (1711-1793), Girolamo Zulian (1730-1795) et Ludovico Flangini (1733-1804).
- « On dit dans le discours familier, Passe, pour dire, Soit, je l’accorde, j’y consens » (Acad. 1762).
- La ville de Lucques (Lucca), en Toscane, était réputée pour son huile.
- « Vinaigre très fort et très aromatisé. On doit à des assassins de Toulouse, pendant la peste de cette ville (1720), la composition connue sous le nom de vinaigre des quatre voleurs, dont l’ail et le camphre font la base » (Littré).
- Frustratoire : « Du vin où l’on a mis du sucre et de la muscade, et qu’on boit quelquefois à la fin du repas » (Acad. 1762). La suite des échanges suppose que cette boisson tonifiante possède des vertus aphrodisiaques.
- « Sorte de fourrure en façon de manche, dans laquelle on met les deux mains, pour les garantir du froid » (Acad. 1762).
- Mouchette : « Instrument avec quoi on mouche les chandelles, les bougies » (Acad. 1762).
- Moucher une chandelle, c’est « ôter le bout du lumignon, lorsqu’il empêche la chandelle de bien éclairer » (Acad. 1762) : tâche de domestiques…
- « On dit : À gogo, Vivre à gogo, Être à gogo, pour dire vivre à son aise, dans l’abondance. [Le mot] est du style familier » (Acad. 1762).
- « Délicater, traiter délicatement, avec complaisance. Cette mère dorlote son enfant. [Le verbe] est du style familier » (Acad. 1762).
- Allusion aux anciens alphabets et dictionnaires italiens dans lesquels les abréviations ette, conne, ronne, dans leur version florentine, étaient placées après la lettre Z.
- Italianisme sur imboccare : mettre la nourriture dans la bouche d’autrui.
- Des « gaines préservatrices », traduit Jean Laforgue dans son édition de 1826. Le mot est formé sur le verbe latin condo, condere (cacher). Condum est devenu condom en anglais au XVIIIe siècle.
- Fermer le chemin, au sens concret.
- Me fout. Me foutre au v. 6.
- Étoffe de coton des Indes.
- De nos reflets.
- Une des trente-cinq « postures arétines ». Classique de la littérature érotique décliné sous différents titres, les Figures de l’Arétin sont des copies d’estampes de Marc-Antoine Raimondi (v. 1480-v. 1527) d’après des dessins de Giulio Romano (1492-1546) qui devaient à l’origine servir à illustrer les Sonetti lussuriosi de l’Arétin (1492-1556).
- Anton Raphael Mengs peignit son Annonciation dans la chapelle royale de Madrid en 1768.
- Le déisme, voire le matérialisme athée. Sapho, poétesse grecque du VIe siècle av. J.-C., était tenue pour avoir célébré l’amour entre femmes.
- Casanova avait le teint foncé.
- Galuchat (du nom de l’inventeur) : « Peau d’une espèce de raie qu’on colore en vert et qu’on emploie à couvrir des étuis, des gaines, des fourreaux » (Littré).
- En détachant.
- La Madeleine du Corrège, peinte vers 1520.
- En cessant.
- Sept mètres, ce qui paraît considérable (1 aune valait 1,182 m).
- Casanova rejette lui-même cette thèse dans sa Confutazione de 1769 (Suppl. III, p. 8).
- Paroles attribuées à l’empereur Caracalla (211-217) après qu’il eut assassiné son frère Geta.
- Vers 19 h 30.
- Alvise Girolamo Mocenigo (1721-1771). Momolo est le diminutif de Girolamo (Jérôme).
- Marine Pisani, née Sagredo, avait épousé en 1741 le patricien Almoro Andrea Pisani (1720-av. 1759). Joueuse enragée, interdite de casino en 1751, elle était aussi la maîtresse du Suédois Gillenspetz (voir ici note 95).
- Termes de jeu. Le re-va : laisser sa mise initiale (va). Paroli : jouer le double de ce qu’on a joué la première fois.
- Pierre Marcello (1719-1790) était un patricien libertin et tricheur.
- Elisabetta Mocenigo avait épousé en 1741 Sebastiano Venier (1717-1780, procurateur en 1762).
- Dans Lana Caprina (1772), Casanova intervient, sur un mode satirique et plaisant, dans une controverse médicale sur les relations entre la « matrice » (l’utérus) et la pensée des femmes, se moquant de la thèse qui rattachait la seconde à la première.
- Apollon, protecteur des Muses, est le dieu de la poésie.
- Les Figures de l’Arétin (voir ici note 279).
- Le 9 janvier 1754 était un mercredi, jour où Laure remettait les lettres.
- Me reconnaître.
- La saison du carnaval durait de fin décembre jusqu’à fin février.
- Ces divertissements sont le sujet de tableaux célèbres. Voir en particulier Le Parloir des religieuses à San Zaccaria de Francesco Guardi (1746, Museo del Settecento, Ca’ Rezzonico, Venise).
- Ou Pedrolino, personnage habillé de blanc et à la figure enfarinée, rôle de valet naïf amoureux de Colombine, rival d’Arlequin, poltron lourdaud et distrait. Voir le Pierrot peint par Watteau en 1719.
- L’intérieur. Métaphore créée à partir de l’expression « connaître tous les êtres d’une maison » : connaître toutes ses pièces.
- En équilibre. Probable italianisme : « en balance » (en suspens, irrésolu) s’emploie plutôt dans un sens moral et figuré en français, tandis que l’italien in bilancia (en équilibre) a bien un sens concret.
- Ou furlana (voir ici note 85).
- On s’étonne de.
- Dans plusieurs occasions.
- Me confier un très important secret.
- C. C. est enfermée au couvent depuis le 11 juin 1753. Cet épisode a lieu fin janvier ou début février.
- « On dit de celui qui se laisse ainsi tromper, ou par ignorance, ou par simplicité, qu’Il prend le change, qu’il a pris le change » (Acad. 1762).
- L’amour qu’éprouve Casanova pour M. M. est alors effectif (en acte), tandis que celui qu’il éprouve pour C. C. est en puissance. « Actualité » est très rarement employé au XVIIIe siècle : il s’agit probablement d’un italianisme sur attualità, abstrait d’attuale (effectif, réel).
- Quand.
- De te faire des reproches. Cet emploi est un italianisme de construction (rimproverare : faire des reproches à quelqu’un).
- Un vent d’ouest.
- Environ 17 000 euros. Le filippo, monnaie d’argent milanaise d’origine espagnole qui fut frappée jusqu’en 1786, valait 7,50 livres milanaises ou 11 livres vénitiennes (soit un demi-sequin), comme le précise plus bas Casanova.
- Les verriers de Murano avaient le statut de cittadino.
- Mon aspect.
- San Michele, à 500 m en face du Rio dei Medicanti (voir ici note 28).
- À 60 m du Rio dei Gesuiti, au nord de Venise, qui mène au Campo Santi Apostoli e Paolo (voir le plan).
- Avait déjà dérivé vers l’est de plus de 120 m (la gondole est poussée par le vent d’ouest).
- « Ce qui couvre la gondole » (note de Casanova ajoutée dans la marge gauche). Le terme italien est felze.
- Le Rio dei Mendicanti aboutit au Campo Santa Marina (Sainte-Marine), où se trouve le palais Bragadin (voir le plan).
- Voir ici.
- Reconnaître.
- Institution de bienfaisance créée par les verriers Briati de Murano.
- « Tapis des gondoles » (note de Casanova dans la marge gauche).
- Redevenue. Italianisme sur ritornare : revenir à son état premier.
- Que j’avais repris mes esprits (italianisme sur ritornare in se).
- De manière trop rigoriste. Les jansénistes de Port-Royal (Arnaud, Nicole) défendaient un augustinisme sévère, opposé au laxisme des idéologues jésuites (voir Les Provinciales de Pascal).
- Conviction.
- Martinet : petit chandelier plat pourvu d’un manche.
- Qu’il sait (voir ici note 79).
- Vers trois heures.
- Il s’agit de George Keith, alias Milord Maréchal (voir ici note 104 et p. 776 et 781).
- D’un mérite exceptionnel.
- Se fut mis.
- Provenant des parcs ostréicoles installés en face du port de l’Arsenal.
- Le comte Bonomo Algarotti (voir ici note 38) avait une maison de commerce réputée à Venise.
- Des hasards.
- Voir les deux versions du chapitre XIII, p. 854 et suiv.
- Mes idées folles.
- À se comporter en conformité avec le personnage qu’elle sera censée jouer sur la scène sociale. Casanova extrapole l’emploi absolu de « représenter » : « En parlant d’une personne constituée en dignité, et qui sait se faire respecter et faire respecter sa place, en conservant une gravité convenable lorsqu’elle en remplit les fonctions, on dit, que C’est un homme qui représente bien, qui représente avec dignité » (Acad. 1762).
- « On dit figurément et familièrement d’Un homme qui plaisante, ou qui affecte de dire des choses extraordinaires, qu’Il est monté sur un ton plaisant, sur un ton singulier » (Acad. 1762).
- Écoutée avec attention.
- Vers une heure du matin.
- Comprendre sans doute « exciter à » : provoquer, encourager.
- L’Académie des dames ou les Sept Entretiens galants d’Aloisia (1680) est la traduction par Nicolas Chorier de l’Aloysia (voir ici note 251). L’édition de 1670 comportait trente-six gravures.
- Après avoir pris du repos et des forces, le fait de nous voir tous trois nus nous excita à recommencer. « On dit mettre un cheval en haleine pour dire : le monter souvent, le faire travailler » (Acad. 1762).
- « On dit qu’Une chose est sur le compte de quelqu’un, pour dire que C’est à lui à la payer » (Acad. 1762).
- Bernis logeait près de l’église de la Madonna dell’Orto, à Cannaregio.
- Le duc de Montealegre.
- Probablement des préjugés naturels, propres à son caractère.
- Dans le Georges Dandin de Molière (1669), refrain du paysan parvenu qui a épousé pour son malheur une demoiselle noble et qui doit faire excuse, à trois reprises, des offenses que sa femme et son amant lui ont faites.
- Sept cents sequins faisaient environ 80 000 euros.
- Elle crut me mettre d’humeur gaie. La construction « en train de » + substantif est très rare avant la fin du siècle ; on en trouve une occurrence chez Rousseau, dans La Nouvelle Héloïse (1761) : « Puisque je suis en train de sincérité… » (I, lettre 45, éd. R. Pomeau, Paris, Classiques Garnier, 2012, p. 101).
- Ce qu’elle n’aurait pas dû faire.
- « Jouer à la Martingale, c’est jouer toujours tout ce qu’on a perdu » (Acad. 1762).
- Somme énorme : environ 230 000 euros.
- Soit le 25 février puisque le mercredi des Cendres tombait le 27 en 1754.
- « Car au redoute on ne jouait qu’à la bassette » (note de Casanova dans la marge gauche). Les règles de la bassette sont très proches de celles du pharaon (voir Lexique et règles des jeux).
- Environ 50 000 euros.
- Sans doute une confusion de Casanova : les parents de Catterina Capretta moururent en 1768.
- Allusion au premier traité de Versailles, sur lequel Casanova revient plus bas (voir ici).
- Maria Da Riva, religieuse d’origine patricienne enfermée au couvent des Bénédictines de San Lorenzo, était la maîtresse de Louis-Gabriel de Froulay (1694-1766), ambassadeur de France à Venise de 1733 à 1742.
- Un fou. Il faut lire cette phrase et la suivante comme une parenthèse de Casanova qui se réfère probablement au récit que fit Rousseau de son séjour à Venise (1743-1744) en tant que secrétaire de l’ambassadeur de France Pierre-François de Montaigu (1692-1764) : « M. Froulay, son prédécesseur dont la tête s’était dérangée » (Les Confessions, liv. VII, éd. cit., p. 350).
- Sa touchante figure (au sens moderne de « visage »).
- Un mot est omis, probablement « sentie ».
- Une attestation ayant valeur juridique.
- Je n’étais pas consciente que je l’aimais.
- D’après ses Mémoires, durant l’été 1754, Bernis séjournait à Fiesso d’Artico, près de Venise.
- Les bancs de sable (appelés « bancs secs ») qui se découvrent à marée descendante et font s’échouer les embarcations.
- San Francesco della Vigna, originairement construite dans une vigne, à Castello (voir le plan).
- Petit bassin couvert destiné à l’abri des barques.
- Gaiement.
- « Terme de Marine. L’impulsion, le mouvement d’une galère ou autre bâtiment, causé par la force des rames » (Acad. 1762).
- Deux heures en mai.
- De l’arabe gharbi (occidental). Le vent du sud-ouest est aussi appelé aussi « lébèche » (libecchio) ou « tournefort ».
- « Vers savant de l’Arioste », indique Casanova en note dans la marge gauche. Le vers exact est : « E Sol del mar tiran Libecchio resta » (Roland furieux, XIX, str. 51, v. 8, éd. cit., t. II, p. 244).
- Pour gagner la rive du couvent de Santa Maria degli Angeli depuis le casin de Bernis, il fallait contourner la pointe septentrionale de l’île et voguer sud-ouest contre le vent garbin (voir le plan).
- Le courant (italianisme : corrente est féminin).
- Environ 4 m.
- Casanova vogue cette fois par vent arrière (voir ici note 27).
- Devancer.
- Soit en 1797 : cette indication permet de dater cette mise au net du manuscrit, deux ans après la version de 1795.
- John Murray (1714-1775), ambassadeur d’Angleterre à Venise jusqu’en 1766, était arrivé le 9 octobre 1754. L’épisode doit donc se situer en automne.
- Voir ici.
- La vérole.
- Ancilla mourut en 1755. Elle avait dansé au Teatro San Moisè durant le carnaval cette année-là.
- Une note de Casanova se rapporte à ce procès : « Femme qui devait payer son chirurgien après qu’il lui aurait prouvé qu’il l’a guérie de la vérole en la f…t. Elle perdit son procès » (U17 A, 54).
- Andrea Memmo (1729-1793) sera nommé procurateur, la dignité la plus haute après celle de doge, en 1785 (voir Répertoire).
- Domenico M. Cavalli, résident vénitien à Milan, Turin et Naples, secrétaire du Conseil des Dix en 1761. C’est lui qui prononcera en juillet 1755 la sentence qui enverra Casanova sous les Plombs : « É quello : mettetelo in deposito » (voir ici).
- Une dame de nage (point d’appui de l’aviron).
- « On appelle lime sourde une lime faite exprès pour limer ou couper le fer sans faire beaucoup de bruit » (Acad. 1762).
- Marc-Antoine Zorzi (1703-1787), légiste, poète et traducteur du français et du latin.
- Chiari (1711-1788) avait succédé à Goldoni en 1753 au Teatro Sant’Angelo, situé sur le Grand Canal, (voir Répertoire).
- Zorzi avait épousé Marie-Thérèse Dolfin en 1748.
- Vers de quatorze syllabes imitant l’alexandrin créé par Pier Jacopo Martello et utilisé par Goldoni et Chiari.
- Le patricien Antonio Condulmer (1701-1779) fut inquisiteur de février à septembre 1755 (voir aussi n. 2 p. 1193).
- Les négociations officielles du traité de Versailles ne commencèrent qu’en septembre 1755 entre Bernis et Georges-Adam de Starhemberg (1724-1807), ambassadeur impérial à Paris (1654-1766). Le traité de Westminster conclu entre l’Angleterre et la Prusse le 16 janvier 1756 en précipita la conclusion : le 1er mai 1756, la France et l’Autriche nouèrent une alliance défensive. Le système diplomatique en vigueur depuis la fin du règne de Louis XIV (France et Prusse d’un côté, Angleterre et Autriche de l’autre) était inversé. On ne pouvait cependant rien savoir à l’hiver 1754.
- Kaunitz reçut le titre de prince en 1764, quand Joseph II devint empereur d’Autriche.
- Bernis fut pendant deux ans secrétaire d’État des Affaires étrangères (1757-1758), avant sa disgrâce. Il finit archevêque d’Albi (1764) puis ambassadeur à Rome (1769), où il mourut en 1794.
- Horace, Épîtres, I, 16, v. 79, éd. cit., p. 110.
- Bernis est rappelé en France en 1755. Sa dernière audience est enregistrée au 1er octobre 1755.
- Plus de 200 000 euros.
- En danger de perdre la vie (italianisme sur pericoli di vita).
- Tibulle, Élégies, II, 5, v. 110, trad. M. Ponchont, Paris, Les Belles Lettres, 1989, p. 112.
- Un talisman est au sens propre une figure magique auxquelles « les astrologues et les charlatans attribuent des vertus merveilleuses » (Furetière).
- Qu’un prêtre allait lui administrer les derniers sacrements, selon la liturgie catholique.
- Verbiage. La fièvre avait eu le même effet sur Bettine (voir ici).
- Je prévoyais.
- Narguer : « Braver avec mépris » (Acad. 1762). Casanova voulait-il écrire « navraient » ?
- Car selon les lois de la politesse, c’était à moi d’aborder le sujet.
- Lady Bridget Milbank(e), veuve de sir Butler Cavendish Wentworth (1710-1741), s’était remariée avec Murray en 1748. Elle mourut en 1774.
- Le roman de Chiari (voir Répertoire) La commediante in fortuna (Venise, 1755) contient un portrait caricatural de Casanova reconnaissable derrière le personnage de M. Vanesio.
- Mon antichambre.
- La houppe à poudrer les cheveux : « Assemblage de plusieurs filets de laine ou de soie liés ensemble comme par bouquets » (Acad. 1762).
- Voir ici.
- Le couvent Santa Maria delle Vergini (Augustines) à Castello, réservé aux patriciennes, fermé en 1806 et détruit depuis.
- Environ 57 000 euros.
- Je vous fais cette confidence entre francs-maçons.
- À juste titre.
- Mon entremetteur.
- Presque vingt et une heures en mai.
- Par ailleurs.
- Sur sa bonne cuisine.
- La basilique Santi Maria e Donato à Murano (voir le plan). « Église Cathédrale se dit de la principale église d’un évêché » (Acad. 1762).
- Vingt-quatre heures, ou zéro heure, est l’heure du coucher du soleil (soit vingt heures en mai).
- Marina Maria Morosini avait trois frères : Ferigo (né en 1720), Tomaso (1722-av. 1760) et Francesco (né en 1728).
- Cet arrangement concerté.
- Boucaner : tracasser, gronder (terme populaire).
- Le comte Francesco Capsocefalo de Zora, ancien gouverneur de Zante, était un entremetteur connu des patriciens. Il fut arrêté le 15 février 1755 et emprisonné à vie pour espionnage et relations avec un ambassadeur étranger.
- Entêtement, préjugé.
- Joseph Smith (mort en 1770), qui fut consul à Venise de 1744 à 1760. Bibliophile et mécène, il devint en 1758 le beau-frère de Murray.
- Sont libres de le faire.
- Axiome de logique.
- Elle se disait.
- San Rocco, église construite en 1489, réédifiée en 1725, située à côté de Santa Maria Gloriosa dei Frari (voir le plan).
- « Cercle de fer avec lequel on attache par le cou à un poteau, celui qui a commis quelque crime, quelque délit » (Acad. 1762).
- De 8 cm.
- Cent guinées faisaient 2 485 lires, soit plus de 25 000 euros.
- Le nom est celui de la famille de Jean de Pontac qui a fait connaître à partir du XVIe siècle un grand cru de Graves : le Château Haut-Brion. Le vin de la famille Pontac est connu par-delà les frontières dès le XVIIe siècle, notamment en Angleterre depuis l’ouverture par un descendant de la famille d’un grand restaurant à Londres.
- Probablement une bague dont les diamants étaient disposés en carré : « En terme de Metteur en œuvre, les boucles à quadrille sont des boucles composées de quatre pierres ou de neuf, arrangées de manière qu’elles forment un carré régulier » (Encyclopédie).
- Plus de 45 000 euros.
- Retenue.
- Daniele Bragadin mourut le 19 juillet 1755, une semaine avant l’arrestation de Casanova.
- Le Collège des Sages était composé de vingt-six patriciens, dont le doge, les six conseillers et les trois chefs de la Quarantie criminelle.
- D’un domaine procurant une rente annuelle de près de 200 000 euros.
- Voir ici et suiv.
- Autre effet collatéral que Casanova passe sous silence : le mariage de son protecteur lui aurait fait perdre son statut de « fils adoptif ».
- Littéralement, l’expression désigne les actes de justice qui concernent le gouvernement des familles (intervention directe de l’État vénitien dans la vie domestique et privée).
- Imposture sur la personne ? Fanny Murray (1729-1778), fameuse courtisane anglaise, n’a jamais quitté son pays.
- Environ 7 000 euros.
- Les pièces en argent.
- Environ 15 euros.
- Le corps des boulangers était une corporation d’artisans (scuole delle arti) qui administrait des fonds.
- La conversion suppose qu’il s’agit de 200 ducats d’argent (740 livres, soit environ 7 700 euros), et non de 200 sequins (appelés aussi « ducats de Venise »). Deux cent quarante florins autrichiens valaient environ 6 300 euros.
- Cannaregio et Castello, les deux quartiers nord de Venise (voir le plan).
- Soit 137 m2 (1 toise valait 1,95 m).
- Certaines.
- San Giuseppe di Castello, près des actuels jardins de la Biennale (voir le plan).
- Il manque une fillette dans la famille : plus haut, Laure a parlé de quatre enfants (voir ici) et Casanova de trois sœurs (voir ici).
- Simplement, à la fortune du pot.
- Immatures, naïves.
- En la déflorant.
- En réalité.
- D’après les actes de l’Inquisition, la maison se trouvait « près de la Cavallerizza dei SS. Giovanni e Paolo » (voir le plan). Casanova précise dans l’Histoire de ma fuite (voir ici) qu’il a déménagé au mois de mars 1755.
- Il s’agirait d’Anna Maria del Pozzo, née en 1725.
- Ses règles. « On appelle en termes de Médecine, Bénéfice de nature, Les évacuations extraordinaires, par lesquelles la nature se décharge » (Acad. 1762).
- Des moustiques.
- Diverti.
- Au sens moderne, « jouer larghissimo » signifier « jouer le plus lentement possible », mais le tempo largo se jouait au XVIIIe siècle entre l’adagio et l’andante, le larghetto un peu plus rapidement, tout en restant un tempo modéré. La fatigue de la jeune fille tient à l’absence d’exercice physique et Casanova est adepte des danses vives.
- D’après Brunelli et Marsan, Catterina Capretta épousa l’avocat Sebastiano Marsigli le 5 février 1758.
- L’abbé de Bernis biffé. À Versailles depuis le 7 juin, il suivit la cour à Compiègne du 4 juillet au 11 août 1755.
- En sûreté.
- Avec une réputation de sainte.
- Je comprends tout à présent.
- Voir ici.
- Par des moyens artificiels.
- Jupon (italianisme formé sur sottana).
- Ancienne mesure de poids, l’once valait entre 30 et 40 g.
- Son amitié devait tenir aux liens du sang (probable italianisme sur un sens possible de carnale, qui peut désigner l’appartenance à un même sang). Le comte aurait alors été à la fois le père spirituel (le parrain) et le père biologique de la jeune fille. L’ambiguïté de l’expression est profondément casanovienne.
- Voir ici.
- Environ 1,4 million d’euros.
- Environ 450 000 euros.
- La Mira, lieu de villégiature sur les rives de la Brenta.
- Que je lui manquais de respect.
- Voir ici note 415.
- Jean-Baptiste Manuzzi, orfèvre de profession, fut employé par l’Inquisition pour espionner Casanova à partir de 1754 (voir Répertoire).
- Parmi les livres importants sur le sujet figurent ceux de Paracelse : Liber de nymphis, sylphis, pygmaeis et salamandris et de cæteris spiritibus (Le Livre des nymphes, des sylphes, des pygmées, des salamandres et de tous les autres esprits, 1535) et de Nicolas-Pierre-Henri de Montfaucon de Villars : Le Comte de Gabalis ou Entretiens sur les sciences secrètes (1670).
- Lucia Memmo, née Pisani, avait épousé Pietro Memmo en 1719. Bernardo était né en 1730 (sénateur en 1768, il sera le protecteur de Lorenzo Da Ponte, le librettiste de Mozart) et Lorenzo en 1733. Ils appartenaient tous deux à la franc-maçonnerie de Venise.
- Alvise V Antonio Mocenigo (1672-v.1762) était le frère de Chiara Mocenigo qui avait épousé en 1678 Andrea Bragadino, le père de Matteo Giovanni.
- Le sinistre tribunal de l’Inquisition persécutait les juifs et les musulmans sous Torquemada (1483-1507). Spécialisé depuis dans les cas d’hérésie et de sorcellerie, il avait étendu son pouvoir dans l’Europe catholique.
- La toge rouge désignait parmi les trois inquisiteurs d’État celui qui venait du Conseil ducal (voir ici note 48 et ici note 399).
- Les messes d’apparat. Peut-être une réminiscence littéraire : « Narcisse se lève le matin pour se coucher le soir […] il va tous les jours fort régulièrement à la belle messe aux Feuillants ou aux Minimes » (La Bruyère, Les Caractères, chap. « De la ville », éd. M. Escola, Paris, Champion, 1999, p. 308).
- Voir les rapports de l’espion Manuzzi dans le Répertoire (p. 1523).
- Croire à au sens d’« accorder foi à quelqu’un » (Acad. 1762).
- On se souvient que Casanova fit sa connaissance lors de son arrestation au fort (voir ici et suiv.).
- Je n’ai pas pu prouver sa culpabilité.
- Agacer : « Exciter par des regards, par des manières attrayantes » (Acad. 1762).
- Respectivement 600 et presque 700 euros.
- Le Campo San Pietro di Castello (Isola di San Pietro), le quartier des prostituées, à l’est de Venise (voir le plan).
- Sa Majesté Catholique (Charles III). Casanova avait déjà écrit que Pietro Giuseppe Bonafede deviendrait garzón (adjudant) dans l’armée espagnole (voir ici).
- Le chef de police (capitan grande) aux ordres du Conseil des Dix, reconnaissable à sa toge rouge, était assisté de sbires. Mattio Varutti, qui occupait ce poste depuis 1750, rédigea le rapport suivant : « Aux illustres et excellents seigneurs de l’Inquisition, le 27 juillet 1755. Comme suite à l’ordre très honoré de Vos Excellences, j’ai fait mon devoir, et mis en prison Giacomo Casanova. Puis au cours d’une perquisition exacte dans sa maison, j’ai trouvé tous les papiers que je remets à Vos Excellences avec mon plus profond respect. Mattio Varutti, Capitan Grande. »
- Le tribunal des trois inquisiteurs d’État (voir ici note 48).
- Au transgresseur de la loi.
- Le 25 juillet.
- Environ 57 000 euros.
- En m’engageant à payer (italianisme sur sulla parola, voir ici note 123).
- Le quai de l’Herberie (Erberia), à côté du marché du Rialto (voir le plan).
- À des vendeurs intermédiaires entre les grossistes et les petits détaillants.
- Épuisé.
- Un dédommagement.
- Ton génie protecteur.
- On en aura le pouvoir.
- Citation de Virgile, Énéide, (voir ici note 9).
- D’un moment.
Chapitre XIII
Sous les Plombs. Tremblement de terre
- Sur la Clavicule de Salomon, voir ici note 33. Le Zecorbeni (Zohar), appelé aussi Petite clé de Salomon ou Kabbala Denudata (trad. 1677), en est une variante attribuée au cabaliste Moses de León (v. 1250-1305). Le Picatrix (Hippocrate), traduction latine (1256) d’un traité de magie grec conservé en arabe, est cité par Rabelais (« le reverend pere en Diable Picatris, recteur de la faculté diabologique », Le Tiers Livre, éd. J. Céard, Paris, Le Livre de poche, coll. « Bibliothèque classique », 1995, p. 689). Les Livres planétaires indiquaient les possibilités d’invoquer les esprits par des parfums selon les constellations.
- Le Militaire philosophe ne sera imprimé sous ce titre qu’en 1767-1768. Une note des archives de Dux (U31, 61) porte : « Souvenir. Le Militaire philosophe n’existait pas imprimé lorsque je connaissais Mathilde. » L’œuvre imprimée reprend cependant un texte qui circulait sous forme manuscrite, avec des variantes déistes ou matérialistes, les Difficultés sur la religion proposées au R. P. Malebranche prêtre de l’Oratoire par un ancien officier, aujourd’hui attribué à Challe (voir l’édition de F. Deloffre et F. Moureau, Genève, Droz, 2000). F.L. Mars avait suggéré cette attribution du manuscrit à Challe en 1974. Casanova pensait que l’ouvrage était dû à Voltaire (voir archives de Dux, U31, 61).
- Mathilde est un prénom fictif fait pour masquer l’identité de M. M.
- Le fils de Manuzzi, Antonio Niccoló, fut fait comte par Stanislas Poniatowski (après 1764) pour avoir épousé Mme Opeska, maîtresse du roi.
- Initiales en surcharge d’un nom biffé : Clotilde. Il s’agit sans doute de Clotilda Cornelia del Pozzo, une des filles de la veuve Pozzo (voir ici et suiv.).
- Proverbe grec cité par Platon dans le Phédon (89c, éd. P. Vicaire, Paris, Les Belles Lettres, 1983, p. 55), évoquant le combat d’Hercule contre l’Hydre de Lerne et un crabe monstrueux envoyé par Héra.
- Orth. pousse-cus. « Terme populaire, dont on se sert en parlant de ceux qui aident les sergents à mener des gens en prison » (Acad. 1762).
- « Envie fréquente et involontaire d’uriner, dans laquelle on ne peut rendre l’urine qu’en petite quantité, goutte à goutte, et avec douleur » (Acad. 1762).
- L’Histoire de ma fuite ayant été publié en 1787 (selon J. Pollio et J.R. Childs, l’édition originale porte 1788), Casanova a corrigé cette partie du texte en 1793 (1974 s’il se réfère à la date indiquée par son édition). Il répond à cette critique dans sa « Confutation de deux articles diffamatoires », écrite en 1791 (voir ici).
- Possible lapsus pour « assoupissement » (voir aussi ici et l’Histoire de ma fuite, p. 1461).
- Une des cloches du campanile de Saint-Marc, qui appelait au travail les magistrats et les fonctionnaires. Elle sonnait trois heures après le lever du soleil, soit autour de 8 h 30 en juillet.
- Le Fondamenta delle Prigioni, en face des Prigioni Nuove érigées en 1580 par Antonio Da Ponte (1512-1597) (voir le plan).
- Le fameux Ponte dei Sospiri, construit en 1589, conduisait directement des Prigioni Nuove à la chambre du Conseil des Dix. Sur le trajet de Casanova à l’intérieur du palais ducal, voir l’article de Th. Steidle « Casanova sous les Plombs de Venise » (Casanova Gleanings, nº 15, 1972, p. 1-17).
- Sur cette phrase, voir le commentaire de J.-C. Igalens, op. cit., p. 346-350.
- Le « prudent » : titre de courtoisie qu’on donnait aux secrétaires du Sénat et du Conseil des Dix, et aux résidents issus de leurs rangs. Bien que cittadini, ils avaient le droit de porter la toge noire des patriciens.
- Soit 11,70 m sur 3,90 m.
- Une lucarne élevée.
- Environ 1,10 m.
- Soit 21,6 cm.
- Probable italianisme sur inchiodare : clouer, au propre et au figuré. Le verbe « enclouer » ne s’emploie guère au XVIIIe siècle qu’à propos d’un cheval que l’on ferre ou d’un canon que l’on obstrue.
- On les fixe (italianisme sur raccomandare au sens d’« attacher », « river »).
- Soit une taille de 1,87 m (voir aussi n. 1 p. 734).
- La grille mesurait 65 cm de côté, chaque trou formant un carré d’environ 14 cm de côté.
- Une poutre principale supportant le faîte du bâtiment large de 50 cm.
- Soit 1,80 m.
- Soit 3,90 m.
- Sorte de velours. « Bout de soie » est un terme technique (voir les articles « Dévider » et « Velours » de l’Encyclopédie).
- Bordé d’une broderie à point d’Espagne – voir l’Histoire de ma fuite (p. 1367) : « mon chapeau bordé d’un point d’Espagne ».
- Voir ici note 8.
- Soit 17 h 30.
- Casanova ignore encore le fonctionnement des Plombs : en dehors du moment de l’incarcération, le gardien lui-même n’a accès aux cellules qu’une fois par jour, lorsque le secrétaire de l’Inquisition lui en confie les clés ; le reste du temps, il ne peut pas rendre visite aux prisonniers. Le geôlier lui expliquera cette règle un peu plus tard (voir ici).
- Cette supposition de Casanova fait écho à l’épisode macabre du bras coupé sur un cadavre, vengeance destinée à effrayer le marchand Demetrios (voir ici et suiv.).
- Texte obscur : on ne sait de quel ami Casanova veut parler ici.
- Sensibilité.
- L’imagination déréglée.
- Soit 4 h 30 en juillet.
- Le crépuscule est la « lumière imparfaite, que l’on voit avant le lever du soleil, ou après son coucher » (Féraud). L’emploi du pluriel est inhabituel.
- Soit 5 h 45.
- De calmer ma fureur. L’Histoire de ma fuite porte : « de calme des fureurs » (voir ici).
- S’il y croit.
- Préparant mon esprit.
- Le séjour dans la prison de Madrid en 1767 inspirera une autre réflexion à Casanova : « Les puces, les punaises et les poux sont trois insectes si communs en Espagne qu’ils sont parvenus à n’incommoder personne. On les regarde, je crois, comme une espèce de prochain » (voir HMV, ms. t. IX, fº 90).
- Il s’appelait Lorenzo Basadonna (voir Répertoire).
- Rapporté, en langage juridique.
- María Fernández Coronel (1602-1665), appelée María de Ágreda (que Casanova orthographie aussi Agrada), entrée très jeune dans l’ordre franciscain de l’Immaculée Conception et qui devint abbesse du couvent qu’elle avait fondé, écrivit sa Vie de la Vierge à partir de 1637. La traduction française du P. Thomas Croset parut en 1715 sous le titre La Cité mystique de Dieu.
- « Caravita » (note de Casanova dans la marge gauche).
- Notre-Seigneur Jésus-Christ. Cet ouvrage est inconnu parmi ceux de Caravita : peut-être Casanova confond-il celui-ci avec les jésuites auteurs de la Dévotion au Sacré-Cœur (1689) ?
- Que le poumon.
- Ancien nom des Franciscaines.
- Métaphore chimique : « sublimer » signifie « élever les parties volatiles d’un corps par le moyen du feu, dans un matras, ou dans une cornue » (Acad. 1762).
- Approuvé par l’Inquisition en 1650, le texte de María de Ágreda fut publié en 1670, cinq ans après sa mort.
- Voir HMV, ms. t. IX, fº 58.
- Jean de Palafox, évêque d’Ossuna (1600-1659).
- La vida de gloriosa santa Anna, œuvre mystique de Gabriel Malagrida (1689-1761), écrite en prison (1759-1761), fut mise à l’Index et ne fut jamais imprimée. Malagrida fut étranglé et son corps brûlé sur l’ordre de l’Inquisition en 1761.
- Les Jésuites furent expulsés du Portugal en 1759 et de France en 1763, et la Compagnie de Jésus fut supprimée par Clément XIV en 1773.
- Soit une douzaine d’euros. Le magnifique tribunal réduisit par la suite cette somme à 30 sous. D’après les comptes de Basadonna reproduits par Giacomo (Historia della mia fuga, 1911) et Fulin (1877), Casanova dépensa pendant ses quinze mois de détention 768 lires vénitiennes (environ 3 800 euros).
- Les Nouvelles extraordinaires de divers endroits, dites Gazette de Leyde, du nom de la ville des Pays-Bas où elles étaient imprimées depuis 1680.
- Laissé affaibli, sans vigueur.
- L’immense générosité.
- Archer (voir ici note 42).
- Une limonade très diluée (italianisme formé sur lungo : dilué, clair, pour une boisson).
- Le philosophe antique Anicius Manlius Severinus Boetius (480-524), traducteur de Platon et d’Aristote, écrivit son traité De consolatione philosophiae en prison.
- Faites passer le temps en vous administrant des lavements (clystères). L’eau d’orge était utilisée pour les lavements.
- Environ 130 euros.
- Les inquisiteurs qui avaient fait arrêter Casanova (Andrea Diedo, Antonio Condulmer, Antonio da Mula) le condamnèrent le 12 septembre 1755 à passer cinq ans sous les Plombs pour athéisme. Ils furent remplacés le 1er octobre par Alvise Barbarigo, Lorenzo Grimani et Francesco Sagredo (qui autorisera le retour à Venise de Casanova en 1774). Il est normal que le tribunal n’ait pas indiqué le terme de sa peine à Casanova : on ne donnait pas cette information aux condamnés.
- Au bon vouloir de leurs successeurs (italianisme formé sur arbitrio : volonté, bon plaisir).
- Les fondateurs de l’institution du Tribunal.
- Le Tasse, Jérusalem délivrée, II, 2, v. 8, éd. J.-M. Gardair, Paris, Bordas, coll. « Classiques Garnier », 1989, p. 102-103.
- Les trois circospetti nommés par le Conseil.
- L’absence du mot « jour » est un italianisme.
- Horace, Odes, I, 37, v. 29, éd. cit., p. 51. Le vers s’applique à Cléopâtre qui se donne la mort après la victoire romaine d’Actium.
- Le palais, en s’effondrant, devait me jeter sans le moindre dommage (italianisme de construction : precipitare a aussi le sens de « tomber »).
- La secousse sismique frappa Lisbonne le 1er novembre 1755 à 9 h 40.
Chapitre XIV
Changement de cachot
- Soit 2,26 mm. Trois pieds carrés faisaient un peu moins de 1 m2.
- L’antichambre du Conseil des Dix et des Inquisiteurs d’État, dont la porte est garnie d’un tambour (bussola) – voir le plan du palais.
- Le Rio di Palazzo longe la façade orientale du palais des Doges. Aménagées en 1561, ces sept cellules furent détruites en 1797.
- « Ce mot signifie poutre. C’était l’énorme poutre dont l’ombre privait de lumière le cachot » (note de Casanova dans la marge gauche).
- Orth. au dehors. Toute relation avec l’extérieur.
- Pietro Businello avait été résident de Venise à Londres de décembre 1748 à juillet 1751.
- Soit 1,63 m.
- Confusion sur le nom : il s’agit de Lorenzo Mazzetta, arrêté le 19 août 1755 (voir Répertoire).
- Le patricien Giorgio Marchesini, l’oncle et non le père de la demoiselle séduite.
- J’ai deviné juste.
- Quatre orphelinats vénitiens étaient appelés conservatori ou scuole : la Pietà, les Mendicanti, les Incurabili et l’Ospedaletto dei Santi Giovanni e Paolo. Les orphelines qui chantaient dans les églises et dans des concerts très fréquentés étaient appelées ospedaliere ou figlie del coro (filles du chœur). Rousseau les évoque dans les Confessions (liv. VII, éd. cit., p. 371).
- « Bassin ayant un couvercle percé de plusieurs trous, et servant à chauffer le lit » (Acad. 1762).
- Soit 48,75 cm sur 2,7 cm.
- Les cachots des Quatre (le Quattro), situés dans les Prigioni Nuove.
- À la différence de ceux des Plombs (voir ici note 31).
- Mazzetta s’échappa des Plombs en janvier 1762. Brunetti ne signale pas de bannissement à Cerigo.
- Épaisseur : 2,7 cm ; longueur : 16,25 cm ; largeur : 8,1 cm.
- « Traiter » au sens de « régaler, faire bonne chère, donner à manger » (Acad. 1762).
- Soit respectivement environ 15, 20 et 40 euros.
- Andrea Diedo (1691-1769), un des trois inquisiteurs en exercice en juillet 1755.
- Presque 11 cm.
- Roux (italianisme sur rosso qui signifie à la fois « rouge » et « roux »).
- « On dit familièrement et par exagération d’une personne qui est fort grande, have et maigre, que C’est un spectre » (Acad. 1762).
- Les procès-verbaux le nomment Carlo Nobili (voir Répertoire).
- Le Corno marquait l’ancienne frontière entre l’Autriche et l’Italie.
- Huit mille livres faisaient 363 sequins, soit environ 40 000 euros.
- Combien on avait de la chance de savoir lire.
- Le meilleur. L’Histoire de ma fuite porte : « l’excellent entre tous les livres » (voir ici).
- Le Traité de la sagesse de Charron (voir ici note 243) fut traduit en italien sous le titre La Saggezza di Charron et publié à Venise en 1698.
- Ce sont moins les propos de Charron qui semblent justifier sa condamnation aux yeux de Casanova que leur inconvenance eu égard à son rôle social de prêtre et théologien. De même, le traité suivi est opposé à la disposition particulière des Essais de Montaigne, ici pensée comme une forme de ruse avec la censure.
- Plus de un million d’euros.
- Le comte Roberto Seriman, issu d’une famille persane, faisait le commerce de diamants.
- Des profits.
- Sa requête.
- La Liste (lista : bande, lisière) était un territoire placé sous la juridiction des ambassades étrangères à Venise : ses occupants jouissaient du droit d’asile en cas de poursuites.
- Une saisie des meubles (terme judiciaire).
- Dans sa Confutazione (t. II, p. 262-263) et dans un fragment retrouvé à Dux (U16, 17), Casanova place ce proverbe dans la bouche de Bragadin : « Un ancien sénateur, qui est mort il y a deux ans, me disait di guardarmi da colui che non ha letto che un libro solo. »
- Possible allusion, non dénuée d’ironie, au débat sur la torture (dénoncée en 1764 par Beccaria dans son traité Des délits et des peines), dont Voltaire dénonce l’inhumanité dans le Dictionnaire philosophique (article « Torture » de 1769) et que Casanova aborde d’un point de vue pratique. Dans un contexte français, sa remarque peut être liée à l’affaiblissement du rôle des aveux dans la procédure pénale depuis la fin du XVIIe siècle : les indices suffisent désormais pour condamner.
- Pierre à aiguiser.
- Aiguiser sur une meule.
- « Donner le fil à un instrument qui coupe, l’aiguiser » (Acad. 1762).
- « Artisan qui fait des instruments et outils tranchants, qui aiguise de gros ferrements sur la meule » (Trévoux).
- Adaptation d’un vers d’Horace : « Invidia Siculi non invenere tyranni / maius tormentum » (« Les tyrans siciliens n’ont pas inventé de pire supplice que l’envie », Épîtres, I, 2, v. 58-59, éd. cit., p. 48).
- Les ampoules.
- La chance.
- Soit 54 cm. Casanova a dit plus haut (voir ici) que le verrou mesurait 1,5 pied.
- Tubercule : « Petit abcès, attaché à la superficie du poumon » (Féraud).
- « Abondance de sang et d’humeurs » (Acad. 1762).
- D’après Di Giacomo, ce jeune coiffeur se nommait Giacomo Gobbato et mourut à vingt et un ans, le 25 novembre 1755.
- Formule juridique, du verbe expedire au sens d’« être utile ».
- Soit le 17 février 1756.
- Le carnaval commençait à Venise le 26 décembre.
- D’après Brunetti (p. 812), Gabriel Schalom aurait été le compagnon de prison de Casanova depuis le 29 décembre 1755, jour de son arrestation (voir Répertoire).
- Un étourdi.
- Les cinq sages (cinque Savii alla Mercanzia) étaient une sorte de ministère du Commerce constitué en tribunal pour juger les Turcs, les Juifs et les Arméniens de Venise.
- Domenico Michieli (1732-apr. 1797) était le fils d’Antonio Piero (1700-1758) et Chiara Bragadin (nièce du protecteur de Casanova) – voir Répertoire pour les détails de l’escroquerie dont il fut victime.
- Ma moquerie.
- Italianisme formé sur sul più bello : au meilleur moment.
- Le mercredi 14 avril 1756.
- Flaminio Cornaro (1692-1778), dont le Ecclesiae venetae antiquis monumentis (5 vol.) avait paru à Venise en 1749.
- Saint Georges (orth. George) est fêté le 23 avril.
- Saint Jacques le Mineur et saint Philippe étaient fêtés le 1er mai et saint Antoine de Padoue le 13 juin.
- Avoir confiance.
- Chômer un saint, c’est le fêter, solenniser son jour en cessant de travailler.
- Soit 43,2 cm.
- Soit 27 cm.
- Carrelage de marbre.
- L’hypothèse philologique de Casanova, fondée sur le préjugé de la « patavinité » de Tite-Live (l’Histoire de ma fuite attribue aussi l’erreur à une faute des premiers copistes – voir ici) ne résiste pas à l’examen du texte qui porte bien aceto (avec du vinaigre) et non asceta (altération de ascia ou ascea : hache ou pioche) : « Succendunt ardentiaque saxa infuso aceto putrefaciunt » (« Ils y mettent le feu et dissolvent la roche brûlante en y versant du vinaigre », Histoire romaine, XXI, 37, éd. P. Jal, Paris, Les Belles Lettres, 1991, t. XI, p. 45). Le mélange d’eau et de vinaigre était utilisé pour la boisson des troupes dans les armées antiques.
- Soit 27 cm.
- De congédier saint Théodore (mot d’esprit sur le double sens de « remercier » : rendre grâce et congédier). En 828 les Vénitiens substituèrent saint Marc à leur ancien patron saint Théodore (tué sous Dioclétien) : ils transportèrent clandestinement les reliques de saint Marc d’Alexandrie à Venise où ils érigèrent la future église Saint-Marc. Le lion ailé, symbole de Marc (Apocalypse, IV, 7), devint alors l’emblème de la Sérénissime.
- Eusebios (v. 260-v. 340), évêque de Césarée, désigne Marc comme le compagnon de saint Pierre dans son Histoire ecclésiastique (II, 15).
- Tommaso Fenaroli, natif de Brescia, en Lombardie (voir Répertoire).
- Le jésuite Origo fut un moment au service de Bernis.
- Dix-sept heures en juin.
- Sans doute Margarita Alessandri qui chanta au Teatro San Angelo, à l’automne 1747 et en 1748 pendant le carnaval.
- Giovanni Antonio Ruzzini (1713-1768) fut ambassadeur à Vienne de 1757 au 22 juillet 1761 mais avait été nommé à la succession de Correr dès le 20 septembre 1755.
- Le crime est ici de faire le messager entre deux personnages qui n’ont pas le droit de s’entretenir : l’ambassadeur de Vienne et la femme d’un futur ambassadeur vénitien.
- Soit 8 h 30 selon le calcul des heures à l’italienne, mais plus vraisemblablement midi.
- Augmentation ou élargissement. Ampliation ne s’emploie plus guère dans ce sens au XVIIIe siècle. Il peut s’agir d’un archaïsme : un latinisme (ampliatio est employé dans ce sens en tardo-latin) ou plus probablement un italianisme (ampliazione a le sens d’« augmentation » d’après le Dictionnaire de l’Accademia della Crusca, 4e éd.).
- Soit le 28 août.
- Cette description correspond à la situation d’une cellule donnant sur le Rio di Palazzo, d’où Casanova pouvait voir la « moitié » est de Venise, jusqu’au Lido – voir l’article de Th. Steidle « Casanova sous les Plombs de Venise » (1972).
- Soit 0,65 m sur 3,90 m.
- Zénon, fondateur de l’école stoïcienne, originaire de Chypre (v. 335-264 av. J.-C.). Les pyrrhoniens ou sceptiques (Timon, Énésidème, etc.) étaient les disciples de Pyrrhon d’Élis (360-271 av. J.-C.). Ils s’opposaient aux dogmatiques et prenaient « pour but de la vie la tranquillité d’esprit et la douceur », d’après Diogène Laërce (Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres, éd. R. Genaille, Paris, GF-Flammarion, 1965, t. II, p. 208), d’où le lien établi par Casanova avec l’ataraxie (« calme complet de l’âme »), idéal éthique défini par Épicure.
- Traduction latine d’une sentence grecque d’Épictète citée par Aulu-Gelle (Nuits attiques, liv. XVII, 19, 6, éd. R. Marache, Paris, Les Belles Lettres, 1967).
- J’accorderai une foi aveugle à.
- Néologisme forgé sur « stupéfait » (stupefatto) figurant déjà dans l’Histoire de ma fuite (voir ici ou ici).
Chapitre XV
Ma sortie de la prison par le toit du palais ducal
- Les puits (I pozzi) étaient des cellules qui dépendaient du palais ducal. Elles étaient reliées par des escaliers secrets aux chambres des inquisiteurs. Selon Mutinelli (Lessico venet, Venise, G. Andreola, 851, p. 311), il y en avait dix-huit, dont neuf souterraines.
- Soit une superficie de 0,1 m2.
- Il s’agit de Domenico Lodovico Beghelin (1696-1777 ?), recruteur de troupes (voir Répertoire).
- Sénèque, lettre 101 (voir ici note 154).
- Spielberg était, à Brno, une citadelle et prison d’État.
- Vers d’après Horace (voir ici note 43).
- Italianisme sur pestare i piedi : taper des pieds (pestare : piler).
- Lorenzo Basadonna fut incarcéré pour négligence dans l’exercice de ses fonctions (voir Répertoire).
- Les Œuvres de Scipione Maffei ne furent publiées qu’en 1790 (Venise, 18 vol.). En 1756, on pouvait trouver son Arte magica annichilata (Vérone, 1754, in-4o), Della scienza chiamata cavalleresca (Venise, 1712) et sa tragédie Mérope (1713, plusieurs rééd.).
- Le mépris pour les romans est une posture de bon ton pour un homme de lettres sérieux au XVIIIe siècle (voir aussi n. 2 p. 62). Il y a de la hauteur dans la réponse de Casanova, plus qu’une véritable indication sur ses goûts littéraires.
- Le Rationarium temporum (1633) du père Denis Petau (1583-1652) connut plusieurs rééditions au XVIIIe siècle. Il n’y eut jamais d’édition des œuvres complètes de Christian Wolff (1679-1754) ; ses livres les plus récemment parus en 1756 étaient le Jus naturae (Francfort et Leipzig, 8 vol. in-4o, 1748) et la Philosophia moralis, sive Ethica (Halle, 5 vol. in-4o, 1753).
- Sénèque, Lettres à Lucilius, liv. XVI, nº 98, § 6, éd. F. Préchac, trad. H. Nolot, Paris, Les Belles Lettres, t. IV, 1962, p. 120.
- D’après un rapport du fante Beltrame, Marin Balbi (1719-1783) fut arrêté le 5 novembre 1754 (voir Répertoire).
- Le comte Andréas Asquini, chancelier à Udine, condamné le 20 septembre 1753 à la prison à perpétuité (voir Répertoire).
- Luigi Barbarigo, avec qui Casanova avait eu affaire dans sa jeunesse (voir ici).
- Sobriquet (tiré du titre oriental khan) du patricien Alvise Priuli (1718-apr. 1792), arrêté le 23 août 1755. Il tenta de s’évader en 1763 (voir Fulin, 1877).
- Enclave de langue allemande au nord de Venise, entre les fleuves Astico et Brenta. Les deux gentilshommes étaient les frères Bernardo et Domenico Marcolongo (voir Brunetti).
- Benigna raconte dans sa chronique (citée par Brunetti, p. 822) que le 2 avril 1756 les notaires Giovanni Boldrin et Pietro Zuccoli furent arrêtés et mis sous les Plombs. Ils furent libérés le 30 septembre de la même année et rétablis dans leurs fonctions.
- Le comte Desiderato Pindemonte fut remis en liberté le 16 mars 1756. Il avait écrit pour la justification du marquis Maffei un livre scandaleux qui lui valut des remontrances du Tribunal (voir Brunetti).
- Format où la feuille est pliée en deux. Le volume de Casanova mesurait 49 cm de longueur sur 33 cm environ.
- La Bible fut d’abord diffusée dans le monde romain par la traduction latine de la version grecque de l’Ancien Testament (appelée Bible grecque d’Alexandrie ou version des Septante), établie par soixante-douze traducteurs juifs sur ordre du roi d’Égypte Ptolémée II (v. 270 av. J.-C.). À la fin du IVe siècle de notre ère, saint Jérôme entreprit une nouvelle traduction en latin (la Vulgate), fondée directement sur le texte hébreu.
- Le 29 septembre.
- « Pâte faite de farine, de fromage, et d’autres ingrédients, dont on fait des potages et autres mets » (Acad. 1762) ; « Pâtisserie. Pâte faite avec de la farine de riz. Le macaroni est presque de la grosseur du petit doigt », d’après l’Encyclopédie (voir aussi ici).
- Entreprendre des démarches. « [Pas] se dit des allées et venues que l’on fait pour quelque affaire, et des peines qu’on prend pour y réussir » (Acad. 1762).
- Le pas, la difficulté insurmontable.
- Prendre conseil sur.
- Vers midi.
- Effraction. « Fraction » ne s’emploie pas dans ce sens au XVIIIe siècle. Italianisme forgé sur frazione (« il frangere », selon l’Accademia della Crusca 4e éd. Frangere : briser, rompre).
- L’Officium parvum beate marie virginis ou livre d’heures de la Vierge : prière et psaumes en l’honneur de la mère du Christ.
- « Bas Officier de galère qui veille sur les forçats » (Acad. 1762).
- « Grand chapelet qu’on dit à l’honneur de la Vierge, et qui est composé de quinze dizaines d’Ave, chaque dizaine précédée d’un Pater » (Acad. 1762).
- « Serment qu’on fait en vain, sans nécessité et sans obligation » (Acad. 1762).
- Marie-Thérèse d’Autriche. Le conspirateur intrigue pour placer l’île d’Isola sous la domination de Trieste, possession autrichienne à l’époque. La ville développe alors son commerce maritime en profitant du déclin de Venise.
- Le comte Rosenberg.
- Compère de baptême (compare de san Zuane en vénitien).
- De la famille Legrenzi.
- Francesco Soradaci, arrêté le 1er septembre 1756 et peut-être enfermé ailleurs qu’aux Plombs jusqu’au 18 octobre, fut relâché le 31 décembre (voir Répertoire). Les actes du procès révèlent une histoire différente de celle que Casanova lui fait raconter ici (voir Brunetti).
- M’assurer de nouveau.
- Treize heures.
- Les premiers jours de novembre coïncidaient avec une courte période de vacances officielles que les patriciens et les riches citoyens passaient dans leurs villas sur la Terraferma.
- Les sorts virgiliens étaient des divinations pratiquées au Moyen Âge en ouvrant au hasard un volume de Virgile et en interprétant le premier passage qui tombait sous les yeux.
- L’Histoire de ma fuite détaille cette opération cabalistique familière à Casanova (voir ici).
- Arioste, Roland furieux, chant IX, str. 7, v. 1.
- Me juger hâtivement.
- L’histoire générale (« Narration des actions et des choses dignes de mémoire », Acad. 1762) s’oppose ici à l’histoire particulière.
- Maux d’entrailles, coliques.
- Sorti d’embarras.
- Vers de Métastase (Didone abbandonata, I, 7) – voir ici note 9 – faussement attribué au Tasse dans l’Histoire de ma fuite (voir ici).
- Appelés aussi « nœuds d’écoute » : nœuds très solides utilisés pour nouer deux cordages de différente grosseur.
- Serait tombé la tête en avant (sens étymologique de « précipiter »). Le régime de précipiter (être précipité) est un italianisme forgé sur precipitare (tomber), verbe intransitif conjugué avec l’auxiliaire être.
- Ce n’est pas la brasse française (1,62 m) mais plutôt le braccio italien (entre 63 et 68 cm). Le Vénitien a sans doute lové sa corde en empilant et en comptant chaque boucle : elle devait mesurer une soixante de mètres.
- Vers vingt heures.
- Respectivement à vingt-trois heures et 7 h 30.
- Environ 3 400 euros.
- Énée porta son père Anchise sur ses épaules pour le sauver de l’incendie de la ville de Troie par les Grecs (Virgile, Énéide, liv. II, v. 707 sq.).
- M’affaiblirent.
- Les ouvriers de l’arsenal de Venise, qui constituaient aussi la garde du Grand Conseil.
- Sant’Apollonia, quartier situé de l’autre côté du Rio di Palazzo (voir le plan).
- Soit 1,29 m de profondeur.
- Inapproprié à la situation, qui exige de prendre des risques : « [Exigence] n’est guère en usage qu’en ces phrases : Selon l’exigence du cas, selon l’exigence du temps, selon l’exigence des affaires, pour dire, Selon que le cas, le temps & les affaires le requièrent » (Acad. 1762).
- Environ 3 500 euros.
- Une devise écrite la tête échauffée, dans l’enthousiasme du moment. Même métaphore chimique qu’au chapitre XIII (voir ici).
- Psaume 117, 17 (texte latin de la Vulgate).
- Loro Eccellenze : Vos Excellences.
- Psaume 117, 18. Le texte de la Vulgate porte Dominus et non Deus.
- Le texte original porte : « a riveder le stelle » (La Divine Comédie, Enfer, chant XXXIV, v. 139, éd. cit., p. 310). Ce dernier vers de l’Enfer inaugure la montée de Dante et Virgile au Purgatoire puis au Paradis.
Chapitre XVI
Mon essor, et mon arrivée à Paris
- « [Essor] se dit figurément d’une personne, qui après avoir été quelque temps dans la sujétion et dans la contrainte, s’en tire tout d’un coup, et se remet en liberté » (Acad. 1762).
- De donner avec force un coup de pied. « Sangler » est du style familier.
- Charges, fardeaux.
- « Examiner quelque chose avec soin pour en tirer quelque connaissance, ou quelque conjecture » (Acad. 1762).
- Assurer, fixer.
- Le bâtiment où résidaient les chanoines (canonici) de Saint-Marc. Casanova renonce donc à fuir vers le nord.
- Que je rejette rapidement. Construction inhabituelle du verbe « dépêcher ».
- « Canal du palais » (note de Casanova dans la marge gauche).
- Le doge – à l’époque Francesco Loredan (1685-1762) qui gouverna de 1752 à sa mort – habitait avec sa famille au deuxième étage du palais ducal.
- Presque 1 m sur 0,5 m.
- Au sens fort d’« étonner » : « ébranler, faire trembler par quelque grande, quelque violente commotion » (Acad. 1762).
- Je suis resté suffisamment maître de moi.
- Environ 6 m (pour le calcul, voir ici note 51).
- Épisode illustré par la gravure de Berka dans l’Histoire de ma fuite (voir ici).
- Connaisseur habile, capable.
- Probable italianisme à partir de la construction pronominale des verbes inerpicare ou arrampicare (qui sont conjugués avec l’auxiliaire « être »).
- Environ 26 m sur 9 m.
- Un abandon total de force. Construction inhabituelle formée sur l’expression « destitué de force, de secours ».
- Six heures du matin environ.
- La Cancelleria ducale, située au troisième étage, était l’institution chargée de conserver les lois, décrets, ordonnances, documents administratifs, etc. de la République.
- La république de Venise partageait avec Rome le privilège de cacheter avec du plomb. L’usage de la cire d’Espagne s’était répandu au XVIIe siècle.
- L’Histoire de ma fuite porte « provéditeur général de mer » (voir ici). Le Provveditore generale da Mar était responsable de la flotte vénitienne et des provinces maritimes (Stato da Mar). Il résidait à Corfou.
- Environ 340 000 euros.
- Soit 1,63 m.
- L’Escalier d’or (Scala d’Oro) – voir le plan.
- « Le président de la guerre », traduit Casanova dans l’Histoire de ma fuite (voir ici). Les bureaux du « sage à l’écriture », titre du ministre de la Guerre (voir ici note 52), étaient situés au troisième étage.
- « Gros billot de bois armé de fer, avec quoi on enfonce des pieux » (Acad. 1762).
- « Sorte de machine de fer ou de fonte, qui étant chargée de poudre à canon et couverte avec un madrier, sert à enfoncer les portes d’une ville qu’on veut surprendre » (Acad. 1762).
- Référence probable au texte latin inscrit sur les bornes frontalières, qui indiquait notamment l’identité de celui qui avait établi la frontière et où l’on trouvait parfois la formule fines posuit.
- « [Ex voto] se dit des tableaux, des figures qu’on place dans une Église, en mémoire d’un vœu fait en maladie, en péril » (Acad. 1762).
- Arioste, Roland furieux, chant XXII, str. 57, v. 3-4, éd. cit., t. III p. 15.
- Soit 7 h 30.
- Complètement.
- Mon apparence extérieure.
- L’Histoire de ma fuite donne son nom (Andreoli) et rapporte son témoignage (voir ici).
- L’escalier des Géants (Scala dei Giganti) descend dans la cour intérieure du palais, en face de la Porta della Carta (voir le plan).
- La Porta della Carta était l’entrée principale du palais des Doges.
- Fuir à Fusine et gagner Florence était le conseil donné par Bragadin (voir ici).
- L’actuelle Punta della Dogana, au confluent du Canal Grande et du Canale della Giudecca, où se trouvait le bâtiment des Douanes – voir le plan.
- Italianisme sur andare a seconda (ou a seconda del corrente) : naviguer dans le sens du courant ou avec un vent favorable. L’expression peut aussi signifier : se laisser porter par le courant ou pousser par le vent. Casanova écrit dans la Préface : « Le lecteur qui aime à penser verra dans ces mémoires que n’ayant jamais visé à un point fixe, le seul système que j’eus, si c’en est un, fut celui de me laisser aller où le vent qui soufflait me poussait » (voir ici). La formule articule ainsi les circonstances favorables à la fuite et une représentation plus large de la liberté.
- Italianisme forgé sur andare a voga forzata : aller à toute rame.
- Auberge située au centre de Mestre.
- Un espion (italianisme sur confidente : indicateur).
- Le quartier de San Polo (voir le plan).
- Entre 10 h 30 et onze heures.
- Environ 1,5 km. La mesure de distance utilisée en Italie était le mille romain (1 480 m).
- L’évêché de Trente bordait l’État de Venise à l’est. Bassano était à mi-chemin entre Trévise et la frontière autrichienne.
- « On dit coucher sur la dure, pour dire coucher sur la terre, sur le plancher, ou sur des planches » (Acad. 1762).
- Moins de 8 euros.
- Soit 42 km.
- Village du Trentin alors sous domination autrichienne, dans la haute vallée de la Brenta.
- Forêt de chênes au nord de Trévise qui fournissait à la République du bois pour les chantiers navals et surveillée depuis 1587 par une magistrature de trois patriciens.
- Une centaine d’euros.
- Val di Dobiadene, dans la vallée du Piave, au nord de Trévise.
- Il s’agit de Lorenzo Grimani (1689-apr. 1780).
- J’aurais dû.
- Citation d’après Cicéron (voir ici note 8) ajoutée dans la marge gauche.
- Il s’agit sans doute du podesta (maire) de Trévise Bartolomeo Vitturi (1719-1773), issu d’une famille patricienne de Venise.
- Entre 18 h 30 et dix-neuf heures.
- Entre 6 h 30 et sept heures.
- Le jour des Morts.
- Lorenzo Grimani, Inquisiteur d’État depuis le 1er octobre 1756 (voir ici note 55). Marc Antonio était le fils de son cousin Piero.
- La Piave.
- Gabriele Rombenchi, consul d’Espagne et de Naples à Venise.
- Environ seize heures.
- Environ 7 000 euros.
- Peut-être le baron de Dalberg, franc-maçon français, ou son frère.
- Bolzano, capitale du Tyrol italien.
- Georg Anton von Menz (1697-1762), fondateur d’une maison de banque et de commerce.
- L’auberge Zum Goldenen Hirschen (Au Cerf d’or), située dans la Theatinerstrasse.
- Voir ici.
- Maximilian III Joseph de Wittelsbach (1727-1777), fils de l’empereur Charles VII Albert, Électeur depuis 1745.
- Le père Daniel Stadier (1705-1764), précepteur puis confesseur de l’Électeur.
- Marie-Amélie (1701-1756) mourut le 11 décembre 1756. Casanova ne peut avoir vu son cadavre que dans les derniers jours de son séjour à Munich.
- Voir ici. Michel dell’Agata fut maître des ballets comiques à Munich de 1755 à 1757.
- Elle entra dans ses intérêts.
- Giovanni Battista de Bassi (1713-1776), savant et collectionneur d’art, ami de Bianconi et de Winckelmann.
- Ancienne église collégiale du XIe siècle, aujourd’hui détruite.
- Il s’agit de Joseph Darmstadt (1699-1768), landgrave de Hesse et prince-évêque d’Augsbourg depuis 1740.
- Emploi rare de ce verbe. « Racine donne à assurer le sens de pourvoir à la sûreté », signale Féraud en citant un vers d’Athalie.
- Les ecclésiastiques réguliers engagés dans une communauté religieuse doivent prononcer des vœux d’obéissance et de chasteté ; les prêtres séculiers s’engagent certes au célibat mais ne prononcent pas de vœu de chasteté. La « sécularisation en prêtre » du père Balbi consistant à le relever de ses vœux, ses amours n’auront plus la même gravité.
- Mme Rivière était la veuve d’un aide de la chambre du roi de Pologne. Sa fille Marie Rivière devait épouser le comédien Désormes, mais Pierre Céron (ou Cérou ?) (1709-1797), député de la cour de Parme à Paris, rompit ce projet pour engager la danseuse au théâtre de Parme.
- Balbi avait plusieurs frères, cousins, et oncles, « tous aussi gueux que lui », précise Casanova dans l’Histoire de ma fuite (voir ici).
- Brescia dépendait de la république de Venise.
- Le maire de Brescia était alors Bertucci-Dolfin.
- Italianisme sur il ricorrènte (l’appelant), forgé sur le verbe recourir : « demander du secours, s’adresser à quelqu’un pour en obtenir quelque chose » (Acad. 1762).
- Clément XIII (1693-1769).
- Auberge située dans le quartier de l’actuelle place Kléber et du quai Saint-Nicolas.
- Manon Balletti avait seize ans.
- Chez Mme Quinson, rue Mauconseil (voir le plan).
- Il s’agit du palais Bourbon, bâti en 1722 et qui héberge aujourd’hui l’Assemblée nationale.
- Nommé ministre d’État le 2 janvier 1757, Bernis obtiendrait la charge de secrétaire d’État aux Affaires étrangères le 29 juin 1757.
- Près du pont Royal en face du Louvre se trouvait, sur le quai d’Orsay, le bureau des voitures faisant la navette entre Paris et Versailles.
- Voiture de louage légère desservant les environs de Paris.
- Il s’agit de Robert François Damiens (1715-1757), domestique chez des conseillers du parlement de Paris.
- Germain Pichault de La Martinière (1697-1783), premier chirurgien de Louis XV depuis 1747.
- « Le 5 janvier 1757 à sept heures du soir, le roi étant prêt de monter en carrosse pour aller de Versailles à Trianon avec son fils le dauphin entouré de ses grands-officiers et de ses gardes, fut frappé au milieu d’eux d’un coup qui pénétra de quatre lignes dans les chairs » (Voltaire, Histoire du parlement de Paris, 2e éd. rev., corr. et augm. par l’auteur, Amsterdam, Du Fay, 1769, t. II, p. 12).
Préface de 1791
Histoire de mon existence
- Archives de Prague (Marr U29-7).
- Sentence d’après Sénèque (voir ici ou ici – tous les renvois invitent à se reporter à l’Histoire de ma vie).
- Citation de Juvénal : « Orandum est ut sit mens sana in corpore sano » (« Que vos prières sollicitent un esprit sain dans un corps sain », Satires, X, v. 356, éd. P. Labriolle et F. Villeneuve, Paris, Les Belles Lettres, 1971, p. 137).
- Adaptation de deux vers d’Ovide : « Video meliora proboque, / Deteriora sequor » (Les Métamorphoses, VII, v. 20-21, éd. bilingue, trad. D. Robert, Arles, Actes Sud, 2001, p. 264-265, monologue de Médée).
- Trop long, trop étendu.
- Citation d’Horace, Épîtres, I, 19, v. 6. (voir ici note 31).
- Le contexte immédiat impose de comprendre « sous mon nom », mais la phrase suivante incite à lire « sous un pseudonyme ». La syntaxe même de cette phrase nominale produit une bizarrerie.
- Dioscorides, médecin grec du Ier siècle, célèbre pour son herbier De Materia Medica (traduit en français au XVIe siècle par Jean de La Ruelle), source principale de connaissance en matière de plantes médicinales durant l’Antiquité. Avicenne, nom francisé d’Ibn Sana (980-1037), savant persan, était l’auteur d’une encyclopédie médicale et philosophique. Galien (131-201), médecin et physiologiste grec, prolongea les théories humorales d’Hippocrate. Martin Schook (1614-1669), philosophe, enseigna les langues anciennes, la philosophie et les sciences dans plusieurs universités hollandaises.
- Citation d’Ovide, Art d’aimer, III, v. 549. Le vers complet dit : « Un dieu est en nous et nous avons commerce avec le ciel » (in Écrits érotiques, éd. bilingue, trad. D. Robert, Arles, Actes Sud, 2003, p. 280-281).
- Voir ici note 14.
- Dangereux, difficile.
- Échauffer l’imagination du lecteur, lui donner des idées érotiques.
- D’après Ovide : « Crede mihi, bene qui latuit bene vixit » (« Crois-moi, vivre caché, c’est vivre heureux », Tristes, III, 4, v. 25, éd. J. André, Paris, Les Belles Lettres, 1968, p. 72).
- Germanique, dans un sens péjoratif : rude, grossier, peu élégant.
- Voir ici note 49.
- Casanova semble ici anticiper les éditions qui défigureront son texte, comme celle de Laforgue.
- L’érudit vénitien Francesco Algarotti (1712-1764) – voir ici note 50.
- D’une phrase.
Préface de 1794
Fragment sur Casanova
- En l’absence du manuscrit, perdu, le texte que nous donnons est celui publié par le prince de Ligne dans ses Mélanges militaires, littéraires et sentimentaires (Dresde, Frères Walter, 1807, t. 29, p. 38-45), corrigé des coquilles évidentes.
- Le théiste « reconnaît l’existence de Dieu. Il est opposé à athée » (Acad. 1762). Il admet également une religion et un culte publics, par opposition au déiste qui refuse l’idée de religion révélée et voit dans les prêtres d’avides imposteurs. Dans la préface de 1797, Casanova se dit « non seulement monothéiste, mais chrétien fortifié par la philosophie » (voir ici). Dans la préface de 1791, il évoque la « religion naturelle » (voir ici : « [Dieu] a gravé dans nos cœurs la religion naturelle »).
- Citation de Pétrarque (voir ici note 6).
- Citation d’Horace, Épîtres, I, 19, v. 6 (voir ici note 31).
Trois fragments
- Archives de Prague (U21-4), brouillon pour l’« Histoire de mon existence », la préface de 1791.
- Archives de Prague (U17A42). Possible brouillon pour l’Histoire de ma fuite (voir ici ou ici).
- Citation d’Horace, Épîtres, II, 1, v. 14, éd. bilingue, trad. F. Villeneuve, Paris, Les Belles Lettres, 1989, p. 152.
- D’après Horace, Odes : « Nihil supra deos lacesso » (II, 18, v. 11-12, éd. bilingue, trad. F. Villeneuve, Paris, Les Belles Lettres, 2002, p. 146).
- Archives de Prague (U21-3).
- Attaquent (italianisme forgé sur impugnare).
- Casanova traduit ainsi animo libenti.
- Citation de l’Évangile selon Matthieu, XXVI, 39.
Sur la langue française
- Réédité dans Rivarol, Pensées diverses, Paris, Desjonquères, 1998, p. 103-157.
- Manuscrit, Archives d’État de Prague, Marr 18-3. Nous traduisons d’après le manuscrit. Le texte a été traduit une première fois de l’italien par Jean-Baptiste Para pour sa publication dans la revue Europe (mai 1987).
- Politissima.
- Trasposizioni : changements d’ordre, de lieu (Accademia della Crusca, 4e éd.).
- Casanova écrit « Carlo V ».
- Le manuscrit porte « Errico Steffan ». Il s’agit d’une graphie italienne du nom de l’humaniste Henri Estienne (1531-1598), Henricus Stefanus en latin.
- Le distique est de Martial : « Phosphorus, rends-nous le jour : pourquoi retardes-tu notre allégresse ? César va arriver : Phosphorus, rends-nous le jour. » (Épigrammes, VIII, 21, v. 1-2, texte établi et traduit par H.J. Izaac, Paris, Les Belles Lettres, 1973, t. II, p. 9 ; Phosphorus est le nom de l’étoile du matin, Vénus). Henri Estienne l’a traduit dans son ouvrage La Précellence du langage français (1579).
- Pel loro variato genio. Nous retenons, pour traduire variato, le sens d’instabile (Accademia della Crusca, 4e éd.).
- Alla forza di convenzione delle loro frasi.
- Onde nasce la vera di lei belleza : lei n’ayant pas de référent clair dans la phrase, nous postulons que le mot renvoie à la langue française.
- Voir la préface de 1791 : « La langue française est la sœur bien-aimée de la mienne : je l’habille souvent à l’italienne ; je la regarde, elle me semble plus jolie, elle me plaît davantage, et je me trouve content. »
- D’après Horace, Satires, II, 2, v. 8 (voir Histoire de ma fuite, p. 1485).
- Verbe peu lisible à cause de l’effacement de l’encre.
- C’est-à-dire naturelles.
- Preoccupazioni : nous traduisons en suivant le sens de « préoccupé » rencontré plus haut dans le texte. On pourrait aussi traduire par « inquiétudes », « soucis ».
- Un mot difficile à déchiffrer.
- Svilupata, au sens très probable d’« étudiée » : toutefois, nous conservons l’ambiguïté produite par le verbe, que Casanova emploie aussi pour désigner le développement de la semence ou du germe.
La possession de Bettine dans la Confutazione
- Pour Frate : moine.
Histoire de ma fuite
- Adage d’Érasme faussement attribué à Horace, utilisé comme devise par Petronio Zecchini (1739-1793), professeur d’anatomie à Bologne, dans sa brochure Di geniali della dialettica delle donne ridotta al suo vero principio (1771), prise pour cible par Casanova dans son Lana Caprina (1772). Cet adage est également cité dans l’Histoire de ma vie (ms. t. VIII, fº 15v).
- Nous reproduisons strictement le texte et la ponctuation de l’édition originale de 1788, en appliquant les mêmes principes que dans l’Histoire de ma vie : nous corrigeons les coquilles évidentes et signalons en note les principales variantes syntaxiques. Tous les renvois invitent à se reporter à l’Histoire de ma vie, dont nous ne répétons pas les notes historiques et lexicales.
- Et pourtant.
- « Il faut des spectacles dans les grandes villes, et des Romans aux peuples corrompus. J’ai vu les mœurs de mon temps, et j’ai publié ces lettres. Que n’ai-je vécu dans un siècle où je dusse les jeter au feu ! » déclare Rousseau au tout début de sa préface de La Nouvelle Héloïse (1761). Il avertit plus loin : « Ce livre n’est point fait pour circuler dans le monde, et convient à très peu de lecteurs » (éd. R. Pomeau, Paris, Classiques Garnier, 2012, p. 3).
- « On dit figurément […] passer à la coupelle, pour dire […] passer par un examen sévère » (Acad. 1762).
- Citation de Dante, La Divine Comédie, L’Enfer, chant I, v. 1, éd. bilingue et trad. J. Risset, Paris, G.F.-Flammarion, 1992, t. I, p. 25.
- Citation d’Horace, Satires, I, 4, v. 73 (« Nec recito cuiquam nisi amicis, idque coactus » : « Je ne les récite à personne, sinon à mes amis, et encore par contrainte »), éd. bilingue, trad. F. Villeneuve, Paris, Les Belles Lettres, 2001, p. 51.
- Casanova a abondamment écrit sur le suicide, sujet philosophique très présent dans la littérature du XVIIIe siècle : citons, parmi les principaux textes, les Lettres persanes de Montesquieu (l. 76), Cleveland de Prévost (liv. VI) ou La Nouvelle Héloïse (III, l. 21-22). La position du Vénitien, qui dit avoir connu lui-même la tentation de se donner la mort après ses déboires avec la Charpillon (épisode londonien, 1763-1764), est sur ce chapitre loin d’être figée. La métaphore de l’ameublement et de la maison retenue dans ces lignes reprend une critique de Voltaire figurant dans la Confutazione : Casanova impute à Voltaire une phrase attribuée à Philippe Mordaunt, jeune Anglais qui à vingt-sept ans « se dépêcha d’un coup de pistolet, sans en avoir donné d’autre raison, sinon que son âme était lasse de son corps, et que quand on est mécontent de sa maison, il faut en sortir » (article « De Caton et du suicide », Questions sur l’Encyclopédie) ; selon la Confutazione, au contraire, « L’effort de celui qui se tue est de vaincre toute répugnance raisonnable, et de brûler la seule maison qu’il a, sûr de se retrouver sans asile » (t. II, p. 256). Les arguments de Casanova contre le suicide, lorsqu’il défend cette thèse, sont aux antipodes de la condamnation chrétienne comme de tout discours sur le devoir : le suicide est une erreur plus qu’une faute.
- Citation de Sénèque, Lettres, 101, 11 (voir ici note 144).
- Citation d’Horace, Épîtres, I, v. 108, trad. F. Villeneuve, Paris, Les Belles Lettres, 1989, p. 42.
- Citation d’Horace, Épîtres, II, 2, v. 55, éd. cit., p. 170.
- Une partie de la Grèce insulaire (Corfou, Zante, etc.) était sous domination vénitienne tandis que la Grèce continentale était sous domination ottomane.
- Le mot est de style familier.
- « Celui qui portait le gonfalon [étendard]. On donne encore ce titre à quelques chefs de Républiques d’Italie » (Acad. 1762).
- Calque de la locution honorifique Senatore amplissimo. « Br… » désigne évidemment Bragadin (voir ici note 27).
- Il s’agit d’Anna Maria del Pozzo (voir ici note 468).
- Sentence de Publius Syrus citée par Charron (De la sagesse, II, 1, vol. I, p. 17).
- En 1783-1784.
- Virgile, Énéide, III, v. 395 (voir ici note 9).
- Il s’agit de Mattio Varutti (voir ici note 504).
- Voir ici note 490.
- Il s’agit de l’espion Jean-Baptiste Manuzzi (voir ici note 489 et Répertoire).
- Proverbe grec cité par Platon dans le Phédon (voir ici note 6).
- Voir ici note 392.
- Il s’agit de Lorenzo Basadonna (voir Répertoire).
- Voir ici note 45.
- Des fredaines dont la gravité était insuffisante pour relever de la compétence d’un tribunal, et a fortiori pour justifier une condamnation (emploi inhabituel du mot).
- Le jour du Jugement dernier dans la mythologie chrétienne.
- Citation d’Arioste, Roland furieux, I, 56, v. 7-8, trad. A. Rochon, Paris, Les Belles Lettres, 2008, t. I, p. 14.
- Citation de Sénèque, Hercule furieux, v. 314-315, trad. F.-R. Chaumartin, Paris, Les Belles Lettres, 1996.
- Le sénateur Girolamo Diedo (voir ici).
- Après un affront infligé par Carlo Grimani, Casanova se venge en publiant son pamphlet allégorique Né amori né donne. Il y expose un roman familial auquel il croit peut-être : il serait le fil bâtard de Michele Grimani tandis que Carlo, dont le rang serait usurpé, serait en réalité le fils de Sebastiano Giustinian. Au fil du pamphlet, c’est aussi à toute l’organisation politique de la Sérénissime que s’en prend Casanova en remettant en question l’origine des familles patriciennes. Un noble, explique-t-il, ne doit en effet sa noblesse qu’à un aïeul qui « ne l’aurait peut-être pas obtenue s’il n’avait été un malandrin, ou s’il n’avait pas gagné cette faveur par des moyens illicites, ou encore s’il ne l’avait pas payée argent comptant, ou bien si l’achat d’une terre ne la lui avait pas procurée » (Pages casanoviennes, Né amori né donne ovvero la Stalla ripulita, éd. R. Vèze, Paris, Librairie de la Société casanovienne-Jean Fort, 1926, p. 82). Casanova conteste ensuite la légitimité de la transmission héréditaire du rang social. Dans une Venise où l’on ne plaisante pas avec la filiation et où la classe patricienne est jalouse de ses droits, il transgresse là un tabou qui pèse sur le fondement du pouvoir. On ne le lui pardonne pas : il doit se résoudre à fuir le 13 janvier 1783 sous peine d’être à nouveau enfermé.
- Le verbe « acoquiner », tenu pour familier au XVIIIe siècle, est usuel chez Montaigne : « Tant les hommes sont acoquinés à leur être misérable, qu’il n’est si rude condition qu’ils n’acceptent pour s’y conserver » (Les Essais, liv. II, chap. 37, Paris, Le Livre de poche, coll. « La Pochothèque », 2002, p. 1182).
- Citation d’Horace, Odes, I, 37, v. 29 (voir ici note 71).
- À me fier à un (italianisme forgé sur confidare in : avoir confiance en).
- Voir ici note 6.
- Il s’agit de Lorenzo Mazzetta (voir ici note 8 et Répertoire).
- De rendre son titre effectif. Mot d’esprit sur le sens étymologique de « provéditeur » (de l’italien provvedere : pourvoir) : les officiers qui portaient ce titre s’occupaient aussi de se pourvoir.
- Son Excellence André Diedo (voir ici note 20).
- Voir ici note 24 et Répertoire.
- Désapprouvé.
- Le comte Seriman (voir ici note 32).
- Respectivement l’abbé Giustiniani et le duc de Montealegre (voir ici note 212).
- Voir ici note 35.
- Adaptation d’un vers d’Horace (voir ici note 43).
- Mot rare, signifiant le fait d’être désabusé.
- Voir ici note 53 et Répertoire.
- Sens obscur, peut-être faut-il comprendre : l’obscurité étant venue.
- Du ghetto juif de Venise (voir le plan).
- Respectivement Domenico Michieli et le chevalier Antoine Michieli (voir ici note 56 et Répertoire).
- Voir ici note 68.
- Il s’agit de Tommaso Fenaroli (voir ici note 72 et Répertoire).
- Lucia Memmo (voir ici note 491).
- Alvise V Antonio Mocenigo (voir ici note 491).
- Procurateur de Saint-Marc. Il s’agit d’Andrea Memmo (voir ici note 391 et Répertoire).
- Conseil des Dix. Il s’agit de Bernardo et Lorenzo Memmo (voir ici note 491).
- Antonio Condulmer (voir ici note 399).
- Voir ici note 396 et Répertoire.
- Marc-Antoine Zorzi (voir ici note 395). N. H. est une probable francisation du titre Nobiluomo (homme noble) conféré aux patriciens vénitiens.
- Voir ici note 73.
- Mme Alessandri (voir ici note 75).
- Le comte Rosenberg (voir ici note 95).
- Mme Ruzzini, épouse de Giovanni Antonio Ruzzini (voir ici note 76).
- Sentence d’Épictète (voir ici note 84).
- Scipione Francesco Maffei (voir ici note 2 et ici note 9).
- Christian Wolff (voir ici note 11).
- Citation de Sénèque, Lettres à Lucilius (voir ici note 12).
- Voir ici note 13 et Répertoire.
- Voir ici note 14 et Répertoire.
- Son titre religieux.
- Priuli Gran Can (voir ici note 16).
- À l’issue.
- Son Excellence Diedo.
- Le comte Desiderato Pindemonte (voir ici note 19).
- Il s’agit de Francesco Soradaci (voir ici note 37 et Répertoire).
- Pietro Paolo (voir ici).
- L’abbé Alvise Grimani, protecteur de la famille Casanova (voir ici note 40).
- Voir n. 2 p. 1529.
- La citation n’est pas du Tasse mais de Métastase (Didone abbandonata, I, 7) – voir ici note 9.
- Ce soin.
- Ovide, Les Métamorphoses, VIII, v. 72-73 : « Sibi quisque profecto / Est deus » (trad. D. Robert, Arles, Actes Sud, 2001, p. 312-313).
- Psaume 117, 17 (texte de la Vulgate).
- Leurs Excellences.
- Psaume 117, 18 (texte de la Vulgate).
- De ces deux pieds.
- Balbo Tomasi (voir ici).
- Il s’agit de Lorenzo Grimani (voir ici note 55).
- Trévise Bartolomeo Vitturi (voir ici note 58).
- Cru.
- Respectivement Marc Antonio Grimani, Lorenzo Grimani et Marie Pisani (voir ici note 62).
- Voir ici note 64.
- Sa disgrâce.
- Voir ici note 67.
- Maritorne, nom d’une servante asturienne difforme du Don Quichotte (I, chap. XVI), a pris par antonomase le sens de fille laide et malpropre.
- Contarini.
- Pompei.
- La comtesse de Coronini-Cronberg (voir ici note 167).
- Il s’agit de Michel dell’Agata (voir ici note 13 et ici note 75).
- Il s’agit d’Ursula Maria Gardela (voir ici note 13).
- Giovanni Battista de Bassi (voir ici note 77).
- Voir ici note 82.
- Clément XIII (1693-1769).
- En septembre 1774.
- Antonio Stefano Balletti (voir ici note 51.
- Francesco Sersale (v. 1716-1772), qui séjourna à Paris de 1751 à 1760.
- Le comte de Cantillana (voir ici note 10).
- Voir ici note 96.
- Citation d’Horace, Satires, II, 2, v. 8, éd. cit., p. 129.
- Citation d’Horace, Épîtres, II, 1, v. 14, éd. cit., p. 152.
- Citation d’Horace, Odes, II, 18, v. 11-12, éd. F. Villeneuve, Paris, Les Belles Lettres, 1997, p. 146.
- Marco Monti, mort en 1782.
- Marcantonio Businello, circonspetto depuis 1771, frère de Pietro.
- Francisco de Grimani, inquisiteur d’État en 1773-1774.
- Casanova surestime vraisemblablement l’effet produit par son ouvrage. Les inquisiteurs ordonnèrent à l’ambassadeur de Venise à Turin, par l’intermédiaire duquel Casanova leur avait transmis l’ouvrage, de ne lui montrer aucun signe de faveur, et il dut attendre encore quatre ans pour obtenir un simple laissez-passer. Entre-temps, il rendit des services moins littéraires : il œuvra pour qu’une diligence entre Trieste et Mestre passe par le Frioul vénitien et espionna un groupe de moines arméniens expulsés de Venise et réfugiés à Trieste où ils projetaient d’installer une imprimerie. Toute l’évocation du retour à Venise, dans les lignes suivantes, est placée sous le signe d’une certaine idéalisation rétrospective.
- Harpokratès (dérivé du dieu égyptien Horus) était chez les Grecs le dieu du Silence.
- Ermite du XIe siècle béatifié. Les chartreux font vœu de silence.
- Marco Dandolo, ami de Bragadin (voir ici note 28).
- Le patricien Pietro Zaguri (1733-1805), qui entretint une correspondance avec Casanova jusqu’en 1798.
- Le procurateur Lorenzo Morosini (voir ici note 25).
- Francesco Sagredo, inquisiteur d’État (voir ici note 65).
- Voir ici note 1.
Autour de l’Histoire de ma fuite : une critique et la réponse de casanova
- Allgemeine Literatur-Zeitung, n° 192, lundi 29 juin 1789 (Iéna et Leipzig, J. Stahel, t. III, p. 721-723), texte traduit par Érik Leborgne et Laurent Cantagrel.
- Titre allemand de la traduction de l’Histoire de ma fuite : Der zweite Trenk, oder Geschichte meiner Entweichung aus dem Staatsgefängnisse zu Venedig, geschrieben zu Dux in Böhmen.
- Soit 1,6 livre française (une quinzaine d’euros).
- Friedrich von der Trenck (1726-1794), officier et aventurier prussien, s’était échappé en 1746 de la forteresse de Glatz où il était enfermé comme espion. Repris en 1753, il connaît de nouveau les geôles de Frédéric II jusqu’en 1762. Ses Mémoires, publiés en 1787 sous le titre Friedrichs Freiherrn von der Trenck merkwürdige Lebensgeschichte (Histoire remarquable de la vie du baron Friedrich von der Trenck), sont traduits en français la même année.
- La traduction contenait huit feuilles de papier pliées en huit, formant un volume in-8° de 126 pages : le traducteur a supprimé plus de la moitié du texte de l’édition originale de l’Histoire de ma fuite (in-8° de 270 p.).
- Environ 70 000 euros (en prenant pour base l’écu vénitien).
- Comprendre 1er août.
- Citation de Martial, Épigrammes, I, 57, éd. et trad. H.J. Isaac, Paris, Les Belles Lettres, t. I, 1973, p. 33. Martial évoque le genre de maîtresse qu’il aime : « nolo nimis facilem difficilemque nimis » (« je ne la veux ni trop facile ni trop difficile »).
- Épitomé : « Abrégé d’un livre, et particulièrement d’une histoire » (Acad. 1762).
- Citation d’Horace, Satires, I, 10, éd. bilingue, trad. F. Villeneuve, Paris, Les Belles Lettres, 2001, p. 108.
- Citation d’Horace, Odes, I, 31, éd. bilingue, trad. F. Villeneuve, Paris, Les Belles Lettres, 2002, v. 2-3, p. 77.
- Id., v. 15-16, p. 78.
- Id., v. 6, p. 77.
- « Terme de Palais. Correction en paroles seulement » (Acad. 1762).
- Citation d’Horace, Satires, I, 3, v. 37, éd. cit., p. 34-35.
- Citation tirée d’un adage célèbre de Cicéron : « Nam quis nescit primam esse historiae legem, ne quid falsi dicere audeat ? deinde ne quid veri non audeat » (« Qui ne sait que la première loi du genre [historique] est de ne rien oser dire de faux ? la seconde, d’oser tire tout ce qui est vrai ? », De Oratore, 15, 62, éd. et trad. E. Courbaud, Paris, Les Belles Lettres, t. II, 1966, p. 31).
- Citation d’Aulu-Gelle, Nuits attiques, XIX, 4.
- Bayle cite et traduit cette phrase de saint Augustin dans le Dictionnaire historique et critique, art. « Garasse », rem. K.
- Citation d’Érasme, adage 1723 (in Les Adages, sous la dir. de J.-C. Saladin, Paris, Les Belles Lettres, 2011, t. II, p. 434), tiré d’un vers de l’Épître aux Pisons d’Horace : « minxerit in patrios cineres » (v. 471). Voir M. Magnien, « Présence de l’Art poétique d’Horace dans les Adages d’Érasme », Camenae, n° 13, 2012.
- Érasme, Les Adages, adage 2384, éd. cit., t. III, p. 197. Casanova joue sur l’homophonie entre urinare (plonger dans l’eau) et uriner.
- Citation d’Érasme, Les Adages, éd. cit., t. II, p. 399. Le texte se trouve dans l’adage 1648 (« Asinus esuriens fustem negligit », « Un âne affamé se moque bien du bâton ») : alioquin asinos longe fortissimos futuros, qui dum esuriunt, nullis verberibus a pabulo dimoveri queunt (« Sinon, les ânes seraient de loin les plus courageux, eux qui ne peuvent être éloignés de leur mangeoire par les coups »). Érasme commente un passage de l’Éthique d’Aristote.
- Citation d’Horace, Épîtres, I, 2, v. 27, éd. cit., p. 46. Le texte exact est : « Nos numerus sumus et fruges consumere nati » (« Nous sommes, nous, bons à faire nombre, nés pour consommer les fruits de la terre »).
- Citation d’Horace, Satires, II, 3, v. 50-51, éd. cit., p. 149.
- Id., v. 32-33, éd. cit., p. 147.
- Citation d’Horace, Odes, II, 7, v. 13-14, éd. cit., p. 112.
- Citation d’Érasme, adage 3156, Les Adages, éd. cit., t. IV, p. 90.
- Citation d’Érasme, adage 3247, Les Adages, éd. cit., t. IV, p. 115.
- Citation d’Ovide, Remèdes à l’amour, v. 90, in Écrits érotiques, trad. D. Robert, Arles, Actes Sud, 2001, p. 304. Le texte porte : « Et tua laesuro subtrahe colla jugo. »
Chronologie
- La présente chronologie a tiré profit de celle proposée par l’édition « Bouquins » de 1993. Elle en synthétise certaines informations.
Revenus et monnaies dans l’Europe du XVIIIe siècle
- La livre ou le franc sont des monnaies de compte : il n’existe pas de pièce de 1 livre. La monnaie de compte (ou monnaie imaginaire) se distingue du numéraire (ou monnaie réelle).
Lexique et règles des jeux
- Rémond de Montmort, Essai d’analyse sur les jeux de hasard, Paris, 1708 et 1713.
Calcul des heures à l’italienne
- Source : R. Selvatico, Cento note per Casanova a Venezia, 1753-1756, Vicence, Neri Pozza, 1997, p. 318.
Fragment et commencement du 3e tome de mes mémoires
[Chapitre IX]
- Ce « fragment » est écrit en continu par Casanova. Nous l’avons découpé en « chapitres » de manière à les mettre en regard des six chapitres de la première version.
- Cattarina Lazari, dite Cattinella. Elle fut exilée de Venise en 1746 sur ordre des inquisiteurs.
- Giovanna Astrua (v. 1720-1758), célèbre cantatrice, fut prima donna à l’Opéra de Berlin. Gaetan Majorano, dit Gafarello (1703-1783), fit ses débuts de chanteur à Rome et devint célèbre à Londres. Giuseppe Bartoli (1717-1788), professeur à l’université de Turin, écrivit le livret de l’opéra La vittoria d’Imeneo du maestro Baldassarre Galuppi, représenté le 7 juin 1750 au Teatro regio de Turin à l’occasion des noces de Victor-Amédée III de Sardaigne et Marie-Antoinette d’Espagne (voir ici).
- Protecteur.
- D’après Érasme, Adages (voir ici note 55).
- Mot d’esprit sur le double sens de « servir un plat de son métier » : donner un exemple de ses talents dans une compagnie, mais aussi jouer un tour à quelqu’un. Cette expression figure chez Molière et dans Les Plaideurs de Racine.
- Le comte Ludwig Wilhelm Johann Max von Ostein (1705-1757), frère du prince-Électeur et archevêque de Mayence Johann Friedrich Karl von Ostein (1689-1763).
- Les duchesses de Savoie sont Eleonora-Teresa (1728-1781), Maria-Luisa (1729-1767) et Maria-Felicita (1730-1801), filles du roi Charles-Emmanuel III de Sardaigne (1701-1773) et de sa deuxième femme, Polyxène (fille du landgrave de Hesse-Rheinfels-Rotenburg, 1706-1735), et sœurs de Victor-Amédée III de Sardaigne.
- Marie-Adélaïde (1732-1800), fille de Louis XV, mourut célibataire à Trieste après avoir refusé d’épouser Charles III (voir HMV, ms. t. IX, fo 111r).
- Charles-Emmanuel III était roi de Sardaigne depuis 1730. Casanova fait son éloge dans une note de la Confutazione (I, p. 165-166).
- Trait distinctif.
- Louise Geoffroi-Bodin était danseuse, actrice et chanteuse. Elle épousa le danseur Pierre Bodin en 1747.
- Le Mercure de France, périodique mondain et littéraire publié depuis 1724.
- Probablement le parc des Hauteurs, sur la colline de Fourvière.
- Il s’agit de la danseuse Ancilla Campioni, mentionnée à propos du séjour à Padoue en 1746 (voir ici).
- Périphrase désignant un tricheur.
- François de Laroche-Foucauld, lieutenant général, marquis de Rochebaron (1677-1766), était le commandant de Lyon.
- Clermont était le grand maître de toutes les loges régulières de France.
- L’Ordre des francs-maçons trahi et le secret des Mopses dévoilé par l’abbé Pérau est publié en 1766. Selon Francis L. Mars, il s’agirait de l’adaptation de I secreti de’ Franchi Muratori scoperti intieramente al publico da un franco muratore ravveduto (1762) attribué à Bottarelli.
- Dans le respect formel des rituels.
- Qui autrefois.
- Sir William Hamilton (1730-1800), archéologue et collectionneur britannique, envoyé comme ambassadeur à Naples en 1764.
- Cent francs (environ 1 200 euros) représentaient deux mois de salaire d’un laquais.
- Silvia était le nom de théâtre de Rosa Giovanna Balletti, née Benozzi (1701-1758). Elle avait fait ses débuts dans la troupe de Lelio (Luigi Riccoboni, voir ici note 8) et triompha dans les comédies de Marivaux dès l’Arlequin poli par l’amour (1720). Elle avait épousé en 1720 son cousin Giuseppe Antonio Balletti (1692-1762) – fils de Fragoletta (Giovanna Benozzi), la comédienne dont le père de Casanova était tombé amoureux (voir ici) –, Mario de son nom de scène. Ils eurent quatre enfants : Antonio Stefano (1724-1789), avec qui se lia Casanova, Luigi Giuseppe (1730-1788), Guglielmo Luigi (né en 1736) et Maria Maddalena, dite Manon (1740-1776).
[Chapitre X]
- Flaminia est le nom de la première amoureuse dans la comédie italienne. Elena Riccoboni, née Balletti (1686-1771), était à la fois actrice et femme de lettres (voir Répertoire).
- Scipione Francesco Maffei (1675-1755) était archéologue, poète et dramaturge. Le Padouan Antonio Schinella, dit l’abbé Conti (1677-1749), était mathématicien, philosophe et tragédien. Le Bolognais Pier Jacopo Martello (1665-1727) était secrétaire au Sénat, professeur de belles-lettres, poète satiriste et dramaturge.
- Citation de Tacite, Annales, IV, 34 (voir ici note 49).
- Lelio est le nom du premier amoureux dans la comédie italienne. Louis (Luigi) Riccoboni (1676-1753) n’avait que soixante-quatorze ans. Les comédiens-italiens avaient été chassés par Louis XIV en 1697. Une nouvelle troupe dirigée par Riccoboni fut appelée en 1716 par le Régent, Philippe d’Orléans (1674-1723), et reçut le titre de Comédiens du roi en 1723.
- On dirait aujourd’hui : tempo.
- La section révolutionnaire de Bon Conseil se réunissait dans cette rue Mauconseil qui fut rebaptisée « de Bon-Conseil » en 1790 (voir le plan). Elle proclama la déchéance de Capet en 1792.
- Mme Quinson louait des chambres meublées. Elle et sa fille Mimi (la « demoiselle Quinson ») étaient fichées par la police.
- Au sens de « serviteur ».
- Prononciation et graphie du nom Montaigne jusqu’au XIXe siècle.
- Aiguille d’un cadran solaire.
- Louise-Henriette de Bourbon-Conti (1726-1759), duchesse de Chartres puis d’Orléans – voir Répertoire.
- Retournant à son naturel.
- Louis IX (1215-1270) fut canonisé en 1297 ; Louis XII (1462-1515) était surnommé « le Père du Peuple »
- Italianisme forgé sur dimostrare palmarmente : démontrer avec évidence.
- Les remontrances étaient des discours adressés au roi par les parlements pour protester contre un édit, une loi (voir Les Remontrances de Malesherbes, éd. É. Badinter, Paris, Flammarion, 1985).
- Prosper Jolyot de Crébillon (1674-1762), père du romancier. Casanova évoque ses relations avec lui dans la Confutazione (I, p. 144), le Scrutinio (p. 58) et dans la préface de À Léonard Snetlage : « Je me souviens d’avoir trouvé quelque part, il y a cinquante ans, le mot tétrique. Que veut dire ce mot ? demandai-je au vieux Crébillon qui m’apprenait sa langue. Il signifiait, me répondit-il, un misanthrope austère, à mine refrognée ; mais il ne signifie plus rien, car il est mort et enterré » (Ma voisine, la postérité, op. cit., p. 22).
- Au pluriel. Du latin pluralis numerus (Furetière). Selon l’Encyclopédie (art. « Pluriel »), « pluriel » a supplanté « plurier » au XVIIe siècle et « l’usage n’est plus douteux ».
- Horace, Épître aux Pisons (ou Art poétique), v. 309.
- Dans son Éloge de Crébillon (1762), au titre antiphrastique, Voltaire se livre à une critique fielleuse des neuf tragédies de son vieux rival, à l’exception de Rhadamiste.
- Citation inscrite dans la marge gauche, tirée de l’Art poétique d’Horace (v. 123).
- Dans l’Avant-Propos à l’Histoire de ma fuite, Casanova reproche à Rousseau de ne pas écrire « comme on parle » (voir ici).
- Cénie, comédie de Mme de Graffigny (1695-1758), dans la veine des « comédies larmoyantes » de Nivelle de La Chaussée, fut en fait créée le 25 juin 1750 au Théâtre-Français. Son roman Lettres d’une Péruvienne (1747), traduit en cinq langues, assura la gloire de l’auteure. Casanova assistera en 1758 à la chute de sa comédie La Fille d’Aristide.
- « On dit fig. et fam. qu’un homme est de mise, pour dire, qu’il est bien fait de sa personne, qu’il a de l’esprit, qu’il est propre au commerce du monde » (Acad. 1762).
- Beauchamp (première version) est un nom fictif ; celui-ci, biffé, est illisible.
- Pierre de Jélyotte (1713-1797) interprétait les airs de haute-contre dans les opéras de Rameau ; Jeanne-Marie Le Mière, ou Lemierre (1733-1786), fit ses débuts en août 1750 comme soprano dans l’Almasis de Royer (livret de Moncrif), créé en 1748.
- En 1795-1796.
- Le comte Maurice de Saxe (1696-1750), bâtard d’Auguste II roi de Pologne et de la comtesse de Königsberg. Nommé maréchal en 1744, il remporta la bataille de Fontenoy (1745). Cet éloge de Patu n’a pas été retrouvé.
- Anne-Marie Fiquet du Boccage (1710-1802), femme de lettres et dramaturge, tint un salon à Paris à partir de 1733. Elle se rendit célèbre par la publication d’une traduction du Paradis perdu de Milton en 1748, louée par Fontenelle et Voltaire. Elle fit un voyage triomphal en Italie en 1757 : elle fut reçue dans les académies de Bologne, Padoue, Florence, aux Arcades à Rome et par le pape Benoît XIV.
- En 1757. Domenico Passionei (1682-1761) était directeur de la bibliothèque Vaticane.
- Marie Fel ou Le Fel (1713-1794) chanta à l’Opéra de Paris de 1734 à 1759. Le peintre Quentin de La Tour fit son portrait en 1757.
- Le duc d’Aneci pourrait être soit Armand-Joseph, marquis de Charost, duc d’Ancenis, soit Charles-Joseph-François d’Annecy, chevalier de Champigny, baron de Monthureux.
- Le comte d’Egmont (1727-1801), grand d’Espagne, fut mestre de camp de cavalerie en 1744, lieutenant général en 1762.
- Mlle Rotisset de Romainville, chanteuse à l’Opéra, s’était mariée enceinte de Maisonrouge, fils d’un fermier général, en février 1752. Elle mourut en couches la même année. Il est impossible que la Le Fel ait pu annoncer son mariage en 1750 ou 1751 à Casanova.
- On dit familièrement « jouer » ou « chanter comme un fiacre » pour dire : jouer ou chanter très mal.
- Jean-Barthélemy Lany (orth. Lani, 1718-1786), danseur et maître de ballet de 1748 à 1770.
- À faire des figures de ballet.
- La bibliothèque de Saint-Marc (Libreria Sansoviniana).
- Le voyant depuis la rive droite : l’observateur est alors situé à l’extrémité du Pont-Neuf (voir le plan) et voit sur sa droite la pompe de la Samaritaine, surmontée d’une horloge. C’est exactement la perspective adoptée par Raguenet dans un tableau de 1777 : Le Pont-Neuf et la pompe de la Samaritaine, vus du quai de la Mégisserie (Paris, musée Carnavalet).
- Bizarre, irrégulier.
- Louis Dupré (1697-1774) se retira de la scène en 1751. Il fut le maître de Jean-Georges Noverre. Dans les Anecdotes dramatiques de Joseph de La Porte et Jean-Marie Clément (Paris, Vve Duchesne, 1775, p. 174), on lit à son propos : « Célèbre danseur et compositeur des ballets de l’opéra, a quitté le théâtre avec la pension.
citation
Ah ! je vois Dupré qui s’avance :
Comme il développe ses bras !
Que de grâce dans tous ses pas !
C’est ma foi le Dieu de la Danse. »
- Marie-Anne de Cupis de Camargo (1710-1770), élève de Dupré.
- Secouait.
- Marie-Françoise Marchand, dite la Dumesnil (1713-1802), tragédienne, fameuse dans la Mérope de Voltaire en 1743 ; Marie-Anne Botot, dite la Dangeville (1714-1796), spécialisée dans les rôles de soubrette ; Charles-François Racot de Grandval (1710-1784), acteur et auteur dramatique ; sa femme, Marie-Geneviève Dupré (1711-1783), sociétaire jusqu’en 1760 ; Pierre Sarrazin (1689 ?-1762), sociétaire en 1729 ; Anne-Maurice Le Noir de La Thorillière (1695-1759), sociétaire en 1722 ; Jean-Baptiste Sauvé, dit Lanoue (1701-1760), sociétaire en 1742 et auteur ; Jeanne-Catherine Gaussem, dite la Gaussin (1711-1767), célèbre dans les rôles tragiques de Racine et de Voltaire, elle fit pleurer le public à la création de Zaïre (Voltaire, 1732) ; Claire-Josèphe Léris (1723-1803), dite la Clairon, fit ses débuts dans des comédies de Marivaux et triompha dans la Phèdre de Racine et dans la Médée de Longepierre (plusieurs tableaux de Carle Van Loo la représentent dans ce rôle).
[Chapitre XI]
- Mme de La Caillerie était l’auteur avec l’acteur Gandini de la comédie Le Songe vérifié (Il sogno avverato), jouée au Théâtre-Italien le 13 octobre 1751. Elle habitait rue Saint-Denis, passage du Grand-Cerf (voir le plan).
- Carlo Antonio Veronese (1702-1762) jouait Pantalon depuis 1744. Sa fille aînée, Marie-Anne (1730-1782), jouait Coraline (rôle de soubrette), sa cadette, Jacoma Antonia Camilla (1735-1768), était actrice et danseuse (voir Répertoire).
- Onorato (Honoré) III Grimaldi (1720-1795), fils de Jacques Grimaldi, duc de Valentinois (1689-1751).
- Louis-Hector Drummond, comte de Melfort (1722-1788).
- Louise-Henriette de Bourbon-Conti, duchesse de Chartes, était devenue duchesse d’Orléans en 1752, à la mort de son beau-père Louis, duc d’Orléans, fils du Régent (voir Répertoire).
- Catherine de Grammont, duchesse de Ruffec (1707-1755), était la belle-mère du frère cadet du prince de Monaco.
- Louis-Eugène de Wurtemberg (1731-1795) était l’aîné du duc régnant Charles-Eugène et servait en France comme maréchal de camp depuis 1749. Il était le « tenant » des actrices Gaussin et Guéant (Victoire Mélone Geayant, 1733-1758).
- De 1750 à 1752, Justine Pâris tint une maison de plaisir à l’hôtel du Roule, rue du Faubourg-Saint-Honoré, après la barrière de Chaillot (au niveau de l’actuelle place des Ternes) – voir le plan et Répertoire.
- Nicolas-René Berryer de Renouville (1703-1762) fut lieutenant général de police de 1747 à 1757. Protégé de Mme de Pompadour, il devint conseiller d’État, ministre de la Marine en 1758 puis garde des Sceaux en 1761.
- Selon un rapport de police du 14 mars 1760, la Saint-Hilaire, de son vrai nom Gabrielle Sibère, aurait commencé sa carrière de prostituée au Roule en 1750.
- Le langage de la bonne compagnie : « On appelle quelquefois jargon un certain langage de société, où l’on emploie les mots dans des sens qu’ils n’ont pas communément, et qui sont de convention parmi les personnes, qui composent ces coteries » (Féraud).
- « On appelle figurément Bacchante, Une femme emportée et furieuse » (Acad. 1762).
- En 1763.
- Citation de Virgile, Énéide, I, v. 71 : supplique de Junon promettant à Éole la plus belle de ses quatorze nymphes, Déiopée.
- Doctrinal (adj.) : « qui se rapporte aux matières de doctrine dont s’occupaient les docteurs des universités » (Littré), notamment les docteurs en théologie.
- Peut-être Gaetano Guadagni (1728-1792), castrat fameux cependant né à Lodi et non à Venise.
- On n’a pas trouvé trace d’une Adélaïde née en 1751 : Coraline eut une fille, Anne, née le 26 février 1755.
- Plus de 300 000 euros.
- Marie-Catherine, marquise de Brignole (1737-1813), belle-sœur du doge de même nom, maîtresse du maréchal de Richelieu (voir ici note 27). Ce mariage eut lieu le 3 juillet 1757 et les époux divorcèrent en 1770.
- Louis-François-Joseph Bourbon-Conti, comte de La Marche (1734-1814), était le fils aîné de Louis-François de Bourbon-Conti (voir ici note 27).
- Confusion : le fils naturel du prince de Conti et de Coraline s’appelait Louis-François, chevalier de Vauréal (1761-1785), et non Montréal ou, comme dans la première version, Monreal. Chevalier de Malte en 1777, il fut lieutenant-colonel dans le régiment de son père.
- Le 28 juillet 1794.
- En 1760, de passage à Avignon, Casanova fera la connaissance de « cet Adonis qu’on pouvait soupçonner fille », fils du capitaine de la garde du vice-légat du pape (voir HMV, ms. t. V, fo 173r).
- Charles Parrocel (1688-1752) était le second fils de Joseph Parrocel (1646-1704), surnommé Joseph des Batailles pour ses vastes peintures murales du Louvre. Il suivit Louis XV pendant les campagnes de 1744-1745 et fit plusieurs portraits du roi à cheval.
- Francesco Lorenzo Morosini (1714-1793) fut ambassadeur à Paris de fin 1748 à fin 1751 avant d’être élu Procuratore di S. Marco di supra le 22 juillet 1755 (voir aussi ici note 11). Il habitait un hôtel dans la rue Saint-Maur, vis-à-vis des Incurables (actuelle rue Grégoire-de-Tours – voir le plan). Il s’emploiera en 1772 à obtenir la grâce de Casanova auprès des inquisiteurs.
- Jeanne-Antoinette Poisson, marquise de Pompadour (1722-1764), maîtresse de Louis XV depuis 1745. Dans une longue note élogieuse qu’il lui consacre dans la Confutazione (I, p. 152-158), Casanova taxe les Français d’injustice à son égard.
- Petit-neveu du Cardinal et favori de Louis XV, Louis-François-Armand de Vignerot Du Plessis (1696-1788), duc de Fronsac et de Richelieu, fut nommé maréchal en 1748. Des Mémoires apocryphes publiés en 1791 retracent ses aventures galantes (rééd. : Vie privée du maréchal de Richelieu, éd. Benedetta Craveri, Paris, Desjonquères, 1993).
- Confusion avec la soprano Catherine Nicole Le Maure (1704-1786), qui quitta l’Opéra en 1744.
- Il faut sans doute lire « qu’il ».
- Confus et interdit, en langage familier.
- Allargare : élargir, écarter ; porre a parte : mettre à part.
- En 1745 d’après Casanova (voir ici). Arrivé à Paris comme ambassadeur de Frédéric le Grand le 7 septembre 1751, George Keith eut sa dernière audience auprès de Louis XV le 11 juin 1754.
- Les filles vivantes du couple royal étaient respectivement : Élisabeth (1727-1759), depuis 1739 épouse de Philippe, duc de Parme (1720-1765) ; Henriette, sa jumelle (1727-1752) ; Adélaïde (1732-1800) ; Victoire (1733-1799) ; Sophie (1734-1782) ; Louise (1737-1787).
- Louise-Julie-Constance de Rohan-Montauban, chanoinesse de Remiremont (1734-1815), avait épousé en 1748 Charles-Louis de Lorraine, comte de Brionne (1725-1761).
- Marie Leszczynska (1703-1768), fille du roi de Pologne Stanislas Ier (1677-1766) et épouse de Louis XV depuis 1725.
- Maximilien-Henri, marquis de Saint-Simon Sandricourt (1720-1799), aide de camp du prince de Condé, était homme de lettres et historien. Il n’avait aucun lien de parenté avec le mémorialiste duc de Saint-Simon (1675-1755).
- Marc-Pierre de Voyer de Paulmy d’Argenson (1696-1764), secrétaire d’État à la Guerre, et son frère aîné René-Louis de Voyer d’Argenson (1694-1757), ministre des Affaires étrangères (1744-1747) et historiographe du roi, étaient amis de Voltaire depuis le lycée Louis-le-Grand. Ils ont tous deux protégé les Encyclopédistes.
- « On appelle en France Princes du Sang ceux qui sont sortis de la Maison Royale par les mâles » (Acad. 1762).
- Dispersé.
- Ulrich Friedrich Waldemar, comte de Löwendahl (1700-1755), servit en Autriche, en Saxe et en France. Ses troupes s’emparèrent de la forteresse de Bergen op Zoom, en Brabant, en septembre 1747, durant la guerre de Succession d’Autriche (1740-1748). Casanova avait rapporté l’anecdote suivante sur la fricassée de poulet dans Le Duel (Paris, Allia, 1998, p. 22-24).
- J’aurais peut-être commis une faute à son égard.
- Wenzel D. Kaunitz-Rietberg (1710-1794), ambassadeur d’Autriche à Paris de 1750 à 1752, fut un des protecteurs de Casanova.
- Le comte Ludwig Friedrich von Zinzendorf (1721-1780) était le frère aîné du comte Karl (1739-1813), futur gouverneur de Trieste, avec qui se liera Casanova en 1770.
- Historien et homme de lettres, Ottaviano di Guasco (1712-1781) fut lié avec Montesquieu dont il traduisit en italien L’Esprit des lois. Mis à l’écart du cercle de Mme Geoffrin, il publia à Vérone les Lettres familières du président de Montesquieu à divers amis d’Italie (1767) où il s’en prenait à la salonnière. Melchior Grimm prit la défense de Mme Geoffrin et alimenta la rumeur mondaine qui faisait passer Guasco pour un espion ou un aventurier.
- Angelo Querini d’Altichiero (1721-1795), sénateur vénitien.
- Catherine-Étiennette-Charlotte Préodot (ou Préaudeau), née Gaulard, femme d’un fermier général. Nous sommes dans le milieu de la finance.
- Vous voyez l’équivoque possible.
- Orth. eprons. « On dit figurément et familièrement d’Un homme qu’Il n’a ni bouche ni éperon, pour dire, qu’Il est stupide, qu’il n’a ni sentiment ni courage » (Acad. 1762).
- Marie Lenieps (1717-1762), épouse de Jean-François Lambert, baron anglais et banquier rue de Bourbon-Saint-Germain (mort en 1755).
- Aurait dû.
- Abel-François Poisson de Vandières (1727-1781) prit le titre de marquis de Marigny en 1754. Il obtint la charge de directeur et ordonnateur général des Bâtiments, Jardins, Arts et Manufactures du Roi.
- Impuissant.
- Giovanni Aloise de Mocenigo, né en 1711, entra en fonction le 30 novembre 1751. Contrairement à ce que dit Casanova plus bas, il ne mourut, accidentellement, qu’en 1756.
- Marie-Catherine Levesque de Gravelle avait épousé Alexandre-Pierre-Jacques Le Gendre, marquis de Colande (1725-1752), mort en duel à Elbeuf.
- La mort de Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort (1740-1794) succéda à plusieurs tentatives de suicide. Menacé d’arrestation en novembre 1793, il se tire un coup de pistolet dans le visage mais la balle lui arrache le nez et une partie de la mâchoire. Il essaye alors de s’égorger avec un coupe-papier, mais ne réussit qu’à se déchirer la poitrine avant de s’évanouir. Son valet le trouve baignant dans son sang et parvient à le sauver. Chamfort meurt finalement le 13 avril suivant.
- Louis-Joseph-Xavier (13 septembre 1751-1761), frère aîné du futur Louis XVI.
- Prématurée.
- Francesco de Sersale (1716-1772). Casanova évoquera dans le dernier tome de ses Mémoires les « soupers fins en compagnie de jolies filles avec D. Francisco Sersale et le comte Renucci » (ms. t. X, fo 64v).
- Appartenant à la Quarantie (tribunal composé de quarante membres) de Bologne. Girolamo Ranucci, comte de Porretta (né en 1724), était issu d’une des plus anciennes familles de la ville.
- Entre 35 000 euros (s’il s’agit d’écus vénitiens) et 66 000 euros (s’il s’agit d’écus français).
- Marcantonio Nicolo Borghese (1730-1800), futur sénateur de Rome, et son frère Giovanni Battista Francesco (né en 1733).
- « Étendue de pays sous la Juridiction d’un Évêque » (Acad. 1762), plus importante que les terres d’une abbaye. Un diocèse rapportait beaucoup et son revenu était non imposable.
- Charles-Godefroy de La Tour d’Auvergne, duc de Bouillon (1706-1771), grand chambellan de 1728 à 1747.
- Se donnait des airs de souverain.
- Le cardinal André-Hercule de Fleury (1653-1743) gouverna le royaume de 1726 à sa mort.
- Le chevalier d’Éon (1728-1810) était un agent secret de Louis XV. Il s’habillait en femme mais son autopsie prouva que c’était bien un homme. Casanova le verra à Londres en octobre 1763.
- Jean-Frédéric Phélypeaux, comte de Maurepas (1701-1781), fut secrétaire d’État à la Marine jusqu’en 1749. Écarté de la cour par la Pompadour, il revint au pouvoir en tant que ministre d’État de Louis XVI en 1774.
- N’aurait pas dû. Même sens phrase suivante.
- La princesse d’Ardore (1708-apr. 1766), épouse de Giacomo Francesco Milano (1689-1780), ambassadeur de Naples à Paris, avait donné naissance à Louis-Marie d’Ardore le 2 septembre 1743.
- Il n’existait pas de duchesse de Fulvie : la dame serait, selon G. Capon, Hélène-Louise-Henriette Delapierre de Bouziers, femme du conseiller d’État et intendant des Finances Jean-Henri-Louis Orry de Fulvy (1703-1751).
- Casanova confond les noms « Gaussin » (nom de scène de Jeanne-Catherine Gaussem, leçon de la première version) et « Gossé » : il s’agit en fait de Louise Gaucher (?-1765). Lolotte épousera Antoine Ricouart d’Hérouville (1713-1782), commandant de la région de Guyenne, en 1757 et donnera naissance à une fille, Louise-Claire, en 1759.
- Willem Anne van Keppel, 2e comte d’Albemarle (1702-1754).
- Un nom biffé : peut-être Gragliotta ? Il s’agit d’Anna Wynne (1713-1780), née Gazini, mère de Giustiniana. Elle est appelée Mme XCV dans la suite de l’Histoire de ma vie (second séjour parisien, 1758-1759).
- Il s’agit de Giustiniana Wynne (1737-1791), alias Miss XCV, que Casanova retrouvera à la Comédie-Italienne à Paris en 1759.
[Chapitre XII]
- Airs de pont-neuf : « Chansons populaires sur un air très connu » (Littré).
- Le sang menstruel.
- « Acte que fait un sergent pour assigner, ajourner, saisir, etc. » (Acad. 1762).
- Maxime juridique portant sur l’interprétation des lois : Favorabilia sunt amplianda, odiosa sunt restringenda.
- « Appeler » au sens juridique : recourir à un juge supérieur.
- Ma contestation de sa décision.
- Louis de Chaban avait occupé pendant trente ans les fonctions de premier secrétaire de la lieutenance générale avant de devenir le chef des commis de la police. Le lieutenant général de police Antoine de Sartine (1729-1801) attendit sa retraite (vers 1768) pour réorganiser ses services. Voir la biographie de J.C.P. Lenoir, lieutenant général de police de Paris sous Louis XVI : Vincent Milliot, Un policier des Lumières, Seyssel, Champ Vallon, 2011.
- L’Opéra-Comique est l’autre nom du théâtre de la Foire, spécialisé dans les parodies d’opéras à côté des monologues, des pantomimes et des vaudevilles (voir l’illustration p. 679). En 1708, la veuve Maurice et les frères Alard, entrepreneurs de spectacles forains, avaient obtenu le droit de chanter et de danser sur les tréteaux de la Foire, privilège plusieurs fois suspendu par les institutions officielles de la monarchie (l’Opéra et la Comédie-Française), soucieuses de conserver leur monopole sur les spectacles. Jean Monnet (1710-1785) en assura la direction de 1752 à 1758 et fit édifier une grande salle dans la foire Saint-Laurent, qui se tenait sur l’emplacement actuel de la gare de l’Est de juillet à fin septembre. L’Opéra-Comique fusionna avec la Comédie-Italienne en 1762. On trouve le pilotis d’une anecdote non rapportée dans l’Histoire de ma vie sur une note de Dux (17A, 54) : « À la foire Saint-Laurent, avec Clari nous avons défendu l’épée à la main une fille habillée en homme. »
- La Chantilli (Marie-Justine-Benoîte Duronceray, 1727-1772) avait épousé le directeur forain Charles-Simon Favart (1710-1792) en 1745. Des 150 pièces que composa le couple, les plus célèbres (Les Amours de Bastien et Bastienne, parodie du Devin de village de Rousseau, 1753 ; Annette et Lubin, 1762) sont signées de Mme Favard. Elle a écrit plusieurs pièces parodiques : Les Ensorcelés ou Jeannot et Jeannette ou la Nouvelle Surprise de l’amour, La Fille mal gardée ou le Pédant amoureux, La Fortune au village, La Parodie d’Églé.
- En 1762 la Comédie-Italienne comportait trois troupes : les acteurs encore capables de jouer des comédies à l’italienne (en improvisant sur des canevas) ; les acteurs jouant en français les pièces de Delisle, Boissy, Romagnosi, Biancolelli et Marivaux ; enfin les acteurs pouvant chanter et jouer dans des opéras-comiques, comme Mme Favart.
- L’abbé de Voisenon (1708-1775), auteur de poésies et de comédies, était très lié au couple Favart. Il interrompit sa carrière ecclésiastique pour fréquenter le monde, en particulier le duc de La Vallière qui habitait Montrouge. Il fut élu à l’Académie en 1762 (et non en 1755) grâce à l’appui de Mme de Pompadour.
- Claudine-Alexandrine Guérin de Tencin (1682-1749) – voir Répertoire.
- Auguste III.
- Louis de Cahusac (1700-1759), écrivain et avocat.
- Il s’agit d’Antoine-François et Camille-Louise Vézian (voir Répertoire).
- « Étoffe de fil et de coton » (Acad. 1762).
- Environ 200 euros.
- Lettres patentes : lettres portant le sceau de la puissance souveraine, autorisant la circulation des biens et des personnes.
- En guise de lettre circulaire (lettre écrite pour informer diverses personnes d’une même chose).
- Environ 450 euros.
- Cécile-Thérèse Rioult de Cursay (1707-1789), qui avait épousé en 1725 Louis Guinot de Montconseil, lieutenant général, était dame d’honneur de la reine de Pologne. Elle était proche de la famille Balletti.
- Ce sens d’« éteignoir » n’est pas répertorié dans les dictionnaires de l’époque, ni dans le Littré.
- Identité incertaine, peut-être un pseudonyme pris par un aventurier. Les biographes ont proposé Jean-François, comte de Narbonne-Fritzlar (1718-1784) ou encore Charles-Bernard Martial, comte de Narbonne-Pelet, officier de marine, né en 1720.
- Maquereau.
- État d’une personne par rapport à sa condition sociale.
- Les émoluments.
- Fin d’une lettre d’Ausone (IVe s.) à l’empereur Théodose, in Œuvres d’Ausone, trad. abbé Jaubert, Paris, Panckoucke, 1769.
- Conclusion.
- Le moins.
- De desserrer ma ceinture.
- Variante biffée : Tressan, ou de Tréan, dans ce nom ma mémoire chancelle. Jacques-Robert d’Héricy, marquis de Tréan (ou d’Étréhan), vécut jusqu’en 1767 avec Mlle Vézian.
- La chanteuse Anna Piccinelli.
[Chapitre XIII]
- Victoire Morphy (ou Murphy), actrice à l’Opéra-Comique, était en fait d’origine irlandaise mais avait joué en Flandre. Elle avait quatre sœurs : Marguerite, Brigitte, Madeleine et Marie-Louise, dite Louison (1737-1814), la « petite sœur » dont parle Casanova et qu’il appelle plus loin Hélène (orth. Elène ou encore Heleine) en hommage à sa beauté. Louison avait une quinzaine d’années quand Casanova la rencontra, et non treize ans.
- Antonio Allegri (v. 1489-1534), dit il Correggio ou le Corrège.
- L’heureux concours de circonstances.
- Marie-Christine Rouvroi de Saint-Simon de Ruffec (1728-1774), la fille de la duchesse de Ruffec, avait épousé en 1749 Charles-Maurice Grimaldi, chevalier de Monaco, duc de Valentinois (1727-1798).
- La femme de ce peintre aurait été une indicatrice de la police d’après une note de Meusnier datée du 24 décembre 1775 disant que Mme Sanson, « femme d’un peintre, ex-acteur, demeurant rue de Richelieu », lui fournit des renseignements sur une maîtresse du duc d’Orléans (G. Capon, Casanova, p. 115). Casanova écrit dans sa lettre À Léonard Snetlage : « Le peintre La Tour, qui avait de l’esprit, me dit un jour que le barbouilleur Sanson l’avait magoté » (Ma voisine, la postérité, art. « Singer », op. cit., p. 77).
- Le père de Landel était propriétaire de l’hôtel de Bussy (au no 4 de l’actuelle rue de Buci – voir le plan). C’est chez lui que s’établit la première loge maçonnique de Paris, Saint-Thomas au Louis d’Argent, qui était devenue la loge du duc d’Aumont en 1732 (voir Gustave Bord, La Franc-Maçonnerie en France des origines à 1815, Paris, Nouvelle Librairie nationale, 1909).
- Abréviation familière de « Monsieur ».
- Plusieurs femmes de ce nom ont été pensionnées en tant que dames d’honneur de la duchesse de Chartres – la place était lucrative.
- Sorte de briquet. « [Électrique] se dit de tout ce qui a rapport à la propriété d’attirer par le moyen du frottement » (Acad. 1762).
- François-Robert Marcel, célèbre maître à danser et pédagogue. Il mourut en 1759.
- La marquise de Pompadour.
- Vraisemblablement le mari de la duchesse.
- Le plantage désigne les productions des plantations coloniales (canne à sucre, tabac, etc.) – voir aussi la n. 1 p. suiv.
- L’abbé Marcel des Brosses. Un mandat d’arrêt du parlement de Paris fut lancé contre lui en mars 1761. Casanova a laissé cette note sur lui : « Mais cette même princesse de Conti n’aurait jamais mis au monde dans l’année 1747 le monstre, si l’abbé des Brosses ne l’eût guérie des boutons qui la défiguraient au point que le duc de Chartres, son mari, ne pouvait pas la voir. Quelle nécessité y avait-il que l’abbé des Brosses, ignorant charlatan, allât porter sa pommade à Mme de Polignac au palais royal pour qu’elle la portât à la princesse que les pustules défiguraient ? Les pustules disparurent, son mari la trouva jolie et elle conçut le monstre, etc. […] L’abbé des Brosses finit tragiquement. […] la mère d’Égalité finit de vivre l’an 1759. Cette princesse fut galante : ce fut le seul défaut qu’elle eut, si c’est un. Voluptueuse, généreuse, bienfaisante, et remplie d’esprit, elle plaisanta jusqu’à sa dernière heure… » (archives de Prague, U19, 10).
- Italianisme : in punta di piedi signifie au sens figuré « discrètement », « silencieusement ».
- Il s’agit de Louis-Philippe-Joseph d’Orléans, né duc de Montpensier à Saint-Cloud le 13 avril 1747 et qui prit le titre de duc d’Orléans en 1785. Il mourut guillotiné à Paris le 6 novembre 1793. Premier prince du sang sous l’Ancien Régime, il avait abandonné ses titres de duc de Chartres et de duc d’Orléans pour se rallier aux députés du tiers-état le 25 juin 1789. En 1792 il avait été élu député de la Seine à la Convention sous le beau nom de Philippe Égalité.
- Casanova cite aussi ce vers dans ses autres œuvres et ailleurs dans l’Histoire de ma vie (séjour à Madrid, début 1760). Il l’a tiré d’un poème anonyme paru en réponse à un poème adressé par lui à Camille Véronèse et publié dans le Mercure de France (avril 1757, II, p. 171-175) sous le titre : « Sur le portrait de Mlle Camille, fait en vers latins ».
- Excédait ma position sociale.
- Fille de comédiens, Thérèse de Hayes (1714-1756) avait épousé en 1737 Alexandre Joseph Le Riche de La Popelinière (ou Pouplinière, 1693-1762), fermier général. Elle mourut d’un cancer du sein.
- Du mensonge.
- Jacques Courtois (1621-1676), dit le Bourguignon, peintre de batailles sous Louis XIV.
- Michel-Louis-Gatien de La Perrine, vicomte de Talvis (ou Tailvis ou Taillevis), mousquetaire, joueur, bretteur. Les deux hommes se retrouveront peu après cet épisode à Presbourg, près de Vienne (voir ici ou ici). Contrairement à ce qu’il affirme à la fin de la première version du chapitre suivant (voir ici), Casanova le reverra à Amsterdam fin 1759, sous le nom de chevalier de La Perrine. D’après sa correspondance, il recevait encore de ses nouvelles en 1768. Il donnera le nom de « chevalier de Talvis » à un personnage de sa pièce Le Polémoscope (1791).
- Auguste III, roi de Pologne et Électeur de Saxe, connu pour la somptuosité de sa cour.
- Voir ici ou ici.
- Il s’agit probablement d’une Mme Pâris de Dresde.
- « [Franciser] se dit aussi en parlant des personnes, et ne s’emploie qu’avec le pronom personnel, pour dire, que quelqu’un prend l’air, le maintien, les manières Françaises » (Acad. 1762).
- En 1762. Catherine (Marianne Reneaud sur la scène) épousera en 1768 Karl A. Böhmer, joaillier de la Couronne qui sera, en 1785, à l’origine de l’« affaire du collier de la reine ».
- Angelo Amorevoli (1716-1798), célèbre ténor vénitien engagé à la cour de Dresde.
- Le Milanais Giovanni Battista Locatelli (1713 ou 1715-1785), entrepreneur de spectacles et librettiste, avait commencé à donner des représentations à Prague durant la saison d’hiver 1748-1749. Il mourut à l’âge de soixante-dix ans environ, et non à quatre-vingt-dix comme le dit Casanova.
[Chapitre XIV]
- « On dit figurément, qu’Un homme est court d’argent, court de finances, pour dire, qu’Il a peu d’argent » (Acad. 1762).
- Giovanni Ambrogio Migliavacca (1718-1795 ?), poète italien, conseiller de légation à Dresde depuis 1752, auteur du livret de la Tetide de Gluck (1760).
- Le juriste et homme de lettres Giovanni Vincenzo Gravina (1664-1718), qui avait adopté Metastasio vers 1709.
- Il n’aurait pas dû.
- Pour le Mégamicre « l’union de son corps à son âme est un présent que Dieu voulut faire à l’âme » (Icosameron, Prague, Imprimerie de l’École normale, 1788, t. II, p. 73).
- Charles VI (1685-1740), empereur germanique.
- Simon-Nicolas-Henri Linguet (1736-1794), esprit bouillant et révolté, était historien, économiste, philosophe et journaliste (folliculaire). Exécuté en juin 1794, il laissa plusieurs pamphlets (dont Le Fanatisme des philosophes, 1764), des Mémoires sur la Bastille (1783) et un traité philosophique, la Théorie des lois civiles (1767), dans lequel il dénonçait en termes très modernes l’exploitation du salarié par les puissances capitalistes.
- Gravina hellénisa le nom de son élève (Pietro Trapassi) encore enfant en son équivalent grec Metastasio (Trapasso : passage, transition ; Metàstasis : transformation).
- Comme un amant.
- Allusion à la 2e Bucolique de Virgile qui commence ainsi : « Pour le bel Alexis, délices de mon maître, / Le pâtre Corydon se consumait en vain » (in Bucoliques. Géorgiques, éd. bilingue présentée et annotée par F. Dupont, trad. P. Valéry, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1997, p. 59).
- En ne misant qu’un florin (25 euros environ) à la fois.
- Valerius de Beccaria (1692-1770) était devenu colonel en 1752 dans l’armée autrichienne, à la tête du régiment de cuirassiers Jacquemin. Il fut nommé à Szolnok (Hongrie) jusqu’en 1763.
- Vittoria Tesi-Tramontini (1700-1775) était l’une des plus célèbres contraltos du XVIIIe siècle. Mariée à Jacques Tramontini (1705-1785), elle était la maîtresse de Joseph-Frédéric Hollandinus, prince de Saxe-Hildburghausen (1702-1784), général en chef autrichien.
- Léopold II (1747-1792), troisième fils de François Ier et Marie-Thérèse, grand duc de Toscane de 1765 à 1790, puis empereur.
- Environ 700 euros.
- Cribler : nettoyer le blé en le passant au tamis (ou crible). Le proverbe italien « La farina del diavolo va tutta in crusca » signifie « Bien mal acquis ne profite pas ». Tramontini fait donc un mot d’esprit cynique : le bien mal acquis ne profite pas si on a mal préparé son coup.
- L’abbé Antonio Grossatesta, ou Testagrossa selon les documents officiels (1700 ?-v. 1762), ministre d’Hercule-Renaud d’Este, duc de Modène (1727-1803), était venu à Vienne le 4 décembre 1752 négocier le mariage de la princesse Marie-Béatrix d’Este (1750-1829), la fille du duc et de Marie-Thérèse Cibo de Malaspina (1725-1790), et de l’archiduc Léopold. Il envoya son dernier rapport le 21 juin 1753, après l’échec de cette négociation – la princesse fut finalement mariée en 1771 au frère cadet de Léopold, Ferdinand, et Léopold épousa en 1765 une fille du roi Charles III d’Espagne, Maria-Ludovica.
- Ernest, comte de Roggendorff (1714-1790), dont la fille Cécile, née en 1775, fut la dernière femme avec qui correspondit Casanova. Le nom de Sarotin est certainement une transcription phonétique ; il s’agit peut-être de Jean-Charles, comte Zierotin ou du camérier Félix, comte Sarentein.
- Le tressette (ciapano) est un jeu de cartes originaire de Lombardie.
- Un collier ou un ruban marquant un ordre de chevalerie.
- Au sens de « se refaire » : regagner l’argent perdu dans les parties précédentes.
- Le Prater, le célèbre parc de Vienne.
- Le Lusthaus, au Prater, ancien pavillon de chasse impérial.
- Pietro Correr (1707-1768), ambassadeur à Vienne de 1753 à 1757.
- Voir ici note 6.
- Elle eût eu peur.
- Le « vilain banquier » (voir ici) qui lui a fait perdre ses mises (sens de « planter » au jeu).
- Main de treize cartes donnée à chacun des pontes (voir Lexique et règles des jeux).
- Giacomo Durazzo (1717-1794), ambassadeur de Gênes de 1749 à 1752 (voir Répertoire). Il avait épousé la comtesse Aloisia-Ernestine Weissenwolff en 1750 : la fête dont parle Casanova n’est donc pas celle de son mariage.
- Il s’agit de Marie-Thérèse Fogliazzi (1733-1792), maîtresse du ministre Kaunitz et qui épousera le danseur Gasparo Angiolini (1731-1803) en 1754.
- Christophe, comte Erdödy (1726-1777), époux d’Antonia, comtesse Kinsky.
- « Peau d’une espèce de raie qu’on colore en vert et qu’on emploie à couvrir des étuis, des gaines, des fourreaux » (Littré).
- Voir le début du chapitre suivant, p. 930.
- Le terme « masse » (orth. mas) désigne « une certaine somme d’argent que l’on met au jeu » (Acad. 1762). Le Gascon joue tout l’argent de la banque sur sa carte.
- « Sonica se dit d’une carte qui vient ou en gain ou en perte tout le plus tôt qu’elle puisse venir pour faire gagner ou faire perdre » (Trévoux).
- Environ 37 000 euros.
- À vive allure.
