Les Fanfarons du Roi

XXI – ARME DE MOINE

Le Moine continua d’avancer lentement, la têtehaute, mais le capuchon rabattu sur son visage, et traversa le flotdes courtisans, qui s’écartèrent avec un respect mêlé de crainte,pour lui livrer passage. Arrivé devant le roi, il s’arrêta etcroisa les bras sur sa poitrine.

– Que Dieu bénisse Votre Majesté !dit-il.

– Seigneur Moine, répondit Alfonse, jevous rends votre souhait de bon cœur ; que Dieu bénisse VotreRévérence !

Pour la centième fois peut-être, lescourtisans s’interrogèrent du regard et se demandèrent :

– Quel est cet homme ?

Tous firent la question ; aucun ne sut yrépondre.

– Ami, dit Alfonse en se penchant du côtéde Castelmelhor, n’aimerais-tu pas à savoir quel visage se cachesous le capuchon du révérend père ?

L’œil de Castelmelhor brilla de désir. Il secontint pourtant et répondit avec une apparente froideur :

– Les secrets du révérend père nem’importent point, mais pour peu que cela plaise à Votre Majesté,je lui ordonnerai de se découvrir.

– Ce palais est à vous, seigneur,répondit le Moine ; mais cette salle porte le nom duroi ; je suis ici sous sa protection… Si vous ordonniez, jen’obéirais pas.

– Et si le roi lui-même vous ordonnait…commença fièrement le favori.

Le Moine darda son regard sur Alfonse quitressaillit et perdit contenance comme un enfant sous l’œil sévèred’un mentor.

– Sa Majesté n’ordonnera pas, dit-ild’une voix basse et pénétrante.

Castelmelhor pâlit ; le Moine salua etalla s’asseoir sur un banc écarté, derrière le favori.

– Messieurs, s’écria le roi qui sesentait mal à l’aise sous le regard du Moine, on ne respire pasici. Parcourons les jardins de l’hôtel… Donne-moi ton bras, Mello,et allons !

Le roi descendit en boitant les degrés quirehaussaient son fauteuil, et traversa la salle.

– Milord, dit-il en passant près deFanshowe, nous vous avons parlé de votre bosse avec une légèretécondamnable, mais nous n’avons rien dit de vos jambes. Vous noustiendrez compte de notre retenue, j’espère, milord.

– Pardieu, milord ! s’écria donCésar de Odiz en caressant d’un regard moqueur les tibias deFanshowe, Sa Majesté vous en veut !

– Votre Excellence, répondit Fanshowe,entendit-elle parler d’un malotru de l’antiquité qui se nommaitÉsope ?

– Vaguement milord.

– Cet Ésope était un bossu de Thrace, quivivait à la cour du roi Crésus, où il y avait de forts beauxgarçons dont quelques-uns étaient ambassadeurs.

– Que m’importe cela ? demanda donCésar.

– C’est une histoire que je vous conte,seigneur. Ésope était très-laid. Les beaux garçons de la cour deCrésus, dont quelques-uns étaient ambassadeurs, se moquaient delui.

– En vérité ?

– Oui, seigneur. Pour se venger, il leurfaisait entendre, à l’aide de fables ingénieuses, qu’ils étaientdes sots. Je parle des beaux garçons de la cour de Crésus, dontquelques-uns étaient ambassadeurs.

– Qu’est-ce à dire ? s’écria donCésar qui devina la conclusion de l’histoire.

En même temps, il toucha sa longue épée deTolède ; mais Fanshowe lui envoya de loin un sourire railleuret disparut.

Tout le monde était sorti de la salle sur lespas du roi. Castelmelhor seul n’avait point bougé. Il était restéassis à la même place, et, involontairement, sa tête s’étaitpenchée sur sa poitrine.

Il demeura ainsi longtemps, absorbé dans uneméditation profonde et chagrine.

Tout à coup, il releva le front ; son œilétait brillant de colère.

– Je ne vous obéirais pas !murmura-t-il en frappant violemment son pied, contre terre ;il a dit cela ! qui donc ose me parler ainsi dans ma propremaison ? en présence du roi ! devant toute la courassemblée ! quel est cet homme ? j’ai vu quelque partl’éclair qui jaillit de son œil… j’ai souvenir, un souvenir confus,d’avoir entendu sa voix autrefois…

À ces derniers mots, Castelmelhor tressaillitet se retourna.

Une main s’appuyait sur son épaule :c’était la main du Moine.

– Vos souvenirs ne vous trompent pas,seigneur comte, dit-il. Vous m’avez vu, vous m’avez entenduautrefois.

– Qui êtes-vous ? s’écriaCastelmelhor.

– C’est mon secret, seigneur comte.

– Êtes-vous mon ami ? êtes-vous monennemi ?

– Je ne puis être ni l’un ni l’autre.

Le Moine se tut, Castelmelhor, de son côté,garda le silence. Ils restèrent ainsi, face à face, immobiles,comme deux lutteurs qui se mesurent de l’œil avant de commencer lecombat.

La jeunesse de Castelmelhor tenait tout cequ’avait promis son adolescence. Il était beau et le splendidecostume qui recouvrait ses formes irréprochables empruntait unemagnificence nouvelle à la fière façon dont il était porté :son aspect imposait ; son sourire séduisait, son regardhautain ou caressant, inspirait la crainte ou la tendresse.

C’était un courtisan, l’idéal ducourtisan ; mais c’était plus encore, c’était un grandseigneur.

Pourtant, si on le regardait de près, ontrouvait en lui quelque chose d’équivoque et d’indéfinissable quifaisait naître une mystérieuse répulsion.

Son sourire était franc, son frontouvert ; toute sa physionomie respirait la noblesse, mais il yavait derrière cette physionomie, pour ainsi dire, un second visagequi grimaçait et mentait. Sous sa franchise, on découvrait lafatigue d’un rôle appris et péniblement joué ; sous sa nobleaisance perçait le calcul. Il y avait de l’astuce dans sonsourire…

Enfant, je m’approchai une fois d’une belletouffe de roses qui jetaient à la brise des soirs leurs délicieuxparfums. C’était merveille de les voir se balancer sur leur tigemousseuse ; elles oscillaient avec grâce, présentant tour àtour aux quatre points du ciel leurs corolles doucement veloutées.Je restais devant elles, les narines gonflées, l’œil avide,ambitieux de les cueillir.

Mais, du sein de la touffe de roses, entre lesdeux plus belles, une tête verdâtre s’élança, dardant une langueaiguë et bifurquée. Il y avait un serpent sous ces fleurs.

Il y avait, sous le masque brillant du favori,l’égoïsme odieux et glacial.

De loin ce n’étaient que charmes, grâces,parfums ; de près, entre deux sourires, on voyait apparaîtrela pointe empoisonnée du dard.

Le visage du Moine disparaissait entièrementsous son froc, mais on pouvait lire dans son attitude, une fiertépour le moins égale à celle de Castelmelhor, et un calme debeaucoup supérieur.

Tous deux étaient de taille au-dessous de lamoyenne, comme la plupart des Portugais, mais toute la personne deCastelmelhor eût pu servir de modèle à un peintre d’académie, etl’allure ferme du moine donnait à penser que son froc recouvraitagilité et vigueur.

De sorte que si un combat corps à corps eûtété chose possible entre un serviteur de l’Église et un ministred’État, les chances n’auraient point semblé trop inégales.

Ce fut le Moine qui rompit le premier lesilence.

– Seigneur, dit-il, j’ai vu dans vosparoles au roi un défi, j’y ai répondu avec quelque vivacité ;mais en entrant dans ce palais, mes intentions étaient pacifiques.Je venais réclamer de vous un instant d’audience ; vousplaît-il de m’écouter ?

Le comte avait fait sur lui-même un subiteffort, et recouvré son aisance accoutumée.

– Que Votre Révérence me pardonne, dit-ilen souriant ; j’ai agi comme un enfant boudeur qui se fâchelorsqu’on lui refuse l’objet de son caprice. J’ai eu tort, je leconfesse, et j’espère que Votre Révérence voudra bienm’excuser.

Le Moine s’inclina.

– On dit, reprit Castelmelhor, dont lavoix se fit douce et légèrement railleuse, que mon respectableoncle, Ruy de Souza de Macedo, abbé mîtré des bénédictins deLisbonne, vous donne asile à bon escient, que vous soyez moine ounon, et connaît le mystère de votre vie. Cela me suffit, et je neveux voir en Votre Révérence qu’un homme, ami de son pays, et dontj’ai reçu parfois de précieux renseignements sur les traîtres quicomplotent secrètement la ruine du Portugal.

Le Moine s’inclina de nouveau.

– De quelle manière vous vous procurezces renseignements, reprit encore le favori, je l’ignore ;mais que m’importe ?… Parlez, seigneur Moine, je vousécoute.

Castelmelhor avança deux sièges, offrit l’und’un geste courtois, et s’assit lui-même sur l’autre. Le Moineresta debout.

– Seigneur, dit-il, mes instants sontcomptés, et je n’ai point le loisir de m’asseoir.

En même temps, il tira de son sein la lettrede l’Anglais et la tendit au favori.

Castelmelhor la prit et la déplia lentement,en affectant une parfaite indifférence.

– Votre Révérence désire que je lise cetécrit ? dit-il, je suis à ses ordres.

Il jeta un nonchalant coup d’œil sur lamissive. En dépit de tous ses efforts pour garder une contenancetranquille, son sourcil se fronça dès les premières lignes.

– Milord, murmura-t-il, se croit sûr deson coup !

Quand il arriva au passage qui le concernait,un éclair de fureur jaillit de son œil.

– Par le sang de Souza, misérablemarchand de coton, s’écria-t-il, je te prouverai sous peu que tun’as point menti en disant que je hais ta cupide nation ! Lepremier acte de ma puissance sera de te chasser comme unlaquais !

– Vous comptez donc vous faire encoreplus puissant que vous ne l’êtes, seigneur comte ? interrompitla voix grave du moine.

Castelmelhor se mordit la lèvre.

– J’avais cru, poursuivit le Moine, qu’àmoins de vous heurter au trône vous ne pouviez plus monterdésormais.

– Vous vous trompiez, seigneur Moine, ditsèchement Castelmelhor. L’Anglais et tous ceux qui m’accusent deconvoiter l’héritage de Bragance mentent par la gorge ! Jesuis prêt à le prouver l’épée au poing.

– À quoi bon l’épée ? demanda leMoine avec simplicité. Pour prouver qu’on ne veut point monter,seigneur comte, il suffit de rester à sa place.

– Votre Révérence est de bon conseil,répliqua Castelmelhor, dont l’embarras était visible. Souffrez queje poursuive ma lecture.

Le portrait de l’infant, celui de la reineattirèrent un sourire sur la lèvre du favori ; mais ce souriredisparut, lorsque vint le passage relatif au Moine.

Castelmelhor le lut fort attentivement et àplusieurs reprises.

– Je pense, dit-il enfin, que c’est deVotre Révérence que prétend parler lord Fanshowe ?

– Vous ne vous trompez pas, seigneur.

– C’est étrange ! Et puis-je savoirpar quel hasard ce message est tombé entre vos mains !

– Ce n’est point par hasard.

– Trêves de réponses ambiguës, seigneurMoine ! prononça durement Castelmelhor. À mon tour, je vousdirai : Je n’ai pas de loisir. Voulez-vous m’apprendre parquel moyen vous vous êtes emparé de cette lettre ?

– Non, répondit le Moine.

– À votre aise. Je vous dois un avis enéchange de celui que vous m’avez donné tout à l’heure. Levoici : nous vivons dans un temps où le froc est une pitoyablearmure, seigneur moine.

– Je le sais.

– Le capuchon peut cacher un visage, maispour protéger une vie menacée…

– Contre un homme, interrompit le Moine,il suffit d’un bras fort et d’une arme bien trempée ; j’ail’un et l’autre. Contre un parti… Priez Dieu, seigneur comte, den’avoir jamais à lutter contre moi !

Castelmelhor s’était levé. Involontairementdominé par le calme du Moine, il voulut cacher son trouble sous uneaffectation de raillerie.

– Assurément, dit-il, je n’aurais garded’attaquer Votre Révérence. La missive de milord me donne la mesurede vos talents. L’anglais vous suppose capable de révolutionnerLisbonne !

– Le temps marche, répliqua le Moine, etj’ai aujourd’hui plus d’un devoir à remplir. Je vous ai averti,seigneur, parce que dans votre âme dévastée par l’ambition, unsentiment est resté debout qui ressemble au patriotisme. Vous êtesSouza ! vous mentiriez à votre sang si vous ne détestiez pasl’Angleterre. S’il s’était agi d’ailleurs, du Portugal, seulement,je n’aurais rien dit, sûr, de n’être point écouté. Mais il s’agitaussi de vous, et, en vous défendant, vous défendrez le Portugal.J’ai compté sur votre égoïsme, non pas sur votre générosité. QueDieu vous garde.

Le Moine, à ces mots se dirigea vers laporte.

Castelmelhor était d’abord resté stupéfait decette brutale sortie ; mais au moment où le Moine touchait leseuil, il s’élança et le retint violemment par le bras.

– Que Votre Révérence me donne une minuteencore, dit-il avec une fureur concentrée, je puis recevoir desconseils, même quand je ne les ai point demandés ; mais uneinsulte ! Vrai Dieu ! seigneur moine, vous vous êtesintroduit dans ma maison avec une lettre de l’Anglais, une lettreoù l’Anglais lui-même vous dénonce pour être son complice et sonaffidé ; une lettre où vous êtes désigné comme un stipendié del’Angleterre ; et loin de courber le front, vous parlezhaut ; loin de vous disculper, vous outragez !… Avez-vousdonc oublié que je suis le premier dignitaire du royaume, et qu’ungeste de ma main suffirait pour vous écraser ?

– Je n’ai rien oublié, répondit le Moineavec une roideur méprisante. Vous êtes le fils de Jean de Souza quiétait un vaillant cœur et un fidèle sujet : mais Jean deSouza, du haut du ciel, vous renie, Castelmelhor, car vous êtesparjure, car vous êtes traître, car vous serez peut-êtreassassin !

Le visage du comte était d’une effrayantepâleur ; l’écume blanchissait ses lèvres convulsivementserrées.

– Tu mens ! s’écria-t-il en tirantson épée.

Le Moine s’appuya contre la porte, derrièrelaquelle on entendait les éclats de rire des courtisans épars dansla galerie.

– Défends-toi ! reprit Castelmelhoren proie à un véritable délire ; tu m’as parlé d’une arme, tuas une arme ! défends-toi !

Les éclats de rire et les voix des courtisansretentissaient de plus en plus distincts dans la galerie.

– Vous voulez voir mon arme, seigneurcomte ? demanda le moine d’un ton de raillerie ; j’en aiplusieurs.

– Dépêche-toi, ou par le diable, je tecloue aux battants de cette porte !

Par un geste rapide comme l’éclair, le Moine,se faisant un gant de la manche épaisse et flottante de son froc,saisit l’épée par la lame et la brisa ; de l’autre main ilterrassa le comte.

– Voici une de mes armes, dit-il enappuyant sur la gorge de Castelmelhor le petit poignard castillanque nous l’avons vu prendre à son chevet ; c’est la plusmauvaise.

Au lieu de frapper, il se releva et ouvrit lesdeux battants de la porte. Castelmelhor, un genou en terre, setrouva ainsi tout à coup en face d’une vingtaine de gentilshommes,riant et devisant dans la galerie.

– Qu’est-ce cela ? s’écrièrent-ilsen redoublant leurs éclats de rire.

Le Moine se retourna vers Castelmelhor, etfigura par trois fois au-dessus de sa tête le signe de lacroix.

– Voici mon autre arme, seigneur comte,murmura-t-il, c’est la meilleure.

Puis il prononça d’une voix grave les paroleslatines de la bénédiction.

Castelmelhor, frémissant de rage, restaitprosterné et comme cloué au sol. Avant qu’il trouvât la force dedire un mot, de faire un geste, le Moine sortit comme il étaitvenu, lentement et la tête haute.

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