Chapitre 20LA CRISE
Trencavel avait donc suivi Verdure. On arriva bientôt :c’était à la Belle Ferronnière.
En entrant dans la grande salle, le maître en fait d’armes vitMlle Rose Houdart. Trencavel salua la jeunefille.
« Venez, monsieur, dit-elle. M. de Mauluys vousattend. »
Elle conduisit Trencavel dans une salle retirée.
Une seconde, Mauluys et Rose se trouvèrent l’un près de l’autre,et Trencavel se dit qu’il était difficile de rêver un couple deplus harmonieuse et noble allure. Puis Rose se retira.
« Oui, murmura Trencavel, elle mérite d’être aimée. Mais oùest Montariol ? reprit-il. Et elle, mon cher comte ?…
– Je n’ai pas voulu la conduire chezMlle de Chevreuse qui, d’ailleurs, a quittéson hôtel. Mlle de Lespars a très bien comprisque le logis de la duchesse allait être envahi par les gens ducardinal. Elle est venue ici… maintenant, elle est en son logis dela rue Courteau. J’ai laissé Montariol devant la porte…
– Mais il y a eu bataille dans l’hôtel ! Tout estdémoli au rez-de-chaussée…
– Ainsi l’a voulu Mlle de Lespars.Voici ce qu’a fait Mlle Rose… Elle a envoyé rueCourteau plusieurs hommes qui ont réparé le désordre, rétabli laporte – et une femme sûre qui, installée là-bas, sera une servantedévouée, robuste et avisée. Quant aux dangers, je suis à votredisposition, Trencavel.
– Comte, je cours rue Courteau !…
– Lisez d’abord ceci, dit tranquillement Mauluys.
– Une lettre ! s’écria Trencavel, palpitant.
– Que Mlle de Lespars a écrite ici,sur cette table.
– Lisez, Mauluys. »
Le comte prit la lettre d’Annaïs et la lut. Voici ce qu’ellecontenait :
Monsieur Trencavel.
Il m’est impossible de vous dire adieu sans vous assurer queje garderai le souvenir de votre dévouement. Je vous tiens en tropd’estime pour vous cacher les raisons qui m’obligent à renoncer àce dévouement que vous m’avez offert et dont, à la pointe de votrechevaleresque épée, vous m’avez fourni les preuves. Mandés par moi,quatre hommes, quatre jeunes et vaillants gentilshommes sont venusà Paris pour partager ma destinée, mes périls, ma lutte :c’est avec eux, monsieur Trencavel, que je dois combattre,triompher ou périr. Je m’y suis engagée. Ces quatre généreuxgentilshommes ont, pour moi, quitté leurs terres, leurs proches, lebrillant avenir qui s’offrait à eux. En échange, je leur ai engagéma parole que je serai avec eux – avec eux seulsjusqu’à la fin de l’entreprise. J’ai vu, j’ai deviné, je saisqu’ils supportent avec peine le soin que vous prenez de medéfendre. Longtemps, ils vous ont cru mon ennemi, et ils ont alorsvu en vous un redoutable adversaire. Depuis qu’ils savent que vousn’êtes pas mon ennemi, vous êtes devenu le leur. Je mourrais dehonte s’ils pouvaient penser un instant que c’est volontairementque j’ai accepté une autre aide que la leur. Vous avez le cœur hautplacé, monsieur. Vous accepterez donc que je vous dise adieu, etvous souffrirez que je sois seule à juger des bons acolytes dont jepuis avoir besoin pour venger la mémoire de Mme mamère. Quoi qu’il puisse m’advenir par la suite, tenez pour certainque je tiens à grand honneur l’offre que vous m’avez faite de votredévouement, laquelle il me sera impossible de jamais oublier.Adieu, monsieur Trencavel.
Cette lettre était signée de deux simples initiales.
« Eh bien, comte, qu’en pensez-vous ? demandaTrencavel.
– Je pense, dit Mauluys, que cette lettre est le fait d’uneâme aux abois. Par vos violences, par vos gestes de pourfendeur,vous avez mis cette fille en mauvaise posture devant ceux qu’elle achoisis pour ses acolytes[3]. Il estinfiniment probable que Mlle de Lespars doitépouser l’un d’eux. (Trencavel eut un sourire terrible.)Quoi ? fit Mauluys attentif. Que s’est-ilpassé ? »
Trencavel s’était levé.
« Où allez-vous, Trencavel ?
– Chez elle ! Il faut que je lui parle de ses quatregénéreux, loyaux, braves et chevaleresques gentilshommes.
– Et qu’en voulez-vous lui dire ? fit Mauluys.
– Je veux lui dire que je les ai tués », réponditTrencavel.
Le maître en fait d’armes gagna la rue Courteau. Il trouva lagrande porte de l’hôtel condamnée par des barres de bois clouéesextérieurement, précaution imaginée par Rose et destinée à fairecroire que la maison était désormais inhabitée. Mais devant laporte du jardin par où Corignan s’était introduit le soir de labataille, il aperçut Montariol.
« Prévôt, lui dit-il, va rejoindre le comte à la BelleFerronnière et annonce-lui que j’irai le retrouver chezlui. »
Montariol obéit à l’ordre.
Il commençait à faire nuit. La rue était déserte. Trencavelavisa l’une des poutres jetées en travers de la porte, la dressacontre le mur d’enceinte et se hissa, puis sauta dans l’intérieuraprès avoir abattu le long du mur la lourde pièce de bois. Unefurieuse colère le secouait.
Annaïs de Lespars se trouvait dans ce jardin, et, lentement,elle se dirigeait vers la maison. Comme elle allait atteindre leperron, elle vit cet homme qui sautait dans le jardin. Elle lereconnut. Un éclair de colère brilla dans ses yeux. Trencavels’avança. Elle monta le perron. Lui s’arrêta au bas desmarches.
« Madame, dit Trencavel d’un ton agressif, une fois encoreme voici chez vous malgré vous, et j’y entre comme les autres fois,par des moyens qui sont sans nul doute blâmables.
– Monsieur Trencavel, dit Annaïs d’une voix qui tremblaitun peu, vous êtes le bienvenu chez moi. »
Le maître d’armes se mordit les lèvres. Ce n’était pas ce motqu’il attendait… Mais il n’en fut pas désarmé.
« Ce sera bref, reprit-il d’un ton rude. Et puis, je m’enirai pour ne plus revenir. Mais avant d’obéir à votre lettre quim’ordonne de m’écarter de vous, j’avais des choses importantes àvous apprendre, madame.
– Parlez donc, monsieur, dit Annaïs, en proie à une émotionqu’elle essayait en vain de dompter.
– Ces choses, continua Trencavel, ont trait aux quatregentilshommes dont vous me parlez.
– De braves et loyaux gentilshommes !
– Dussiez-vous me haïr, gronda le maître d’armes, il fautpourtant que vous sachiez que ces quatre hommes ont aujourd’huivoulu m’assassiner, que tous les quatre ensemble, ils m’ont chargéavec leurs épées et leurs poignards… j’étais seul, madame, maisj’étais armé ! »
Annaïs descendit les marches du perron et vint à Trencavel. Elledit :
« Il y a donc eu bataille entre eux et vous ?
– Oui, madame.
– Et vous étiez seul ?
– J’étais seul.
– Et ils vous ont chargé tous quatre ensemble ?
– Tous quatre ensemble.
– Eh bien ? palpita Annaïs.
– Eh bien, je les ai tués. »
Ce fut un cri de rage triomphante, ou plutôt un grondement. Cefut terrible. Cela résonna dans le cœur d’Annaïs comme le lointainrugissement de quelque lion. Elle trembla. Elle leva sur lui unregard d’épouvante. Dans cette seconde, la guerrière disparut. Iln’y eut que la jeune fille frappée de stupeur. Trencavel s’étaitreculé de deux pas. Annaïs, le sein oppressé, la parole tremblante,reprit :
« Où sont-ils ?
– Je les ai laissés sur la route que vous avez suivievous-même pour revenir de Fleury. Je n’avais pas à m’inquiéter dece qu’ils devenaient. La chose s’est passée à une lieue de Fleury.Il y a là un vallon. Un bouquet de chênes. Sur la gauche, trois ouquatre chaumières de paysan, je vous dis : à une lieue deFleury. Voilà ! Vos quatre servants étaient des lâches. Ilsont voulu me tuer. Il se trouve que c’est moi qui les ai tués.C’est ce que je voulais vous dire. Maintenant, je puis me retirerde votre chemin. »
En parlant ainsi, Trencavel reculait. Des sanglots grondaient aufond de sa gorge. Annaïs le regardait s’enfoncer dans la nuit sansdire un mot, sans faire un geste.
Au matin, de très bonne heure, Annaïs monta à cheval et se miten route pour aller voir ses quatre chevaliers. Au fond d’elle-mêmela certitude était complète : Trencavel ne mentait pas. Quandmême, il lui fallait une preuve. Que Trencavel, à lui seul, lesavait vaincus.
Elle trouva sans peine le vallon désigné, vit les chaumières,mit pied à terre sans hésiter devant l’une d’elles. Des gensétaient rassemblés près de la porte. Elle entra et, voyant au fondune porte ouverte, elle y alla. La pièce voisine était obscure. Et,dans ces demi-ténèbres, des lueurs jaunes s’épandaient de troisflammes toutes droites.
« Nous avons mis des cierges, dit un paysan.
– Trois cierges, dit machinalement Annaïs.
– Oui, mais le quatrième est tout prêt. »
Annaïs frissonna. Elle fit deux pas dans la pièce aux cierges.Du côté de la fenêtre, allongés sur des matelas, la tête au mur,côte à côte, dormaient Bussière, Chevers, Liverdan etFontrailles.
Annaïs alla vers eux et les considéra en silence. Ils semblaientvraiment dormir. Annaïs se découvrit et laissa tomber son feutresur le sol battu.
Près de la tête de Fontrailles, il y avait un cierge quibrûlait. Près de la tête de Liverdan, un autre cierge qui brûlait.Près de la tête de Chevers, un cierge encore qui brûlait. Près dela tête de Bussière, il y avait un cierge non encore allumé. EtBussière regardait ce cierge.
« Monsieur de Bussière, dit-elle, mereconnaissez-vous ? »
Il hésita, parut chercher dans sa mémoire, dans les bas-fondstroublés de sa mémoire, et enfin, après un effort :
« Oui !…
– Bussière, m’entendez-vous ?
– Oui, dit le blessé avec un peu plus de netteté.
– Bussière ! Bussière ! Par le Dieu vivant,comment cela est-il arrivé ? »
Bussière sourit. Elle se pencha pour recueillir les paroles quidevaient décider de sa destinée.
« Bussière ! Bussière ! Si vous m’avez aimée…
– Aimée ! » fit le mourant presque dans uncri.
Ce mot le galvanisait peut-être. Quelque chose comme un éclairbrilla sous ses paupières. Mais tout s’éteignit aussitôt.
« Bussière ! la vérité !… Comment cela s’est-ilfait ?
– Ah ! oui… Aimée… Ma foi, c’estM. Trencavel…
– Il vous a attaqués ?
– Non pas ! Nous fondîmes sur lui… Ah ! c’est unrude jouteur…
– Il était avec ses amis ? dites ! oh !dites !…
– Non pas !… Seul. Nous tentâmes de l’assassiner.Aimée ?… Ah ! oui… je me souviens… c’était paramour… »
Annaïs, lentement, se releva. Trencavel n’avait pas menti. Unmot sonnait à toute volée dans sa tête :
« C’était par amour ! Quoi ! songeait-elle,l’amour peut donc conduire à l’infamie ? Pauvresenfants !… »
À nouveau, elle se trouva à genoux. À nouveau, elle se penchasur Bussière. Elle le regarda. Le blessé semblait revenir à la vie.Il se souleva :
« Madame, voulez-vous que je vous dise ? »
Annaïs, affreusement pâle, écoutait avec une suprême attention.Bussière, nettement, prononça :
« Eh bien, épousez M. Trencavel. »
Son rire fut éclatant. Annaïs eut un gémissement et cacha sesyeux de ses mains. Tout à coup, le rire s’arrêta… Annaïs laissaretomber ses mains et vit que Bussière venait d’expirer.
Il est probable qu’Annaïs demeura longtemps agenouillée près deBussière car, lorsqu’elle se releva, ses yeux tombèrent sur lequatrième cierge et elle s’aperçut qu’il était déjà consumé d’unpouce. L’homme de la chaumière l’avait allumé : c’était unsimple devoir d’hospitalité… Annaïs laissa sa bourse à l’homme àcondition qu’il irait chercher le prêtre du plus prochain village,afin que les quatre ennemis unis dans la mort fussent dignemententerrés, et elle rentra à Paris.
Sauf des cousins éloignés, épars un peu partout par le royaume,ni Fontrailles, ni Chevers, ni Liverdan, ni Bussière n’avaient deparents.
Le lendemain, elle fut seule à se trouver au rendez-vousfunèbre.
Quand tout fut fini, Mlle de Lespars vitprès d’elle un gentilhomme. Il lui sembla alors qu’il l’avaitaccompagnée depuis Paris et qu’il s’était toujours trouvé prèsd’elle pendant la marche au cimetière. Ce gentilhomme étaitsobrement vêtu.
« Monsieur, dit-elle, êtes-vous donc un ami de ces quatregentilshommes ?
– Non, madame, fit l’inconnu.
– Étiez-vous de leurs ennemis ?
– Pas davantage. Mais je suis un ami de leur ennemi.
– Pourquoi m’avez-vous escortée ?
– Parce que cet ami dont je vous parle n’a pas osé le fairelui-même et m’a prié de le remplacer.
– Quel est cet ami ? fit Annaïs d’un ton bref.
– C’est M. Trencavel… »
Annaïs eut un geste de colère.
« Qui êtes-vous, monsieur ? reprit-elle.
– Madame, je suis le comte de Mauluys.
– Dites à M. Trencavel qu’il veuille bien cesser des’occuper de moi. Je vous rends grâces, monsieur le comte, dem’avoir escortée. Mais quelque reconnaissance que je doive à votreami, je veux pourtant garder toute ma liberté d’action. S’il estvotre ami…
– Il l’est, madame. Et je suis le sien. Je ne connais pasde plus vaillante épée, de plus noble cœur…
– Eh bien, s’il est votre ami, M. Trencavel vousécoutera : dites-lui que cette protection qu’il m’imposeressemble fort à une surveillance qui me pèse.
– Je le lui ai dit, madame. Dès les débuts de sa passionpour vous, je l’ai mis en garde. Je lui ai prédit que vousl’entraîneriez à quelque catastrophe. Cependant, j’insisterai.
– Je vous remercie… Une question, monsieur le comte. Oùvous ai-je vu déjà ?
– Sur la route de Fleury, madame, en ce logis écarté oùvous eûtes affaire à M. de Saint-Priac. Avec Trencavel etson prévôt, j’eus l’honneur de tirer l’épée près de vous. Etensuite, je vous escortai jusqu’à Paris, tandis que Trencavelcourait prévenir vos amis du danger qui les menaçait. Ces chosessont loin déjà : elles datent de deux jours.
– Pardonnez-moi, dit Annaïs d’une voix altérée. Adieu,monsieur. J’ai pu oublier votre visage, non votre généreuseintervention. Quant à M. Trencavel… Tenez, vous avezraison : s’il persistait à se mêler de mes affaires, jel’entraînerais à quelque catastrophe… Dites-lui ! »
Elle sauta sur son cheval et partit à fond de train.
« Fille de roi ! murmura Mauluys. Pauvrefille !… »
