Un Homme d’Affaires

Chapitre 1

 

A Robert L’Huillier

 

 

Tandis que le gardien du cimetièrerefermait la porte en fer de la petite chapelle au fronton delaquelle se lisaient les mots : Famille Machauli-Gontier,Michel s’arrêta une minute à regarder cet enclos funèbre dePassy, saisissant de grâce dans la mélancolie, par cet après-midid’automne bleuâtre et voilé, vaporeux et transparent. On était au 3novembre, – exactement au lendemain du jour des Morts, – en sorteque les fleurs apportées la veille et l’avant-veille paraient detous côtés les tombes de corolles encore toutes fraîches. Cen’étaient que roses grandement ouvertes, violettes à peinefroissées, chrysanthèmes largement épanouis. D’autres fleurs,demeurées vivantes sur leurs tiges, celles-là, géraniums rosés,blanches anthémis, rouges salvias, brillaient d’un éclat plus vifdans les bordures des allées, où un souffle de vent, tiède et doux,faisait parfois pleuvoir des feuilles d’or. Ces feuilles d’automneglissaient dans l’air humide, détachées d’un groupe de tilleulsamaigris par le voisinage des hauts cyprès noirs. Après avoir erréquelques secondes au gré de la brise, elles s’abattaient, comme despapillons blessés, sur la pierre des petits édicules funèbres ouparmi ces fleurs, et ce qui achevait de donner à  ce cimetièrece charme intime qui le distingue des autres nécropoles de Paris, -ces caravansérails de la mort, – c’était, à  deux pas, la vietoute proche : en face, les populeuses avenues qui contournent lemur de soutènement en contre-bas; – les deux grêles tours grises duTrocadéro surplombant à  droite, à  gauche une coupée demaison avec ses fenêtres entr’ouvertes derrière lesquellesapparaissait un buste de femme, une tête d’enfant…

Quoique ce pèlerinage de Michel Gontierau caveau où reposaient son père et sa mère lui fût rendu plusémouvant par les circonstances particulières où il l’accomplissait,il ne put empêcher que la poésie de cette oasis mortuaire n’agîtsur ses nerfs malades. Du moins sa physionomie, tout à l’heure crispée jusqu’à  la dureté, parut se détendre dans unerêverie, comme si au lieu des quarante ans bien passés dont sonmasque portait l’empreinte, il eût eu et son âge et son âmed’autrefois, quand il venait, à  la même date, rendre visiteà  la même chapelle, attendri sans amertume, ému sansrancœurs, n’ayant pas subi encore la cruelle épreuve dont latristesse habituelle de sa physionomie disait les ravages : – latrahison de sa femme avec son meilleur ami. S’il était venu, cetteannée-ci, prier dans sa chapelle de famille le 3 novembre, au lieud’y venir le 1 ou le 2, c’est que cet ami, mort onze moisauparavant, était enterré dans ce même cimetière. Michel avaitappréhendé, comme une douleur au-dessus de ses forces, la rencontrede celle qui avait porté son nom et qui était maintenant la veuvede l’autre… Cette rencontre n’avait pas eu lieu. Il ne savait pasoù était la tombe de cet autre, et cet homme malheureux oubliait uninstant l’âcreté de ses émotions devant la douceur automnale de cepaysage associé si longtemps aux plus pures piétés de son enfanceet de sa jeunesse…

Cette espèce d’apaisement dans lacontemplation ne devait pas durer. Michel avait cru parer à toutesles surprises en évitant de se trouver face à  face avecJeanne, – c’était le nom de la femme indigne à  laquelle, parla plus insultante des magnanimités, il avait laissé épouser soncomplice. – Il ne s’était pas assez défié de lui-même, ni de lamaladive et passionnée curiosité qui le rongeait depuis que sonancien ami reposait là. Il allait suffire du bavardage d’unpersonnage, certes bien étranger au mystère de cette catastropheintime, pour rouvrir en lui cette blessure de curiosité, et pourlui arracher une question qu’il s’était juré de ne pas poser, commeil s’était jure de ne pas chercher à  savoir où se trouvait latombe de l’ami félon. Il avait trop peur de ne pouvoir résisterà  cette inexplicable et poignant désir, tout mêlé de haine etd’affection blessée, et dont il ne s’estimait pas: celui d’allers’en repaître les yeux?… Ce fut irrésistible et rapide comme unechute dans un abîme, – et très simple… Le gardien avait fini defermer la petite chapelle, et avec cette familiarité goguenarde quise développe par la plus étrange des anomalies chez tous les hommesmêlés, de près ou de loin, aux choses des funérailles, il engageaune conversation avec le visiteur. Mais n’était-il pas trop naturelqu’il prit l’immobilité de Michel pour un signe d’admiration! Avecsa joviale et paisible face de fonctionnaire, avec sa carrure desanté dans son confortable uniforme à  boutons d’argent, cebrave père Bonnet avait l’orgueil de « son cimetière », de «ses fleurs» et de « ses morts ». Ce macabre domaine, oùil évoluait depuis qu’il avait quitté le service, lui représentaitun bon logement, le pain de ses vieux jours, le bien-être dessiens. Il avait, dans ses prunelles bleues et dans son sourire,quand il regardait autour de lui, la béatitude d’un rentier entrain de manier ses valeurs nominatives, et croyant faire écho auxpensées du visiteur, il commença:

– « Vous l’admirez, monsieur. C’est leplus joli de Paris, et j’ose dire le mieux tenu… Encore, n’est-cepas son beau moment… Tenez, monsieur, vous voyez cesclématites à  gauche, là. Ce n’est rien aujourd’hui, dansquinze jours ce sera comme une toison de laine… Et puis, monsieurle sait d’ailleurs, puisque les parents de monsieur avaient choisileur place ici, chez nous, c’est tous du monde comme il faut… Tousdes gens bien… Il y en a de mes collègues qui disent qu’ilest trop petit. Et moi, je dis : c’est sa chance,comme qui dirait son chic… Et d’abord, on n’y donne plusde concessions, ou quasi plus… Ceux qui en ont et qui ne peuventpas les employer font de bonnes affaires à les revendre, je vous lepromets… Ça se comprend. Quand on aime ses défunts, on a du plaisirà savoir qu’ils sont bien en paix et à les tenir là, tout près dechez soi. Aussi, monsieur, » et il eut un rire discret, «vous me croirez si vous voulez, nous refusons du monde tous lesjours… »

– « Alors, » demanda Michel,que la seconde partie de cet étrange boniment avait fait légèrementtressaillir, « il y a eu beaucoup de ventes de concessions,ces dernières années ? »

– « Hé! pas mal, » répondit legardien. « J’ai vu des deux mètres de terrain qui avaient étépayés mille francs être revendus des deux mille cinq cents et destrois mille… Une supposition. Vous avez fait faire un caveau ici,et puis vous quittez Paris, vous allez vous établir à la campagne…Vous ne vous souciez plus d’être enterré chez nous, vous n’êtes pasfâché de rentrer dans votre argent avec du bénéfice… C’est bienlégitime, n’est-ce pas ? »

Michel Gontier sembla hésiter uneseconde, puis d’une voix où passait untremblement :

– « Est-ce que vous vous rappelezsi un M. Jules Bérion n’a pas acheté un terrain dans cesconditions-là, depuis que vous êtes ici? »

– « Jules Bérion ? » fitle gardien, cherchant dans sa mémoire. Et il répéta : «Jules Bérion?… Attendez… Parfaitement… Un grand, brun, très maigre…Ah! Monsieur, il avait l’air bien malade quand il est venu !…Je me souviens maintenant. C’est même moi qui lui ai conseillé laplace qu’il a choisie. Il n’a pas tardé à y être mis… Il y a desmourants qui ont de ces idées. Nous en voyons qui veulent toutavoir arrangé eux-mêmes. Ils ont raison. Ça épargne tant de tracasà ceux qui restent ! M. Bérion a eu son terrain pour pas tropcher. Une vraie occasion, avec le monument tout fait. C’était unedame russe qui se l’était construit, et puis elle s’en estdégoûtée… Voulez-vous le voir? Il n’est pas très loin, tenez, de cecôté. »

– « Je vous remercie, » dit Miche! avecune brusquerie singulière, et, saluant de la main soninterlocuteur, il s’enfonça dans l’allée précisément opposéeà  la direction que celui-ci venait de lui montrer.

– « Monsieur, » cria le bravehomme, pourtant décontenancé par ce soudain changement d’attitude.« Monsieur! si vous voulez sortir du cimetière, c’est à droite qu’il faut tourner, à droite! » Puis, comme il vit queMichel ne tenait aucun compte de son indication, il haussa lesépaules avec la profonde philosophie d’un homme habitué auxexcentricités qui pullulent autour des cérémonies funèbres, et ilreprit sa ronde en marmonnant:

– « Qu’est-ce que cela peut bien luifaire que la concession Bérion ait été achetée à  une damerusse? Il a 1 air un peu fou, ce monsieur… Il va se perdre… Bah! ilse retrouvera vite, et plus il y a de monde dans le cimetière, plusça gêne ces brigands de voleurs de fleurs. »

 

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