Zonzon Pépette- Fille de Londres

Chapitre 25LA FEMME AU GRAND FRONT

C’est des histoires dont on ne se vante pasdevant tout le monde. On les garde pour soi les jours qu’on sedit :

– Ce que tu fais là Valère, c’estmal.

Et qu’on se répond :

– Eh bin quoi ? C’est pas d’mafaute…

Celle qu’à cette époque aimait Valère,peut-être bien qu’elle avait des cheveux dont on pense :« C’est de la soie » ; des yeux, qu’on aurait dit leciel ; une bouche à piquer cette rose dans un verre. Il nel’aimait pas pour cela : elle avait un grand front et puis,elle écrivait des livres.

En ce temps Valère était jeune ; illisait des livres. Il avait des cheveux – roux, oui, – mais enordre ; un col bien net et l’âme de quand on est le neveu deson oncle et qu’un jour, comme ce brave homme d’oncle, on étudierapour devenir prêtre. Prêtre ! Ne rigolez pas ! On croiten quelque chose qu’on ne voit pas, on appelle ça :Dieu ! On bouffe une hostie ; on goûte :« C’est du machin… de la pâte, quoi ? et l’on se monte lecoup : Pas de la pâte… Dieu ! » Valère aimait semonter le coup. Alors ce front… ces livres !… il s’était montéle coup.

Comment aiment les autres, il ne savait pas.Lui, ce n’était certainement pas comme les autres. Il ignoraitqu’une femme, ce fût de la viande autour d’un sexe. Le front, c’estpar là que l’on pense : le jour il rêvait de ce front ;la nuit il rêvait de ce front ; quand il voyait une chose, quecette chose était belle, il aurait voulu savoir ce qui, devantcette belle chose, se fût passé sous ce front…

Dans les livres qu’elle écrivait, il setrouvait beaucoup de belles phrases. Une surtout, où elledisait : « le splendide idéal. » Lui aussi, ilaimait le splendide idéal. Alors il eût été bon qu’elle le sût,qu’elle lui permit, un jour, de venir, qu’ensemble ils eussentparlé de ce splendide idéal.

Il expliquait cela dans ses lettres, et encoreque plus tard sans doute il deviendrait un prêtre, que puisqu’elleétait une dame il ne pouvait pas l’appeler Dieu, mais qu’ill’appelait sa Madone, qu’il voulait vivre comme un moine qui vitpour sa Madone.

Elle répondait :

– Non.

Elle prétextait :

– Ce n’est pas possible… Monsieur.

Ou bien :

– Je suis une honnête femme…

La question n’était pas là. Et plus elles’obstinait : « non », plus il s’entêtait :« oui », plus son front semblait grand, plus, toutentière, elle devenait la Madone. Cela dura un an. À la longue, unjour, elle répondit, mais avec plus de mots :

– Je vous attends ce soir !

Dieu ! Comme il faisait beau chez cettefemme ! Ce n’était pas comme chez une de ses tantes où celasentait toujours un peu la lessive. Ce n’était pas non plus, commemaintenant, chez Zonzon ou les autres. Il voyait de beaux tableaux,de belles sculptures, des meubles vraiment comme on n’en pouvaittrouver que chez une femme à grand front.

Elle était assise. Elle portait un peignoir,mais pas comme ils sont. Le sien était en velours avec des galonsd’or et drapé lourd : on aurait dit, sur le corps d’uneMadone.

Elle se laissa contempler. Puis elledit :

– Vous êtes si loin, venez…

Il vint. Il vint très près, puis un peu moins,parce qu’il craignait de la toucher.

Elle demanda :

– Je vous fais peur ? il ne fautpas…

Il répondit :

– Maintenant que je suis ici, je voudraisvous entendre prononcer votre phrase.

Elle savait quelle phrase. Elle ferma lesyeux. Elle eut son front comme un casque.

Elle prononça la phrase.

Il fit :

– Oh ! c’est beau.

Elle parut contente. Elle sourit :

– Alors, embrassez la bouche qui aprononcé la belle phrase.

Il aurait préféré le front.

Il se mit à genoux ; il avança leslèvres. Ce qu’il allait toucher, ce n’était pas une bouche, c’étaitcomme l’hostie dont on pense :

– Pas de la pâte… c’est Dieu !

Et voici : quand il eut touché leslèvres, il sentit qu’en dessous, il y avait de la dent ; quederrière ces dents, il y avait de la langue ; qu’avec cettelangue elle farfouillait, après la sienne jusqu’au fond de lagorge. Dieu ? Ah bin oui ! Une femelle que ça amuse dedébaucher un gosse.

Il fut comme on est tous ; il eut enviede sa chair ; il dut chercher ; cela dura : elleavait plein de dentelles et d’élastiques, sans doute exprès. Il sutainsi en fin de compte, lorsqu’on y met les doigts, le splendideIdéal, le peu que c’est…

Auteurs::

Les cookies permettent de personnaliser contenu et annonces, d'offrir des fonctionnalités relatives aux médias sociaux et d'analyser notre trafic. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer