Il apparut que le docteur Krokovski faisait en terminant sa conférence une propagande active en faveur de la dissection psychique et que, les bras grands ouverts, il invitait tout le monde à venir à lui. Venez à moi, disait-il en d’autres termes, vous tous qui êtes affligés et chargés de peines. Et il n’admettait aucun doute quant à la conviction que tous, sans exception, fussent affligés et chargés de peines. Il parla encore de mal secret, de pudeur et de chagrin, des effets libérateurs de l’analyse, il célébra l’exploration et l’illumination de l’inconscient, préconisa la retransformation de la maladie en le sentiment rendu conscient, exhorta à la confiance et promit la guérison. Puis il laissa retomber les bras, releva la tête, ramassa les imprimés dont il s’était servi pendant sa conférence, et, en appuyant cette liasse, exactement comme un professeur, de la main gauche contre son épaule, il s’éloigna, la tête droite, par le corridor.
Tous se levèrent, repoussèrent leurs chaises et commencèrent lentement à se diriger vers la même sortie par laquelle le docteur avait quitté la salle. Il semblait que tous, par un mouvement concentrique, affluassent vers lui, de tous côtés, mais involontairement, d’un commun accord comme le grouillement qui suit le preneur de rats. Hans Castorp resta debout dans le flux, tenant d’une main le dossier de sa chaise. Je ne suis qu’en visite ici, pensait-il, je suis bien portant et, Dieu merci, je n’entre même pas en ligne de compte, et pour la prochaine conférence je ne serai même plus ici. Il regarda sortir Mme Chauchat, d’un pas glissant, la tête penchée en avant. Elle aussi se fait-elle disséquer ? se demanda-t-il, et son cœur se mit à battre… Il ne s’était pas aperçu que Joachim s’approchait de lui à travers les chaises et il tressaillit nerveusement lorsque son cousin lui adressa la parole.
– Tu es arrivé à la dernière minute, dit Joachim. As-tu été loin ? Comment cela s’est-il passé ?
– Oh ! gentiment, répondit Hans Castorp. Oui, j’ai été assez loin. Mais je dois avouer que cela m’a fait moins de bien que je ne l’avais espéré. C’était sans doute trop tôt, ou même pas indiqué du tout. Je crois que, provisoirement, je n’essayerai pas de recommencer.
Joachim ne demanda pas si la conférence lui avait plu, et Hans Castorp ne se prononça pas à ce sujet. Comme par une entente muette, ils ne firent pas, par la suite, la moindre allusion à la conférence.
DOUTES ET RÉFLEXIONS
Le mardi, notre héros était donc depuis une huitaine chez les gens d’en haut, et il trouva par conséquent dans sa chambre, en rentrant de sa promenade du matin, sa note de pensionnaire, la note de sa première semaine, une pièce de comptabilité proprement exécutée, sous une enveloppe verdâtre, avec en-tête illustré (le bâtiment du « Berghof » y était représenté sous un aspect séduisant), et décorée en haut, du côté gauche, par un extrait du prospectus, composé en une étroite colonne de caractères, où le « traitement psychique d’après les principes les plus modernes » était tout particulièrement mentionné en caractères gras. Quant au relevé calligraphié, il s’élevait assez exactement à un total de 180 francs, dont 12 par jour pour la pension et les soins médicaux, 8 francs pour la chambre ; en outre il comprenait une somme de 20 francs sous la rubrique « Taxe d’entrée » et 10 francs pour la désinfection de la chambre, tandis que des frais moins importants, pour le linge, la bière et le vin bu au dîner, arrondissaient la somme.
Hans Castorp ne trouva rien à rectifier lorsqu’il examina la facture avec Joachim.
– Il est vrai, dit-il, que je ne fais pas usage des soins médicaux, mais cela, c’est mon affaire ; ils sont compris dans le prix de pension, et je ne puis pas exiger qu’on me les déduise, comment serait-ce possible ? Pour la désinfection, c’est plutôt le coup de fusil, il est impossible qu’ils aient gaspillé pour 10 francs d’H2CO en fumigations contre la contagion de l’Américaine. Mais en somme je dois dire que c’est plutôt bon marché que cher, en considération de ce qu’ils offrent.
Et ils se rendirent donc ensemble, avant le second déjeuner, à « l’administration » pour s’acquitter de cette dette.
« L’Administration » se trouvait au rez-de-chaussée : lorsque, après le hall, on suivait le couloir en passant à côté du vestiaire, des cuisines et de l’office, on ne pouvait manquer la porte d’autant plus qu’elle se distinguait par un écriteau en porcelaine. Avec intérêt Hans Castorp fit connaissance avec le centre commercial de l’entreprise. C’était un véritable petit bureau : une demoiselle dactylographe y était occupée, et trois employés mâles étaient penchés sur leurs pupitres, tandis que, dans la pièce voisine, un monsieur qui devait occuper l’emploi supérieur de chef ou de directeur, travaillait à un bureau à cylindre, ne jetant que par dessus les verres de son lorgnon un regard froid sur les clients pour les inspecter scrupuleusement. Tandis qu’on les expédiait au guichet, que l’on changeait un billet, encaissait et donnait quittance, ils gardèrent une attitude sévère et modeste, silencieuse, une attitude de sujets dociles, comme il sied à de jeunes Allemands qui témoignent à tout bureau et à tout local de service le respect dû à l’autorité ; mais dehors, en allant déjeuner, et dans le courant de la journée, ils parlèrent quelque peu de l’organisation de l’institut du « Berghof », et ce fut Joachim qui, en sa qualité d’indigène informé, répondit aux questions de son cousin.
Le conseiller aulique Behrens n’était nullement le propriétaire et le tenancier de l’établissement, bien qu’au premier abord on pût avoir cette impression. Au-dessus de lui et derrière lui, planaient des puissances invisibles, qui, précisément, ne se manifestaient dans une certaine mesure que sous la forme du bureau : c’était un conseil d’administration, une société par actions à laquelle on eût volontiers appartenu, car, au dire, très vraisemblable, de Joachim, malgré les traitements élevés des médecins et les principes d’une gestion très libérale, elle distribuait chaque année à ses membres un dividende appréciable. Le médecin-chef n’était donc pas un homme indépendant, il n’était qu’un agent, un fonctionnaire, un allié des puissances supérieures, le premier et le plus haut placé, il est vrai ; l’âme de l’établissement, qui exerçait une influence décisive sur toute l’organisation, sans en exclure l’intendance, bien que, comme médecin dirigeant, il fût naturellement exempté de toute activité concernant la partie commerciale de l’entreprise. Originaire du Nord-Ouest de l’Allemagne, on savait qu’il occupait depuis de longues années cette situation contre son goût et son plan de vie, amené là par sa femme, dont le cimetière du « Village » avait depuis longtemps accueilli les restes, – ce cimetière pittoresque de Davos-Dorf, là, en haut, sur le versant de droite, plus loin en arrière, vers l’entrée de la vallée. Elle avait eu une figure charmante, encore qu’asthénique, à en juger par les photographies qui se trouvaient partout dans le logement du médecin-chef, ainsi que d’après les peintures dues à son propre pinceau d’amateur, et qui étaient accrochées aux murs. Après qu’elle lui eut donné deux enfants, un fils et une fille, son corps léger et envahi par la fièvre avait été transporté dans ces régions-ci et, en peu de mois, il avait achevé de dépérir et de se consumer. On disait que Behrens, qui l’avait adorée, avait été si durement frappé par ce coup que, pendant quelque temps, il était devenu mélancolique et bizarre et que, dans la rue, il s’était fait remarquer par des rires étouffés, des gesticulations et des monologues. Ensuite, il n’était pas retourné dans son milieu primitif, mais était demeuré sur place ; sans doute parce qu’il n’avait pas voulu s’éloigner de la tombe ; mais la raison déterminante avait été ce motif moins sentimental que lui-même avait été quelque peu atteint par le mal, et que, de son propre avis scientifique, sa place était tout bonnement ici. C’est ainsi qu’il s’était installé comme un de ces médecins qui sont les compagnons de souffrance de ceux dont ils surveillent le séjour ; qui ne combattent pas la maladie – tout en échappant à son influence, en toute liberté et indépendance – mais qui en portent eux-mêmes le signe, cas particulier, mais non pas rare, et qui sans aucun doute a ses avantages comme ses inconvénients. La camaraderie du médecin et du malade doit certes être approuvée et on peut admettre que, seul, celui qui souffre peut être le guide et le sauveur de ceux qui souffrent. Mais peut-on concevoir une véritable domination spirituelle sur une puissance exercée par quelqu’un qui compte lui-même parmi ses esclaves ? Celui qui est subjugué peut-il affranchir ? Le médecin malade reste un paradoxe, un phénomène problématique pour le sentiment simple. Sa connaissance scientifique de la maladie n’est-elle pas bien plutôt troublée et rendue confuse par l’expérience personnelle, qu’enrichie et moralement fortifiée ? Il ne regarde pas la maladie en face avec le regard clair de l’adversaire, mais il est embarrassé, il ne prend pas nettement parti ; et avec toutes les précautions convenables on peut se demander si quelqu’un qui relève du monde de la maladie, est en somme intéressé à la guérison, ou simplement à la conservation des autres, au même degré et au même sens qu’un homme bien portant ?
Hans Castorp exprima une part de ces doutes et de ces réflexions, tout en bavardant avec Joachim sur le « Berghof » et son médecin-chef, mais Joachim fit remarquer qu’on ne savait nullement si le docteur Behrens était toujours malade ; sans doute était-il depuis longtemps guéri. Il y avait longtemps qu’il avait commencé à exercer ici, d’abord quelque temps de son propre chef, et il s’était vite fait un renom d’auscultateur à l’ouïe particulièrement fine, ainsi que de pneumotome très sûr. Ensuite, le « Berghof » s’était assuré son concours, cet établissement auquel son nom était si étroitement lié depuis bientôt dix années… Tout au fond, à l’extrémité de l’aile nord-ouest du sanatorium, était situé son appartement (le docteur Krokovski habitait non loin de là), et cette dame d’ancienne noblesse, l’infirmière-major dont Settembrini avait parlé sur un ton si sarcastique, et que Hans Castorp n’avait encore vue que très fugitivement, tenait son petit ménage de veuf. Du reste, le médecin en chef était seul, car son fils étudiait dans des universités allemandes, et sa fille était déjà mariée à un avocat établi en Suisse française. Le jeune Behrens venait parfois en visite pendant ses vacances, ce qui s’était déjà une fois produit depuis que Joachim séjournait ici, et il disait que les dames de l’établissement étaient alors agitées, que les températures montaient, que des jalousies provoquaient des disputes et des querelles dans les salles de repos et que la consultation spéciale du docteur Krokovski était aussitôt plus fréquentée…
On avait concédé à l’assistant pour ses occupations particulières une pièce spéciale qui était, – comme aussi la grande salle des consultations, le laboratoire, la salle d’opérations et le service de radiographie, – située dans le sous-sol bien éclairé de l’établissement. Nous parlons d’un sous-sol parce que l’escalier en pierre qui y conduisait du rez-de-chaussée, donnait en effet l’impression que l’on descendait dans une sorte de cave, ce qui était presque une illusion. Car, en premier lieu, le rez-de-chaussée était situé assez haut, mais, de plus, le « Berghof » était construit contre la montagne sur un terrain en pente, et les pièces qui composaient cette « cave » s’ouvraient sur le devant, ayant vue sur le jardin et la vallée : circonstances qui contredisaient et compensaient en quelque sorte l’effet et le sens de l’escalier. Car on croyait sans doute descendre par ses marches au-dessous du niveau du sol, mais en réalité, une fois en bas, on se retrouvait au niveau de la terre, ou tout au plus quelques pieds en dessous, – impression qui amusa Hans Castorp lorsque, un après-midi que son cousin voulait se faire peser par le masseur, il l’accompagna dans cette sphère « souterraine ». Il y régnait une clarté et une propreté de clinique ; tout était blanc sur blanc et les portes ripolinées luisaient, y compris celle de la salle de consultation du docteur Krokovski, où la carte de visite du savant était fixée par des punaises et vers laquelle deux marches descendaient du couloir, de sorte que la pièce qui se trouvait derrière prenait l’apparence d’une cellule. Elle était située à droite de l’escalier, cette porte, à l’extrémité du couloir, et Hans Castorp la surveilla particulièrement, tandis que, en attendant Joachim, il allait et venait le long du corridor. Il en vit d’ailleurs sortir quelqu’un, une dame qui était récemment arrivée et dont il ne connaissait pas encore le nom, une petite femme gracile avec des franges sur le front et des boucles d’oreilles en or. Elle se pencha profondément en gravissant les marches et releva sa robe, tout en serrant de sa petite main ornée de bagues son mouchoir contre sa bouche et en regardant dans le vide avec de grands yeux pâles et hagards. Elle s’approcha ainsi de l’escalier à petits pas pressés qui faisaient froufrouter son jupon, s’arrêta tout à coup comme si elle se souvenait de quelque chose, se remit en marche de son pas sautillant, et disparut dans la cage de l’escalier, toujours encore penchée, sans retirer son mouchoir des lèvres.
Derrière elle, lorsque la porte s’était ouverte, il avait fait beaucoup plus sombre que dans le corridor blanc : la luminosité chirurgicale ne s’étendait pas apparemment jusque là ; un demi-jour voilé, un profond crépuscule régnaient, ainsi que Hans Castorp s’en rendit compte, dans le cabinet analytique du docteur Krokovski.
PROPOS DE TABLE
Pendant les repas, dans la salle à manger bariolée, le jeune Hans Castorp se trouvait quelque peu gêné par le fait que, de cette promenade qu’il avait entreprise de sa propre initiative, il lui était resté le tremblement de tête de son grand-père : à table justement, ce tic se produisait presque régulièrement, il n’y avait pas moyen de l’empêcher, et il était difficile de le dissimuler. En dehors de la ressource consistant à appuyer son menton sur son col, ce qui ne pouvait pas se prolonger, il trouva plusieurs moyens de masquer sa faiblesse, – par exemple, il donnait le plus de mouvement possible à sa tête en adressant la parole tantôt à droite tantôt à gauche, ou bien lorsqu’il portait sa cuiller à la bouche, il appuyait l’avant-bras gauche sur la table, pour se donner de la tenue, voire même s’accoudait pendant les intervalles et appuyait sa tête sur la main, bien que cette attitude fût à ses yeux une véritable muflerie et ne pût être tolérée à la rigueur que dans cette compagnie de malades affranchis des convenances. Mais tout cela était pénible, et il se fallait de peu qu’en fussent complètement gâtés ces repas que par ailleurs il appréciait tant à cause des curiosités et des tensions intérieures qu’ils comportaient.
Mais la vérité était celle-ci – et Hans Castorp ne l’ignorait pas – que le phénomène répréhensible contre lequel il luttait, n’était pas d’origine simplement physique, ne devait pas seulement être expliqué par l’air d’ici et par son effort d’acclimatation, mais qu’il exprimait une agitation intérieure et provenait précisément, et très directement, de ces tensions et de ces curiosités.
Mme Chauchat venait presque toujours en retard à table, et jusqu’à ce qu’elle arrivât, Hans Castorp ne pouvait tenir ses pieds tranquilles, car il attendait le fracas de la porte vitrée qui accompagnait inévitablement cette entrée, et il savait qu’il sursauterait à ce moment, et qu’il sentirait sa figure se glacer, ce qui arrivait en effet. Au commencement, il avait chaque fois tourné la tête avec irritation, et accompagné la retardataire négligente de ses yeux furieux jusqu’à la table des « Russes bien », voire avait, à mi-voix et entre les dents, murmuré quelque invective, une exclamation de désapprobation outrée. Mais à présent il n’en faisait plus rien, mais baissait au contraire la tête sur son assiette, en se mordant même la lèvre, ou se tournait exprès et par un mouvement affecté de l’autre côté, car il lui semblait que la colère ne lui revenait plus de droit, comme s’il n’était plus assez libre pour blâmer, mais en quelque sorte complice de ce désagrément, et en partie responsable devant les autres – bref, il avait honte, et il eût été inexact de dire qu’il avait honte pour Mme Chauchat, car c’est tout à fait personnellement qu’il avait honte devant les autres, ce dont il eût d’ailleurs parfaitement pu se dispenser, car personne dans la salle ne se souciait ni du travers de Mme Chauchat ni de la honte de Hans Castorp, hormis peut-être l’institutrice, Mlle Engelhart, à sa droite.
Cet être minable avait compris que, grâce à la susceptibilité de Hans Castorp à l’égard des portes qui claquaient, un certain rapport affectif entre son jeune voisin de table et la Russe s’était établi, et en outre, que le caractère de ce rapport importait peu, pourvu qu’il existât, et enfin, que son indifférence feinte – faute de don et d’exercice, très mal feinte – ne signifiait pas un affaiblissement, mais plutôt un renforcement, une phase plus avancée de ce rapport. Sans avoir pour sa propre personne ni prétentions ni espoir, Mlle Engelhart prodiguait des paroles qui exprimaient un ravissement désintéressé sur le compte de Mme Chauchat, et l’étrange était que Hans Castorp discernât et reconnût parfaitement, sinon tout de suite, du moins à la longue, le but de ces excitations ; elles lui répugnaient même, sans que pour cela il se laissât moins volontiers influencer et séduire par elles.
– Patatras ! dit la vieille fille, la voilà. On n’a pas besoin de lever les yeux pour se convaincre qu’elle est entrée. Naturellement, c’est elle, – et quelle délicieuse démarche ! – on dirait une chatte qui se glisse vers l’assiette de lait. Je voudrais que nous puissions changer de place pour que vous soyez à même de la contempler aussi commodément et aisément que moi. Je comprends naturellement que vous ne puissiez tout le temps tourner la tête vers elle, – Dieu sait ce qu’elle finirait par s’imaginer si elle s’en apercevait… À présent elle dit bonjour à son monde… vous devriez regarder, elle est si exquise à observer. Lorsqu’elle sourit et parle comme en ce moment, elle a une fossette dans la joue, mais pas toujours, seulement quand elle le veut bien. Oui, c’est une enfant gâtée, c’est pourquoi elle est si nonchalante. On est obligé d’aimer de telles gens, bon gré mal gré ; car lorsqu’ils vous mettent en colère par leur laisser-aller, la colère même est un motif de plus de leur être attaché, c’est un tel bonheur de se mettre en colère, et d’être contraint d’aimer quand même…
Ainsi murmurait l’institutrice derrière sa main, sans que les autres l’entendissent, tandis que la rougeur duveteuse sur ses joues de vieille fille rappelait la température anormale de son corps ; et ses paroles lascives pénétraient le pauvre Hans Castorp jusqu’au sang et jusqu’à la moelle. Un certain manque d’indépendance déterminait chez lui le besoin d’entendre confirmer par un tiers que Mme Chauchat était une femme délicieuse, et de plus, le jeune homme désirait se faire encourager du dehors, à des sentiments auxquels sa raison et sa conscience opposaient des résistances gênantes.
D’ailleurs, ces observations ne furent que peu fécondes en précisions, car avec les meilleures intentions du monde, Mlle Engelhart ne savait rien de plus exact sur Mme Chauchat que tous les autres pensionnaires du sanatorium ; elle ne la connaissait pas, elle ne pouvait même pas se vanter d’avoir avec elle une seule connaissance commune, et l’unique chose par quoi elle se donnait quelque contenance devant Hans Castorp, c’était le fait qu’elle était originaire de Kœnigsberg, par conséquent d’un pays assez proche de la frontière russe, et qu’elle savait quelques bribes de russe, – mérites assez chiches mais que Hans Castorp était prêt à considérer comme une relation lointaine avec Mme Chauchat.
– Elle ne porte pas de bague, dit-il, pas d’alliance comme je vois. Pourquoi cela ? Ne m’avez-vous pas dit que c’était une femme mariée ?
L’institutrice parut confuse, comme si on l’avait poussée dans une impasse et comme si elle devait s’excuser, tant elle se sentait responsable de Mme Chauchat à l’égard de Hans Castorp.
– Il ne faut pas prendre cela trop à la lettre, dit-elle. Je sais de bonne source qu’elle est mariée. Il ne peut y avoir aucun doute là-dessus. Si elle se fait nommer Madame, ce n’est pas simplement pour jouir de plus de considération, comme le font certaines demoiselles étrangères, lorsqu’elles sont un peu mûres, mais nous savons tous qu’elle a réellement un mari quelque part en Russie, on sait cela dans tout le pays. Elle a d’ailleurs un autre nom de jeune fille, un nom russe et non français, un nom en -anof ou en -ukof, je l’ai su, mais je l’ai oublié ; si vous voulez je m’en informerai, il y a certainement plusieurs personnes ici qui connaissent le nom. Une alliance ? non, elle n’en porte pas, cela m’avait déjà frappée. Mon Dieu, peut-être ne lui sied-elle pas, peut-être cela lui fait-il une main trop large. Ou peut-être trouve-t-elle cela bourgeois de porter une alliance, un anneau plat, il ne manquerait plus que le trousseau de clefs, non, elle est évidemment trop libre d’esprit pour cela… Je sais cela, les femmes russes ont toutes quelque chose de libre dans leur manière d’être. De plus, un tel anneau a quelque chose de véritablement rebutant et de dégrisant, n’est-ce pas un symbole de sujétion ? je veux dire qu’il donne à la femme presque un caractère de nonne, il fait d’elle une sainte nitouche ! Cela ne m’étonne pas du tout que cela ne convienne pas à Mme Chauchat. Une femme si ravissante, dans la fleur de l’âge… Sans doute n’a-t-elle ni raison ni désir de faire aussitôt sentir à chaque homme auquel elle donne la main ses liens conjugaux…
Grand Dieu, avec quelle ardeur l’institutrice plaidait la cause de Mme Chauchat. Effrayé, Hans Castorp la regarda en face, mais elle tint tête à son regard avec une sorte d’embarras farouche. Puis tous deux se turent un moment pour se remettre. Hans Castorp mangeait et réprimait le tremblement de sa tête. Enfin il dit :
– Et le mari ? ne s’occupe-t-il pas du tout d’elle ? Ne vient-il jamais lui rendre visite ici ? Qu’est-ce qu’il fait dans la vie ?
– Fonctionnaire, fonctionnaire dans l’administration russe, dans un gouvernement perdu, le Daghestan, vous savez, c’est tout à fait à l’Est, au delà du Caucase, on l’y a envoyé. Non, je vous disais bien que personne ne l’avait jamais vu ici. Et pourtant, cette fois-ci, elle passe déjà son troisième mois chez nous.
– Elle n’est donc pas ici pour la première fois ?
– Oh non, c’est déjà pour la troisième fois. Et dans les intervalles elle séjourne ailleurs, en des endroits semblables. C’est le contraire qui est le cas, c’est elle qui lui rend visite, parfois, pas souvent, une fois par an, pour quelque temps. On peut dire qu’ils vivent séparés et qu’elle lui rend de temps à autre visite.
– Oui, évidemment, puisqu’elle est malade…
– Sans doute, elle est malade. Mais quand même pas à ce point. Pas assez gravement pour qu’elle soit obligée de vivre toujours dans des sanatoria, et séparée de son mari. Il doit y avoir à cela d’autres raisons plus générales. On tend à supposer ici qu’il y a d’autres raisons. Peut-être ne se plaît-elle pas au Daghestan, derrière le Caucase, dans une contrée aussi sauvage et aussi lointaine, cela n’aurait, après tout, rien d’étonnant. Mais il faut aussi que cela tienne un peu au mari si elle ne se plaît absolument pas chez lui. Il a un nom français, mais c’est quand même un fonctionnaire russe, et c’est là une espèce d’homme assez grossière si vous pouvez m’en croire. Il m’est arrivé d’en voir un, il avait une barbe gris fer et une de ces figures rouges… Ils sont du reste corruptibles à l’extrême, et puis tous en tiennent pour le Wutki, cette eau-de-vie, vous savez ? Pour la convenance ils se font servir quelque chose à manger, quelques champignons marinés ou un petit morceau de morue, et ils boivent tout simplement avec cela, en quantités formidables. Ils appellent cela une collation…
– Vous lui attribuez tous les torts, dit Hans Castorp. Nous ne savons pourtant pas si elle-même ne porte pas en partie la responsabilité de ce qu’ils ne peuvent vivre ensemble. Il faut être juste. Lorsque je la considère, et quand je songe à ce travers qu’elle a de claquer des portes… je ne la tiens certainement pas pour un ange, ne m’en veuillez pas, je vous en prie, mais je ne m’y fierais pas. Mais vous n’êtes pas impartiale, vous êtes pleine jusqu’aux oreilles de préjugés en sa faveur…
Ainsi parlait-il parfois. Avec une ruse qui était étrangère à sa nature, il feignait de croire que l’enthousiasme romanesque de Mlle Engelhart pour Mme Chauchat n’était pas ce qu’il signifiait en réalité (et il le savait parfaitement), comme s’il n’était, cet enthousiasme, qu’un fait en soi, fort cocasse, au sujet duquel lui, Hans Castorp, l’indépendant Hans Castorp, pouvait taquiner la vieille fille, en gardant une distance froide et humoristique. Et comme il était certain que sa complice admettrait et tolérerait cet impertinent renversement des choses, il ne risquait pas grand’chose ce faisant.
– Bonjour, Mademoiselle, dit-il. Avez-vous bien dormi ? J’espère que vous avez rêvé de votre belle Minka… Pourquoi donc rougir dès qu’on la nomme ? Vous en êtes absolument folle ne le niez donc pas !
Et l’institutrice, qui avait en effet rougi et qui se penchait profondément sur sa tasse, chuchota du coin des lèvres :
– Mais non, fi donc, Monsieur Castorp, ce n’est pas gentil à vous de m’embarrasser ainsi par vos allusions. Tout le monde va s’apercevoir que nous parlons d’elle et que vous me dites des choses qui me font rougir…
C’était un jeu étrange auquel jouaient ces deux voisins de table. Tous deux savaient qu’ils mentaient doublement et triplement, que Hans Castorp ne taquinait l’institutrice que pour pouvoir parler de Mme Chauchat, mais trouvait en même temps un plaisir malsain et indirect à badiner avec la vieille fille qui, de son côté, s’y complaisait : en premier lieu par instinct d’entremetteuse, mais en outre parce que, pour complaire au jeune homme, elle s’était sans doute réellement quelque peu entichée de Mme Chauchat, et enfin parce qu’elle tirait une pauvre jouissance de se faire ainsi taquiner et rougir. Tous deux savaient cela, de soi-même et de l’autre… et ils savaient aussi que chacun d’eux le savait de soi-même et de l’autre, et tout cela était tortueux et malpropre. Mais bien que Hans Castorp, en général, n’éprouvât que dégoût pour les choses tortueuses et malpropres, et bien que dans ce cas particulier aussi elles lui répugnassent, il continuait néanmoins à clapoter dans cet élément trouble, en se rassurant par la pensée qu’il n’était ici qu’en visite et qu’il allait bientôt repartir. Avec un détachement feint il jugeait en connaisseur le physique de la femme « nonchalante », constatait que, vue de face, elle paraissait sensiblement plus jolie et plus jeune que de profil, que ses yeux étaient trop écartés et que sa tenue laissait beaucoup à désirer, tandis que ses bras étaient, il est vrai, beaux et « d’un galbe suave ». Et tout en disant cela, il s’efforçait de dissimuler le tremblement de sa tête, et constatait cependant que non seulement l’institutrice s’apercevait de ses efforts inutiles, mais remarquait encore avec la plus vive répugnance qu’elle aussi tremblait de la tête. Au surplus, ce n’était que par politique et par une malice plutôt contraire à sa nature qu’il avait appelé Mme Chauchat « votre jolie Minka » ; aussi pouvait-il continuer d’interroger :
– Je dis Minka, mais comment s’appelle-t-elle donc en réalité ? Je veux parler de son prénom. Entichée comme vous l’êtes d’elle, vous devez évidemment connaître son prénom.
L’institutrice réfléchit.
– Attendez donc, je le sais, dit-elle, je l’ai connu. Ne s’appelle-t-elle pas Tatiana ? Non, ce n’était pas cela, et pas davantage Natacha. Natacha Chauchat ? Non, ce n’est pas cela que j’ai entendu. Halte, ça y est. Advotia, c’est Advotia qu’elle s’appelle. Ou c’était en tout cas quelque chose dans ce genre. Car il est certain qu’elle ne s’appelle ni Katyenka ni Ninotchka. Vraiment, cela m’échappe. Mais je puis facilement m’en informer, si vous y tenez.
Et en effet, le lendemain, elle savait le nom. Elle le prononça au déjeuner lorsque la porte vitrée fut fermée. Mme Chauchat s’appelait Clawdia.
Hans Castorp ne comprit pas aussitôt. Il se fit répéter et épeler le nom avant qu’il l’eût saisi. Puis il le répéta plusieurs fois, en regardant du côté de Mme Chauchat, de ses yeux veinés de rouge, et en le lui essayant en quelque sorte.
– Clawdia, dit-il, oui, elle peut bien s’appeler ainsi, c’est tout à fait cela.
Il ne dissimula pas le plaisir qu’il éprouvait de ce renseignement intime et il ne disait plus maintenant que Clawdia lorsqu’il pensait à Mme Chauchat.
– Votre Clawdia fait des boulettes de pain, il me semble ? Ce n’est pas précisément distingué.
– Cela dépend de qui le fait, répondit l’institutrice, cela sied à Clawdia.
Oui, les repas dans la salle aux sept tables avaient le plus grand charme pour Hans Castorp. Il regrettait lorsque l’un d’eux prenait fin, mais sa consolation c’était que bientôt, dans deux heures ou deux heures et demie, il serait à nouveau assis à cette place, et lorsqu’il était assis à nouveau, c’était comme s’il ne s’était jamais levé. Qu’y avait-il dans l’intervalle ? Rien ! Une petite promenade jusqu’à la chute d’eau ou jusque dans le quartier anglais, un peu de repos sur une chaise-longue. Ce n’était pas une interruption grave, ce n’était pas un obstacle qui valût qu’on le prît au sérieux. C’eût été autre chose si un travail, si des soucis ou des peines se fussent interposés, qu’il n’eût pu aussi facilement écarter et négliger en pensée. Mais ce n’était pas le cas dans la vie si intelligemment et heureusement organisée du Berghof. Hans Castorp pouvait, lorsqu’il se levait de table, se réjouir immédiatement du repas prochain, – pour autant du moins que le mot « se réjouir » désignât exactement cette sorte d’attente avec laquelle il voyait venir sa nouvelle rencontre avec la malade Clawdia Chauchat, et ne fût pas un mot trop léger, trop gai, trop simple et trop commun. Il est possible que le lecteur soit tenté de ne juger appropriées à la personne de Hans Castorp et à sa vie intérieure que de telles expressions, à savoir gaies et ordinaires ; mais nous rappelons qu’en jeune homme pourvu de jugement et de conscience, il ne pouvait simplement « se réjouir » de la vue et du voisinage de Mme Chauchat ; constatons que ces mots, si on les lui avait proposés, il les eût repoussés en haussant les épaules.
Oui, il devenait méprisant à l’égard de certains moyens d’expression – c’est là un détail qui mérite d’être noté. Il allait et venait tandis que ses joues étaient brûlantes et il chantait devant lui, chantait en lui-même, car son état d’âme était musical et sensitif. Il fredonnait une petite chanson qu’il avait entendue Dieu sait où, à une soirée ou à un concert de bienfaisance, chantée par une petite voix de soprano, et qu’il avait retrouvée au fond de sa mémoire, – une tendre niaiserie qui commençait :
Comme me trouble étrangement
Parfois une parole de toi…
et il était sur le point d’ajouter :
Qui venait de tes lèvres
Et allait à mon cœur…
lorsqu’il haussa soudain les épaules, dit : « C’est ridicule ! », condamna et rejeta ce mièvre petit lied comme démodé et empreint d’une sensiblerie niaise, le rejeta avec une sévérité mêlée de mélancolie. À un pareil lied plein de ferveur, le premier jeune homme venu pouvait se complaire qui aurait « donné son cœur » comme on a coutume de dire, en tout bien et tout honneur, et avec d’agréables perspectives d’avenir, à quelque oie blanche et bien portante, dans la plaine, là-bas, et qui s’abandonnerait à ses sentiments licites, raisonnables et, au fond, joyeux. Quant à lui et à sa liaison avec Mme Chauchat – le mot « liaison » est de lui, nous en déclinons la responsabilité – il ne pouvait rien avoir de commun avec tout cela et une mélodie de ce genre ; dans sa chaise-longue, il se sentit enclin à prononcer sur elle un jugement esthétique en la traitant de « fadaise », mais se ravisa, un peu décontenancé, bien qu’il ne trouvât pour le moment rien de plus approprié à dire.
Mais une chose lui procurait de la satisfaction lorsqu’il était couché et prêtait l’oreille à son cœur, à son cœur corporel qui battait rapidement et distinctement dans le silence, dans le silence réglementaire qui, durant la principale cure de repos, régnait sur tout le Berghof. Il battait obstinément et indiscrètement, son cœur, comme c’était presque toujours le cas depuis qu’il était ici ; mais Hans Castorp s’y arrêtait moins que les premiers jours. On ne pouvait plus dire maintenant qu’il battait de son propre chef, sans raison et sans rapport avec l’âme. Ce rapport existait ou, tout au moins, pouvait être établi sans peine ; l’activité exaltée du corps pouvait aisément se justifier par un état d’âme correspondant. Hans Castorp n’avait besoin que de penser à Mme Chauchat – et il pensait à elle – pour éprouver le sentiment qui correspondait à son battement de cœur.
INQUIÉTUDE NAISSANTE. DES DEUX GRANDS-PÈRES ET DE LA PROMENADE EN BARQUE AU CRÉPUSCULE
Le mauvais temps était exorbitant, – à cet égard Hans Castorp n’avait pas de chance pour son bref séjour dans ces contrées. Il ne neigeait pas précisément, mais il tombait, durant des journées entières, une pluie lourde et vilaine, d’épais brouillards emplissaient la vallée, et des orages ridiculement superflus – car il faisait en outre si froid que l’on avait même allumé le chauffage dans la salle à manger – éclataient avec des échos qui roulaient longuement.
– Dommage ! dit Joachim, j’avais pensé que nous pourrions aller un jour à la Schatzalpavec notre déjeuner, ou entreprendre quelque autre excursion, mais il semble que cela ne doive pas se faire. Espérons que ta dernière semaine sera meilleure.
Mais Hans Castorp répondit :
– Laisse donc. Je n’aspire guère aux entreprises. Ma dernière expédition ne m’a pas précisément réussi. Je me repose mieux en vivant au jour le jour sans beaucoup de distraction. La distraction, c’est pour les anciens, mais moi, avec mes trois semaines, qu’ai-je besoin de distraction ?
C’était ainsi, il se sentait occupé et absorbé là où il était. S’il avait des espérances, l’accomplissement comme la déception l’attendaient ici, et non pas sur une Schatzalp quelconque. Ce n’était pas l’ennui qui le tourmentait ; au contraire, il commençait à craindre que la fin de son séjour arrivât avec une rapidité trop ailée. La deuxième semaine s’écoulait, deux tiers du temps qui lui était accordé seraient bientôt vécus, et lorsque la troisième serait entamée, on commencerait déjà de penser à faire sa malle. La reviviscence de son sens de la durée s’était affaiblie ; déjà les jours commençaient à s’envoler, et ils le faisaient, bien que chacun d’entre eux s’étirât en une attente sans cesse renouvelée, et se gonflât de sensations, silencieuses et secrètes… Oui, le temps est une singulière énigme ; comment la tirer au clair ?
Serait-il nécessaire de désigner de plus près les sensations secrètes qui ralentissaient et accéléraient à la fois le cours des journées de Hans Castorp ? Mais tout le monde les connaît, c’étaient tout à fait les sensations coutumières en leur insignifiance sentimentale, et dans le cas plus raisonnable et plus prometteur auquel eût pu s’appliquer la petite chanson insipide : « Combien me touche étrangement », ils n’auraient pu se dérouler d’une autre manière.
Il était impossible que Mme Chauchat n’aperçût rien des fils qui se nouaient entre une certaine table et la sienne ; et cependant, c’était le désir effréné de Hans Castorp qu’elle s’en aperçût le plus possible. Nous l’appelons désir effréné, parce que Hans Castorp était absolument fixé sur le caractère déraisonnable de son cas. Mais quiconque en est au point où il en était arrivé, ou bien au point où il allait en arriver, veut que de l’autre côté on ait connaissance de son état, même si la chose n’a ni rime ni raison. L’homme est ainsi fait.
Or donc, après que Mme Chauchat se fût retournée deux ou trois fois par hasard, ou sous une influence magnétique, vers cette table, et qu’elle eut chaque fois rencontré les yeux de Hans Castorp, elle regarda une troisième fois avec préméditation, et cette fois encore, rencontra ses yeux. Pour la cinquième fois, elle ne le surprit pas immédiatement : il n’était pas au garde à vous. Mais il sentit aussitôt qu’elle le regardait, et ses yeux répondirent avec tant d’empressement qu’elle se détourna en souriant. La méfiance et le ravissement se disputèrent son esprit en face de son sourire. Si elle le jugeait puéril, elle se trompait. Son besoin de raffinement était considérable. À la sixième occasion, lorsqu’il devina, sentit, fut intérieurement averti, qu’elle regardait de son côté, il fit semblant de considérer avec un déplaisir insistant une dame pustuleuse qui s’était approchée de sa table pour bavarder avec la grand-tante, tint bon avec une volonté de fer, au moins pendant deux ou trois minutes, et ne céda pas jusqu’à ce qu’il fût certain que les yeux de Kirghize, là-bas, l’avaient quitté – étrange comédie que Mme Chauchat non seulement pouvait mais devait pénétrer afin que la grande finesse et la maîtrise de soi de Hans Castorp lui donnassent à réfléchir… Il arriva encore ceci : entre deux services, Mme Chauchat se retourna négligemment, et inspecta la salle. Hans Castorp s’était trouvé à son poste ; leurs yeux se rencontrèrent. Tandis qu’ils se regardent – la malade d’un air moqueur qui vaguement le guettait, Hans Castorp, avec une fermeté excitée (il serrait même les dents en tenant tête à ses yeux), – la serviette est sur le point d’échapper à Mme Chauchat et de glisser de ses genoux jusque par terre. Tressaillant nerveusement, elle allonge la main, mais lui aussi est pris d’un sursaut qui le soulève à moitié de sa chaise et il veut se précipiter aveuglément à son secours, par delà huit mètres d’espace et une table qui les sépare, comme si c’eût été une catastrophe que la serviette touchât le sol… À quelques centimètres du parquet elle réussit à la rattraper. Mais dans son attitude penchée, obliquement inclinée, tenant le bout de la serviette, et la mine sombre, apparemment irritée par cette absurde petite panique à laquelle elle vient de céder et dont elle rejette, semble-t-il, la faute sur lui, elle regarde encore une fois dans sa direction, voit son élan contenu, ses sourcils relevés et se détourne en souriant.
Cet incident, Hans Castorp le ressentit comme un triomphe auquel il se laissa aller. Mais le contrecoup ne se fit pas attendre, car, pendant deux journées entières, c’est-à-dire pendant dix repas, Mme Chauchat ne se retourna plus vers la salle, elle renonça même à se « présenter » au public en entrant dans le réfectoire, comme elle en avait eu l’habitude. C’était dur. Mais comme ces changements dans les habitudes de la dame s’adressaient sans aucun doute à lui, il y avait évidemment quand même un rapport entre eux, bien que sous une forme négative ; et cela pouvait suffire.
Il voyait bien que Joachim avait eu parfaitement raison en faisant remarquer qu’il n’était pas du tout facile de nouer connaissance ici, hormis avec ses commensaux. Car, après le dîner, durant l’unique heure qui donnait l’occasion d’une sorte de vie de société régulière, mais qui se réduisait souvent à une vingtaine de minutes, Mme Chauchat était assise, sans exception, dans son entourage ordinaire, le Monsieur à la poitrine plate, l’humoriste aux cheveux crépus, le silencieux docteur Blumenkohl et les jeunes hommes aux épaules tombantes, dans le fond du petit salon qui semblait être réservé à la « table des Russes bien ». De plus, Joachim était toujours pressé de s’en aller, afin de ne pas abréger la cure de repos du soir, comme il disait, et peut-être également pour d’autres raisons diététiques qu’il n’invoquait pas, mais que Hans Castorp soupçonnait et respectait. Nous lui avons reproché le caractère effréné de ses désirs, mais quels qu’ils fussent, ce n’était pas en tout cas des relations mondaines qu’il souhaitait avoir avec Mme Chauchat, et au fond il était d’accord avec les circonstances qui y faisaient obstacle. Les relations tendues et indéterminées que ses regards et ses manèges avaient établies entre lui et la Russe n’étaient pas d’une nature mondaine, elles n’obligeaient à rien et ne pouvaient en aucune façon l’obliger. Car une bonne part de réprobation mondaine pouvait d’un côté s’accorder avec eux, et le fait qu’il rattachait le battement de son cœur à la pensée de « Clawdia » ne suffisait guère à ébranler chez le petit-fils de Hans Lorenz Castorp la conviction qu’il ne pouvait rien avoir de commun avec cette étrangère qui passait sa vie séparée de son mari, et sans porter d’alliance, dans toutes les stations climatériques possibles, qui se tenait mal, qui claquait les portes, qui faisait des boulettes de pain et qui, incontestablement, rongeait ses ongles, que, – mettons : en réalité, c’est-à-dire en dehors de ces relations secrètes, – de profonds abîmes séparaient son existence à elle, de la sienne à lui, et qu’il n’aurait pu affronter avec elle aucune des critiques qu’il avouait justifiées. Hans Castorp était trop sensé pour avoir aucun orgueil personnel ; mais un orgueil d’une espèce plus générale et d’une origine plus lointaine était inscrit sur son front et autour de ses yeux aux regards un peu somnolents, et du fond de cet orgueil montait un sentiment de supériorité dont il ne pouvait ni ne voulait se défaire en présence de l’être et de la manière d’être de Mme Chauchat. Chose étrange, il prit conscience avec une vivacité particulière et, peut-être pour la première fois, de ce sentiment de supériorité d’origine si lointaine lorsqu’il entendit pour la première fois Mme Chauchat parler l’allemand. Elle était debout, les deux mains dans les poches de son chandail, à l’issue d’un repas et, engagée, comme Hans Castorp l’entendit en passant, dans une conversation avec une autre malade, une compagne de cure de repos sans doute ; elle faisait des efforts d’ailleurs charmants pour parler la langue allemande, la langue maternelle de Hans Castorp, ce qu’il éprouva avec une fierté qu’il n’avait encore jamais ressentie, bien qu’il se sentît en même temps assez disposé à sacrifier cette fierté au ravissement dont l’animait ce délicieux baragouin.
En un mot : Hans Castorp ne considérait cette liaison muette avec ce membre nonchalant de la société de ces gens que comme une aventure de vacances qui, devant le tribunal de la Raison, – de sa propre conscience raisonnable, – ne pouvait nullement prétendre à être approuvée : d’abord parce que Mme Chauchat était malade, fatiguée, fiévreuse et intérieurement vermoulue, – circonstance étroitement liée au caractère douteux de son existence tout entière ainsi qu’aux sentiments de distante prudence de Hans Castorp… Non chercher, sérieusement à faire sa connaissance, voilà une idée qui ne pouvait pas lui venir, et quant au reste, tout ne serait-il pas fini, bien ou mal, avant une semaine et demie, lorsqu’il commencerait son stage chez Tunder et Wilms ?
Il est vrai qu’en attendant il en allait ainsi qu’il avait commencé de considérer les états d’âme, les tensions, les satisfactions et les déceptions qu’il tirait de ses rapports délicats avec la malade, comme le sens et le contenu véritables de son séjour de vacances, de ne vivre que pour eux et de laisser dépendre son humeur bonne ou mauvaise de leur développement. Les circonstances favorisaient ce culte avec beaucoup de bienveillance, car on vivait l’un près de l’autre, en un espace limité, et quoique Mme Chauchat fût logée à un autre étage que lui – au premier (elle faisait d’ailleurs sa cure de repos, comme Hans Castorp l’apprit par l’institutrice, dans une salle commune, celle-là même, située sous le toit, où le capitaine Miklosich avait l’autre jour éteint la lumière), – il n’en restait pas moins que, par le simple fait des cinq repas, et en outre à chaque pas, du matin au soir, la possibilité existait, voire la nécessité inéluctable de rencontres fréquentes. Et cela aussi, de même que tout le reste, l’absence de soucis et de peines, Hans Castorp le trouvait fameux, encore qu’il éprouvât une sorte d’angoisse à se sentir enfermé ainsi avec cet à peu près propice.
Pourtant il aidait même un peu, il calculait et mettait son cerveau au service de la cause, pour améliorer ce bonheur. Comme Mme Chauchat venait habituellement en retard à table, il s’arrangea pour venir lui aussi avec un léger retard afin de la rencontrer en chemin. Il s’attardait à sa toilette, n’était pas prêt lorsque Joachim venait le prendre, laissait son cousin le précéder et disait qu’il le suivrait. Conseillé par l’instinct propre à son état, il attendait un certain temps qui lui semblait le temps indiqué, puis descendait au premier étage ; arrivé là, il ne continuait pas de descendre le même escalier, mais en gagnait un autre en parcourant toute la longueur du corridor et en passant devant la porte d’une chambre bien connue : c’était le numéro 7. Par ce chemin, en longeant le corridor, d’un escalier à l’autre, il s’offrait pour ainsi dire à chaque pas une chance, car à chaque instant la dite porte pouvait s’ouvrir, – et cela se produisit à plusieurs reprises : avec fracas elle se refermait derrière Mme Chauchat qui, pour sa part, se montrait et glissait sans bruit vers l’escalier… Puis elle descendait devant lui et soutenait de la main ses cheveux, ou bien Hans Castorp marchait devant elle et sentait son regard dans le dos, avec des tressaillements et des fourmillements, mais avec la volonté de se tenir devant elle comme s’il ignorait sa présence, et comme s’il menait en toute indépendance sa vie personnelle. Aussi plongeait-il les mains dans les poches de son veston, roulait très inutilement les épaules, toussait tout haut en se frappant la poitrine du poing, – tout cela pour manifester son détachement.
Parfois il poussait l’astuce encore plus loin. Lorsqu’il était déjà à table, il disait d’un air fâché et ennuyé à son cousin en tâtant ses poches : « Voilà que j’ai oublié mon mouchoir. Il va falloir encore me promener jusque là-haut. » Et il remontait pour que « Clawdia » et lui se rencontrassent, ce qui était encore tout autre chose, infiniment plus dangereux, et d’un charme plus aigu que lorsqu’il marchait devant ou derrière elle. La première fois qu’il exécuta cette manœuvre, elle le toisa à quelque distance d’un regard plutôt impertinent et sans timidité, le toisa de haut en bas, mais lorsqu’elle se fut approchée, elle détourna de lui les yeux avec indifférence et passa de telle façon que cet épisode ne pouvait avoir une grande valeur. Par contre, la deuxième fois elle le regarda, non pas seulement de loin, mais durant tout le temps le regarda en face d’un air ferme et même un peu sombre, alla jusqu’à tourner à son passage la tête vers lui ; le pauvre Hans Castorp en fut pénétré jusqu’à la moelle. D’ailleurs il n’y avait pas lieu de le plaindre, puisqu’il n’avait pas voulu autre chose et que lui-même avait préparé la voie à cela. Mais cette rencontre lui causa un saisissement, aussi bien lorsqu’elle eut lieu, que plus tard, à titre rétrospectif ; car ce n’est que lorsque ce fut passé qu’il se rendit exactement compte comment cela avait été. Jamais encore il n’avait vu le visage de Mme Chauchat si proche de lui, si clairement distinct dans tous ses détails ; il avait pu distinguer les petits cheveux qui se détachaient de l’entrelacement de sa natte blonde, laquelle tirait un peu vers le roux métallique et était simplement nouée autour de la tête, et il n’y avait eu que la largeur de quelques mains entre son visage à lui et le sien à elle, aux formes si étranges, mais depuis si longtemps familières et qui lui plaisaient comme rien d’autre au monde : des formes exotiques et pleines de caractère à la fois (car seul ce qui nous est étranger nous semble avoir du caractère), d’un exotisme nordique et mystérieux, qui excitait à l’exploration, dans la mesure où ses signes et ses rapports étaient difficiles à déterminer. Mais le plus caractéristique, c’était sans doute la saillie des pommettes placées très haut : elles cernaient de près les yeux placés exceptionnellement loin l’un de l’autre, à fleur de tête, et les rendait un peu obliques tout en donnant leur concavité suave aux joues, laquelle, à son tour, semblait entraîner la plénitude des lèvres légèrement retroussées. Mais il y avait surtout les yeux, – ces yeux étroits de Kirghize et (du moins était-ce la pensée de Hans Castorp) d’une coupe vraiment magique, d’un gris bleu ou d’un bleu gris, qui était la couleur de montagnes lointaines, et qui parfois, en un regard oblique qui ne servait pas à voir, se fondaient en une coloration nocturne, ténébreuse et voilée – les yeux de Clawdia qui l’avaient considéré d’un regard pénétrant et un peu sombre, de tout près, et qui, par la position, la couleur et l’expression, ressemblaient d’une manière frappante et presque effrayante à ceux de Pribislav Hippe. « Ressemblaient » n’était pas du tout le mot juste – c’étaient les mêmes yeux, et aussi la largeur de la moitié supérieure du visage, ce nez renfoncé, tout, jusqu’à la blancheur rougissante de la peau, la couleur saine des joues, qui pourtant, chez Mme Chauchat, ne faisait que donner l’illusion de la santé, et, comme chez tous les autres ici, n’était que le résultat superficiel de la cure de repos à l’air libre – tout était comme chez Pribislav, et ce dernier ne l’avait pas regardé autrement lorsqu’ils se rencontraient dans la cour de l’école.
C’était bouleversant à tous les égards ; Hans Castorp était enthousiasmé par cette coïncidence, et en même temps il éprouvait quelque chose comme une crainte qui montait en lui, une angoisse du même genre que ce sentiment d’être enfermé avec l’à-peu-près propice dans un espace exigu : cela aussi qu’il rencontrât de nouveau Pribislav depuis longtemps oublié, et qu’en la personne de Mme Chauchat, son ancien camarade le regardât de ses yeux de Kirghize, cela aussi, c’était d’être enfermé avec quelque chose d’inévitable et d’inéluctable, inéluctable dans un sens de félicité angoissante. C’était à la fois prometteur, inquiétant et presque menaçant, et le jeune Hans Castorp sentit qu’il avait besoin de secours ; des mouvements vagues et instinctifs s’opéraient en lui, que l’on eût pu qualifier de tâtonnements, de gestes en quête d’une aide, d’un conseil, d’un appui ; il pensa tour à tour à plusieurs personnes auxquelles il pouvait être éventuellement utile de penser en la circonstance.
Il y avait là Joachim, le brave et honnête Joachim, à ses côtés, dont les yeux, ces mois derniers, avaient pris une expression triste et qui haussait parfois les épaules avec cette violence négligente qu’on ne lui connaissait pas autrefois, Joachim avec son « Henri le Bleu » dans sa poche, pour nous servir du terme dont Mme Stoehr désignait cet ustensile ; avec un visage empreint d’une impudeur si têtue que Hans Castorp en était chaque fois épouvanté jusqu’au tréfonds de l’âme… L’honnête Joachim donc était là, qui agaçait et tourmentait le docteur Behrens pour pouvoir repartir, pour prendre, dans cette « plaine », dans ce « pays plat » dont on parlait ici avec une légère, mais sensible nuance de dédain, ce service tant convoité. Pour en arriver là plus vite, et gagner un peu de ce temps que l’on gaspillait ici si légèrement, il commençait donc par s’appliquer en toute conscience au service de la cure, le faisait pour l’amour du régime lui-même, qui en somme était une consigne comme une autre, et remplir ce devoir c’était remplir son devoir. Aussi, déjà au bout d’un quart d’heure, Joachim, chaque soir, pressait-il son cousin de quitter la réunion pour la cure du soir, et c’était heureux, car son exactitude militaire venait en quelque sorte au secours de Hans Castorp, le pékin, qui, autrement, s’y serait attardé plus longtemps encore, les yeux fixés sur le petit salon des Russes. Mais, si Joachim avait tellement hâte d’abréger la soirée, cela tenait encore à une autre raison qu’il taisait, mais que Hans Castorp connaissait exactement, depuis qu’il avait si bien appris à comprendre pourquoi le visage de Joachim se tachetait en pâlissant, et pourquoi sa bouche était tourmentée à certains instants d’une grimace si singulièrement plaintive. Car Maroussia, elle aussi, Maroussia l’éternelle rieuse, qui portait un petit rubis au doigt, qui respirait un parfum d’orange, Maroussia à la poitrine opulente, mais vermoulue, assistait le plus souvent à ces réunions, et Hans Castorp comprit que c’était cette chose qui éloignait Joachim parce qu’il se sentait trop attiré vers elle, et d’une manière trop terrible. Joachim, lui aussi, était-il enfermé, d’une manière plus étroite et plus oppressante encore que lui-même, puisqu’il était assis cinq fois par jour à la même table que Maroussia et que son mouchoir parfumé à l’orange ? Quoiqu’il en fût, Joachim était beaucoup trop occupé de lui-même pour que sa présence eût pu en quelque manière apporter une aide à Hans Castorp. Sa fuite quotidienne était sans doute tout à son honneur, mais rien moins que rassurante pour Hans Castorp et, par moments, il semblait à celui-ci que le bon exemple de Joachim, sous le rapport de l’exactitude dans l’observation de sa cure, et les instructions expertes qu’il donnait à cet égard, avaient quelque chose d’inquiétant.
Hans Castorp n’était encore là que depuis deux semaines, mais il lui semblait qu’il y avait plus longtemps, et le régime de ces gens d’ici que Joachim observait à ses côtés avec tant d’application, avait commencé à prendre à ses yeux une intangibilité presque sacrée et naturelle, de telle sorte que la vie d’en bas, dans la plaine, vue d’ici, lui semblait presque singulière et comme à rebours. Déjà il avait acquis une jolie dextérité dans le maniement des deux couvertures au moyen desquelles on se transformait par temps froids en un paquet bien fait, en une véritable momie ; il s’en fallait de peu qu’il égalât Joachim dans l’adresse assurée et dans l’art de s’en envelopper selon les règles et il s’étonnait presque, à la pensée que, dans la plaine, en bas, personne ne savait rien de cet art et de ces règles. Oui, c’était bizarre ; mais, en même temps que Hans Castorp s’étonnait de trouver cela bizarre, cette inquiétude qui le faisait se retourner intérieurement, en quête d’un conseil et d’un appui, montait de nouveau en lui.
Il pensait au docteur Behrens et à son conseil « absolument désintéressé » de vivre exactement comme les pensionnaires, et même de prendre sa température, et à Settembrini qui avait pouffé de rire en apprenant que ce conseil lui avait été donné, et qui ensuite avait cité quelque chose de la Flûte enchantée. Oui, à ceux-là, aussi, il pensa, en quelque sorte à titre d’essai, pour se rendre compte si cela le soulagerait. Le docteur Behrens n’avait-il pas des cheveux blancs ? N’eût-il pas pu être le père de Hans Castorp ? De plus, il était le directeur de l’établissement, la plus haute autorité, et c’était d’une autorité paternelle que le jeune Hans Castorp, au fond de son cœur, éprouvait un besoin anxieux. Et pourtant il avait beau essayer, il ne réussissait pas à penser au docteur avec une confiance filiale. Celui-ci avait enterré ici sa femme, il avait éprouvé un chagrin qui, passagèrement, l’avait rendu un peu bizarre, et, ensuite, il y était demeuré, parce que la tombe le retenait et parce que lui-même avait été légèrement atteint. Était-ce passé à présent ? Était-il décidé, sainement et sans duplicité, à guérir les gens, pour qu’ils pussent rapidement retourner dans la plaine et y accomplir leur service ? Ses joues étaient toujours bleues et, en somme, on eût dit qu’il avait toujours de la température. Mais ce pouvait être une illusion et la couleur de son teint pouvait ne tenir qu’à l’air : Hans Castorp lui-même éprouvait jour par jour comme une chaleur sèche, sans qu’il eût de la fièvre, pour autant du moins qu’il pouvait en juger sans thermomètre…
Il est vrai que, lorsqu’on entendait parler le conseiller aulique, on pouvait parfois se figurer que l’on avait de la température ; quelque chose n’était pas très net dans son langage ; il semblait si allant, si gai et si jovial, mais on y sentait on ne savait quoi d’étrange et d’exalté, surtout lorsqu’on observait ses joues bleues et ses yeux larmoyants qui faisaient penser qu’il pleurait encore sa femme. Hans Castorp se rappelait ce que Settembrini avait dit de la « mélancolie » et de la « dépravation » du docteur, et il se souvenait que l’Italien l’avait appelé une « âme confuse ». Ce pouvait être malice ou légèreté ; mais il trouvait néanmoins assez peu réconfortant de penser au docteur Behrens.
Et il y avait encore ce Settembrini lui-même, cet homme d’opposition, ce farceur et « homo humanus », comme il se surnommait lui-même, qui, en beaucoup de paroles élastiques et rebondies, lui avait reproché de qualifier la rencontre de la maladie et de la sottise de « contradiction », et de « dilemme pour le sentiment humain ». Que fallait-il penser de lui ? Et était-ce profitable de penser à lui ? Sans doute, Hans Castorp se souvenait de s’être irrité au cours de ces rêves, vivaces à l’excès, qui emplissaient ici ses nuits, du sourire fin et sec de l’Italien – de ce sourire qui ondulait sous la belle courbe de la moustache – et il se souvenait d’avoir traité Settembrini de joueur d’orgue de Barbarie, et d’avoir essayé de le pousser dehors parce qu’il dérangeait ici. Mais ç’avait été en rêve, et Hans Castorp, éveillé, était un autre Castorp, moins déchaîné que le Hans Castorp du rêve. À l’état de veille il pouvait en être autrement – peut-être ferait-il bien de tenter l’étude de ce caractère nouveau pour lui, celle de Settembrini avec son esprit d’opposition et de critique, bien que cette critique fût larmoyante et bavarde ? – L’autre ne s’était-il pas présenté comme un pédagogue ? De toute évidence, il souhaitait exercer une influence, et le jeune Hans Castorp désirait de tout cœur être influencé ce qui naturellement ne signifiait pas qu’il dût aller jusqu’à se laisser décider par Settembrini à faire sa malle et à partir avant le délai, comme celui-ci le lui avait récemment proposé le plus sérieusement du monde.
Placet experiri, songeait-il en souriant en lui-même, car il savait suffisamment de latin, sans avoir pour cela le droit de se prendre pour un homo humanus. Et il gardait donc un œil sur Settembrini et écoutait volontiers, non sans une attention critique, tout ce que l’Italien débitait lors des rencontres qu’amenaient parfois les promenades prescrites par le traitement, jusqu’au banc près de la combe, ou jusqu’à Davos-Platz. Il faisait de même en d’autres occasions, quand, par exemple, le repas terminé, Settembrini se levait le premier et, dans son pantalon à carreaux, un cure-dents entre les lèvres, flânait à travers la salle aux sept tables, pour, au mépris de la règle et de l’usage, venir un instant à la table des cousins. L’Italien prenait cette liberté, se plantant là, les chevilles croisées, en une attitude gracieuse, et bavardait en gesticulant avec son cure-dents. Ou bien il tirait une chaise à lui, prenait place à l’un des coins de la table, entre Hans Castorp et l’institutrice, ou bien entre Hans Castorp et miss Robinson de l’autre côté, et regardait ses neuf commensaux dévorer le dessert auquel il avait renoncé.
– Puis-je me joindre à cette noble compagnie ? disait-il en secouant la main des deux cousins et en adressant un salut aux autres personnes. Ce brasseur, là-bas… sans parler de l’aspect désespérant de Madame la brasseuse. Ah ! Monsieur Magnus ! Il vient de nous faire une conférence psycho-sociologique. Vous plaît-il de l’entendre ? « Notre chère Allemagne est une grande caserne, oui, certes ! Mais il s’y cache beaucoup d’énergie et je n’échangerais pas nos vertus solides contre la politesse des autres. À quoi me sert la politesse si on me trompe par devant et par derrière ?… » Et le reste est du même tonneau. Je suis à bout de forces. Et puis j’ai pour voisine un pauvre être qui a des roses de cimetière sur les joues, une vieille fille de Transylvanie, qui parle sans arrêt de son « beau-frère », un homme dont personne ne sait rien ni ne veut rien savoir. Bref, je n’en puis plus ; je me suis esquivé.
– Vous avez pris la fuite avec armes et bagages, dit Mme Stoehr, c’est bien le cas de le dire.
– Exactement, s’écria Settembrini, avec armes et bagages. Je vois qu’un autre vent souffle ici. Pas de doute, je suis arrivé à bon port. Donc avec sac et bagages… Ah ! si tout le monde savait disposer ses mots de la sorte ! Puis-je m’informer des progrès de votre précieuse santé, madame Stoehr ?
C’était effrayant de voir les airs qu’affectait Mme Stoehr :
– Grand Dieu ! dit-elle, c’est toujours la même chose. Monsieur ne l’ignore pas. On fait deux pas en avant et trois en arrière. Lorsqu’on a patienté ses cinq mois, arrive le vieux qui vous en administre encore six. Hélas ! ce sont des supplices de Tantale. On pousse, on pousse, et l’on croit être en haut…
– Oh ! comme c’est gentil à vous, cela ! Vous accordez enfin à ce pauvre Tantale un peu de variété. Pour changer, vous lui faites pousser le fameux rocher ! C’est ce que j’appelle la vraie bonté d’âme. Mais qu’y a-t-il, Madame ? Il se passe autour de vous des choses mystérieuses. On parle de double, de corps astral. Je n’y croyais pas, mais ce qui se passe chez vous serait de nature à me troubler…
– Il semble que Monsieur veuille s’amuser à mes dépens.
– Nullement, je n’y songe pas. Rassurez-moi d’abord sur certains côtés obscurs de votre existence et nous pourrons parler d’amusement ! Hier soir, entre neuf heures et demie et dix heures, je me donne un peu de mouvement dans le jardin ; des yeux je parcours les balcons, la petite lampe électrique, sur le vôtre, luit à travers l’obscurité. Vous faisiez donc votre cure, ainsi que le commandent le devoir, la raison et le règlement. « Voici notre jolie malade, me disais-je à moi-même, qui observe fidèlement les prescriptions pour pouvoir retourner le plus tôt possible dans les bras de M. Stoehr. » Et tout à l’heure, qu’entends-je ? Qu’à la même heure vous auriez été vue au cinematografo (M. Settembrini prononça le mot à l’italienne, avec l’accent sur la quatrième syllabe), au cinematografo des arcades du Casino, et ensuite encore à la confiserie, avec du vin doux et on ne sait quels petits fours, et, dit-on…
Mme Stoehr se tortillait, gloussait dans sa serviette, poussait du coude Joachim Ziemssen et le paisible docteur Blumenkohl, clignait d’un œil rusé et confidentiel et témoignait de toutes les manières une coquetterie suffisante et bornée. Pour tromper la surveillance, elle avait l’habitude de poser sur le balcon sa petite lampe de chevet, de s’esquiver discrètement, et de s’accorder quelques distractions en bas, dans le quartier anglais. Son mari l’attendait à Cannstatt. D’ailleurs, elle n’était pas la seule malade qui pratiquât ce régime.
– … Et, dit-on, poursuivit Settembrini, vous auriez savouré ces petits fours en compagnie de qui ? En compagnie du capitaine Miklosich, de Bucarest. On assure qu’il porte un corset, mais, mon Dieu, quelle importance cela peut-il avoir ? Je vous en conjure, Madame, où étiez-vous ? vous êtes donc double ? Sans doute vous étiez-vous endormie ; tandis que la partie terrestre de votre être faisait solitairement sa cure, la partie spirituelle se divertissait en compagnie du capitaine Miklosich et de ses petits fours…
Mme Stoehr se tordait et se débattait comme quelqu’un que l’on chatouille.
– On ne sait pas si on doit souhaiter le contraire, dit Settembrini. Que vous eussiez savouré seule les petits fours, et que vous eussiez fait votre cure de repos en compagnie du capitaine Miklosich…
– Hi, hi, hi…
– Ces dames et messieurs connaissent-ils l’histoire d’avant-hier, demanda sans transition l’Italien. Quelqu’un a été enlevé emporté par le diable, ou plus exactement par Madame sa mère, une dame énergique, elle m’a plu. C’est le jeune Schermann, Antoine Schermann, qui était assis là devant, à la table de Mlle Kleefeld ; vous voyez, sa place est vide. Elle sera bientôt occupée, je n’ai pas d’inquiétude à ce sujet, mais Antoine est parti, sur les ailes de Zéphir en un tournemain, et avant de s’en être rendu compte. Il était ici depuis un an et demi, avec ses seize ans ; on venait de lui octroyer six mois de plus. Et qu’arrive-t-il ? Je ne sais pas qui a glissé un mot à Mme Schermann ; toujours a-t-elle eu vent des mœurs de son rejeton in Baccho et cæteris. Elle entre en scène, sans crier gare, une matrone, trois têtes de plus que moi, les cheveux blancs, furibonde, elle administre sans mot dire une paire de gifles à M. Antoine, l’empoigne par le col et l’embarque dans le train. « S’il doit périr, dit-elle, il le peut aussi bien en bas. » Et allons-y, en route, on rentre !
On riait aussi loin qu’on pouvait l’entendre, car M. Settembrini savait conter avec drôlerie. Il paraissait renseigné sur les dernières nouvelles, bien qu’il considérât la vie en commun des gens d’ici avec une ironie marquée. Il savait tout. Il connaissait les noms, et, à peu près, les conditions de l’existence des nouveaux venus. Il rapportait qu’hier un tel ou une telle avait subi la section d’une côte, et il savait de la meilleure source qu’à partir de l’automne prochain, on n’admettrait plus de malades ayant plus de 38,5 de fièvre. La nuit dernière, contait-il, le petit chien de Mme Capatsoulias, de Mytilène, s’était assis sur le bouton du signal électrique lumineux sur la table de nuit de sa maîtresse, ce qui avait provoqué beaucoup d’allées et venues et de tumulte, d’autant plus que l’on avait trouvé Mme Capatsoulias, non pas seule, mais en compagnie de l’assesseur Dustmund, de Friedrichshagen. Le docteur Blumenkohl lui-même ne put s’empêcher de sourire de cette histoire, la jolie Maroussia faillit étouffer dans son mouchoir parfumé à l’orange, et Mme Stoehr poussa un cri perçant en comprimant son sein gauche des deux mains.
Mais, seul avec les cousins, Ludovico Settembrini parlait aussi volontiers de lui-même et de ses origines, tant en promenade qu’en profitant des réunions du soir, ou encore après le déjeuner, lorsque la plupart des pensionnaires avaient déjà quitté la salle à manger et que les trois hommes restaient encore assis un moment à leur bout de table, tandis que les serveuses la débarrassaient et que Hans Castorp fumait son Maria Mancini dont il commençait, en cette troisième semaine, à goûter de nouveau la saveur. Les examinant avec attention, étonné, mais disposé à subir leur influence, il écoutait les récits de l’Italien qui lui ouvraient un monde singulier et tout neuf.
Settembrini parlait de son grand-père qui avait été avocat à Milan, mais en même temps un grand patriote et quelque chose comme un agitateur, un orateur et un publiciste politique, lui aussi un homme d’opposition, de même que son petit-fils, mais ayant pratiqué la chose dans un plus grand style et dans un esprit plus hardi. Car, tandis que Ludovico, ainsi qu’il le faisait observer avec amertume, se voyait réduit à persifler la vie et les habitants du sanatorium international Berghof, à exercer sur eux sa critique railleuse et à protester contre eux au nom d’une humanité belle et active, l’aïeul avait donné du fil à retordre aux gouvernements, avait conspiré contre l’Autriche et la Sainte-Alliance qui avaient alors courbé sa patrie démembrée sous le joug d’une servitude accablante, et il avait été un membre zélé de certaines sociétés répandues en Italie, un carbonaro, comme le disait Settembrini en baissant subitement la voix, comme si, aujourd’hui encore, il avait été dangereux de parler de cela. Bref, ce Giuseppe Settembrini apparaissait, dans les récits de son petit-fils, aux auditeurs comme ayant mené une existence ténébreuse, passionnée et séditieuse, comme un chef de bande et un conspirateur, et malgré tout le respect auquel ils s’efforçaient par politesse, ils ne parvenaient pas à effacer de leurs visages une expression d’antipathie méfiante, voire même de répugnance. Il est vrai que les événements évoqués étaient d’une espèce assez particulière : ce qu’ils entendaient remontait à une époque lointaine, à un siècle ou presque, c’était de l’histoire ! Et par l’histoire, en particulier par l’histoire ancienne, la nature de ce dont ils entendaient ici parler, l’amour téméraire et désespéré pour la liberté et une haine invincible des tyrans qui leur étaient théoriquement familiers, bien qu’ils n’eussent jamais pensé qu’un jour ils auraient avec de tels sentiments un contact humain aussi immédiat. De plus, cet esprit de révolte et ces menées de conspirateur du grand-père s’alliaient, ainsi qu’ils l’apprirent, à un profond amour de la patrie, qu’il voulait rendre libre et unie ; effectivement, ces agissements séditieux avaient été le fruit et l’émanation de cet alliage respectable entre tous, et si étrange que parût à l’un comme à l’autre des deux cousins ce mélange d’esprit révolutionnaire et de patriotisme – car ils avaient l’habitude d’identifier le patriotisme à un sens conservateur de l’ordre – ils n’en devaient pas moins, à part eux-mêmes, convenir de ce que dans les circonstances et à l’époque en question, la rébellion avait pu être le véritable devoir civique, et qu’un loyalisme inconsidéré pouvait équivaloir à une indifférence indolente à l’égard de la chose publique.
Le grand-père Settembrini n’avait d’ailleurs pas seulement été un patriote italien, mais encore un concitoyen et un allié de tous les peuples assoiffés de liberté. Car après l’échec d’un certain coup de main et d’une tentative de coup d’État que l’on avait entrepris à Turin, et auquel il avait participé par la parole et par l’action, n’ayant échappé que de justesse aux sbires du prince Metternich, il avait employé ses années d’exil à combattre et à verser son sang, en Espagne pour la Constitution, en Grèce pour l’indépendance du peuple hellénique. C’était dans ce dernier pays que le père de Settembrini était venu au monde – sans doute était-ce pourquoi il était devenu un si grand humaniste et un amateur de l’antiquité classique – né d’ailleurs d’une mère de sang allemand, car Giuseppe avait épousé la jeune fille en Suisse et l’avait emmenée avec lui dans ses aventures ultérieures. Plus tard, après avoir vécu pendant dix ans en exil, il avait pu rentrer dans son pays et s’était établi avocat à Milan, mais il n’avait pas renoncé à appeler la nation par la parole orale et écrite, en vers et en prose, à la liberté et à l’instauration d’une République une et indivisible, à concevoir des programmes révolutionnaires avec un élan passionné et dictatorial, et à prédire en un style clair l’union des peuples affranchis en vue d’assurer le bonheur universel. Un détail que Settembrini, le petit-fils, mentionna, fit une impression particulièrement vive sur le jeune Hans Castorp : à savoir que le grand-père Giuseppe s’était, toute sa vie durant, montré à ses concitoyens vêtu de noir, car, avait-il dit, il portait le deuil de l’Italie, sa patrie, asservie et malheureuse. En entendant cela, Hans Castorp, qui, plusieurs fois déjà, les avait comparés en pensée, se souvint de son grand-père qui, lui aussi, tant que son petit-fils l’avait connu, avait porté des vêtements noirs, mais dans un esprit fort différent de celui qui avait animé ce grand-père-ci : il se souvint de la tenue démodée par laquelle Hans Lorenz Castorp, qui relevait en somme d’un temps révolu, s’était conformé au temps présent, tout en marquant par une sorte d’artifice combien il lui appartenait peu, jusqu’au jour où, sur son lit de mort, ses vêtements eussent solennellement recouvré leur forme véritable et appropriée à son caractère (avec la collerette). En vérité, ç’avaient été là deux grands-pères foncièrement différents ! Hans Castorp songeait à cela, tandis que ses yeux prenaient une expression fixe, et il hochait prudemment la tête, de telle manière qu’on pouvait aussi bien interpréter ce mouvement comme une marque d’admiration pour Giuseppe Settembrini ou comme un signe de son étonnement et de sa désapprobation. Il se gardait bien d’ailleurs de condamner ce qui lui semblait étrange et s’en tenait à sa constatation et à sa comparaison. Il voyait la tête étroite du vieux Hans Lorenz se pencher sur le creux légèrement doré du plat baptismal – de cette pièce ancestrale qui se transmettait invariablement de père en fils – la bouche arrondie, car ses lèvres formaient le préfixe allemand « ur » (ce qui veut dire « arrière »), ce son sourd et pieux qui rappelait des endroits où une démarche solennelle et révérencieuse était de mise. Et il voyait Giuseppe Settembrini, agitant le drapeau tricolore d’une main, brandissant son sabre de l’autre, ses yeux noirs levés invoquant le ciel, s’élancer à la tête d’une troupe de défenseurs de la liberté contre la phalange du despotisme. L’une et l’autre de ces attitudes avaient sans doute leur beauté et leur honneur, pensait-il, d’autant plus soucieux de se montrer équitable que, personnellement ou pour une part de sa personne, il se sentait un peu juge et partie. Car le grand-père Settembrini avait combattu pour des droits politiques, tandis que tous les droits avaient, à l’origine, appartenu à son propre grand-père ou tout au moins à ses aïeux, et c’était la canaille qui les leur avait arrachés au cours des quatre derniers siècles par la violence et par de belles phrases. Et voici que l’un et l’autre avaient été vêtus de noir, le grand-père du Nord et le grand-père du Sud, l’un et l’autre à cette fin d’établir entre eux et le néfaste temps présent une distance sévère. Mais l’un avait agi ainsi par piété, en l’honneur du passé et de la mort auxquels appartenait sa nature ; l’autre, au contraire, par esprit de rébellion, en l’honneur d’un progrès ennemi de toute piété. Certes, c’étaient là deux mondes ou deux points cardinaux, songeait Hans Castorp, et se voyant ainsi en quelque sorte placé entre les deux pôles, tandis que M. Settembrini racontait, et qu’il jetait un regard attentif tantôt vers l’un, tantôt vers l’autre de ces mondes, il lui semblait que pareille aventure lui était déjà arrivée. Il se souvenait d’une promenade solitaire, en barque, dans la pénombre du soir, sur un lac du Holstein, vers la fin de l’été, voici quelques années. C’était vers sept heures, le soleil s’était déjà couché, une lune à peu près pleine s’était levée à l’est, au-dessus des rives plantées d’arbustes touffus. Pendant dix minutes, tandis que Hans Castorp ramait sur l’eau calme, une constellation de rêve, étrangement troublante, avait régné. À l’ouest il avait fait plein jour, un jour d’une clarté vitreuse et nette ; mais pour peu qu’il tournât la tête, il voyait une nuit de pleine lune, magique et balayée par des brouillards humides. Cet étrange contraste avait duré un petit quart d’heure, avant que la nuit et la lune eussent triomphé et avec un étonnement émerveillé, les yeux éblouis et dupés de Hans Castorp étaient allés d’un éclairage et d’un paysage à l’autre, du jour à la nuit et de la nuit au jour. C’est de quoi alors, il se souvint.
Quoi qu’il en soit, se disait-il encore, l’avocat Settembrini en menant une vie pareille et poursuivant une activité aussi étendue, n’avait pas dû devenir un grand juriste. Mais le principe même de la justice l’avait animé, comme le faisait apparaître son petit-fils, de sa première enfance jusqu’à la fin de sa vie ; et bien qu’en ce moment il n’eût pas précisément le cerveau très clair et que son organisme fût absorbé par les six services d’un repas du sanatorium Berghof, Hans Castorp s’efforçait de comprendre ce que Settembrini entendait dire lorsqu’il appelait ce principe « la source de la Liberté et du Progrès ». Par ce dernier mot, Hans Castorp avait entendu jusqu’à présent quelque chose comme le développement des grues à vapeur dans le cours du dix-neuvième siècle : et il découvrit que Settembrini ne faisait pas trop peu de cas de ces choses et que son grand-père n’en avait pas usé autrement. L’Italien rendait à la patrie de ses deux auditeurs le plus grand hommage en tenant compte de ce qu’ils avaient inventé la poudre – qui avait relégué au bric-à-brac la cuirasse des féodaux – et la presse d’imprimerie ; car cette dernière avait permis de répandre les idées démocratiques. Il louait donc l’Allemagne à cet égard, et pour autant qu’il était question du passé, bien qu’il crût devoir en toute équité accorder la palme à son propre pays, puisque, le premier, il avait, tandis que les autres peuples vivaient encore dans le crépuscule de la superstition et de la servitude, déployé le drapeau des lumières, de la culture et de la liberté. Mais si Settembrini témoignait beaucoup d’estime à la technique et au trafic – le domaine propre de Hans Castorp – ainsi qu’il l’avait fait lors de sa première rencontre avec les cousins sur le banc de la combe, il ne semblait pas cependant que ce fût pour l’amour de ces puissances, mais plutôt en raison de leur influence sur le perfectionnement moral de l’homme, car c’est le genre d’importance qu’il se déclarait heureux de leur accorder. En subjuguant de plus en plus la nature, par les rapports qu’elle établissait, par les développements des réseaux routiers et télégraphiques, en triomphant des différences climatiques, la mécanique s’avérait le moyen le plus sûr de rapprocher les peuples, de favoriser leur compréhension réciproque, d’amorcer entre eux des compromis humains, de détruire leurs préjugés et enfin d’entraîner leur union universelle. La race humaine était sortie de l’ombre, de la peur et de la haine, mais sur une route de lumière elle se dirigeait vers un état final de sympathie, de clarté intérieure, de bonté et de bonheur ; et sur cette route la mécanique était le véhicule le plus utile. Mais en parlant ainsi, en un seul souffle il mêlait des catégories que Hans Castorp avait été habitué à n’envisager jusque-là que séparément. Mécanique et morale, disait-il. Et il allait jusqu’à parler du Sauveur du Christianisme qui avait le premier révélé le principe de l’égalité et de l’union des peuples, après quoi la presse à imprimer avait puissamment favorisé l’expansion de ce principe ; et la Révolution française l’avait élevé à la dignité d’une loi. Pour des raisons mal définies, tout cela semblait au jeune Hans Castorp très certainement confus, encore que M. Settembrini le résumât en termes si clairs et énergiques. Une seule fois, racontait-il, une seule fois dans sa vie, au début de sa maturité, son grand-père s’était senti entièrement heureux : ç’avait été à la nouvelle de la Révolution de Juillet, à Paris. À haute voix et publiquement, il avait proclamé que tous les hommes, un jour, placeraient les Trois Glorieuses à côté des six jours de la Genèse. Hans Castorp, à cet instant, ne put s’empêcher de frapper de la main sur la table et d’éprouver un étonnement profond. Il lui semblait vraiment un peu fort que l’on dût placer les trois journées estivales de l’an 1830, au cours desquelles les Parisiens s’étaient donné une nouvelle constitution, à côté des six jours pendant lesquels Dieu avait séparé la terre de l’eau et avait créé les astres éternels, ainsi que les fleurs, les arbres, les oiseaux, les poissons et toute vie ; et étant, plus tard, resté seul avec son cousin Joachim, il souligna que cela lui avait paru par trop fort et véritablement choquant.
Mais il était si bien disposé à se « laisser influencer », autrement dit à se livrer à des expériences, qu’il réprima la protestation que sa piété et son bon goût élevaient contre la conception settembrinienne des choses ; il se disait que ce qui lui semblait blasphème pouvait être qualifié d’audace, et que ce qu’il jugeait de mauvais goût pouvait avoir été de la générosité et un noble enthousiasme, du moins en certaines circonstances, par exemple lorsque le grand-père Settembrini avait appelé les barricades le « trône du peuple », et qu’il avait déclaré qu’il s’agissait de « consacrer la pique du citoyen sur l’autel de l’Humanité ».
Hans Castorp savait pourquoi il écoutait M. Settembrini ; il le savait non pas de manière à l’exprimer avec clarté, mais il le savait quand même. Il y avait dans sa complaisance quelque chose comme un sentiment du devoir, en dehors de cette absence de responsabilité propre aux vacances du voyageur et du visiteur, qui ne se ferme à aucune impression et qui se laisse faire par les choses, sachant que demain ou après-demain il ouvrirait ses ailes, et retournerait à l’ordre accoutumé. C’était quelque chose, par conséquent, comme une voix de sa conscience, et pour être précis, de sa conscience mauvaise qui l’inclinait à écouter l’Italien, une jambe croisée sur l’autre, tirant des bouffées de son Maria Mancini, ou lorsque, tous les trois, ils remontaient du quartier anglais vers le Berghof.
D’après les vues et exposés de Settembrini, deux principes se disputaient le monde : la Force et le Droit, la Tyrannie et la Liberté, la Superstition et la Science, le principe de conservation et le principe du mouvement : le Progrès. On pouvait appeler l’un le principe asiatique, l’autre le principe européen, car l’Europe était le pays de la rébellion, de la critique et de l’activité qui transforme, tandis que le continent oriental incarnait l’immobilité, le repos. On ne pouvait pas du tout se demander laquelle de ces deux puissances finirait par remporter la victoire : c’était sans aucun doute la puissance de la Lumière, du perfectionnement conforme à la raison. Car l’humanité entraînait sans cesse de nouveaux pays dans sa voie rayonnante, elle conquérait toujours de nouvelles terres en Europe même, et déjà elle commençait à pénétrer en Asie. Mais il s’en fallait de beaucoup encore que sa victoire fût complète, et tous ceux qui avaient reçu la lumière devaient faire encore de grands et nobles efforts jusqu’à ce que se levât le jour où les monarchies et les religions s’effondreraient jusque dans les pays qui, à la vérité, n’avaient encore vécu ni leur « dix-huitième » ni leur 1789. Mais ce jour viendrait, disait Settembrini, et il souriait finement sous sa moustache, il viendrait, sur des ailes d’aquilon sinon de colombes, et il se lèverait à l’aube de la fraternisation universelle des peuples, sous le signe de la Raison, de la Science et du Droit ; il apporterait la sainte alliance de la démocratie des citoyens, la contre-partie éclatante de cette trois fois infâme alliance des princes et des cabinets dont le grand-père Giuseppe avait été l’ennemi mortel et l’adversaire personnel, en un mot la république universelle. Mais pour atteindre ce but, il était avant tout nécessaire d’atteindre le principe asiatique de servitude et de conservation au centre et au nerf vital de sa résistance, c’est-à-dire à Vienne. Il s’agissait de frapper l’Autriche à la tête et de la détruire, d’abord pour se venger une bonne fois du passé, et ensuite pour préparer la voie au règne du droit et du bonheur sur la terre.
Cette dernière expression et cette conclusion des éloquents épanchements de Settembrini n’intéressait vraiment plus du tout Hans Castorp ; elle lui déplaisait au contraire, elle le touchait même péniblement comme un ressentiment personnel ou national, chaque fois qu’elle se répétait ; quant à Joachim Ziemssen, lorsque l’Italien s’engageait dans ces eaux, il détournait la tête, en fronçant les sourcils, et cessait d’écouter, voire rappelait aux Russes qu’il était temps de faire la cure, ou essayait de faire dévier la conversation. Hans Castorp ne se sentait pas davantage tenu à prêter attention à de tels égarements – sans doute étaient-ils au-delà des limites des influences que sa conscience lui conseillait de subir à titre d’essai – ; et pourtant il tenait tellement à être édifié que, lorsque Settembrini venait s’asseoir auprès d’eux, ou se joignait à eux en plein air, c’était le jeune homme qui invitait l’Italien à exprimer ses idées.
Ces idées, cet idéal et ces tendances, observait Settembrini, étaient chez lui une tradition de famille, car tous trois y avaient consacré leur vie et leurs forces : le grand-père, le père et le petit-fils, chacun à sa manière : le père non moins que le grand-père Giuseppe, bien qu’il n’eût pas été un agitateur politique et un combattant pour la cause de la liberté, mais un savant discret et délicat, un humaniste à son pupitre. Mais qu’était-ce que l’humanisme ? C’était l’amour des hommes, ce n’était pas autre chose, et par là même l’humanisme était aussi une politique, une attitude de révolte contre tout ce qui souille et déshonore l’idée de l’homme. On avait reproché au père de Settembrini de faire trop grand cas de la forme ; mais la belle forme elle-même, il ne l’avait cultivée que par respect pour la dignité de l’homme, en opposition éclatante avec le Moyen Âge qui, non seulement avait été livré au mépris de l’homme et à la superstition, mais qui avait encore sombré dans une absence de forme honteuse ; et avant toutes choses il avait pris fait et cause pour la liberté de pensée et le plaisir de vivre, et avait soutenu qu’il fallait abandonner le ciel aux moineaux. Prométhée ! Ce fut, selon lui, le premier humaniste et il ne faisait qu’un avec ce Satan en hommage auquel Carducci avait composé son hymne… Ah ! si les cousins avaient pu entendre le vieux Bolonais railler et maudire la sensibilité chrétienne des romantiques : les chants sacrés de Manzoni ; la poésie d’ombres et de clair de lune du romanticismo qu’il avait comparée à la « pâle nonne céleste Luna » ! Per Bacco, ç’avait été une haute jouissance ! Et ils auraient encore dû entendre Carducci interpréter Dante ; il l’avait célébré comme le citoyen d’une grande ville, qui aurait défendu, contre l’ascétisme et la négation de la vie, la force active qui transforme le monde et le rend meilleur. Car ce n’était pas l’ombre maladive et mystique de Béatrice que le poète avait entendu honorer sous le nom de donna gentils et pietosa ; il aurait, au contraire, désigné ainsi son épouse qui, dans le poème, figurait le principe de la connaissance d’ici-bas, et de l’activité dans la vie…
Hans Castorp avait donc appris bien des choses sur Dante et de la meilleure source. Il ne se fiait pas absolument à ces connaissances nouvelles, en tenant compte de la légèreté de celui qui lui servait de truchement ; mais il valait la peine d’entendre dire que Dante avait été un citadin actif et lucide. Et puis il écoutait encore Settembrini parler de lui-même, et déclarer qu’en sa personne, en lui, le petit-fils Lodovico, les tendances de ses ascendants immédiats, la tendance combative du citoyen qu’avait été son grand-père et la tendance humaniste de son père s’étaient réunies, et que de ce fait même il était devenu un littérateur, un écrivain libre. Car la littérature n’était pas autre chose que cela même : elle était la réunion de l’humanisme et de la politique, réunion qui s’accomplissait d’autant plus aisément que l’humanisme était en lui-même de la politique, et la politique de l’humanisme. Ici, Hans Castorp dressait l’oreille et s’efforçait de bien le comprendre ; car il pouvait espérer percer toute l’ignorance du brasseur Magnus, et apprendre en quoi la littérature était autre chose que de « beaux caractères ». Settembrini demanda si ses auditeurs avaient jamais entendu parler de Brunetto, Brunetto Latini, greffier municipal de Florence vers 1250, qui avait écrit un livre sur les vertus et les vices. Ce maître avait été le premier à donner aux Florentins une éducation, il leur avait enseigné la parole, ainsi que l’art de diriger leur république d’après les règles de la politique. « Vous y voilà, Messieurs ! s’écriait Settembrini. Vous y voilà ! ». Et il parlait du verbe, du culte du verbe, de l’éloquence, qu’il appela le triomphe de l’humanité. Car la parole était l’honneur de l’homme, et elle seule rendait la vie digne de l’homme. Non pas l’humanisme seulement, mais l’humanité en général, toute dignité humaine, l’estime des hommes et l’estime de l’homme pour soi-même, tout cela était inséparable de la parole, était lié à la littérature.
– Tu vois bien, dit plus tard Hans Castorp à son cousin, tu vois bien que dans la littérature, ce qui importe, ce sont les belles paroles. Je m’en étais tout de suite rendu compte.
Et de même la politique était liée à la parole, ou plus exactement elle était issue de la conjonction, de l’union de l’humanité et de la littérature, car la belle parole produisait la belle action. « Vous avez eu dans votre pays, dit Settembrini, vous avez eu, voici deux siècles, un poète, un admirable vieux causeur qui attachait une grande importance à une belle écriture parce qu’il croyait qu’elle conduisait au beau style. Il aurait dû aller un peu plus loin, et dire qu’un beau style mène à de belles actions. Bien écrire, c’est déjà presque bien penser, et il n’y a pas loin de là jusqu’à bien agir. Toute civilisation et tout perfectionnement moral sont issus de l’esprit de la littérature, qui est l’âme de la dignité humaine et qui est identique à l’esprit de la politique. Oui, tout cela ne fait qu’un, ne fait qu’une seule et même idée et puissance, et c’est en un seul nom qu’on peut les réunir toutes. » Quel était ce nom ? Or donc, ce nom se composait de syllabes familières, mais dont les deux cousins n’avaient certes jamais saisi le sens et la majesté ; c’était le mot : Civilisation. Et tout en laissant tomber ce mot de ses lèvres, Settembrini levait sa petite dextre jaune, comme quelqu’un qui porte un toast.
Le jeune Hans Castorp jugeait tout cela très digne d’être écouté, mais, sans s’estimer engagé à quoi que ce soit, plutôt à titre d’expérience ; malgré tout, il lui semblait qu’en tout cas cela méritait d’être entendu, et c’est dans ce sens qu’il s’exprima en en parlant à Joachim Ziemssen, qui se trouva avoir justement le thermomètre dans la bouche, et qui ne put donc que répondre de façon indistincte, et qui fut trop occupé, ensuite, à lire le chiffre et à l’inscrire sur sa feuille de température pour pouvoir formuler un avis sur les points de vue de Settembrini. Ainsi que nous l’avons dit, Hans Castorp s’intéressait avec zèle à ces points de vue, et s’ouvrait à ces connaissances pour les examiner de près ; ce qui souligne déjà combien l’homme éveillé se distingue du rêveur confus qu’avait été Hans Castorp lorsqu’il traitait M. Settembrini, en face, de joueur d’orgue de Barbarie, tout en essayant de toutes ses forces de l’écarter, parce qu’il « dérangeait ici ». Mais, en tant qu’homme éveillé, Hans Castorp écoutait poliment et attentivement l’Italien, et s’efforçait honnêtement d’adoucir et d’atténuer les résistances qui se dressaient en lui contre les constructions et les vues du mentor. Car nous ne voulons pas nier que certaines résistances se faisaient jour dans son âme : c’étaient des résistances de vieille date qui avaient existé en lui depuis toujours, et d’autres aussi, qui résultaient de la situation présente, des expériences indirectes ou directes qu’il faisait chez les hommes d’ici.
Qu’est-ce que l’homme, et avec quelle facilité sa conscience ne s’égare-t-elle pas ? Comment trouve-t-il moyen de prendre pour la voix du devoir l’appel de la passion ? C’est par un sentiment du devoir, c’est pour l’amour de l’équité et de l’équilibre, que Hans Castorp prêtait volontiers l’oreille aux propos de M. Settembrini et qu’il examinait avec complaisance les considérations de celui-ci sur la Raison, la République et le beau style, prêt à se laisser influencer par elles. Et il jugeait ensuite qu’il y avait d’autant plus de constance à laisser libre cours à ses pensées et à ses rêveries dans une autre direction, voire dans la direction contraire, et pour formuler dès à présent tous nos soupçons et toute notre pensée, nous dirons qu’il n’avait même écouté M. Settembrini que dans le seul dessein d’obtenir de sa conscience une lettre de franchise qu’elle ne lui eût pas primitivement accordée. Mais qu’est-ce ou qui est-ce qui se trouvait du côté opposé au patriotisme, à la dignité humaine et aux belles-lettres, de ce côté vers lequel Hans Castorp croyait de nouveau pouvoir diriger ses actes et ses pensées ? Là se trouvait… Clawdia Chauchat, lasse, vermoulue, avec ses yeux de Tartare ; et tandis que Hans Castorp pensait à elle (d’ailleurs le mot « penser » exprime avec par trop de mesure sa manière de se pencher intérieurement vers elle), il se figurait de nouveau être dans la barque, sur ce lac de Holstein, et tourner son regard aveugle et dupé du jour vitreux de la rive occidentale vers la nuit de pleine lune où planaient les brouillards des ciels orientaux.
LE THERMOMÈTRE
La semaine de Hans Castorp se déroulait du mardi au mardi, car il était arrivé un mardi Depuis quelques jours déjà, il avait réglé sa note de la deuxième semaine, note modérée, d’environ cent soixante francs, raisonnable et justifiée, estimait-il, même si l’on ne tenait compte ni de certains avantages incalculables de ce séjour, et qui ne se laissaient pas chiffrer, ni de certains suppléments qu’on eût parfaitement pu lui facturer si l’on avait voulu, comme par exemple du concert bi-mensuel sur la terrasse et des conférences du docteur Krokovski, mais exclusivement de la pension proprement dite, des frais de séjour, du logement agréable, des cinq formidables repas.
– Ce n’est pas cher, c’est plutôt bon marché, tu ne peux pas te plaindre que l’on t’exploite ici, dit l’invité à l’habitué. Il te faut donc une moyenne de 650 francs par mois pour ta chambre et tes repas, et le traitement médical est compris dans ce chiffre. Bien. Admets que tu dépenses encore 30 francs par mois en pourboires, si tu fais bien les choses, et si tu tiens à avoir autour de toi des visages souriants. Cela fait 680 francs. Bon. Tu me diras qu’il y a encore d’autres frais. Il y a les boissons, les cosmétiques, les cigares, on fait de temps en temps une excursion, une promenade en voiture, si tu veux, et puis il y a les notes de cordonnier et de tailleur. Entendu ! Mais, tout compté, tu ne réussiras pas, avec la meilleure volonté du monde, à dépenser mille francs par mois. Pas même huit cents francs. Cela ne fait pas tout à fait dix mille francs par an. Certainement pas davantage. Et cela te suffit pour vivre.
– Bravo pour le calcul de tête, dit Joachim. Je ne savais pas du tout que tu étais aussi fort. Et je trouve vraiment généreux de ta part de faire tout de suite le compte pour une année entière. Décidément, tu as déjà appris quelque chose chez nous. D’ailleurs, tu comptes trop cher. Je ne fume pas de cigares, et je n’ai pas non plus l’intention de me faire faire ici des costumes. Non, merci !
– J’ai même compté trop ? dit Hans Castorp, un peu confus. Quelle idée de porter en compte à son cousin des cigares et des costumes neufs ! Quant à la rapidité de son calcul de tête, ce n’était qu’une illusion de son cousin sur ses dons naturels. Car dans ce domaine comme dans tous les autres, il était plutôt lent et manquait de feu ; et ce n’était pas une improvisation que son rapide aperçu dans ce cas particulier, car, en réalité, il s’était préparé, et même préparé par écrit : un soir, pendant la cure de repos (car lui aussi avait fini par s’étendre après le dîner, comme tous les autres), il s’était levé tout exprès de son excellente chaise longue et obéissant à une impulsion subite, il avait cherché dans sa chambre du papier et un crayon pour calculer. Il avait donc constaté que son cousin, ou plus exactement, que « l’on » n’avait besoin ici, en tout et pour tout, que de douze mille francs par an, et en manière de distraction, il s’était convaincu que, pour ce qui le concernait, la vie ici était plus qu’à la portée de sa bourse puisqu’il pouvait se considérer comme disposant annuellement de dix-huit à dix-neuf mille francs.
Ainsi donc, sa deuxième note hebdomadaire avait été réglée voici trois jours, contre quittance et remerciements, ce qui signifie qu’il était au milieu de la troisième semaine du séjour normal qu’il s’était proposé. Dimanche prochain, il assisterait encore à un de ces concerts sur la terrasse qui se renouvelaient tous les quinze jours, le lundi il assisterait à l’une des conférences, également bi-mensuelles, du docteur Krokovski, se disait-il à lui-même et à son cousin, mais le mardi ou le mercredi il se remettrait en route et laisserait Joachim seul, le pauvre Joachim à qui Rhadamante avait encore infligé Dieu sait combien de mois, et dont les yeux doux et noirs se couvraient d’un voile de mélancolie, chaque fois qu’il était question de ce départ de Hans Castorp, qui désormais approchait rapidement. Grand Dieu, qu’étaient devenues ces vacances ? Écoulées, envolées, enfuies ! on n’aurait vraiment su dire comment ! Ç’avait pourtant été vingt et un jours qu’ils avaient dû passer ensemble, une longue série, que d’abord on n’embrassait pas très facilement du regard. Et voici que, tout à coup, il n’en restait que trois ou quatre petits jours insignifiants, un reste négligeable, tout au plus un peu alourdi par les variantes périodiques de la journée ordinaire, mais déjà tout occupés à penser aux bagages et au départ. Trois semaines ici avaient été en somme peu de chose ou rien du tout. Ne le lui avaient-ils pas tous dit dès le premier jour ? La plus petite unité de temps ici était le mois, avait dit Settembrini, et, comme le séjour de Hans Castorp n’atteignait pas cet ordre de grandeur, il ne comptait pas en tant que séjour ; ce n’était en somme qu’une visite passagère, comme avait dit le conseiller aulique Behrens. Était-ce peut-être par suite de l’accroissement de la combustion générale que le temps passait ici comme en un tournemain ? Une telle rapidité de vie était somme toute une vraie consolation pour Joachim, s’il envisageait les cinq mois qui l’attendaient encore, en supposant qu’on s’en tînt là. Mais pendant ces trois semaines, ils auraient dû veiller sur la durée avec plus d’attention, comme ils faisaient en prenant leur température, lorsque les sept minutes prescrites devenaient une période si importante. Hans Castorp éprouvait une cordiale pitié à l’égard de son cousin, dans les yeux de qui on pouvait lire la tristesse de perdre bientôt son camarade, il éprouvait vraiment la plus vive compassion en songeant que le pauvre demeurerait dorénavant toujours sans lui, qui cependant vivrait de nouveau dans la plaine et déploierait son activité au service de la technique des transports qui rapprochent les peuples. C’était une pitié vraiment brûlante, à certains instants douloureuse à la poitrine, si vive que parfois il se demandait sérieusement s’il aurait le courage et s’il prendrait sur lui de laisser Joachim seul ici. Même, cette pitié le brûlait parfois avec acuité, et c’est pourquoi sans doute il parla lui-même de moins en moins de son départ ; c’était Joachim qui, de temps à autre, ramenait la conversation sur ce sujet ; Hans Castorp, ainsi que nous venons de le dire, par un tact et une délicatesse naturels, semblait jusqu’au dernier moment ne plus vouloir y penser.
– Espérons tout au moins, dit Joachim, que tu te seras reposé chez nous, et qu’en descendant, tu éprouveras les bienfaits de cette détente.
– Oui, je saluerai tout le monde de ta part, répondit Hans Castorp, et je leur dirai que tu me suivras au plus tard dans cinq mois. Reposé ? Tu demandes si je me suis reposé pendant ces quelques jours ? J’espère bien que oui. Même dans un temps aussi bref, il faut bien qu’un certain mieux se soit produit. Il est vrai que les impressions ici étaient si neuves, si neuves à tous égards, très excitantes, mais aussi très fatigantes moralement et physiquement ; je n’ai pas le sentiment d’en avoir encore fini avec elles, et de m’être acclimaté, ce qui est la condition première de tout repos véritable. Maria est, Dieu merci, toujours aussi bon, depuis quelques jours j’ai retrouvé son goût ordinaire. Mais de temps en temps, mon mouchoir se teint encore de rouge quand je me mouche et je ne réussirai plus, je le crois bien, à me défaire, avant mon départ, de cette sacrée chaleur à la figure, non plus que de ces battements de cœur insensés. Non, non, on ne peut pas très bien parler à mon propos d’acclimatation, et comment serait-ce possible après un délai aussi court ? Il faudrait plus longtemps que cela pour s’acclimater ici et assimiler ces impressions ; ce n’est qu’ensuite que le repos pourrait commencer et que l’on pourrait produire de l’albumine. Dommage ! Je dis « dommage » parce que c’est à coup sûr une faute de ma part de n’avoir pas réservé plus de temps pour ce séjour, car en somme, j’aurais pu le trouver. De sorte que j’ai tout à fait l’impression qu’arrivé chez moi, dans la plaine, j’aurai besoin de me remettre de ce repos, et qu’il faudra que je dorme pendant trois semaines, tant il me semble m’être parfois surmené ici. Et voilà qu’à tout cela s’ajoute encore ce maudit rhume…
Il semblait en effet que Hans Castorp dût retourner dans la plaine avec un rhume de premier ordre. Il avait pris froid, sans doute en faisant la cure de repos, et, pour hasarder une deuxième conjecture, pendant la cure du soir, à laquelle il s’astreignait depuis une semaine environ, malgré le temps pluvieux et froid qui ne semblait pas vouloir se remettre avant son départ. Mais il avait appris que ce temps ne pouvait pas être considéré comme mauvais ; le concept de mauvais temps n’existait ici en aucune manière, on ne craignait aucun temps, on en tenait à peine compte, et avec toute la souple docilité de la jeunesse, avec sa faculté d’adaptation aux pensées et aux usages du milieu où elle se trouve justement transportée, Hans Castorp avait commencé à s’approprier cette indifférence. Lorsqu’il pleuvait à seaux, on ne devait pas croire que pour si peu l’air fût moins sec. Et, en effet, sans doute ne l’était-il vraiment pas, car on avait toujours la tête brûlante, comme si l’on se trouvait dans une chambre surchauffée, ou comme si l’on avait bu trop de vin. Quant au froid, qui était sensible, il eût été peu raisonnable de tenter de lui échapper en se réfugiant dans les chambres ; car aussi longtemps qu’il ne neigeait pas, on ne chauffait pas, et il n’était guère plus confortable d’être assis dans la chambre, que de s’étendre sur la loge du balcon, empaqueté dans un manteau d’hiver, et selon toutes les règles de l’art dans deux bonnes couvertures en poil de chameau. Tout au contraire : cette position était de beaucoup la plus agréable, c’était tout bonnement l’état le plus plaisant que Hans Castorp se souvînt d’avoir jamais éprouvé, et il ne se laissait pas égarer dans son jugement par le fait qu’un quelconque homme de lettres et carbonaro, avec des sous-entendus malveillants, appelait cette position « horizontale ». Le soir surtout, il la trouvait agréable, lorsque la petite lampe luisait à côté de lui sur le guéridon, et que, chaudement enroulé dans les couvertures, reprenant goût au Maria et jouissant des avantages difficiles à définir de ce type de chaise longue, la pointe du nez glacée, il est vrai, et tenant un livre – c’était encore toujours Ocean Steamships – entre ses mains raidies et rougies par le froid, il regardait sous l’arcade du balcon, par-dessus la vallée de plus en plus obscure, embellie de lumières qui, ici, étaient dispersées et, plus loin, se resserraient par-dessus la vallée, d’où montait presque chaque soir et pendant une heure au moins, de la musique : des sons agréablement assourdis de mélodies familières. C’étaient des morceaux d’opéras, des fragments de Carmen, du Trouvère ou du Freischütz, puis des valses bien construites et entraînantes, des marches qui vous faisaient hocher la tête avec fougue et de gaies mazurkas. Mazurka ? C’est Maroussia qu’elle se nommait en réalité, la jeune fille au petit rubis, et dans la loge voisine, derrière l’épaisse paroi de verre laiteux, reposait Joachim. (De temps à autre Hans Castorp échangeait avec lui une parole prudente, en prenant les plus grands égards pour les autres horizontaux.) Joachim, dans sa loge, n’était pas plus mal partagé que Hans Castorp, bien qu’il ne fût pas musicien et qu’il ne sût pas prendre le même plaisir aux concerts du soir. Dommage pour lui ! Au lieu de cela, il lisait volontiers dans sa grammaire russe. Mais Hans Castorp laissait Ocean Steamships sous sa couverture et écoutait de tout cœur la musique, plongeait avec complaisance dans la profondeur transparente de sa composition et prenait un plaisir si vif à telle trouvaille mélodique originale ou évocatrice que, tout à son plaisir, il ne se souvenait qu’avec des sentiments hostiles des considérations de Settembrini sur la musique, considérations irritantes dans le genre de celle-ci par exemple : que la musique était politiquement suspecte – ce qui, en effet, ne valait pas beaucoup mieux que l’expression du grand-père Giuseppe sur la révolution de Juillet et les six jours de la Genèse.
Joachim ne jouissait donc pas aussi vivement de la musique et l’aromatique jouissance de fumer lui était également étrangère. Pour le reste, il était aussi bien à l’abri dans sa loge, à l’abri et bien calé. La journée était finie, pour cette fois tout était fini, on était sûr qu’il ne se produirait plus rien, qu’il n’y aurait plus d’émotions violentes, que le muscle du cœur ne serait plus en aucune façon appelé à contribution. Mais en même temps on était certain que demain, tout cela se renouvellerait vraisemblablement à la faveur de cette existence étroite et régulière et que tout recommencerait derechef ; et cette double sécurité était des plus réconfortantes ; jointe à la musique et à la saveur retrouvée du Maria, elle faisait pour Hans Castorp de la cure de repos du soir un état véritablement bienheureux.
Mais tout cela n’avait donc pas empêché que le visiteur et novice encore douillet se refroidît sérieusement à cette cure du soir (ou ailleurs). Un gros rhume s’annonçait. Il pesait sur la cavité frontale, la luette du palais était irritée et douloureuse, l’air ne traversait pas comme d’habitude le conduit destiné par la nature à cet usage, mais y pénétrait froid, avec difficulté, et provoquant sans cesse des accès de toux convulsive. En une nuit, sa voix avait pris la tonalité d’une basse sourde, comme brûlée par des boissons fortes, et, selon ses dires, durant cette même nuit il n’avait pas fermé l’œil parce qu’une sécheresse étouffante du gosier l’avait toujours de nouveau fait sursauter sur son oreiller.
– Tout à fait fâcheux, cette histoire-là, dit Joachim, et presque pénible. Les refroidissements, – il faut que tu te le dises, – ne sont pas admis ici, on nie leur existence. Officiellement, la grande sécheresse de l’atmosphère ne les justifie pas, et comme malade on serait mal accueilli chez Behrens, si l’on voulait se présenter comme enrhumé. Mais chez toi, c’est en somme autre chose ; à tout prendre, tu as le droit de l’être. Ce serait parfait si nous pouvions encore couper ton rhume ; dans la plaine on connaît des trucs, mais je doute qu’on aille s’y intéresser ici suffisamment. Ici il vaut mieux ne jamais tomber malade, personne ne s’en soucie. C’est une vérité établie, je te la donne en dernière heure. Lorsque je suis arrivé, il y avait ici une dame qui, toute la semaine, tenait son oreille et se plaignait de douleurs, et, finalement, Behrens l’examina. « Vous pouvez être tout à fait rassurée, dit-il, ce n’est pas tuberculeux. » Et on en resta là ! Eh bien, nous allons voir ce qu’il y aura moyen de faire : je le dirai demain au masseur, lorsqu’il viendra chez moi. C’est la voie hiérarchique, et il transmettra la commission, de sorte qu’on finira quand même par faire quelque chose pour toi.
Ainsi parla Joachim, et la voie hiérarchique fit ses preuves. Dès vendredi, lorsque Hans Castorp fut rentré de sa promenade matinale, on frappa à sa porte, et il s’ensuivit pour lui la connaissance personnelle qu’il fit de Mlle von Mylendonk ou de la Supérieure, comme on l’appelait. Jusque-là, il n’avait jamais vu que de loin cette personne apparemment très occupée lorsque sortant d’une chambre de malade, elle traversait le corridor pour entrer dans une chambre, en face, ou bien il l’avait vue faire une apparition fugitive dans la salle à manger, et avait entendu sa voix criarde. Or donc, cette fois, c’était à lui-même que sa visite était destinée ; attirée par son rhume, elle frappa d’un doigt osseux, durement et brièvement, à la porte de sa chambre, et entra, – encore avant qu’il eût dit « entrez », – en se rejetant encore une fois en arrière, déjà debout sur le seuil, pour s’assurer du numéro de la chambre.
– Trente-quatre, criailla-t-elle sans baisser la voix, c’est juste. Et alors, jeune homme, on me dit que vous avez pris froid, I hear you have caught a cold, Wy, kaschetsja, prostudilisj, et enfin, en allemand : j’apprends que vous vous êtes refroidi ? Quelle langue faut-il vous parler ? L’allemand, je vois bien. Ah oui, la visite du jeune Ziemssen, j’y suis. Il faut que je passe dans la salle d’opérations. Il y en a un là-bas que l’on est en train de chloroformer et qui a mangé de la salade de haricots. Si l’on n’a pas les yeux partout à la fois… Et vous, jeune homme, vous prétendez avoir pris froid ici ?
Hans Castorp était stupéfait par cette manière de s’exprimer chez une vieille dame noble. Tout en parlant, elle devançait ses propres paroles, en tortillant le cou et flairant, le nez levé, comme font des fauves dans leur cage, et elle agitait le poignet de sa main droite tachée de son, légèrement fermée, et le pouce tourné vers en haut, comme si elle avait voulu dire : « Vite, vite, vite. N’écoutez pas ce que je dis, mais parlez vous-même pour que je puisse m’en aller. » C’était une femme d’une quarantaine d’années, de taille chétive, sans formes, vêtue d’une blouse blanche d’infirmière, maintenue par une ceinture, et qui portait sur sa poitrine une croix de grenats. Sous son bonnet de diaconesse paraissaient des cheveux roux et clairsemés ; ses yeux bleu d’eau et enflammés qui, par surcroît, portaient un orgelet assez avancé, jetaient un regard instable, le nez était retroussé, la bouche avait quelque chose d’un batracien, et sa lèvre inférieure qui saillait obliquement, avait en parlant comme un mouvement de pelle. Cependant, Hans Castorp la considérait avec toute l’affabilité modeste, tolérante et confiante qui lui était innée.
– Qu’est-ce que c’est que ce refroidissement, hé ? demanda pour la seconde fois l’infirmière en chef, en s’efforçant de donner à ses yeux un éclat pénétrant, mais sans y réussir, car ils louchaient. Nous n’aimons pas ce genre de refroidissements. Êtes-vous souvent refroidi ? Votre cousin, lui aussi, n’était-il pas souvent refroidi ? Quel âge avez-vous donc ? Vingt-quatre ans ? C’est l’âge qui fait cela. Et vous vous avisez de venir ici et de prendre froid. Nous ne devrions pas parler ici de « refroidissement », honorable jeune homme, ce sont là des boniments d’en bas. (Le mot « boniment », dans sa bouche, avait quelque chose d’affreux et d’aventureux, tel qu’elle le proférait en remuant sa lèvre inférieure comme une pelle.) Vous avez la plus belle irritation de la trachée artère, j’en conviens, il suffit de voir vos yeux. (Et de nouveau elle se livra à l’étrange tentative de le regarder dans les yeux, d’un regard pénétrant, sans d’ailleurs y réussir parfaitement.) Mais les rhumes ne proviennent pas du froid, ils proviennent d’une infection que l’on était disposé à subir, et il s’agit seulement de savoir si nous sommes en présence d’une infection inoffensive, ou d’une infection moins inoffensive. Tout le reste n’est que boniment. (De nouveau cet affreux « boniment » !) Il est fort possible que chez vous ce soit plutôt une chose anodine, dit-elle, et elle le regarda avec son orgelet avancé, il ne savait pas comment. Tenez, voici un antiseptique inoffensif. Cela vous fera peut-être du bien.
Et elle tira de la sacoche de cuir noir qui pendait à sa ceinture un petit paquet qu’elle déposa sur la table. C’était du formol.
– D’ailleurs, vous avez l’air excité comme si vous aviez de la fièvre.
Et elle ne cessait pas de le regarder en face, mais toujours d’un œil un peu fuyant.
– Avez-vous déjà pris votre température ?
Il fit signe que non.
– Pourquoi pas ? demanda-t-elle, et sa lèvre inférieure, qui saillait obliquement, resta en suspens.
Il se tut. Le brave garçon était encore si jeune, il avait encore gardé l’habitude du silence de l’écolier qui est debout devant son banc, qui ne sait rien et qui se tait.
– Est-ce que par hasard vous ne prendriez jamais votre température ?
– Si, Madame la Supérieure, lorsque j’ai de la fièvre.
– Enfant de malheur, mais on prend sa température justement pour savoir si l’on a de la fièvre. Et pour le moment, selon vous, vous n’en auriez pas encore ?
– Je ne sais trop, Madame la Supérieure. Je ne peux pas très bien me rendre compte. J’ai eu un peu chaud et froid depuis mon arrivée ici.
– Aha ? Et où avez-vous votre thermomètre ?
– Je n’en ai pas avec moi, Madame la Majore. À quoi bon ? Je ne suis ici qu’en visite. Je suis bien portant.
– Boniment ! M’avez-vous fait appeler parce que vous êtes bien portant ?
– Non, dit-il poliment, mais parce que je me suis un peu…
