La montagne magique Thomas Mann

S’éteignit ? Mme Stoehr, que l’on ne pouvait plus retenir, poussa des hi et des hou, car elle avait entendu le déclic du commutateur. La lumière ne s’était pas éteinte, elle avait été éteinte par une main que l’on désignait avec beaucoup de ménagements, en disant que c’était une main étrangère. Était-ce la main de Holger ? Il s’était montré jusqu’à présent si doux, si discipliné et si poétique ! Mais voici que sa nature tournait à la polissonnerie et à la turbulence. Qui pouvait assurer qu’une main qui donnait des coups de poing dans la porte et les meubles et qui avait l’insolence d’éteindre la lumière ne saisirait pas aussi bien quelqu’un par la gorge ? Dans l’obscurité on réclama des allumettes, une lampe de poche. La Lévi hurla qu’on lui avait tiré les cheveux sur le front. Dans sa peur folle, Mme Stoehr n’eut pas honte de prier Dieu à haute voix. « Notre père, cette fois-ci encore… » cria-t-elle et, gémissant, implora le Seigneur de vouloir donner le pas à la grâce sur la justice, bien que l’on eût tenté l’enfer. Ce fut le docteur Ting-Fou qui eut la pensée raisonnable de tourner le commutateur, de sorte que la chambre se trouva aussitôt éclairée. Tandis que l’on constatait que la lampe de la table de nuit ne s’était en effet pas éteinte par hasard, qu’elle avait été éteinte, et qu’il n’était besoin, pour la rallumer, que de répéter humainement le geste qui avait été accompli par des moyens occultes, Hans Castorp éprouva personnellement une surprise qu’il pouvait considérer comme une attention à son égard des ténébreux enfantillages qui s’accomplissaient ici. Sur ses genoux il trouva un objet léger, « le souvenir » qui avait autrefois effrayé son oncle, lorsqu’il l’avait trouvé sur la commode de son neveu : le dispositif de verre qui montrait l’intérieur de Clawdia Chauchat, et que Hans Castorp, quant à lui, n’avait certainement pas introduit dans cette chambre. Il le serra dans son portefeuille sans faire le moindre bruit autour de ce phénomène. On était occupé d’Ellen Brand qui était toujours assise à sa place, dans l’attitude que nous avons décrite, le regard aveugle, avec une expression bizarrement affectée. M. Albin souffla dans sa figure et imita le petit geste de la main par lequel le docteur Krokovski l’avait éventée, sur quoi elle reprit ses sens, et – on pouvait se demander pourquoi, – versa quelques larmes. On la caressa, on la consola, on l’embrassa sur le front et on l’envoya se coucher. Mlle Lévi se déclara prête à passer la nuit avec Mme Stoehr parce que la pauvre femme était effrayée au point de ne plus oser regagner son lit. Hans Castorp, sa plaque dans la poche de son veston, ne fit pas d’objections lorsque les autres hommes proposèrent de finir cette soirée interrompue en allant prendre une fine dans la chambre de M. Albin, car il trouvait que des incidents de ce genre exerçaient, non pas sur le cœur ou l’esprit, mais sur les nerfs de l’estomac, un effet aussi prolongé que ceux du mal de mer dont on ressent encore pendant des heures entières, sur la terre ferme, les vertiges et les nausées.

Pour le moment sa curiosité était assouvie. Le poème de Holger ne lui avait pas semblé mauvais, mais il avait pourtant eu le sentiment si net de la vanité et du manque de goût de tout cela, qu’il estima que mieux valait s’en tenir à ces quelques étincelles de la flamme infernale qui l’avaient effleuré. M. Settembrini, comme bien l’on pense, le conseilla dans le même sens, lorsque Hans Castorp l’entretint de ses expériences.

« Il ne manquait plus que cela, s’écria-t-il. Oh ! misère de misère ! » Et il déclara sans plus que la petite Elly était une fieffée friponne.

Son élève ne dit ni oui ni non. Il déclara en haussant les épaules que l’on n’avait pas fait le départ entre le réel et l’équivoque, et que par conséquent l’on ne pouvait pas non plus se prononcer sur l’imposture. Peut-être n’y avait-il pas entre les deux de limites certaines. Peut-être y avait-il des transitions entre l’un et l’autre, des degrés différents de réalité au sein d’une nature muette et neutre, degrés de réalité rebelles à toute appréciation qui comportait forcément un jugement moral. Que pensait M. Settembrini du mot « fantasmagorie », de cet état où des éléments du rêve et des éléments de la réalité formaient un mélange qui était moins étranger à la nature qu’à nos rudes pensées quotidiennes ? Le mystère de la vie était réellement insondable : quoi d’étonnant, dès lors, qu’il en surgît parfois des fantasmagories qui… Et ainsi de suite, dans la manière aimablement conciliante et assez molle de notre héros.

M. Settembrini lui lava la tête comme il convenait, réussit en effet à fortifier momentanément la conscience de Hans Castorp, et obtint quelque chose comme une promesse de ne plus participer à de telles ignominies. « Respectez, demanda-t-il, l’homme qui est en vous, ingénieur ! Fiez-vous à la pensée claire et humaine, abhorrez ces convulsions du cerveau, ce bourbier de l’esprit. Fantasmagorie ? Mystère de la vie ? Caro mio ! Là où le courage moral d’opter et de distinguer entre l’imposture et la vérité faiblit, c’en est fini de la vie en général, du jugement, de la valeur, de l’action qui redresse, et le processus de décomposition du scepticisme moral a commencé son œuvre effroyable. L’homme est la mesure des choses, dit-il encore. Son droit est imprescriptible de se prononcer sur le bien et le mal, sur la vérité et sur l’apparence mensongère, et malheur à celui qui aurait l’audace de vouloir le détourner de la foi en ce droit créateur ! » Mieux valait être noyé, une meule au cou, dans le puits le plus profond !

Hans Castorp approuva de la tête et commença en effet par se tenir à l’écart de ces expériences. Il apprit que le docteur Krokovski organisait dans son souterrain analytique des séances avec Ellen Brand auxquelles étaient admis quelques pensionnaires privilégiés. Mais il déclina avec indifférence l’invitation qui lui fut faite, ce qui naturellement ne l’empêcha pas d’apprendre certaines choses, de la bouche des spectateurs et du docteur Krokovski, relativement au succès obtenu. Des manifestations de force de l’espèce de celles qui s’étaient produites involontairement et brutalement, dans la chambre de Hermine Kleefeld – coups frappés contre la table et contre le mur, extinction de lampes, et autres manifestations plus significatives, – furent tentées et exercées au cours de ces réunions, de manière systématique et avec toutes les garanties possibles d’authenticité, après que le camarade Krokovski eût hypnotisé la petite Elly selon toutes les règles de l’art, et l’eût transportée dans un état de rêve éveillé. Il s’était montré qu’un accompagnement musical facilitait ces exercices, et le phonographe était donc déplacé ces soirs-là, réquisitionné par le cercle magique. Mais comme le Tchèque Wenzel, qui assurait en ces circonstances le service de l’instrument, était un bon musicien qui ne le maltraiterait pas ni ne l’abîmerait, Hans Castorp pouvait sans inquiétude lui confier le phonographe. Il mettait à la disposition des spirites pour cet usage particulier un album spécial de disques dans lequel il avait réuni toutes sortes d’airs légers, danses, petites ouvertures et autres flonflons qui faisaient parfaitement l’affaire puisque Elly n’exigeait nullement des tons plus élevés.

C’est avec cet accompagnement, rapporta-t-on à Hans Castorp, qu’un mouchoir s’était envolé de lui-même, ou plutôt avait été soulevé par une « griffe » dissimulée dans ses plis, que le panier à papier du docteur était monté au plafond, que le pendule d’une horloge avait été arrêté et remis en marche « par personne », qu’une clochette avait été agitée, – et autres niaiseries troubles du même genre. Le savant directeur des expériences avait l’avantage de pouvoir leur donner des noms grecs d’un tour scientifique et très imposant. C’étaient là, expliqua-t-il dans ses conférences et ses conversations personnelles, des phénomènes « télécinétiques » et le docteur les rangeait dans une catégorie de phénomènes que la science avait baptisés du nom de matérialisations et auxquels tendaient ses efforts dans les tentatives auxquelles il se livrait sur Ellen Brand.

Dans son langage, il s’agissait là de projections biopsychiques des complexes subconscients dans l’objectif, de processus dont il fallait chercher la source dans la constitution médiale, dans l’état de somnambulisme, et que l’on pouvait considérer comme des images de rêve objectivées, en ceci qu’une faculté idéoplastique de la nature s’y manifestait, une aptitude de la pensée à attirer dans certaines conditions la matière et à s’y revêtir d’une réalité éphémère. Cette matière se dégageait du corps du médium, pour prendre en dehors de lui, et passagèrement, des formes biologiques et vivantes d’extrémités, de mains, qui accomplissaient justement ces actes insignifiants et étonnants dont on était le témoin dans le laboratoire du docteur Krokovski. Dans certaines circonstances ils étaient même visibles et palpables, ces membres ! Leurs formes se conservaient dans la paraffine et le plâtre. Mais dans d’autres conditions on allait encore plus loin. Des têtes, des visages individualisés d’homme, des fantômes complets se réalisaient devant les yeux de ceux qui se livraient aux expériences, ils entraient même en certains rapports avec eux, – et ici la doctrine du docteur Krokovski paraissait se dédoubler, elle commençait à loucher et à prendre un caractère instable et équivoque, analogue à celui qu’avaient eu ses expectorations sur « l’amour ». Car, désormais, il n’y avait plus moyen d’éviter des malentendus, et d’observer plus longtemps un détachement scientifique envers les sensations subjectives du médium et de ses aides passifs, réfléchies dans le réel. Désormais, tout au moins pour une part, des entités provenant du dehors et de l’au-delà se mêlaient aux jeux. Il s’agissait peut-être – mais on ne l’avouait pas tout à fait – d’êtres non viables, de créatures qui mettaient à profit la faveur douteuse et secrète de l’instant pour retourner dans la matière et se manifester à ceux qui les appelaient, bref il s’agissait de l’évocation des esprits des morts.

Tels étaient donc les résultats auxquels tendait le camarade Krokovski dans le travail qu’il accomplissait avec son groupe. Trapu et souriant cordialement, invitant à une confiance joyeuse, il s’y appliquait ; toute sa personne ramassée était très à l’aise dans le visqueux, dans le suspect, dans le sous-humain, et il était par conséquent un bon guide dans ces régions, même pour des gens timides et pleins de doute. Aussi le succès semblait-il lui sourire, grâce aux dons extraordinaires d’Ellen Brand qu’il s’appliquait à développer et à éduquer. Des mains matérialisées avaient touché certaines personnes présentes. Le procureur Paravant avait reçu de la transcendance une bonne gifle et en avait donné quittance avec une hilarité scientifique, voire même avait poussé la curiosité jusqu’à tendre l’autre joue, sans égard pour ses qualités d’homme de monde, de juriste et de vieux monsieur qui l’auraient obligé à prendre une attitude tout autre si le coup avait eu une origine vivante. A. K. Ferge, ce simple martyr, à qui toutes les choses élevées étaient étrangères, avait tenu un jour dans sa propre main la main d’un de ces esprits et avait pu s’assurer de l’exactitude et de la plénitude de sa forme, après quoi ce membre lui avait échappé d’une manière qu’il n’est pas possible de décrire exactement, bien qu’il eût tenu bon dans les limites du respect. Il fallut un temps assez long – presque deux mois et demi, à raison de deux séances par semaine – avant qu’une main originaire de cet au-delà, éclairée d’une lueur rougeâtre par une petite lampe voilée de papier rouge, – la main d’un jeune homme, avait-il semblé, – fût apparue à tous les regards, tâtonnant sur la table, et eût laissé sa trace dans un pot de grès plein de farine. Mais il n’advint que huit jours plus tard qu’un groupe de collaborateurs du docteur Krokovski, M. Albin, Mme Stoehr, les Magnus parurent vers minuit avec tous les signes d’un enthousiasme grimaçant et d’une extase fiévreuse, dans la loge de balcon de Hans Castorp, et, à lui qui somnolait dans le froid mordant, firent part à bâtons rompus que le Holger d’Elly s’était montré, que sa tête était apparue au-dessus de l’épaule de la somnambule, qu’en effet il avait de « belles boucles brunes, brunes » et qu’il avait souri avec une douceur et une mélancolie inoubliables avant de disparaître.

« Comment, pensa Hans Castorp, cette noble douleur s’accordait-elle avec la conduite de ce Holger, avec ses enfantillages banals et ses frivoles polissonneries, par exemple avec cette gifle dénuée de mélancolie que le procureur avait encaissée ? Il ne fallait pas apparemment exiger ici une logique parfaite dans le caractère. Peut-être était-on en présence d’un état d’âme analogue à celui du petit bossu de la chanson, de sa méchanceté chagrine et pitoyable. Les admirateurs de Holger ne semblaient pas réfléchir à tout cela. Ce qui leur tenait à cœur, c’était de décider Hans Castorp à renoncer à son abstention. Il fallait absolument qu’il assistât à la séance suivante, à présent que tout allait si bien.

Car Elly avait promis dans son sommeil de faire paraître la prochaine fois n’importe quel défunt que l’on réclamerait dans le cercle.

N’importe lequel ? Hans Castorp se tenait quand même sur la réserve. Mais le fait que ce pût être « n’importe quel mort » le préoccupa cependant au point que, dans les trois jours suivants, il en vint à changer de résolution. Pour dire tout à fait vrai, il ne lui fallut pas trois jours mais quelques minutes. Le changement dans son esprit s’accomplit à l’heure solitaire où il faisait une fois de plus tourner au salon de musique certain disque où se trouvait imprimée la personnalité archi-sympathique de Valentin, tandis que, sur sa chaise, il prêtait l’oreille à cette prière du brave qui prenait congé, qui avait hâte de partir pour le champ d’honneur et qui chantait :

Comme vous, pour longtemps je vais quitter ces lieux…

Alors, comme il en était chaque fois qu’il entendait ce chant, une émotion, que certaines possibilités rendaient aujourd’hui plus fortes et condensaient en désir, souleva la poitrine de Hans Castorp, et il pensa : « Que ce soit coupable et oiseux, ou non, ce serait d’une étrangeté touchante, et une aventure bien désirable. Et, tel que je le connais, il ne m’en voudra pas s’il n’y est pour rien. » Et il se rappela l’indifférent et libéral « Je t’en prie, je t’en prie ! » qu’il avait jadis reçu pour réponse, dans le laboratoire de radioscopie, lorsqu’il avait cru devoir demander la permission de certaines indiscrétions optiques.

Le lendemain matin, il annonça qu’il prendrait part à la séance prévue pour le soir, et, une demi-heure après le dîner, il rejoignit les autres qui, bavardant sans anxiété, en habitués du surnaturel, descendaient au sous-sol. Ce n’étaient que des vétérans établis depuis longtemps dans la maison, comme le docteur Ting-Fou, et le Tchèque Wenzel, qu’il rencontra dans l’escalier et ensuite dans le cabinet du docteur Krokovski : à savoir MM. Ferge, Wehsal et le procureur, ces dames Lévi et Kleefeld, sans parler de celles qui lui avaient annoncé l’apparition de la tête de Holger, et du médium Elly Brand.

L’enfant nordique se trouvait déjà sous la garde du docteur lorsque Hans Castorp franchit la porte ornée d’une carte de visite. À côté de Krokovski qui, vêtu de sa blouse de travail noire, la tenait paternellement enlacée, elle attendait les visiteurs, en bas des marches qui descendaient du plan du souterrain dans l’appartement de l’assistant, et les saluait en sa compagnie. De toutes parts ces échanges de salut étaient d’une cordialité gaie et insoucieuse. On semblait vouloir à dessein écarter toute oppression et toute solennité. On parlait à tort et à travers, à haute voix et en plaisantant, on échangeait des bourrades, et de toute manière on manifestait son insouciance. Dans la barbe de Krokovski, ses dents jaunes apparaissaient à tout moment, avec certaines expressions cordiales et rassurantes, tandis qu’il répétait son « Je vous salue » et elles apparurent surtout lorsqu’il souhaita la bienvenue à Hans Castorp qui était silencieux et dont l’expression semblait hésitante. « Courage, mon ami ! » semblait dire le hochement de tête du docteur tandis qu’il serrait la main du jeune homme, presque avec rudesse. « Pourquoi nous faire grise mine ? Il n’y a ici ni sournoiserie, ni bigoterie ; il n’y a ici que la bonne humeur virile d’une recherche scientifique sans préventions. » Abordé par cette pantomime, l’autre ne s’en sentit pas plus à l’aise. Lorsqu’il avait pris sa résolution nous l’avions vu évoquer le souvenir du cabinet de radioscopie. Mais cette association d’idées ne suffit pas à caractériser son état d’âme. Ce dernier faisait penser bien plus à l’étrange et inoubliable mélange de hardiesse et de nervosité, de curiosité, de mépris et de ferveur, auquel il avait été en proie voici bien des années, lorsque, un peu gris, il s’était rendu pour la première fois avec des camarades dans une maison close du quartier Saint-Paul.

Comme on était au complet, le docteur Krokovski se retira avec deux assistants – qui étaient cette fois Mme Magnus et Mlle Lévi au teint d’ivoire, – dans la pièce voisine, pour fouiller le médium, tandis que Hans Castorp attendait, avec les neuf autres invités la fin de cette procédure qui se répétait régulièrement et toujours sans résultat, avec une rigueur scientifique, dans le cabinet de travail et de consultations du docteur. L’endroit lui était familier, depuis les heures de bavardage qu’il avait pendant quelque temps passées ici avec l’analyste, à l’insu de Joachim. C’était un cabinet médical de consultations comme beaucoup d’autres, avec son bureau, son fauteuil au dossier cintré, et le fauteuil destiné au malade, sur la gauche, derrière la fenêtre, avec sa bibliothèque de part et d’autre de la porte latérale, avec sa chaise longue en toile cirée, placée obliquement dans l’angle droit de la pièce, et séparée du bureau par un paravent à plusieurs feuilles, avec sa vitrine à instruments dans le même angle, le buste d’Hippocrate dans un autre coin, et l’eau-forte d’après « l’Anatomie » de Rembrandt au-dessus du poêle au gaz, dans le mur de droite. Mais on pouvait constater certaines modifications opérées dans un but particulier. La table ronde en acajou qui, d’habitude, entourée de sièges, avait sa place au centre de la pièce, sous le lustre électrique, au milieu du tapis rouge qui couvrait presque entièrement le plancher, avait été reculée vers l’angle gauche, là où se trouvait le buste de plâtre, et à un point excentrique, tout près du poêle qui était allumé et dégageait une chaleur sèche, se trouvait un petit guéridon couvert d’un tapis léger, qui supportait une petite lampe voilée de rouge, et en outre une seconde ampoule, également enveloppée de tissu rouge et blanc. Sur le guéridon et à côté de lui se trouvaient encore quelques objets bien connus : la clochette, ou plus exactement deux cloches de construction différente : une cloche à battant et un timbre sur lequel il fallait frapper ; de plus, l’assiette de farine, le panier à papier. Une douzaine environ de chaises et de fauteuils de types différents entouraient la table en un demi-cercle, dont une extrémité se trouvait au pied de la chaise-longue, et dont l’autre était située assez exactement au milieu de la chambre, sous le lustre. C’est ici, à proximité du dernier siège, à peu près à mi-chemin de la porte de communication, que l’on avait placé le meuble du phonographe. L’album, avec ses musiquettes, était posé sur une chaise. Tel était l’ordre prévu. On n’avait pas encore allumé les lampes rouges. Le lustre dispensait une lumière blanche et éclatante. La fenêtre, vers laquelle était tourné le côté étroit du bureau, était cachée par un rideau sombre devant lequel était encore tiré un store crème, orné de dentelles.

Au bout de dix minutes, le docteur sortit du cabinet, avec les trois dames. L’apparence de la petite Elly s’était modifiée. Elle ne se montrait plus dans ses vêtements, mais dans une sorte de costume de séance, une espèce de peignoir en crêpe blanc qui était maintenu autour de la taille par une cordelière, et qui dégageait ses bras minces. Comme sa poitrine de jeune fille se dessinait sous ce vêtement, mollement et sans soutien, il paraissait qu’elle n’était que très peu vêtue sous cette robe.

On la salua avec vivacité. « Allo, Elly ! Comme elle est charmante ! Une vraie fée ! Travaille bien, mon ange. » Elle sourit de ces exclamations et de son costume, dont elle savait qu’il lui seyait. « Contrôle préalable négatif », annonça le docteur Krokovski. « À l’œuvre donc, camarades ! » ajouta-t-il avec son r exotique qu’il produisait en ne touchant son palais qu’une fois, et Hans Castorp, désagréablement affecté par ce dernier mot, était sur le point de prendre, comme les autres qui, avec des « allo », des bavardages et des tapes sur les épaules, commençaient d’occuper les chaises en demi-cercle, n’importe quelle place, lorsque le docteur s’adressa personnellement à lui.

– C’est à vous, mon ami, dit-il, à vous qui séjournez en quelque sorte en invité ou en novice au milieu de nous, que je voudrais ce soir accorder des droits particuliers. Je vous charge de contrôler notre médium. Nous pratiquons ce contrôle comme suit.

Et il pria le jeune homme de s’approcher d’une des extrémités du demi-cercle, du côté voisin de la chaise-longue et du paravent, où Elly, la tête tournée davantage vers la porte d’entrée aux marches que vers le milieu de la chambre, avait pris place sur un fauteuil de rotin ordinaire, s’assit sur un autre fauteuil semblable, en face d’elle, et saisit ses mains, en serrant les deux genoux de la jeune fille entre les siens.

« Imitez-moi », ordonna-t-il, et il fit asseoir Hans Castorp à sa place. Vous conviendrez que l’isolement est parfait. Par surcroît de précaution, on vous aidera. Mademoiselle Kleefeld, puis-je vous pr-rier ? » Et la jeune femme, mobilisée avec une politesse si exotique, se joignit au groupe, en maintenant de ses deux mains les poignets fragiles d’Elly.

Il n’était pas toujours possible pour Hans Castorp d’éviter de regarder dans le visage, si proche du sien, de la jeune enfant prodige qu’il tenait si étroitement emprisonnée. Leurs yeux se rencontraient, mais ceux d’Elly déviaient et s’abaissaient de temps à autre, exprimant une pudeur que la situation expliquait parfaitement ; – et, en même temps, elle souriait d’une manière un peu affectée, la tête oblique et les lèvres légèrement pointues, comme cela avait été le cas lors de la séance du verre. Du reste cette minauderie évoqua chez son surveillant un autre souvenir plus lointain. C’est ainsi à peu près, lui revint-il à l’esprit, que Karen Karstedt avait souri lorsque, avec Joachim, ils étaient restés debout auprès du tombeau encore intact du cimetière de Dorf…

On s’était assis en demi-cercle. Il y avait treize personnes, sans compter le Tchèque Wenzel qui avait l’habitude de se consacrer à l’instrument Polyhymnia, et qui, après avoir préparé l’appareil, dans le dos des spectateurs assis au milieu de la chambre, prit place sur un tabouret. Il avait aussi sa guitare à côté de lui. Sous le lustre, là où la rangée de fauteuils s’arrêtait, le docteur Krokovski s’établit après avoir allumé les deux lampes rouges et éteint le plafonnier. Une obscurité doucement rougeoyante régnait à présent dans la pièce, dont les régions et les recoins plus lointains n’étaient plus du tout accessibles aux regards. En somme, seul le dessus de la table et son entourage immédiat étaient éclairés faiblement d’une lueur rougeâtre. Durant les minutes suivantes on vit à peine ses voisins. Très lentement, les yeux s’habituaient à l’obscurité et apprenaient à tirer parti de la lumière qui leur était accordée, et que le flamboiement de la cheminée renforçait dans une certaine mesure.

Le docteur consacra quelques paroles à cet éclairage, déplora son insuffisance du point de vue scientifique. Il fallait se garder de les interpréter comme un moyen de créer une atmosphère, comme une mystification. Malheureusement, pour le moment, en dépit de sa bonne volonté, on n’avait pu organiser un meilleur éclairage. La nature des forces qui entraient ici en ligne de compte et qu’il s’agissait d’étudier, était telle qu’elles ne pouvaient se développer ni exercer une action efficace à la lumière blanche. C’était une condition dont il fallait provisoirement tenir compte. Hans Castorp se déclara satisfait. L’obscurité faisait du bien. Elle atténuait l’étrangeté de la situation dans son ensemble. Au surplus, pour justifier l’obscurité, il se rappela celle où l’on s’était pieusement concentré dans la salle de radioscopie, et dans laquelle on avait baigné ses yeux de jour, avant de « voir ».

Le médium, continua le docteur Krokovski, poursuivant son introduction qui, de toute évidence, s’adressait particulièrement à Hans Castorp, n’avait plus besoin que lui, le médecin, l’endormît. Ainsi que Castorp s’en apercevrait, elle tombait d’elle-même en transe et ceci fait, son esprit gardien, le fameux Holger, parlait à travers elle ; et c’était à lui aussi, non pas à elle, qu’il fallait adresser ses vœux. Du reste, c’était une erreur qui pouvait provoquer des échecs, de croire qu’il fallait concentrer par la volonté et de force ses pensées sur le phénomène que l’on attendait. Au contraire, une attention à moitié distraite et un bavardage insouciant étaient indiqués. Il recommanda surtout à Hans Castorp de veiller infailliblement sur les extrémités du médium.

– Que l’on forme la chaîne ! conclut le docteur Krokovski, ce que l’on fit, en riant, lorsque dans l’obscurité on ne trouvait pas tout de suite les mains de ses voisins. Le docteur Ting-Fou, voisin d’Hermine Kleefeld, posa sa main droite sur l’épaule de la jeune femme, et tendit la gauche à M. Wehsal qui venait après lui. À côté du docteur étaient assis M. et Mme Magnus, auxquels se joignit A. K. Ferge qui, si Hans Castorp ne se trompait pas, tenait dans sa droite la main de Mlle Lévi au teint d’ivoire, et ainsi de suite. « Musique », ordonna le docteur Krokovski. Et le Tchèque, dans le dos du docteur et de ses voisins, mit ce mécanisme en mouvement et posa l’aiguille. « Causons ! » commanda de nouveau Krokovski, tandis que retentissaient les premières mesures d’une ouverture de Milloecker. Et, docilement, on s’efforça de mettre une conversation en train qui ne traitait de rien de notable, de l’état de la neige, cet hiver, du menu du dernier repas, d’une arrivée, d’un départ normal ou en coup de tête, conversation qui, à moitié couverte par la musique s’arrêtait et se renouait, ne se prolongeant qu’artificiellement. Ainsi passèrent quelques minutes.

Le disque n’était pas encore terminé lorsque Elly eut un violent sursaut. Un tremblement la parcourut, elle soupira, le haut de son corps se pencha en avant, de sorte que son front toucha celui de Hans Castorp, et en même temps ses bras commencèrent d’exécuter, avec ceux du surveillant, de bizarres mouvements de pompe, en avant et en arrière.

– Transe, annonça l’experte Hermine Kleefeld. La musique se tut. La conversation s’interrompit. Dans le silence brusquement tombé on entendit le baryton mou et traînant du docteur poser cette question :

– Holger est-il présent ?

Elly trembla de nouveau. Elle vacilla sur sa chaise. Puis Hans Castorp sentit que, des deux mains, elle serrait fortement et rapidement les siennes.

– Elle me serre les mains, annonça-t-il.

– Il, rectifia le docteur. C’est lui qui vous les a serrées. Il est donc présent. Nous te saluons, Holger, poursuivit-il avec onction. Sois le bienvenu de tout cœur, compagnon ! Et laisse-moi te le rappeler. La dernière fois que tu as séjourné parmi nous, tu nous as promis d’évoquer n’importe quel défunt que nous te nommerions, que ce soit un frère ou une sœur, et de le faire apparaître à nos yeux mortels. Es-tu disposé à remplir aujourd’hui ta promesse et t’en sens-tu capable ?

De nouveau Elly frissonna. Elle gémit et hésita à répondre. Lentement elle porta ses mains à son front, ainsi que celles de son voisin, et les y laissa un instant reposer. Puis elle chuchota tout contre l’oreille de Hans Castorp un : « Oui » brûlant.

Le souffle de ce mot dans son oreille causa à notre ami ce chatouillement de l’épiderme que l’on appelle ordinairement « chair de poule », et dont le conseiller lui avait un jour expliqué l’origine. Nous parlons d’un chatouillement pour distinguer l’impression purement physique de la réaction de l’âme. Car il ne pouvait être question chez lui d’une frayeur. Ce qu’il pensait était à peu près ceci : « Allons, en voilà une qui va fort ! » Mais en même temps il se sentait ému, voire bouleversé : c’était un sentiment qui provenait d’un trouble causé par ce fait trompeur qu’une jeune fille dont il tenait les mains venait de souffler un « oui » à son oreille.

– Il a dit « oui », rapporta-t-il, et il avait honte.

– À la bonne heure, Holger, dit le docteur Krokovski. Nous te prenons au mot. Nous tous avons confiance que tu feras loyalement ce qui est en ton pouvoir. On va tout de suite te nommer le cher mort que nous souhaitons voir se manifester. Camarades, s’adressa-t-il à la compagnie, prononcez-vous ! Qui de vous a un désir à remplir. Qui l’ami Holger doit-il vous montrer ?

Un silence suivit. Chacun attendait que le voisin parlât. Tels d’entre eux s’étaient sans doute demandés ces jours derniers où et à qui allaient leurs pensées. Mais c’est toujours une chose compliquée et délicate que de faire revenir des morts, c’est-à-dire de souhaiter leur retour. Au fond, pour le dire franchement, on ne peut pas du tout le souhaiter. C’est une erreur de le faire. Le désir en est aussi impossible que la chose elle-même ; et on s’en apercevrait si la nature abolissait pour une fois cette impossibilité.

Et ce que nous appelons la douleur n’est peut-être pas tant le regret que nous éprouvons de cette impossibilité de voir les morts revenir à la vie que de notre impuissance à le souhaiter.

C’est là ce qu’ils éprouvaient tous, confusément, et bien qu’il ne s’agît pas ici d’un retour sérieux et pratique dans la vie, mais d’un agencement purement sentimental et théâtral, au cours duquel on ne devait que voir le défunt, et que le cas fût par conséquent anodin, ils avaient pourtant peur du visage de celui auquel ils pensaient, et chacun eût volontiers laissé à son voisin le droit de formuler un souhait. Hans Castorp, lui aussi, bien qu’il crût entendre le complaisant et libéral : « Je t’en prie, je t’en prie », de certaine heure obscure, se contint et, au dernier moment, il était assez disposé à laisser le pas à un autre. Mais comme cela durait trop longtemps, il dit, la tête tournée vers le président de la séance, d’une voix voilée :

– Je voudrais voir feu mon cousin Joachim Ziemssen.

Ce fut une délivrance pour tous. De tous les présents, seuls le docteur Ting-Fou, le Tchèque Wenzel et le médium n’avaient pas connu personnellement celui que l’on voulait évoquer. Les autres, Ferge, Wehsal, M. Albin, le procureur, M. et Mme Magnus, Mme Stoehr, Mlle Lévi et Hermine Kleefeld manifestèrent à voix haute et joyeuse leur approbation, et même le docteur Krokovski fit un signe de tête satisfait, bien que ses rapports avec Joachim eussent toujours été froids, celui-ci s’étant montré peu docile à l’analyse.

– Très bien, dit le docteur. Tu entends, Holger ? Dans la vie celui que nous avons nommé t’était inconnu. Le reconnais-tu dans l’au-delà des choses et es-tu prêt à le ramener vers nous ?

Grande attente. La somnambule chancela, gémit et frémit. Elle semblait chercher et lutter ; retombant d’un côté, puis de l’autre, elle chuchotait des paroles inintelligibles, tantôt à l’oreille de Hans Castorp, tantôt à celle de la Kleefeld. Enfin, Hans Castorp sentit la pression des deux mains qui signifiait « oui », il en rendit compte, et…

– Fort bien, s’écria le docteur Krokovski. Au travail, Holger. Musique ! s’écria-t-il. Conversation ! Et il rappela encore une fois que l’on servait les besoins de la cause, non pas en concentrant sa pensée et en se représentant de force ce que l’on attendait, mais par une attention vague et sans contrainte.

Et maintenant suivirent les heures les plus étranges que notre héros eût vécues jusqu’ici ; et bien que la suite de ses destinées ne soit pas tout à fait connue, bien que nous devions le perdre de vue à un point donné de notre histoire, nous sommes tenté d’admettre que ce furent les plus étranges qu’il ait jamais vécues.

Ce furent des heures, plus de deux, nous le disons tout de suite, en y comprenant une brève interruption du travail de Holger, ou plus exactement de la jeune Elly, qui allait commencer maintenant, de ce travail qui traîna effroyablement en longueur, de sorte que l’on fût sur le point de douter que l’on obtiendrait un résultat et qu’en outre, par pure pitié, on se sentît assez souvent tenté de l’abréger, en renonçant à aboutir, car il semblait qu’il surpassât, à faire pitié, les forces frêles auxquelles il était imposé. Nous autres hommes, lorsque nous ne fuyons pas la vie, avons tous éprouvé dans certaine circonstance cette pitié intolérable que – chose dérisoire ! – personne n’admet, et qui est probablement tout à fait déplacée, cet « assez » indigne qui nous échappe, quoi qu’il soit indispensable d’en finir malgré tout. On a déjà compris que nous parlons de notre situation d’époux et de père, de l’acte d’enfanter auquel la lutte d’Elly ressemblait en effet d’une manière si frappante et si indiscutable que même ceux qui ne le connaissaient pas encore, devaient le reconnaître. C’était le cas du jeune Hans Castorp qui, puisque lui non plus ne s’était pas dérobé à la vie, apprit à connaître sous cet aspect cet acte plein d’un mysticisme organique. Sous quel aspect ? Et dans quel dessein ? Et dans quelles conditions ? Il n’est pas possible de qualifier autrement que de scandaleux les caractères et les détails de cette chambre d’accouchée sous la lumière rouge, autant en ce qui concerne la juvénile personne de l’accouchée dans son peignoir flottant et avec ses bras nus, que quant aux autres circonstances, à cette continuelle musique légère de phonographe, à ce bavardage artificiel que le demi-cercle s’efforçait d’entretenir par ordre, aux encouragements joyeux qui en partaient sans cesse pour la lutteuse. « Allons, Holger ! Du courage ! Ça va marcher. Ne lâche pas le coup. Holger, vas-y ! Un petit effort, tu y arriveras ! » Et nous n’exceptons nullement ici la personne de« l’époux » – si nous pouvons considérer Hans Castorp qui avait formulé le souhait, comme l’époux – l’époux donc qui tenait les genoux de la « mère » entre les siens, qui tenait aussi dans les siennes les mains, ces mains aussi humides qu’avaient été autrefois celles de la petite Leila, de sorte qu’il devait sans cesse renouveler son étreinte pour qu’elles ne lui échappassent pas.

Car la cheminée au gaz, dans le dos de la jeune fille, dégageait de la chaleur.

Sacre mystique ? Oh non, on se comportait bruyamment et sans délicatesse dans la pénombre rouge à laquelle les yeux s’étaient peu à peu habitués suffisamment pour embrasser à peu près la chambre. La musique, les cris faisaient penser aux méthodes qu’emploie l’armée du salut pour galvaniser ses auditoires, y faisaient penser même ceux qui, comme Hans Castorp, n’avaient jamais assisté à une fête religieuse de ces fanatiques joyeux. La scène paraissait mystique, mystérieuse, pieuse non pas dans un sens de fantasmagorie, mais uniquement dans un sens naturel, organique, et nous avons déjà dit grâce à la parenté intime avec quelle autre image. Pareillement aux douleurs de l’enfantement, les efforts d’Elly se produisaient après des périodes de répit pendant lesquelles elle était affaissée sur l’appui de son siège, dans un état d’inconscience que le docteur Krokovski qualifiait de « transe profonde ». Puis elle sursautait de nouveau, gémissait, se jetait de côté et d’autre, repoussait ses surveillants, luttait avec eux, chuchotait des paroles ardentes et dépourvues de sens à leurs oreilles, semblait vouloir expulser quelque chose d’elle-même, en se jetant de côté, grinçait des dents et allait jusqu’à mordre la manche de Hans Castorp.

Cela dura une heure et plus. Puis le directeur de la séance estima qu’il était dans l’intérêt général de faire un entr’acte. Le Tchèque Wenzel qui, pour changer, avait en dernier lieu ménagé le phonographe et avait très adroitement fait chevroter et vibrer la guitare, déposa son instrument. En soupirant, on dénoua ses mains. Le docteur Krokovski se dirigea vers le mur pour allumer le lustre. La clarté blanche jaillit, aveuglante, et tous ces yeux habitués à la nuit clignotèrent stupidement. Elly somnolait, penchée en avant, le visage presque sur ses genoux. On la voyait singulièrement active, faisant des gestes qui semblaient familiers aux autres, mais que Hans Castorp observa avec attention et surprise : pendant quelques minutes, sa main creuse alla et vint dans la région de la hanche, elle l’éloignait et la ramenait à elle, comme pour puiser ou ratisser quelque chose. Puis, en plusieurs sursauts, elle reprit conscience, clignota, elle aussi au jour, avec des yeux stupides et endormis, et sourit.

Elle sourit, avec une coquetterie un peu lointaine. La pitié que l’on avait éprouvée pour ses peines semblait en effet gaspillée. Il ne paraissait pas qu’elle en fût particulièrement épuisée. Peut-être ne s’en souvenait-elle pas du tout. Elle était assise dans le fauteuil des malades, derrière le bureau voisin de la fenêtre, entre lui et le paravent qui entourait la chaise-longue ; elle avait placé son siège de façon à pouvoir appuyer son bras sur la table, et regardait devant elle dans la chambre. Elle resta ainsi, effleurée par des regards émus, saluée de temps à autre par un signe de tête encourageant, silencieuse pendant toute la récréation qui dura quinze minutes.

C’était une véritable récréation – apaisée et pleine d’une douce satisfaction du travail accompli. Les étuis de cigarettes de ces messieurs claquèrent. On fumait à l’aise, par groupes, on discutait ci et là du caractère de la séance. Il se fallait de beaucoup que l’on eût désespéré d’obtenir un résultat. Il y avait des indices faits pour écarter un tel découragement. Ceux qui s’étaient trouvés à l’autre extrémité du demi-cercle, près du docteur, s’accordaient à dire qu’ils avaient plusieurs fois et distinctement senti ce souffle frais qui, lorsque des phénomènes se préparaient, partait de la personne du médium dans une certaine direction. D’autres prétendaient avoir remarqué des phénomènes lumineux, des taches blanches, des agglomérations mobiles de forces qui étaient apparues à plusieurs reprises devant le paravent. Bref, il ne fallait pas laisser l’effort se relâcher. Pas de pusillanimité ! Holger avait donné sa parole et l’on n’avait aucune raison de douter de lui.

Le docteur Krokovski donna le signal de la reprise de la séance. Lui-même ramena Elly à son siège de torture, en lui caressant les cheveux, cependant que les autres regagnaient leurs places. Tout se passa comme auparavant ; Hans Castorp demanda, il est vrai, à être remplacé dans son rôle de surveillant, mais le président s’y opposa. Il importait, dit le docteur Krokovski, d’accorder à celui qui avait formulé le désir, la garantie matérielle immédiate que toute manipulation frauduleuse du médium était pratiquement impossible. Hans Castorp reprit donc son étrange position face à Elly, la lumière se fit rouge sombre. La musique reprit. Après quelques minutes Elly sursauta de nouveau, fit les mêmes gestes de traction et cette fois ce fut Hans Castorp qui annonça la « transe ». Le scandaleux accouchement se poursuivait.

Avec quelle peine effrayante il s’accomplissait ! Il ne semblait pas qu’il voulût s’accomplir, et le pouvait-il ? Quelle folie ! Où trouver la maternité ? La délivrance… comment et de quoi ? « Au secours, au secours ! » gémissait l’enfant, tandis que ses douleurs menaçaient de dégénérer en cette crise dangereuse que de savants accoucheurs appellent l’éclampsie. Entre temps, elle appelait le docteur, le priait de lui apposer ses mains. Il le fit en l’encourageant jovialement. Magnétisée, si toutefois elle l’était, elle se trouva fortifiée pour de nouvelles luttes.

Ainsi s’écoula la deuxième heure, tandis que, tour à tour, la guitare chevrotait et le gramophone jetait les airs de l’album léger dans l’espace à l’éclairage duquel les yeux déshabitués du jour s’étaient de nouveau à peu près accoutumés. C’est alors qu’il y eut un incident ; ce fut Hans Castorp qui le provoqua. Il émit une suggestion, exprima un désir et une pensée qu’il avait eus dès le début et qu’il eût dû, à vrai dire, formuler plus tôt. Le visage dans ses mains que l’on maintenait, Elly était en « transe profonde » et M. Wenzel était sur le point de changer de disque ou de le retourner, lorsque notre ami dit d’un air résolu qu’il avait une proposition à faire, sans importance d’ailleurs. Néanmoins il pensait que son adoption pourrait être de quelque utilité. Il y avait là… ou plus exactement : la collection de disques de la maison contenait un numéro du « Faust » de Gounod, la prière de Valentin, un baryton avec orchestre ; c’était très suggestif. Il estimait que l’on devrait essayer de jouer ce morceau.

– Et pourquoi cela ? demanda le docteur, dans la pénombre.

– Affaire d’atmosphère, affaire de sensibilité, répondit le jeune homme. L’esprit du dit morceau est très particulier. Il s’en était rendu compte à l’essai. À son avis il n’était pas impossible que cet esprit et ce caractère abrégeassent le processus qu’il s’agissait de mener à bien ici.

– Le disque est-il là ? s’informa le docteur.

Non, il n’était pas là. Mais Hans Castorp pourrait facilement le chercher.

– À quoi songez-vous ?

Krokovski déclina aussitôt cette proposition : comment ? Hans Castorp voulait aller et venir, et puis reprendre le travail interrompu ? C’était l’inexpérience qui parlait par sa bouche. Non, c’était tout simplement impossible. Tout serait détruit, tout serait à recommencer. Son souci d’exactitude scientifique lui interdisait d’admettre des allées et venues. La porte était fermée. Lui, le docteur, en portait la clef dans sa poche. Bref, si ce disque n’était pas sous la main, il fallait… Il parlait encore lorsque le Tchèque, debout près du phonographe, intervint :

– Le disque est ici.

– Ici ? demanda Hans Castorp.

– Oui, ici. Prière de Valentin. « Faust » s’il vous plaît. Il s’était trouvé par hasard dans l’album des morceaux légers, et non dans l’album vert n° II, où était sa place normale. Par hasard, par extraordinaire, par une négligence heureuse, il se trouvait parmi les « morceaux divers », et il n’y avait qu’à le jouer.

Que dit Hans Castorp de cela ? Rien. Ce fut le docteur qui dit : « Tant mieux ! » et quelques voix répétèrent cette parole. L’aiguille grinça, le couvercle s’abaissa. Et une voix virile commença, parmi des accords de choral :

Ô toi, sainte médaille,

Qui me vient de ma sœur,

Au jour de la bataille,

Pour écarter la mort…

Personne ne parlait. On prêtait l’oreille. À peine le chant eut-il commencé, que les efforts d’Elly changèrent de caractère. Elle avait sursauté, elle tremblait, gémissait, ahanait, pompait et portait de nouveau ses mains humides et glissantes à son front. Le disque tournait. Vint la strophe intermédiaire, au rythme changé, le passage de la bataille et du danger, hardi, pieux et français. La fin suivit, la reprise appuyée par l’orchestre, d’une sonorité puissante : Comme vous pour longtemps je vais quitter ces lieux…

Hans Castorp avait fort à faire avec Elly. Elle se cabrait, aspirait l’air de son gosier contracté, s’affaissait sur elle-même avec de longs soupirs ; puis elle resta immobile. Inquiet, il se pencha sur elle lorsqu’il entendit Mme Stoehr piailler d’une voix gémissante :

– Ziem-ssen !

Il ne se redressa pas. Il eut dans la bouche un goût amer. Il entendit une autre voix, basse et froide, répondre :

– Je le vois depuis longtemps.

On était arrivé au bout du disque, le dernier accord des cuivres avait résonné. Mais personne n’arrêtait l’appareil. Grattant à vide, l’aiguille continuait à tourner au milieu du disque. Alors Hans Castorp leva la tête, et sans chercher, ses yeux prirent la bonne direction.

Il y avait dans la chambre quelqu’un de plus que tout à l’heure. Là-bas, à l’écart de la compagnie, à l’arrière-plan, où les vestiges de la lumière rouge se perdaient presque dans la nuit, de sorte que les yeux avaient peine à la percer si avant, entre le côté large du bureau et le paravent, sur le fauteuil tourné vers la chambre où Elly s’était reposée pendant la récréation, Joachim était assis. C’était Joachim, avec les cavités pleines d’ombre de ses pommettes, avec la barbe de guerrier de ses derniers jours, où ses lèvres ondulaient, si pleines et si fières. Il était adossé et tenait une jambe croisée sur l’autre. Sur son visage émacié on distinguait, bien qu’un couvre-chef y jetât son ombre, l’empreinte de la souffrance, et aussi l’expression de gravité et d’austérité qui l’avait si virilement embellie. Deux plis barraient son front, entre les yeux qui étaient profondément enfoncés dans les orbites osseuses, mais cela ne portait pas atteinte à la douceur du regard de ces grands et beaux yeux sombres, qui était dirigé, calme et avec une interrogation amicale, sur Hans Castorp, sur lui seul. Son petit défaut d’autrefois, les oreilles décollées, était reconnaissable sous son couvre-chef, sous l’étrange couvre-chef que l’on ne connaissait pas. Le cousin Joachim n’était pas en civil ; son sabre semblait appuyé à sa jambe croisée, il tenait la poignée à la main et l’on croyait distinguer quelque chose comme un étui de revolver à sa ceinture. Mais ce n’était pas un véritable uniforme qu’il portait. On n’y remarquait rien de clair, ni de bariolé, il avait un col rabattu et des poches sur les côtés, et quelque part, assez bas, on distinguait une croix. Les pieds de Joachim semblaient grands et ses jambes très minces, elles étaient enroulées dans des molletières, d’une manière plus sportive que militaire. Et qu’en était-il du couvre-chef ? On eût dit que Joachim avait placé une gamelle sur sa tête et l’avait fixée sous son menton par une jugulaire. Mais cette coiffure produisait un effet antique et martial, elle était seyante et étrange : on eût dit d’un lansquenet.

Hans Castorp sentit le souffle d’Ellen Brand sur ses mains. À côté de lui, il entendait la respiration de Hermine Kleefeld qui s’accélérait. On ne percevait rien d’autre que le frottement incessant de l’aiguille grattant le disque qui continuait à tourner, que personne n’arrêtait. Il ne se retourna vers aucun de ses compagnons, il ne voulut rien voir ni savoir d’eux. Penché en avant, par-dessus ses mains, la tête sur ses genoux, il regardait fixement à travers la pénombre rouge le visiteur, sur le fauteuil. Un instant, son estomac parut vouloir se révulser. Sa gorge se contracta et poussa quatre ou cinq sanglots convulsifs et fervents. « Pardonne-moi ! » murmura-t-il en lui-même, puis ses yeux débordèrent, de sorte qu’il ne vit plus rien.

Il entendit chuchoter : « Adressez-lui la parole ! » Il entendit le baryton du docteur Krokovski l’appeler solennellement et gaiement par son nom et réitérer son invitation. Mais au lieu d’y répondre, il retira ses mains de dessous le visage d’Elly et se leva.

De nouveau le docteur Krokovski prononça son nom, cette fois, sur un ton de sévère admonestation. Mais Hans Castorp, en quelques pas, avait gagné la porte d’entrée et, d’un geste bref, il tourna le commutateur et donna de la lumière blanche.

Elly Brand sursauta sous un choc violent. Elle se débattit dans les bras d’Hermine Kleefeld. Le fauteuil, là-bas, était vide.

Hans Castorp marcha vers Krokovski qui protestait, debout. Il voulut parler, mais aucune parole ne s’échappa de ses lèvres. Avec un brusque mouvement de tête, il tendit la main. Lorsqu’il eut reçu la clef, il adressa au docteur plusieurs signes de tête menaçants, fit demi-tour et sortit de la pièce.

LA GRANDE IRRITATION

À mesure que les petites années passaient, un nouvel esprit commença à régner dans la maison du Berghof ; Hans Castorp n’était pas sans se rendre compte qu’il était l’œuvre du démon malfaisant que nous avons nommé plus haut. Avec la curiosité et le détachement du voyageur, qui n’a souci que de s’instruire, il avait étudié ce démon, voire même, avait trouvé en soi des aptitudes inquiétantes à prendre une large part au culte monstrueux que son entourage lui consacrait. Son tempérament ne l’inclinait guère à sacrifier à l’esprit qui régnait désormais, après avoir du reste existé toujours, çà et là, en germe ou en symptômes. Néanmoins, il remarqua avec effroi, que lui aussi cédait, dès qu’il se laissait un peu aller, dans ses airs de tête, ses propos et sa tenue, à une infection à laquelle personne autour de lui ne pouvait se soustraire.

Que se passait-il donc ? Qu’y avait-il dans l’air ? Un esprit de querelle. Une crise d’irritation. Une impatience sans nom. Une tendance générale à des discussions envenimées, à des explosions de rage, voire à des bagarres. Des contestations acharnées, des criailleries sans objet ni mesure, éclataient chaque jour entre des individus ou des groupes entiers, et la caractéristique de ces accès était que ceux qui n’y avaient pas de part, au lieu de se sentir repoussés par l’état des coléreux ou d’apaiser les querelles, y prenaient au contraire une part active et sympathique, et s’abandonnaient au même vertige. Les gens pâlissaient et se mettaient à trembler. Les yeux brillaient de colère, les bouches se tordaient passionnément. On enviait à ceux qui étaient justement en action le droit et le prétexte qu’ils avaient de crier. Un désir lancinant de faire comme eux torturait l’âme et le corps, et quiconque n’avait pas la force de se réfugier dans la solitude était irrémédiablement entraîné dans le tourbillon. Les conflits oiseux, les accusations réciproques, en présence des conciliateurs qui, eux-mêmes, se laissaient aller avec une effrayante facilité à une grossièreté hurlante, se multipliaient au Berghof, et ceux qui sortaient de la maison, l’esprit à peu près calme, ne pouvaient pas savoir dans quel état ils rentreraient. Une habituée de la table des Russes bien, une jeune femme originaire de la province de Minsk, très élégante et assez légèrement atteinte, – on ne lui avait prescrit que trois mois, – descendit un jour au village pour faire des emplettes à la chemiserie française. Mais elle s’y prit d’une colère si violente contre la vendeuse qu’elle rentra, en proie à la plus grande agitation, eut une hémorragie foudroyante, et fut désormais inguérissable. On fit appeler son mari, à qui l’on annonça qu’elle était condamnée à demeurer ici pour toujours.

Voilà un exemple de ce qui se passait. C’est à contre-cœur que nous en citerons d’autres. Peut-être certains d’entre nos auditeurs se souviennent-ils encore de ce collégien ou de cet ancien collégien aux lunettes rondes de la table de Mme Salomon, de ce chétif jeune homme qui avait l’habitude de transformer les mets sur son assiette en une sorte de hachis et de l’engloutir, appuyé sur la table, en essuyant quelquefois avec sa serviette les verres épais de ses lunettes. Il en avait agi de la sorte, pendant tout ce temps, toujours collégien ou ancien collégien, avait dévoré et s’était essuyé les yeux, sans qu’il y ait eu lieu d’accorder une attention autre que toute passagère à sa personne. Mais nouvellement, un beau matin, au premier déjeuner, il fut pris d’un accès imprévu de colère, qui attira l’attention générale et fit se lever toute la salle à manger. On entendit du bruit à la table à laquelle il était assis. Tout pâle, il criait, en s’adressant à la naine qui était debout près de lui. « Vous mentez, cria-t-il, d’une voix glapissante. Le thé est froid. Le thé que vous m’avez apporté est glacé, je n’en veux pas, goûtez-le donc vous-même avant de mentir, vous me direz si ce n’est pas de la lavasse tiède et si un homme convenable peut boire cela. Comment osez-vous me servir du thé glacé, comment la pensée a-t-elle pu vous venir que vous pourriez me présenter cette bibine tiède avec la moindre chance de me la voir absorber ? Je n’en veux pas, je ne le boirai pas », hurla-t-il, et il commença à frapper des deux poings sur sa table, en faisant cliqueter et danser toute la vaisselle qui s’y trouvait. « Je veux du thé chaud, du thé bouillant, c’est mon droit devant Dieu et les hommes. Je n’en veux pas, je veux du thé brûlant, je veux crever si j’avale une seule gorgée… Maudit avorton ! » hurla-t-il tout à coup, d’une voix stridente, en rejetant en quelque sorte d’un geste le mors qui l’avait encore contenu et en se laissant entraîner avec enthousiasme jusqu’à la liberté extrême de la folie furieuse. Il leva les poings contre Émérentia et lui montra littéralement les dents ; il écumait ! Puis il continua de marteler la table, de frapper du pied et de hurler « Je veux », « Je ne veux pas », tandis que la salle offrait le spectacle habituel. Une sympathie terrible était tendue vers le collégien délirant. Plusieurs personnes avaient sursauté et le considéraient, en serrant eux aussi les poings, grinçant des dents, le regard flamboyant. D’autres restaient assis, pâles, les yeux baissés, et tremblaient. Ils restaient encore dans cet état, longtemps après qu’on eut remplacé le thé du collégien qui, épuisé, ne songeait plus à le boire.

Qu’était-ce que cela ?

Un homme entrait dans la communauté du Berghof, un ancien négociant, âgé de trente ans, fiévreux depuis un temps assez long et qui, des années entières avait erré d’établissement en établissement. Cet homme était un ennemi des Juifs, un antisémite, il l’était par principe et en faisait un sport, avec un entêtement joyeux. Cette attitude d’opposition qu’il avait empruntée par hasard, était l’orgueil et le contenu de sa vie. Il avait été négociant, il ne l’était plus, il n’était plus rien au monde, mais il était resté un ennemi des Juifs. Il était très sérieusement malade, il avait une toux très grasse, et, entre deux accès, il semblait que son poumon éternuât avec un son aigu, court, isolé, inquiétant. Mais il n’était pas Juif, et c’était là ce qu’il avait de positif. Son nom était Wiedemann, c’était un nom chrétien, ce n’était pas un nom impur. Il était abonné à une revue intitulée : « Le Flambeau Arien », et il tenait des propos comme celui-ci :

– J’arrive au sanatorium X. à B… Je suis sur le point de m’installer dans la salle de cure. Qui aperçois-je à ma gauche, sur une chaise-longue ? M. Hirsch. Qui est couché à ma droite ? M. Wolff ! Naturellement je suis aussitôt reparti », etc.

– Il ne te manque vraiment que cela, se dit Hans Castorp, avec antipathie.

Wiedemann avait un regard myope et soupçonneux. On eût dit véritablement, et sans que ce soit là une image, qu’il avait sur le nez un pompon vers lequel il louchait méchamment, et par delà lequel il ne voyait plus rien. La fausse idée qui le chevauchait était devenue une méfiance chatouilleuse, une incessante manie de persécution qui le poussait à tirer au clair toute impureté cachée ou masquée qui pouvait se tenir dans son voisinage et la vouer à l’opprobre. Il taquinait, suspectait et bavait sans cesse. Bref, il passait ses journées à clouer au pilori tout être vivant qui ne possédait pas le seul avantage dont lui-même pût s’enorgueillir.

Or l’état d’esprit en ce lieu que nous venons de décrire aggrava extraordinairement la maladie de cet homme. Et comme il ne pouvait manquer de rencontrer, ici même, des êtres affligés de cette tare, dont lui, Wiedemann, était quitte, cet état général conduisit à une scène lamentable à laquelle Hans Castorp dut assister, et qui nous servira de nouvel exemple de ce qu’il nous incombe de décrire.

Car il y avait là un autre homme : il n’y avait rien à démasquer chez lui, son cas était clair. Cet homme s’appelait Sonnenschein, et comme on ne pouvait avoir un nom plus répugnant, la personne de Sonnenschein, dès le premier jour, fut le pompon suspendu devant le nez de Wiedemann vers lequel il louchait avec une myopie méchante et vers lequel il étendait la main, moins pour le chasser que pour le balancer, afin d’en être irrité davantage.

Sonnenschein, négociant comme l’autre, était lui aussi sérieusement malade et maladivement susceptible. Un homme aimable, pas sot, et même gai de nature ; il haïssait, lui aussi, Wiedemann à cause de ses taquineries et de ses allusions, jusqu’à en tomber malade, et une après-midi, tout le monde accourut dans le hall, parce que Wiedemann et Sonnenschein s’y étaient pris par les cheveux avec une violence bestiale et déchaînée.

C’était un spectacle attristant et abominable. Ils se colletaient comme des gamins, mais avec un désespoir d’adultes qui en sont réduits à une telle extrémité. Ils se griffaient la figure, se prenaient le nez et la gorge, tout en tapant l’un sur l’autre, ils s’étreignaient, se roulaient, en proie à une colère noire, crachaient l’un sur l’autre, se donnaient des coups de pieds, poussaient, tiraillaient, frappaient et écumaient. Des employés du bureau qui étaient accourus séparèrent à grand peine les deux combattants agrippés l’un à l’autre. Wiedemann bavant et saignant, le visage stupide de colère, présentait le phénomène curieux des cheveux hérissés. Hans Castorp n’avait jamais vu cela et n’avait pas cru que ce fût possible. Les cheveux de M. Wiedemann se dressaient sur sa tête, raides et droits, et c’est dans cet état qu’il s’éloigna en courant, tandis que l’on conduisait M. Sonnenschein, dont un œil disparaissait sous un bleu et qui avait un trou sanglant dans la couronne des cheveux noirs et bouclés qui entouraient sa tête, au bureau où il s’écroula et pleura amèrement dans ses mains.

Voilà ce qui s’était passé entre Wiedemann et Sonnenschein. Tous ceux qui les avaient vus, en tremblèrent pendant des heures. En face d’une telle misère, c’est pour nous un bienfait de pouvoir narrer une véritable affaire d’honneur qui se déroula également pendant cette période et qui méritait il est vrai ce titre jusqu’au ridicule, grâce à la solennité formaliste avec laquelle elle fut traitée. Hans Castorp n’assista pas aux différentes phases de cette affaire, mais fut renseigné sur son cours embrouillé et dramatique, par des documents, des déclarations et des procès-verbaux qui furent répandus en copies, non seulement au Berghof, au village, dans le canton et dans le pays, mais encore à l’étranger et jusqu’en Amérique, et qui furent communiqués même à des personnes manifestement incapables d’éprouver pour elle l’ombre d’un intérêt. C’était une affaire polonaise, une affaire de point d’honneur, qui avait éclaté au sein du groupe polonais qui s’était récemment formé au Berghof, d’une toute petite colonie qui occupait la table des Russes bien (Hans Castorp, notons-le au passage, n’était plus assis à cette table. À mesure que le temps passait, il avait été tour à tour à la table d’Hermine Kleefeld, puis à celle de Mme Salomon, et enfin à celle de Mlle Lévi). Cette compagnie avait un vernis si élégant et si mondain qu’il suffisait de froncer les sourcils pour que l’on pût s’attendre à tout : il y avait là un couple, une demoiselle qui entretenait avec un des messieurs d’étroites relations d’amitié, et d’autres hommes du monde. Ils s’appelaient : de Zutavski, Cieszynski, de Rosinski, Michel Lodygovski, Léon d’Asarapétian, et d’autres noms encore. Au restaurant du Berghof, au champagne, un certain Japoll avait donc, en présence de deux autres gentlemen, émis au sujet de l’épouse de M. de Zutavski ainsi que de l’amie de M. Lodygovski, nommée Mlle Krylof, des allégations qu’il n’est pas possible de répéter ici. Il s’ensuivit des démarches, des actes et des formalités que relataient les textes qu’on avait distribués et expédiés au loin. Hans Castorp lut :

« Déclaration, traduite de l’original polonais.

« Le 27 mars 19… M. Stanislas de Zutavski s’est adressé à MM. le Dr Antoni Ciezsynski et Stefan de Rosinski, pour les prier de se rendre en son nom chez M. Casimir Japoll, et de lui demander une réparation conforme au code d’honneur pour « les graves offenses et diffamations dont M. Casimir Japoll s’est rendu coupable à l’égard de Mme Jadwiga de Zutavska, au cours d’une conversation avec MM. Janusz Téofil Lénart et Léon d’Asarapétian. »

« Lorsque M. de Zutavski a eu indirectement connaissance de l’entretien mentionné ci-dessus, et ayant eu lieu à la fin de novembre, il a aussitôt fait le nécessaire pour obtenir une certitude complète sur l’état de faits et sur la nature de l’offense dont il a été l’objet. Hier, 27 mars 19…, la diffamation et l’offense ont été établies par la bouche de M. Léon d’Asarapétian, témoin immédiat de la conversation au cours de laquelle les paroles offensantes et les insinuations ont été prononcées. M. Stanislas de Zutavski a dès lors jugé opportun de s’adresser aux soussignés pour leur donner mandat d’engager sans délai contre M. Casimir Japoll la procédure conforme aux lois de l’honneur.

« Les soussignés font la déclaration suivante :

  1. – En vertu d’un procès-verbal établi par l’une des parties le 9 avril 19…, lequel procès-verbal a été établi à Lemberg par MM. Zdzislaw Zygulski et Tadeusz Kadyi, dans l’affaire de M. Ladislas Goduleczny contre M. Casimir Japoll ; de plus, en raison de la déclaration du jury d’honneur du 18 juin 19…, rédigée à Lemberg au sujet de la dite affaire, lesquels documents s’accordent pleinement à constater que : « à la suite de ses manquements réitérés aux exigences de l’honneur, M. Casimir Japoll ne peut plus être considéré comme un gentleman. »
  2. – Les soussignés tirent des faits articulés ci-dessus les conclusions qui s’imposent, et constatent que M. Casimir Japoll ne saurait plus en aucune façon accorder une réparation pour ses actes.
  3. – Les soussignés estiment pour leur part qu’il est inadmissible d’engager une procédure d’honneur contre un homme qui a failli à l’honneur, ni d’intervenir dans une telle procédure.

« En raison de cet état de choses les soussignés attirent l’attention de M. Stanislas de Zutavski sur le fait qu’il est vain d’engager contre M. Casimir Japoll une procédure d’honneur, et lui conseillent d’assigner ce dernier en justice, afin d’empêcher qu’une personnalité qui n’est plus en mesure d’accorder une réparation, ainsi que c’est le cas de M. Casimir Japoll, lui cause de nouveaux préjudices. (Daté et signé : Dr Antoni Cieszynski, Stefan de Rosinski.)

Hans Castorp lut encore :

« Procès-verbal

« des témoins de l’incident entre MM. Stanislas de Zutavski et Michel Lodygovski, d’une part ;

« et de MM. Casimir Japoll et Janusz Téofil Lénart d’autre part, incident s’étant produit au bar du Kurhaus de D…, le 2 avril 19… entre 7 h.½ et 7 h.¾ du soir.

« Attendu que M. Stanislas de Zutavski, en vertu de la déclaration de ses représentants, MM. le Dr Antoni Cieszynski et Stefan de Rosinski dans l’affaire de M. Casimir Japoll du 28 mars 19… est arrivé après mûre réflexion à la conviction que les poursuites judiciaires contre M. Casimir Japoll qui lui avaient été recommandées ne pourraient constituer une réparation suffisante « des graves offense et diffamation » de son épouse Jadwiga,

« attendu que l’on était en droit de redouter que, le moment venu, M. Casimir Japoll ne comparût pas en justice et que les poursuites ultérieures contre lui, en sa qualité de sujet autrichien, fussent rendues non seulement difficiles, mais, en fait, impossibles,

« attendu, en outre, qu’une condamnation en justice de M. Casimir Japoll ne saurait effacer l’offense par laquelle M. Casimir Japoll a essayé de déshonorer calomnieusement le nom et la maison de M. Stanislas de Zutavski et de son épouse Jadwiga,

« M. Stanislas de Zutavski a choisi la voie la plus directe et, d’après sa conviction et en raison des circonstances données, la plus opportune, après avoir appris indirectement que M. Casimir Japoll se proposait de se rendre ce jour en l’endroit susnommé,

« et, le 2 avril 19…, entre 7 h.½ et 7 h.¾ du soir, en présence de son épouse Jadwiga et de MM. Michel Lodygowski et Ignace de Mellin, il a plusieurs fois giflé M. Casimir Japoll qui, en compagnie de M. Janusz Téofil Lénart et de deux femmes inconnues, consommait des boissons alcooliques au bar américain du Kurhaus susdit.

« Aussitôt après, M. Michel Lodygovski a giflé M. Casimir Japoll en ajoutant que c’était en raison des graves offenses qu’il avait faites à Mlle Krylof et à lui-même.

« Aussitôt après, M. Michel Lodygovski a giflé M. Janusz Téofil Lénart pour le tort causé à M. et Mme de Zutavski, après quoi :

« sans perdre un instant, M. Stanislas de Zutavski, a giflé à plusieurs reprises M. Janusz Téofil Lénart pour avoir calomnieusement souillé son épouse ainsi que Mlle Krylof.

« MM. Casimir Japoll et Janusz Téofil Lénart sont demeurés complètement passifs pendant tous ces incidents.

« Daté et signé : « Michel Lodygowski, Ign. de Mellin. »

L’état d’esprit commun ne permit pas à Hans Castorp de rire de ce feu roulant de gifles officielles, comme il eût sans doute fait en d’autres temps. Il trembla en lisant, et la correction inattaquable des uns, le déshonneur crapuleux et veule des autres, tels qu’ils apparaissaient aux yeux du lecteur de ces documents, l’émurent profondément, par leur contraste, assez peu vivant, mais impressionnant. Il en allait ainsi de tout le monde. De toutes parts on étudiait passionnément l’affaire d’honneur polonaise, et on la commentait en serrant les dents. Une réplique de M. Casimir Japoll, sous la forme d’un factum, refroidit un peu les esprits. Japoll arguait que de Zutavski avait parfaitement su que lui, Japoll, avait été autrefois disqualifié par un quelconque et prétentieux freluquet, et que toutes les démarches que de Zutavski avait entreprises n’avaient été qu’une comédie, parce qu’il avait su d’avance qu’il n’aurait pas besoin de se battre. D’autre part, de Zutavski n’avait renoncé à le poursuivre que pour la bonne raison, que tout le monde et lui-même connaissaient parfaitement, que sa femme Jadwiga l’avait gratifié de toute une collection de cornes, ce que Japoll se flattait d’établir aisément en justice, où la déposition de Mlle Krylof ne serait pas moins édifiante. Au surplus, il n’était établi qu’en ce qui le concernait, lui, Japoll, qu’une réparation ne pouvait être accordée, mais ce n’était pas le cas de l’autre partenaire de l’entretien incriminé, et Zutavski ne s’en était pris à lui que pour ne courir aucun risque. Quant au rôle que M. Asarapétian avait joué dans toute cette affaire, mieux valait n’en point parler. Mais en ce qui concernait la scène au bar du Kurhaus, il convenait de signaler que lui, Japoll, était un homme de constitution plutôt faible, quoiqu’il eût la réplique assez vive et parfois spirituelle. Or, de Zutavski, accompagné de ses amis et de la Zutavska, qui était une femme extraordinairement vigoureuse, avait joui d’une supériorité d’autant plus grande, que les deux petites dames qui se trouvaient en sa compagnie à lui, Japoll, et en la compagnie de Lénart, étaient des créatures sans doute gaies, mais aussi craintives que des poules. Et dès lors, pour éviter une épouvantable bagarre et un scandale public, il avait engagé Lénart, qui avait voulu se défendre, à se tenir tranquille et à supporter ces passagers contacts mondains avec MM. de Zutavski et de Lodygovski, d’autant plus qu’ils n’avaient pas été douloureux et que leurs voisins les avaient pris pour d’amicales taquineries.

Ainsi se défendait Japoll qui, naturellement, n’avait pas grand-chose à sauver. Ses rectifications ne réussissaient à ébranler que superficiellement le beau contraste entre l’honneur et la lâcheté, tel qu’il résultait des constatations de la contrepartie, et cela d’autant plus qu’il ne disposait pas des moyens techniques dont usa le parti Zutavski pour répandre son point de vue, et qu’il ne sut distribuer que quelques copies à la machine de sa réplique. Par contre, les procès-verbaux que nous avons cités parvinrent à tout le monde, et, comme dit, des gens même complètement étrangers à cette affaire les reçurent. Par exemple, ils étaient également parvenus à Naphta et à Settembrini. Hans Castorp vit ces documents entre les mains de ses amis, et il remarqua à sa surprise qu’eux aussi les étudiaient avec des mines concentrées et étrangement absorbées. Il avait espéré que M. Settembrini tout au moins formulerait à leur propos les gaies plaisanteries dont, par suite de l’état d’esprit général intérieur, il ne trouvait pas lui-même la force. Mais l’épidémie qui sévissait avait atteint jusqu’à l’esprit clair du franc-maçon avec une force qui lui enlevait toute envie de rire et le rendait sérieusement accessible aux excitations et aux coups de fouet de cette affaire de gifles. De plus, son état de santé qui empirait, lentement mais régulièrement, avec des mieux passagers et décevants, l’assombrissait, lui, l’homme de la vie ; et il maudissait son état, il en avait honte et se méprisait furieusement, mais n’en devait pas moins, à cette époque, garder le lit tous les quelques jours.

Naphta, le voisin et l’adversaire de Settembrini, n’allait guère mieux. Dans son organisme cette maladie progressait, qui avait été la cause physique – ou faut-il dire : le prétexte ? – de l’interruption de sa carrière dans les ordres, et l’altitude ni la rareté de l’air où il vivait, ne pouvaient enrayer le développement du mal. Lui aussi restait souvent au lit ; la fêlure de sa voix devenait plus sensible lorsqu’il parlait, et, à mesure que sa fièvre montait, il se montrait plus tranchant et plus mordant. Ces résistances idéologiques contre la maladie et la Mort, dont l’écrasement par ces sournoises puissances de la nature était si douloureux au cœur de M. Settembrini, devaient être étrangères au petit Naphta, et il accueillait donc l’aggravation de son état physique non pas dans la tristesse, mais avec une gaieté sarcastique, une combativité sans pareille, un besoin de critique, de négation et de perturbation spirituelles, qui irritaient dangereusement la mélancolie de l’autre et aiguisaient chaque jour leurs querelles intellectuelles. Naturellement, Hans Castorp ne pouvait parler que de celles auxquelles il assistait. Mais il était à peu près sûr de n’en manquer aucune, et il avait le sentiment que sa présence à lui, l’objet de leur zèle pédagogique, était nécessaire pour amorcer des controverses importantes. Et, s’il n’épargnait pas à M. Settembrini le chagrin que l’Italien éprouvait à l’entendre déclarer intéressantes les méchancetés de Naphta, il devait néanmoins accorder que ces dernières finissaient par dépasser toute mesure, et souvent les limites d’un esprit sain.

Ce malade n’avait pas la force ou la bonne volonté de s’élever au-dessus de la maladie, et il voyait le monde entier sous le signe du mal. À la grande colère de M. Settembrini, qui eût le plus volontiers engagé son élève à quitter la chambre, ou qui lui eût bouché les oreilles, il déclarait que la matière était une étoffe beaucoup trop grossière pour que l’esprit pût s’y incarner. C’était une folie d’y prétendre. À quoi aboutissait-on ? À une grimace ! Le résultat pratique de la Révolution française tant vantée était l’état bourgeois capitaliste. C’était du propre ! On espérait l’amender en généralisant cette abomination. La République universelle, ce serait le bonheur, sûrement ! Le progrès ? Mon Dieu, c’était ce fameux malade qui changeait sans cesse de position, parce qu’il espérait ainsi trouver un soulagement. Le désir inavoué, mais au fond partout répandu, de voir éclater une guerre, était l’expression de cet état. Elle viendrait, cette guerre, et c’était heureux, bien qu’elle dût apporter tout autre chose que ce que prévoyaient ses auteurs. Naphta méprisait l’état bourgeois préoccupé de sa sécurité. Il saisit l’occasion d’exprimer son point de vue à ce sujet, un jour d’automne que l’on se promenait sur la grande route et que, la pluie s’étant mise à tomber, tout le monde, comme sur commandement, ouvrit des parapluies. C’était là, à ses yeux, un symbole de la lâcheté et de la mollesse triviale qui étaient le résultat de la civilisation. Un accident et un « méné tékel » comme le naufrage du paquebot « Titanic » ramenait l’homme à ses origines ; mais c’était en même temps un véritable réconfort. Là-dessus, à grands cris, on avait réclamé plus de sécurité dans les moyens de transports. D’une façon générale, on manifestait la plus grande indignation dès que la sécurité paraissait menacée ; c’était lamentable, et cette faiblesse humanitaire s’accordait très gentiment avec la sauvagerie bestiale et l’infamie du champ de bataille économique que constituait l’État bourgeois. Guerre, guerre ! Il y consentait, et cette impatience générale de la faire lui paraissait presque honorable.

Mais à peine M. Settembrini introduisait-il dans la conversation le mot de « justice » et recommandait-il ce principe élevé comme un moyen préventif contre des catastrophes intérieures et extérieures, il apparaissait que Naphta qui, récemment encore, avait jugé que l’esprit était trop pur pour que l’on dût jamais réussir à lui donner une forme terrestre, mettait en doute cet esprit même, et s’efforçait de le dénigrer. Justice ! Était-ce là une idée si digne d’admiration ? Était-ce un principe divin, un principe supérieur ? Dieu et la nature étaient injustes, ils avaient leurs favoris, ils procédaient par sélection, ils accordaient à l’un des avantages dangereux et préparaient à l’autre un sort facile et banal. Et l’homme doué de volonté ? À ses yeux, la justice était, d’une part, une faiblesse qui le paralysait, elle était le doute lui-même, et, d’autre part, c’était une fanfare qui appelait l’homme à des actions irréfléchies. Puisque l’homme, pour rester dans le domaine moral, devait sans cesse corriger la « justice » dans ce sens-ci, par la « justice » dans ce sens-là, que restait-il du caractère absolu de ce principe ? D’ailleurs on était « juste » contre un point de vue ou contre un autre. Le reste n’était que libéralisme et il n’y avait plus personne qui donnât dans ce panneau. La justice n’était, bien entendu, qu’un mot creux de la rhétorique bourgeoise, et avant de passer à l’action il fallait avant tout savoir de quelle justice on entendait parler : de celle qui voulait accorder à chacun ce qui lui appartenait, ou de celle qui voulait donner la même chose à tous.

Nous avons choisi à tout hasard un exemple de ces débats sans issue, pour montrer comment Naphta essayait de troubler toute raison. Mais c’était pire encore lorsqu’on en venait à parler de la science, à laquelle il ne croyait pas. Il n’y croyait pas, disait-il, parce que l’homme était absolument libre d’y croire ou de ne pas y croire. Elle était une foi, comme toutes les autres, mais plus stupide et plus malfaisante que toute autre, et le mot « science » lui-même était l’expression du réalisme le plus stupide qui n’avait pas honte d’accepter ou de faire circuler, comme de l’argent comptant, les reflets infiniment douteux des objets dans l’intellect humain, et d’en tirer le dogmatisme le plus désolant et le plus dépourvu d’esprit que l’on eût jamais inculqué au genre humain. L’idée d’un monde matériel, existant en soi, n’était-elle pas la plus ridicule de toutes les contradictions ? Or, la science naturelle moderne, en tant que dogme, reposait uniquement sur cette hypothèse métaphysique que les formes de la connaissance qui nous sont propres, l’espace, le temps et la causalité, formes dans lesquelles se déroulait le monde phénoménal, étaient des conditions réelles qui existaient indépendamment de notre connaissance. Cette affirmation moniste était l’impertinence la plus audacieuse que l’on eût jamais commise envers l’esprit. L’espace, le temps et la causalité, en langage moniste, cela s’appelait : évolution et c’était là le dogme central de la pseudo-religion des libres penseurs et des athées, par quoi l’on pensait détrôner le premier livre de Moïse et opposer un savoir éclairé à une fable abêtissante, comme si Haeckel avait assisté à la genèse. Empirisme ! Voulait-on dire que la théorie de l’atmosphère cosmique était exacte ? Prétendait-on que l’atome, cette jolie plaisanterie mathématique de la « plus petite parcelle indivisible » était prouvé ? La doctrine de l’infinité de l’espace et du temps reposerait sur l’expérience ? En effet, pour peu que l’on montrât un peu de logique, ces dogmes de l’infinité et de la réalité de l’espace et du temps vous mèneraient à des expériences et à des résultats tout à fait réjouissants, à savoir : au néant. On serait forcé de convenir que le réalisme était le véritable nihilisme. Pourquoi ? Pour cette simple raison que le rapport de n’importe quelle mesure avec l’infini était égal à zéro. Il n’y a pas de mesure dans l’infini, il n’y a ni durée ni changement dans l’éternité. Dans l’infini spatial, dès lors que toute distance est mathématiquement égale à zéro, on ne saurait même pas concevoir deux points situés l’un à côté de l’autre, encore moins un corps, encore moins un mouvement. Cela, Naphta le constatait, pour répondre à l’effronterie avec laquelle la science matérialiste présentait ses calembredaines astronomiques, son bavardage inconsistant sur « l’univers », comme une connaissance absolue. Infortunée humanité qui, par un étalage présomptueux de chiffres nuls, s’était laissé suggérer le sentiment de sa propre nullité, s’était laissé priver du sens pathétique de sa propre importance ! Car on pouvait encore admettre que la raison et la connaissance humaines s’en tinssent au domaine terrestre et que dans cette sphère elles traitassent comme réelles leurs expériences avec l’objet et le subjectif. Mais lorsqu’elles passaient outre et s’engageaient dans les énigmes éternelles, en se livrant à de la prétendue cosmologie, à de la cosmogonie, la plaisanterie allait trop loin et la présomption devenait sinistre. Quelle stupidité blasphématoire, au fond, que de vouloir mesurer la « distance » de la terre à une étoile quelconque en trillions de kilomètres, ou en années-lumière, et de s’imaginer que par de telles fanfaronnades de chiffres, on pouvait donner à l’esprit humain une vue sur la nature de l’infini et de l’éternité, alors que ni l’infini n’avait absolument rien de commun avec la distance, ni l’éternité avec la durée et les étendues de temps, alors que, loin d’être des conceptions relevant des sciences naturelles, elles signifiaient au contraire l’abolition de ce que nous appelons la nature. En vérité, il préférait encore mille fois la naïveté d’un enfant qui croyait que les étoiles étaient des trous dans la toile du ciel, à travers lesquels transparaissait la lumière éternelle, au bavardage creux, insensé et présomptueux que commettait la science moniste en traitant de « l’univers cosmique ».

Settembrini lui demanda si, pour sa part, il expliquait de la sorte l’existence des étoiles. À quoi Naphta répondit qu’il réservait à son scepticisme toute humilité et toute liberté. On pouvait de nouveau déduire de cette affirmation quelle idée il se faisait de la « liberté » et où une telle conception pouvait mener. Et M. Settembrini avait, hélas, tout lieu de craindre que Hans Castorp trouvât de telles billevesées dignes de considération !

Naphta guettait méchamment les occasions qui s’offraient de dévoiler les faiblesses du progrès vainqueur de la nature, et de déceler à ses représentants et à ses pionniers les rechutes humaines dans l’irrationnel. Les aviateurs, disait-il, étaient le plus souvent des individus assez louches et déplaisants, surtout très superstitieux. Ils emportaient à leur bord des mascottes, un corbeau, ils crachaient trois fois de côté et d’autre, ils mettaient les gants de prédécesseurs heureux. Comment une déraison aussi primitive se conciliait-elle avec les conceptions philosophiques sur lesquelles s’appuyait leur profession ? Il s’amusait de cette contradiction, elle lui donnait satisfaction ; il s’y attardait… Mais nous cueillons dans l’inépuisable des exemples de l’humeur agressive de Naphta, alors que nous n’avons qu’à nous en tenir aux choses les plus réelles.

Un après-midi de février, ces messieurs tombèrent d’accord de prendre leur vol pour Monstein, à une heure et demie de traîneau du lieu de leur vie quotidienne. Il y avait là Naphta et Settembrini, Hans Castorp, Ferge et Wehsal. Ils partirent dans deux traîneaux à deux chevaux, Hans Castorp avec l’humaniste, Naphta avec Ferge et Wehsal (le dernier sur le siège à côté du cocher), à quatre heures, bien emmitouflés, du domicile des externes, et accompagnés du son de grelots qui traverse si agréablement le silencieux paysage de neige ; ils suivirent la route qui longe le versant de droite, en passant devant Frauenkirch et Glaris, vers le sud. La neige venait rapidement à leur rencontre, de sorte qu’il ne resta bientôt plus au-dessus de la chaîne du Rhaetikon qu’une bande d’azur pâle. Le froid était vif, la montagne embrumée. La route qu’ils suivaient, étroite corniche, entre le mur et l’abîme, montait, raide, dans la forêt de sapins. On avançait au pas. Des lugeurs qui dévalaient la pente, venaient souvent à leur rencontre et étaient forcés de descendre en les approchant. Derrière les tournants on entendait l’avertissement grêle de grelots étrangers, des traîneaux attelés de deux chevaux l’un derrière l’autre, passaient, et il fallait se montrer prudent en doublant. Près du but, une belle vue s’ouvrit sur une partie rocheuse de la route de Zugen. Les promeneurs sortirent les couvertures devant la petite auberge de Monstein qui s’intitulait « Kurhaus » et, laissant les traîneaux en arrière, firent encore quelques pas, pour avoir vue vers le sud-est sur le Stulsergrat. Le mur immense, de trois mille mètres de hauteur, était voilé de brouillard. Çà et là surgissait un pic haut comme le ciel ; supraterrestre, d’un éloignement qui faisait penser à un Walhalla, saintement inaccessible, il émergeait du brouillard. Hans Castorp admira vivement ce spectacle et exigea que les autres fissent de même. Ce fut lui qui, avec des sentiments d’humilité, prononça le mot « inaccessible », et donna ainsi l’occasion à M. Settembrini de faire observer que, naturellement, on avait déjà réussi l’ascension de ce pic. D’ailleurs, cela n’existait pour ainsi dire plus, « l’inaccessible », il n’y avait aucun point de la nature où l’homme n’eût pas déjà posé le pied. C’était là une petite exagération et une vantardise, répliqua Naphta. Et il cita le Mont Everest qui avait opposé jusqu’à présent un refus glacial à la témérité des hommes, et qui semblait vouloir demeurer longtemps encore dans cette attitude de réserve. L’humaniste se fâcha. Ces messieurs retournèrent au Kurhaus devant lequel se trouvaient quelques traîneaux étrangers dételés, rangés à côté des leurs.

On pouvait se loger ici. Au premier étage, il y avait des chambres d’hôtel, avec des numéros. C’était là aussi qu’était située la salle à manger, d’aspect rustique et bien chauffée. Les excursionnistes commandèrent un goûter à l’aubergiste empressé : du café, du miel, du pain blanc et du pain de poires, la spécialité de l’endroit. On envoya du vin rouge aux cochers. Des visiteurs suisses et hollandais étaient assis aux autres tables.

Nous étions tenté de dire qu’à celle de nos cinq amis la chaleur du café bouillant et excellent avait donné naissance à une conversation plus élevée, mais ce serait se montrer inexact, car cette conversation consistait en réalité en un monologue de Naphta qui, après quelques mots prononcés par les autres, en fit tous les frais, un monologue conduit d’une manière très étrange, et choquant du point de vue des convenances, parce que l’ancien jésuite se tournait uniquement vers Hans Castorp, l’instruisant amicalement, mais tournait le dos à M. Settembrini qui était assis de l’autre côté, et négligeait également les deux autres voisins.

Il eût été difficile de formuler le sujet de son improvisation, que Hans Castorp accompagnait de hochements de tête à demi approbateurs. Sans doute ne portait-elle pas sur un objet unique, mais se mouvait arbitrairement dans le domaine de l’esprit, effleurant une foule de problèmes et tendant somme toute à établir d’une manière décourageante l’ambiguïté des phénomènes spirituels de la vie, la nature incertaine et l’inutilité pour la lutte des grands principes que l’on en déduisait, tout en montrant dans quels vêtements chatoyants l’absolu apparaissait ici-bas.

Tout au plus aurait-on pu ramener sa conférence au problème de la liberté, qu’il traitait comme dans l’intention de l’embrouiller davantage. Il parla entre autres du romantisme et du double sens fascinant de ce mouvement européen du début du XIXe siècle, devant lequel les concepts de réaction et de révolution s’évanouissaient, pour autant qu’ils ne se réunissaient pas en un nouveau concept plus haut. Car c’était bien entendu très ridicule de vouloir lier l’idée révolutionnaire exclusivement à celles de progrès et de civilisation victorieuse. Le romantisme européen avait été avant tout un mouvement de libération anti-classique, anti-académique, dirigé contre l’ancien goût français, contre l’ancienne école de la raison, dont elle avait raillé les défenseurs comme de vieilles perruques.

Et Naphta s’en prit aux guerres de libération, aux enthousiasmes de Fichte, à ce mouvement de révolte enivrée et lyrique contre une tyrannie insupportable, laquelle malheureusement, eh ! eh !, était précisément représentée par la liberté, c’est-à-dire par les idées de la révolution. Très drôle ! En chantant à tue-tête on avait pris son élan pour abattre la tyrannie révolutionnaire en faveur de la férule réactionnaire des princes ; et c’était là ce qu’on avait fait pour la liberté.

Il engageait le juvénile auditeur à se rendre compte de la différence, ou plus exactement du contraste entre la liberté extérieure et intérieure, et en même temps à examiner la question délicate de savoir quelle servitude était la plus (eh ! eh !) et laquelle la moins compatible avec l’honneur d’une nation.

La liberté était en réalité une conception plus romantique que progressiste, car elle avait en commun avec le romantisme l’inextricable entrelacement de besoins humains d’extension et d’une accentuation passionnément restrictive du Moi. La tendance individualiste à l’affranchissement avait préparé le culte historique et romantique du national, qui était d’essence guerrière et que qualifiait d’obscurantisme le libéralisme humanitaire, bien que lui-même préconisât également l’individualisme, mais pour des raisons bien différentes. L’individualisme était romantique, il relevait du moyen âge dans sa conception de l’importance infinie et cosmique de l’individu, d’où l’on pouvait déduire la doctrine de l’immortalité de l’âme, la doctrine géocentriste et l’astrologie. D’autre part, l’individualisme était l’affaire de l’humanisme libéralisant qui inclinait à l’anarchie et voulait de toutes façons empêcher que le cher individu fût sacrifié à la collectivité. Cela aussi, c’était de l’individualisme, l’individualisme c’était l’un ou l’autre, le même mot exprimait bien des choses.

Mais il fallait convenir que l’exaltation de la liberté avait suscité les plus brillants adversaires de la liberté, les champions les plus spirituels du passé, dans la lutte contre le progrès destructeur et impie. Et Naphta cita Ardnt qui avait maudit l’individualisme et porté aux nues la noblesse, il cita Goerres, l’auteur de la Mystique Chrétienne. Et la mystique n’avait-elle rien de commun avec la liberté ? N’avait-elle pas été anti-scolastique, anti-dogmatique, anti-cléricale ? On était obligé, il est vrai, de considérer la hiérarchie comme une puissance libérale, car elle avait opposé un rempart à la monarchie absolue. Mais le mysticisme à la fin du moyen âge avait affirmé sa nature libérale, en se faisant le précurseur de la Réforme, – de la Réforme, eh ! eh ! – qui, de son côté, était un tissu indissoluble de liberté et de réaction moyenâgeuse…

Le geste de Luther… eh ! oui, il avait l’avantage de démontrer à l’évidence et avec rudesse la nature problématique de l’action elle-même, de l’action en général. L’auditeur de Naphta savait-il ce que c’était qu’un acte ? Un acte, ç’avait été, par exemple, l’assassinat du conseiller d’État Kotzebue par l’étudiant Sand. Qu’était-ce qui avait, pour s’exprimer en criminaliste, « armé la main » de Sand ? L’enthousiasme pour la liberté, bien entendu. Mais si l’on y regardait de plus près, ce n’était plus en réalité cet enthousiasme, ç’avaient été bien plutôt un fanatisme de la morale et la haine contre une frivolité contraire à l’esprit national. Il est vrai que, d’autre part, Kotzebue avait été au service de la Russie, c’est-à-dire au service de la Sainte-Alliance ; et Sand l’avait donc quand même poignardé pour l’amour de la liberté, ce qui, d’autre part, semblait toutefois invraisemblable, étant donné qu’il avait compté des jésuites au nombre de ses meilleurs amis. Bref, quel que pût être l’acte, il était de toutes façons un mauvais moyen de rendre sensible sa pensée, et il ne contribuait guère à mettre au clair des problèmes spirituels.

– Puis-je m’informer si vous serez bientôt au bout de vos équivoques ?

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